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796 articles avec geopolitique et mondialisation

Total dans le champ de mines de la politique iranienne QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

Publié le par Mahi Ahmed

Total dans le champ de mines de la politique iranienne

QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > DÉCRYPTAGE > MARC MARTINEZ > 25 JUILLET 2017

La « supermajor » pétrolière française Total vient de signer avec le gouvernement iranien un contrat de 4,8 milliards de dollars, le premier de ce type conclu par une entreprise occidentale depuis la levée (partielle) des sanctions internationales en janvier 2016. La stratégie économique de Téhéran qui consiste à encourager les investissements étrangers dans le secteur pétrolier et gazier mécontente les partisans d’une « économie de résistance », qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et voient d’un mauvais œil l’influence grandissante du président Hassan Rohani.

 

Une hirondelle — aussi grosse soit-elle — ne fait pas le printemps. Il en est aussi ainsi du gigantesque contrat récemment signé par Total et au terme duquel la compagnie française développera la phase 11 du champ gazier Pars-Sud. Ce contrat de 4,8 milliards de dollars met Total à la tête d’un consortium international incluant le chinois China National Petroleum Corporation International (CNPCI) et la société iranienne Petropars et lui permet de devenir la première compagnie pétrolière occidentale à revenir en Iran.

 

Les gains potentiels sont colossaux, mais l’aventure pourrait s’avérer risquée pour Total. L’entreprise qui emploie actuellement 6 000 personnes aux États-Unis a annoncé en mars dernier 1,7 milliard de dollars d’investissements supplémentaires pour étendre ses activités dans le secteur pétrochimique local. La décision d’investir en Iran place donc Total sous la menace de nouvelles sanctions que l’administration Trump souhaite imposer à l’Iran et qui sont actuellement examinées par la Chambre des représentants. C’est peut-être ce risque qui donne à ce contrat toute sa portée, car malgré « l’incertitude Trump », Total a considéré qu’il lui était impossible de rester en dehors du marché iranien, recevant ainsi la reconnaissance du gouvernement iranien dont le ministre du pétrole, Bijan Namdar Zanganeh, a annoncé : « Nous n’oublierons jamais que Total a été le précurseur ».

 

TENSIONS ENTRE GOUVERNEMENT ET OPPOSITION

 

La signature de ce contrat est importante à plus d’un titre pour les modérés iraniens menés par le président Hassan Rohani. Il est, en effet, le premier accord à suivre les modalités établies par le nouveau contrat pétrolier iranien, un contrat-cadre que le gouvernement a fermement défendu contre l’opposition conservatrice. Cette dernière critiquait certaines mesures limitant la souveraineté iranienne sur l’extraction de ressources énergétiques — sujet délicat en Iran où le rôle de certaines compagnies étrangères a été historiquement vécu comme une humiliation — telle que la possible renégociation du prix en cas d’importantes fluctuations et le contrôle majoritaire des sociétés étrangères sur les joint-ventures.

 

La question est tellement sensible qu’elle a poussé quelques parlementaires à demander la révision d’un contrat qui, selon eux « pourrait mettre en question, voire en danger » les intérêts nationaux iraniens. Bien que leurs protestations soient purement symboliques compte tenu des pouvoirs limités du Parlement, elles traduisent la réalité de tensions croissantes entre le président Rohani et l’opposition conservatrice. Celles-ci avaient été mises en sourdine suite au double attentat commis le 7 juin dernier par l’organisation de l’État islamique (OEI) à Téhéran contre le mausolée de l’ayatollah Khomeiny et le siège du Parlement, deux des puissants symboles du pouvoir politique. Elles sont réapparues avec force lorsque Rohani a critiqué le rôle des Gardiens de la révolution islamique dans l’économie, allant même jusqu’à les accuser de constituer un « gouvernement armé » et de nuire au retour des investisseurs étrangers.

 

C’est la récente annonce de la signature de ce gigantesque contrat qui a ravivé les tensions. D’un côté les partisans d’une « économie de résistance » chère au Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et le développement d’une demande interne appuyée sur des entreprises publiques ou parapubliques proches du pouvoir ; de l’autre, les forces modérées et réformistes pour lesquelles le redémarrage de l’économie ne pourra se faire sans l’afflux massif de capitaux étrangers. Toutefois, cette ligne de fracture transcende la division classique entre modérés et conservateurs. Une partie des Gardiens de la révolution islamique et une partie du clergé soutiennent, en effet, la politique d’ouverture gouvernementale dans la mesure où elle leur a permis d’augmenter revenus et influence.

 

Seule la multiplication des contrats pétroliers et gaziers pourrait réduire le nombre et la violence des critiques contre Rohani. Or, le marché de l’énergie (notamment celui du pétrole) est saturé ; la révolution du fracking — technique qui permet d’extraire plus efficacement le pétrole des roches de schiste — a détourné les investisseurs du Proche-Orient et de sa relative instabilité et relancé l’industrie de l’extraction nord-américaine.

 

QUELLES RETOMBÉES POUR LA POPULATION ?

 

Ce contrat est donc, à bien des égards, unique et la probabilité de voir la signature d’un autre contrat de cette importance dans de brefs délais est très faible. Total a pu conclure cet accord aussi rapidement après la fin des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien parce que la compagnie française avait une relation historique avec Téhéran. Déjà en 20041 puis en 2009, l’entreprise avait signé après plusieurs années de négociations un contrat similaire pour le développement de la même phase du champ gazier Pars-Sud. La compagnie avait dû interrompre ses investissements suite à la participation du gouvernement français au renforcement des sanctions internationales contre l’Iran en 2012.

 

Le succès de Total est à mettre au crédit de sa connaissance de l’Iran, des acteurs politiques et commerciaux, des rouages de l’administration, et de l’art de la négociation à l’iranienne. C’est aussi le succès des « réseaux Total » au sein de la République islamique et de l’investissement des services de l’État français, jusqu’au président Emmanuel Macron qui a reçu le ministre des affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif lors de sa visite en Europe quelques jours seulement avant la signature officielle du contrat. Toutefois, aussi colossal soit-il, ce contrat n’est qu’une goutte d’eau dans un océan d’investissements nécessaires au renouveau de l’économie iranienne. Selon le ministre du pétrole, le secteur de l’extraction nécessite à lui seul 200 milliards de dollars d’investissement sur les cinq prochaines années afin de puiser notamment dans les 33 800 milliards de mètres cubes de réserves prouvées de gaz.

 

La population a perçu cette signature de contrat comme un signe positif démontrant que la politique gouvernementale portait enfin ses premiers fruits. Toutefois, il s’étale sur vingt ans et ne porte que sur le développement d’un gisement gazier offshore. Les Iraniens ne sentiront donc ses bénéfices que très indirectement et seulement si le gouvernement décide d’investir une partie des 72 milliards de dollars de revenus du gaz qu’il devrait percevoir dans d’autres secteurs de l’économie ou les services publics. Ses bénéfices seront aussi tardifs, car le gaz produit n’« alimentera le marché domestique iranien [qu’]à compter de 2021 », selon un porte-parole de Total.

 

Ce contrat participe à la stratégie de Téhéran de concentrer les investissements directs à l’étranger reçus vers les secteurs de l’extraction des ressources premières et celui de l’industrie. À eux deux, ces secteurs ont monopolisé 42 % des 12,5 milliards d’investissements reçus au cours de l’année 2016. Bien que cette politique soit compréhensible compte tenu de l’importance de ces secteurs dans la composition du produit intérieur brut, les investissements sur le long terme n’auront que peu d’impact sur la population et notamment sur le taux de chômage. Les Iraniens pourraient dès lors réclamer davantage et augmenter la pression sur le gouvernement.

 

UNE MENACE POUR LES CONSERVATEURS

 

La rapide détérioration des relations entre le président et les élites conservatrices tant religieuses que militaires va au-delà du contrat pétrolier iranien. Il s’agit pour partie d’une tradition voulant que les présidents iraniens soient toujours réélus pour un second mandat, obligatoirement marqué par une recrudescence des tensions entre le président et le Guide suprême. Le pouvoir impose ainsi une stabilité institutionnelle et limite dans le même temps l’émergence d’hommes forts, respectés et capables de tenir tête au Guide suprême en cristallisant autour d’eux un mouvement d’opposition. Parce que le président a été réélu avec 57 % des voix — une augmentation de 7 % par rapport à sa première élection — avec une participation de 73 %, le pouvoir perçoit désormais Hassan Rohani comme une menace. Malgré une campagne anti-Rohani agressive, cette élection s’est transformée en un plébiscite pour l’action gouvernementale menée depuis la signature de l’accord nucléaire entre l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne en 2015. C’est aussi un mandat explicite pour accélérer le rythme et la profondeur des réformes sociales.

 

Hassan Rohani est ainsi devenu une menace pour les conservateurs, car le soutien populaire grandissant dont il bénéficie pourrait faire de lui un personnage-clé lors du choix du prochain Guide suprême, à la mort de l’ayatollah Khamenei (qui a fêté ses 78 ans le 17 juillet dernier). Si certains prêtent au président un plus grand destin compte tenu de sa relative jeunesse (68 ans), de son caractère consensuel et de ses excellents rapports avec la communauté internationale, il est difficilement envisageable qu’il puisse devenir Guide suprême. Il pourrait toutefois exercer une influence déterminante sur le choix du futur homme fort. Contrairement à l’ancien président Hachémi Rafsanjani, il ne poussera pas pour la fin du velayat-e faqih2, doctrine qui a permis de justifier religieusement la mainmise d’un seul homme sur l’État, et pour la mise en place d’une gouvernance collégiale. Mais Rohani pourrait réussir l’exploit d’imposer un religieux modéré.

 

Cette nomination n’apaiserait pas les partisans d’un changement de régime qui, comme le très controversé Conseil national de la résistance iranienne (dominé par les Moudjahidin du peule), cherchent à influencer l’administration américaine à travers certains faucons républicains tels que le sénateur John Mc Cain et l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani. Cependant l’arrivée au poste de Guide suprême d’un religieux modéré aurait pour mérite de renforcer la stabilité des institutions en assurant la pérennité de cette si complexe protodémocratie. Elle permettrait de contrôler les forces centrifuges ethnoséparatistes, de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme sunnites, mais aussi contre le trafic de drogue venu d’Afghanistan.

 

MARC MARTINEZ

1Ajout d’information effectué le 25 juillet 2017.

2NDLR. Le velayat-e faqih ou «  gouvernement du docte  » est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des douze imams qui lui ont succédé, le dernier d’entre eux s’est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l’«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants  ? Selon l’ayatollah Khomeini et les partisans du velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l’«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

Total dans le champ de mines de la politique iranienne

QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > DÉCRYPTAGE > MARC MARTINEZ > 25 JUILLET 2017

La « supermajor » pétrolière française Total vient de signer avec le gouvernement iranien un contrat de 4,8 milliards de dollars, le premier de ce type conclu par une entreprise occidentale depuis la levée (partielle) des sanctions internationales en janvier 2016. La stratégie économique de Téhéran qui consiste à encourager les investissements étrangers dans le secteur pétrolier et gazier mécontente les partisans d’une « économie de résistance », qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et voient d’un mauvais œil l’influence grandissante du président Hassan Rohani.

 

Une hirondelle — aussi grosse soit-elle — ne fait pas le printemps. Il en est aussi ainsi du gigantesque contrat récemment signé par Total et au terme duquel la compagnie française développera la phase 11 du champ gazier Pars-Sud. Ce contrat de 4,8 milliards de dollars met Total à la tête d’un consortium international incluant le chinois China National Petroleum Corporation International (CNPCI) et la société iranienne Petropars et lui permet de devenir la première compagnie pétrolière occidentale à revenir en Iran.

 

Les gains potentiels sont colossaux, mais l’aventure pourrait s’avérer risquée pour Total. L’entreprise qui emploie actuellement 6 000 personnes aux États-Unis a annoncé en mars dernier 1,7 milliard de dollars d’investissements supplémentaires pour étendre ses activités dans le secteur pétrochimique local. La décision d’investir en Iran place donc Total sous la menace de nouvelles sanctions que l’administration Trump souhaite imposer à l’Iran et qui sont actuellement examinées par la Chambre des représentants. C’est peut-être ce risque qui donne à ce contrat toute sa portée, car malgré « l’incertitude Trump », Total a considéré qu’il lui était impossible de rester en dehors du marché iranien, recevant ainsi la reconnaissance du gouvernement iranien dont le ministre du pétrole, Bijan Namdar Zanganeh, a annoncé : « Nous n’oublierons jamais que Total a été le précurseur ».

