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Aux origines lointaines des conflits Moyen-Orientaux

Publié le par Mahi Ahmed

Aux origines lointaines des conflits Moyen-Orientaux

Par Smail Goumeziane

Dans Libre Algérie le 19 avril 2016

Les conflits actuels au Moyen-Orient, symbolisés par la lutte contre le terrorisme et ses acteurs principaux, Daech (ou l’Etat islamique) et Al Qaïda, résultent de multiples causes aux racines plus ou moins lointaines, plus ou moins internes ou externes au « monde musulman » lui-même. Parmi ces racines examinons, pour l’heure, celles liées au colonialisme et au dépeçage de l’empire ottoman.

Une colonisation tardive

La colonisation du monde musulman fut relativement tardive si l’on considère que le processus colonial, en général, débuta à la fin du XVème siècle avec la découverte du Nouveau Monde. A cet instant, la priorité, pour les pays européens engagés dans une course effrénée et concurrentielle au Nouveau Monde, fut davantage la colonisation des territoires américains du nord et du sud pour au moins trois raisons : d’une part, il y eut l’attrait pour ces nouveaux territoires aux richesses insoupçonnables et prometteuses ; d’autre part, la différence de puissance de feu entre les européens et les indigènes était telle que la résistance indigène, pour héroïque qu’elle fut, s’avéra d’autant plus vaine qu’outre les canons et les arquebuses, les maladies et autres épidémies décimèrent les populations ; enfin, la colonisation des anciens peuples de la Méditerranée et d’Asie, supposait de faire sauter le verrou du monde musulman, ce qui s’avéra, on le sait particulièrement difficile tant pour les Espagnols, en Méditerranée, que pour les Portugais ou les Anglais aux Indes.

En Méditerranée, du XVIème au XVIIIème siècle, la capacité de riposte, voire d’offensive, des trois empires musulmans (moghols, iranien, ottoman) rendirent un tel objectif pour le moins compliqué, voire hasardeux.

Cependant, à partir du XIXème siècle, les pressions européennes purent davantage s’exercer pour plusieurs raisons : d’une part, ces trois empires, s’affaiblirent et connurent le déclin ; d’autre part, la colonisation des Amériques atteignit, en ce début de XIXème siècle, une nouvelle phase, celle de la remise en cause du processus colonial et des luttes pour les indépendances nationales ; enfin, le continent américain tout entier commença de devenir la chasse gardée d’une nouvelle puissance, les Etats Unis d’Amérique. Pour les européens, désormais dépossédés de leurs découvertes territoriales historiques, il fallut alors se tourner, dans la compétition et la rivalité, vers d’autres territoires et leurs richesses : ceux d’Asie, du pourtour méditerranéen et d’Afrique subsaharienne.

Pour autant, les méthodes de colonisation furent de plusieurs types : colonisation militaire et de conquête, comme en Inde ou en Algérie ; colonisation par le protectorat, comme en Tunisie, en Egypte ou au Maroc ; colonisation « douce » par le mandat, comme en Syrie, au Liban ou en Palestine.

La colonisation britannique en Inde

La guerre franco-anglaise qui se déroula sur des portions de territoire indien, de 1744 à 1763, fut l’occasion pour l’Angleterre d’écarter définitivement la concurrence de la France en Inde. Après le traité de Paris (1763) le rôle de la France, bien que conservant encore cinq comptoirs en Inde, dont Chandernagor et Pondichéry, serait désormais insignifiant.

Mais, pour que le processus colonial se déclenche, il fallut, comme ce fut souvent le cas, un prétexte. En 1756, les menées agressives de Siradj Al Dawla, un jeune nawab[1] du Bengale, face à l’East Indian Company anglaise, furent ce prétexte. Il s’en suivit un processus d’expansion qui, de la simple canonnade de Plassey contre le nawab en 1757, s’étendit, à Buxar en octobre 1764, à un engagement victorieux face à une coalition indienne impliquant un empereur moghol déjà fortement affaibli.

En 1765, par le traité d’Allahabad, la compagnie anglaise se vit attribuer par l’empereur moghol le pouvoir de lever les impôts, d’assurer l’administration des Finances, et même de rendre la justice dans trois provinces du nord-est (Bengale, Bihar et Orissa). La même année, la Compagnie s’arrogea les fonctions de défense et de maintien de l’ordre au Bengale.

Très vite, ce pouvoir s’étendit. Bientôt il fut sans partage. Dotée d’une puissante armée dont les officiers britanniques recrutaient les troupes parmi les Brahmanes et les Rajputs du Nord, la Compagnie devint, dès cet instant, l’une des principales puissances territoriales de l’Inde.

A ce moment là, loin d’être le fruit d’une politique militaire à visée délibérément territoriale, l’expansion britannique, hors des zones côtières, répondit surtout à une logique de protection et d’élargissement de ses sources de revenus. Pour cela, elle mania à la fois actions militaires et diplomatie.

Cependant, l’arrivée au pouvoir de lord Richard Wellesley, gouverneur général du Bengale de 1798 à 1805, modifia la donne. Avec lui, la politique d’annexions territoriales serait systématique. A l’issue de la quatrième et dernière guerre de Mysore, en 1799, Tipu Sahib[2], le sultan, est battu par Wellesley[3], et trouve la mort. En 1801, la majeure partie de ses territoires est annexée de même que le Carnatic, tandis que Tanjore est placée sous la protection de la compagnie. Puis, en 1803, les Anglais occuperaient Delhi, siège de l’empire moghol, ou de ce qu’il en restait.

Ces conquêtes se poursuivirent dans le Nord. Puis, après une pause de quelques années, dès 1816, le royaume du Népal dut céder des territoires. Plus important encore, en 1818, après trois guerres, les Marathes rendirent les armes. Dès lors, hormis le lointain Pendjab, alors ami, la Compagnie n’a plus, en Inde, de véritable rival.

Pour autant, en dehors du territoire indien, la Compagnie s’engagea dans de nouveaux conflits, qui ne seraient pas tous victorieux. Entre 1823 et 1828, la Birmanie céda la plus grande partie de sa façade maritime. Mais, une expédition en Afghanistan, dont l’objectif était de prévenir le péril russe, fut désastreuse et se termina, en 1841, par l’extermination totale de l’armée anglaise. Cette défaite fut vengée par la conquête sanglante du Sind en 1842. Par ailleurs, à la suite de la mort du souverain Ranjit Singh, en 1839, le royaume sikh du Pendjab, jusque-là ami, entra dans une période de troubles, qui conduisit à l’intervention des Anglais. Une première guerre sikh s’acheva en1846 par l’annexion de territoires, dont le Cachemire, attribué au Rajput Gulab Singh. Puis en 1849, une seconde guerre sikh aboutit à l’annexion du Pendjab.

A cet instant, l’Empire colonial britannique des Indes s’étendit du Bengale à l’Indus, et du Cachemire au cap Comorin[4]. Les territoires conquis furent, dans leur grande majorité, administrés directement, mais des centaines d’États princiers apparemment autonomes, mais sous protectorats de fait, notamment le Cachemire et l’Etat de Hyderabad, furent sous-traités à des maharajas, jusqu’en 1947, date d’accession de l’Inde à son indépendance.

Mais, la Compagnie n’était plus le pivot central de cet empire. Depuis le Charter Act de 1813, elle avait perdu son monopole commercial, puis ses activités commerciales par celui de 1833, pour ne plus être qu’un organisme sous l’autorité du gouverneur général de l’Inde. Enfin, en 1858, elle serait démantelée par le Government of India Act : toutes ses fonctions et propriétés furent transférées à la Couronne désormais représentée par le vice-roi des Indes.

Cependant, dès 1857, l’ordre colonial fut contesté. En premier lieu dans l’armée britannique elle-même. Le 9 mai 1857, à Meerut (au nord de Delhi), une révolte, celle des cipayes, éclata dans l’armée du Bengale, que les Anglais nommeront pudiquement une « mutinerie ». La révolte fut rapidement et violemment matée et la dynastie moghole disparut définitivement : Bahadur Chah, son dernier représentant, fut exilé en Birmanie où il mourut. Pour autant, la révolte des cipayes aurait de multiples conséquences. La fracture entre les deux communautés, indienne et britannique, ne ferait que s’élargir. Les indiens, gagnés par les idées nationalistes, ne tarderaient pas à les mettre en pratique.

Ainsi, au moment où la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes (1877), la résistance s’organisa autrement : des revendications politiques commencèrent à émerger parmi la petite élite urbaine indienne multiconfessionnelle et anglophone. En 1885, une organisation politique, le Congrès national indien, est créée… par un Britannique, A.O. Hume, avec le but « de permettre à tous ceux qui travaillent pour le bien national (britannique) de se rencontrer, de discuter et de décider des opérations politiques à mener pendant l’année. » Jusqu’à la fin du XIXème siècle, le Congrès considéra l’empire colonial comme « une prescription divine » et se contenta de critiquer timidement le Gouvernement, tout en réaffirmant sa loyauté à la Couronne « et sa foi dans le libéralisme et le sens inné de justice des Anglais. » Pour autant, armée des principes libéraux, démocratiques et constitutionnels, la petite élite indienne, membre du Congrès, devint progressivement un groupe de pression sur le gouvernement colonial.

Cependant, en 1905, le terrible Lord Curzon, Vice-roi des Indes, divisa le Bengale en deux. Cette partition avait pour but de briser l’agitation politique qui prenait naissance au Bengale et se servir de la partie orientale de cet état, peuplée en majorité de musulmans, pour les dresser contre les hindous, selon le fameux principe du « diviser pour régner ». Cette politique porterait ses fruits en 1947. Dès le début du XXème siècle, un clivage, apparut entre élites hindoues et élites musulmanes. En 1906, ces dernières décidèrent de fonder la Ligue musulmane.

Au lendemain de la première guerre mondiale, Gandhi, le nouveau leader du Congrès, organisa des campagnes d’agitation à l’échelle nationale pour contester le maintien de certaines lois limitant les libertés fondamentales instaurées lors du conflit. En réaction, en avril, à Amritsar, le général Dyer fit ouvrir le feu sur la foule pacifique : 350 manifestants furent tués. En 1920, Gandhi fit adopter par le Congrès un « programme de non-coopération ». Il prit fin en 1922 suite à l’incendie d’un commissariat de police ayant provoqué la mort de 22 policiers. Dès lors, jusqu’à 1929, il n’y eut plus d’affrontements ouverts avec le pouvoir colonial, mais la pression se fit plus forte.

En 1930, Gandhi déclencha le mouvement de la désobéissance civile et des démissions massives de fonctionnaires indiens paralysèrent toute l’administration coloniale. Un compromis sembla alors possible pour une transition politique vers l’indépendance de l’Inde. Mais, la seconde Guerre Mondiale de 1939 stoppa les négociations.

Celles-ci reprirent à la fin de la guerre, mais elles se compliquèrent. Dès 1940, la Ligue musulmane, par son leader Ali Jinnah, réclama la création d’un Etat distinct pour les musulmans indiens : le Pakistan. Ce qui n’était guère la position de Gandhi, qui vit là le risque d’une grave scission entre les communautés indiennes de toutes confessions. Pour éviter cela, Gandhi ira jusqu’à proposer à Jinnah de devenir le Premier Ministre de l’Inde, alors que les musulmans ne constituaient que 11% de la population du sous-continent.

Les tensions intercommunautaires ne tardèrent pas à exploser. A Calcutta, en août 1946, les affrontements atteignirent leur tragique paroxysme : 10 000 morts furent dénombrés en quelques jours. Les Britanniques s’empressèrent de décider la partition : les 14 et 15 août 1947, l’Inde et le Pakistan[5] proclamèrent leur indépendance. Lorsqu’il apprit cette scission, Churchill put alors montrer toute sa satisfaction en affirmant: « Ah, tout de même : nous avons eu le dernier mot ! ». De fait, à cet instant, les autorités britanniques ne furent guère émues par les milliers de morts indiens. Elles avaient plutôt fait leurs comptes. Suite à la seconde guerre mondiale, exsangue, l’économie britannique ne

permettait plus aucun rêve impérial. L’Inde avait été violemment conquise et occupée pour les profits énormes que l’industrie métropolitaine en tira pendant près d’un siècle et demi. Elle était maintenant ruinée et aux prises avec un chaos économique et politique, auquel l’Angleterre avait largement contribué, qui ne pouvait qu’empirer. Il fallait donc liquider au plus vite cette désormais « mauvaise affaire ».

Cette partition sous le sceau de l’urgence provoqua de tragiques violences : 500 000 musulmans et hindous furent tués et 15 millions de personnes furent déplacées. Plus grave, en 1948, un extrémiste hindou assassina Gandhi, l’apôtre de la non-violence !

(à suivre)

[1] Nawab était le titre donné à un souverain indien de religion musulmane. Il s’agit d’un mot d’ourdou, provenant du persan et de l’arabe, qui pourrait être traduit par émir ou “député” et qui a donné en français le mot nabab.

[2] Tipu Sahib, également connu sous le nom de Tipu Sultan, fut sultan de Mysore à partir de 1782 et l’un des principaux opposants au pouvoir britannique en Inde, ce qui lui valut le surnom de Tigre de Mysore.

[3] Dès son arrivée, Wellesley, prenant prétexte de l’aide demandée à la France par Tipu Sahib, l’attaqua. Les armées britanniques marchèrent sur Mysore en 1799 et assiégèrent sa capitale Seringapatam. Le 4 mai, les britanniques franchirent les murailles et Tipu Sahib, se précipitant sur les lieux, fut tué.

[4] D’ultimes expéditions auront lieu contre la Birmanie (1852 et 1885) et contre l’Afghanistan en 1878-1880, sans plus de succès qu’en 1841.

[5] Le Pakistan, à majorité musulmane, fut alors constitué de deux ensembles territoriaux séparés par 1500 km de territoire indien : le Pakistan occidental (Pakistan actuel) et le Pakistan oriental(Bengale). En 1971, par sécession, ce dernier deviendra, après une guerre terrible (un million de morts et 10 millions de réfugiés en Inde), le Bangladesh.

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La colonisation brutale de l’Algérie

La colonisation du royaume d’El Djazaïr, alors sous domination ottomane[1], se déclencha à partir de juillet 1830, comme en Inde, par un prétexte fallacieux : venger le « fameux coup d’éventail » du Dey Hussein au Consul français Deval du 30 avril 1827. De fait, le débarquement des troupes françaises, le 5 juillet 1830 à Sidi Fredj, non loin d’Alger, selon un plan déjà imaginé par Napoléon Ier, répondait à des préoccupations beaucoup plus stratégiques.

A l’évidence, il s’agissait là, sur fonds de tentative génocidaire, d’une stratégie d’extermination de la population du royaume s’inscrivant, au-delà des rivalités entre puissances européennes en Méditerranée face à un ennemi commun, l’empire ottoman, dans un double objectif.

Primo, il fallait mettre la main sur le Trésor du Dey d’Alger estimé à quelques 750 millions de francs de 1830, soit environ six milliards d’euros. Ce qui correspondait à 70% de la richesse nationale française en 1830. Cette opération réussit dans des conditions rocambolesques pour finir dans les poches du roi Charles X et non dans les caisses du Trésor public français.

