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Loi de finances complémentaire pour 2015 (LFC 2015) : Quelle lecture faut-il en faire avant de partir en vacances

Publié le par Mahi Ahmed

Loi de finances complémentaire pour 2015 (LFC 2015) : Quelle lecture faut-il en faire avant de partir en vacances

Par Mustapha Mékidèche

Mustapha MEKIDE

Cette dernière chronique, avant le traditionnel break du mois d’août, se devait d’être consacrée aux effets d’une LFC 2015 très attendue. Ce faisant, je prends délibérément le risque de réveiller des inquiétudes que la plupart des vacanciers algériens auraient peut-être souhaité oublier le temps d’une escapade ici ou à l’étranger. Mais certaines dispositions de la LFC 2015 vont immédiatement impacter l’ensemble de la vie économique et sociale du pays. J’ai pensé qu’il était plus judicieux de les expliciter tout de suite avant la rentrée économique et sociale. Alors en quoi consistent-elles pour les salariés, le ménages et les entrepreneurs algériens ? Premier aspect à souligner les éléments de cadrage optimistes et non anticipés de la loi de finances 2015 ont été sensiblement réajustés conformément au principe de réalité. En bref, ils concernent la diminution de 50% des recettes attendues en devises pour 2015 ($ 34 milliards) par rapport à 2014 ($ 68 milliards) et corollairement la chute des recettes provenant de la fiscalité pétrolière établie à présent sur la base d’un prix de marché fixé à $ 60 le baril de pétrole. Deuxième élément à retenir : la brutalité de ce choc externe ne sera amortie ni par une diminution significative des importations ni par une diminution des dépenses budgétaires. S’agissant des importations, elles ne diminueront que de 4,5% passant de $ 60 milliards en 2014 à $ 57,3 milliards en 2015. Cela est négligeable et reflète d’une part les inerties structurelles d’un système productif national atrophié et d’autre part la puissance et la plasticité des lobbies locaux et étrangers de l’import. Il ne faut pas être naïf, car ces derniers maintiendront leurs pressions multiformes, en dépit de la crise financière dans laquelle nous baignons, jusqu’au dernier dollar et au dernier euro de nos réserves de change. Quant au budget proprement dit, le déficit affiché dans la LFC 2015 s’élève à 2635 milliards DA, soit à $ 26,35 milliards au taux actuel du dollar ; malgré une réduction de 346,4 milliards DA (augmentation de 242,4 milliards DA en recettes et diminution des charges de 104 milliards DA “résultant d’un redéploiement des crédits dans le budget de fonctionnement”). Ce déficit budgétaire actualisé n’a donc pu être réduit que de 13% seulement, restant dans les mêmes eaux que celui de la loi de finances initiale pour 2015. Ceci étant, les deux séries de mesures concernant les entreprises et “les personnes physiques non impliquées dans des opérations de blanchiment d’argent ou de financement du terrorisme”, titulaires de capitaux du circuit informel, appellent de ma part les observations suivantes. Pour le premier point, autant on peut se satisfaire de l’allégement de la pression fiscale sur les entreprises productrices de biens en termes de diminution du taux d’impôt des bénéfices sur les sociétés (IBS) rapporté à 19%, autant je formule pour ma part de sérieuses inquiétudes pour les entreprises de services (ingénierie, formation et innovation, conseil, audit et comptabilité, services bancaires, services informatiques, start-up, etc.) qui vont subir une pression fiscale supplémentaire avec 29% de taux d’IBS. Pour un pays dont la balance des services est structurellement déficitaire d’au moins 10 milliards de dollars par an, et qui est sous-managé, c’est tout simplement incompréhensible. J’ajouterais qu’en termes de substitution aux importations, les activités de services ont la propension la plus rapide de substitution avec en plus un investissement beaucoup plus faible. C’est tout simplement perçu comme un signal de rétropédalage en termes d’économie fondée sur la connaissance qui crée essentiellement des emplois pour les jeunes et les diplômés. Si on voulait simplement surtaxer la revente en l’état pour diminuer les importations de produits finis, on aurait pu simplement utiliser l’instrument fiscal qu’est le numéro d’article d’imposition pour spécifier la niche précise qu’on veut viser. Pour le second point, c’est une percée inédite et la plus significative dans le traitement systémique des activités informelles, mais nous ne savons pas encore le montant du ticket d’entrée de ces capitaux gris dans la sphère bancaire et les premières réactions de leurs titulaires. Affaire à suivre.Pour conclure, on voit bien que cette LFC 2015 a tenté, mais à la marge, sauf pour le dernier point, de réduire la crise financière si on exclut aussi la forte perte de change du dinar par rapport au dollar et l’euro dans une moindre mesure. À l’évidence, c’est insuffisant pour relever le défi de cette crise tant l’ampleur et la durée de cette dernière avaient été sous-estimées. Les grands dossiers de réformes sont à venir. Les sacrifices aussi. Que cela ne vous empêche pas de passer d’agréables vacances. Pour autant que nos plages soient bien gérées et propres. Au moins pour ceux de mes lecteurs qui restent en Algérie et pour ceux de notre communauté à l’étranger qui viendront chez eux.

Publié dans Economie et société

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La gauche et l’euro : liquider, reconstruire

Publié le par Mahi Ahmed

La gauche et l’euro : liquider, reconstruire

samedi 18 juillet 2015, par Frédéric Lordon

1. L’euro interdit radicalement toute politique progressiste possible.

2. S’il en était encore besoin, le traitement criminel infligé à la Grèce en six mois de brutalisation (rebaptisée « négociation ») prouve que l’entreprise de « transformer l’euro », ou l’hypothèse d’un « autre euro possible », sont des chimères qui, par désillusions successives, ne mènent qu’à l’impasse et à la désespérance politiques.

3. Abandonner aux extrêmes droites (qui au demeurant n’en feront rien [1]…) toute perspective politique d’en finir avec l’euro et ses institutions est une faute politique qui condamne les gauches européennes à l’impuissance indéfinie.

4. Sauf à continuer de soupirer après ce qui n’arrivera pas — un « autre euro » et l’« Europe sociale » qui va avec — le réarmement des gauches européennes passe donc impérativement par l’imagination de l’après-euro.

L’avenir de la gauche se joue entre ces quatre propositions.

Les refus « internationalistes » de penser

A ceux qui, sincèrement de gauche, se sont refusés si longtemps à voir l’impasse de l’euro, pour entretenir l’illusion d’un improbable « rapport de force » qui permettrait d’en changer la configuration, à ceux à qui il aura fallu le calvaire grec pour (commencer à) mesurer la radicalité idéologique des institutions européennes, il faut dire qu’après que cette erreur aura assommé les Grecs de Syriza, elle assommera les Espagnols de Podemos, et puis que nous y passerons tous.

Depuis tant d’années, certains secteurs de la gauche, par un mélange d’internationalisme postural et de reddition sans combattre face aux menées récupératrices du Front national, ont refusé de voir ce qui était pourtant sous leurs yeux : un despotisme économique irréductible. Despotisme, puisqu’on ne peut nommer autrement une entreprise aussi résolue de négation de la souveraineté démocratique, et ceci, d’ailleurs, indépendamment de toute considération d’échelle territoriale : soustraire la politique économique à la délibération parlementaire ordinaire pour en inscrire les orientations fondamentales dans un texte constitutionnel, en l’occurrence celui des traités, est un acte d’une telle portée qu’on s’est toujours demandé comment il pouvait se trouver des personnes pour qualifier l’Europe de « démocratique » sans aussitôt sombrer dans le ridicule. Irréductible, car c’est un despotisme sous influence, l’influence d’un pays qui joue ce qu’il se représente comme ses intérêts vitaux dans un agencement institutionnel entièrement fait à sa mesure : l’Allemagne.

On ne compte plus les intellectuels qui, sous l’emprise de leurs terreurs nocturnes, ont fini par renoncer à penser quoi que ce soit qui aille au cœur de la situation européenne, et se retrouvent au comble du dénuement face à l’extrême, mais trop prévisible, violence faite à la Grèce. Il fallait vraiment avoir perdu toute colonne vertébrale pour s’interdire de penser à ce point, de peur d’avoir l’air de penser comme le Front national, et (surtout) sans être capable de penser ce qu’il y avait à penser autrement que le Front national : penser la souveraineté en général, penser les conditions de possibilité de son redéploiement international, penser l’idiosyncrasie allemande et ses inévitables effets dans toute construction monétaire européenne.

On se demande encore en quelles interdictions ces gens-là ont pu s’enfermer pour en arriver à oublier que la souveraineté, dans son concept, c’est-à-dire comme « décider en commun », n’est pas autre chose que la démocratie même, qu’il y faut un peu plus que quelques bons sentiments universalistes pour constituer un peuple de peuples [2], ou que questionner le rapport de la société allemande à la chose monétaire n’est pas plus germanophobe que questionner le rapport de la société américaine aux armes à feu n’est américanophobe. Et plus généralement pour en arriver à un degré de cécité volontaire tel qu’il aura rendu impossible toute analyse des données réelles des compatibilités — ou des incompatibilités — qui déterminent la viabilité d’une construction monétaire et politique commune.

Il aura fallu en particulier atteindre ce niveau de brutalisation d’un pays par un autre, sans précédent en temps de paix, pour qu’enfin la question de l’Allemagne commence à échapper aux censures qui ont jusqu’ici prononcé leurs interdictions enveloppées de vertu. On reconnaît l’indigence d’une pensée à son incapacité à traiter aucun problème autrement que dans des coordonnées morales. Mais la manie de passer toute question au filtre d’une interrogation préalable de vertu est le plus sûr moyen de passer à côté de ce qu’il y a à comprendre, de toute saisie positive du réel, indépendamment de tout jugement, qui viendra à son heure. On peut, par exemple, s’interroger sur les mécanismes sociaux et les héritages historiques qui soutiennent la passion américaine pour les armes sans avoir fait connaître son opinion sur la question, ni lui soumettre entièrement l’analyse. Faute d’avoir envisagé de penser le rapport tout à fait singulier de l’Allemagne à la monnaie autrement que sous le crible débile de la germanophobie ou de la germanophilie, le refus de penser se retrouve logiquement percuté par la violence d’un fait, et reconduit à son incapacité de comprendre.

Encore un pilote enfermé dans le cockpit

Au moins les dénégations du pharisaïsme sont-elles maintenant devenues intenables, quitte d’ailleurs à se donner des formulations néo-éclairées d’une naïveté touchante : l’Allemagne est « le nouveau problème de l’Europe », écrit ainsi François Bonnet [3]. Le nouveau problème… C’est juste le problème constitutionnel de la monnaie unique, et il est consigné depuis 1991 dans le texte des traités. Un pays, l’Allemagne, a imposé ses obsessions monétaires à tous les autres. Tous les pays vivent avec les obsessions de leur roman national, c’est bien leur droit, en tout cas à court et même moyen terme il n’y a rien à y faire. C’est qu’un pays exige d’autres qu’ils vivent sous ses propres manies, quand ces manies-là ne sont pas les leurs, qui est le commencement des problèmes. Contrairement à ceux qui ne peuvent pas penser l’hégémonie allemande sans des images de Panzer ou de casque à pointe, il faut redire que l’Allemagne dans cette affaire n’a jamais poursuivi de projet positif de domination, et que ses comportements n’ont jamais été gouvernés que par la peur panique de souffrir, dans le partage communautaire, l’altération de principes qui lui sont plus chers que tout [4]. Or il ne faut pas s’y tromper : une angoisse collective, surtout quand elle est de cette intensité, ne détermine pas moins à la violence que les menées conquérantes de l’hégémonie positive. Peut-être même au contraire. C’est qu’il y a dans les projets hégémoniques un reliquat de rationalité auquel les paniques monétaires allemandes sont devenues totalement étrangères.

“ Lire Wolfgang Streeck, « Allemagne, une hégémonie fortuite », Le Monde diplomatique, mai 2015.” En témoigne la brutalité aveugle avec laquelle l’Allemagne a décidé de châtier la Grèce, mais plus encore son inaccessibilité à toute argumentation rationnelle. Quand la presse française, collée au cul de Sapin et de Moscovici, se contente pour tout récit des négociations de leur version, avec le consciencieux d’un bureau de propagande d’Etat et le label de la « presse libre » [5]), faisant à peu de choses près passer les négociateurs grecs pour des clodos égarés, des paysans du Danube ignorants des usages et des codes — pensez donc, ils n’ont même pas de cravate —, bref incapables de se tenir dans la bonne société européenne, et avec lesquels il est tout simplement impossible de discuter, Varoufakis [6] et Tsakalotos [7] ont, eux, découvert, stupéfaits, un club de l’eurozone semblable à un hôpital de jour, une réunion de grands autistes à qui il est impossible de faire entendre la moindre argumentation économique, et dont la psychorigidité terminale ne connaît plus que la conformité aux règles, fussent-elles de la dernière absurdité, et le continent entier dût-il en périr.

Que désormais la majorité des économistes, ceux du FMI en tête, et Prix Nobel compris, n’hésitent plus à hurler au fou en découvrant les dernières trouvailles de l’Eurogroupe — rajouter une dose massive de ce qui a déjà méthodiquement détruit l’économie grecque —, n’est plus d’aucun effet. On peut déjà dire, à la louche, mais sans grand risque de se tromper de beaucoup, qu’en étant certain de précipiter la Grèce dans une récession carabinée pour 2015, le « plan » supposément fait pour réduire le ratio de dette lui fera passer les 200 % de PIB, ainsi que le taux de chômage les 30 %, à horizon d’un an ou deux. Mais peu importe, l’essentiel est de les passer dans les règles. À ce moment, vient immanquablement à l’esprit l’image du cinglé enfermé dans le cockpit de l’Airbus, toutes manettes bloquées en mode descente (l’avion était un modèle européen, et le pilote allemand, on ne le fait pas exprès, c’est comme ça) ; le monde entier tambourine au-dehors (« ouvre cette putain de porte ! ») — mais comme on sait la conséquence annoncée n’était pas de nature à entamer la détermination de l’intéressé.

Comme toute métaphore, celle-ci a sa limite : l’Allemagne n’a pas le projet de pulvériser l’union monétaire. Elle est juste obsédée par l’idée de continuer à y maintenir les principes qui lui ont réussi quand elle était seule, dont elle a fait une identité nationale de substitution, et dont rien au monde ne pourra la détacher — et certainement pas le renvoi d’un peuple entier, ou de plusieurs, au dernier degré de la misère. Qu’une frange de gauche radicale en Allemagne se déclare scandalisée et se lève contre son propre gouvernement, d’ailleurs en une démonstration de ce qu’est vraiment l’internationalisme — ne pas endosser aveuglément les faits et gestes de son pays parce que c’est son pays —, demeure un fait minoritaire et n’ôte rien à la massivité du consensus social — et non politique —, transpartisan, dont la croyance monétaire allemande se soutient : pour autant qu’on puisse lui accorder quelque confiance, un sondage publié par Stern indique que la position d’Angela Merkel à l’Eurogroupe du 12 juillet est approuvé par 77 % des Verts, et 53 % des sympathisants de Die Linke — 53 % de Die Linke…

François Hollande, le « grand frère de Tsipras » ?

Mais le vrai mystère européen n’est pas en Allemagne — à laquelle, finalement, on ne saurait reprocher de vouloir vivre la monnaie selon l’idée qu’elle s’en fait, et d’après les traumas de son histoire. Il est dans d’autres pays, la France tout particulièrement, qui se sont appropriés la manie allemande hors de tout contexte propre, alors que rien dans leur histoire ne les vouait à épouser une telle particularité — alors que tout les vouait plutôt à ne pas l’épouser —, et sur un mode proprement idéologique, jusqu’à finir par y voir une forme désirable de rationalité économique — évidemment une « rationalité » assez spéciale, puisqu’elle est étrangère à toute discussion rationnelle —, un peu à la manière d’athées qui, non contents de s’être convertis au dogme de l’Immaculée conception, entreprendraient de s’y tenir par ce qu’ils croiraient être une décision de la raison. A ce stade, et l’on y verra un indice du degré de dinguerie de la chose, on ne peut même plus dire qu’il s’agit simplement de la « rationalité » du capital : le capital n’est pas fou au point de désirer la strangulation définitive, à laquelle lui-même ne peut pas survivre — et les forces capitalistes américaines, par exemple, assistent, interloquées, à l’autodestruction européenne. Mais ces considérations n’entrent pas dans la haute pensée des élites françaises, qui cultivent l’aveuglement des convertis de fraîche date à titre transpartisan, comme l’Allemagne la croyance de première main.