 

TENSIONS ENTRE GOUVERNEMENT ET OPPOSITION

 

La signature de ce contrat est importante à plus d’un titre pour les modérés iraniens menés par le président Hassan Rohani. Il est, en effet, le premier accord à suivre les modalités établies par le nouveau contrat pétrolier iranien, un contrat-cadre que le gouvernement a fermement défendu contre l’opposition conservatrice. Cette dernière critiquait certaines mesures limitant la souveraineté iranienne sur l’extraction de ressources énergétiques — sujet délicat en Iran où le rôle de certaines compagnies étrangères a été historiquement vécu comme une humiliation — telle que la possible renégociation du prix en cas d’importantes fluctuations et le contrôle majoritaire des sociétés étrangères sur les joint-ventures.

 

La question est tellement sensible qu’elle a poussé quelques parlementaires à demander la révision d’un contrat qui, selon eux « pourrait mettre en question, voire en danger » les intérêts nationaux iraniens. Bien que leurs protestations soient purement symboliques compte tenu des pouvoirs limités du Parlement, elles traduisent la réalité de tensions croissantes entre le président Rohani et l’opposition conservatrice. Celles-ci avaient été mises en sourdine suite au double attentat commis le 7 juin dernier par l’organisation de l’État islamique (OEI) à Téhéran contre le mausolée de l’ayatollah Khomeiny et le siège du Parlement, deux des puissants symboles du pouvoir politique. Elles sont réapparues avec force lorsque Rohani a critiqué le rôle des Gardiens de la révolution islamique dans l’économie, allant même jusqu’à les accuser de constituer un « gouvernement armé » et de nuire au retour des investisseurs étrangers.

 

C’est la récente annonce de la signature de ce gigantesque contrat qui a ravivé les tensions. D’un côté les partisans d’une « économie de résistance » chère au Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et le développement d’une demande interne appuyée sur des entreprises publiques ou parapubliques proches du pouvoir ; de l’autre, les forces modérées et réformistes pour lesquelles le redémarrage de l’économie ne pourra se faire sans l’afflux massif de capitaux étrangers. Toutefois, cette ligne de fracture transcende la division classique entre modérés et conservateurs. Une partie des Gardiens de la révolution islamique et une partie du clergé soutiennent, en effet, la politique d’ouverture gouvernementale dans la mesure où elle leur a permis d’augmenter revenus et influence.

 

Seule la multiplication des contrats pétroliers et gaziers pourrait réduire le nombre et la violence des critiques contre Rohani. Or, le marché de l’énergie (notamment celui du pétrole) est saturé ; la révolution du fracking — technique qui permet d’extraire plus efficacement le pétrole des roches de schiste — a détourné les investisseurs du Proche-Orient et de sa relative instabilité et relancé l’industrie de l’extraction nord-américaine.

 

QUELLES RETOMBÉES POUR LA POPULATION ?

 

Ce contrat est donc, à bien des égards, unique et la probabilité de voir la signature d’un autre contrat de cette importance dans de brefs délais est très faible. Total a pu conclure cet accord aussi rapidement après la fin des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien parce que la compagnie française avait une relation historique avec Téhéran. Déjà en 20041 puis en 2009, l’entreprise avait signé après plusieurs années de négociations un contrat similaire pour le développement de la même phase du champ gazier Pars-Sud. La compagnie avait dû interrompre ses investissements suite à la participation du gouvernement français au renforcement des sanctions internationales contre l’Iran en 2012.

 

Le succès de Total est à mettre au crédit de sa connaissance de l’Iran, des acteurs politiques et commerciaux, des rouages de l’administration, et de l’art de la négociation à l’iranienne. C’est aussi le succès des « réseaux Total » au sein de la République islamique et de l’investissement des services de l’État français, jusqu’au président Emmanuel Macron qui a reçu le ministre des affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif lors de sa visite en Europe quelques jours seulement avant la signature officielle du contrat. Toutefois, aussi colossal soit-il, ce contrat n’est qu’une goutte d’eau dans un océan d’investissements nécessaires au renouveau de l’économie iranienne. Selon le ministre du pétrole, le secteur de l’extraction nécessite à lui seul 200 milliards de dollars d’investissement sur les cinq prochaines années afin de puiser notamment dans les 33 800 milliards de mètres cubes de réserves prouvées de gaz.

 

La population a perçu cette signature de contrat comme un signe positif démontrant que la politique gouvernementale portait enfin ses premiers fruits. Toutefois, il s’étale sur vingt ans et ne porte que sur le développement d’un gisement gazier offshore. Les Iraniens ne sentiront donc ses bénéfices que très indirectement et seulement si le gouvernement décide d’investir une partie des 72 milliards de dollars de revenus du gaz qu’il devrait percevoir dans d’autres secteurs de l’économie ou les services publics. Ses bénéfices seront aussi tardifs, car le gaz produit n’« alimentera le marché domestique iranien [qu’]à compter de 2021 », selon un porte-parole de Total.

 

Ce contrat participe à la stratégie de Téhéran de concentrer les investissements directs à l’étranger reçus vers les secteurs de l’extraction des ressources premières et celui de l’industrie. À eux deux, ces secteurs ont monopolisé 42 % des 12,5 milliards d’investissements reçus au cours de l’année 2016. Bien que cette politique soit compréhensible compte tenu de l’importance de ces secteurs dans la composition du produit intérieur brut, les investissements sur le long terme n’auront que peu d’impact sur la population et notamment sur le taux de chômage. Les Iraniens pourraient dès lors réclamer davantage et augmenter la pression sur le gouvernement.

 

UNE MENACE POUR LES CONSERVATEURS

 

La rapide détérioration des relations entre le président et les élites conservatrices tant religieuses que militaires va au-delà du contrat pétrolier iranien. Il s’agit pour partie d’une tradition voulant que les présidents iraniens soient toujours réélus pour un second mandat, obligatoirement marqué par une recrudescence des tensions entre le président et le Guide suprême. Le pouvoir impose ainsi une stabilité institutionnelle et limite dans le même temps l’émergence d’hommes forts, respectés et capables de tenir tête au Guide suprême en cristallisant autour d’eux un mouvement d’opposition. Parce que le président a été réélu avec 57 % des voix — une augmentation de 7 % par rapport à sa première élection — avec une participation de 73 %, le pouvoir perçoit désormais Hassan Rohani comme une menace. Malgré une campagne anti-Rohani agressive, cette élection s’est transformée en un plébiscite pour l’action gouvernementale menée depuis la signature de l’accord nucléaire entre l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne en 2015. C’est aussi un mandat explicite pour accélérer le rythme et la profondeur des réformes sociales.

 

Hassan Rohani est ainsi devenu une menace pour les conservateurs, car le soutien populaire grandissant dont il bénéficie pourrait faire de lui un personnage-clé lors du choix du prochain Guide suprême, à la mort de l’ayatollah Khamenei (qui a fêté ses 78 ans le 17 juillet dernier). Si certains prêtent au président un plus grand destin compte tenu de sa relative jeunesse (68 ans), de son caractère consensuel et de ses excellents rapports avec la communauté internationale, il est difficilement envisageable qu’il puisse devenir Guide suprême. Il pourrait toutefois exercer une influence déterminante sur le choix du futur homme fort. Contrairement à l’ancien président Hachémi Rafsanjani, il ne poussera pas pour la fin du velayat-e faqih2, doctrine qui a permis de justifier religieusement la mainmise d’un seul homme sur l’État, et pour la mise en place d’une gouvernance collégiale. Mais Rohani pourrait réussir l’exploit d’imposer un religieux modéré.

 

Cette nomination n’apaiserait pas les partisans d’un changement de régime qui, comme le très controversé Conseil national de la résistance iranienne (dominé par les Moudjahidin du peule), cherchent à influencer l’administration américaine à travers certains faucons républicains tels que le sénateur John Mc Cain et l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani. Cependant l’arrivée au poste de Guide suprême d’un religieux modéré aurait pour mérite de renforcer la stabilité des institutions en assurant la pérennité de cette si complexe protodémocratie. Elle permettrait de contrôler les forces centrifuges ethnoséparatistes, de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme sunnites, mais aussi contre le trafic de drogue venu d’Afghanistan.

 

MARC MARTINEZ

1Ajout d’information effectué le 25 juillet 2017.

2NDLR. Le velayat-e faqih ou «  gouvernement du docte  » est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des douze imams qui lui ont succédé, le dernier d’entre eux s’est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l’«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants  ? Selon l’ayatollah Khomeini et les partisans du velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l’«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

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L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉCONOMIE MAFIEUSE ET CRIMINELLE INTERNATIONALE

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

Tout le monde l’admet. L’économie mafieuse internationale ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui. Rapports, travaux et révélations s’accumulent confirmant tous l’extraordinaire dynamisme de ces activités particulières ayant réussi à infiltrer des secteurs d’une extrême diversité. Ayant appris très vite à apprivoiser la mondialisation, des réseaux mafieux se sont organisés et maillent désormais la planète se jouant des frontières et des différences de législation. Ils ont su prendre comme modèle la façon dont les firmes transnationales les ont précédés en la manière.

Profitant de l’aubaine qu’a représentée l’explosion de la mondialisation libérale et financière depuis quelques décennies, ces réseaux en ont utilisé tous les rouages et en sont devenus, à travers de vastes opérations de blanchiment, des interlocuteurs quasi-officiels. Car il faut bien profiter de ce qu’a rapporté son crime et utiliser en toute légalité ce qui a été acquis illégalement. Ainsi la libéralisation financière permet aux gagnants de la dernière vague de mondialisation de se rapprocher dans un bénéfice réciproque permettant aux uns de jouir de leur forfait moyennant une dîme raisonnable et aux autres d’accroître leurs profits et de pouvoir bénéficier d’une manne douteuse qui viendra gonfler leur trésorerie déjà bien confortable. Tout cela au détriment des perdants de la mondialisation, les États et leur souveraineté, les peuples et la démocratie. N’oublions jamais que la mondialisation est devenu le processus, présenté comme naturel, qui permet de faire ailleurs, sans entrave, ce qui est devenu interdit dans son pays grâce à l’élévation d’acquis sociaux. Nombreux, hélas, sont les pays qui s’inscrivent dans ce mécanisme en valorisant les pires aspects de leur attractivité, les mettant ainsi en concurrence.

Le dernier scandale que révèle la presse mondiale et accusant le Panama de jouer un rôle pivot dans le fonctionnement de cette économie maffieuse confirme tout ce que les spécialistes avaient largement décrit. Ce scandale du « Panama papers » paraît énorme parce qu’il ne concerne qu’une seule société – la Mossack Fonseca - et que l’on sait que c’est par milliers que de telles officines prospèrent. Certains clients devant émarger à plusieurs.

L’économie criminelle gangrène tout

Peu de domaines échappent à ces activités mafieuses. Commerces et trafics illicites ont de tout temps accompagné drogues et armes et généré d’immenses profits aussitôt réinvestis et étendus à d’autres secteurs lucratifs comme l’immobilier ou le tourisme. La prostitution, dont les profits ont servi à alimenter l’argent du banditisme et des gangs, s’est organisée en réseaux internationaux pratiquant le trafic d’êtres humains. La dislocation des Balkans et les soubresauts de l’Europe de l’Est ont ainsi dynamisé les réseaux de prostitution sur le continent. Certaines zones se sont trouvé des spécialisations liées à des ressources naturelles comme l’héroïne en Asie, la cocaïne en Amérique latine, le hachich au Maghreb. D’autres ont profité de l’aubaine d’être sur des trajets utiles et ont prélevé des dîmes générant corruption et économie maffieuse. Les flux migratoires ont été immédiatement « accompagnés » de réseaux de passeurs et de fournisseurs de faux documents aussi bien durant le voyage qu’à l’arrivée. Les raretés, les réglementations, les fluctuations de prix se révèlent être des aubaines dans lesquelles s’engouffrent les trafiquants en tout genre, de métaux, d’organes humains, d’œuvres d’art. La contrefaçon est sortie de son domaine traditionnel des biens de luxe en inondant le marché de faux médicaments, causant des victimes chez les populations les plus démunies. Les grandes manifestations sportives et les grands clubs sportifs sont ouvertement suspectés de pratiques corruptives. L’informatique et les réseaux internet sont devenus des supports d’activités délictueuses dont les auteurs ont toujours un coup d’avance sur leur parade. La fraude fiscale sur les profits ou sur la TVA prospère même sur les marchés des permis négociable des émissions de gaz à effet de serre occasionnant de lourdes pertes de recettes aux États. Les paradis fiscaux sont certes de mieux en mieux recensés et cèdent peu à peu aux pressions internationales, mais restent toujours actifs au service tout à la fois des malfrats, des firmes, des banques et des États dont les plus grands protègent jalousement les leurs, les estimant nécessaires à leur prospérité économique.