Secundo, en intervenant militairement, en massacrant et en détruisant toute vie humaine, il s’agissait, comme le fit la colonisation aux Amériques, de libérer le foncier (terres et biens immobiliers) pour enclencher et systématiser la colonisation de peuplement. Là aussi, l’opération fut largement et tragiquement réussie. En une quarantaine d’années (1820-1872), cette stratégie ferait disparaitre entre un et trois millions d’âmes[2], selon que l’on retient les chiffres des autorités ou ceux des observateurs et autres chercheurs, c’est-à-dire au « mieux » un tiers de la population algérienne en place avant 1830, au »pire » deux tiers de cette même population ! Un taux élevé dira-t-on. Il n’a pourtant rien d’exceptionnel. Rappelons-nous, aux Amériques, ce furent 90% des populations indigènes qui disparurent.

En tout état de cause, dès la reddition d’Alger, signée le 5 juillet 1830, les Algériens, loin de se décourager, s’empressèrent au contraire d’organiser la résistance. Elle serait multiple, permanente et acharnée. D’un point de vue militaire, dès novembre 1830 les premières escarmouches eurent lieu non loin d’Alger. D’un point de vue diplomatique, en 1833, Hamdan Khodja, un notable algérien, publia un livre, le Miroir, qu’il envoya aux autorités françaises, dans lequel il dénonça les exactions de leur armée et proposa « d’évacuer le pays et de renoncer à toute idée de conquête en établissant un gouvernement indigène libre et indépendant, comme on l’avait fait en Egypte, qui professa la même religion (musulmane) et suivit les mêmes usages, et de stipuler avec lui des traités favorables aux deux peuples. » Quelle audace ! Trois ans à peine après le débarquement, Hamdan Khodja demandait tout simplement un gouvernement autochtone. Mal lui en pris. Face à la machine coloniale, Hamdan Khodja ne tint pas longtemps. Ruiné, menacé, sa famille persécutée, son neveu disparu à Annaba dans quelque « corvée de bois », il finit par se réfugier au cœur de l’empire ottoman en 1836, où il mourut en exil.

A cet instant, il ne resta donc plus qu’une seule issue : la résistance armée. Celle-ci s’organisa en plusieurs étapes.

A l’est de l’Algérie, dès 1832, de Constantine, sa capitale, Ahmed-Bey, donna l’ordre de s’opposer militairement à l’occupant. La résistance fut si héroïque que les autorités françaises reprirent contact avec le Bey. Elles lui proposèrent de rester Bey, à condition de reconnaitre la souveraineté française, de payer un tribut et de renoncer aux ports de Collo et Annaba. Cette proposition n’était, bien entendu pas dénuée de calculs. A cet instant, à l’ouest du pays, l’Emir Abdelkader avait aussi déclenché la résistance. Il fallait donc éviter leur jonction, bien que celle-ci soit peu probable : pour Ahmed-Bey, la résistance devait permettre de restaurer le royaume d’El Djazaïr tel qu’il était à la veille du débarquement, c’est-à-dire vassal d’Istanbul ; pour l’Emir Abdelkader, d’instaurer un Etat algérien indépendant d’Istanbul et de Paris[3]. A défaut, il s’agissait au moins d’exacerber leurs rivalités.

Soutenu par les tribus du Constantinois et espérant une aide de la flotte ottomane, Ahmed-Bey refusa l’offre. L’affrontement fut terrible et fit de nombreuses victimes de part et d’autre. Constantine tomba contraignant le Bey à se réfugier dans les Aurès. Il sollicita à nouveau le Sultan d’Istanbul. De fait, on le sait, la Sublime porte, alors en proie à de graves difficultés politiques et économiques internes, et soumises aux intrigues de la diplomatie française en Europe, ne pouvait plus rien pour Ahmed-Bey. Dès lors, isolé et affaibli, il finit par signer sa reddition le 5 juin 1848. Puis, mourut deux ans plus tard à Alger.

A l’Ouest de l’Algérie, après l’appel au djihad contre les français lancé par son père Hadj Mahieddine (chef de la zaouïa d’El Guetna), son fils Abdelkader fut proclamé chef du djihad, le 25 novembre 1832, par les chefs de tribus les plus influents. Pour avoir une large légitimité, Abdelkader demanda par lettre à l’ensemble des tribus de le reconnaitre comme Emir. La plupart offrirent leur soumission, mais deux tribus importantes manquèrent à l’appel (les Douair et les Zmala) et d’autres restèrent à l’écoute des autorités ottomanes de Constantine.

Déjà engagées à l’est, les autorités françaises jugèrent la situation préoccupante. Il leur fallait soit chercher un compromis avec Abdelkader pour qu’il administre indirectement l’ouest, soit se préparer à l’affronter. Abdelkader, qui lui aussi avait besoin de temps pour s’organiser, prit l’initiative d’envoyer en secret deux émissaires juifs auprès du général Desmichels qui joua, en quelque sorte, le rôle d’arbitre entre les deux tendances des forces d’occupation. La négociation avec l’Emir aboutit le 26 février 1834 au « Traité Desmichels », approuvé par le roi Louis-Philippe, qui reconnut à Abdelkader sa qualité d’interlocuteur privilégié en tant qu’Emir El Mouminin (commandeur des croyants), sa souveraineté de fait sur une grande partie de l’Algérie, à l’exception des ports et du beylicat d’Ahmed-Bey, et préconisait la fin des hostilités, la libération des prisonniers et la (déjà) « sacro-sainte » liberté de commerce. Très vite, pourtant, persuadés qu’il s’agissait là d’un marché de dupes, car il consacrait l’autorité d’Abdelkader sur le pays, les Français cherchèrent à négocier un second traité. Le roi de France fit volte-face. Par une ordonnance du 22 juillet 1834, il opta définitivement pour l’occupation totale du territoire de l’Algérie. Les affrontements reprirent de plus belle avec son lot de victoires et d’échecs, de tragédies et autres exactions, de villes détruites, de mosquées spoliées, et de populations exterminées ou déplacées.

En 1837, de nouvelles négociations furent entamées. Elles s’achevèrent le 30 mai par la signature du traité de la Tafna. A nouveau, Abdelkader en sortit grandi. Son autorité y fut reconnue sur la région d’Oran (hormis les villes d’Oran, d’Arzew et de Mostaganem), sur celles du Titteri et de l’Algérois, à l’exception des villes d’Alger, de Blida et de Koléa, soit près des deux tiers du pays. Sur ces territoires, les musulmans étaient libres d’habiter les territoires administrés par l’Emir ou ceux gérés par l’occupant. Mais, surtout, le commerce était libre sur tout le territoire. Abdelkader, qui refusa tout tribut, accepta même de livrer des céréales et du bétail aux Français de septembre à décembre 1837. Pis, le traité incluait des clauses secrètes et notamment la livraison, dans les trois mois, de 3000 fusils et leur poudre à l’Emir, selon un prix convenu auquel s’ajouteraient 100 000 boudjous (environ 180 000 francs or de l’époque) qui seraient versés au Maréchal Bugeaud. Pour partie pour entretenir les chemins vicinaux d’Excideuil (en France) dont Bugeaud était le député, et pour partie pour récompenser les officiers supérieurs de l’Etat Major ! Mais, à nouveau ce traité fit couler beaucoup d’encre outre-Méditerranée. Aussi, les autorités françaises tergiversèrent-elles en proposant à l’Emir Abdelkader… un traité additionnel, à travers lequel il s’agissait, en particulier, de permettre l’ouverture d’une route Alger-Constantine, qui traversa la Kabylie, en échange de 500 fusils et leur poudre. Un traité dont le roi Louis-Philippe exigea, en 1839, la ratification tout en bloquant les livraisons d’armes et de poudre ! A l’évidence, les Français souhaitèrent là étendre leur occupation à l’est du pays. L’Emir refusa cet ultimatum. Ce fut donc sans grande surprise que les hostilités reprirent.

L’Emir disposait alors d’une armée dont l’organisation était calquée sur celle de Méhémet Ali, en Egypte, et du soutien des tribus. Cela fut d’autant plus nécessaire que Bugeaud –désormais convaincu de la nécessaire destruction de « la nationalité arabe » et de la « puissance d’Abdelkader » pour aboutir à la « domination absolue » et à la « soumission du pays » – accédait au poste de Gouverneur Général de l’Algérie.

Ainsi, entre 1840 et 1847, les affrontements meurtriers se multiplièrent partout dans le pays obligeant Bugeaud à réclamer de plus en plus de renforts. En 1847, celui-ci disposa de quelques 107 000 hommes, soit un doublement par rapport à 1840, et d’une redoutable artillerie, face aux 12 000 cavaliers volontaires des tribus, aux 8 000 fantassins et aux 240 artilleurs de l’Emir.

Très vite, dans cette guerre d’usure, la Smala d’Abdelkader manqua de vivres. Lors d’une dernière rencontre, près d’Oujda, ses fidèles le supplièrent de les laisser là et de gagner le sud du pays. Très lucide sur l’état de sa Smala et de ses troupes, l’Emir estima à cet instant la lutte impossible. Au lieu d’abandonner les siens, il se rendit au général Lamoricière le 23 décembre 1847. Malgré l’engagement pris par le commandement français de le laisser se rendre à Alexandrie ou à Saint Jean d’Acre, Abdelkader fut emprisonné à Toulon, puis au château de Pau et enfin à celui d’Amboise, d’où il serait libéré pour finir ses jours à Damas, en Syrie.

Pour autant, cette reddition ne signifia pas la fin de la lutte.

Depuis 1845, dans le Chélif, une autre insurrection avait vu le jour. Sous la direction de Boumaza, de son vrai nom Si Mohammed Ben Abdallah, de la tribu des Ouled Sidi Ouadha, les premiers accrochages eurent lieu le 14 avril 1845. Ce qui entraina une répression féroce du Général de Saint Arnaud contre les tribus insurgées : amendes, confiscation des fusils et des chevaux, mais surtout incendie des récoltes et destruction des villages. Au lieu de briser la résistance, ces exactions la renforcèrent. Dès lors, lui qui reconnaitrait l’humanisme de l’Emir Abdelkader dans le combat[4], poursuivit une stratégie de la sauvagerie sans limites.

Dans le Dahara, Pélissier, un de ses officiers, dévasta le territoire de la tribu des Ouled Riah. Pour échapper à la répression, un millier d’hommes, de femmes et d’enfants se réfugièrent dans une grotte, le Ghar El Fracich. Le 18 juin 1845, les ayant repérés (suite à une trahison), Pélissier plaça des fagots de bois devant l’entrée de la grotte et y mit le feu. L’incendie, entretenu dura un jour et une nuit. Au petit jour, selon un officier espagnol, « tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer…Le sang leur sortant de la bouche. » Loin d’être une « bavure », l’horreur allait se renouveler moins de deux mois plus tard. Près d’Aïn Merane, une autre tribu se réfugia également dans une grotte communiquant à l’extérieur par deux puits. Saint Arnaud lui-même décida d’en finir avec eux selon le même procédé. Il s’en vanta dans une correspondance à son frère : « Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. »

Malgré cette répression féroce, la résistance se poursuivit mais sans Boumaza. Celui-ci, blessé au combat s’en irait rejoindre Abdelkader. Huit mois après ce dernier, il décida à son tour de se rendre. Il fut interné au fort de Ham (nord de la France).

Mais, à cet instant, ces redditions ne découragèrent pas davantage la résistance. Au contraire, celle-ci s’étendit à tout le pays :

Le Sud saharien, les Aurès, la Kabylie, le Constantinois se soulevèrent tout au long de la seconde moitié du XIXème siècle. En Kabylie, en particulier, une jeune femme se distingua : Fathma N’Soumer, dont le père était membre de la confrérie des Rahmaniya. Le 10 juillet 1857, tout se joua dans une forteresse à Icheriden où celle-ci et ses troupes se réfugièrent. Assiégée sous le feu des batteries d’artillerie du Maréchal Randon, la résistance des tribus fut héroïque. Mais les forces étaient trop inégales. Il fallut battre en retraite et abandonner la forteresse. En juillet 1857, suite à une dénonciation, Fathma N’Soumer fut arrêtée et conduite devant Randon.

« Lorsqu’elle parut, un murmure approbateur passa sur toute l’assistance qui lui témoigna son admiration. Sa jeunesse, sa grande beauté, le regard fier et le port altier imposèrent le respect à la foule des soldats qui l’entouraient. Ensuite, le maréchal, en tenue d’apparat et au garde-à-vous cria d’une voix forte : Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter la Jeanne d’Arc du Djurdjura. » Transférée à Beni Slimane, puis à la prison de Tablat, elle y mourut en septembre 1863. Puis, en 1871, ce fut la grande insurrection dirigée par le bachaga Mohamed El Mokrani et le cheikh El Haddad. Le premier déclara la guerre le 14 mars et le second le djihad le 6 avril. Les révoltes se multiplièrent dans tout le pays et, malgré la mort au combat d’El Mokrani le 5 mai 1871, l’insurrection se poursuivit jusqu’au 20 janvier 1872 date de l’arrestation de Cheikh El Haddad. Il sera, comme beaucoup d’autres, déporté à Nouméa (en Nouvelle-Calédonie).

Pour autant, l’incendie fut-il éteint ? Le doute était permis. Même en France, où l’Assemblée demeurait encore le lieu de joutes verbales contradictoires.

En 1885, Jules Ferry continuait d’y justifier l’aventure coloniale : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… » Georges Clémenceau pouvait alors lui rétorquer : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchainés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur !… Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation (…) Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme ! »

Dans ces conditions, il fut évident que la résistance allait se poursuivre. Après la première guerre mondiale, en particulier, elle prendrait d’autres formes. Avec le déplacement du centre de gravité de la lutte des campagnes vers les villes, elles furent politiques, puis politico-militaires.

Le mouvement dit des « Jeunes Algériens », en référence à celui des Jeunes Turcs à Istanbul, fut le premier de ces mouvements de résistance urbaine. Groupés au sein de deux associations, l’une à Alger l’autre à Constantine, ses membres, de l’ordre d’un millier en 1909, décidèrent de porter la résistance dans le cadre français. Ils firent pression sur le gouvernement français. Un « Manifeste du Jeune Algérien » fut transmis en juin 1912 au Président du Conseil. Il exigeait, notamment, la fin du régime répressif, une juste répartition des impôts, l’extension des droits politiques aux musulmans (comme ce fut fait pour les Juifs depuis 1871), et la fin de l’odieux Code de l’indigénat. De leur côté, les lettrés arabophones se tournèrent vers le Moyen-Orient où la Nahda (la renaissance) était, on le verra, en plein essor.

Après la première guerre mondiale, dont l’impact sur l’Algérie fut très lourd, le mouvement trouva en l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, un chef à la hauteur de ses exigences. Celui-ci en appela aux instances internationales et, en 1919, adressa une pétition au Président des Etats Unis d’Amérique dans laquelle il dénonçait l’occupation française et demandait que les Algériens décident eux-mêmes du statut de l’Algérie, sous l’égide de la Société des Nations (SDN). Puis, il inscrivit la question algérienne dans le cadre du mouvement des pays colonisés luttant pour leur indépendance. Ses revendications se firent plus radicales au point qu’il fut expulsé d’Algérie pour s’exiler à Paris où, en 1926, l’Etoile Nord-Africaine, un autre mouvement né en « Métropole », en ferait son président d’honneur.