On reconnaît en effet le fin fond de la bêtise à ce que, non contente de se donner libre cours, elle se vante de ses propres accomplissements. François Hollande, précocement parti dans la chasse aux gogos, est désormais occupé à faire croire qu’il est de gauche, ou plutôt à faire oublier à quel point il est de droite. Aussi, avec un art du pointillisme qui fait plutôt penser à la peinture au rouleau, le voilà qui pense se refaire la cerise « à gauche » en « venant au secours de Tsipras ». Il n’en faut pas plus pour que l’éditorialisme de service, spécialement celui qui s’est donné pour vocation de ne jamais rien faire qui puisse contrarier la droite complexée en situation électorale, fait bruyamment chorus : « Hollande est devenu une sorte de grand frère européen de Tsipras », s’extasie Libération [8]…

S’il y avait la moindre lueur de vitalité dans le regard de Hollande, on pourrait à la rigueur le songer en Caïn comme grand frère tabasseur. Mais même pas : il n’y a rien d’autre à y voir que la combinaison de l’abrutissement idéologique le plus compact et de l’opportunisme électoral le plus crasse — non sans se souvenir qu’il n’y a de manœuvres opportunistes réussies que s’il y a des relais d’opinion suffisamment veules pour les proclamer réussies. Dans le cas présent cependant, les chefferies rédactionnelles n’ont pas fini de mouiller la chemise : c’est qu’il va falloir de l’imagination à la hauteur du lyrisme pour faire avaler comme épopée de gauche d’avoir si bien « aidé » Tsipras à se raccrocher à la corde du pendu. Quand se feront connaître les splendides résultats de l’équarrissage économique auquel Hollande, en grand frère, aura conduit Tsipras par la main, il nous sera donné une nouvelle occasion, plus fiable peut-être, d’évaluer la teneur réelle de « gauche » de cette forme toute particulière de la sollicitude social-démocrate.

Syriza (Tsipras), Podemos (Iglesias) :

prendre ses pertes dès maintenant

Et ailleurs en Europe, du côté de la vraie gauche ? Les traders emportés dans une glissade de marché connaissent bien l’obstacle principal à la décision rationnelle, il est psychologique : la répugnance à « prendre ses pertes » (dans le langage de la finance, « prendre ses pertes » signifie accepter que ses actifs ne retrouveront pas leur valeur perdue, et consentir à les vendre à perte, sachant que toute attente supplémentaire les verra se déprécier davantage encore), et l’entêtement à vouloir se refaire. Après Syriza, ou disons plus justement après le Syriza de Tsipras, et avant Podemos, les gauches européennes en sont là.

Le souvenir est encore frais de l’« accueil » qu’avait reçu en janvier, en pleine montée électorale de Syriza, c’est-à-dire à un moment où l’emballement des espoirs ne veut plus connaître aucune contrariété, l’anticipation d’une rude alternative — la « table » [9] — dont on suggérait d’ailleurs que le terme le moins avantageux — « passer dessous » — était aussi le plus probable. De ce point de vue, on aimerait assez connaître l’avis que portent rétrospectivement certains sur leurs propres puissantes analyses, on pense en particulier à Michel Husson qui à l’époque n’avait pas manqué de critiquer « le syllogisme de la défaite », « l’absence totale de sens stratégique », « l’ânerie stratégique majeure de la sortie de l’euro », avec des arguments qui, en effet, nous font voir aujourd’hui que la stratégie est bien son affaire. En réalité, il faut voir tout son texte [10] comme un symptôme car, là où sur les autres sujets de ses interventions, le travail de Michel Husson est indispensable et d’une grande qualité, les questions de l’euro et de la souveraineté ont l’effet de lui mettre, mais comme à tant d’autres, l’entendement en erreur système, avec tout le compteur intellectuel qui disjoncte : l’analyse de l’idiosyncrasie allemande n’est qu’« essentialisation », la sortie de l’euro du « nationalisme », et tous les pont-aux-ânes de l’internationalisme-réflexe y passent les uns après les autres [11].

Podemos, le prochain prisonnier de la « croyance de l’euro »

On laissera à d’autres le soin de se prononcer sur les convolutions de l’esprit d’Alexis Tsipras, dont les divers mouvements, spécialement celui du référendum, ont parfois pu donner à espérer [12] que, réticent à la sortie de l’euro, il pouvait cependant être capable de briser ses propres limites, après avoir achevé de parcourir, comme par acquit de conscience, toutes les (im)possibilités de la « négociation ». Mais non.

On reconnaît la servitude volontaire, ou comme dirait Bourdieu la violence symbolique, à ceci que les dominés épousent fondamentalement la croyance des dominants, même si c’est la croyance constitutive d’un ordre qui les voue à la domination, parfois à l’écrasement.

Tsipras aura donc été incapable de s’extraire de la « croyance de l’euro », à laquelle, l’expérience maintenant le prouve irréfutablement, il aura été disposé à tout sacrifier : la souveraineté de son pays, l’état de son économie, et peut-être bien, à titre plus personnel, sa grandeur politique. Car la chose est désormais écrite, quelle que soit la suite des événements : il y a des places dans l’histoire politique auxquelles on ne peut plus prétendre après avoir à ce point renié les engagements qui ont porté tout un peuple — c’est qu’on voit mal derrière quelles indulgences on pourrait accommoder d’avoir consenti à un memorandum plus catastrophique que le précédent quand on a fait serment de rompre avec les memoranda, et pire encore de ne plus hésiter à aller chercher loin à droite des majorités de rechange pour le faire voter. Il est donc avéré que Tsipras était mentalement prisonnier de l’euro, et l’on sait désormais où conduit ce type d’enfermement volontaire. Disons les choses tout de suite, quitte à ce que ce soit avec rudesse : le Podemos d’Iglesias le rejoindra dans la même cellule.

“ Lire Pablo Iglesias, « Podemos, “notre stratégie” », Le Monde diplomatique, juillet 2015.”Il y aurait beaucoup à dire sur Podemos, sur ses prémisses — justes — d’une perte d’efficacité du langage « classique », on pourrait même dire d’une certaine phraséologie de gauche, mais aussi sur les conclusions qu’il en tire, et qui le conduisent malheureusement, non pas à chercher les voies d’une nouvelle adresse, mais, le bébé filant avec l’eau du bain, à l’évacuation même de la catégorie de gauche, pour ne rien dire de celle de classe, si bien que ce qui devait n’être que (souhaitable) rectification de forme aboutit à une inquiétante déperdition de substance : ne plus vouloir parler, fût-ce dans des termes renouvelés, du capital parce que ça fait old school, pour livrer une vision du monde à base de « la caste contre le peuple », aller jusqu’à revendiquer la péremption de la catégorie de gauche, sont des partis pris fondamentaux, en l’occurrence tout à fait explicites, qu’il y a lieu de regarder avec quelques appréhensions, pour ne pas dire une légitime suspicion — dont se fait déjà l’écho, par exemple, la New Left Review quand elle interroge Iglesias [13].

On ne s’étendra pas non plus (il le faudrait pourtant) sur la mutation radicale de Podemos en parti pour le coup lui des plus classiques, et de son personnage principal en un leader charismatique qui, classique, ne l’est pas moins, au prix d’une trahison manifeste de l’esprit du mouvement des places, dont Podemos est pourtant issu — et qu’on n’aille pas faire porter à la présente analyse l’excès polémique typiquement gauchiste de la « trahison » : c’est Jorge Lago, membre de la direction de Podemos, qui assume lui-même le terme avec une déconcertante tranquillité d’âme [14].

Très logiquement, le réarmement de Podemos en machine électorale entièrement tendue vers la conquête du pouvoir est voué à l’abandon en cours de route de quelques principes et de quelques espérances… On en est presque à se demander s’il faudra mettre au compte de ses prévisibles « délestages » une déception (de plus) sur l’euro et l’Europe, déception qui en réalité n’a presque pas lieu d’être. Car au moins les choses sont claires dès le départ, elles feront même la différence, si c’est possible, entre Syriza et Podemos : là où Tsipras doit indiscutablement être crédité de s’être battu, Iglesias n’essaiera même pas. Il ne s’agit pas là d’anticipation mais de simple lecture : « Nous n’aimons pas la façon dont l’euro s’est construit, ni comment ont été mis en place les accords de Maastricht, mais nous pensons que l’euro est actuellement incontournable. Il faut certes améliorer la façon dont est gérée la monnaie unique, et nous pensons qu’il devrait y avoir à ce sujet un contrôle démocratique, mais nous ne sommes pas partisans de la sortie de l’euro pour notre pays. (…) Même si nous n’aimons pas la façon dont fonctionne la BCE, nous assumons d’être dans la zone euro » [15]. Comme toujours dans un propos politique, il y a le creux et il y a le plein. Le creux : nous n’aimons pas les choses comme elles sont, et d’ailleurs nous disons qu’il faut les changer ! Le plein : nous assumons d’être dans l’euro et nous pensons qu’il est incontournable. C’est-à-dire que ce qui précède n’est pas sérieux, car la réalité est que nous ne changerons rien. On ne devrait donc pas être davantage étonné qu’Iglesias « n’aime pas l’accord (de l’Eurogroupe), mais que c’était soit l’accord, soit la sortie de l’euro » [16].

On peut sans doute compter encore sur quelques bonnes volontés alter-européistes pour reprendre à leur compte l’argument répété en boucle par Podemos — qui en réalité n’en a pas d’autre : à 2 % de PIB européen, la Grèce n’avait pas sa chance, à 14 % l’Espagne a la masse pour tout faire basculer. Mais, supposé qu’on puisse lui prêter vraiment le projet de faire basculer quoi que ce soit, Iglesias ne fera rien basculer du tout. Ou plutôt il ferait basculer tout autre chose que ce qu’il croit. C’est bien en ce point d’ailleurs que se tient l’erreur presque « logique » des croyants de « l’autre euro possible ». Car s’il s’avérait que se crée effectivement un mouvement consistant de plusieurs pays rendant plausible une révision significative des principes de l’euro… c’est l’Allemagne, sans doute accompagnée de quelques satellites, qui prendrait le large. Si bien qu’au moment même où il serait sur le point d’être changé… l’euro serait détruit ! Il n’y aura pas d’« autre euro » dans son périmètre actuel — avec l’Allemagne —, car tout autre euro possible sera inadmissible pour elle, et se fera sans elle.

Ce n’est pas nous qui devons compter sur Podemos,

c’est Podemos qui doit compter sur nous !

Aucun risque : Podemos ne veut rien de tout ça. On verra bien comment il s’arrange de ses propres contradictions : en finir avec l’austérité sans changer l’euro de l’austérité est une performance logique dont on peine toujours autant à discerner les voies, une de celles auxquelles les gauches européennes s’abonnent avec une désarmante compulsion de répétition. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Comment tout ça se terminera, la chose n’est que trop claire, elle est comme déjà écrite. Il ne faudra pas venir pleurer une fois de plus sur les normalisations douloureuses et les espérances (encore) déçues.

Voilà donc le drame actuel des gauches européennes. Du fin fond de la déveine où elles se trouvent, Syriza et Podemos leur ont été de puissantes raisons d’espérer, l’aliment d’un désir de croire à un possible renouveau au travers du continent — et comment ne pas le comprendre, avouons-le : comment ne pas avoir soi-même éprouvé la tentation de se laisser gagner par ce sentiment. Les stratégies politiques « de l’espoir », cependant, font fausse route quand elles prennent le parti de tout accorder à leurs affects et plus rien à la raison analytique si elle risque de venir les contredire. Malheureusement, et si douloureuse la chose soit-elle parfois, on gagne rarement à ne pas regarder les situations en face. Une vraie stratégie politique, reconnaissable à ce qu’elle fait aussi bien la part de la lucidité que celle de l’espoir, devrait tenir et l’indiscutable énergie politique que, pour toutes leurs failles, ces mouvements ont fait naître, et la claire conscience des impasses où ils s’engagent, et ce faisant nous engagent, lorsqu’ils refusent à ce point de poser la question de l’euro — dont il ne faut pas se lasser de répéter qu’elle est le verrou radical de notre temps.

S’il doit être autre chose qu’un nouveau motif de dépression, le naufrage de Tsipras doit être intellectuellement rentabilisé, et nous aider, pour enfin faire mouvement, à passer une bonne fois la paille de fer. C’est-à-dire, en l’occurrence, à d’ores et déjà « passer dans les comptes » les pertes Podemos telles qu’on peut raisonnablement les anticiper. Sauf si… Sauf si, au lieu de compter sur la défectuosité Podemos pour réanimer (défectueusement) les gauches européennes, on compte plutôt sur les gauches européennes pour réorienter Podemos — et pourquoi pas Syriza s’il en reste quelque chose (ce qu’on espère le plus au monde, faut-il le dire). Cette réorientation, où la gauche en Europe engage son sort en la possibilité d’échapper enfin à l’inanité, se joue entièrement sur la ligne de la rupture avec l’euro et ses institutions, une fois intégré — il est vraiment temps… – qu’un autre euro n’est pas possible.

Lucidité pour tout le monde

Il est bien certain que la désynchronisation des conjonctures politiques voue le plus probablement cette rupture à prendre les formes du retour à des monnaies nationales — dont trois décennies de fordisme (comme d’ailleurs la situation présente des quelque 180 nations qui n’ont pas l’immense bonheur d’appartenir à l’eurozone) devraient normalement convaincre tout esprit ayant résisté à la croyance européiste qu’elles ne sont pas la guerre.

La lucidité valant pour tout le monde, il serait irresponsable de présenter la sortie de l’euro comme l’entrée immédiate dans la lumière [17]. Quand il s’agit de la Grèce, on peut, on doit même, dire les choses plus carrément encore : la (les ?) première année de cette sortie serait très éprouvante. C’est qu’après cinq années d’austérité ayant méthodiquement détruit la base économique du pays, sans même parler des effets de dislocation produits par la criminelle asphyxie monétaire pilotée par la BCE ces dernières semaines, n’importe laquelle des options de politique économique disponibles est vouée à commencer par d’immenses difficultés — et certaines de ces options, celles de la Troïka, à y demeurer. Tragique ironie du diktat du 12 juillet : là où la sortie de l’euro se serait immanquablement vu opposer son « échec » au bout de cinq mois (ou même cinq semaines…) — les politiques néolibérales, elles, ont le droit de durer cinq ans, ou même trois décennies sans qu’on n’en tire jamais le bilan —, là où, donc, la sortie de l’euro aurait été aussitôt agonie, c’est la politique d’austérité continuée qui portera la responsabilité du surplus de désastre que l’économie grecque va connaître immanquablement — et ça n’est que justice : c’est bien cette politique-là qui a fait un corps mort de l’économie d’un pays tout entier.

On répète ad nauseam que le peuple grec ne veut pas quitter l’euro et que, dans ces conditions, Tsipras a joué la seule carte qui était à sa disposition. Mais ceci est irrecevable. L’opinion grecque a déjà commencé à se déplacer sur cette question, et comme l’a fait justement remarquer Stathis Kouvelakis [18], le vrai sens du « non » au référendum du 5 juillet incluait évidemment l’acceptation d’une rupture avec l’eurozone : les partisans du « non » se sont entendu matraquer pendant une semaine que leur vote était synonyme de Grexit, et il est peu douteux que bon nombre d’entre eux aient persisté dans leur intention de vote en y incorporant pleinement cette possibilité, donc en l’assumant comme telle.

Il y a aussi, et surtout, que la politique est un corps-à-corps avec l’opinion. C’est entendre l’opinion et aussi lui parler. Parler à l’opinion, contre ses réticences premières, pour y faire « prendre » l’idée de la sortie de l’euro, de ses difficultés et bien sûr de ses perspectives, c’est ce que Tsipras, en cela cohérent avec lui-même — il n’y croyait pas et ne le voulait pas —, n’a (donc) jamais essayé de faire. Y compris lorsque la force propulsive du « non » lui en apportait la possibilité. Or il était bien des choses à dire pour entraîner l’opinion grecque là où elle commençait d’elle-même à se rendre. Les métaphores valent ce qu’elles valent et il faut se méfier de certaines qui sont parfois scabreuses, mais sans pousser trop loin l’analogie de la domination par les « tanks » et de la domination par les « banks » [19], il est une idée à laquelle l’opinion grecque, au point où elle en est arrivée, pourrait être sensible : de même qu’en cas d’occupation étrangère, les luttes de libération acceptent bien le supplément de destruction qui vient de se battre sur son sol, et qu’elles l’acceptent car il y va de la reconquête de la liberté, de même le surplus de difficulté qui accompagnerait immanquablement la sortie de l’euro est, dans l’impasse présente, le tribut de la reconstruction politique.

Lexit !