Un système s’est mis en place

Toutes ces activités ont besoin pour se développer de gagner des appuis et doivent donc laisser quelques miettes de leurs profits en corrompant pour s’assurer de protections nécessaires. Cette gangrène s’est développée à l’échelle de la planète et a affecté certains États à un niveau tel que l’on peut alors parler d’une véritable osmose entre milieux mafieux et pouvoirs dès lors que nouveaux maîtres de guerre et parrains dialoguent d’égal à égal avec les responsables politiques. Cette image de marque colle à la réputation de certains pays. Au cœur même de l’Europe, le Luxembourg en a fait sa spécialisation internationale. Monsieur Jean-ClaudeJuncker, actuel président de la Commission européenne, était Premier ministre lorsque son pays s’est engagé dans cette voie en négociant des avantages fiscaux particuliers aux firmes européennes leur permettant d’échapper aux fiscalités plus élevées de leur pays d’origine – le mécanisme du « tax ruling ». Ceci s’est traduit par un manque à gagner de recettes fiscales dans des pays accusés dans le même temps de déficits budgétaires trop élevés. Partout les États et les populations souffrent de ces pratiques dont l’idéologie dominante favorise la progression et qui restent encore insuffisamment réprimées.

Le contrôle de la libéralisation de la finance qui a joué un rôle central dans la montée de ces activités mafieuses et criminelles doit constituer un levier décisif pour faire reculer ce fléau dont l’ampleur menace tout à la fois la souveraineté des États, l’exercice même de la démocratie et la morale publique. Ces scandales ne sont jamais révélés par la puissance publique. C’est parfois au détour d’une procédure de divorce que le pot aux roses est découvert. Mais c’est surtout grâce au rôle des lanceurs d’alerte que la vérité éclate. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un statut protecteur.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

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« L’Empire de la surveillance ENTRETIEN AVEC IGNACIO RAMONET

Publié le par Mahi Ahmed

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Un monde de plus en plus inégalitaire

Publié le par Mahi Ahmed

Un monde de plus en plus inégalitaire

Tarik Bouafia

|

22 janvier 2016

Victor Hugo a un jour écrit : « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches ». Ce glaçant constat dressé il y a plus d'un siècle par l'auteur des Misérables est plus que jamais d'actualité. Pendant que de plus en plus de gens font face à la précarité, au chômage, à la pauvreté, à l’exclusion, l'élite mondiale des ultra-riches, elle, ne connaît pas la crise, mieux, elle en profite pour s'enrichir.

Un constat alarmant

L’organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam a publié cette semaine un rapport sur l’état des inégalités dans le monde. Autant dire tout de suite que les riches ne se sont jamais aussi bien portés qu’aujourd’hui. Les chiffres ont de quoi donner le tournis. En effet, l’ONG prévoit qu’en 2016, les fameux 1% les plus riches posséderont plus de la moitié de la richesse mondiale. Les 99% restants devront se partager le reste du gâteau. Les 80 plus grosses fortunes de la planète détiennent ainsi autant de richesses que les 3,5 milliards des plus pauvres. Chaque adulte de cette élite possède personnellement plus de 2,7 millions de dollars. Des inégalités qui au fil des années ne cessent de se creuser. En 2010, les 1% détenaient 44% de la richesse mondiale contre 56% pour le reste. En 2020, on estime que la part de leur richesse atteindra 52,5%.

Par ailleurs, selon une étude réalisée par la banque suisse UBS en partenariat avec le cabinet de recherche singapourien Wealth X, le nombre de milliardaires dans le monde s’élève en 2014 à 2.235, soit une augmentation de 7% par rapport à 2013. La crise économique de 2008 n’a en rien affecté l’élite mondiale, bien au contraire. Alors que des millions de personnes se retrouvaient sur le carreau du jour au lendemain, renvoyés de leur travail après de bons et loyaux services, pendant que des millions d’Européens, d’Etats-uniens sombraient brusquement dans la pauvreté et la précarité et que des pays du Sud subissaient des famines toujours plus dévastatrices, l’élite capitaliste mondiale faisait exploser ses comptes en banques. Cette énième crise du capitalisme a mis une nouvelle fois à nu ce système injuste et cruel. Et aucun pays de l’OCDE n’est épargné par cette dérive inégalitaire.

En France par exemple, tandis que les grands patrons et les actionnaires se goinfraient de dividendes, de stock options et de retraites chapeau, la masse de la population recevait et continue de recevoir les foudres de ce système basé sur l’hyper profit de quelques-uns et l’exploitation du plus grand nombre. Les statistiques sont là pour en témoigner. Alors que, dans toute son histoire, la France n’a jamais été aussi riche, on compte plus de 140.000 sans domicile fixe. Selon l’Insee, le taux de pauvreté était de 12,6% en 2004, il a grimpé à plus de 14% en 2012. De plus, ce sont plus de 3,5 millions d’individus qui bénéficient de l’aide alimentaire et 3,8 millions de personnes qui perçoivent les minimas sociaux. Et les riches dans tout ça ? Ne nous inquiétions surtout pas pour eux, ils vont très bien ! L’Europe est en récession mais par contre la croissance des milliardaires, elle, est affolante. En effet, selon le magazine Challenges ils étaient 55 en 2013. En 2014, ils étaient 12 de plus. Leur patrimoine lui aussi se porte bien. Ce dernier a augmenté de 15% en un an, atteignant ainsi les 390 milliards d’euros. Après, on vient nous raconter que l’État est ruiné et qu’il n’a plus d’argent pour assurer les services publics.

Aux États-Unis, pays de l’argent-roi, le constat est encore plus inquiétant. 22%, c’est la part de la richesse nationale détenue par...0,1% de la population alors qu’en 1970, cette oligarchie en possédait « seulement » 7%.

Les 75.000 individus les plus riches détiennent, tenez vous bien, 10.265 milliards de dollars soit plus de deux tiers du PIB du pays. Depuis quelques mois, tous les médias dominants encensent l’économie états-unienne qui affiche un taux de croissance de l’ordre de 3 à 4%. Mais croissance économique ne rime pas avec réduction des inégalités. Cette croissance est en effet accaparée par les plus riches. Par ailleurs, les classes laborieuses ne profitent pas des fruits de cette croissance. Le salaire moyen stagne, voire régresse, et atteint un niveau à peine plus élevé qu’en...1964. Le salaire minimum, lui, reste bloqué à un maigre 7,25 dollars de l’heure malgré les nombreuses protestations des salariés, notamment de chaînes de fast-food qui réclament des hausses de salaires.

Un problème éminemment structurel- L’Etat au service des riches

Après la seconde guerre mondiale, les États ont joué un rôle prépondérant dans la conduite de l’économie permettant aux puissances occidentales d’afficher des taux de croissance annuels avoisinant les 10%. L’État se posait alors en arbitre des conflits de classes entre le capital et le travail et veillait à que les inégalités n’explosent pas. Ces taux de croissance ont permis de développer des services publics performants dans le domaine de la santé, de l’éducation, des transports, de l’énergie. Néanmoins, malgré les avancées sociales dues notamment à l’important rapport de force qu’entretenaient les syndicats et les partis communistes avec les bourgeoisies nationales, les structures économiques, sociales, politiques et culturelles ne furent pas modifiées. La domination capitaliste s’étatisa. Voilà pourquoi on parle de « capitalisme d’État » pour définir cette période des « trente glorieuses ». Cependant, il ne faut pas oublier que la prospérité qu’ont connue les pays capitalistes occidentaux au lendemain de la seconde guerre mondiale s’est faite sur le dos des peuples du Sud. Colonialisme, impérialisme, pillage des ressources naturelles, imposition par le « Nord » de dettes « odieuses »...

La richesse des uns a provoqué la misère des autres, tout comme aujourd’hui. Puis tout a commencé à basculer avec le virage néolibéral initié aux États-Unis par Ronald Reagan et en Angleterre par Margaret Tchatcher, avant de se propager dans le reste du monde occidental et finalement dans toute la planète. Le néolibéralisme se caractérise par l’ouverture de nouveaux domaines à la loi du marché, par une financiarisation croissante de l’économie et surtout par un désengagement important de l’État dans sa participation à la gestion de l’économie. Ce désengagement est l’une des causes majeures de cette recrudescence des inégalités. Prenons quelques exemples très concrets : depuis maintenant près de 30 ans, une petite musique lancinante s’impose aux oreilles des citoyens européens. C’est la fameuse musique de la « dette ». « La dette explose ! », « L’État n’a plus les moyens » « Il faut dégraisser le mammouth », l’ « État est obèse ». Principaux dirigeants politiques, économistes, « experts », chroniqueurs, éditorialistes... Ils ont appris la chanson par cœur et la chantent à merveille. Alors, on nous répète à longueur de journée que l’ « État a trop dépensé » (pour les services publics), que l’ « État vit au-dessus de ses moyens » et qu’il faut donc baisser les dépenses sociales dans la santé, l’éducation, les allocations... Puis, on nous répète qu’il faut privatiser les entreprises appartenant à l’État et donner plus de marges aux entreprises, baisser l’impôt des plus riches...Bref, il faut libéraliser radicalement notre économie. Notons au passage que le mot « radical » n’est pas connoté de la même manière quand il s’agit de prôner un radicalisme de « gauche » ou un radicalisme de « droite ».

Dans le vocabulaire de la noble pensée, le premier est connoté péjorativement tandis que le second est qualifié positivement. Ainsi, il faut « se serrer la ceinture ». Mais lorsqu’on regarde les chiffres de plus près, surprise, la réalité s’avère bien différente. En effet, selon un rapport du Collectif citoyen de la dette (CAC), 59% de la dette française est purement et simplement illégitime. Pourquoi ? Parce que cette dette n’est pas le fruit d’un emprunt contracté par l’État français pour financer l’économie et ainsi œuvrer à servir à l’intérêt général. Non ! Cette dette est due à une politique extrêmement avantageuse menée en faveur des plus riches. Autrement dit, l’État s’est volontairement privé de rentrées fiscales pour satisfaire la classe des plus riches. Niches fiscales, « boucliers fiscaux » (600 millions d’euros donnés aux plus riches), exonérations d’impôt, baisse de la fiscalité pour les ménages les plus aisés et les grandes entreprises comme Total (qui ne paye pas un centime d’impôt en France) … Autant de cadeaux fiscaux qui ont vidé les caisses de l’État.

Ainsi, la part du PIB lié à ces recettes fiscales a fondu de 5 points, de 22% dans les années 1980, elle est passée à 17% au cours des trois dernières années. Et les dépenses publiques, ont-elles vraiment explosé comme aiment à nous le répéter les prédicateurs néolibéraux ? Eh bien encore une fois, le système médiatique a menti. Les dépenses publiques ont diminué en part du produit intérieur brut (PIB) passant en moyenne de 22,7% en 1980 à 20,7%. Nous avons ici l’exemple type du genre de politiques économiques qui ont favorisé l’aggravation des inégalités. L’État a donc artificiellement créé les conditions pour qu’émerge une forte inégalité entre les très riches et le reste de la société. Les messagers de la sacro-sainte parole libérale nous avait pourtant assuré que cette politique en faveur des riches profiterait à la population. Résultat ? La France connaît un chômage de masse qui touche plus de 5 millions de personnes et le nombre de travailleurs pauvres ne cesse d’augmenter. Malgré ce cuisant échec, les serviteurs politiques au service de la classe possédante persistent et signent.

Un autre exemple très concret montre comment l’État participe à l’accroissement des inégalités. C’est le cas de l’Angleterre. Les grands patrons, qu’ils soient français, allemands, espagnols appuyés par les médias et les dirigeants politiques ne manquent jamais l’occasion de dénoncer « l’assistanat », les « assistés » autrement dits les chômeurs, les bénéficiaires d’allocations et parfois même les étudiants ou les retraités. Ces gens qui, nous dit-on, « profitent du système », ces personnes qui vivent aux « crochets de la société »... Vraiment, ces individus sont-ils vraiment les assistés du système ? Ne sont-ils pas au contraire les premières victimes de cette société injuste et inégalitaire ? Allons, remettons les choses à l’endroit et un peu d’ordre dans toute cette confusion entretenue par l’oligarchie au pouvoir. Les « assistés », les vrais, ce sont les plus riches, les grandes entreprises, les grandes fortunes, ceux qui vivent grâce à l’État, cet État « prédateur » qu’ils dénoncent quand il intervient dans l’économie et qu’ils vénèrent lorsqu’il sauve les banques de la faillite. En Angleterre donc, l’État investit dans des infrastructures qui profiteront non pas à la population mais au secteur privé. Dans le secteur ferroviaire, la situation est inédite. Depuis que le réseau a été privatisé en 1993, les dépenses publiques ont été multipliées par six ! Le réseau est privatisé mais c’est l’État qui continue à payer les frais d’entretien car les compagnies privées n’investissent pas assez. Entre 2007 et 2011, les cinq principales compagnies ferroviaires ont reçu 3 milliards de livres de l’État. C’est ce qu’on appelle communément se faire « plumer ».