L’Etoile nord-africaine, fondée à Paris en 1926, résulta pour l’essentiel de la prise de conscience politique de l’émigration en Métropole. Outre l’émir Khaled, plusieurs travailleurs et quelques communistes en furent les fondateurs. Dès 1927, l’organisation afficha clairement ses objectifs d’indépendance (pour les trois pays maghrébins), ce qui supposait le retrait total des troupes françaises d’occupation, la constitution d’une armée algérienne et la remise en toute propriété à l’Etat algérien des banques, des mines et des terres accaparées par les conquérants et leurs clientèles. Dès les premières années des grandes figures émergèrent, dont Messali Hadj, Hadj Ali Abdelkader, Si Djillani et Banoune Akli. Elle disposa dès 1929 de 4 000 membres. Aussi, les autorités décidèrent-elles de sa dissolution. Mais celle-ci reprit ses activités sous le nom de Glorieuse étoile nord-africaine (GENA). En 1930, elle adressa à la SDN une longue déclaration dans laquelle elle dénonça les festivités du Centenaire de la colonisation, organisées en grande pompe en Algérie, et dénonça les atrocités de la conquête coloniale. A partir de 1933, l’association connut son essor et devint un véritable parti politique. Son premier programme revendiqua, outre l’accès au suffrage universel pour les Algériens musulmans, l’indépendance nationale. La répression s’abattit à nouveau et la GENA fut dissoute en février 1935. Mais, elle se reconstitua à nouveau sous le nom d’ « Union Nationale des Musulmans Nord-africains ». L’organisation décida de s’implanter en Algérie, où elle ouvrit de nombreuses sections dans tout le pays. Elle fut alors symbolisée par un mot d’ordre, l’indépendance nationale, un drapeau et un leader : Messali Hadj.

A partir des années 1930, deux lignes politiques s’affirmèrent et s’opposèrent : une ligne réformiste et la ligne nationaliste de l’Etoile. Le 7 juin 1936, un Congrès Musulman réunit, pour la première fois, toutes les tendances du réformisme politique : représentants des notables et élus, des oulémas (religieux), et autres communistes. L’étoile nord-africaine n’y envoya que trois représentants. Pour les réformistes, en un mot, il s’agissait de « devenir français tout en restant musulman ». De quoi, pensaient-ils, rassurer les autorités françaises. Rien ne fut moins sûr. D’autant que deux mois plus tard, lors d’un meeting à Alger, le muphti Bendali, dit Kahoul, fut assassiné dans des conditions plutôt confuses, et que Messali Hadj, au nom de l’Etoile, y revendiqua « la constitution d’une nation algérienne musulmane ». En réponse, les autorités françaises proposèrent un projet, dit Blum-Violette, dont l’objectif était l’assimilation politique de l’élite algérienne en accordant la citoyenneté française à 25 000 algériens choisis parmi « l’élite musulmane », autrement dit les clientèles civiles et militaires.

En réponse, l’Etoile condamna le projet et rappela que la seule solution était « l’émancipation totale de l’Afrique du Nord ». Résultat, l’Etoile fut à nouveau dissoute. Elle réapparaitrait le 11 mars 1937 sous le nom de Parti du Peuple Algérien (PPA). En réponse, en juillet 1937, les partisans de la ligne réformiste convoquèrent un second Congrès musulman. Loin des idées nationalistes, on y réaffirma que « l’Algérie est une terre française et les Algériens musulmans des Français ». Pour autant, les autorités françaises continuèrent de faire la sourde oreille. L’échec des deux congrès fut avéré. Le PPA, qui condamnait l’assimilation et le rattachement de l’Algérie à la France eut le vent en poupe. Aussi, les partisans du colonialisme réagirent-ils : ils obtinrent la fin du projet Blum-Violette ; ils attisèrent les rivalités entres zaouias (confréries) et oulémas ; ils obtinrent le trucage des élections… Pour sortir de l’ornière, certains réformistes décidèrent de se démarquer des congrès, sans succès. En avril 1939, même aux élections truquées, le PPA battit tous les autres candidats !

Avec le gouvernement de Vichy, la situation empira, tant pour les musulmans que pour les Juifs. Le 17 mars 1941, Messali Hadj et 26 de ses compagnons furent arrêtés pour « manifestation contre la souveraineté française et atteinte à la sécurité de l’Etat », et condamnés à 123 ans de travaux forcés, dont 16 pour Messali, à 114 ans d’emprisonnement et à 560 années d’interdiction de séjour, dont 20 ans pour Messali. La répression s’étendit à de nombreux leaders réformistes. Le PPA dut se réorganiser dans la clandestinité.

En novembre 1942, à nouveau les Américains furent approchés pour leur demander que les Alliés convoquent une conférence des représentants musulmans afin qu’ils proposent des réformes en Algérie. Après tout, le président Roosevelt ne venait-il pas d’évoquer « le libre exercice du gouvernement pour les peuples qui en ont été privés par la force. » Bien entendu, les autorités françaises bloquèrent l’initiative, n’acceptant aucune ingérence, fut-elle des Alliés, dans le problème algérien. Puis, en février 1943, dans un manifeste, Ferhat Abbas, soutenu par les Oulémas et par le PPA, arguant de l’échec de l’assimilation préconisa « la nationalité et la citoyenneté comme solutions logiques au problème algérien », tout en condamnant le colonialisme et en réclamant l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Plus encore, dans un additif du 26 mai, élaboré avec Messali (alors détenu à Sétif), il demandait « l’intégrité du territoire algérien, l’autonomie politique de l’Algérie, la souveraineté de la nation et une constitution propre élaborée par une Assemblée constituante élue au suffrage universel… par tous les habitants de l’Algérie. » Pour toute réponse, le 7 mars 1944, le Général de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire de la France non occupée, dont Alger était la capitale, octroya quelques bien maigres réformes dont l’accès à la citoyenneté française pour 65 285 Algériens !

Dès lors, le 14 avril 1944, Ferhat Abbas lança un nouveau mouvement, les « Amis du Manifeste et de la Liberté » (AML), sorte de compromis entre les deux lignes politiques de la résistance algérienne. Il y proposa « de construire une république autonome fédérée à une république française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste. » Le résultat fut à la hauteur de leurs espérances. En mars 1945, les AML, forts de quelques 500 000 adhérents, tinrent leur congrès. La ligne nationaliste y prédomina. A une écrasante majorité, le congrès refusa toute solution dans le cadre « fédéraliste français » et décida de « réserver au futur Etat Algérien la faculté de s’intégrer au système qui lui plairait. »

La riposte coloniale ne se fit pas attendre. Elle se ferait en deux étapes. Le 23 avril, Messali fut déporté à Brazzaville. Début mai, la répression devait se décupler. Pour cela il fallut, une fois de plus un prétexte. Ce furent les célébrations du 1er et du 8 mai. A cette occasion, le PPA organisa des défilés pacifiques pour exiger, notamment, la libération de Messali, mais aussi rappeler les revendications politiques du mouvement. Pour la première fois, lors des défilés, le drapeau national fut exhibé. C’en était trop pour les colonialistes. A l’est du pays, à Sétif et Guelma, la police reçut l’ordre d’intervenir. Aussi, l’irréparable se produisit : elle tira dans la foule tuant et blessant nombre de manifestants. En riposte, la foule s’attaqua aux policiers et aux colons. Puis, dans les campagnes du Constantinois, des groupes de fellahs (paysans) se formèrent qui attaquèrent les villages coloniaux. On dénombra 103 tués et 110 blessés parmi les Français. La répression fut féroce. Aux interventions des forces de police et de gendarmerie s’ajoutèrent les exactions, les lynchages et autres exécutions sommaires effectuées par les milices de colons. Le 10 mai, l’armée elle-même organisa « une guerre de représailles » et bombarda des villages pendant que la marine, du large, pilonna la région de Kherrata. Le bilan humain fut terrible : près de 45 000 Algériens furent assassinés, des milliers arrêtés et présentés à la justice militaire. Ce carnage, car cela en fut un, changea radicalement les données politiques du problème algérien. Il constituerait le premier acte de la guerre d’indépendance nationale qui débuterait officiellement le 1er novembre 1954 et s’achèverait le 5 juillet 1962 par l’indépendance du pays[5]. Elle ferait des centaines de milliers de victimes… A SUIVRE

[1] L’empire ottoman s’étendit au royaume hafside, puis à toute l’Algérie actuelle, grâce aux frères Barberousse, corsaires turcs appelés à la rescousse par les Hafsides en 1512 pour faire face aux agressions espagnoles. Ils intervinrent, prirent le pouvoir et prêtèrent allégeance au Sultan ottoman. Ce fut le début de « l’aventure ottomane » pour le royaume d’El Djazaïr. Elle dura jusqu’à 1830. Pour plus de détails voir S.Goumeziane, Algérie l’histoire en héritage, éd. Non Lieu-Edif2000, p 202 à 220.

[2] Pour plus de détails, voir S.Goumeziane, ouvrage cité, pages 223 à 246.

[3] Pour plus de détails sur ces deux projets, voir S. Goumeziane, ouvrage cité pages 271 à 275.

[4] « Abd El Kader nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : « Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie. » Le trait est beau pour un barbare. » Lettres du Maréchal Saint Arnaud, éd. Michel Lévy Frères, 1855, p.382

[5] Pour plus de détails sur la période allant du 8 mai 1945 au 5 juillet 1962, voir S. Goumeziane, ouvrage cité, pages 297 à 364.

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Abdelatif Rebah* : « L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie »

Publié le par Mahi Ahmed

Abdelatif Rebah* : « L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie »

Entretien réalisé par Ramdane Mohand Achour *

Dans cet entretien accordé à Libre-Algérie, Abdelatif Rebah* répond de manière pédagogique et argumentée aux questions que se posent nombre d’Algériens qui n’ont pas forcément accès aux données statistiques et qui, surtout, subissent quotidiennement le matraquage d’un discours néolibéral dominant réfractaire à toute vision différente de la sienne. Le rappel incessant et ô combien utile de la profondeur historique de notre expérience de développement permet à Abdelatif Rebah de mieux mettre en lumière le présent, ses contradictions et les défis que le peuple algérien doit relever pour renouer avec le progrès et l’espoir.

Libre-Algérie : Le pétrole constitue-t-il un atout ou une malédiction pour l’Algérie ?

Abdelatif Rebah : C’est un thème qui est devenu récurrent ces dernières décennies. Permettez-moi, tout d’abord, de rappeler ici pour vos lecteurs, que la centralité du pétrole dans l’économie algérienne est un phénomène qu’on peut qualifier d’hérité, puisqu’il s’est formé, déjà, dans les années qui ont immédiatement précédé l’indépendance. Dès 1962, la part de l’or noir dans le PIB était passée à 48% contre 14% en 1959, tandis que le brut constituait déjà 59% des exportations globales. En moyenne, 60% de l’investissement productif global réalisé durant la période 1959-1962, relèvent du secteur pétrolier.

Dans le Plan de Constantine (1959-1963), le secteur des hydrocarbures représentait déjà 20% du total des investissements, celui de l’énergie, 4,5% et les industries manufacturières 12%.

Ceci étant dit et pour aller dans le droit fil de votre question, tout dépend de l’usage qui a été fait des ressources pétrolières et gazières, depuis l’indépendance. Selon l’orientation prédominante donnée à l’emploi de ces ressources, on pourrait distinguer dans cette période de près de cinq décennies, en gros, une première phase où les hydrocarbures s’affirment comme la source de financement de l’accumulation productive. C’est la période de l’essor de la relation hydrocarbures développement, indéniablement. Le paysage énergétique et économique national en fournit, jusqu’à aujourd’hui encore, maintes preuves vivantes. L’image du baril, à la fois combustible du développement national et source d’une prospérité nationale partagée, n’est pas loin de la réalité qui prenait chair dans les réalisations industrielles, économiques, sociales et culturelles.

Au cours des quelques 25 années qui ont suivi l’accession à l’indépendance en 1962, durant les Plans 1967-70,1970-74, 1974-1978 et 1980-1984, la disponibilité croissante des revenus pétroliers (et gaziers) a servi à nourrir, un effort sans précédent de développement national, accéléré et affranchi des contraintes de profit.

Près de 1800 unités industrielles, 200 projets industriels sont lancés dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais, des plastiques, des pneumatiques, des grands hôpitaux et des universités ont été édifiés.

En vingt ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été créés. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. L’Algérie produit des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus. « Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles comme Sidi Bel Abbes, devenue la capitale de l’électronique,» Annaba devenue la capitale de l’acier, Arzew celle de la pétrochimie, ou encore Skikda, Sétif et Biskra Même le FMI ne peut que relever qu’« au cours des quelques 25 années qui ont suivi l’accession à l’indépendance en 1962, l’Algérie a fait des progrès notables sur le plan du développement de son capital humain et matériel et a considérablement renforcé et diversifié le secteur des hydrocarbures». Ainsi, dans un rapport d’évaluation de la transition à l’économie de marché publié en 19981, après avoir noté que « les inégalités de revenus et de sexe ont été atténuées au profit d’une plus grande cohésion sociale», le document du FMI reconnaît que «cette stratégie a été assez fructueuse »et en énumère les résultats les plus saillants : « d’une part, le ratio investissement/PIB a été maintenu au niveau d’environ 45% jusqu’à la fin des années 70 et l’économie a enregistré un taux de croissance annuelle moyen de plus de 6% en termes réels, contre 3% pour les pays à revenus intermédiaires pris collectivement. La majorité des indicateurs sociaux étaient en forte hausse. En particulier, le taux d’alphabétisation de l’Algérie est passé, du milieu des années 1960 au milieu des années 1980, de 25% à plus de 60%. Le taux de mortalité infantile a chuté de 150 pour 1000 à moins de 80 pour 1000 pendant la même période»2. Les Algériens accèdent massivement aux bienfaits de l’éducation, de la santé publique, du progrès social et culturel. Chaque commune est dotée d’au moins 3 écoles, un CEM, un centre de santé, un souk el fellah, chaque wilaya d’un centre universitaire. Le taux de croissance de la consommation par habitant, quant à lui, a atteint 4,5% par an, en moyenne et en termes réels également3.

Cet essor va être freiné par l’inflexion inaugurée par le Bilan décennal publié par le Plan en 19804, à laquelle a succédé une seconde phase, celle du tournant des Réformes de 19885 où les ressources hydrocarbures n’ont plus pour finalité le développement mais essentiellement d’honorer les échéances de plus en plus pressantes de la dette extérieure6. A l’enjeu central du développement s’est substitué celui de l’ajustement structurel choisi ou subi. Une troisième phase, celle des années 2000, verra les ressources hydrocarbures connaitre une ère d’expansion sans précédent.

Les recettes d’exportation d’hydrocarbures cumulées durant la période 2000-2008 soit 349 milliards de dollars représentent plus du triple de celles enregistrées pendant les années 1990-1999, soit 111 milliards de dollars7. Ces ressources seront essentiellement consacrées aux investissements d’infrastructures (dont la composante devises dépasse 70%), à la sphère commerciale d’import-revente en l’état et au soutien de la demande via l’importation, qui mobilisent la quasi-totalité de l’enveloppe.

L’Etat algérien devrait-il se délester des entreprises publiques et, par le biais de leur privatisation, passer le relais de la gestion économique aux détenteurs de capitaux ?

Il faut partir de la réalité objective de notre économie et de ses handicaps historiques, de l’extrême faiblesse de son tissu productif, industriel en particulier, et de ses capacités managériales, en fait, pour tout dire, de l’absence encore de tissu industriel et entrepreneurial enraciné et d’un Etat doté de capacités de régulation éprouvées.

Les recensements et statistiques économiques ont établi que le secteur privé est composé à 90% de TPE (très petites entreprises) et est dominé par des entreprises familiales. Sa taille reste limitée et il a une faible capacité de création d’emplois. Il est manifeste que la faiblesse caractérisée du nombre de PME industrielles ne les rend pas en mesure de relayer les entreprises du secteur public dans la relance économique sur une base productive.