Or c’est peu dire qu’il y a à reconquérir et à reconstruire — par la gauche. La souveraineté, non comme talisman, mais comme condition de possibilité de toute politique progressiste — car répétons-le : la sortie de l’euro n’est jamais qu’une condition nécessaire, et certainement pas suffisante. On peut sortir de l’euro de bien des manières, et par bien des côtés — qui ne se valent pas du tout. Dans une sorte de syndrome d’autoréalisation inconsciente, la gauche européiste semble mettre tous ses efforts à ne laisser ouvert que le côté de la droite extrême, comme pour mieux se donner raison à elle-même et mieux pouvoir dire ensuite que la sortie de l’euro, « c’est le nationalisme ». Si c’est ça, ça n’est pas exactement un service qu’elle se rend, ni à tous ceux qui remettent leurs espoirs en elle. La vérité, c’est que depuis qu’elle a décidé de camper obstinément sur la ligne de l’« autre euro », elle ne rend plus service à grand monde. Comme les pouvoirs de l’analyse sont faibles — il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies, disait Bourdieu —, et que la lucidité du réalisme n’est pas le fort de cette gauche, il aura fallu en arriver aux extrémités du spectacle en vraie grandeur, celui d’une illusion fracassée, d’une impossibilité radicale désormais établie, du rôle spécifique qu’y joue un Etat-membre, enfin de tout un peuple sacrifié, il aura fallu en arriver à ces extrémités, donc, pour que quelques vacillements commencent à se faire connaître. Mais que de temps perdu…

Comme il n’est jamais très utile de pleurer sur le lait renversé, il vaut mieux oublier le temps perdu et songer plutôt à faire quelque chose du temps à venir. Même si elle ne le sait pas encore, la construction européenne est morte. On ne peut pas survivre à une telle infamie. Le destin de l’Union européenne est maintenant celui des entreprises devenues haïssables : elle n’est plus qu’en attente de son renversement. Faudra-t-il patienter de nouveau jusqu’à la ruine complète pour que la gauche européiste s’interroge sérieusement sur l’obstination qui l’aura conduite à se lier à une erreur historique de ce format, même sous la clause « alter » dont il est maintenant établi qu’elle n’altérera plus rien ? Ça n’est pas une autre version du même qu’il s’agit de penser, c’est de « l’autre » tout court, et pour de bon. Voilà à quoi devrait servir le temps à venir des gauches européennes : à lever enfin l’hypothèque de l’euro, à penser de concert ce qu’elles s’aideront mutuellement à faire : les unes soutiendront telle autre à qui sa conjoncture permettra de se mettre en marche indépendamment, et celle-ci les aidera en retour à accélérer leurs propres évolutions — solidarités concrètes dans un mouvement d’ensemble nécessairement mal synchronisé, mais où les effets d’entraînement par émulation jouent réellement, à l’inverse des grandes coordinations fantasmatiques de l’internationalisme abstrait.

Voilà ce qu’est un internationalisme bien compris, c’est-à-dire qui ne soit pas totalement confit en postures ni oublieux du réel, un internationalisme qui pourrait même, si l’on veut, trouver son compte dans le retour aux monnaies nationales, comme base d’un nouveau départ vers la reconstruction d’une monnaie, non plus unique, mais commune [20], un internationalisme auquel il faudrait quand même expliquer que, sauf à avoir complètement succombé à l’économicisme, il pourrait lui venir à l’idée de trouver ses réalisations ailleurs que dans l’ordre de la monnaie, fût-elle européenne…

Plaidant depuis sa situation à lui, celle d’un citoyen du Royaume-Uni, où l’on est confronté plus carrément à la question de l’appartenance non à l’eurozone mais à l’Union européenne elle-même, Owen Jones, dans un article du Guardian [21], lance une idée qui pourrait bien avoir un certain avenir : l’idée du Lexit (Left-Exit). Ça n’est plus tel ou tel pays qu’il faut faire sortir de l’euro : c’est la gauche elle-même.

Notes

[1] Voir sur ce sujet « Les tâches aveugles de l’“autre euro possible” », 1er juin 2015.

[2] Voir à ce sujet « Un peuple européen est-il possible ? », Le Monde diplomatique, avril 2015.

[3] François Bonnet, « L’Allemagne, le nouveau problème de l’Europe », Mediapart, 12 juillet 2015.

[4] Lire « De la domination allemande (ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas) », 18 juin 2013.

[5] À cet égard il faut considérer comme un sommet de ce journalisme embedded le récit fait par Jean Quatremer de l’accord du 21 février, « Grèce vs. Eurozone : histoire secrète d’un bras de fer », Libération, 10 mars 2015.

[6] Yanis Varoufakis, « Our battle to save Greece », New Statesman, 13 juillet 2015.

[7] Voir le témoignage de Stathis Kouvelakis, « Greece, the struggle continues », entretien avec Sebastian Budgen, Jacobin, 14 juillet 2015.

[8] Grégoire Biseau, « François Hollande en coach politique », Libération, 10 juillet 2015.

[9] « L’alternative de Syriza : passer sous la table ou la renverser », 19 janvier 2015.

[10] Michel Husson, « Lordon, ou le syllogisme de la défaite », Alencontre, 21 janvier 2015.

[11] Comme il n’est pas possible ici de se défaire exhaustivement toutes les contrevérités ou de toutes les caricatures qui peuvent être dites sur ce sujet, je me contente de renvoyer au texte « Leçon de Grèce à l’usage d’un internationalisme imaginaire (et en vue d’un internationalisme réel) », 6 avril 2015.

[12] Moi y compris. Lire « L’euro, ou la haine de la démocratie », 29 juin 2015.

[13] Pablo Iglesias, « Spain on Edge », entretien, New Left Review, n° 93, mai-juin 2015. De cet entretien, Le Monde diplomatique a tiré un texte, publié dans le numéro de juillet 2015, en kiosques, « Podemos, “notre stratégie” ».

[14] Jorge Lago, « Après Syriza, jusqu’où ira Podemos ? », « Contre-courant », Mediapart, 1er juillet 2015.

[15] L’Obs, entretien avec Aude Lancelin, 17 juin 2015.

[16] Cité par Ludovic Lamant, « En Espagne, Podemos s’adapte à l’onde de choc grecque », Mediapart, 17 juillet 2015.

[17] Lire Costas Lapavitsas, « Sortie de l’euro, une occasion historique », Le Monde diplomatique, juillet 2015, en kiosques.

[18] Stathis Kouvelakis, art.cit.

[19] Une demi-plaisanterie qui fait fureur en Grèce en ce moment et qu’on a même vu Varoufakis reprendre à son compte : « On the Eurosummit statement on Greece, first thought », blog de Yanis Varoufakis, 14 juillet 2015.

[20] Voir La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui Libèrent, 2014, chapitre 7, ou bien « Pour une monnaie commune sans l’Allemagne (ou avec, mais pas à la francfortoise) », 25 mai 2013.

[21] Owen Jones, « The Left must put Britain’s EU withdrawal on the agenda », The Guardian, 14 juillet 2015.

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Pacte militaire Grèce-Israël

Publié le par Mahi Ahmed

Pacte militaire Grèce-Israël

Quand Tsipras est arrivé au gouvernement en Grèce, l’alarme a sonné en Israël : Syriza, soutien de la cause palestinienne, demandait de mettre fin à la coopération militaire de la Grèce avec Israël. Face à la brutale répression israélienne contre les Palestiniens, prévenait Tsipras, « nous ne pouvons pas rester passifs, parce que ce qui arrive aujourd’hui sur l’autre rive de la Méditerranée, peut arriver sur notre rive demain ». Sept mois plus tard, fin de l’alarme : Panos Kammenos, ministre de la défense du gouvernement Tsipras, est allé en visite officielle à Tel Aviv, où le 19 juillet il a signé avec le ministre israélien de la défense, Moshe Ya’alon, un important accord militaire. Pour ce déplacement, Kammenos, fondateur du nouveau parti de droite Anel, a choisi le moment où la Grèce était prise en tenailles par la question de la dette. L’ « Accord sur le statut des forces », communique le Ministère grec de la défense, établit le cadre juridique qui permet au « personnel militaire de chacun des deux pays de se rendre et résider dans l’autre pour participer à des exercices et activités de coopération ». Un accord semblable n’a été signé par Israël qu’avec les Etats-Unis. Dans l’agenda des entretiens on trouve aussi la « coopération dans le domaine de l’industrie militaire » et la « sécurité maritime », notamment des gisements offshore de gaz qu’Israël, Grèce et Chypre considèrent comme leur « zone économique exclusive », en repoussant les revendications de la Turquie.

Sur la table de la rencontre « les questions de la sécurité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ». Faisant écho à Ya’alon qui a dénoncé l’Iran comme « générateur de terrorisme, dont l’ambition hégémonique mine la stabilité d’autres Etats », Kammenos a déclaré : « La Grèce aussi est dans le rayon des missiles iraniens ; si un seul réussit à atteindre la Méditerranée, ce pourrait être la fin des Etats de cette région ». Il a ensuite rencontré les dirigeants des forces armées israéliennes pour établir une coordination plus étroite avec celles grecques. En même temps le chef de la marine militaire hellène, le vice-amiral Evangelos Apostolakis, a signé avec la contrepartie israélienne un accord de coopération sur des « services hydrographiques » non mieux précisés. Le pacte militaire avec Israël, stipulé au nom du gouvernement Tsipras, n’est pas seulement un succès personnel de Kammenos. Il entre dans la stratégie USA/Otan qui, dans l’offensive vers l’Est et vers le Sud, vise à intégrer toujours plus étroitement la Grèce non seulement dans l’Alliance mais dans la coalition plus ample comprenant des pays comme Israël, Arabie Saoudite, Ukraine et autres.

Le secrétaire général Stoltenberg a déclaré que le « paquet de sauvetage » Ue pour la Grèce est « important pour toute l’Otan », la Grèce étant un « solide allié qui dépense plus de 2% de son PIB pour la défense » (niveau atteint en Europe seulement par la Grande-Bretagne et l’Estonie). Particulièrement importante pour l’Otan la base aéronavale de la baie de Suda en Crète, utilisée de façon permanente par les Etats-Unis et d’autres alliés, dans ces dernières années pour la guerre contre la Libye et les opérations militaires en Syrie. Maintenant utilisable, grâce au pacte avec la Grèce, également par Israël surtout en fonction anti-Iran.

Dans ce cadre stratégique se recomposent les conflits d’intérêt entre Grèce et Israël, d’un côté, et Turquie de l’autre. La Turquie, où l’Otan a plus de 20 bases et le Commandement des forces terrestres, au nom de la « lutte contre l’Isis » bombarde les Kurdes du PKK (vrais combattants anti-Isis) et, avec les USA et les « rebelles », se prépare à occuper la bande septentrionale du territoire syrien. En vertu de l’article 4 du Pacte Atlantique, car elle considère que sont menacées sa sécurité et son intégrité territoriale.

Manlio Dinucci

Edition de mardi 28 juillet 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-patto-militare-grecia-israele/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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Le soldat et l’intellectuel

Publié le par Mahi Ahmed

Le soldat et l’intellectuel

Qui a assassiné les neuf jeunes soldats de l’Armée nationale populaire algérienne, à Aïn Defla, le jour de la fête de l’Aïd El-Fitr ? Tous intellectuels que nous sommes, sans exception aucune, nous sommes coupables dans ce meurtre ignoble et lâche. Intellectuels que nous sommes, nous sommes la main cachée qui, durant cinquante ans d’indépendance, un peu plus, n’a pas arrêté de façonner le tueur ! Intellectuels que nous sommes, nous sommes, directement ou indirectement, les artisans de cet esprit diabolique du bourreau. Donc nous sommes partenaires dans ce crime abject. Universitaires que nous sommes, tous grades confus, toutes spécialités confuses, de la poésie jusqu’au nucléaire, de la médecine jusqu’au droit… nous avons participé, d’une façon ou d’une autre, à l’assassinat de nos neuf jeunes soldats, à Aïn Defla. Ils étaient courageux, ces jeunes beaux soldats ressemblants à des acteurs italiens d’un film noir et blanc. Leurs bourreaux ce sont nous qui les avions enfantés, dans les amphithéâtres universitaires ! Dès que je lis, cela m’arrive souvent, des commentaires sur les réseaux sociaux ou des écrits sur les colonnes de notre presse nationale, signés par des professeurs d’université, et ils sont nombreux, tous sexes confondus, toutes générations confondues, je détecte le grain de Da3eche dans leurs réflexions. Et cela me donne la rage au ventre ! Et je me demande : quelles conférences offrent-ils ces douktours ou ces douktourates à leurs étudiants ? Les tueurs de nos jeunes soldats sont nés sur les bancs universitaires. Ces douktours sont les géniteurs ! L’université qui n’enseigne pas la raison, qui ne combat pas l’obscurantisme, qui ne lutte pas contre le fanatisme, qui n’arrive pas à transformer cet espace en lieu de différences savantes et de débats de lumières, cette université n’est, en fin de compte, qu’une usine de fabrication en séries des têtes pour les rangs de Da3eche.

Dès que j’écoute les prêches incendiaires des vendredis prononcés par des imams séditieux, devant des milliers de fidèles, insultant les femmes, injuriant l’Occident différent et appelant au meurtre de tous ceux qui ne leur ressemblent pas, je me dis “les tueurs de nos soldats” sont dans les rangs des prieurs.

Dès que je regarde les émissions télévisuelles religieuses, sur nos chaînes privées ou publiques, sur des chaînes orientales très regardées par nos citoyens, dans lesquelles l’esprit de la haine et du charlatanisme règne, je me dis : les tueurs de nos jeunes soldats sont parmi ces téléspectateurs ensorcelés par ces émissions venimeuses. Dès que je parcours les livres scolaires controversés et périlleux, je me dis : celui qui automne comme hiver, printemps comme été, le cartable à la main, planté des années durant, face aux générations d’élèves qui se succèdent sous son regard, est responsable de la confection d’éventuels kamikazes. Quand je lis quelques textes appartenant à la littérature dite islamique avec tout ce qu’elle dégage de rancune, d’animosité, d’hostilité, je me dis : celui qui écrit un roman malveillant, celui qui écrit un poème haineux… tout ce monde dit “monde d’écrivains” est complice dans la production de la mauvaise herbe : les tueurs de nos jeunes soldats, au nom d’Allah et de son Prophète !

Dans un pays où il n’y a pas de grands poètes, de grands écrivains, de bons philosophes, des religieux éclairés, dans ce pays on tue le soldat, on tue l’œil veilleur de la patrie.

A. Z.

aminzaoui@yahoo.fr

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Le diktat de Bruxelles et le dilemme de Syriza

Publié le par Mahi Ahmed

Le diktat de Bruxelles et le dilemme de Syriza

Par Etienne BALIBAR, Sandro MEZZADRA, Frieder Otto WOLF[1]

19 JUILLET 2015 | PAR EBALIBAR

Les « accords » léonins qui viennent d’être passés sous la menace, entre le gouvernement grec (à charge pour lui de les faire entériner par les députés de la Vouli) et les autres Etats de l’Union Européenne (qui n’ont pas tous besoin d’une telle sanction) marquent-ils la fin d’une époque et le commencement d’une autre ? Oui, à plusieurs égards, mais certainement pas dans le sens qui nous est indiqué par le communiqué du « sommet ». Ces accords, en effet, sont fondamentalement inapplicables, économiquement, socialement, politiquement, et pourtant ils vont faire l’objet d’un « passage en force » qui promet d’être aussi violent, et plus conflictuel encore, que ce qui a précédé depuis 5 ans – où pourtant l’on a déjà atteint des extrémités.

Il faut donc essayer d’en comprendre les implications, et d’en discuter les conséquences, en évitant toute rhétorique mais non pas tout engagement et toute passion. Pour cela il faut revenir, même schématiquement, sur le déroulement des « négociations » ouvertes par le retour à Bruxelles d’Alexis Tsipras, en position de demandeur au lendemain de son « triomphe » dans le referendum du 5 juillet (ce qui, aujourd’hui encore, et on le comprend, ne cesse d’alimenter l’incompréhension et les critiques au sein de ses partisans, en Grèce et à l’étranger), et sur la disposition des « forces » que ces tractations ont révélée. Il faut définir le point atteint par la crise de l’Union européenne (dont la situation désespérée de la Grèce est à la fois le symptôme et la conséquence), dans les trois domaines stratégiques que sont : l’état de la dette et l’effet des politiques d’austérité, la division de l’Europe entre zones d’inégale prospérité et de souveraineté plus ou moins limitée, enfin l’effondrement des mécanismes démocratiques et la montée corrélative des nationalismes populistes. Mais auparavant, un bilan provisoire du contenu des « accords de Bruxelles » est indispensable, à la fois au point de vue de la situation du peuple grec, donc « vus d’Athènes », et « vus d’Europe » (ce qui, bien entendu, ne veut pas dire au point de vue de Bruxelles, car s’il est une chose bien claire désormais, c’est que dans les bureaux de Bruxelles on n’a aucune perception de l’état de l’Europe).