Enfin, dernier exemple : l’État exonère annuellement de 88 millions de livres sterling les familles qui envoient leurs enfants dans les écoles privées. Ces écoles étant réservées aux plus riches, les familles aisées bénéficient de la grande générosité de l’État anglais. Pendant ce temps-là, le gouvernement ultra-libéral de David Cameron a décidé de réduire les prestations attribuées aux chômeurs et aux travailleurs. C’est plus de trois millions quatre cents mille personnes qui vivent avec le salaire de subsistance soit 7,20 de l’heure. Les budgets alloués au logement, à la santé ont diminué considérablement. Cette situation où l’État veille au bien-être des riches et néglige le reste de la société a été formulée de la manière suivante par l’écrivain Owen Jones : « socialisme pour les riches, capitalisme pour les autres ».

Que dire également de ce grave phénomène qu’est l’évasion fiscale ? Là aussi, les États font mine de ne rien voir. Pourtant, ils sont en capacité d’agir et de punir ceux qui décident de déposer leur argent dans des paradis fiscaux. On estime qu’en France l’évasion fiscale représente un coût d’environ 60 milliards de dollars par an. Ce serait entre 80 et 100 milliards d’euros en Espagne, sans compter les 40 milliards détournés par la corruption. Au total, ce sont plus de 1000 milliards d’euros qui échappent aux pays de l’Union Européenne. Enfin, les gouvernements occidentaux ont trouvé la solution pour venir en aide aux pauvres : le développement de la philanthropie et de la charité. A défaut de servir l’intérêt général, l’État délègue ces fonctions à des milliardaires comme Bill Gates par exemple. Santé, école, alimentation, ces bienfaiteurs de l’humanité s’occupent des plus démunis. L’État se dirige vers des fonctions régaliennes (sécurité, justice) et laisse la « main invisible » du marché réguler l’économie.

On demande à l’État d’intervenir de moins en moins dans la sphère économique tout en comptant sur lui au cas où il faudrait sauver des banques en faillite ou envoyer son arsenal répressif pour tuer de jeunes manifestants pacifiques... L’essor de la charité a également pour but de légitimer la richesse des riches en les rendant indispensable. Voilà comment la société dans laquelle nous vivons s’éloigne de ses responsabilités sociales, économiques pour faire émerger la figure du riche-sauveur et ainsi le légitimer alors que c’est lui le véritable responsable des maux dont souffrent nos économies.

Mondialisation et accroissement des inégalités

Alors bien sûr, on ne peut évoquer le thème des inégalités sans pointer du doigt la mondialisation. Cette mondialisation sauvage qui crée un fossé toujours plus abyssal entre les pays très développés et les pays les plus pauvres. Prenons deux exemples qui mettent en exergue la fabrication économique, sociale et géographique des inégalités. Premièrement, les délocalisations. Ces dernières ont pour but de transférer les activités d’une entreprise dans un pays où le prix du travail est inférieur et où les matières premières sont moins chères... Ces délocalisations ont certes apporté du travail aux pays concernés mais pour quel salaire ? De véritables salaires de misère, voilà la réalité. Pendant ce temps, l’entreprise ou la multinationale multiplie son coût de revient par 5, 10, 15... L’exemple le plus connu est celui des maquiladoras au Mexique.

Ces usines proches de la frontière états-unienne qui produisent jours et nuits des jeans pour la marque Levis, GAP... Un jean coûte peut être à la fabrication 10 dollars, 4 seront donnés au travailleur et le reste pour payer les matières premières. A peine sorti d’usine, il sera exporté vers les États-Unis pour être vendu dans les magasins de New York ou Miami à 70, 80, 90 dollars. L’exploitation du travailleur permet au patron de tirer une marge conséquente et ainsi de faire croître rapidement sa richesse pendant que l’ouvrier lui, n’aura pas assez d’argent pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Voilà comment se crée l’inégalité entre l’employeur et l’employé. L’appauvrissement du second conditionne l’enrichissement du premier. Et puis, il ne faut pas oublier les salariés qui ont été licenciés dans le pays d’origine afin que l’usine puisse être délocalisée. Ils se retrouvent au chômage pendant que leur ancien patron s’enrichit. Ce dernier rejoignant doucement les 1% et eux glissant sûrement vers les 99%.

Deuxième exemple, les politiques agricoles notamment mises en place aux États-Unis et en Europe, comme la politique agricole commune en vigueur en Europe. Cette dernière subventionne la production agricole mais pas seulement. Elle subventionne aussi les exportations. Une politique qui ne manque pas de créer des désastres économiques et humains. En effet, prenons un agriculteur espagnol qui reçoit des subventions pour exporter ses poulets au Sénégal. Étant donné qu’il a reçu des subventions de la part de l’Union Européenne, il peut se permettre de baisser le prix de son poulet pour ainsi être plus compétitif sur le marché local. Cependant, l’agriculteur sénégalais, lui, n’a pas reçu de subventions, il ne peut donc pas se permettre de baisser le prix de son produit. Mais, pour les consommateurs à faible revenu, il est plus économique d’acheter le poulet européen, moins cher. Conséquence : l’agriculteur africain ne vend plus, il fuit vers la ville pour trouver un emploi et, comme dans la majorité des cas il n’en trouve pas, il décide de prendre le chemin de l’émigration pour venir parfois mourir en méditerranée. C’est encore un exemple qui démontre comment le Nord tente de maintenir certains pays du Sud dans la soumission et la domination. Des politiques injustes et inéquitables qui provoquent de graves conséquences et qui participent au creusement des inégalités entre le Nord et le Sud.

Malheur aux pays du Sud qui osent se développer en toute indépendance...

Dans son célèbre ouvrage, L’ Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine montre comment le capitalisme, avide de nouveaux territoires, de nouveaux espaces, de nouvelles ressources pour se développer et écouler ses marchandises tente à travers l’exportation de capitaux de conquérir de nouvelles terres et de nouveaux marchés. L’histoire du capitalisme est intimement liée au colonialisme et à l’impérialisme. En effet, ce sont les ressources naturelles d’Amérique, d’Afrique et d’Asie qui ont permis au capitalisme de voir le jour, ce que Marx a appelé l’ « accumulation originaire ». Les siècles ont passé, les colonies ont acquis leur indépendance mais l’impérialisme, lui, est loin d’avoir disparu. Et les disparités, les inégalités de richesses entre le Nord et le Sud sont la conséquence de ces siècles d’exploitation et de pillage.

Les inégalités restent toujours importantes à cause de cet héritage du passé mais également parce que certains pays sont aujourd’hui devenus des néo-colonies. Certes, ils ne sont plus occupés militairement mais l’économie, elle, profite à la bourgeoisie du pays en question et à la bourgeoisie des pays du Nord. Ces inégalités sont la conséquence du pillage des ressources naturelles et des accords de libre-échange extrêmement défavorables aux pays du Sud tels que l’ALENA entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Cette quête des ressources naturelles et énergétiques sont essentielles pour assurer la survie des grandes puissances. C’est pourquoi les gouvernements capitalistes occidentaux sont prêts à tout pour empêcher un pays du Sud de se développer de manière indépendante et autonome. Les puissances occidentales ont tellement été habituées à piller les ressources des pays du Tiers Monde en toute quiétude que lorsque des présidents progressistes, voire révolutionnaires, arrivent au pouvoir pour améliorer la vie de leur peuple, ils sont prêts à tout pour les renverser. L’indépendance économique est perçue comme un crime par les 1%. C’est pourquoi on a tenté de faire tomber Hugo Chavez, Fidel Castro, Evo Morales, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Gamal Abdel Nasser avec plus ou moins de succès. L’enjeu est clair : soit les pays du Sud se développent de manière souveraine et indépendante et ainsi les inégalités Nord-Sud diminueront, soit les puissances impérialistes continuent à mettre la main sur les ressources naturelles des pays en développement et, là, le fossé risque de grandir à une vitesse phénoménale.

Circulez y’a rien à voir

Il serait intéressant d’analyser le traitement ou plutôt le non traitement médiatique suite au rapport sur les inégalités. En effet, ce rapport a été traité de manière très timide, voire silencieuse, de la part des médias dominants. Quelques annonces et articles dans les JT, à la radio et dans les journaux, et puis plus rien. Pourtant, le sujet est particulièrement grave et mérite qu’on s’y arrête bien plus longuement. Mais rien à faire, l’élite journalistique, corollaire et complice de l’élite économique et financière n’a pas l’air très intéressée par ce sujet, pourtant d’une importance capitale pour l’avenir de l’humanité. On avait connu plus grande indignation de la part des médias... Un constat alarmant sur les inégalités évoqué vite fait bien fait et puis on en parle plus. Pas de véritable débat au sens démocratique du terme, c’est à dire des débats où s’affrontent des pensées, des idéologies et des projets (vraiment) contradictoires. Car en effet, nos médias nous ont plutôt habitués à des simulacres de « débats » où chaque intervenant prend la parole pour dire à la virgule près ce que son « opposant » a affirmé quelques minutes plus tôt. Pas d’édition spéciale non plus. Aucune recherche approfondie pour trouver les véritables raisons de ce fossé qui se creuse entre les hyper-riches et le reste de la société.

Au fond, le message des médias est plutôt clair : pourquoi s’attarder sur des sujets auxquels on ne plus pas changer grand-chose ? En effet, les libéraux considèrent presque l’économie comme une science exacte et les problèmes comme les « inégalités » sont quasiment perçus comme des sujets d’ordre « naturel » contre lesquels on ne peut rien. Par conséquent, il est inutile de polémiquer sur ces derniers puisque le cours des choses ne changera pas. Voilà en substance la vision des médias, ces dignes porte-paroles de la classe dominante. Et puis, on peut trouver la raison de ce silence coupable des médias en cherchant à qui appartiennent ces fameux organes de propagande. Et là, on y trouve peut-être une explication.

La plupart des organes de presse appartiennent à de puissants industriels, banquiers et hommes d’affaires. Et, comme par hasard, certains de ces patrons de presse comme M. Dassault, M. Pinault, M.Lagardère ou M.Arnault sont multi milliardaires. Pas étonnant alors que les médias, aux ordres de leurs patrons évoquent subrepticement ces chiffres sur les inégalités. Il ne faut surtout pas donner une mauvaise image des milliardaires. Ne surtout pas montrer comment ces nantis se sont enrichis, en exploitant des travailleurs, en les licenciant pour augmenter leurs profits et parfois en influant sur des gouvernements pour lancer la guerre à un pays et ainsi lui piller ses ressources naturelles.

Et puis enfin, ne surtout pas montrer que ces inégalités ne sont pas les fruits du hasard mais que ces dernières sont structurelles et inhérentes au système capitaliste. Dire cela pousserait sans doute plus de citoyens à se poser des questions sur le sujet et ainsi les pousserait éventuellement à la révolte. « Il y a toujours eu des riches, toujours eu des pauvres, la guerre a toujours existé, la faim a toujours existé, c’est comme ça, c’est la vie on n’y peut rien ». Pour résumer, « subissez et fermez-là ». Voilà le constat et les orientations que proposent les « nouveaux chiens de garde ».

Faire face à la résignation

Alors bien sûr, cette situation est loin d’être une fatalité. L’ONG Oxfam qui a réalisé l’enquête a avancé plusieurs pistes afin de lutter contre ces inégalités. Parmi elles, le retour de l’État Providence, un revenu garanti pour les plus pauvres, une lutte acharnée contre l’évasion fiscale, la gratuité des services publics ou encore une plus grande taxation des revenus du capital. Des mesures qui vont bien évidemment dans le bon sens, qui pourraient donner un bol d’air frais à l’économie et qui permettraient également de réduire les inégalités. Néanmoins, ces solutions ne sont pas du goût de tout le monde. En effet, pour Nicolas Doze, chef du service économie de la très libérale chaîne française d’information BFMTV, les solutions proposés par l’ONG sont « dogmatiques ». Encore une manière de pousser les gens à la résignation en leur faisant comprendre que des solutions progressistes ou radicales sont bonnes pour la poubelle.