Les industries manufacturières occupent 10 % seulement du parc des entreprises privées quasiment tout entier voué au commerce et aux services, ce qui dénote l’absence d’entrepreneurs disposés à investir dans les activités productives modernes et innovantes, à prendre, en fait, les risques de l’entrepreneur. L’Etat doit jouer le rôle de preneur d’initiative et de risque. En vérité, en Algérie, l’Etat n’a pas encore épuisé sa mission historique dans la construction d’une économie nationale pérenne. Oui, «l’Etat doit être fondamentalement développementaliste» pour reprendre une formule mise à l’honneur par les économistes de la commission des Nations unies pour le Commerce et le Développement. Force est de le reconnaître, sauf à s’agripper à l’a priori abstrait et à visée idéologique de «la création d’une classe d’entrepreneurs». Lorsque l’économie n’existe pas, on ne peut faire l’économie de l’Etat, écrit pertinemment l’auteur d’un article au titre fort à propos : «L’entrepreneur schumpétérien a-t-il jamais existé ?»

Pour rentrer dans ses nouveaux habits développementalistes, l’Etat doit repousser les limites actuelles de ses marges de manœuvre pour se donner les capacités d’agir en tant que moteur et acteur majeur incontournable de la sortie du sous-développement, renforcer ses fonctions de garant de l’équité et de réducteur des inégalités et des injustices, du respect des priorités productives et environnementales et regagner ainsi sa légitimité dans toutes ses fonctions tant régaliennes qu’économiques. Je rappelle que la Chine possède encore plus de 100 000 entreprises publiques et dont certaines fonctionnent encore avec des technologies des années 50. C’est cette même Chine qui talonne aujourd’hui les Etats-Unis.

L’existence d’un Etat gestionnaire peut-elle s’accommoder d’un secteur privé dynamique ?

Sommes-nous dans cette configuration ? En réalité, force est de constater que nous n’avons ni l’un ni l’autre. Les obstacles à l’émergence d’un secteur privé dynamique sont plus d’ordre structurel qu’institutionnel.

L’ensemble du droit algérien a été refondu pour être mis aux normes des pays à économie capitaliste. Code du travail, loi sur la monnaie et le crédit, loi sur la concurrence et les prix, code de commerce, dispositif législatif de la privatisation, droit des sociétés, droit bancaire, droit des investissements, droit boursier, droit douanier, droit fiscal, droit du consommateur, droit immobilier ; l’œuvre normative accomplie depuis 1993 est «impressionnante»8.

L’effort de redéfinition des règles du jeu en faveur de «l’économie de marché», c’est à dire le capitalisme, est indéniablement intense. On peut même dire que l’ouverture de l’économie a été menée au pas de charge9. Pour d’aucuns ce n’est pas suffisant, leur idéal c’est une économie de marché régulée par le « laisser-faire, laisser-aller ».

La généralisation du libre-échange (accord d’association avec l’UE, zone arabe de libre-échange, adhésion à l’OMC…) ne constitue-t-elle pas un stimulant à même de développer l’économie nationale ?

L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie : presque 0% de droits de douane en moyenne alors qu’ils sont autour de 15% dans les pays voisins et de 22% en Egypte. Voyons ce que cette orientation a donné dans les faits, après plus de dix ans de l’accord d’association avec l’UE. Les chiffres sont éloquents. Nous nous retrouvons avec plus de 220 milliards de dollars d’importation de cette zone contre 6 ou 7 milliards à l’exportation hors hydrocarbures. C’est insignifiant. Quant aux IDE de cette région durant la même période, ils ont représenté moins de 4% de ce montant et encore essentiellement dans les hydrocarbures.

Le démantèlement tarifaire a, en revanche, eu pour conséquence une perte de recettes pour le Trésor équivalente déjà, au moins, à 3 milliards de dollars. Le problème pour notre pays ne se pose pas en termes d’ouverture ou d’insertion. En 2002, le ratio exportations/PIB est de 33,5% en Algérie contre 21,8% en France. Le ratio importations/PIB est de 23,4% en Algérie contre 21,6% en France10.

Le problème fondamental ne réside pas tant dans les barrières tarifaires et douanières que dans l’absence d’acteurs industriels véritables capables de s’implanter sur les marchés extérieurs. La vraie problématique est celle de la construction de la base productive nationale capable de se mesurer aux grands challenges technologiques et industriels porteurs de développement et facteurs d’échanges équilibrés et mutuellement bénéfiques.

Peut-on espérer se développer sans attirer les IDE ?

S’agissant de l’IDE, dans un schéma, disons idéal, de division régionale du travail, l’Algérie et plus généralement la région euro-méditerranéenne représente, pour les économies européennes, dans le contexte de crise structurelle qu’elles traversent depuis plusieurs années, un espace de choix privilégié pour recomposer leur tissu industriel et redéployer leurs chaînes de valeur. Ouvrant, en même temps, à notre pays l’opportunité historique de répondre aux défis du développement d’un tissu productif diversifié et générateur d’emplois valorisants et gratifiants pour notre jeunesse. Un peu sur le modèle de celui qu’a impulsé le Japon, en Asie du Sud Est, dans les années 1980 ou l’Allemagne en Europe centrale, dans les années 1990 ; modèle, il est vrai, où les considérations géostratégiques et géopolitiques ont pesé autant sinon plus que les considérations économiques.

Mais là également, il faut bien voir ce qu’il en est réellement dans les faits. En réalité, la question est : est-ce que nos partenaires occidentaux, qui dominent nos échanges commerciaux depuis près de quatre décennies, sont vraiment intéressés par l’investissement productif hors hydrocarbures en Algérie ? Force est de constater que l’Algérie est, pour ces pays, une destination commerciale fructueuse et très prisée mais pas une terre d’IDE sinon au compte-goutte et à puissant effet de levier, dans un rapport de un à cinq en moyenne. On nous dit, l’attirail algérien, si on ose s’exprimer ainsi, ne serait pas convaincant. La faible attractivité pour les IDE serait due à l’inefficacité des dispositifs d’encouragement. La thèse du manque d’incitations internationales comme explication de la faible attractivité du pays ne tient pas la route. L’Algérie a ratifié quatre-vingt-trois accords internationaux incitatifs à l’IDE dont quarante-six accords bilatéraux et six accords internationaux d’investissements. L’Algérie a signé quarante-deux conventions de protection réciproque et des investissements, vingt-sept conventions fiscales de non double imposition.

Les experts internationaux reconnaissent qu’il n’existe aucune grande entreprise qui ait investi en Algérie et qui ait échoué, qui n’ait pas rentabilisé son investissement.

Le Président de la section algérienne du Comité national des Conseillers du commerce extérieur de France Michel Bissac lui-même reconnait qu’« aucune entreprise française ne fait face à des blocages en termes d’investissement en Algérie. » Nos partenaires préfèrent le commerce aux IDE.

La représentation idéale des effets de l’implantation de l’IDE semble avoir beaucoup emprunté à l’image, suggérant une amélioration radicale et spectaculaire, des fameuses réclames pour lotions anti-calvitie. De même qu’il y a l’avant et l’après-lotion, il y aurait l’avant et l’après IDE. La réalité est loin du slogan publicitaire. On cherchera en vain des IDE ayant un impact sur la qualité de la croissance locale, notamment en termes de diversification,« porteurs d’un développement qualitatif plus important et générateurs de productivité »11. On a donné ce bijou national qu’est El Hadjar à Mittal parce qu’on pensait qu’il allait ramener une nouvelle technologie, un management de qualité, mais en bout de course, des secteurs entiers du complexe ont été fermés, sinistrés. Ceci devrait nous servir de leçon. Ce n’est pas parce que Lakshemi Mittal est un méchant, c’est juste la loi d’airain du capitalisme qui fonctionne ainsi

L’Etat peut-il continuer à subventionner les prix de l’énergie, de l’eau, du transport et de nombreux produits alimentaires ?

Il ne s’agit pas d’appréhender la question avec une lorgnette comptable.

Encore une fois, il faudrait rappeler que les subventions sont un instrument de redistribution du revenu national. Quand on a les plus bas salaires de toute la région, il faudrait bien compenser pour préserver le pouvoir d’achat des catégories démunies. D’autre part, ces transferts servent à animer un marché intérieur d’abord profitable à ceux qui y trouvent des débouchés.

Tous ceux qui sont dans l’agroalimentaire par exemple sont contents de voir leurs produits subventionnés. Bien sûr qu’on peut revoir certains produits comme l’énergie sans pousser pour autant vers la précarité énergétique. Car pousser certaines catégories de la population à la précarité énergétique, c’est aussi les pousser à pirater l’énergie. La stabilité sociale ne relève pas que de l’économie, c’est une dimension indissociable de l’économie.

Diminuer au maximum les charges et les impôts des hommes d’affaires, faciliter les conditions de création et de dissolution des entreprises et assouplir les formalités d’embauche et de licenciement des salariés ne constituent-ils pas le meilleur moyen de booster l’investissement et, en conséquence, de promouvoir l’emploi et le développement économique ?

Ici également, il nous faut revenir aux faits, aux chiffres. Concernant les impôts, il faut savoir que le taux de pression fiscale en Algérie a été en moyenne de 13,6% du PIB au cours de la période 1992-2002, contre 18,2% pour la Turquie, 20% pour la Tunisie, et 23,9% pour le Maroc. En 2013, les exonérations et autres réductions fiscales se sont élevées à 1 150 milliards de dinars (chiffres du ministère des finances) soit l’équivalent de 14.74 milliards de dollars.

D’ailleurs, l’impôt sur le revenu composé dans sa quasi-totalité par la contribution des salariés a, depuis 2011, dépassé l’impôt sur les sociétés. D’autre part, le poids des charges sociales est fortement atténué par le fait que trois salariés sur quatre (75,5 %) du secteur privé ne sont pas affiliés à la sécurité sociale.

Autre « contrainte » invoquée systématiquement, la difficulté d’accéder au foncier industriel mais nombre d’enquêtes ont révélé que très faible était la proportion des terrains attribués qui avaient effectivement servi à l’investissement productif. La part des crédits à l’économie allouée au secteur privé est allée grandissante depuis une vingtaine d’années, elle est même devenue plus importante que celle dédiée au secteur public, et ce, depuis 2005 mais ces crédits n’ont pas été à l’investissement productif. Les crédits à l’importation, estimés à un peu plus de 12 milliards de dollars, sont plus importants que ceux alloués à l’investissement productif.

L’activité des importateurs n’a-t-elle pas permis aux Algériens d’en finir avec l’économie de pénurie et d’accéder aux bienfaits de la consommation ?

Il est clair que les importateurs assument dans toute économie, une fonction économique et sociale indéniable. Le problème en Algérie est que les besoins des consommateurs sont couverts quasi intégralement par des importations en augmentation rapide, elles-mêmes financées exclusivement par des revenus pétroliers sur lesquels pèse l’hypothèque d’un effondrement des prix soulignant avec gravité la grande fragilité de ce modèle. Ceci dit « les bienfaits de la consommation » importés n’ont pas profité à tous les Algériens. Si l’on se réfère aux résultats de l’enquête consommation des ménages de l’ONS pour 2011 c’est un modèle qui a davantage profité aux classes aisées, les 20% les plus riches de la population. C’est cette strate qui consomme l’essentiel de ces « bienfaits » : Part du dernier quintile dans la dépense annuelle par produit : Biens électroniques 52,6% ; Biens électroménagers 43,6% : achats auto 92, 9% ; pièces de rechange : 56,5% frais de transport et communication : 64,7%. On connait le pouvoir de séduction de ce modèle sur les consommateurs mais il me semble abusif de dire qu’il a permis « d’en finir avec l’économie de pénurie ». Il faut rappeler que durant cette époque qui est ainsi qualifiée et dans un contexte de forte poussée démographique12, le niveau de vie s’est indéniablement amélioré. Les indicateurs de consommation par habitant de l’ONUDI en témoignent : pour le blé, il passe de 172,7 kg en 1967 à 176,3 en 1987 et pour le riz, de 0,6 kg à 1,1kg ; pour la viande bovine, de 1,8 kg en 1970, il s’est hissé à 3,1 kg en 1987 et pour la volaille, de 2,2 kg à 2,4 kg.

Selon les données de la Banque mondiale, reprises dans une étude récente par l’économiste Ahmed Bouyacoub13, la consommation des ménages par habitant est passée de 315 dollars en 1962 à 1114 dollars en 1985 (en dollars constants 2000). En 1985, le niveau de consommation par tête en Algérie, écrit le professeur Ahmed Bouyacoub, était supérieur à celui du Maroc, de la Tunisie, de l’Egypte, de l’Iran et d’un très grand nombre de pays en développement14.

Notes :

  1. Algérie : stabilisation et transition à l’économie de marché, FMI, Washington, 1998, p.92.
  2. Rapport FMI1998.
  3. A. Benbitour: L’Algérie au troisième millénaire, Editions Marinoor, Alger 1998, pp. 90-93.
  4. Synthèse du Bilan économique et social de la décennie 1967-1978, ministère de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MPAT), mai 1980.
  5. Les Cahiers de la réforme, cinq volumes, 800 pages.
  6. De 1985 à 2005, l’Algérie a remboursé un montant cumulé de 118 milliards de dollars dont 34 milliards de dollars au titre des seuls intérêts. Cf.L’Expressiondu 31/5/09
  7. Source : ministère de l’Energie. Le ministre des Finances, A. Benachenhou, déclare même, à l’occasion de la présentation de la loi de finances 2005 :« Jamais l’Algérie n’a eu autant de possibilités pour son développement qu’aujourd’hui ». Cf.L’Authentique du 24 septembre

2004.

  1. Ali Mebroukine, spécialiste du droit des affaires àEl Watandu 17/05/07 : Diversification de l’économie et sanctuarisation de la rente pétrolière.
  2. Ainsi, l’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie : 0% de droits de douanes en moyenne alors qu’ils sont autour de 15% dans les pays voisins et de 22% en Egypte. Cf. Abdellatif Benachenhou àEl Watandu 21/01/09.
  3. Cf.L’ouverture, miroir aux alouettes, par Rolande Borrelly, inEl Watan du 12 septembre 2006.
  4. A. Benachenhou.Pour une meilleure croissance, op. cité, pp. 20 et 337.
  5. En une vingtaine d’années, entre 1962 et la moitié des années quatre-vingts, la population algérienne a pratiquement doublé, cf. Statistiques ONS.
  6. Cf. Ahmed Bouyacoub,Le paradoxe de la consommation inégalitaire en Algérie, in El Watan du 17 septembre 2009.
  7. Idem.

* Cadre retraité du ministère de l’Energie, chercheur et enseignant en économie, Abdelatif Rebah intervient régulièrement dans la presse nationale sur les questions nationales et internationales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont :

– Economie algérienne Le développement national contrarié, INAS éditions, Alger 2011.

La minorité invisible. Sur les femmes entrepreneurs. Casbah éditions. Alger, 2007.

Sonatrach une entreprise pas comme les autres, Casbah éditions, Alger 2006.

*Notre collaborateur signe désormais de son nom complet pour ne pas être confondu avec son homonyme Ramdane Achour enseignant à Tizi Ouzou.

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Elites de l’économie et mutations socioéconomiques en Algérie

Par Abdelatif Rebah

Deuxième Partie

Le front du développement, version pacifique du front de la guerre d’indépendance

L’encadrement technique et managérial du nouvel Etat provient en très grande partie du potentiel des ex boursiers de l’UGEMA, rentrés à l’indépendance. L’apport de l’Université nationale est encore bien modeste. La première promotion de l’école d’ingénieurs d’El Harrach sort en 1965. Ils sont 24 diplômés, en tout et pour tout. Les effectifs sortants de l’Université d’Alger sont encore très réduits et se résument à quelques centaines de licenciés des facultés de Lettres, Droit et Sciences économiques et une dizaine diplômés en médecine. L’élite émergente se met à l’école du savoir-faire technologique et managérial mondial.