Les « accords » vus de Grèce

Vus de Grèce, les accords apparaissent bel et bien comme un diktat. Varoufakis est allé jusqu’à parler de « Versailles », une allusion provocante aux traités de 1918 qui ont eu les conséquences que l’on sait sur l’histoire intérieure de l’Allemagne et sur le sort du monde, et l’imputation a paru suffisamment grave et crédible pour que Merkel, aussitôt, proclame qu’elle est indifférente aux « comparaisons historiques »… La dramatisation se justifie, pour deux raisons étroitement liées entre elles.

La première c’est que, même si les propositions avec lesquelles Tsipras est arrivé à Bruxelles le 7 juillet n’avaient pas représenté de sa part un recul considérable (puisqu’elles reprenaient, pour l’essentiel, les mesures d’austérité budgétaire et économique qu’il avait précédemment refusées, en particulier pour ce qui concerne les retraites et les impôts), ces propositions étaient encore intégrées à un projet (pour ne pas dire un « plan ») de redressement de l’économie et des finances grecques dont le gouvernement grec avait l’initiative, et au sein duquel, dans des conditions certes beaucoup plus difficiles que souhaitable, il pouvait espérer développer une politique propre dans l’intérêt de son peuple. C’est pourquoi d’ailleurs elles faisaient corps avec la demande réitérée d’un aménagement de la dette (auquel entre temps des économistes de renom, jusqu’au sein du FMI et indépendamment de leurs orientations, avaient apporté un soutien de plus en plus clair et unanime). Mais c’est précisément cette ultime tentative de rationalité et de cohérence que, sous l’impulsion du Ministre des finances allemand et par la bouche du Président de l’Eurogroupe qui lui servait de porte-parole, les « interlocuteurs » de la Grèce s’employaient à ruiner d’emblée, en arguant de leur « perte de confiance » dans le gouvernement grec (donc d’un argument purement moral) et en réclamant des mesures punitives sans aucune rationalité économique. Le résultat est un anti-plan de redressement, qui s’apparente à une « saignée » des ressources subsistantes de la population grecque (et notamment de ses couches les plus pauvres, celles qui ont déjà un pied dans la catastrophe humanitaire) et à un dépeçage de l’économie nationale en vue de privatisations « idéologiques » tout à fait aléatoires. Particulièrement significatives sont, à cet égard, des mesures comme le recul de l’âge de la retraite, absurde sinon criminel dans une économie où le chômage des jeunes atteint 60%, et la « saisie » préventive des actifs grecs, à la manière d’un usurier qui prend des gages (même si in extremis Tsipras a réussi à éviter la localisation de cette nouvelle Treuhandanstalt au Luxembourg, dans un établissement dont … le ministre Schäuble est administrateur !).

L’Europe se comporte ici vis-à-vis de la Grèce à la fois comme un usurier et comme un prédateur dont l’objectif n’est pas d’entretenir la viabilité ou la croissance de ses ressources, mais d’opérer leur drainage jusqu’à épuisement. Que cette antipolitique soit, aux yeux de certains (peut-être de bonne foi), justifiée par les dogmes d’une orthodoxie monétariste inscrite en « lettres d’or » dans les Traités européens depuis Maastricht et renforcée par le « pacte budgétaire » de 2012, ne constitue en rien, évidemment, une justification. Nous ne sommes plus, en effet, au début de la crise, et tous les dirigeants européens (y compris allemands) ont eu le loisir d’observer in vivo les effets récessifs de la politique qu’ils ont imposée. Ils savent parfaitement que la dette publique grecque, ayant pratiquement doublé en dix ans, atteint 180 % du PIB non pas en raison de l’accroissement de sa masse (largement dépassée, même proportionnellement à la population, dans d’autres pays européens), mais en raison de l’effondrement de la production et de la consommation. Il ne s’agit donc pas de rationalité, ni même d’intérêts bien compris des créanciers, mais de vengeance politique et d’humiliation d’un « ennemi intérieur ». Ce qui est confirmé quand on voit que chacune des mesures imposées correspond point par point à l’inversion d’une mesure sociale ou économique sur laquelle le gouvernement Tsipras s’était engagé dans son programme électoral et lors de son arrivée au pouvoir.

Par où l’on passe à la seconde raison qui autorise à parler de diktat, plus grave encore peut-être, en tout cas destinée à verrouiller la précédente : nous voulons parler de l’ensemble des mesures de « mise en tutelle », équivalentes à la constitution d’un protectorat au sein même de l’Union européenne, sur le modèle d’anciennes pratiques coloniales, mais appliqué cette fois à l’un de ses membres (et dont on lui demande ainsi d’être ainsi symboliquement « co-responsable »). La plus voyante sans doute est celle qui touche à la souveraineté du parlement, c’est-à-dire l’obligation de soumettre au préalable au contrôle et à l’autorisation des « institutions » les projets de loi dans les domaines économiquement et socialement sensibles (non spécifiés), sans préjudice naturellement de la « vérification » par les mêmes institutions, dont le résultat commandera l’octroi des crédits européens. D’ores et déjà, pour illustrer le fonctionnement de ce mécanisme, le « Memorandum of Understanding » impose à échéance rapprochée (conditionnant la mise en œuvre de l’accord) une série d’actes législatifs prédéterminés, annulant les législations existantes et les remplaçant par d’autres. Leur ensemble constitue un programme de transformation néo-libérale extrême (sans équivalent à ce jour en Europe) du droit du travail et de l’administration (ce qui ne manque pas d’ironie quand on voit que l’un des principes proclamés est la « dépolitisation de l’administration » !). Notons aussi l’exigence (venant après la réalisation par les autorités grecques, à l’initiative du Parlement, d’un « audit » de leur endettement et de son degré de légitimité) d’une « indépendance » de l’appareil statistique… garantie par le retour à Athènes des experts de la troika (dont l’indépendance personnelle, évidemment, ne fait pas de doute). Ajoutons enfin que, d’ores et déjà, l’exigence d’un remaniement du gouvernement, de façon à y faire entrer les partis anti-Syriza et à en expulser les « radicaux », est formulée comme une évidence dans les couloirs de la Commission de Bruxelles. Tout ceci veut dire que, matériellement, l’austérité forcée et la mise en tutelle se renforcent l’une l’autre, et que la Grèce n’est plus (ou plus du tout, car ce processus avait commencé il y a plusieurs années, et seule l’arrivée au pouvoir de Syriza lui avait porté un coup d’arrêt) une nation souveraine : non pas malheureusement au sens de l’entrée dans un régime de souveraineté partagée, juridiquement égalitaire et politiquement organisé, tel que l’impliquerait un progrès vers le fédéralisme européen, mais au sens d’un assujettissement au pouvoir du Maître. De quel « Maître » cependant s’agit-il ? C’est ici qu’il faut se tourner vers l’autre face de la situation : celle qui concerne l’Union Européenne.

La nouvelle « constitution » de l’Europe

Il faut le faire dans la même modalité que précédemment : celle des faits et de leur signification historique. Plus profondément, celle d’une définition de la constitution matérielle qui régit désormais l’Europe : division des pouvoirs, ensemble de glissements institutionnels inscrits et non-inscrits dans les Traités et dans leur mise en œuvre, rapports de force économiques, politiques (et géo-politiques) insérés les uns dans les autres, hiérarchie des intérêts codifiée dans des « règles » ou des « principes » auxquels doivent se plier les Etats membres et leurs populations, procédures de décision (ou comme on dit désormais, de « gouvernance »), inégalité des possibilités d’accéder au pouvoir réel et de l’influencer pour les différents groupes sociaux et nationaux, etc. Bref, il faut se demander quel est maintenant le « régime » de l’Europe ?

Ne revenons pas sur ce qui, désormais, devrait être évident, c’est-à-dire l’institutionnalisation du néo-libéralisme depuis le tournant de 1990, dans la forme du dogme de la « concurrence libre et non-faussée », équivalent pour l’UE de ce que fut le socialisme d’Etat pour l’Union soviétique, et dont on voit aujourd’hui les effets de transformation « révolutionnaire » qu’elle engendre dans toute la société. Si ce n’est pour marquer ceci, que la boucle est désormais bouclée : la « liberté » du néo-libéralisme est une liberté essentiellement coercitive, elle implique en permanence, partout où des « écarts », des « manquements » sont repérables (donc avant tout chez les « faibles », les « débiteurs »), de forcer les citoyens d’être libres (comme aurait dit Rousseau, qui ne pouvait soupçonner cette application sinistre de sa formule). Bien évidemment, le degré de coercition varie énormément suivant la place qu’on occupe dans l’échelle du pouvoir réel. Mais plus précisément : la « révolution par en haut » qui s’est initiée dès le début de la crise des budgets publics et l’arbitrage en faveur des banques, lorsque les gouvernements grec et italien ont été remplacés au moyen d’une manipulation constitutionnelle (2011) et le précédent referendum grec interdit, est désormais un fait accompli. Habermas a parlé de postdemokratischer Exekutiv-föderalismus, formule très éclairante. Mais cet « exécutif postdémocratique » agissant au niveau (quasi)fédéral - car le fédéralisme qui se construit en Europe, sur des bases extraordinairement fragiles, vient entièrement d’en haut - a la propriété remarquable d’être en partie seulement visible et institutionnellement légitimé. Pour une part essentielle il est occulte et informel. On vient d’en avoir l’illustration flagrante : la « Commission européenne » n’a plus ni pouvoir d’initiative politique ni capacité de médiation entre les intérêts des Etats membres. Son président Jean-Claude Juncker a jeté l’éponge, après avoir dû déjà se résigner à une retraite humiliante, il ya quelques semaines, dans la question capitale pour l’avenir de l’Europe de l’accueil des réfugiés et de la solidarité entre Etats devant la catastrophe humanitaire méditerranéenne. La Commission n’étant plus qu’une structure de réglementation (proliférante) et une courroie de transmission, le pouvoir de négocier est passé à l’Eurogroupe, dont l’existence ne résulte d’aucun traité et qui donc n’obéit à aucune loi, dont le Président « élu » par ses pairs sert en fait de porte-parole au plus puissant et au plus influent des Etats membres – en l’occurrence l’Allemagne.

Une structure de pouvoir en cache donc une autre, mais il ne faudrait pas se hâter d’en conclure que la constitution matérielle de l’Europe est simplement le masque d’un « impérialisme allemand », même si celui-ci est bien réel. Car d’une part l’hégémonie allemande s’exerçant aujourd’hui en Europe ne peut être qu’indirecte, favorisée ou défavorisée par la conjoncture (dans le cas de la « punition grecque », elle a bénéficié d’un maximum de conditions favorables). Et d’autre part elle est partielle, exposée à la contestation de plusieurs adversaires, qui participent aussi à des degrés divers au « bloc de pouvoir » et le traversent de divisions dont certaines peuvent être profondes. Parmi ces adversaires il y a, sans doute, d’autres pays européens ou groupes de pays européens (dont la coalition pourrait éventuellement équilibrer l’hégémonie allemande, à ceci près, on l’a bien vu ces temps-ci, qu’ils en sont empêchés intérieurement et extérieurement, par leur dépendance financière et – de plus en plus – idéologique), mais il y a aussi, nous en sommes convaincus, la Banque Centrale Européenne. Il serait tout à fait erroné de croire qu’il y ait harmonie préétablie entre Berlin et Francfort, car l’intérêt de l’économie allemande, qui veut conquérir et sécuriser une position privilégiée sur le marché mondial, n’est pas le même que celui du système bancaire, dont la BCE dirigée par un ancien de Goldmann et Sachs, est la clé de voûte (de même que le moralisme agressif de M. Schäuble n’est pas identique au pragmatisme spéculatif de l’institution monétaire, comme on le voit aux frictions périodiques entre M. Draghi et M. Weidmann). C’est pourquoi d’ailleurs il vaut mieux se méfier des généralités sur le « néo-libéralisme » répandues à l’extrême gauche, car un cadre idéologique commun ne dicte pas une seule politique et ne résout pas les conflits d’intérêts. Sans doute, dans l’épisode qui vient de se dérouler, la BCE a joué un rôle déterminant, qu’on a pu qualifier de « terroriste » : c’est elle qui, en coupant les liquidités aux banques grecques, a forcé le gouvernement à les fermer et à instaurer le contrôle des capitaux, plaçant l’économie du pays au bord de l’asphyxie et par conséquent contraignant Tsipras à choisir entre la reddition ou le chaos, et c’est ce chantage que Schäuble et Dijsselbloom ont mis à profit. Mais cela ne veut pas dire que la concertation fonctionne à tout coup. Draghi ne voulait certainement pas de la sortie de la Grèce de l’euro (alors que Schäuble n’en avait cure et peut-être même la souhaitait pour « resserrer » la zone autour de l’Allemagne) : il a pris le risque et il a (provisoirement) gagné. A long terme c’est une autre histoire. Cette division au sein de « l’exécutif » composite européen fait elle aussi partie de sa « constitution matérielle ».

A ce point on peut commencer à nuancer le diagnostic que nous avons porté plus haut : un diktat fondamentalement inapplicable (« réformes irréalistes et irréalisables », écrit dans son éditorial du 14.07.2015 le journal Le Monde, qui n’a pourtant cessé de pousser de toutes ses forces à leur adoption), mais qui sera mis en œuvre de force, jusqu’à l’absurde. Cela dépendra bien évidemment des résistances qu’il suscitera à l’intérieur et, espérons-le, de plus en plus aussi à l’extérieur de la Grèce (car c’est toute l’Europe – ce sont tous les citoyens européens qui sont concernés), et ces résistances elles-mêmes augmenteront et se feront plus crédibles à mesure que les contradictions et les effets destructeurs de la mise en œuvre se révéleront au grand jour. Mais ces effets sont surdéterminés par les réactions divergentes et les stratégies de moins en moins conciliables qu’ils engendrent parmi les Etats européens, de façon relativement indépendante de la « couleur » politique des gouvernements. A ce point un détour n’est pas inutile par l’examen de ce qu’ont révélé les tractations ayant conduit à l’accord de Bruxelles dans la nuit du 12 au 13 juillet, avant d’en venir au cœur des contradictions actuelles.

La nuit de Bruxelles révèle une fracture du « couple » franco-allemand

Les observateurs politiques s’accordent à répartir les Etats européens en quatre groupes approximatifs au regard de la « crise grecque » et de la solution à lui apporter (laissant de côté la Grande Bretagne, qui dans cette affaire ne compte pas, d’autant qu’elle est occupée à discuter intérieurement de son éventuel « Brexit ») : l’Allemagne et les pays plus ou moins « satellisés » qui s’alignent sur sa politique ou la « précèdent » (et lui servent ainsi de prête-noms pour avancer ses exigences les plus « impitoyables » - dixit encore Le Monde), les « pays pauvres » du Nord et de l’Est européens qui ont « consenti des sacrifices » importants pour accéder à la zone euro, et ne veulent pas que les Grecs en « profitent », les « pays endettés » du Sud et de l’Ouest qui ont accepté les politiques d’austérité refusées par les Grecs et s’en sont tirés plus ou moins bien, enfin la France (et dans une certaine mesure l’Italie), qui ne respectent pas vraiment les normes du pacte de rigueur budgétaire, mais veulent toujours être considérés comme membres incontournables du « directoire » européen. En réalité cette typologie se ramène à deux groupes, car dans l’affaire grecque (où la « ligne Schäuble » l’a nettement emporté sur la « ligne Merkel » dans la politique allemande), les surenchères anti-grecques des différents pays européens autres que la France et l’Italie (« nous ne pouvons plus avoir confiance », « nous n’acceptons plus de payer ») ont été directement instrumentalisées (sinon orchestrées) par l’Allemagne, et la France implicitement soutenue par l’Italie a seule représenté une position (modérément) divergente (en particulier sur la question du Grexit). L’essentiel est donc de savoir ce qui a séparé les Français des Allemands. Et c’est au fond assez décisif, mais évidemment pas pour les raisons dont se prévaut la Présidence française.

Pour ce qui concerne le gouvernement allemand, nous pensons que les raisons idéologiques et politiques de son « intransigeance » ont toujours été plus fondamentales que les raisons économiques (même s’il est vrai que les banques allemandes, aujourd’hui encore, ont une grosse exposition en valeurs grecques et que le budget allemand fournit presque un tiers des ressources du Mécanisme européen de solidarité). Elles relèvent de la politique intérieure autant que de l’objectif de création d’une hégémonie continentale – cette « Europe allemande » que Ulrich Beck, dans son livre désormais fameux, avait décrit non pas tant comme un objectif de « conquête » que comme un programme de « maître d’école ». Les deux schémas élaborés par le Bundesfinanzministerium et opportunément « fuités » (leaked) avant la reprise des travaux de l’Eurogroupe : sortie « provisoire » de la Grèce de l’euro (un provisoire dont tout le monde a aussitôt compris qu’il deviendrait automatiquement définitif), ou bien réduction de la Grèce à l’état de protectorat et expropriation de ses ressources nationales, étaient au fond équivalents du point de vue politique, surtout si on pense que dans les deux cas l’objectif ultime était en fait la chute du gouvernement Tsipras. Le second schéma l’a emporté, en raison des difficultés « de principe » soulevés par le premier : reste à voir s’il conduira jusqu’à son but (dont il semble bien proche).