Mais au fait qui fait preuve de dogmatisme ? Les propositions formulées par l’ONG sont-elles vraiment « dogmatiques » ou bien tout simplement réalistes et adaptées à la gravité de la situation ? Taxer plus fortement le capital, c’est être dogmatique maintenant ? Assurer des services publics pour tous, c’est être irresponsable ? Allons, les vraies dogmatiques dans l’histoire ce sont ces fanatiques de la religion libérale qui ne connaissent aucun autre discours que celui qui prône le désengagement de l’État, la suppression des 35 heures et l’autorisation du travail dominical. Et même les échecs patents de leurs politiques ne les font pas changer d’avis. Ils promettent plein emploi et croissance. Résultat, les pays sont en récession et le chômage ne cesse de bondir jour après jour. Mais, pas grave, ils persistent et signent. Si ça, ce n’est pas être dogmatique, il faut alors m’expliquer ce qu’est le dogmatisme. Une chose est sûre dans cette histoire, c’est que les citoyens n’ont strictement rien à attendre des partis dominants, et plus généralement de l’État, en tout cas de cet État. Les responsables politiques ne sont pas la solution, ils sont le problème. Cet Etat, quant à lui, n’est là que pour servir les intérêts de la classe dominante. La classe politique n’étant que la garante institutionnelle et politique de la classe possédante.

Les solutions avancées par l’ONG vont dans le bon sens mais ne doit-on pas être plus radical ? Là est toute la question. La sortie du modèle néolibéral est une urgence absolue, partagée par des millions de citoyens européens. Mais après ? Laisse-t-on au capital le rôle de diriger l’économie ? Doit-on continuer à subir la dictature d’une petite élite parasite qui ne représente personne sinon elle-même ?

Après la crise de 2008, Nicolas Sarkozy avait plaidé pour une « moralisation du capitalisme ». Mais peut-on moraliser l’immoral ? Le capitalisme est par essence un système extrêmement violent. Les crises, les bouleversements, les catastrophes qu’il provoque font de lui le principal danger pour la survie même de l’espèce humaine. Réguler le capitalisme est une idée partagée par de nombreuses personnes, mais cela reste une idée largement inoffensive. Ne doit-on pas au contraire confier au travail, c’est à dire aux salariés, aux créateurs de richesses, la gestion même de l’économie ? Et puis n’oublions pas la question centrale de la démocratie. Celle-ci est complètement noyée dans le capitalisme. Elle n’existe pas. La preuve, si elle existait, les richesses seraient déjà beaucoup mieux partagées.

Alors voilà, le monde est aujourd’hui à un carrefour essentiel de son histoire. Les bouleversements politiques, économiques, géopolitiques qui jalonnent le monde sont en train de façonner la planète de demain. De grandes puissances sont en déclin, d’autres montent en puissance. De nouveaux acteurs, de nouveaux pays viennent frapper à la porte du concert des nations du monde. Nous avons la chance de vivre la fin d’un monde, la fin d’une époque, la fin d’une hégémonie (occidentale). Reste maintenant à savoir quels chemins nous choisirons pour créer un nouveau modèle de civilisation. Continuerons-nous à suivre ce même système, dans cette même société impitoyable, inhumaine, ou bien dirigerons-nous vers des sociétés plus égalitaires et définitivement libérées du joug de l’argent ?

Les inégalités peuvent être des facteurs de fragilisation de la cohésion sociale. Elles peuvent également être l’élément déclencheur d’une lutte entre les différentes composantes de la société, lassées d’un système injuste et qui ne les représente pas.

Le combat sera long mais il vaut la peine d’être vécu !

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Impact économique sur les relations Russo-Turques

Publié le par Mahi Ahmed

Impact économique sur les relations Russo-Turques

PAR JACQUES SAPIR · 25 NOVEMBRE 2015

L’incident entre la Russie et la Turquie, qui a abouti à la destruction d’un appareil de type SU-24 de l’aviation russe en Syrie après le tir d’un missile depuis un F-16 de l’aviation turque aura certainement des conséquences diplomatiques profondes. Mais, c’est avant tout dans le domaine économique que ces répercussions pourraient être les plus significatives et entraîner causer des problèmes à l’économie turque.

Etat des lieux

Avant cet incident, la Russie et la Turquie étaient liées par de nombreux contrats commerciaux. La Russie approvisionne la Turquie en gaz (gazoduc Blue Stream) et avait le projet de développer le gazoduc Turkish Stream dans les prochaines années. Un contrat pour la construction d’une centrale nucléaire a par ailleurs été signé entre les deux pays. Les entreprises turques sont très actives en Russie, que ce soit dans le domaine du commerce et du bâtiment (BTP). Les entreprises turques ont réalisé de nombreuses constructions dans les grandes villes de la Russie. Par ailleurs, ces flux de commerce ne concernent pas seulement les biens. Le commerce des services est aussi très développé.

Ici, il faut signaler que le tourisme russe est très développé en Turquie, en particulier sur la côte. On a estimé à plus de 2 millions de touristes le nombre des touristes russes en Turquie. C’est essentiellement sur ce point que des mesures de rétorsion de la part de Russie pourraient rapidement déséquilibrer l’économie turque.

Impact sur la balance commerciale

Les flux de revenus engendrés par les activités touristiques sont comptabilisés dans la balance des services en ce qui concerne la balance commerciale. Le tourisme russe en Turquie est considéré, du point de vue de la balance commerciale de la Russie comme une « importation » de services (car de l’argent russe sort de Russie pour être dépensé à l’étranger). Sur l’année 2014, on constate les flux suivant (en millions de dollars des Etats-Unis) :

Tableau 1

Balance commerciale pour les services entre la Russie et la Turquie pour 2014 (par trimestres) en millions de dollars

“Exportations” vis-à-vis de la Turquie

“Importations” vis à vis de la Turquie

Solde

T1

724,424

951,562

-227,138

T2

827,959

3 079,822

-2 251,863

T3

854,468

4 507,810

-3 653,342

T4

554,562

1 181,885

-627,323

Total 2014

2 961,412

9 721,079

-6 759,667

Source : Banque Centrale de Russie

On constate la forte saisonnalité par trimestre de ce flux. Cela traduit bien les mouvements induits par le tourisme. On peut alors estimer autour des deux tiers les montants directement liés au tourisme, ce qui représenterait environ 6,4 milliards de dollars US. Si l’on suppose que le tourisme russe en Turquie sera réduit de 80% en 2016, cela implique une réduction des « importations » vis-à-vis de la Turquie d’environ 5,13 milliards de dollars. Le déficit commercial de la Russie vis-à-vis de la Turquie passerait alors de 6,759 milliards de dollars à 1,63 milliards de dollars.

Impact sur la Turquie

Que représenterait cette disparition de 5,3 milliards de dollars pour l’économie turque ? En réalité, chaque dollar dépensé par un touriste étranger en Turquie implique des consommations intermédiaires importantes, qu’il s’agisse de la nourriture, du transport, de l’entretien des logements…Il y a donc un coefficient multiplicateur entre la dépense nette des touristes et l’ensemble de la dépense dans l’économie turque. Ce multiplicateur est estimé entre 1,4 et 1,6 dans le cours terme (probablement plus, autour de 2 dans le long terme).

L’impact sur le PIB de la Turquie pourrait alors être estimé entre 7,2 et 8,2 milliards de dollars. Rapporté au PIB de ce pays, qui est estimé à 800 milliards de dollars en 2014, cela impliquerait une perte de 1% du PIB. Cela peut paraître insignifiant. Mais, une perte du PIB de 1% concentrée dans le secteur des services et régionalement aussi très concentrée (la côte), combinée à la perte de la recette en devise, pourrait avoir des conséquences importantes sur l’économie turque.

Impact sur la Russie

La balance commerciale pour le secteur des services fait apparaître en 2014 un déficit de 55,2 milliards de dollars pour la Russie, déficit qui est plus que compensé par un excédent dans le domaine des biens. La Turquie représente la plus grande source à la fois des importations de service et de ce déficit.

Tableau 2

Rang des pays par importance dans les « importations » de services de la Russie (en 2014, en milliers de dollars)

9 721 079

TURKEY

7 522 668

GERMANY

6 607 853

UNITED STATES

6 249 741

UNITED KINGDOM

5 698 093

CYPRUS

4 753 948

FRANCE

4 024 946

FINLAND

3 596 002

EGYPT

3 554 703

SPAIN

3 475 814

NETHERLANDS

3 419 044

ITALY

3 273 879

IRELAND

3 201 975

SWITZERLAND

2 515 755

THAILAND

2 380 638

GREECE

2 224 418

BELARUS

2 171 232

CZECH REPUBLIC

2 054 363

CHINA, P.R.: MAINLAND

1 930 292

UKRAINE

1 643 589

UNITED ARAB EMIRATES

1 548 933

AUSTRIA

1 520 323

LUXEMBOURG

1 496 598

PANAMA

1 226 104

ISRAEL

1 033 383

BULGARIA

Source : données de la Banque Centrale de Russie

Tableau 3

Rang des pays par importance dans le solde négatif de la balance des services de la Russie (2014, milliards de dollars)

-6 759 667

TURKEY

-3 554 376

EGYPT

-3 350 473

GERMANY

-3 220 915

FRANCE

-3 190 977

SPAIN

-2 930 141

UNITED STATES

-2 801 738

FINLAND

-2 737 126

CYPRUS

-2 469 502

THAILAND

-2 247 424

ITALY

-2 237 279

GREECE

-1 780 611

NETHERLANDS

-1 705 383

UNITED KINGDOM

-1 425 039

IRELAND

-1 044 702

CZECH REPUBLIC

-1 018 503

UNITED ARAB EMIRATES

Source : données de la Banque Centrale de Russie

Deux pays apparaissent ici comme importants du fait des flux de tourisme, la Turquie et l’Egypte, auxquels il faut ajouter bien entendu la France, Chypre et la Thaïlande. Si l’on estime une forte réduction du tourisme en Egypte du fait de la crainte d’attentats et en Turquie, pour des raisons politiques, c’est probablement un total de 7,5 milliards de dollars qui sera en cause, dont entre 50% et 75% pourraient revenir vers l’industrie touristique russe.

Non seulement on aurait alors un impact non négligeable sur l’économie turque, mais on pourrait s’attendre à un fort développement de l’industrie touristique en Russie, avec un effet sur le PIB de probablement +0,6% à +0,8%.

Il n‘est pas dit que les mesures de rétorsions du gouvernement russe seront limitées au seul tourisme. Elles pourraient, aussi, toucher les activités dans lesquelles les entreprises turques sont très actives, comme le bâtiment. La Turquie peut donc s’attendre à une perte direct et indirect d’au moins 8 milliards de dollars, et peut-être 10 milliards, pour 2016.

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À quoi joue la maison des Saoud ?

Publié le par Mahi Ahmed

À quoi joue la maison des Saoud ?

De Pepe Escobar

Global Research, janvier 20, 2015

Url de l'article:
http://www.mondialisation.ca/a-quoi-joue-la-maison-des-saoud/5425741

La maison des Saoud se retrouve maintenant dans de bien beaux draps. Sa guerre du pétrole à haut risque pourrait éventuellement se retourner contre elle. La succession du roi Abdallah pourrait tourner au massacre. Son protecteur américain pourrait aussi changer d’attitude.

Commençons par le pétrole et une mise en contexte. L’approvisionnement en pétrole des USA a augmenté de quelques millions de barils par jour. Cette hausse est toutefois compensée par la baisse des exportations provenant de l’Iran et de Kirkouk, en Irak, et l’arrêt de la production en Libye et en Syrie. En gros, la stagnation et la récession en Europe et le ralentissement relatif de la Chine font en sorte que l’économie mondiale, pour le moment du moins, ne cherche pas à obtenir plus de pétrole.

Depuis 2011, l’Arabie saoudite inonde le marché pour compenser la baisse des exportations de l’Iran causée par la guerre économique que lui livrent les USA à coup de sanctions. Qui plus est, Riyad a empêché l’OPEP de réduire les quotas de production des pays membres. La maison des Saoud croit qu’elle peut laisser aller les choses, le temps que l’extraction par fracturation hydraulique, qui se fait surtout aux USA, soit inexorablement évincée du marché en raison de ses coûts trop élevés. C’est que les Saoudiens croient qu’ils reprendront des parts de marché.

Parallèlement, la maison des Saoud a de toute évidence bien du plaisir à punir l’Iran et la Russie pour leur soutien à Bachar al-Assad à Damas. La maison des Saoud a aussi une sainte horreur de tout accord sur le nucléaire éventuel entre les USA et l’Iran (il n’y a rien de moins sûr) menant à une détente à long terme.