Le monde industriel, son système fonctionnel, rationnel, ses entreprises fortement équipées, modernes, performantes, ses professionnels qui maitrisent la technique, tout cela exerce une fascination indéniable sur les jeunes ingénieurs et cadres au look soigné et distingué, inexpérimentés mais ambitieux qui occupent les devants de la scène Il s’agit de tirer avantage de l’efficacité américaine et de l’organisation allemande. La politique, ces jeunes managers en herbe ont fait le choix de la laisser à d’autres, de la sous traiter.

Mais, pour cette mince élite gestionnaire algérienne issue de milieux aisés, formée essentiellement à l’école de pensée libérale occidentale et promue par le coup d’Etat du 19 juin 1965, le problème de l’absence des conditions permettant l’enfantement du capitalisme se révèle comme une brutale réalité contrariante, une donnée historique lourde qui lui impose des choix pragmatiques. Son choix en faveur de l’entreprise étatique, de la société nationale et des monopoles publics ne relève pas de l’à-priori idéologique, martèlent avec insistance, les membres de cette frange d’entrepreneurs étatiques malgré eux.

A leurs yeux, il ne s’agissait que d’une « formule transitoire, une formule de départ, une sorte de starter, simplement de starter, un moteur d’entraînement, étant entendu que la forme idéale d’organisation de l’économie, c’est l’économie qui est fondée sur la liberté d’entreprendre et la concurrence »[1]. Ainsi donc, l’économie étatique(le capitalisme d’Etat ?) apparait-elle implicitement, comme un raccourci pour mettre en place progressivement les structures et les institutions fondamentales de cette « forme idéale d’organisation de l’économie », celle « fondée sur la liberté d’entreprendre et la concurrence ». C’est-à-dire le capitalisme.

Couche socialement homogène, dépourvue, pour la plupart, d’idéologie mais armée d’un volontarisme gestionnaire à tout crin, ces diplômés fraichement émoulus des grandes écoles et universités étrangères sont investis de hautes responsabilités au niveau de postes-clé de l’administration de l’Etat et de l’économie. Stimulés par une vision porteuse d’avenir et des valeurs motivantes de bâtisseurs, les projects managers du développement national bénéficient de la confiance des plus hauts responsables de l’entreprise et du pays.

Le bilan de l’entrepreneurship public

En fait, à travers l’histoire de la création des entreprises, se lit, celle de l’Etat ; ces entreprises sont au cœur d’une dynamique modernisatrice croisée, celle de l’entrepreneurship et celle de l’ingénierie du state building. L’entreprise publique et l’Etat se construisent l’une dans l’autre, l’un par l’autre, à l’épreuve l’une de l’autre. Toutefois, logique entrepreneuriale d’« entreprisation » des Sociétés Nationales et ingénierie politico-administrative du state building, cette construction de l’Etat-complexe institutionnel « appelé à survivre aux hommes »[2], ne conjuguent pas toujours leur dynamique.

Le processus de construction des entreprises publiques se déroule en décalage voire en porte-à-faux par rapport à l’environnement économique, social, réglementaire. Le véhicule principal du procès de développement industriel, les sciences et techniques, est situé à l’étranger et le procès d’industrialisation dépend entièrement de l’extérieur, en ce qui concerne le travail technique. L’apparition de l’entreprise algérienne n’est pas constitutive de la société industrielle comme en Europe. Ceci peut même être un handicap insurmontable si on en croit l’idée qu’«en matière de tissu industriel, la génération spontanée n’existe pas ». Les entreprises naîtraient de savoir-faire ou de structures préexistant à leur création. Selon cette affirmation, on peut faire ressurgir des éléments anciens mais pas les faire naître du néant[3].

L’entreprise publique doit combler le vide et fonctionner au lieu et place d’un grand nombre d’organismes et d’institutions. Employeur, elle loge, restaure, approvisionne, transporte, soigne, forme. L’intégration fait fi du critère de la taille optimale mais est un moyen de contourner les contraintes d’un environnement insuffisamment organisé. La logique de rentabilité financière est délibérément ignorée[4]. L’Etat, démuni de structures et de moyens adéquats, se manifeste par un interventionnisme de type administratif et s’immisce dans la gestion directe en consacrant les contrôles a priori. Ce qui caractérise ce système, c’est l’organisation administrée de la décision économique, la prépondérance des instruments administratifs de l’autorité hiérarchique sur les instruments économiques (stimulants, contrats de plan, etc.)[5].

Le costume de « société nationale » est manifestement inadapté à la recherche de la liberté de mouvement, de manœuvre et d’action, corollaire de la prise de risque propre à toute entreprise assujettie à l’impératif de l’efficacité économique. Dans sa version algérienne, faut-il toutefois préciser, car l’entreprise à 100% publique qui évolue dans le contexte de l’économie mixte en Europe ne subit pas un tel encadrement discrétionnaire. L’Etat, actionnaire unique, certes, n’est pas une institution sans visage. Il y a un Parlement, la Cour des Comptes, l’Inspection générale des finances (IGF), les commissaires aux comptes. L’administration de tutelle n’a pas les cadrans cassés, liberté d’entreprise implique contrôle avec des règles claires et transparentes.

Les gestionnaires disposaient, dans le cadre de la procédure de délégation de pouvoir, de ressources considérables et de la plus grande liberté de manœuvre. Leur autorité résultait autant de la hiérarchie que du pouvoir que leur conféraient le monopole de l’information spécialisée et l’expertise des bureaux d’études et des cabinets conseils internationaux. Quoique maintenue à l’écart de la décision politique, cette catégorie de cadres, dirigeants de l’économie étatique non par vocation mais par nécessité, est liée en partie au secteur de l’industrie et de l’énergie et constitue ce qu’on pourrait appeler la fraction industrialiste des élites de l’économie. Elle aspire au statut d’acteur autonome de l’économie en négociant de nouvelles règles du jeu avec l’Etat propriétaire et actionnaire unique.

Mais, le pouvoir ne considère pas ces élites comme source de puissance et de prestige. Le baril de brut lui permet même, sans risque majeur, en recourant aux services de l’assistance étrangère, de se passer de leur apport professionnel et social. Le mode de fonctionnement des entreprises étatiques évolue en référence à l’ordre dirigiste qui régente le fonctionnement de l’Etat, basé sur le principe de la « légitimité révolutionnaire » et ses succédanés : le bien fondé de principe de la politique des dirigeants, l’incontestabilité des décisions des chefs, le caractère inutile sinon nuisible des contre pouvoirs.

Mais dans cette relation de pouvoir, la liberté de manœuvre du dirigé est aussi grande que celle du dirigeant

Les différences de perception quant au rôle de l’entreprise alimentent des tensions périodiques entre les différentes institutions acteurs du développement. Les managers des entreprises publiques doivent subir au quotidien les contrôles a priori sur leurs actes de gestion, par leur tutelle ou l’administration du Plan, et les interventions des organes administratifs et politiques, centraux et locaux, qui entravent le bon fonctionnement des entreprises.

Les institutions qui prétendent au suivi et au contrôle ont les » cadrans cassés » En 1969, 52% des cadres occupant un poste supérieur au sein de la fonction publique avaient un niveau scolaire ne dépassant guère le primaire, à peine 11,3% disposaient d’une formation supérieure[6]. Les managers estiment qu’ils sont les seuls en mesure de juger de l’opportunité des décisions en matière de production, d’investissement ou de financement. Ils revendiquent une plus grande liberté d’action ; souveraineté dans la prise de décision sous réserve du contrôle à posteriori L’autonomie de gestion deviendra leur crédo[7].

En attendant, ils n’ont pas à rougir du bilan de l’œuvre accomplie en moins de deux décennies. L’Algérie a vécu une période d’accélération de l’histoire qui a fait basculer des millions d’Algériens dans l’univers des attributs matériels de la vie moderne, jusqu’alors classe gardée de la population européenne. La société algérienne prend pour la première fois de son histoire contact avec un spectre très diversifié de techniques modernes de production et de gestion. De jeunes Algériens s’initient aux formes modernes d’organisation et de gestion d’ensembles industriels. Sous la houlette des élites gestionnaires de l’indépendance, une industrialisation accélérée a transformé les données socioéconomiques. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. Près de 1800 unités industrielles, 200 projets industriels dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais,, des plastiques, des pneumatiques, des grands hôpitaux et des universités ont été édifiés. En vingt ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été crées. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. L’Algérie produit des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus. « Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles comme Sidi Bel Abbès, devenue la capitale de l’électronique,» Annaba devenue la capitale de l’acier, Arzew celle de la pétrochimie, ou encore Skikda, Sétif et Biskra .Chaque commune est dotée d’au moins 3 écoles, un CEM, un centre de santé, un souk el fellah, chaque wilaya d’un centre universitaire.

1980 : l’inflexion et le tournant libéral

La perception du bilan n’est pas cependant, unanimement partagée. Des rivalités de pouvoir mais aussi des divergences de vision du développement économique ont constamment opposé, de manière surtout feutrée, certes, les élites gestionnaires, à l’autre fraction liée, celle-ci, à l’administration des Finances et du Plan et qui prétend au rôle de gardien de l’orthodoxie économique voire libérale, au nom de la légitimité de l’action normative de la puissance publique. Cette fraction à laquelle échappe le monde naissant de l’entreprise algérienne, longtemps confinée à une place marginale de bureaucrates, va être, dès les lendemains de la mort de Boumediene, propulsée sur les devants de la scène

L’orientation vers laquelle opinaient certaines fractions du pouvoir impatientes de se débarrasser de l’option socialiste héritée du leader défunt allait pouvoir se mettre en œuvre et permettre de poser les premiers jalons pour ouvrir la route à l’émergence et à l’extension des forces sociales acquises au libéralisme.

Car, derrière l’apparent unanimisme doctrinal affiché autour des orientations fondamentales du pays, incarnées par la Charte Nationale approuvée en 1976 et exprimées dans le discours officiel, la stratégie de développement national du président Boumediene faisait déjà l’objet, de son vivant, de contestations sourdes au niveau de différents appareils d’État, en particulier ceux opposés au Ministère de l’Industrie et de l’Energie, en l’occurrence le Ministère du Plan et celui des Finances[8].

C’est une conjoncture de changements au sommet du pouvoir. La disparition prématurée du président qui était aux commandes, sans partage, du pays depuis plus de treize ans, entraîne des changements majeurs tant au sommet du pouvoir d’Etat qu’au niveau du personnel clé de l’économie et des entreprises. Les nouveaux dirigeants du pays allaient rapidement manifester leur volonté, non dénuée de visées politiques, de soumettre à un bilan critique l’ensemble de la décennie de développement écoulée et de la remettre en cause. Les maître-mots du nouveau cours sont restructuration organique, assainissement financier, vérité des prix, réorientation des investissements, respect de la réglementation[9].

La politique d’industrialisation est ciblée[10] Le modèle des sociétés nationales « Etats dans l’Etat », est remis en question[11]. Au nom de la taille «gérable et maitrisable », et donc contrôlable, les sociétés nationales sont éclatées en de multiples entreprises de moindre dimension[12]. Le secteur industriel public passe d’une soixantaine d’entreprises à plus de 600. Cette orientation tourne le dos à la revendication de l’autonomie de gestion et se traduit, dans les faits, par un surcroît de contrôles a priori et d’interventionnisme des administrations de tutelle et de leurs organes (Finances, Plan, Commerce, Travail).

Elle conduit à « la désagrégation de l’identité capitalistique et managériale de l’entreprise et à l’effritement de son capital productif »[13]. Elle marque l’arrêt de la tentative, opérée sur un court temps historique, de construire un système productif autonome et donc nécessairement affranchi du préalable de la rentabilité capitaliste

La problématique des causes structurelles historiques des faibles performances du système productif national en formation ne fait plus recette. La réflexion économique, dans sa quasi-totalité, est absorbée essentiellement par le travail visant à documenter incohérences et dysfonctionnements de cette « économie de commandement » tributaire quasi exclusivement de la conjoncture pétrolière, brutalement mise à nu par la chute sévère des prix pétroliers[14]. On assiste à une « véritable inversion rétrospective du modèle », comme caractérise ce phénomène de remise en cause, Alain Roussillon[15]. Et l’on ne peut que souligner la pertinence de son constat, dans ce contexte.

En effet, « tous les indicateurs qui, dans les années 60 et 70, semblaient témoigner de la volonté (de l’Algérie) de construire les bases matérielles de (son) indépendance tendent à être rétrospectivement réinterprétés dans la perspective d’une mécanique inverse: -blocage et stérilisation des capacités productives-dépendance accrue vis-à-vis des économies occidentales. Plus précisément, fait-il encore observer, ce qui tendait à être interprété, jusqu’à la fin des années 80, en termes de coûts- que certains pouvaient considérer comme particulièrement élevés ou excessifs- de la modernisation, va dorénavant être saisi, à travers la catégorie analytique de rente, comme dysfonctionnement structurel des systèmes eux-mêmes, expression de leur perversité, en quelque sorte native ».[16]

Certes, en décembre 1986, la 4ème Conférence nationale de développement avait bien noté, dans sa résolution de politique industrielle, que « la révision fondamentale des objectifs et du programme industriels, parce que du fait de la crise économique, nos paiements extérieurs ont été réduits, constituerait une erreur » et qu’ « une telle stratégie ne (pourrait) aller que dans le sens de la stagnation et du renforcement des faiblesses actuelles de l’économie (dépendance et vulnérabilité vis-à-vis de l’extérieur) »[17]. Mais la cause essentielle qui prévaudra, en définitive, chez les décideurs, ce sont les « dérèglements internes » qui « mettent à nu la crise du modèle de gestion centralement administrée de l’économie » ou du «socialisme d’Etat » et conduisent à sa remise en cause. La première cible de ce tournant est, toutefois, l’agriculture. 3400 fermes, soit près de 2,5 millions d’ha et 50% de la SAU, sont privatisées

Durant le second semestre de l’année 1987, sont mises au point les lois sur l’autonomie des entreprises et en janvier 1988 ces lois sont promulguées. Elles institutionnalisent la catégorie « entreprise publique économique » (EPE) et organisent le désengagement de l’Etat de leur gestion. C’est le premier acte de ce que l’économiste Abdellatif Benachenhou a appelé l’aventure de la désétatisation. Il en synthétise les principes essentiels. L’Etat est actionnaire et non gestionnaire. Sa propriété s’exerce par l’intermédiaire de fonds de participation qui constituent des holdings de gestion des actions de l’Etat mais les entreprises sont autonomes. Elles sont soumises à la commercialité ; leurs investissements sont désétatisés, décidés par elles, ils seront financés par les banques en fonction de leur rentabilité; les entreprises négocient avec les banques le financement de leurs activités de production et ne peuvent compter sur le Trésor pour éponger leurs déficits, sauf lorsqu’une mission stratégique ou de service public leur est confiée; enfin, cette entreprise sera libre de fixer ses prix et de gérer son personnel selon ses propres besoins[18]. Le ministère de la Planification est supprimé et remplacé par un Conseil National de la Planification.

C’est l’ère des élites des Réformes

[1] Entretien avec Sid Ahmed Ghozali (2002). .

[2] Selon l’expression de son maître d’œuvre, le président Houari Boumediene.

[3] In La prise de contrôle de Skoda par Volkswagen. Le retour obligé, accepté mais problématique de Frédérick Taylor, Revue Gérer et comprendre, décembre 1993, n° 33 pp. 75 à 81.