En contrepartie, que s’est-il passé du côté français ? On peut d’abord faire l’hypothèse que, contrairement aux allemands, Hollande s’est convaincu à un certain moment que la seule façon de « faire passer » le surcroît d’austérité dans la population grecque était de le faire endosser par Syriza en « conseillant » Tsipras (ce qu’évidemment l’extrémisme des conditions et des mesures imposées par le sommet européen va rendre de plus en plus difficile, pour ne pas dire impossible). Le referendum lui-même (qui a exaspéré les Allemands et les a renforcés dans l’intention de « casser » le gouvernement grec) a dû jouer dans ce sens. Après tout Hollande a lui-même une certaine expérience du renversement des promesses électorales, et doit penser que d’autres que lui peuvent faire de même… Deux autres facteurs ont pu encore peser pour lui faire jouer son va-tout contre le Grexit : les répercussions de l’expulsion de la Grèce au sein de l’opinion de gauche française, assez nettement favorable à Syriza, et le poids des prises de position américaines, très explicitement hostiles au Grexit en raison des dangers qu’il fait courir au système financier et monétaire international – depuis 2008 les USA ont l’obsession du « risque systémique ». Mais l’essentiel est sans doute la préoccupation qu’a pointée Varoufakis dans son article du Guardian du 10-07-2015 : l’Allemagne se sert de la situation grecque pour « discipliner la France », c’est-à-dire lui imposer définitivement la discipline budgétaire qu’elle est, en fait, incapable d’appliquer, et préparer l’opinion aux « sanctions » qui devraient s’ensuivre. A nouveau donc l’enjeu est politique, il porte sur la distribution du pouvoir en Europe autant que sur le contrôle du discours dominant. On peut dire que, dans la nuit fatidique, Hollande (peut-être aidé de Merkel contre son propre ministre) a « gagné » sur le maintien de la Grèce dans l’euro, rétablissant son prestige de « médiateur européen », mais il a incontestablement « perdu » sur le contenu des conditions qui y sont posées, et comme ce sont elles qui vont déterminer la suite, on peut aussi penser que sa « victoire » sur le premier point ne le mènera pas loin…

Les problèmes non résolus et même aggravés par l’issue des affrontements de la semaine dernière sont indissolublement des problèmes « grecs » et des problèmes « européens », ce qui veut dire qu’en réalité même quand on doit les examiner à tour de rôle sous les deux angles, ils manifestent une fois de plus à quel point le sort de l’Europe entière se joue dans la question grecque, et à quel point l’action des Grecs (leur résistance, leurs propositions, éventuellement leurs erreurs et leurs échecs) entraînent aujourd’hui des conséquences pour toute l’Europe. Trois questions générales figurent plus que jamais au premier plan : la dette et la politique économique, les inégalités structurelles et les nouveaux rapports de domination, la démocratie et le danger d’extrême droite.

Une dette européenne incontrôlable, une monnaie toujours instable

Commençons par la dette. Il semble bon de rappeler une évidence : la dette européenne cumulée, à la fois publique et privée, continue d’augmenter et d’engendrer ses propres produits dérivés plus ou moins toxiques, donc de mettre en danger la stabilité de l’euro. Comme elle ne dispose pas – à la différence des Etats-Unis – d’un mécanisme de compensation dans la forme d’une monnaie de réserve universellement acceptée et thésaurisée, ni d’une banque centrale habilitée à « prêter en dernier ressort », elle comporte à la fois des risques spéculatifs et des risques de stagnation économique telle qu’on l’observe en ce moment. Parce que les Etats sont entrés massivement, depuis les années 1880, dans la dépendance institutionnelle par rapport aux marchés financiers, parce que les renflouements et fournitures de liquidités aux banques privées pratiquées par la BCE (sauf quand il s’agit de faire pression sur le gouvernement grec) ont pour résultat de transférer continument le risque des opérations spéculatives sur les citoyens en tant que contribuables, enfin parce que le discours politique néo-libéral ne cesse de fustiger les Etats « dépensiers » (au gré de critères largement discutables et manipulables), l’attention générale est focalisée sur les dettes publiques. Mais le gros de l’endettement, ce sont les dettes privées, et ce sont elles qui font osciller les économies entre le Charybde du surendettement et le Scylla des politiques d’austérité. Ce problème vaut pour toute l’Europe (même si la monnaie commune n’est pas adoptée à l’heure actuelle par la totalité des pays membres, et sans doute ne le sera pas). La dette grecque représente sans doute un risque systémique particulier (qu’on ne diminuera pas en étranglant son économie, c’est-à-dire ses possibilités de remboursement !), mais c’est l’ensemble du système qui est engagé sur une voie malsaine, appelant une solution d’ensemble – en clair une restructuration dans le cadre d’une transformation de la zone euro en espace économique cohérent, non seulement intégré ou « discipliné » mais orienté par une perspective de développement et de transformation industrielle collective. D’où la pertinence de la proposition du gouvernement grec d’examiner les conditions de son désendettement et de sa relance dans le cadre d’une « conférence européenne sur les dettes », prenant en compte toutes les données du problème et toutes les parties prenantes, proposition écartée d’un revers de main par les « institutions » sans même avoir été écoutées par leurs représentants… Elle allait d’ailleurs dans le même sens que les analyses du FMI depuis qu’il a découvert « l’erreur de calcul » inhérente à son plan d’austérité pour la Grèce (sans pour autant en tirer toutes les conséquences pratiques). De sorte qu’on peut se demander quels sont les intérêts qui forment toujours un obstacle insurmontable à ce que l’Europe affronte rationnellement son problème financier au niveau pertinent, et ne cesse de la pousser à trouver des boucs émissaires : le nationalisme et l’égoïsme à courte vue, sans doute, ainsi que les obsessions idéologiques évoquées ci-dessus, mais aussi des intérêts bancaires, et pour finir une fois de plus le comportement anti-communautaire d’un pays (l’Allemagne), qui ne cesse de dégager des excédents budgétaires au détriment de ses voisins, et sur le long terme a bénéficié de « transferts » considérables à partir des pays endettés en mettant à profit le spread des taux d’intérêts nationaux sur les marchés financiers. On comprend qu’elle ne soit pas pressée de contribuer à une lutte efficace contre la corruption ou l’évasion fiscale de ses voisins du Sud, tout en la réclamant à cor et à cris pour justifier leur mise en tutelle. Mais de ce fait même elle ne cesse de mettre en danger la valeur et la stabilité d’une monnaie dont elle a pourtant proclamé le caractère sacro-saint.

Europe des inégalités, des dominations

La question de la dette, et le défaut de son traitement rationnel, qui supposerait la volonté politique d’une solidarité continentale, communiquent donc directement avec le second problème, encore plus préoccupant pour l’avenir de l’Europe : le développement de ses inégalités internes. Elles n’ont pas une figure simple, parce qu’elles relèvent à la fois de causes sociales et politiques plongeant dans toute l’histoire du continent, de ses divisions et de ses réunifications (laissons de côté la rhétorique des « différences de culture », affectionnée par les mass media et par certains politologues, qui fleure bon le racisme intra-européen). Mais on peut dire quand même qu’après avoir tendu à se disposer suivant un axe Est-Ouest, renforcé par la division politique de l’Europe et l’hétérogénéité de ses systèmes économiques à l’époque de la guerre froide, elles se disposent maintenant majoritairement, à l’intérieur et sur les bords de la zone euro, suivant un axe Nord-Sud. Les conditions du pseudo-dénouement de la crise grecque, venant après les « solutions » appliquées en Espagne et au Portugal (où les comptes publics et surtout la solidité des banques ont été rétablis au prix d’une explosion du chômage), illustrent dramatiquement la profondeur du fossé qui se creuse à l’intérieur d’une Europe « unie » dont le projet initial, réaffirmé à l’occasion des successifs élargissements de la communauté, associait la réduction des inimitiés causées par la guerre entre les peuples avec l’ouverture d’une perspective de prospérité et de complémentarité.

C’est, bien entendu, la logique du libéralisme économique fanatique, tel que sacralisé par la dernière génération des Traités, que de transformer les avantages comparatifs en inégalités de développement, et les inégalités de développement en relations de domination. Certains analystes de la gauche radicale, inspirés par l’histoire des relations entre le « Nord » et le « Sud » de la planète, voient se profiler ici une relation de type colonial, déjà plus qu’avancée, à l’intérieur du continent européen, y compris sous la forme d’une « spécialisation » des régions méditerranéennes dans le tourisme et l’offre de main-d’œuvre éduquée aux régions du Nord. Dans cette perspective, la France en déclin industriel, dont les taux de chômage n’arrivent toujours pas à diminuer, occuperait une position intermédiaire, très difficile à gérer en dépit de sa taille, cependant que les nouveaux Etats membres de la Mitteleuropa, passés par l’épreuve du « socialisme réel » et convertis à l’idéologie du marché sous sa forme la plus extrême, se spécialiseraient dans la sous-traitance au profit de la région dominante. Cette présentation est simplificatrice, en particulier parce qu’elle tend à négliger les inégalités sociales et territoriales internes à chaque « région » et à chaque nation, elles aussi maximisées par la logique néo-libérale. Mais elle a l’intérêt d’attirer l’attention sur le caractère à la fois structurel et tendanciellement antagonique des polarisations en cours. Il convient, selon nous, de lui ajouter une considération plus concrète et plus immédiatement liée à la conjoncture : c’est que le Sud de l’Europe (dont, au premier chef, la Grèce et l’Italie) n’est pas seulement en train de reproduire en son sein des formes de dépendance et de domination analogues à une colonisation, en partie « constructive » et en partie « destructive », il est aussi, par l’intermédiaire de l’espace méditerranéen auquel il appartient autant qu’à l’Europe continentale, en relation organique avec un autre « Sud » de plus en plus déstabilisé et déstabilisant, qu’il sera impossible de contenir derrière des murs ou des opérations de police des frontières. Nous voulons parler du « Sud » des migrations de la misère et du refuge, en proie aux guerres civiles et aux contrecoups des interventions occidentales dont les conséquences n’avaient jamais été calculées par ceux qui les ont lancées. Là encore, il n’est pas exclu qu’une autre partie de l’Europe veuille désormais s’en « couper ».

On voit donc où nous voulons en venir : s’il est manifestement illusoire de penser qu’on poursuivra, ou même qu’on maintiendra, la « construction européenne » dans les conditions d’une polarisation et d’un conflit d’intérêts de plus en plus accentué entre ses nations et ses régions, il l’est tout autant, sinon plus, de croire que l’Europe puisse exister comme un corps politique en « neutralisant » et rendant « invisibles » les flux liés à la mondialisation dont elle est à la fois l’une des origines et la terre d’accueil. Ce qui vaut pour l’intervention du FMI - organisme en principe chargé de la restructuration des économies dont la monnaie s’effondre - dans le règlement d’un différend budgétaire entre membres de la zone euro, vaut aussi bien pour la gestion des flux migratoires et l’affrontement des nouveaux conflits armés aux « marches » de l’Europe. L’Europe de plus en plus divisée n’est pas entièrement « dans l’Europe ». Avant de disparaître de la scène, M. Juncker a eu le temps de lancer un cri de colère contre « l’égoïsme » des Etats européens qui refusent de se « partager » les réfugiés : que n’a-t-il poussé la lucidité jusqu’à dénoncer l’aberration consistant à enfoncer la tête sous l’eau à l’un des deux Etats qui font face quotidiennement à leur arrivée ? Il sera bien temps ensuite de construire des murs, au sein des Balkans ou sur les bords du Danube…

En l’absence de démocratie européenne, un populisme d’Etat

Le troisième problème dont le monstre du 13 juillet 2015 fait ressortir la gravité, c’est évidemment le problème démocratique (et donc la crise de légitimité institutionnelle). Chacun le répète à l’envi : le « déficit » se creuse... Mais il convient de l’aborder dans toutes ses composantes, et dans son actualité immédiate, en sortant de l’abstraction qui se contente d’en évoquer surtout les aspects formels, si réels et importants soient-ils.

Le plus puissant, en apparence au moins, des arguments qui ont été invoqués par les gouvernements européens pour disqualifier les demandes de négociation du gouvernement grec (sur la dette, sur l’économie, sur l’avenir du pays dans la construction européenne), avant et a fortiori après le referendum du 5 juillet, c’est celui qui a consisté à répéter que la « volonté » d’un seul peuple ou pays membre de l’UE (ou de l’eurozone) ne pouvait prévaloir contre celle des 18 autres (dont on tenait pour acquis qu’elle était exprimée par leurs gouvernements respectifs, puisqu’issus d’élections régulières). Il s’agit là manifestement d’un « élément de communication » construit à Bruxelles, et qui a été répété à satiété par les correspondants des journaux auprès de la Commission (en particulier en France Le Monde, mais aussi Libération). Il contient quelque chose d’incontestable : la partie ne peut pas décider pour le tout (pas plus, à vrai dire, que le « tout » ne peut imposer à une « partie » le sacrifice de son existence même, sauf dans un régime totalitaire). Cependant, ceci ne vaut que si, indépendamment du détail des procédures représentatives, une discussion contradictoire a effectivement lieu dans laquelle le « peuple » au sens démocratique du terme, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens qui seront représentés et concernés par la décision finale, a été effectivement convié à en discuter. La technostructure européenne et les classes politiques des différents pays (qui protègent jalousement leur monopole de « médiation » entre le niveau national et le niveau européen) ne veulent même pas en entendre parler. On en était à peine aux balbutiements lors des referendums conduits par certains pays en 2005 à propos du projet de « Constitution européenne », malgré certains vrais moments de discussion et de participation collectives. Mais les votes négatifs obtenus en France et aux Pays-Bas (quelle que soit la complexité de leur interprétation) ont été aussitôt instrumentalisés pour disqualifier l’idée même de consultation populaire et faire annuler ses résultats : un procédé dont les effets de désagrégation sur l’esprit civique en Europe ont été massifs et qui explique en partie la violence des réactions produites par le referendum grec du 5 juillet.

Un spectre hante l’Europe, celui de la voix du peuple, voire même de son pouvoir. Mais comme la montée des exigences démocratiques va de pair avec le malaise grandissant, et parfois la colère, qu’engendre le déplacement des décisions de l’Etat-nation vers les institutions supranationales et les organismes occultes qui ne font l’objet d’aucun contrôle populaire, on a mis en place un dispositif de « compensation » dont les effets sont désastreux dans l’immédiat et terriblement inquiétants pour l’avenir. Profitant du fait qu’une grande partie des dettes souveraines douteuses ont été rachetées par des organismes « publics » européens, on a martelé sans relâche auprès des « contribuables » des différents pays l’idée qu’ils ne cessent de « payer pour les Grecs » (lesquels ne feraient rien d’autre que dilapider l’argent qu’on leur « donne », alors qu’en fait l’essentiel de ces sommes va aux intérêts de prêts antérieurs), et qu’ils « perdraient » individuellement des sommes considérables si les Grecs faisaient défaut sans offrir de garanties (alors que ces pertes sont des sommes virtuelles dont l’impact réel sur les finances de chaque pays dépend entièrement de la conjoncture économique).

La mise en place de cette propagande d’Etat, tenant lieu d’opinion publique, engendre un populisme, voire un extrémisme « du centre » (suivant l’expression du sociologue Ulrich Bielefeld), particulièrement puissant en Allemagne, mais aussi en France ou aux Pays-Bas, et officialisé dans des pays comme la Finlande où l’on peut observer à l’œil nu sa convergence avec la xénophobie. Il en résulte que la crise démocratique se développe bien en tant que déficit de représentation, lié au fait qu’aucune possibilité institutionnelle n’existe pour les citoyens européens, soit individuellement, soit en tant qu’ils appartiennent à des territoires, à des communautés locales, nationales ou transnationales, de contrôler effectivement les décisions prises en leur nom - le Parlement Européen n’étant qu’une pauvre coquille vide, dont on a bien vu qu’elle ne jouait aucun rôle dans l’examen du défaut grec et de ses conséquences générales, sauf par les déclarations provocatrices et méprisantes du président Schulz. Mais la crise prend aussi, de plus en plus, la forme d’une revanche des nationalismes agressifs (anti-grecs, anti-allemands) et xénophobes, à la fois contre leurs « minorités » internes et contre les « concurrents » externes, allant de pair avec le développement de forces organisées, de passions collectives et de discours anti-européens et antipolitiques. Ce sont les gouvernements eux-mêmes, quelle que soit leur « couleur » politique, qui sont les initiateurs de ce populisme massif (rarement désigné comme tel), ou les partis de la « grande coalition » se partageant aujourd’hui le pouvoir politique en Europe, en étroite collaboration avec la technocratie et la finance. Mais ce sont des mouvements néo-fascistes qui, à des degrés divers, se préparent à en tirer les bénéfices et s’en servent déjà pour peser de tout leur poids dans la vie de chaque pays. On est déjà allé très loin dans ce sens, que ce soit sous couvert de protection de « l’identité nationale » ou de « défense » contre les migrations et les minorités.