Téhéran continue toutefois de tenir tête. La Russie n’a pas trop fait de cas de l’attaque, parce que la faiblesse du rouble fait en sorte que les revenus de l’État sont restés les mêmes, ce qui ne causera pas de déficit budgétaire. Quant à l’Asie de l’Est, assoiffée de pétrole dont la Chine, le plus gros client des Saoudiens, elle savoure la débandade le temps qu’elle dure.

Les prix du pétrole vont demeurer très bas pour l’heure. Cette semaine Goldman Sachs a réduit ses prévisions de 2015 pour le pétrole brut WTI et le Brent. Le Brent est passé de 83,75 $ à 50,40 $ le baril; le brut WTI de 73,75 $ à 47,15 $ le baril. Le prix du baril pourrait même atteindre 42 $ et 40,50 $. Jusqu’à l’inévitable reprise en V.

La firme Nomura Securities [1] s’attend d’ailleurs à ce que le prix du pétrole remonte à 80 $ le baril d’ici la fin de 2015.

Au cours de l’entrevue indiquée au point [2], le président des USA, Barack Obama, a admis ouvertement qu’il souhaitait des perturbations touchant le prix du pétrole parce qu’il croyait que le président russe Vladimir Poutine aurait énormément de mal à les gérer. Voilà qui règle toute controverse à propos de la volonté de punir la Russie et de la collusion entre les USA et les Saoudiens, d’autant plus que John Kerry, le secrétaire d’État des USA, a donné son aval au roi Abdallah, à Djeddah, pour qu’il augmente la production de pétrole parallèlement à l’adoption d’une stratégie de coupure des prix.

Que Kerry ait sacrifié l’industrie américaine du gaz de schiste par ignorance ou incompétence (probablement les deux), n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que si l’on avait sommé la maison des Saoud de reculer, elle l’aurait fait aussitôt. L’Empire du Chaos domine ses vassaux du golfe Persique, qui ne peuvent émettre le moindre soupir sans l’approbation implicite des USA.

Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est que la bande au pouvoir à Washington ne semble pas défendre les intérêts nationaux et industriels des USA. Car en plus des mégas déficits commerciaux qui reposent sur la manipulation de la devise, c’est toute l’industrie pétrolière des USA qui risque d’être détruite par tout ce racket sur les prix du pétrole. N’importe quel analyste sensé interpréterait cela comme contraire à l’intérêt national des USA.

Chose certaine, l’accord de Riyad était de la musique aux oreilles des Saoudiens. Leur politique officielle a toujours été d’empêcher le développement de tout substitut éventuel au pétrole, y compris le gaz de schiste américain. Alors, pourquoi ne pas faire chuter les prix du pétrole et les maintenir bas assez longtemps pour rendre insensé tout investissement dans le gaz de schiste?

Il y a cependant un énorme problème. La maison des Saoud ne va pas tirer assez de revenus du pétrole pour boucler son budget annuel à moins de 90 $ le baril. Faire mal à l’Iran et à la Russie est peut-être bien réjouissant, mais ce l’est beaucoup moins quand son propre portefeuille cousu d’or s’en ressent.

Les perspectives à long terme tendent vers un redressement des prix. Le pétrole peut être remplacé dans bien des cas, mais il n’y a pas encore de solution de rechange au moteur à combustion interne. Donc peu importe ce que l’OPEP fait, son objectif est de préserver la demande de pétrole par opposition aux substituts aux hydrocarbures, et de maximiser le rendement d’une ressource limitée. Pour résumer, oui, il s’agit bien d’une pratique de fixation des prix déloyale.

Là encore, un vecteur aussi crucial qu’immense vient compliquer les choses. La maison des Saoud et les autres pays producteurs du golfe Persique ont beau inonder le marché, c’est Goldman Sachs, JP Morgan et Citigroup qui font le sale travail dans l’ombre au moyen des contrats à terme sur les produits dérivés à effet de levier.

Les prix du pétrole constituent un racket tellement opaque que seules les grandes banques de négoce du pétrole, comme Goldman Sachs ou Morgan Stanley, ont une petite idée de qui achète et de qui vend les contrats à terme ou les contrats de produits dérivés, ce qu’on appelle le pétrole papier. L’absence de règles qui caractérise ce casino multimilliardaire contient tous les ingrédients d’une bulle spéculative, avec l’aide des amis qui gèrent les pompes à pétrole du Golfe. Avec les marchés des contrats à terme sur le pétrole et les bourses de Londres et de New York qui monopolisent les contrats à terme, ce n’est plus l’OPEP qui contrôle les prix du pétrole. C’est Wall Street. C’est cela le grand secret. La maison des Saoud peut se bercer de l’illusion qu’elle a le contrôle. Mais il n’en est rien.

UN MARIAGE DYSFONCTIONNEL

Comme si tout ça n’était pas assez confus, voici propulsée au-devant de la scène la question cruciale de la succession de la maison des Saoud. Âgé de 91 ans, le roi Abdallah s’est retrouvé hospitalisé à Riyad pour une pneumonie la veille du jour de l’An, obligé de respirer à travers un tube. Il pourrait – ou non, il s’agit ici de la secrète maison des Saoud – avoir un cancer du poumon. Il n’en a plus pour très longtemps. Le fait qu’il soit acclamé comme réformateur progressif dit tout ce qu’il y a à savoir sur l’Arabie saoudite. La liberté d’expression dites-vous? Vous voulez sans doute rigoler [3]!

Alors, qui sera le prochain? Le premier dans l’ordre de succession devrait être le prince héritier Salman, âgé de 79 ans, qui est aussi le ministre de la Défense. Il a été gouverneur de la province de Riyad durant 48 longues années. C’est ce même faucon authentique qui supervisait la multitude de dons privés versés aux moudjahidines afghans lors du djihad des années 1980, avec l’aide des prêcheurs wahhabites purs et durs. Au nombre de ses fils, on compte le gouverneur de Médine, le prince Fayçal. Nul besoin d’ajouter que la famille Salman contrôle virtuellement la totalité des médias saoudiens.

Pour mettre la main sur le Saint Graal, Salman doit s’en montrer digne. Ce n’est pas gagné d’avance. D’autant plus qu’Abdallah, qui a la peau dure, a déjà survécu à deux de ses princes héritiers, Sultan et Nayef. Les choses semblent plutôt mal se présenter pour Salman : il a subi une chirurgie vertébrale et un accident vasculaire cérébral, et – très opportunément – il souffrirait peut-être de démence.

Ce qui n’augure rien de bon non plus pour Salman, c’est que peu après avoir été promu au poste de sous-ministre de la Défense, on lui a montré la porte, car il s’était compromis dans l’atroce jeu djihadiste de Bandar Bush en Syrie.

Quoi qu’il en soit, Salman a déjà un successeur en la personne du second vice-premier ministre, le prince Moqren, ancien gouverneur de la province de Médine et alors chef du renseignement saoudien. Moqren est très, très proche d’Abdallah. Moqren semble être le dernier fils capable d’Ibn Saoud, capable étant ici bien sûr une figure de style. En fait, le vrai problème arrivera quand Moqren deviendra prince héritier. Car alors, le prochain dans l’ordre de succession sera choisi parmi les petits fils d’Ibn Saoud.

Ce qui nous amène aux princes dits de la troisième génération – des gars pour le moins pas très doux. Le principal d’entre eux n’est nul autre queMitaeb bin Abdallah, 62 ans, le fils du roi; et là on peut crier au népotisme. Tel un seigneur de la guerre, Mitaeb contrôle son propre détachement au sein de la garde nationale. Certaines de mes sources m’ont dit que Riyad est inondée de rumeursvoulant que Abdallah et Moqren aient conclu un accord : Abdallah s’arrangerait pour que Moqren devienne roi, et Moqren ferait en sorte que Mitaeb devienne prince héritier. Une fois encore, comme il s’agit ici de la secrète maison des Saoud, le mantra hollywoodien est de mise : personne ne sait rien.

Les fils d’Abdallah sont partout : gouverneur de la Mecque, sous-gouverneur de Riyad, sous-ministre des Affaires étrangères, président du Croissant rouge saoudien. C’est la même chose du côté des fils de Salman. Mais il y a aussi Mohammed ben Nayef, fils du défunt prince héritier Nayef, devenu ministre de l’Intérieur en 2012 et responsable des questions ultrasensibles de sécurité intérieure, que les mesures répressives presque tous azimuts ne rebutent pas. Il est le principal concurrent de Mitaeb parmi les princes de troisième génération.

Oubliez donc l’unité familiale, surtout lorsqu’un butin aussi juteux est en jeu : un faux pays qui n’est en fait qu’une hacienda pétrolifère. Malgré tout, celui qui héritera du butin se retrouvera devant un gouffre et la même litanie de cris de détresse : chômage à la hausse, inégalité abyssale, divisions sectaires épouvantables, djihadisme sous toutes ses formes – sans parler, et ce n’est pas la moindre des choses, du faux Califat d’Ibrahim en Syrak, qui menace déjà de marcher vers la Mecque et Médine. N’oublions pas non plus l’effroyable Conseil des oulémas digne de l’époque médiévale (ces gars qui adorent fouetter, amputer et décapiter), la dépendance totale vis-à-vis du pétrole, la paranoïa sans limites vis-à-vis de l’Iran et une relation qui bat de l’aile avec la Voix de son Maître, les USA.

QUAND APPELLERONT-ILS LA CAVALERIE ?

Comme par hasard, il se trouve que les Maîtres de l’Univers, les vrais, ceux de l’axe Washington-New York, débattent justement de l’érosion de cette relation, ceux de la maison des Saoud n’ayant quant à eux personne d’autre à qui s’adresser que des guignols, des sous-fifres de Bush II à Kerry tout au plus, et ce, à l’occasion. Je soutiens dans cette analyse que toute promesse faite par Kerry à la maison des Saoud en échange de sa coopération pour mettre à mal l’économie de la Russie ne signifie absolument rien.

Les grondements qui se font entendre du côté du territoire des Maîtres de l’Universlaissent croire que tôt ou tard la CIA pourrait se retourner contre la maison des Saoud. Si cela devait se produire, la seule façon pour la maison des Saoud d’assurer sa survie serait de se faire amie avec nulle autre que Moscou. Voilà qui met en lumière une fois de plus la trajectoire suicidaire sur laquelle s’est engagée la maison des Saoud en tentant de s’attaquer à l’économie russe.

Comme quiconque demeure inexorablement étranger devant l’opacité totale de la maison des Saoud, il existe un courant d’analyse voulant que ses membres sachent ce qu’ils font. Ce qui n’est pas nécessairement le cas. La maison des Saoud semble croire que le fait de plaire aux néoconservateurs des USA améliorera sa position à Washington. Mais cela ne se produira tout simplement pas. Les néoconservateurs demeurent obsédés par le fait que la maison des Saoud aide le Pakistan à mettre au point ses missiles nucléaires, dont certains – et encore une fois, cela reste ouvert aux spéculations – pourraient même être déployés sur le sol saoudien à des fins défensives contre la menace mythique iranienne.

C’est confus? Le mot ne suffit même pas à donner une petite idée de la situation. Mais une chose est certaine : quel que soit le jeu auquel la maison des Saoud croit se livrer, elle aurait tout intérêt à commencer à parler sérieusement avec Moscou. Souhaitons seulement qu’elle n’envoie pas de nouveau Bandar Bush en mission en Russie.

Pepe Escobar

Article original en anglais : What game is the House of Saud playing? RT, 17 janvier 2015

Traduit par Daniel et Jacques pour Le Saker francophone

Notes

[1] Saudi Will Win the Price War, Oil to Rebound 50% by December : Nomura, Barron’s Asia, 13-01-2015

[2] Transcript : President Obama’s Full NPR Interview, NPR, 29-12-2014

[3] Saudi blogger faces next 50 lashes as government ignores global protests, The Guardian, 14-01-2015

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier, Empire of Chaos (Nimble Books).