[4] Ignorance de la rentabilité financière dans les modalités de financement des investissements, les mécanismes d’évaluation des performances micro et macroéconomiques, le mode de financement des projets et au niveau de la performance des entreprises publiques ; pas d’évaluation financière ni économique des projets.

[5] Cf. R. N. Saadi, La gestion socialiste des entreprises, OPU, Alger.

[6] Le transfert social de l’indépendance, in les Accords d’Evian, sous la direction de René Gallissot, Casbah Editions1997, p.74.

[7] Cf. Abdellatif Benachenhou, L’aventure de la désétatisation, article cité. En 1979, la gestion socialiste des entreprises (GSE) avait touché 57 entreprises comprenant 841 unités et 310 000 travailleurs.

[8] Une anecdote est particulièrement significative de cette adhésion de façade. On raconte que le ministre de l’agriculture et de la révolution agraire(MARA), Tayebi Larbi en charge de la réalisation de la Révolution agraire et dont l’hostilité à ce projet était de notoriété publique, aurait un jour confié qu’il finirait par faire de l’Algérie un pays importateur de …dattes !

[9] Cf. notamment A. Benbitour, L’Algérie au troisième millénaire, op. cité .p.64.

[10] Décision d’arrêter tous les investissements publics programmés dans la sphère productive y compris ceux qui avaient pour objet de parachever les projets déjà réalisés ; abandon de la politique de développement. Cf. M. Liassine, article cité.

[11] Cf. notamment A. Benbitour, L’Algérie au troisième millénaire, op. cité, p.64.

[12] Le 11 janvier 1982, le quotidien El Moudjahid annonçait en grandes manchettes, dans sa page 3 : « Au conseil des ministres, 30 entreprises nationales « éclatent » en plusieurs unités ».

[13] Dr. Chegrouche Ali, Gouvernance économique : quelle vision, quel bilan pour l’Algérie ? In El Watan économie du 13 au 19 Avril 2009.

[14] La part des hydrocarbures dans les recettes d’exportation de l’Algérie est passée de 75% en 1970 à plus de 95% en 1985.Cf. Statistiques ONS.

[15] Alain Roussillon Les dossiers du CEDEJ : l’Egypte et l’Algérie au péril de la libéralisation. Le Caire-Egypte. CNRS, 1996.

P.58

[16] Idem

[17] Sous le titre « Genèse, crise et reconversion des espaces industriels en Méditerranée », un article paru sous la signature de A.F. Brunet, A. Clerval, C. Queva et G. Vergnaud dans la revue Tiers Monde, met en exergue le cas du développement industriel de l’Algérie en soulignant que « c’est le caractère devenu structurel de la dépendance financière et technique, vis- à vis des Etats-Unis, du Japon ou encore des pays de l’Europe occidentale qui a joué pour interrompre (ce) développement ».

[18] Cf. A. Benachenhou, L’aventure de la désétatisation, article cité.

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Turquie. Eyyup Doru « Ce dont nous avons besoin, c’est de démocratie et de liberté »

Publié le par Mahi Ahmed

Turquie. Eyyup Doru « Ce dont nous avons besoin, c’est de démocratie et de liberté »

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-JACQUES RÉGIBIER

VENDREDI, 22 JUILLET, 2016

HUMANITE.FR

Eyyup Doru est le représentant du parti kurde HDP en Europe, le Parti démocratique des peuples. Pour lui, la solution à la crise en Turquie ne réside pas dans l’état d’urgence, mais au contraire dans le retour à la démocratie. Interview.

Comment interprétez-vous la tentative de coup d’état en Turquie et les mesures de répression de grande ampleur qui lui succèdent ?

Eyyup Doru: Je pense que c’est une guerre de pouvoir au sein de l’état turc, avec d’un côté le régime d’Erdogan qui était un allié important du groupe Gülen ( le puissant mouvement du prédicateur musulman exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, très actif notamment dans la police et dans la justice NDLR ), qui a été pendant longtemps son principal allié. Ils étaient d’ailleurs ensemble contre le peuple kurde. Il y a eu 10 000 personnes qui ont été arrêtée à cause de cette alliance entre le groupe Gülen et le régime d’Erdogan. Par la suite Erdogan et Gülen ont eu des problèmes internes pour le contrôle de l’appareil d’état. Il y a eu des affrontements politiques entre les deux groupes, mais jusqu’à ces dernières années, Erdogan considérait Gülen comme son chef spirituel et tous les ministres, si on regarde leurs déclarations il y a quelques années, nommaient le régime de Gülen comme un régime démocratique, comme le sauveur de la Turquie, le sauveur de la démocratie etc… Aujourd’hui on voit qu’ils se disputent entre eux, et Erdogan qualifie le mouvement Gülen de groupe terroriste.

C’est vrai qu’il y a eu un coup d’état militaire mais c’est vrai aussi qu’Erdogan profite que ce coup d’état a échoué pour arrêter n’importe quelle personne ou n’importe quel groupe qui pourrait d’une manière ou d’une autre représenter un danger contre son rêve de création d’un empire à la mode ottomane, un régime présidentiel total. On assiste à des arrestations massives. Il ne reste pratiquement pas de juges, ils ont tous été arrêtés. Les cadres techniques de l’armée ont été aussi arrêtés, ce qui va quand même mettre l’armée en difficulté sur le terrain. Mais il y a aussi tous les académiciens qui ont été destitués et tous les professeurs. La direction de l’université a été destituée, remplacée par un proche d’Erdogan, proche aussi de l’AKP ( le parti de Recep Erdogan NDLR ). Toutes les instances académiques sont sous le contrôle du régime qui a pris aussi le contrôle de la presse et de la justice. Et la police qui était déjà contrôlée par le régime, et la gendarmerie et l’armée qui l’étaient à moitié , sont aujourd’hui entièrement sous contrôle. Maintenant, on peut vraiment dire que c’est un régime dictatorial, le régime d’une seule personne, qui va décider seul de l’avenir de la Turquie.

Nous au HDP, nous refusons ce système anti-démocratique qui a abouti la déclaration de l’état de siège et qui va renforcer la dictature. Nous avons voté contre cet état de siège. La seule solution pour sortir de cette crise, c’est la démocratie, c’est la participation de toutes les forces politiques à la vie politique du pays.

Mais est-ce que le Parlement turc peut encore jouer un rôle dans la situation actuelle ?

Eyyup Doru: Le Parlement ne peut pas tellement jouer un rôle important parce que le gouvernement va prendre des lois en dehors du parlement. L’état de siège a été mis en place par décret. Les décrets seront seulement discutés entre le président et le conseil de gouvernement, ça signifie que le parlement est pratiquement écarté de toute décision.

Tout le monde s’interroge quand même sur la réalité du coup d’état quand on voit qu’il permet aujourd’hui à Erdogan de mieux asseoir son régime dictatorial. Finalement, ce coup d’état sert ses visées. Comment vous l’interprétez vous de votre côté ?

Eyyup Doru: Oui c’est vrai que ce coup d’état militaire favorise encore le régime dictatorial d’Erdogan, je le confirme. Mais je pense qu’il y a eu bel et bien un coup d’état militaire. Et ce qui est aussi très important, c’est qu’il a agi sur l’opinion publique. L’opinion publique est totalement contre le coup d’état militaire. Erdogan s’est déjà servi de cette opinion pour interdire des manifestations démocratiques dans la région du Kurdistan, mais aussi à Istanbul et ailleurs, notamment les manifestations des grands syndicats de travailleurs. Malheureusement, après ce coup d’état et la déclaration de l’état de siège qui en est la conséquence, Erdogan va pouvoir renforcer encore son pouvoir présidentiel sur la Turquie.

Comment peut évoluer la situation actuelle ?

Eyyup Doru : Je pense que la seule solution c’est le rétablissement de la démocratie et des libertés. Le système dictatorial ne convient pas. En fait, il n’y a pas eu d’élections démocratiques, l’AKP ( Parti de la Justice et du Développement, le parti d’Erdogan ) est convaincu de fraude électorale, il y a aussi un parti fasciste qui s’allie sur tous les fronts avec l’AKP pour obtenir la majorité au sein du parlement. Dans l’état actuel, il n’y a pas beaucoup de choses à faire à ce niveau. Il faut une mobilisation de la société civile, de tous ses représentants et aussi de tous les députés qui croient que la sortie de cette crise est dans le rétablissement de la démocratie et de la paix. Ce dont nous avons besoin, c'est de démocratie et de liberté. Je crois qu’il faut créer une alliance contre cette dictature, réunir des forces politiques pour la création d’un grand front pour la démocratie et proposer des solutions, de façon à faire avancer le système démocratique en Turquie, et aussi à résoudre le problème kurde qui est l’une des raisons du disfonctionnement du système actuel. Le leader du peuple kurde, Abdullah Ocalan ( dirigeant du PKK, emprisonné depuis 17 ans en Turquie NDLR ) avait déjà prévu que si le système turc ne se démocratisait pas, il y aura des coups d’état militaires et c’est ce qui s’est passé. Pour l’instant rappelons que Ocalan est en état d’isolement total, même ses avocats ne peuvent plus avoir de contacts avec lui et nos député ( HDP ) qui pendant le processus de paix avaient la possibilité de se rendre près de lui, ne le peuvent plus. C’est aussi l’une des raisons de la tension dans la région du Kurdistan.

Erdogan donne l’impression de vouloir profiter de ce coup d’état manqué pour s’éloigner de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

Eyyup Doru : Je pense que même si Erdogan veut s’éloigner de l’Europe, c’est très difficile pour lui. Il est en crise avec la Russie, il a de très mauvaises relations avec l’Iran, mais aussi avec la Syrie et avec les Grecs. Est-ce qu’il va chercher d’autres alliances ? Je pense qu’il n’a pas d’autre alternative que de se rapprocher de l’Europe et d’accepter la marche vers un processus d’intégration de la Turquie à l’U-E. La Turquie est membre de l’OTAN, membre du Conseil de l’Europe. Si elle s’éloigne de ces institutions, je pense qu’elle ne peut pas survivre dans cette région du Proche et du Moyen-Orient, parce que la Turquie profite quand même de tous ces avantages de l’OTAN et du Conseil de l’Europe. La candidature à l’Union européenne profite aussi à la Turquie et je ne pense pas que Erdogan va s’en priver.

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Alger, Nice, Alep, Munich

Publié le par Mahi Ahmed

Alger, Nice, Alep, Munich

dimanche 24 juillet 2016 | Par Rachid Boudjedra

Après la défaite de l’armée nationale afghane, soutenue par l’armée soviétique appelée en renfort par le président Najibullah au milieu des années 80, l’armée US va s’installer en Afghanistan pour chasser les Talibans. Rambo est arrivé ! Mais après trente ans de guerre, le résultat américain est égal à zéro.

Et c’est de l’Afghanistan des Talibans et avec les dollars saoudiens que les terroristes algériens, formés à tuer à Kaboul et à Peshawar, ont déferlé sur l’Algérie dès le début des années 90. L’Algérie a été ainsi le premier pays à être le laboratoire de la CIA et du Roi d’Arabie, pour mettre à l’épreuve cette arme nouvelle, le terrorisme islamiste.

L’Algérie, durant dix ans, a été le premier pays à être dévasté par le terrorisme, dans l’indifférence des puissances occidentales, la France à leur tête. C’était l’époque de Mitterrand qui a cru prendre sa revanche sur l’Algérie qui a défait la France en 1962. Ce sont ses services qui ont créé la fable du « Qui-tue-qui ? », qui ont innocenté les islamistes pour affirmer et aboyer pendant une dizaine d’années, que les coupables des crimes atroces commis par les terroristes algériens étaient l’œuvre de l’armée algérienne et des services de sécurité.

Aujourd’hui, Mitterrand est mort, le terrorisme islamiste aussi (en Algérie) mais il s’est propagé en Europe et aux USA. La France, la Belgique, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique ont vu déferler le terrorisme aveugle, abjecte et immonde qu’a connu l’Algérie de 1990 à 2000.

Aujourd’hui, c’est Nice, Paris, Bagdad, Alep (l’égorgement d’un enfant palestino-syrien partisan (??) du régime !), Munich qui souffrent de ce cancer effrayant. Et nous ne disons pas : « Qui tue qui ? « . Et nous ne nous réjouissons pas de ces massacres odieux, comme certains se sont réjouis en Occident pour les massacres commis en Algérie pendant ce qu’on appelle la décennie verte/noire/rouge/.

Non. Nous sommes choqués. Nous sommes compatissants. Nous sommes solidaires

Mais, nous sommes lucides aussi ! Parce que nous disons que l’Occident avec son Otan, sa CIA et ses USA, ont semé et sèment les guerres partout (la haine d’un Hollande contre Bachar al-Assad est de l’ordre pathologique !) et depuis toujours. Et il ne fait que récolter une énorme tempête. Ce sont les pouvoirs politiques occidentaux qui sont – d’abord – responsables des massacres odieux que vivent leurs citoyens.

Eux, ces responsables qui ont pendu Najibullah à un arbre dans une ruelle de Kaboul.

Eux qui ont pendu Saddam.

Eux qui ont massacré à mort Kadhafi à coups de pierres.

Eux qui n’ont pas compris que l’Histoire n’oublie jamais.

Eux qui n’ont pas compris que tout crime se paye toujours.

Eux qui n’ont pas compris que l’argent ne peut pas se gagner par le crime de guerre.

Ce que nous voulons, nous, pacifistes et progressistes du monde, c’est que la notion même de guerre soit à jamais abolie.

Que les dirigeants de tous les pays rendent des comptes devant leurs peuples pour crime… d’idiotie cruelle .

url : http://www.tsa-algerie.com/20160724/alger-nice-alep-munich/

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La terrible et irrésistible mort lente des Archives nationales Comment se taire ? Faut-il se taire ?

Publié le par Mahi Ahmed

La terrible et irrésistible mort lente des Archives nationales

Comment se taire ? Faut-il se taire ?

le 23.07.16 | 10h00

Par : Fouad Soufi

Inspecteur du patrimoine à la retraite,

Ancien sous-directeur des normes à la direction générale des Archives nationales

Ancien directeur des Archives de la wilaya d’Oran

Le 23 juin dernier, nous apprenions par la presse que Son Excellence l’ambassadeur de France avait remis aux Archives nationales des copies d’archives diplomatiques françaises couvrant la période coloniale (1954-1962).

On ne saurait que le remercier. Toutefois, il était précisé que M. Chikhi, directeur général des Archives nationales, à la question de savoir quand ces archives seront mises à la disposition des chercheurs, a indiqué s’atteler, en premier lieu, à confectionner un instrument de recherche qui permettra à ces derniers de préciser leurs demandes et attentes. Il est bon de lire l’intérêt de M. Chikhi pour la rédaction des instruments de recherche : c’est-à-dire ces inventaires et ces répertoires qui facilitent la recherche de l’information dans les fonds d’archives. C’est d’autant plus heureux qu’il préférait jusque-là, depuis quatorze années qu’il dirige cette institution, consacrer son temps, son énergie et celle des archivistes du centre des Archives nationales au montage d’expositions de documents téléchargés sur internet !

Par contre, il est impossible d’imaginer un seul instant que les Archives Diplomatiques du Ministère Français des Affaires étrangères, créées en 1680 et ouvertes depuis 1830, n’aient pas réalisé cet instrument de recherche pour, qu’aujourd’hui, cette tâche soit confiée à nos archivistes ! Que vont-ils pouvoir faire de plus que ce qui a déjà été fait avant eux par leurs collègues français !