Il en résulte aussi que l’invention démocratique dont (pour parler comme Claude Lefort) l’Europe a besoin aujourd’hui, doit se faire à la fois sous la forme d’une création institutionnelle, instituant la représentation et la délibération aux échelons de pouvoir réel dont elle est complètement absente, et sous la forme d’une citoyenneté active, c’est-à-dire d’une mobilisation de masses de citoyens (qu’on pourrait appeler un « contre-populisme ») sur tous les sujets qui appellent une responsabilité transnationale (de la liberté de l’information à l’environnement, en passant par les droits des travailleurs, les mobilisations des migrants, précaires et chômeurs, et la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale). Il n’est pas exagéré de dire que Syriza, avant et après son accès au gouvernement, de même que d’autres mouvements en Europe (Indignados, Podemos), avait suscité de grand espoirs dans la fraction la plus avancée de la gauche européenne, précisément parce qu’elle allait dans ce sens : cela non plus, sans doute, n’est pas étranger à l’acharnement dont elle a fait l’objet avec le résultat que l’on voit. C’est pourquoi, en conclusion provisoire de ces réflexions sur le diktat de Bruxelles et ses lendemains, nous en viendrons – avec la prudence qui convient quand on ne s’exprime pas de l’intérieur d’un pays ou d’un mouvement – à quelques réflexions et hypothèses sur les acquis de la gauche grecque, ainsi que sur la situation critique dans laquelle elle se trouve en ce moment.

Le dilemme stratégique de Syriza

Le Parlement grec vient d’adopter le Memorandum de Bruxelles dans les termes prescrits (condition pour le déblocage des premiers fonds d’urgence et la réouverture des banques). L’adoption s’est faite à une nette majorité, parce que les anciens partis de gouvernement ont voté en sa faveur, mais avec une forte minorité d’opposants, dans laquelle figurent une trentaine de députés de Syriza (après que le Comité central du parti ait lui-même rejeté l’accord à une courte majorité). Le Premier ministre Tsipras, dans une formule qui a fait le tour du monde, a déclaré qu’il ne « croyait pas » dans les vertus économiques du plan de Bruxelles, mais qu’il fallait l’accepter pour éviter un « désastre », à la fois pour la Grèce et pour l’Europe. Il a pris ses responsabilités et réclamé la solidarité. Des grèves et des manifestations ont eu lieu. Quelle est la leçon de ces derniers développements ? Quelles propositions en tirer sur l’avenir immédiat et à plus long terme ?

La première constatation, c’est que la discussion sur la valeur et les termes du « paquet » de Bruxelles commence avant sa mise en œuvre même. Ceci est vrai en Grèce, bien entendu, mais aussi à l’étranger – y compris dans l’opinion publique et les organes de presse qui se posent la question de savoir si, en allant ainsi « trop loin », l’Allemagne et l’Union européenne en général n’ont pas sapé les conditions de leur autorité. Si cette tendance se confirmait, cela voudrait dire que la « question de confiance » a changé de côté… Mais pour cela, il faudra attendre de voir comment se présente l’application. Une fois absorbé le choc des mesures d’austérité renforcée par la société grecque, si elle le peut (première incertitude majeure), le gouvernement Tsipras de son côté, s’il reste au pouvoir (deuxième incertitude), promet une lutte obstinée pour exploiter chaque possibilité d’autonomie laissée par les textes signés (un bon exemple étant la gestion du « fonds de garantie » réunissant les avoirs grecs), une résistance systématique à ce que les charges, notamment fiscales, soient supportées par les catégories sociales les plus pauvres, une offensive déterminée contre la corruption, et une insistance renouvelée sur la question des causes structurelles de l’endettement. Rien de tout cela n’ira sans conflit (naguère on aurait dit « sans lutte de classe »…), mais tout cela peut faire bouger les lignes.

Paradoxalement, le principal appui « externe » dont il dispose pour l’instant dans ce combat vient des prises de position du FMI, qui refuse de jouer le rôle assigné par l’accord de Bruxelles, en rendant publique son analyse radicalement pessimiste de la « soutenabilité » de la dette grecque et en appelant les Européens à faire plus pour l’alléger. Il serait difficile de sous-estimer l’importance de cette prise de position, au moment où elle intervient. Elle signifie que le FMI, naguère inclus dans le dispositif d’assujettissement de la Grèce précisément pour l’aligner sur les normes appliquées au « Tiers-Monde » (comme dans le cas de l’Argentine, qui a su s’y soustraire partiellement en se fondant sur son poids économique et géopolitique), peut aussi devenir l’agent d’une contradiction interne au système, en faisant fonctionner la courroie de transmission à l’envers. Cela correspond à un rééquilibrage du rapport entre les intérêts financiers internationaux et les objectifs politiques intra-européens. On peut penser (ou espérer) que ceci marque le début d’une « renégociation » rampante, même si dans l’immédiat tous les gouvernements et l’Eurogroupe vont s’arc-bouter sur le « respect des engagements pris ». Et Schäuble, qui ne craint jamais de jouer sur les deux tableaux, en a immédiatement tiré argument pour relancer l’idée du « Grexit temporaire ».

Un deuxième élément bien plus important encore du dilemme stratégique concerne la situation intérieure grecque, en tant que situation sociale, morale, politique. La société grecque est épuisée, tout en étant riche de multiples solidarités au moyen desquelles, depuis des mois, elle se défend contre l’appauvrissement et le désespoir. Elle est aussi divisée, suivant des lignes de classe et des lignes idéologiques qui peuvent se déplacer, peut-être brutalement. Cela dépendra du cours des événements, mais beaucoup aussi de la façon dont sera perçue l’action du gouvernement : comme une « trahison » ou comme une « résistance ». Il est capital à nos yeux que Tsipras (hier encore dans son discours à la Vouli et dans sa lettre aux députés de Syriza) - adoptant une posture typiquement parrèsiastique dans la tradition de la démocratie grecque - ait persévéré dans sa résolution de « dire vrai » sur la situation, les contraintes, les perspectives et les intentions de son gouvernement. Il est non moins capital que, soumise à de très fortes tensions (qui pourraient l’emporter demain), l’unité de Syriza résiste encore « au bord du gouffre » (non sans quelques appels ou prophéties auto-réalisatrices, de l’intérieur, pour la faire éclater). Mais il a fallu remanier le gouvernement, et annoncer des élections à haut risque. Essayons d’éclairer les données de cet équilibre extrêmement fragile, qui pourrait basculer d’un instant à l’autre.

Le premier point en débat, c’est de savoir si Tsipras a eu raison de convoquer le referendum quand il l’a fait et comme il l’a fait, en prenant le double risque, d’abord de « provoquer » la colère des puissances européennes qui voulaient continuer de manœuvrer behind closed doors, ensuite de produire une immense désillusion et une autre colère dans la population (en particulier dans la jeunesse), confrontée brutalement au rapport des forces extérieures et au déni de démocratie. Tout bien réfléchi, nous pensons que oui, parce que – suivant les termes de Chantal Mouffe repris par Ulrike Guerot dans Die Zeit – le referendum a dérangé la « gouvernance » occulte et engendré un véritable « retour du politique » dans la crise européenne qui est, d’une certaine façon, irréversible. La question des intérêts et de la voix du peuple, ainsi que celle de la publicité des décisions qui concernent l’intérêt commun, ont été clairement posées. Mieux, un affrontement idéologique a eu lieu, le camp dominant des adversaires de la Grèce (Schäuble, Juncker, Dijsselbloom…) prétendant que l’objet du « non » au referendum était la sortie de l’euro, alors que Tsipras maintenait que son mandat, et la proposition qu’il soumettait au vote, était à la fois le maintien dans l’eurozone et le refus de l’austérité, donc la revendication d’une autre Europe. Notre sentiment est qu’il a gagné la bataille sur cette question de principe, même s’il a perdu la suivante en raison d’un écrasant rapport de forces et de l’utilisation d’une arme « terroriste » : l’assèchement des liquidités bancaires et l’organisation de la fuite des capitaux.

Cela nous conduit directement à une deuxième question : Tsipras a-t-il eu raison de parler d’un « désastre » imminent, devant lequel la seule attitude responsable consistait à plier, sans céder pour autant sur les principes ? Sur ce point la réponse nous semble encore plus manifestement affirmative. Car d’un côté l’effondrement des finances publiques et des possibilités de financement de la vie économique et de la vie quotidienne en Grèce était une réalité incontournable (dont le rapport du FMI vient encore de noircir le tableau), et en ce sens le chantage a effectivement fonctionné, cependant que de l’autre côté les perspectives d’utilisation positive (et même conquérante) du « Grexit », agitées par des représentants de l’aile « marxiste » de Syriza ainsi que par des théoriciens d’extrême droite et d’extrême gauche en Europe, n’ont jamais eu la moindre pertinence ni la moindre chance de succès. Quand elles n’exprimaient pas tout simplement une opposition de principe à l’idée de construction européenne, elles se fondaient sur une conception archaïque de l’autonomie des (petites) nations dans l’économie mondialisée, sur des conceptions autoritaires et inapplicables du « contrôle » de la politique monétaire et de la circulation des capitaux (une sorte de réactualisation du « communisme de guerre »), et sur une profonde inconscience des effets de la dévaluation sauvage et de la compétitivité à tout prix sur les conditions de vie des classes populaires. Il est vrai qu’on peut rétorquer que l’austérité est déjà insupportable et promet de s’aggraver, mais cela nous ramène au problème précédent : celui des conditions d’application (et de non-application) de l’accord. En tout état de cause la politique du pire n’a pas de sens.

L’unité de Syriza, comme parti de « gouvernement » et surtout comme mouvement, nous semble alors constituer l’élément le plus difficile et le plus décisif. Le plus difficile, parce que les clivages sont bien réels, et parce qu’une unité ne se décrète pas : elle dépend de conditions dans la société autant que d’une volonté politique. Le plus décisif, parce qu’en ce moment il est clair que la poussée est maximale en provenance du « centre » européen, pour aboutir à un éclatement. La presse allemande (Süddeutsche Zeitung) s’étend complaisamment sur la « schizophrénie » de Syriza, qui voudrait à la fois maintenir ses critiques contre le contenu de l’accord et à rester au pouvoir pour l’appliquer à sa façon... Elle enjoint à Tsipras de « clarifier » ses intentions en incorporant à sa majorité, à la place des dissidents, des ministres de droite et du centre, renouant ainsi avec le discours du « manque de confiance ». Quant aux partis grecs disqualifiés par leur politique passée, qui viennent de le « soutenir » au Parlement, ils sont en embuscade pour le remplacer. La « rébellion » des députés de Syriza qui ont voté contre l’accord nous paraît donc absolument légitime, et faire partie de l’expérience démocratique conduite au milieu même de la crise. Mais elle ne devrait pas, sans risques mortels, conduire à faire le jeu de l’adversaire. Elle n’est d’ailleurs pas idéologiquement homogène, car seule une partie des opposants est motivée par une hostilité de principe à la construction européenne, d’autres (dont des figures de premier plan comme Varoufakis ou Zoe Konstantopoulou) ont démontré en paroles et en actes leur engagement dans le combat pour une « autre Europe », passant par une « autre Grèce ». Si l’unité tient en dépit des tensions internes (qui reflètent les conflits mêmes au sein du peuple grec et de l’opinion publique), le gouvernement même remanié pourra lui-même tenir, maintenir le dialogue avec ses critiques « de gauche », résister aux pressions de la droite et de l’extrême droite. La dialectique d’application et de résistance pourra s’engager. Si elle ne tient pas, enterrant définitivement l’espoir que ce mouvement avait fait lever en Grèce, en Europe et même au-delà, on entrera dans l’inconnu. Le lecteur comprend bien où vont nos espérances, qui ne s’accompagnent cependant d’aucune certitude.

« Longue Marche » pour l’Europe : nos solidarités

Dans son discours à la Vouli, Tsipras a dit clairement : la solution que nous avons dû choisir n’était pas la meilleure, c’était seulement la moins désastreuse. Et il a précisé : pour la Grèce, mais aussi pour l’Europe. C’est une constante des positions qu’il a défendues depuis son arrivée au pouvoir, et notamment au moment du referendum : « notre mandat n’est pas la sortie de l’Europe » dont ne veut pas, dans son immense majorité, le peuple grec. Et implicitement notre mandat est de lutter sans relâche pour l’émergence d’une autre Europe, une Europe dans laquelle la Grèce, débarrassée de ses privilèges oligarchiques et de la corruption que les créanciers eux-mêmes ont encouragée, ait toute sa place et puisse même constituer un modèle pour d’autres. C’était le thème de l’article publié en mai 2015 dans Le Monde : « L’Europe est à la croisée des chemins » (31.05.2015). Cet engagement sans faille nous rend à tous un immense service, il nous crée aussi des responsabilités, si ce n’est des obligations.

Il s’avère désormais que l’alternative européenne à la construction néo-libérale de l’Europe, en route depuis Maastricht au moins, avec ses effets destructeurs et ses contradictions insurmontables, se présente comme une tâche plus difficile, semée de bien plus d’obstacles que certains d’entre nous ne l’avaient cru. L’Europe est entrée dans une longue marche pour sortir « par le haut » ou « par le bas » de sa crise constitutionnelle, inventer les conditions de sa citoyenneté, rassembler les forces de son renouveau culturel. La Grèce est et restera au cœur des affrontements et des enjeux. En lui témoignant une solidarité sans faille, à la mesure des nécessités quotidiennes, fondée sur une appréciation libre et critique des vicissitudes qu’elle traverse, c’est nous-mêmes aussi que nous aidons. Il faut trouver les formes de cette solidarité, et les rendre efficaces. Il faut se souvenir aussi que ce qui a placé Syriza dans la situation où elle se trouve aujourd’hui, ce qui a contribué au déséquilibre du rapport des forces et permis le diktat, c’est aussi, dans une grande mesure, l’insuffisance de cette solidarité, ou ce qui revient au même, son inefficacité.

Aux efforts des Grecs pour maintenir en vie l’extraordinaire puissance démocratique qui s’était manifestée dans les assemblées populaires de Syntagma ou dans la campagne du « non » au referendum, et pour lui trouver de nouveaux points d’application, doit répondre, en se coordonnant avec elle, notre propre capacité d’organiser les mouvements et les campagnes qui élargissent le soutien à sa cause dans l’opinion publique, ou qui, à terme, convergent avec ses objectifs. Il faut que ces mouvements et ces campagnes soient sans exclusives, faisant une large place à la discussion ou même à la contradiction interne, incarnant ainsi le renouveau de la politique sans lequel il n’y aura pas de « moment constituant » en Europe. Il faut qu’ils traversent les frontières, se gardant par-dessus tout du nationalisme et de l’émulation « populiste » avec les courants nationalistes anti-européens en plein développement (comme le Front National français), même quand il peut sembler que la dénonciation des mêmes « maux » (la technocratie, la corruption des élites, le mépris du peuple, la pression fiscale) fournit un terrain commun pour des rhétoriques parallèles. Quoi de mieux, précisément, pour favoriser ce nouvel internationalisme intra-Européen que de se retrouver à Athènes, aux côtés du peuple grec ? Mais nous ajouterions aussi volontiers : en Allemagne, au cœur de ce qui paraît être la « forteresse » du néo-capitalisme, et qui est en fait, elle aussi, chargée de contradictions et riche de possibilités alternatives ; en Espagne, aux côtés de Podemos, à qui incombe désormais la tâche de porter un nouveau défi au système ; en France, où la social-démocratie achève de se convertir au patriotisme « républicain », aux « destructions compétitives » et à la commercialisation de la culture ; en Italie, où se livre la bataille contre la « fortification » et la « militarisation » des frontières de l’Europe ; en Angleterre, où va s’engager le débat pour ou contre l’isolationnisme, sur fond de financiarisation de tous les services sociaux… Enfin et surtout, il faut des mots d’ordre autour desquels la solidarité des différentes régions du continent, l’étroite imbrication des objectifs de rénovation démocratique et de résistance à l’austérité, soient mis en pleine lumière. L’audit de la dette, que le Parlement grec avait réalisé pour son propre compte, donnant ainsi un contenu à l’idée d’une autre économie et d’une autre politique monétaire, tel que le proposent des mouvements comme ATTAC, en est un exemple. Il converge avec toutes les luttes pour une nouvelle organisation du travail, de nouveaux droits et systèmes d’assurance sociale, qu’appellent le capitalisme financier actuel et la généralisation du « précariat ». La résistance aux politiques sécuritaires, la défense de la liberté d’information et de circulation, en est un autre. Ce ne sont pas les seuls.