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Les nouveaux défis de l’Amérique latine

Publié le par Mahi Ahmed

~~Les nouveaux défis de l’Amérique latine Par Samir Amin | 28 juillet 2014 → Analyste politique et écrivain. Directeur du Forum du Tiers-Monde à Dakar (Sénégal). Président du Forum mondial des alternatives (FMA) Le continent américain a été la première région intégrée dans le capitalisme mondial naissant [1]. C’est également la première à avoir été façonnée comme périphérie des centres européens atlantiques en constitution. Ce façonnement a été d’une brutalité sans pareille. Les Anglais ont ici (comme en Australie et en Nouvelle-Zélande) tout simplement procédé au génocide complet des Indiens, les Espagnols à leur réduction à un statut proche de l’esclavage. En dépit des effets démographiques catastrophiques de ces politiques, la présence indienne n’a pas été effacée. Les Portugais et les Français ont complété l’œuvre de façonnement du continent par la traite des esclaves. L’exploitation de cette première périphérie du capitalisme historique était fondée sur la construction d’un système de production pour l’exportation de produits agricoles (sucre, coton) et de produits miniers. L’indépendance, conquise par les classes dirigeantes locales blanches, n’a rien changé à cette vocation. L’Amérique latine, avec encore aujourd’hui seulement 8,4 % de la population mondiale, comme l’Afrique, constituent les deux régions du monde où se conjuguent un faible peuplement relatif (par comparaison avec l’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est) et une richesse fabuleuse en ressources naturelles (en terres arables potentielles et en richesses du sous sol). Elles ont de ce fait vocation à être et à demeurer des zones soumises au pillage systématique et à grande échelle de ces ressources au seul bénéfice de l’accumulation du capital dans les centres dominants, l’Europe et les Etats Unis. Les formes politiques et sociales construites pour servir cette vocation ont bien entendu évolué avec les siècles ; mais elles sont demeurées conçues à chaque étape, jusqu’aujourd’hui, pour la servir. Au XIXe siècle, l’intégration de l’Amérique latine dans le capitalisme mondial reposait d’une part sur l’exploitation de ses paysans, réduits au statut de péons soumis par l’exercice des pratiques sauvages des pouvoirs exercés directement par les grands propriétaires fonciers et, d’autre part, sur l’exploitation de ses mines par les premières grandes compagnies minières européennes et états-uniennes. Le système de Porfirio Diaz [2] au Mexique en constitue un bel exemple. L’approfondissement de cette intégration au XXe siècle a produit la « modernisation de la pauvreté ». L’exode rural accéléré, plus marqué et plus précoce en Amérique latine qu’en Asie et en Afrique, a substitué aux formes anciennes de la pauvreté rurale celles du monde contemporain des favelas urbaines. En parallèle, les formes du contrôle politique des masses ont été à leur tour « modernisées » par la mise en place de dictatures « para-fascistes » (abolition de la démocratie électorale, interdiction des partis et des syndicats, octroi à des services spéciaux « modernisés » par leurs techniques de renseignement du droit d’arrêter, de torturer, de faire disparaître tout opposant réel ou potentiel). Des dictatures au service du bloc réactionnaire local (latifundiaires, bourgeoisies compradore, classes moyennes bénéficiaires de ce mode de lumpen développement) et du capital étranger dominant, en l’occurrence celui des Etats-Unis. Le continent conserve jusqu’à ce jour les marques de la surexploitation sauvage à laquelle il est soumis. Les inégalités sociales y sont extrêmes, plus encore qu’ailleurs. Le Brésil est un pays riche (le rapport terres arables/population y est dix-sept fois meilleur qu’en Chine) où on ne voit que des pauvres ; la Chine est un pays pauvre où on voit beaucoup moins de déchéance extrême, ai-je écrit. Mais au Brésil, conséquence de son développement capitaliste périphérique précoce et profond, il n’y a plus que 10 % de ruraux : la pauvreté est désormais urbaine. Au Venezuela, le pétrole a intégralement détruit l’économie et la société : il n’y a plus ni agriculture, ni industries, tout est importé. Très riches et très pauvres vivent – ou survivent – de la seule rente pétrolière. Dans ces conditions, la reconstruction d’une agriculture capable d’assurer la souveraineté alimentaire comme la construction de systèmes industriels cohérents et efficaces exigera la mise en œuvre de politiques systématiques de longue haleine spécifiques, certainement différentes de celles qu’on pourrait imaginer en Asie et en Afrique. Des avancées révolutionnaires remarquables Le contraste est ici également visible, entre les avancées conséquentes conquises par les luttes populaires en Amérique du Sud au cours des trente dernières années et leur absence en Asie (Chine, Taïwan et Corée faisant exception) et en Afrique. A l’origine de ces avancées : la mise en déroute des dictatures des années 1960-1970 par d’immenses mouvements populaires urbains. Initiée au Brésil par la présidence de Fernando Henrique Cardoso, approfondie par celle de Lula (2003), par la première victoire électorale de Chavez (1999), la maturation de la revendication de la démocratie est incontestablement en avance en Amérique latine. Cette revendication ne concerne plus quelques segments des classes moyennes, mais désormais la grande majorité des classes populaires, urbaines et rurales. Elle a permis des victoires électorales en Bolivie, en Equateur, en Argentine, en Uruguay (ce qui constitue l’exception dans l’histoire ancienne et récente et non la règle !) qui ont porté au gouvernement une nouvelle génération de dirigeants, dont les cultures politiques progressistes n’ont plus rien à voir avec celle des XIXe et XXe siècles. Une génération de dirigeants qui ont osé amorcer la remise en cause des politiques économiques et sociales réactionnaires du néolibéralisme, au plan intérieur tout au moins, sans que, malheureusement (et c’est là leur limite) cette remise en question n’ait modifié le mode d’insertion des pays concernés dans le capitalisme global. Acquis positifs majeurs incontestables : l’amorce de la rénovation de la gestion démocratique de la politique (budgets participatifs, référendums révocatoires, etc.) ; la mise en place de politiques sociales correctives (mais plus par la redistribution que par le développement d’activités productives nouvelles) ; enfin la reconnaissance du caractère multinational des nations andines. Ces acquis se sont conjugués avec les efforts de l’Amérique latine pour se libérer de la tutelle politique des Etats-Unis – formulée par la doctrine Monroe – malheureusement sans pour autant réduire la dépendance économique du continent. L’organisation des Etats américains (OEA) – le « ministère des colonies de Washington » – a du plomb dans l’aile depuis la constitution de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba, 2004) et de la Communauté des Etats d’Amérique latine et de la Caraïbe (Celac, 2011) – cette dernière rassemblant tous les Etats du sous-continent, mais excluant les Etats-Unis et le Canada. Le Mexique – soumis aux exigences du marché intégré nord américain – a commis de ce fait ce que j’ai osé qualifier de « suicide national » qui ne pourra être surmonté que par une grande révolution nationale et populaire, comme celle des années 1910-1920. Les limites de ces premières avancées sont néanmoins évidentes : la région non seulement demeure vouée à l’échelle globale à la production primaire (75% de ses exportations encore aujourd’hui, alors que l’Asie – la Chine en premier lieu – progresse à vive allure dans l’industrialisation et dans l’exportation compétitive de produits manufacturés), mais on assiste à même à une « re-primatisation » de son économie (le modèle « extractiviste »). Le succès conjoncturel de l’exportation de produits primaires, la liquidation de l’endettement extérieur massif qu’il a permis, alimentent une illusion dangereuse : celle que le progrès politique et social pourrait être poursuivi sans sortir de la mondialisation telle qu’elle est. Les limites et contradictions des avancées de l’Amérique latine interpellent la pensée sociale progressiste contemporaine. Ces avancées ont été produites par un mouvement populaire civil puissant, en rupture avec les formes anciennes de luttes conduites par des partis (communistes ou populistes) et avec l’expérience des luttes armées des années 1960-1970. J’ai proposé à cet effet un cadre d’analyse dont je rappelle ici seulement les très grandes lignes. Je parle de « prolétarisation généralisée et simultanément segmentée à l’extrême ». Il s’agit bien d’une prolétarisation, au sens que tous les travailleurs (formels et informels) n’ont rien d’autre à vendre que leur force de travail, y compris leurs capacités « cognitives » s’il y a lieu. La segmentation est, elle, largement produite par des stratégies systématiques mises en œuvre par les monopoles généralisés qui contrôlent le système économique considéré dans son ensemble, l’orientation de la recherche et de l’invention technologiques, le pouvoir politique. De surcroît, la garantie de permanence du contrôle étroit des monopoles généralisés de la triade impérialiste (Etats-Unis, Europe, Japon) est recherchée par une géostratégie de déploiement du contrôle militaire de la planète par les forces armées des Etats-Unis et de leurs alliés subalternes (Otan et Japon). Cette analyse vient en contrepoint de celle de Michael Hardt et de Antonio Negri dont je critique l’insistance démesurée sur la portée des effets de la « liberté » mise en œuvre dans les luttes de résistance de la « multitude » (terme flou pour cacher la prolétarisation), comme leur erreur de jugement sur la politique de Washington, dont le projet militaire aurait, selon eux, déjà « échoué », alors que, à mon avis, l’establishment n’a absolument pas renoncé à sa poursuite (et Hillary Clinton, si elle est élue, accentuerait cette fuite en avant). Des défis formidables à surmonter Les avancées des trente dernières années ont créée des conditions favorables permettant leur poursuite et leur approfondissement. Mais il y a des conditions pour que ce possible devienne réalité. J’en synthétise la nature en proposant la mise en œuvre de « projets souverains associant la construction de systèmes industriels modernes cohérents, la reconstruction de l’agriculture et du monde rural, la consolidation de progrès sociaux et l’ouverture à l’invention d’une démocratisation progressive et sans fin ». Mon insistance sur la souveraineté nationale, qu’il faut savoir associer à celle des classes populaires et non accepter de la dissocier de celle-ci, vient également en contrepoint du discours de Negri, qui estime dépassées l’affirmation de la nation et la construction d’un système mondial pluricentrique. A mon avis, ces objectifs sont loin d’être « dépassés » – certainement pas encore ! L’imaginer rend impossible la construction de stratégies d’étapes efficaces. La reconstruction de l’agriculture – dans la perspective de la consolidation de la souveraineté alimentaire – imposera des formules de politiques différentes d’un pays à l’autre. Lorsque l’urbanisation absorbe 80% (ou plus) de la population, il devient illusoire d’imaginer possible un « renvoi à la terre » de travailleurs urbains paupérisés. Il faut envisager un mode de reconstruction très différent de celui qui est toujours possible et nécessaire en Asie et en Afrique. Néanmoins, cette reconstruction implique l’abandon des politiques toujours en cours, fondées sur la grande exploitation qui gaspille les terres (dans le modèle argentin en particulier). Dans les pays andins et au Mexique, la reconstruction ne peut être fondée sur la reconstruction illusoire des communautés indiennes du passé, dont on ne peut ignorer ni qu’elles ne répondent pas aux exigences d’avenir, ni qu’elles ont été défigurées par leur soumission aux exigences du lumpen développement périphérique spécifique aux pays en question. La construction de systèmes industriels modernes et autocentrés (orienté vers le marché interne populaire et seulement accessoirement vers l’exportation) peut être imaginée pour le Brésil, peut-être pour l’Argentine, certainement pour le Mexique s’il parvient à sortir des griffes de l’intégration nord-américaine. Mais les politiques à l’œuvre se situent bien en deçà des exigences de cette construction, et ne sortent pas des limites imposées par les segments du grand capital national industriel et financier dominant associé aux monopoles des pays impérialistes. Nationalisation/étatisations et interventions actives de l’Etat sont incontournables, au moins pour cette première étape, ouvrant alors la route à la possibilité d’une socialisation réelle et progressive de leur gestion. Pour les autres pays du continent, j’imagine mal des avancées dans la construction industrielle sans intégration régionale systématique (et elle ne l’est pas encore à ce jour) et même sans la construction de nouvelles solidarités à l’échelle du « Grand Sud » (les trois continents). La Chine seule – et peut-être quelques autres pays dits « émergents » – pourrait soutenir ici des projets d’industrialisation d’envergure (pour le Venezuela par exemple). Mais cela implique que Pékin comprenne que son intérêt est de le faire, ce qui n’est pas le cas. La complicité latente entre les pouvoirs latino-américains tablant toujours sur leurs richesses naturelles et la Chine qui a besoin d’accéder à ces ressources retarde chez les uns et les autres la prise de conscience des exigences à long terme d’une autre perspective, laquelle exige à son tour d’autres formes de « coopération » que celles mises en œuvre jusqu’à ce jour. On en revient alors aux défis auxquels « le mouvement populaire progressiste » est confronté en Amérique latine, comme ailleurs dans les trois continents : dépasser la singularité des revendications de ses composantes en lutte, inventer les formes politiques nouvelles de la construction de l’unité dans la diversité. Notes [1] Ce texte a été inspiré par la lecture du livre de Christophe Ventura, L’éveil d’un continent – Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe, Editions Armand Colin, Paris, juin 2014. Une version est également disponible sur mon blog : http://samiramin1931.blogspot.fr/samir-amin-commentaire-propos-du-livre [2] Dirigeant du Mexique de 1876 à 1911

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Le grand marché transatlantique ou la fin de la souveraineté des peuples