Attendre donc que l’instrument de recherche soit réalisé est, de façon formelle, un excellent argument pour une cause qui n’est pas forcément honorable.

Rien n’interdit, dès lors, de penser qu’il y a là une sorte de message, une sorte d’avertissement sans frais à toutes celles et ceux qui voudraient consulter ces archives. Inutile de se bousculer au portillon du centre des Archives nationales, ces documents ne seront pas mis à leur disposition avant… avant quoi ? Il se trouve qu’il m’a été donné d’apprendre la mésaventure d’un historien algérien qui, après avoir attendu en vain l’autorisation de consulter les traités signés entre le Dey d’Alger et l’Autriche au XVIIe siècle, a eu le toupet de s’adresser aux Archives nationales d’Autriche ! Lesquelles se sont fait un plaisir de lui donner des copies. Il a été accusé d’avoir publié des secrets d’Etat ! Rien que cela !

Aux plaintes et aux déceptions des historiens ces dernières années, s’ajoutent, entre autres et depuis quelques temps celles des journalistes. Le problème reste entier : comment accéder aux fonds d’archives ? Faudra-t-il attendre 250 ans ou simplement appliquer et faire appliquer les dispositions de la loi de 1988 relative aux archives nationales ?

M. Chikhi avait heureusement précisé qu’il ne s’agit pas de restitution d’archives mais de documents appartenant au Quai d’Orsay, c’est-à-dire appartenant au patrimoine culturel français. Il faut se féliciter de cette rigueur. Mais alors, que devient l’accord signé le 9 mars 2009 à Paris ? Secret lui aussi ? Ou alors il faut en demander une copie à l’ambassadeur de France ? Est-il désormais caduc ? Difficile de le croire !

Le véritable problème, chez nous, est ailleurs. Il est dans la situation présente des Archives nationales en tant qu’institution de l’Etat. Il est dans leur avenir. Que sont nos Archives nationales devenues ? Soyons clairs et directs.

La direction générale des Archives nationales se résume aujourd’hui à un seul personnage. Plus de directeurs, plus de sous-directeurs ! Tous poussés à prendre leur retraite. Et tout va très bien Madame la marquise ! Nul ne s’en inquiète quelque part ! Nombre d’archivistes et administrateurs du centre des Archives nationales se sont empressés de prendre une retraite ou essaient de le faire ou ont été poussés à la prendre !

«Comment alors, et en silence, voir détruire l’ouvrage pour lequel on a consacré sa vie ?»

Il faut relire et s’inspirer du beau poème de Rudyard Kipling : «Tu seras un homme mon fils : comment se taire et se demander comment rebâtir ? Comment accepter de perdre en un seul coup le gain de son travail sans un geste et sans un soupir ? Comment quand on se savait haï», de cette haine née d’une jalousie maladive, «ne pas haïr à son tour ? Comment pourtant lutter et se défendre, supporter d’entendre» mes «paroles travesties par un gueux pour exciter des sots, et d’entendre mentir sa bouche folle, tout en s’efforçant de rester digne, sans jamais être en rage. Combien il avait fallu conserver son courage et sa tête» avec quelques collègues quand beaucoup d’autres les avaient perdus. Ce fut certes dur mais pas inutile. Alors il ne faut plus vouloir rester, ne plus vouloir savoir être sage.

Il faut s’autoriser à s’interroger sur l’agonie, sur la mort lente que l’on finit par croire programmée, de la direction générale des archives nationales. Cette agonie est certes terrible à vivre, mais elle peut être vaincue.

Il faut dire comment cette institution a sombré sans, encore une fois, que l’on s’en inquiète. Faut-il croire que notre pays ne mérite pas, n’a pas besoin, d’une direction générale chargée de transmettre aux générations futures la trace, le fruit, les combats et les espérances des générations d’hier et celle d’aujourd’hui ? Difficile de l’admettre, en vérité.

Mais ce qui se passe au quotidien ces dernières années devrait interpeller les hommes et les femmes de bonne volonté. Ces derniers savent que pratiquement tout ce que les directeurs des Archives nationales (peu importe le titre qu’ils ont porté) ont réalisé depuis 1963 dans des conditions autrement plus difficiles a été laborieusement et quasi méthodiquement démonté. Les Archives nationales (direction générale et centre des Archives nationales) ont reculé dans tous les domaines tant au niveau national qu’au niveau international. Tous les acquis, toutes les places conquises, tant dans le pays (archives des collectivités locales et des administrations centrales) que dans les instances archivistiques internationales — Conseil international des archives (ICA), et sa branche arabe, l’Arbica — ont été abandonnés l’un après l’autre. Dernière (?) en date, le ministère des Moudjahidine a mis en place une commission chargée de l’examen des archives nationales détenues en France.

La mort lente des Archives nationales n’est pas une fatalité, l’Algérie mérite mieux, l’Algérie mérite plus. Elle a fait mieux, elle a fait plus dans le domaine des archives que ce dramatique et honteux spectacle qui nous est, hélas, donné aujourd’hui.

Devant une telle situation, il est alors «respectable d’exprimer ses émotions et ses peines parce que même abattu par le destin, l’homme doit se relever pour redevenir souverain de sa vie», écrivait Kipling. On ne peut continuer à se taire au risque d’entendre nos pères nous dire : «Tu n’as pas été un homme, mon fils !»

Fouad Soufi

url : http://www.elwatan.com/dyn/imprimer.php?link=http%3A%2F%2Fwww.elwatan.com%2Fcontributions%2Fcomment-se-taire-faut-il-se-taire-23-07-2016-325521_120.php

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Terrorismes contemporains

Publié le par Mahi Ahmed

Terrorismes contemporains

Par Ammar Belhimer

Le terrorisme ne date pas d’hier et n’est pas l’apanage des fous du Dieu monothéiste. C’est «un objet à part entière de l’histoire des relations internationales», précise l’historienne Jenny Raflik, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise, dans une récente publication : Terrorisme et mondialisation(*).

L’auteure entreprend une lecture critique des liens intrinsèques entre terrorisme et mondialisation depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours.

L’internationalisation du terrorisme depuis le XIXe siècle n’a pas affecté la «suprématie» des travaux anglo-américains sur l’étude du phénomène, principalement rattaché à la montée en puissance des phénomènes de mondialisation puis de globalisation économiques.

Tout en s’attardant sur la dimension «politique» du terrorisme, l’auteure souligne, par ailleurs, son endurance comme «projet politique dans la durée» et son recours à «l’utilisation d’une violence transgressive bien que présentée et considérée comme légitime par le terrorisme, inscrite dans l’immédiat».

Une typologie des terrorismes contemporains, tous internationalisés, permet de recenser trois variantes :

- un terrorisme dit «nationaliste» ou ethno-nationaliste qui a pris pied dans les Balkans puis dans le monde entier avec la décolonisation, car il circonscrit ses revendications dans un cadre géographique national, même s’il recourt à des logiques internationales et transnationales ;

- un terrorisme dit «anarchiste» d’inspiration révolutionnaire (anarchiste, d’extrême-gauche), qu’elle date de la période 1870-1930, ayant pour particularité l’usage progressif de la «propagande par le fait» ;

- un terrorisme dit «syncrétique» ou identitaire (Ku Klux Klan, Black Panthers, terrorisme islamiste), qu’elle fait remonter aux années 1970 pour se poursuivre de nos jours dans le terrorisme islamiste, et dont le caractère commun serait à trouver dans la détestation des démocraties occidentales.

Les croisements avec les Etats ne sont pas à négliger. Ils ne sont pas étrangers à cet amer constat : «Depuis la première Conférence internationale contre le terrorisme anarchiste, en 1898, les États ont tenté sans succès de s’unir pour endiguer la menace terroriste. Jusqu’à aujourd’hui, ils paraissent incapables de dépasser leurs intérêts individuels pour parvenir ne serait-ce qu’à donner une définition commune du terrorisme. Quant à le combattre…»

C’est alors en leur sein qu’il faudra peut-être chercher cette «union sans la solidarité» qui caractérise leur quête d’un effort commun depuis la conférence anti-anarchiste tenue à Rome en 1898, en passant par la SDN dans les années 30, jusqu’aux tentatives onusiennes des années 1970-1980, avant que ne s’ouvre la période d’union sacrée ayant suivi le 11 septembre 2001 – une parenthèse vite refermée avec l’occupation de l’Irak en 2003.

Refusant de s’inscrire à l’intérieur des espaces territoriaux souverains des Etats, le terrorisme obéit à des logiques de «réappropriation» spatiale, de «reterritorialisation», qui reconfigurent les données traditionnelles de l’État-nation dans un souci «idéologique, matériel et opérationnel» évident – même si cela est prôné au nom de nouvelles souverainetés, telle celle, transnationale, de l’umma ou communauté des croyants musulmans.

Le terrorisme s’explique mais ne se justifie pas. Parmi les explications parfois avancées, notamment par l’école néo-marxiste : les inégalités, la misère, la pauvreté et les injustices véhiculées par la mondialisation. Jenny Raflik réfute cette thèse, lui préférant la piste de l’exil : «Le terroriste est, ou se pense souvent comme, un exilé : de l’intérieur, lorsqu’il appartient à l’origine au milieu, à la société, au pays qu’il est ensuite amené à combattre ; de l’extérieur, lorsqu’il perçoit comme radicalement différente ou antagoniste l’entité contre laquelle il se rebelle.»

Plus que toutes les motivations économiques inhérentes à la mondialisation, ce sont les moyens de communication qui donnent de l’espace au terrorisme. L’apport des réseaux sociaux à la radicalisation, à la conversion et au recrutement des jeunes européens témoigne largement de cette donne. Analysant le «choix cornélien» entre sécurité et liberté, entre guerre et mesures policières, entre dispositifs législatifs réguliers et d’exception au cœur des politiques antiterroristes – les Algériens ont été les précurseurs en la matière en se divisant entre éradicateurs et réconciliateurs –, Jenny Raflik souligne le nécessaire apport (à ne pas confondre avec instrumentalisation ou manipulation) des contre-pouvoirs, qu’ils émanent d’un contrôle étatique ou de la société civile, comme rempart à la fine frontière qui séparerait parfois en la matière démocraties et régimes autoritaires.

Ce faisant, elle rejoint Marcelo Kohen, professeur de droit international à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, qui, dans une brillante contribution qui lui a certainement valu beaucoup d’inimitiés, assène ses vérités : «Que personne ne se trompe. La situation actuelle n’est pas le résultat des “imperfections” du droit international ou du prétendu angélisme de ceux et celles qui prônent son respect. L’afflux des réfugiés qui fuient ceux-là mêmes qui commettent les attentats est le résultat des errements des grandes puissances en Irak, en Libye et en Syrie depuis des années. Les moyens de la sécurité collective sont là à la disposition des Etats depuis belle lurette. L’arsenal des instruments internationaux de lutte contre le terrorisme aussi. Que certains gouvernements décident d’agir seuls ou dans une coalition organisée autour du commandement exclusif et incontesté d’une seule puissance est un choix politique dont les conséquences se font durement sentir aujourd’hui.»

Les instruments de légitimation de la lutte contre le terrorisme n’ont jamais fait défaut. Le débat porte davantage sur la nature des armes à employer, proportionnellement à la menace : «Ce n’est pas parce que l’on doit faire face à un ennemi qui ne respecte même pas la plus insignifiante règle du droit humanitaire, ou la dignité humaine tout court, que l’on doit répondre en s’abaissant à son niveau.

Lorsqu’on laisse de côté le droit pour combattre le terrorisme, c’est parce que le terrorisme a imposé sa vision des choses.(**)

La plupart des Etats capitalistes qui jouaient aux vierges effarouchées dans les années 1990 – soutenant, finançant et armant les groupes islamiques armés – n’hésitent pas à décréter des états d’urgence et d’exception privatifs de libertés, dignes des républiques bananières, à la moindre petite menace à l’ordre public.

A. B.

(*) Jenny Raflik, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Gallimard, coll. «Bibliothèque des sciences humaines», 2016, 407 pages.

(**) Marcelo Kohen, Contre le terrorisme, avec les armes du droit, Le Temps 20 novembre 2015.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/12/article.php?sid=198973&cid=8

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Cervantès, fils adoptif d’Alger ?

Publié le par Mahi Ahmed

Cervantès, fils adoptif d’Alger ?

Par Arezki Metref

Dans cette chronique où, comme chacun sait, on s’intéresse raisonnablement à la littérature sans distinction de race ni de religion, ni de style ou de courant, personne n’aurait compris que l’on taise Cervantès dont on commémore cette année le 400e anniversaire de la mort (1547-1616). Comme on ne peut taire, pour cette raison, et pour d’autres, Adriana Lassel, cette écrivaine algérienne née chilienne, qui consacre sa vie, à Alger où elle vit, et ailleurs, à des recherches sur Cervantès. Un livre récent d’elle : Cinq années avec Cervantès (Dalimen) qui tente de retracer la demi-décennie de captivité de Cervantès à Alger.

Si Cervantès nous intéresse c’est, bien entendu, parce qu’il est l’un des plus grands écrivains de tous les temps. Son Don Quichotte est l’un des livres les plus lus au monde. Son influence est incommensurable. Michel Foucault, le philosophe français, le tient pour le premier roman moderne de l’Histoire. Le texte a acquis l’aura des ouvrages fondateurs.

Mais ce n’est pas tout. On s’y intéresse aussi, et peut-être accessoirement — mais est-ce vraiment accessoire ? — parce que d’une certaine manière, il était algérois.

Certes, c’est un violent paradoxe que de dire d’un homme captif dans une ville, qu’il lui appartient, mais Cervantès s’est si bien nourri de son séjour carcéral algérois qu’on est en droit d’affirmer peu ou prou qu’il était algérois. En tout cas, son œuvre s’y réfère constamment.

Qu’ajouter donc, sinon l’imaginer ce 20 septembre 1575, là où tout a commencé.

Port de Naples. Miguel Cervantès, un soldat espagnol de 28 ans, rescapé de la bataille de Lépante qui le fit manchot, franchit la passerelle qui relie le quai à la galère espagnole El Sol. Il s’adresse à son frère Rodrigo, 25 ans, soldat en permission lui aussi :

- C’est bon de rentrer chez soi !

Rodrigo approuve. L’embarcation cingle vers les côtes espagnoles, leur destination. Pourtant jamais le but ne sera atteint. Au large des Saintes-Marie-de-la-Mer, dans cette région de France appelée aujourd’hui la Camargue, trois navires turcs en chasse fondent sur la galère. Voilà les Cervantès, Miguel et Rodrigo, prisonniers des corsaires d’Arnaute Mami. Réduits en esclavage, ils sont emmenés à Alger. Miguel Cervantès, le futur père putatif de Don Quichotte, est vendu à un marin du nom de Dali Mami aux ordres d’Arnaute.

Durant ses cinq années de captivité (1575-1580), il changera souvent de maître. Et ce sont les cinq années qui seront sans doute les plus fructueuses dans l’histoire littéraire de l’humanité.

Esclave de rachat, supposé justiciable d’une rançon, Cervantès n’avait que deux issues possibles. Que sa famille réunisse 500 ducats, une fortune pour l’époque, afin d’acheter sa liberté, ou bien l’évasion. Durant sa captivité, il se livra à 4 tentatives d’évasion, toutes éventées. En ces circonstances, Miguel Cervantès devait faire preuve des qualités chevaleresques qu’il prêtera plus tard à son personnage Don Quichotte, en dédouanant ses camarades de toute responsabilité dans ces tentatives et en en assumant seul l’initiative.

Au cours de l’une d’elles, il se réfugia avec ses compagnons dans la grotte qui porte aujourd’hui son nom à Alger.