Comme l’écrivait Alexis Tsipras en 2015 : il y a deux voies. Si difficile qu’il soit de s’opposer aux politiques dominantes, nous pensons que le choix est toujours là, plus incontournable que jamais. Il faut en construire la possibilité. Cela prendra le temps qu’il faudra. Mais cela ne doit pas attendre.

15-19 juillet 2015

[1] La version anglaise de ce texte paraît dans openDemocracy. Une version abrégée paraît dans Libération.

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Grèce : la mise à nu

Publié le par Mahi Ahmed

Grèce : la mise à nu

Par Abdelatif Rebah

Quelques jours seulement après que les Grecs aient rejeté, par une majorité absolue de plus de 61%, le diktat du Fonds monétaire international, de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et de l’Eurogroupe réunis, le gouvernement Tsipras, contre toute attente, a fait adopter par le Parlement grec la Vouli, un nouveau projet de mesures d'austérité de 13 milliards d'euros encore plus rude que le paquet de mesures d'austérité précédentes de 9 milliards d’euros rejetées par le référendum du 5 juillet ! La troïka jubile : les «négociations» (sic!) ont porté leurs fruits… Quelle terrible défaite ! Et c’est Tsipras, le leader du parti de la gauche radicale Syriza, lui-même, qui va devoir accomplir l’infamie qui crucifie son peuple ! Paré de la «légitimité démocratique» des 61%. Au peuple grec d’en payer le prix fort. Très fort ! Après avoir vécu cinq années dans un état de détresse économique et sociale extrême, le peuple grec se voit imposer un nouveau dispositif d’appauvrissement et de misère.

Le nouveau plan d’«aide» de l’Union européenne

Les conditions engagent la Grèce sur une obligation d’excédents budgétaires allant crescendo de 1%, 2%, 3%, 3,5% durant les années 2015-2018. TVA (taxe sur la valeur ajoutée) : la réduction de la TVA pour les îles a été supprimée ; elle n’est maintenue que pour les îles éloignées ; la TVA a été augmentée à 23% pour les restaurants, à 13% pour les produits alimentaires de base, l’eau, l’électricité, les hôtels ; retraites : augmentation progressive de l'âge de départ à la retraite de 62 à 67 ans ; suppression de l'aide pour les retraités les plus pauvres et une augmentation de 50% des frais médicaux pour les retraités ; les retraites seront réduites de 2,7 milliards d’euros, dans un délai de 18 mois ; les départs en retraite avant l’âge seront abolis (sauf dans certaines professions) ; au 16 mars 2016, les subventions aux retraités pauvres seront supprimées pour les personnes ayant des revenus «supérieurs», l’élimination progressive se poursuivra jusqu’en 2019. Salaires et emploi : réduction des salaires et traitements dans la fonction publique et le secteur public ; le salaire de début dans le secteur public est de 586 euros brut, égal au salaire minimum dans le secteur privé ; révision de la négociation collective sur un an, élimination du droit de grève, libéralisation du droit des entreprises à procéder à des licenciements massifs. Impôts : augmentation de l’impôt de solidarité ; l’impôt sur les entreprises passera de 26% à 28% ; paiement d'avance de 100% de l'impôt pour les entreprises. Agriculture : suppression de l'aide pour le carburant pour les agriculteurs. Privatisation des aéroports régionaux, de l’aéroport d’Athènes Elliniko, du réseau de transport d’électricité, des chemins de fer grecs, des ports du Pirée et de Salonique et d’autres ; transfert du paquet d’actions des Télecom grecques à l’agence de privatisation ; la Grèce devra transférer plus de 50 milliards d’euros d’actifs publics dans un «fonds de confiance» avant même qu'ils ne soient privatisés, y compris les services électriques nationaux, les ports et de nombreux autres installations publiques indispensables.

Un tableau accablant

Le tableau est accablant. Laissons aux économistes perspicaces la tâche de découvrir la rationalité économique qui guide ce énième programme de «sauvetage» de la Grèce. Arrêtons-nous sur quelques-unes de ses mesures caractéristiques. L’augmentation de la TVA : outre qu’elle va chasser de la demande les plus pauvres, appliquée sur les biens et services destinés au secteur touristique (hôtellerie, restauration, alimentation, etc.), elle va frapper de plein fouet le secteur économique n°2 de la Grèce, pénalisant ce pays par rapport à ses concurrents touristiques tels que la Turquie où la TVA est à 7% et l’Italie où elle est à 9%. La privatisation : les recettes provenant de la vente des entreprises publiques vont aller pour moitié (25 milliards d'euros) à la recapitalisation des banques et le quart de chaque recette (12,5 milliards d'euros) ira au remboursement de la dette et à l'investissement. Un pactole réservé d’office aux multinationales étrangères car, avec une économie ruinée, quelle entreprise grecque pourra accéder à la vente. Les plans de sauvetage ont encore poussé la Grèce plus loin dans la dette. Tout le monde sait maintenant que les prêts qui sont consentis à la Grèce, non seulement ne sont pas investis dans l'économie grecque mais repartent immédiatement pour payer les intérêts sur les prêts antérieurs et finissent dans les comptes de banques privées. Le piège est si efficace qu’on apprend par la presse que la Banque centrale européenne (BCE) a réalisé en 2014 et 2015, soit en un an et demi, près de 3,3 milliards de profits sur ses achats d'obligations grecques, ce qui correspond quasiment à la somme qui est due par la Grèce à cette institution financière pour le 20 juillet : 3,5 milliards d’euros. Alors que la dette attribuée à la Grèce représente 175% du PIB, le FMI annonce que ce taux élevé le restera et qu’il atteindra 118% du PIB en 2030. Son patrimoine matériel saisi, sa richesse nationale confisquée, son système bancaire sous perfusion de Bruxelles, sa force de travail laminée économiquement et socialement, sans agriculture, sans industrie, enfoncée dans un endettement sans fin, ses institutions tenues en laisse par la troïka, comment la Grèce peut-elle envisager une croissance future ?

Le terrorisme financier

En réalité, l'exemple de la Grèce fait la démonstration tragique et spectaculaire en grandeur nature de la réalité crue du capitalisme. Le chef de la BCE, Mario Draghi, négociateur majeur de la troïka, s’est permis de fermer totalement le système bancaire grec, laissant l’économie et la population grecques sans liquidités. Un jour avant le référendum du 5 juillet, le président du Parlement européen, Martin Schulz, exposait au grand jour la machine à broyer du capital financier. Mettant en garde les électeurs grecs, il déclarait : «Sans liquidités, les salaires ne seront pas payés, le système de santé cessera de fonctionner, le réseau électrique et les transports publics s’effondreront et ils (les Grecs) ne seront pas en mesure d'importer des biens essentiels parce que personne ne peut payer.»

Une capitulation, à proprement parler

De leur côté, les dirigeants du parti Syriza avaient renoncé progressivement à leurs propres «lignes rouges». Après avoir prôné l’annulation de la dette, puis le paiement d’une partie minoritaire de celle-ci, puis son échelonnement contre des «réformes» acceptables par Bruxelles, ils ont fini par entériner purement et simplement les exigences de la troïka. Le chef du gouvernement Alexis Tsipras s’était lui-même tracé ses propres limites en martelant que le référendum du 5 juillet était destiné à revoir le contenu du mémorandum de l’Eurozone et non pas de décider de rester ou non dans l’UE ou dans l’Euro. Effrayé par le coup de la rupture, il va faire subir à son peuple celui de la non-rupture, fait de régression économique et sociale sans fin et de perte de souveraineté. Comment, dans ce cas, concilier l’inconciliable : l’opposition structurelle entre les intérêts fondamentaux du peuple grec et ceux du capital financier. Comment mésestimer le pouvoir économique tentaculaire monstrueux, derrière les négociateurs de la troïka, cette combinaison articulée d’institutions, G8, Union européenne, BCE, FMI, Banque mondiale, agences de notation, think-thanks, OMC, OCDE,OTAN…, toutes au service des propriétaires des banques, des multinationales, des médias, etc. ? Comment nourrir l’illusion qu’il est possible de «réaliser des choses», pour les classes exploitées et opprimées de la population, changer l’UE, l’euro, etc., en restant à l’intérieur de la règle du jeu du capital financier ? Les médias répandent volontiers la légende de l’ogre allemand qui s’acharne impitoyablement sur la Grèce. Comme si le sort de la Grèce aurait été tout autre si la Belgique ou la Pologne ou un tout autre Etat de l’UE avait piloté les négociations. Le bourreau du peuple grec a un nom, c’est le système capitaliste sous son vrai visage. Tsipras n’a pas cédé aux dirigeants cruels et monstrueux d’une UE qui aurait failli à sa vocation humaniste mais à la loi d’airain du capital financier qui broie tout ce qui n’est pas profit sur son passage. Ce faisant, il a signé l’acte de décès des illusions réformistes dans l’Union européenne. Mais la leçon vaut bien au-delà de cet espace.

A. R.

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Grèce : pourquoi Angela Merkel refuse de parler de la dette grecque

Publié le par Mahi Ahmed

Grèce : pourquoi Angela Merkel refuse de parler de la dette grecque

Malgré le référendum, Alexis Tsipras doit renoncer à parler de la dette ou risquer le Grexit. La chancelière refuse d’ouvrir le dossier, prise dans le piège de ses propres mensonges.

Les réactions allemandes au « non » grec massif lors du référendum du 5 juillet ont des airs de fins de non-recevoir. L’incapacité franco-italienne à représenter un contre-pouvoir effectif à la puissance allemande, le poids de l’opinion outre-Rhin, incarné par la une de la Bild Zeitung de ce mardi 7 juillet (une Angela Merkel coiffée d’un casque à pointe accompagné du titre « nous avons besoin d’une chancelière de fer »), la prédominance de la logique financière (représentée par une réunion de l’Eurogroupe précédant celle du Conseil) laisse à Alexis Tsipras le choix suivant : ou accepter un accord sans restructuration de la dette, c’est-à-dire trahir son mandat fraîchement renouvelé, ou se préparer au Grexit.

Le nœud de la dette et l’engagement de la chancelière

Car l’essentiel du problème qui déchire la zone euro réside bien dans cette question de la dette. Une question sur laquelle la chancelière allemande refuse d’avancer. Pourquoi ? Parce que c’est le cœur du discours d’Angela Merkel aux Allemands depuis 2010 : l’aide à la Grèce ne coûtera rien aux contribuables allemands. Lors d’une réunion électorale en mars 2010 en Rhénanie du Nord, elle avait proclamé : « pas un euro pour les Grecs ! » Et lorsque, pour « sauver l’euro » en mai, elle avait dû faire passer la pilule d’un prêt à Athènes, elle avait affirmé que ce prêt serait remboursé. Puis que les garanties du FESF (Le Fonds européen de stabilité financière qui a prêté à la Grèce à partir de 2011) ne seraient pas exercées. Et lorsque l’on s’est rendu compte que la situation devenait intenable, le discours sur le « manque de réformes de la Grèce » a pris le relais.

Les « promesses impossibles » d’Angela Merkel

Or, la chancelière a tenu à son peuple des promesses impossibles. Elle a trompé les Allemands en prétendant que les Grecs pourront rembourser leurs dettes. Le niveau d’endettement de la Grèce (177 % du PIB) est intenable, le rythme des remboursements place le pays dans une obligation de dégager des excédents primaires qui asphyxient une économie déjà dévastée. La rationalité, sur cette question n’est pas du côté allemand. Du reste, le refus de discuter de la question de la dette n’est pas argumenté par les créanciers. On se contente de prétendre qu’il n’y a pas d’urgence ou que ce n’est pas le problème. Mais dans ce cas, pourquoi alors refuser d’en parler ? Tout simplement parce que accepter de restructurer une dette détenue par les contribuables de la zone euro mettrait à jour ce mensonge originel des dirigeants européens à ces mêmes contribuables : celui que la cavalerie financière mise en place en 2010 est intenable. La chancelière allemande a fait prendre des risques inconsidérés à ses compatriotes et, aujourd’hui, sa seule ambition n’est que de le dissimuler derrière une diabolisation de la Grèce et un discours moral.

L’erreur des Européens

Cette volonté de se dédouaner de ses propres fautes est renforcé par le fait que la recette appliquée à la Grèce, celle d’une austérité aveugle, n’a fait encore qu’aggraver le problème. Si les deux restructuration de la dette privée, de 2011 et 2012, n’ont pas permis de réduire le taux d’endettement du pays, c’est parce que la troïka a imposé (souvenons-nous que cette troïka envoyait des ordres par mail aux ministres) une politique hautement récessive à la Grèce. Le PIB s’est effondré, le taux d’endettement a mécaniquement gonflé. Et l’on se retrouve dans l’impasse. Une impasse qui, là encore, va coûter cher aux contribuables de la zone euro. Mais comme ni la chancelière, ni ses collègues ne veulent accepter leur responsabilité, ils se cachent derrière une pseudo-mauvaise volonté grecque. Sauf que, là encore, l’argument ne tient pas. La Grèce a réalisé un ajustement budgétaire quasiment unique dans l’histoire, ses « efforts » mesurés par la baisse du PIB ne sont égalés par aucun autre pays, ni l’Irlande, ni l’Espagne, ni la Lettonie. Mais cette médication n’a pas fonctionné parce qu’elle n’était pas adaptée aux structures économiques de la Grèce. Le remède a donc été pire que le mal et a conduit à l’insoutenabilité de la dette.

Angela Merkel en difficulté

Face à une telle situation, Angela Merkel avait la possibilité de se montrer courageuse et d’expliquer ses erreurs aux contribuables allemands. Mais l’opération est bien trop risquée politiquement pour elle. Depuis 2010, la droite de la CDU et la CSU bavaroise, suivis à partir de 2013, les Eurosceptiques d’AfD, ne cessent de la mettre en garde contre les risques liés à cette politique grecque pour les contribuables. Accepter une restructuration de la dette aujourd’hui, ce serait pour la chancelière donner raison à ses adversaires de droite. Dans un contexte où, depuis janvier, la presse allemande, dans la foulée de Wolfgang Schäuble, a chauffé à blanc l’opinion contre les Grecs et où l’affaire des écoutes de la NSA avec la complicité des services secrets allemands a déjà coûté cher à la chancelière en termes de popularité, cette dernière ne peut reconnaître ses erreurs sans risquer un effondrement politique. Qui laisserait une place libre sur sa droite.

Prise à son propre piège

En réalité, donc, Angela Merkel s’est prise à son propre piège. Non sans ironie, c’est précisément celui que la plupart des médias occidentaux reprochent à Alexis Tsipras : celui des promesses intenables et de la démagogie. Il est piquant de constater que lorsque le premier ministre grec entend défendre les retraites, il est unanimement taxé de démagogie, mais lorsqu’Angela Merkel protège à tout prix les contribuables allemands, elle est qualifiée de « raisonnable. » C’est qu’en réalité, nul en Europe n’a intérêt à voir la chancelière en difficulté politique. Surtout pas la France dont les élites redoutent par-dessus tout une sortie de l’Allemagne de la zone euro. Or, beaucoup craignent que sans le « bouclier » Angela Merkel, la première économie de la zone euro soit tenté de quitter l’UEM. Dès lors, il n’y a pas d’autres solutions que de tenir un discours d’une grande dureté à l’encontre de la Grèce. Quant aux Sociaux-démocrates, ils sont durs avec la Grèce pour cette même raison : aujourd’hui, ils ne peuvent gouverner qu’avec Angela Merkel...

La complicité européenne

Les créanciers européens font un calcul simple : affaiblir Angela Merkel, c’est prendre le risque d’une sortie de l’euro de l’Allemagne. Pour éviter cela, il faut absolument couvrir les mensonges proférés aux électeurs et aux contribuables de la zone euro depuis 2010. Comment ? En accablant la Grèce, en affirmant qu’elle est seule responsable de ses maux, qu’elle est irréformable et que son gouvernement est aux mains d’extrémistes démagogues. Peu importe que le gouvernement grec ait à plusieurs reprises renoncé à de grandes parties de son programme et qu’il ait accepté le 22 juin un plan d’austérité de 8 milliards d’euros. Ce qu’il faut, c’est absolument interdire le discours sur la dette qui pourrait mettre à jour les mensonges décrits ci-devant. Et donc fustige l’irrationalité grecque qui cache l’irrationalité des créanciers. Pour résumer la logique dominante dans la zone euro est la suivante : il vaut mieux que la Grèce sorte de la zone euro plutôt que l’Allemagne. On comprend mieux alors la passivité franco-italienne. Et pourquoi la Commission européenne n’a pas fait, comme le FMI, son mea culpa sur l’austérité.

Le plan en cas de Grexit : une communication bien rôdée

C’est la logique du plan présenté ce matin par la Bild Zeitung. Angela Merkel laisserait la Grèce sortir de la zone euro. Athènes procéderait alors logiquement à un défaut unilatéral. On aura donc ce défaut nécessaire, mais l’Allemagne ne l’aura pas voulu, ni provoqué. On poussera des cris d’orfraies pour la forme à Berlin, fustigeant ces « bolchéviques » qui volent les contribuables allemands. Ces derniers pourront alors payer la facture en étant persuadé que la chancelière a défendu jusqu’au bout leurs intérêt et que l’affaire est maintenant réglé par le Grexit. Angela Merkel sera la grande gagnante politique de l’opération. Les Eurosceptiques pourront critiquer les plans de 2010, mais la chancelière aura beau jeu de leur répondre que sans la « gauche radicale » grecque, son plan aurait fonctionné. Fermez le ban.

L’opération de communication est donc parfaite. La diabolisation du gouvernement grec n’a aucune autre fonction que celle de sauver la position d’Angela Merkel. Reste une question : est-ce la fonction du projet européen d’assurer le projet politique d’un dirigeant, fût-elle la plus puissante d’Europe ?

Romaric Godin

07/07/2015,

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-pourquoi-angela-merkel-refuse-de-parler-de-la-dette-grecque-490094.html

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Grèce, l’ombre de « Prométhée »

Publié le par Mahi Ahmed

Grèce, l’ombre de « Prométhée »

Manlio Dinucci

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mardi 7 juillet 2015, par Comité Valmy

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Le roi Constantiin II et la junte militaire lors du coup d’État de 1967.

Grèce, l’ombre de « Prométhée »

Le « tête à tête » dans le référendum grec, dont les grands médias ont fait la propagande, s’est révélé un sonore coup de tête dans le mur pour les fauteurs internes et internationaux du « Oui ». Le peuple grec a dit « Non » pas seulement aux mesures d’ « austérité » imposées par Ue, Bce et Fmi, mais, de fait, à un système -celui du capitalisme- qui étouffe la réelle démocratie.

Les implications du référendum vont au-delà de la sphère économique, en entraînant les intérêts politiques et stratégiques non seulement de Bruxelles, mais (chose dont on ne parle pas) ceux de Washington. Le président Obama a déclaré être « profondément impliqué » dans la crise grecque, que « nous prenons en sérieuse considération », en travaillant avec les partenaires européens afin d’ « être prêts à toute éventualité ».

Pourquoi tant d’attention sur la Grèce ? Parce qu’elle est membre non seulement de l’Ue mais de l’Otan. Un « solide allié », comme la définit le secrétaire général Stoltenberg, qui joue un rôle important dans les corps de déploiement rapide et donne le bon exemple dans la dépense militaire, à laquelle il consacre plus de 2% du pib, objectif atteint en Europe seulement par la Grande-Bretagne et l’Estonie. Bien que Stoltenberg assure « l’engagement continu du gouvernement grec dans l’Alliance », à Washington on craint que, en se rapprochant de la Russie et de fait de la Chine, la Grèce de Tsipras ne compromette son appartenance à l’Otan. Le premier ministre Tsipras a déclaré que « nous ne sommes pas d’accord avec les sanctions contre la Russie » et, au sommet Ue, a soutenu que « la nouvelle architecture de la sécurité européenne doit inclure la Russie ».

Dans la rencontre Tsipras-Poutine, en avril à Moscou, on a parlé de la possibilité que la Grèce devienne le hub européen du nouveau gazoduc, remplaçant le South Stream bloqué par la Bulgarie sous la pression des USA ; nouveau gazoduc qui à travers la Turquie apportera le gaz russe au seuil de l’Ue.

Il y a en outre la possibilité que la Grèce reçoive des financements de la Banque pour le développement créée par les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et de la Banque d’investissements pour les infrastructures asiatiques créée par la Chine, qui veut faire du Pirée un important hub de son réseau commercial.

« Une Grèce amie de Moscou pourrait paralyser la capacité de l’Otan à réagir à l’agression russe », a prévenu Zbigniew Brzezinski (ancien conseiller stratégique de la Maison Blanche), exprimant la position des conservateurs. Celle des progressistes s’exprime par la voix de James Galbraith, enseignant en Relations de gouvernement et business à l’Université du Texas, qui a travaillé pendant quelques années avec Yanis Varoufakis, devenu ministre des finances grec (aujourd’hui démissionnaire), auquel il a fourni une « assistance informelle » ces derniers jours.

Galbraith soutient que, malgré le rôle joué par la Cia dans le putsch de 1967, qui porta au pouvoir en Grèce les colonels avec le plan « Prométhée » de l’Otan, « la gauche grecque a changé et ce gouvernement est pro-américain et fermement membre de l’Otan ». Il propose donc : « Si l’Europe échoue, les Etats-Unis peuvent agir pour aider la Grèce, laquelle, étant un petit pays, peut être sauvée avec des mesures mineures, parmi lesquelles une garantie sur les prêts » (« US must rally to Greece », The Boston Globe, 19-2-15).

Les deux positions sont dangereuses pour la Grèce. Si à Washington prévaut celle des conservateurs, se dessine un nouveau plan « Prométhée » de l’Otan, une « Place Syntagma » sur le modèle de « Place Maïdan » en Ukraine. Si c’est celle des progressistes qui prévaut, c’est une opération d’empreinte néo-coloniale qui ferait tomber la Grèce de Charybde en Scylla.

L’unique voie reste celle d’une dure lutte populaire pour la défense de la souveraineté nationale et de la démocratie.

Manlio Dinucci

Edition de mardi 7 juillet 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/grecia-lombra-di-prometeo/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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Quels ajustements de la politique de change pour réduire la crise financière et budgétaire ?

Publié le par Mahi Ahmed

Quels ajustements de la politique de change pour réduire la crise financière et budgétaire ?

Par Mustapha Mékidèche

Tout le monde s’attend, pour des raisons d’ailleurs différentes, à des ajustements de la politique de change en cette période de baisse des avoirs en devises et de déficit budgétaire. Ces ajustements sont et seront d’autant plus incontournables que les deux seules variables de génération de devises de l’économie algérienne (quantités exportables et prix des hydrocarbures) sont durablement affectées de façon significative. Il faut savoir que nous avons bouclé l’année 2014 avec un déficit de la balance des paiements de 9 milliards de dollars après une année 2013 à peine équilibrée avec seulement 1 milliards de dollars d’excédent (source FMI). Cette tendance négative baissière se retrouvera en 2015 puisque la balance commerciale a déjà enregistré, au premier trimestre 2015, un déficit de 1,73 milliard de dollars. Il faut se rappeler à ce propos de la séquence 2008/2009 particulièrement erratique du point de vue de la balance des paiements. Ainsi au cours de l’année 2008 nous avions enregistré l’excédent le plus élevé obtenu en Algérie avec 34 milliards de dollars contre seulement un équilibre parfait l’année suivante de 2009 du fait là aussi de la chute brutale du prix du baril. Aujourd’hui la chose qui reste à connaître c’est simplement l’ampleur de ces ajustements pour en apprécier l’impact potentiel sur la croissance, l’emploi et l’inflation, sachant que les ajustements “mécaniques” ont été déjà opérés lors du second semestre 2014. Mais au préalable, rappelons brièvement quelques éléments historiques d’évolution du régime des changes en Algérie depuis l’indépendance. L’Algérie a d’abord connu un régime des changes dit de fixité de par son inclusion dans la “zone franc” avant que le pays n’obtienne sa souveraineté monétaire, ensuite dans l’ancrage du dinar algérien par rapport au franc français et enfin dans un ancrage multiple par rapport à un panier de devises. Ce dernier ancrage multiple est intervenu dès que les exportations d’hydrocarbures ont commencé à générer un flux important de devises en dollars. Ensuite il y a eu les dévaluations excessives et brutales des années 90, sous la pression notamment des institutions de Bretton Woods, qui ont fini par mettre à terre les tissus productifs publics et privés ; sans oublier la promulgation de la première loi sur la monnaie et le crédit (LMC). À présent nous sommes dans un régime de change à flottement dirigé et à convertibilité partielle. On dit “régime de change à flottement dirigé” parce que le renforcement ou à l’inverse le recul de la parité du dollar est répercuté sur le taux de change du dinar sachant que l’essentiel de nos devises est libellé en dollars. Par ailleurs le renchérissement du dollar par rapport à l’euro s’est déjà traduit par le resserrement de l’amplitude de change dollar/euro par rapport au dinar qui est passée de 30 DA à 20 DA. On dit ensuite “régime de change à convertibilité partielle” parce que cette dernière ne concerne que les opérations commerciales de biens et de services et donc exclut le mouvement des capitaux vers le reste du monde. On peut néanmoins observer qu’un premier coup de canif, dans une situation du reste contracyclique, a été porté à cette disposition par la possibilité offerte dorénavant aux opérateurs algériens publics et privés d’autoriser, au cas par cas, l’acquisition d’actifs industriels et technologiques à l’étranger. Ceci dit il est clair que la dépréciation du dinar, à l’instar de la rationalisation budgétaire, se prolongera dans les prochains mois mais de façon douce. Dépréciation parce que, pour le moment, la production nationale de biens et services est insuffisante en quantité et en qualité pour se substituer rapidement aux importations ; dépréciation aussi pour renchérir les importations qui verront leur volume et leur nature s’ajuster. Mais une dépréciation contrôlée car d’une part le dinar ne subit pas la pression de la dette externe, et d’autre part, il est adossé à des réserves de change longues sans l’existence desquelles une dévaluation forte serait immanquablement intervenue. À l’inverse le dinar s’appréciera au fur et à mesure que l’économie réelle investit plus et produit plus de biens et de services pour le marché domestique et l’exportation sur le moyen et le long termes. Sur le long terme justement, l’instrument qui calcule l’évolution du taux de change, rapporté au pouvoir d’achat, est la parité du pouvoir d’achat (PPA). J’avais traité ce type de question dans ma chronique du 15 avril 2015. J’y indiquais qu’une étude de la très libérale Université de Sherbrooke montrait que le PPA de l’Algérien était passé, en dollars courants, de 7611 dollars en 1000 à 13304 dollars en 2013. À titre de comparaison, en 2013, la même source donne un PPA de 11 092 dollars pour le Tunisien. Il est de 7200 dollars pour le Marocain, soit la moitié de celui de l’Algérien qui avait déjà atteint ce montant en 1998, c’est-à-dire à la sortie du programme d’ajustement structurel. Pour faire court, on voit bien que la notion de taux de change n’a de pertinence que si elle contextualisée dans le temps long et par rapport au pouvoir d’achat. Ce qui relativise les appréhensions conjoncturelles des ménages et des chefs d’entreprise. Sûrement pas les lobbies de l’importation.

C’est ce qui explique aussi, vous l’aurez compris, la tiédeur des pouvoirs publics à ouvrir, pour le moment, le dossier des transferts sociaux et des subventions des produits de base. Malgré tout un tabou vient de tomber : celui d’un niveau de consommation rationnelle et limitée des carburants à prix indécemment subventionnés.

M. M.

Publié dans Economie et société

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25 vérités d’Alexis Tsipras sur le chantage du lobby financier international

Publié le par Mahi Ahmed

25 vérités d’Alexis Tsipras sur le chantage du lobby financier international

2 Juillet 2015 , Rédigé par Nour

Publié dans #Politique internationale

La voix de la dignité du peuple grec

Salim Lamrani

30 juin 2015

Fidèle au mandat que lui a donné le peuple, le Premier Ministre grec a décidé de soumettre l’ultimatum du Fonds monétaire international, de l’Union européenne et de la Commission européenne à un référendum le 5 juillet 2015 (1).

1. Depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir en janvier 2015, la Grèce subit une « asphyxie économique sans précédents » de la part de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international, dans le but de faire plier le gouvernement progressiste et de l’empêcher de « mettre fin à l’austérité et de restaurer la prospérité et la justice sociale ».

2. Le but des négociations était d’arriver à un accord viable « qui respecterait à la fois la démocratie et les normes européennes » afin de sortir définitivement de la crise.

3. La Troïka a exigé de la Grèce le respect des accords pris par les gouvernements précédents, dont les politiques économiquement inefficaces et socialement désastreuses ont été majoritairement rejetées par le peuple grec qui a décidé de porter Syriza au pouvoir.

4. A aucun moment, le gouvernement grec n’a cédé aux menaces des institutions européennes et du FMI.

5. Après près de six mois de négociations, l’Euro-groupe a présenté « un ultimatum à la République hellénique et au peuple grec ». Cet ultimatum « contrevient aux principes fondateurs et aux valeurs de l’Europe ».

6. L’Europe a présenté « une proposition qui inclut des nouvelles charges insupportables pour le peuple grec et qui nuit au redressement de la société grecque et de son économie, non seulement en maintenant l’incertitude, mais en accroissant davantage les déséquilibres sociaux ».

7. Ces mesures imposent « une fragmentation du marché du travail » avec une précarisation accrue des contrats, « une diminution des retraites, de nouvelles réductions de salaires dans le secteur public et une augmentation de la TVA sur les produits alimentaires, les restaurants et le tourisme, avec la suppression des réductions fiscales dans les îles ».

8. « Ces propositions violent clairement les normes sociales européennes et le droit fondamental au travail, à l’égalité et à la dignité ».

9. Le but de la troïka et de certains membres de l’Euro-groupe n’est pas « de trouver un accord viable et bénéfique pour les deux parties, mais d’humilier tout le peuple grec ».

10. Le but est de « punir une voix différente en l’Europe ».

11. Le Fonds monétaire international est obsédé par l’austérité et les mesures punitives.

12. La crise grecque affecte toute l’Europe et menace l’unité continentale.

13. Yanis Varoufakis, ministre grec des Finances, a été arbitrairement exclu de la réunion de l’Euro-groupe, en violation de la légalité européenne.

14. « La responsabilité historique en faveur des luttes du peuple hellénique et de la protection de la démocratie et de notre souveraineté nationale. […] nous oblige à répondre à cet ultimatum avec la volonté du peuple grec ».

15. Un référendum aura donc lieu le 5 juillet 2015 afin que « le peuple grec décide de façon souveraine ». « Face à cet ultimatum et ce chantage, je vous convoque afin que vous décidiez de façon souveraine et avec fierté, comme le dicte l’histoire de la Grèce, au sujet de cette austérité stricte et humiliante, qui n’offre aucune solution ni option qui permette un redressement social et économique ».

16. « Dans le berceau de la démocratie, nous ne demanderons pas l’autorisation à Monsieur Dijsselbloem [Président de l’Euro-groupe] ni à Monsieur Schaüble [Ministre allemand des finances] » pour célébrer un référendum.

17. Ce référendum « n’est pas une tentative de scission avec l’Europe mais de scission avec les pratiques qui sont un affront pour l’Europe ».

18. « Face à cette dure austérité autocratique, nous devons répondre avec démocratie, sérénité et détermination ».

19. « La Grèce, creuset de la démocratie, doit envoyer un message démocratique claire à l’Europe et à la communauté internationale ».

20. « Le peuple grec dira un grand non à l’ultimatum mais en même temps un grand oui à l’Europe de la solidarité ».

21. Au lendemain de ce « non », « la force de négociation du pays sera renforcée ».

22. Quelle que soit l’issue de la consultation, la volonté du peuple grec sera respectée.

23. Cette consultation « enverra un message de dignité au monde ».

24. L’Europe est la maison commune de tous ses peuples. « Il n’a pas de propriétaires et des invités en Europe ».

25. « La Grèce est et sera une partie intégrante de l’Europe, et l’Europe sera une partie intégrante de la Grèce. Mais une Grèce sans démocratie impliquerait une Europe sans identité et sans boussole ».

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Son nouvel ouvrage s’intitule Cuba. Les médias face au défi de l’impartialité, Paris, Editions Estrella, 2013 et comporte une préface d’Eduardo Galeano. Contact :lamranisalim@yahoo.fr ; Salim.Lamrani@univ-reunion.fr Page Facebook:https://www.facebook.com/SalimLamra...

Notes :

(1) Alexis Tsipras, « Discurso », 27 juin 2015.http://www.eldiario.es/internaciona... ; Infobae, « Grecia : Tsipras instó a ‘un enfático NO’ en el referéndum sobre la oferta de los acreedores », 27 juin 2015. http://www.infobae.com/2015/06/27/1...

Source : Al Mayadeen —> http://espanol.almayadeen.net/Study..

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