Captif mais libre de circuler dans Alger, le futur monument de la littérature espagnole est, pour le moment, un trentenaire ayant pas mal bourlingué sur les fronts militaires, et qui a déjà, sans doute, quelque rêve caché de gloire littéraire. La plupart de ses biographes reconnaissent qu’Alger a joué le rôle d’incubateur littéraire.

Si à l’instar d’une œuvre, un écrivain lui-même se construit comme tel, nul doute que les murs de la captivité de Cervantès à Alger ont fortifié l’édifice. Toute son œuvre ultérieure sera marquée par cette expérience qui l’a enrichi à la fois dans son rapport à l’autre, ainsi que dans sa propre introspection. On imagine Cervantès circulant à son aise en dépit de son statut de captif dans l’Alger corsaire, traversant les marchés qu’il fréquente pour le compte du vice-roi d’Alger, Hassan Vénéziano, son maître qui l’emploie comme jardinier et préposé aux achats. On devait avoir fini par le reconnaître au marché de Bab-El-Oued ou à celui de Bab Azzoun.

Adriana Lassel le décrit bien dans son roman, suppléant au défaut d’archives par l’imagination de l’écrivain.

Toutes les notations directes ou indirectes que Cervantès a parsemées à travers son œuvre conduisent de nombreux chroniqueurs à fixer l’aspect cosmopolite et étonnamment tolérant d’Alger corsaire. Même en esclavage, les chrétiens y pratiquaient librement leur culte. Les juifs étaient autorisés à ne pas travailler le jour du Shabbat. La capitale tanguait comme une véritable arche de Noé où les rapports de domination étaient rudes au point de culminer dans la traite des esclaves mais où, paradoxalement, la liberté de confession était respectée.

Ce cosmopolitisme produit et un problème et sa solution. Quelle langue y parlait-on ? Eh bien, la réponse est dans le livre 1 de Don Quichotte : «… la première personne fut son père, lequel s’adressa à moi dans cette langue qu’on parle entre captifs et Mores, sur toutes les côtes de Berbérie, et même à Constantinople, et qui n’est ni l’arabe, ni le castillan, ni la lange d’aucune nation, mais un mélange de toutes les langues que nous comprenons…»

Je me suis toujours demandé d’où venait le toponyme de Tagarins, ce quartier d’Alger au-dessus de l’hôtel El-Aurassi. C’est Cervantès l’Algérois qui me l’apprend. C’est encore dans Don Quichotte : «On appelle Tagarins, en Berbérie, les Mores de l’Aragon.»

Avis aux Algérois : lisez Cervantès comme un auteur algérois. Il l’est probablement davantage que beaucoup de prétendus Algérois d’ostentation.

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/10/article.php?sid=198861&cid=8

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Algérie, 5 juillet 1962-2016 : "Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie...."

Publié le par Mahi Ahmed

Algérie, 5 juillet 1962-2016 : "Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie...." (contribution)

Par Said Djafaar

Site Maghreb Emergent

"Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l'hésitation d'avril, l'odeur du pain à l'aube, les opinions d'une femme sur les hommes, les écrits d'Eschyle, le commencement de l'amour, l'herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu'inspire le souvenir aux conquérants..." (Mahmoud Darwiche)

A la Pointe Pescade, raconte une consœur, "j'ai vu une vingtaine de vieux moudjahidine traverser la route sous un soleil de plomb avec un grand drapeau tenu par les bouts comme s'ils étaient les seuls concernés par le jour de l'indépendance".

Et pourtant, ce n'est pas le cas.

Un peu partout, en Algérie, en solitaire, ou en petits groupes, sur Facebook ou ailleurs, des jeunes algériens se sentent concernés par ce jour, ce grand jour, et le marquent, avec respect.

Avec cependant 53 ans de questions pour l'avenir et quelques certitudes qui résistent au sournois travail du révisionnisme et des révisionnistes...

Comme chaque année, sans attendre aucune Kasma, ni une quelconque autorité, notre voisin Djamel, un jeune, la quarantaine, a mis le drapeau à son balcon. Fier, comme l'Aurès et le Djurdjura.

Ce citoyen modèle qui a changé la cité en bossant, en travaillant, en améliorant le cadre, sans attendre l'APC ou une quelconque autorité, se pose des questions sur l'Algérie d'aujourd'hui, sur ce que les gouvernants en font et où ils la mènent, mais il ne supporte pas ceux qui - et il y en a - parce que les temps présents sont sinistres et magouilleurs, insultent le combat des Algériens pour la liberté.

Djamel a donc remis le drapeau, comme chaque année. Par respect pour "ceux qui nous ont redonné un pays, un grand pays".

Pour lui et pour beaucoup d'autres, il est absurde de confondre le régime algérien mis en place après l'indépendance avec la révolution, ses hommes, ses combats. Et son mouvement. Surtout son mouvement, sa modernité, son universalité.

Un pays de jeunes immobilisé par des vieux

Ce régime qui atteint son aboutissement dans un fauteuil présidentiel a été - et il est toujours - une entrave majeure à la réalisation des objectifs du mouvement national et de la révolution : l'indépendance et la liberté.

Et beaucoup aujourd'hui constatent que l'indépendance de l'Algérie est justement menacée car les libertés ont été constamment bafouées par un régime qui œuvre à confondre la stabilité avec l'immobilisme.

Et en ce jour d'indépendance, il est difficile de faire mieux en termes d'immobilisme, entre une présidence atone qui communique par des messages lus à la télévision, un premier ministre qui fait des gags sans en avoir l'air et des régressions profondes vers le plus petit, la tribu, le quartier...

Ce pays jeune immobilisé par des vieux incarne, jusqu'à la caricature, les vers de Mahmoud Darwiche : "Que l'idée est sublime, Que la révolution est grande, Que l'Etat est petit !". Et il est désormais tellement petit qu'il en devient un danger.

Le mouvement national algérien a arraché la société algérienne à la négation et c'est pour cela que la révolution avait pour but la libération de l'Algérie, ce qui est encore plus ambitieux que la seule indépendance.

Et quand c'est l'Etat indépendant qui verrouille les libertés, il prend le risque majeur de faire perdre le sens de l'espace nation. Ne fermons pas les yeux, les affrontements inter-communautaires de Ghardaïa et toutes les logiques tribales ou houmistes qui se remettent en marche, sont les signaux cliniques de la fermeture de l'espace nation.

Un Etat trop "petit "

La régression vers le petit et la petitesse s'accompagne d'une destruction de la valeur et des valeurs. L'Etat algérien d'aujourd'hui est trop petit pour incarner cet objectif modeste, humain et ambitieux de la révolution : faire de l'Algérie un pays libre pour des femmes et des hommes libres avec des institutions solides et sérieuses - oui, on a besoin de sérieux - pour défendre les libertés.

Le monde bouge vite. Des nations se sont effondrées, des Etats ont été démembrés, d'autres sont en cours de dislocation. Le régime en tire des mauvais arguments pour justifier l'immobilisme alors que le message d'alerte qu'envoient ces effondrements est qu'une nation, comme un jardin, s'étiole quand elle n'est pas irriguée et entretenue.

Karl Rove, l'ancien chef de cabinet George W. Bush a répondu à une question sur le réalisme de la politique de Bush : « Ce n'est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire à présent, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité ».

"Change par toi-même"

Une phrase lapidaire et arrogante pour dire l'ordre du monde actuel. A laquelle, feu Abdelhamid Mehri a répondu par une formule concise qui s'adresse à nous : "Si tu ne veux pas être changé par les autres, il faut que tu changes par toi-même".

En ce 5 juillet, on sait ce que les militants de la cause nationale voulaient, leur combat est lisible et évident.

On ne sait pas ce que veulent ceux qui dirigent le pays dans un Etat qui passe, à la grande sidération pour ceux qui ne sont pas amnésiques, à une forme de république du Makhzen où le bigotisme, le régionalisme et le clanisme s'étendent sur fond d'affairisme.

Une nation se forge au cours de l'histoire, c'est une construction humaine, elle peut régresser voire disparaître en raison de l'autisme de ceux qui la dirigent. Le Soudan était une grande géographie, ses dirigeants n'ont pas réussi à en faire une nation.

L'Algérie est désormais la première grande géographie de l'Afrique, elle devrait, en ce 5 juillet, se souvenir que rien n'est donné. Et qu'une nation n'est grande qui si elle arrive à combattre le repli et à se doter d'institutions à la hauteur de l'esprit des révolutionnaires qui voulaient un pays libre pour des hommes libres.

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L’indépendance révisée

Publié le par Mahi Ahmed

L’indépendance révisée

Par Arezki Metref

Sans doute y a-t-il un dieu des archivistes en panne d’archives. C’est à cette sentence quelque peu crédule que me conduit l’histoire que je veux conter. Pour un travail en cours en rapport avec la commémoration du 5 Juillet, il me fallait trouver les archives de l’année 1962 du journal Le Monde. En fait, j’avais besoin de savoir ce que le quotidien parisien du soir avait publié les quelques jours précédant l’indépendance de l’Algérie. J’entrevoyais avec effroi la course d’obstacles que la recherche de ce type de documents réserve en général. J’étais déjà épuisé à cette perspective. D’abord, où chercher ? Bibliothèque nationale ? Archives du Monde ? Je n’en savais fichtre rien.

J’en étais là de cette expectative, lorsqu’arpentant le boulevard de la République à Paris, mon attention fut attirée par ces objets que l’on abandonne en vrac sur le trottoir à la faveur d’un déménagement ou d’une succession. Parmi eux, je remarquai une pile de journaux jaunis par le temps. Je m’approchai par curiosité. Une odeur de moisissure caractéristique d’un long séjour dans une pièce souterraine me cingla les narines. Je me souviens avoir entendu quelqu’un baptiser cette âcreté de «parfum de cave». Je me penchai sur la pile de journaux éparpillés sur le macadam, et commençai à les feuilleter du bout des doigts.

C’est à ce moment que le dieu des archivistes sans archives se manifesta, telle l’une de ces divinités de l’Olympe qui maîtrise cet art de la métamorphose pour apparaître aux humains. Je remarquai le journal posé au sommet de la pile. Il s’agissait du Monde du 4 juillet 1962. Au-dessous, classées par ordre chronologique, les éditions remontant jusqu’au 19 mars, jour de la proclamation du cessez-le-feu qui mettait fin à la guerre d’indépendance.

Cette offrande, car c’en était une, me plongea dans un abîme de cogitations sur l’immanence. Qui avait bien pu me faire don de ces journaux ? Evidemment, et comme toujours, je ne pus m’empêcher d’échafauder un scénario imprécis, flouté, concernant la personne qui avait gardé si longtemps ces journaux pour me les livrer, précisément, au moment où j’en avais besoin. Mais laissons le scénario à plus tard.

L’autre signe du destin est que je les ai découverts quelques jours avant le 5 Juillet. Les consulter me replongea dans cette période que je vécus enfant. Et c’est presque un privilège de superposer aux sensations enthousiastes de l’enfant que je fus, les réflexions et les interrogations graves des adultes telles qu’elles transparaissent dans ces journaux.

Le Monde, jeudi 28 juin. A la Une, deux grands titres sur l’Algérie. Le premier : «Au cours d’une émission pirate, le colonel Dufour donne l’ordre à l’OAS d’interrompre les destructions à Oran.» Ce titre évoquant le fait qu’avant d’être interrompues, des instructions avaient été données de détruire Oran, destruction en partie réalisée d’ailleurs, me fait penser qu’on rappelle trop rarement les dégâts causés par l’OAS dans cette ville.

L’autre grand article paru en Une de cette édition est de Jean Lacouture. Il traite des remous dans le GPRA suite aux conclusions du Congrès de Tripoli, et des accords FLN-OAS du 17 juin. Les pages 2 et 3 sont consacrées au référendum sur l’autodétermination. Parmi les brèves, deux méritent qu’on s’y arrête. L’une signale, entre le 1er mai et le 24 juin, 1 666 arrestations dans le cadre de la lutte anti-OAS dont 79 tueurs. L’autre relève qu’à l’aéroport d’Orly, les douaniers français ont longuement hésité avant d’autoriser l’envoi à Alger de 6 000 casquettes vertes et blanches marquées du sigle FLN. Enfin, un article nous apprend que par la voix de Ahmed Akkache, son représentant, le Parti communiste algérien appelle à voter oui au référendum du 1er juillet et critique les accords du 17 juin FLN-OAS.

Le Monde, dimanche 1er - lundi 2 juillet 1962. Manchette de Une : «A la veille de la création de la République algérienne. Des appels au calme et à la réconciliation ont précédé l’ouverture du scrutin d’autodétermination.» Un article de Philippe Herreman. Environ 6 millions d’électeurs répartis à travers les 6 000 bureaux de vote de l’ensemble du territoire algérien devaient répondre par oui ou par non à l’unique question du référendum : «Voulez-vous que l’Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ?»

Etrangement, l’article nous informe que Jean-Jacques Susini appelle les Européens d’Algérie à voter oui.

Le bulletin de l’étranger, colonne de gauche de la page 1 est également consacré à l’Algérie sous le titre : «Une paix contagieuse ?» L’éditorialiste s’interroge sur l’appel d’air que constituera l’indépendance de l’Algérie pour les autres pays africains. Sur la même page, un entrefilet suggère que l’assassinat, à Champigny sur Marne, en France, d’un membre du comité de soutien au général de Gaulle, Roger Mangueret, pourrait bien être un nouveau crime de l’OAS. Et toujours sur la même page, un article de fond de Roger Le Tourneau, «Cent trente-deux ans d’Algérie française», tente de dresser un bilan de toutes les inconséquences qui ont rendu inéluctable l’indépendance de l’Algérie. Enfin, et pour le clin d’œil à l’actualité d’aujourd’hui, un article en dernière page évoque déjà les difficultés de la Grande-Bretagne avec les 6 fondateurs de l’Union européenne.

Le Monde, mardi 3 juillet. En Une un titre choc : «Au lendemain du référendum du 1er juillet, l’accession de l’Algérie à l’indépendance s’accompagne d’une grave crise au sein du FLN.» Un article de Jean Lacouture titré «Le heurt de deux conceptions révolutionnaires» analyse les dissensions entre le GPRA et l’EMG. En page 1 aussi, «Le général de Gaulle accueille le Dr Adenauer avec le cérémonial réservé aux chefs d’Etat». Et une analyse de Pierre Clément sur les relations franco-allemandes.

Le Monde, mercredi 4 juillet. «Le général de Gaulle reconnaît solennellement l’indépendance de l’Algérie, où les pouvoirs sont remis à M. Farès. » Et encore un article de Jean Lacouture qui nous informe que des médiations tentent de réconcilier le GPRA et Ben Bella. Puis une brève de l’AFP nous apprend que Ben Bella est attendu le 3 juillet dans son village natal de Maghnia.

Relire tout cela me fait redécouvrir une évidence : les choses ne sont jamais aussi simples que la façon dont on en parle bien des années plus tard. Et l’odeur de moisi qui imprègne ces journaux est nettement moins nauséabonde qu’une certaine façon bien actuelle de réviser l’Histoire.

Pour revenir à mon scénario, il semble évident que la personne qui a conservé ces journaux depuis presque 60 ans a nécessairement un lien très fort avec ces événements.

Elle n’est probablement pas «Algérie française» sinon elle n’aurait pas conservé un journal relativement libéral comme Le Monde. Alors qui était-elle ? Et pourquoi ces journaux étaient-ils sur le trottoir ?

Je ne crois pas que la réponse à ces questions soit essentielle.

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/03/article.php?sid=198674&cid=8

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