Publié le par Mahi Ahmed

~Le grand marché transatlantique ou la fin de la souveraineté des peuples Par Morvan Burel | 10 mars 2014 → Morvan Burel Inspecteur des Douanes, membre de Solidaires Douanes Le 8 juillet 2013, les négociations officielles entre le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique et la Commission de l’Union européenne (UE) pour l’adoption d’un traité le libre-échange, ou GMT [1], ont débuté. En ce début d’année 2014, le 3e cycle de négociations est en cours. Fruit de longues années de discussions préparatoires, ce projet de traité ne suscite pas un grand débat public. Quelques articles sont parus dans la presse généraliste à cette occasion [2], puis plus grand chose. Seuls les titres plus engagés ont continué à analyser le contenu du texte et à relayer son processus d’élaboration [3]. En France, un collectif s’est constitué afin de dénoncer ce projet, et en premier lieu l’atteinte aux principes démocratiques fondamentaux que constituent à la fois le texte lui-même et le caractère flou et bien peu transparent des négociations officielles [4]. Ce texte a été signé par plus de 40 ONG, syndicats et partis politiques de gauche. Ce traité suscite une opposition vive des organisations composant ce collectif. Elles dénoncent l’alignement vers le moins-disant des réglementations sociales, le risque de démantèlement des protections sanitaires et alimentaires, et encore l’interférence ouverte des lobbies patronaux dans le cours des négociations. Ce projet de traité, par l’ampleur du champ qu’il a vocation à couvrir et par le manque de transparence présidant à sa rédaction, présente le risque de vider de toute substance le principe de souveraineté des peuples. Cependant, ce traité ne constitue rien de plus qu’une étape supplémentaire (et ultime ?) vers l’objectif que poursuivent les traités de libre-échange successifs, à savoir doter les gouvernements et multinationales d’un puissant levier pour démanteler méticuleusement les protections des peuples contre l’hégémonie de l’économie de marché. Que contient exactement le projet de texte ? La disparition des derniers droits de douane Un traité de libre-échange, par définition, se fixe pour objectif premier de supprimer tous les droits de douane entre les parties. Le processus de libéralisation des échanges mondiaux a déjà réduit fortement ceux-ci, particulièrement entre deux zones au niveau de développement économique convergent, et entre lesquelles les échanges commerciaux sont historiques. Ils ne sont plus, en moyenne, que de 2 % environ aujourd’hui entre ces deux entités. Le mandat de négociation confié à la Commission par le Conseil de l’UE indique ainsi que « le but sera d’éliminer toutes les obligations sur le commerce bilatéral avec l’objectif commun de parvenir à une élimination substantielle des droits de douane dès l’entrée en vigueur et une suppression progressive de tous les tarifs douaniers dans un court laps de temps » [5]. Cependant, ces tarifs demeurent significatifs dans certains secteurs pour lesquels les pouvoirs publics ont considéré qu’ils devaient continuer à jouer leur rôle de régulateur. C’est évidemment le cas pour les produits agricoles, où les droits de douane moyens pour les produits américains importés par l’UE sont de 13 %. Pour un secteur particulièrement sensible, celui de la viande, ce taux atteint même 45 %, et même davantage pour la viande de bœuf [6]. Si les protections tarifaires sont encore significatives pour les produits agricoles, c’est que l’UE ne peut politiquement autoriser des entrées trop massives de produits américains, ceux-ci étant obtenus dans le cadre d’un modèle intensif et extensif, dans lequel, particulièrement pour l’élevage, les réglementations sanitaires et phytosanitaires sont particulièrement différentes. Les instruments douaniers tarifaires jouent donc encore dans ce secteur leur rôle de protection du modèle social du territoire concerné, en l’occurrence agricole. Le démantèlement des dernières protections tarifaires pour le dernier secteur qui en bénéficiait encore aboutira donc à unifier totalement la production agricole vers le modèle le plus « concurrentiel », c’est-à-dire celui où les coûts de production sont les plus faibles, en l’occurrence celui en vigueur aux Etats-Unis. L’agriculture européenne, et notamment française, ne pourra plus défendre un modèle plus exigeant (d’un point de vue sanitaire et environnemental par exemple) aux coûts économiques plus élevés pour les producteurs. L’alternative sera la même que celle que le secteur industriel a connu ces dernières décennies : ou bien adapter son modèle vers le moins-disant (par une baisse des exigences réglementaires et par des délocalisations) ou bien disparaître, sort promis aux plus petits producteurs qui ne disposeront pas des moyens nécessaires pour s’adapter à une concurrence désormais mondiale. La levée des derniers « obstacles » au commerce des biens : démantèlement des réglementations sanitaires, phytosanitaires et alimentaires Le projet de GMT franchit effectivement une étape supplémentaire. La suppression des derniers droits de douane actée, ce texte a pour ambition de lever les derniers « obstacles » au commerce, visant ainsi ce qu’il est convenu d’appeler les « barrières non tarifaires ». Lors de l’importation d’un bien sur un territoire, les contrôles douaniers à la frontière portent en effet non seulement sur les droits et taxes (« barrières tarifaires ») mais également sur le respect des normes en vigueur sur le territoire concerné. Il s’agit, par exemple, de tout ce qui relève des prohibitions sanitaires et phytosanitaires. Le mandat de la Commission se donne donc pour objectif « d’éliminer les obstacles inutiles au commerce et à l’investissement y compris les obstacles non tarifaires existants par le biais de mécanismes efficaces et efficients, par la promotion d’un niveau ambitieux de compatibilité de la réglementation des biens et services, notamment par la reconnaissance, l’harmonisation et en renforçant la coopération mutuelle entre les régulateurs ». L’objectif est bien celui d’un marché unique : au sein de cet ensemble, la circulation d’un bien ne peut y être entravée par des règles propres à un sous-ensemble. Comme les normes américaines en matière de sécurité alimentaire (hormones, utilisation de chlore dans le blanchiment de la viande, OGM) sont notoirement beaucoup plus libérales que les normes européennes, ces prohibitions ou restrictions à la pénétration du marché européen ont donc vocation à disparaître, par alignement sur les normes américaines moins exigeantes [7]. Devenues non concurrentielles, elles ne pourront continuer à s’appliquer aux seuls produits européens. Au-delà des échanges de biens, une standardisation de toutes les activités économiques (services, investissements, marchés et services publics) Comme le rappelle le mandat de négociation confié à la Commission, l’objectif d’un futur traité est de parvenir à « la libéralisation réciproque du commerce des biens et des services ainsi que des règles sur les questions en rapport avec le commerce avec un haut niveau d’ambition d’aller au-delà des engagements actuels de l’OMC ». Le GMT a donc bien pour ambition de standardiser l’ensemble des activités économiques des territoires concernés. S’agissant des échanges de biens, au-delà même des échanges Etats-Unis - Union européenne, la libéralisation est presque totale au niveau mondial : l’emploi industriel a ainsi été le plus exposé à la concurrence absolue, au chantage compétitif qui a uniformisé toutes les normes sociales vers le moindre coût pour les entreprises, et donc la protection la plus faible pour les salariés. Or, le secteur des services représente aujourd’hui 70 % de la valeur ajoutée mondiale, plus de la moitié de l’emploi total, mais seulement 21 % du commerce mondial [8]. Le projet de GMT se fixe donc pour objectif de supprimer les « obstacles » au commerce dans ce secteur, à savoir toutes les réglementations de protection des salariés qui lui sont spécifiques [9]. Les réglementations nationales protègent encore les services aujourd’hui, et peuvent à ce titre être considérés comme des « équivalents droits de douane » et mesurés comme tels. Dans une étude, le CEPII a calculé à quels niveaux se situaient ces protections. Les normes diverses qui protègent les salariés en France (droit du travail, retraites, protection santé, congés payés, réglementations administratives d’un secteur, etc.) représentent un « équivalent droit de douane » de 37,6 % pour les salariés de la consommation, de 36,4 % pour la construction et de 61,7 % pour les assurances [10]. Potentiellement, tous les secteurs peuvent être considérés comme relevant du secteur marchand, et donc des objectifs du traité, y compris ceux considérés comme des services publics au sein de l’UE. C’est notamment le cas de l’éducation, très largement assurée par le secteur privé aux Etats-Unis. Les conséquences sur la cohésion sociale des territoires concernés sont donc bien plus vastes que la seule atteinte à la sphère culturelle, unique point sur lequel la France a indiqué vouloir défendre ses spécificités nationales. Dans un cadre capitaliste, l’uniformisation, dite « harmonisation », ne peut s’exercer que sur les bases du moins-disant, en l’occurrence celles du droit américain. Or, les Etats-Unis n’ont pas ratifié 6 des 8 conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT) [11]. Les entrepreneurs américains perçoivent bien les bénéfices qu’ils peuvent tirer de la libéralisation des réglementations en vigueur dans le secteur des services. Robert Baumgart, exploitant d’une société américaine de soins à domicile qui cherche à s’implanter en Europe peut ainsi espérer la levée de « la TVA et de l’inflexible législation du travail, qui oblige ses franchisés à offrir des congés payés généreux à ses salariés » [12]. Aucun secteur n’est donc susceptible de déroger à la déréglementation totale que porte le GMT. Ainsi, la libéralisation des échanges de biens rend déjà difficile le maintien, par les pays européens qui en ont fait le choix, de l’interdiction d’exploiter les gaz et pétroles de schiste : les produits obtenus aux Etats-Unis bénéficient en effet d’un avantage concurrentiel grâce à un coût de l’énergie très nettement réduit, ce qui constitue un encouragement à la délocalisation de la production [13]. Mais le GMT a évidemment pour ambition d’aller plus loin. L’uniformisation des réglementations doit permettre l’application des normes les plus libérales, les plus favorables au libre commerce sur le sol même du territoire autrefois protégé par des normes contraignantes. Sur ce sujet de l’énergie, le mandat de négociation de la Commission indique clairement ses intentions : « L’accord comprendra des dispositions concernant le commerce et les aspects liés à l’investissement en ce qui concerne l’énergie et les matières premières. Les négociations devraient viser à assurer un environnement commercial ouvert, transparent et prévisible en matière d’énergie et garantir un accès libre et durable aux matières premières ». Une concrétisation juridique de la marchandisation du monde La possibilité, pour les firmes multinationales, de contourner la réglementation des Etats en s’appuyant sur un traité de libre-échange conclu par l’Etat sur le territoire duquel il entend exercer une activité économique, et particulièrement en matière d’extraction des gaz de schiste, peut être illustrée par un exemple concret abondamment cité, celui de la société Lone Pine Resources [14]. Cette firme s’est appuyée sur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), regroupant les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, pour réclamer 250 millions de dollars de dédommagement au gouvernement canadien au motif que le moratoire sur la fracturation hydraulique décidé par le Québec portait préjudice à sa liberté d’entreprendre garantie par le traité ALENA ! Au nom du principe selon lequel les traités internationaux se situent au sommet de la hiérarchie des normes, cette voie judiciaire permet aux entreprises, de contester les réglementations des Etats nationaux désormais dépossédés de leur souveraineté. De surcroît, dans la mesure où elles sont les seules à être dotées d’une instance de règlement des différends - avec sanctions financières à la clef - les organisations commerciales placent, de fait, le commerce au sommet de la hiérarchie des normes internationales, devant le travail (OIT), la santé (OMS), l’environnement (OME, à mettre enfin en place). Par ailleurs, autre atteinte fondamentale aux principes démocratiques, cette voie judiciaire s’exerce devant des juridictions spéciales, des tribunaux arbitraux distincts des tribunaux relevant de l’institution judiciaire. Ce mécanisme dit « investisseur-Etat », figurant dans l’ALENA, est prévu dans un nombre croissant de traités de libre-échange [15]. On le trouve dans l’accord de libre-échange conclu le 18 octobre 2013 entre l’Union européenne et le Canada [16] et il figure au premier rang des priorités dans les discussions sur le GMT. Le mandat de négociation de la Commission précise ainsi que le traité sur le GMT « devrait viser à inclure un mécanisme de règlement des différents investisseur-Etat efficace et des plus modernes, garantissant la transparence, l’indépendance des arbitres et ce qui est prévu par l’accord, y compris à travers la possibilité pour les parties d’appliquer une interprétation contraignante de l’accord ». Les conséquences sur les principes démocratiques les plus élémentaires sont gigantesques : avec ce type de traités et un mécanisme arbitral de type « investisseur-Etat » pour l’appliquer, les règles décidées par le peuple souverain pourront être systématiquement contournées. Les traités ne sont pas affectés par les changements de gouvernement issus d’élections. Ces dernières ne décideront donc plus de la politique à mener. La capacité d’action du pouvoir politique est de toute façon déjà bien entamée par les effets directs des traités de libre-échange : la course à la compétitivité qu’ils induisent contraint tous les Etats à un démantèlement de leurs protections sociales, de leurs dispositifs fiscaux, insupportables « charges » sur les entreprises plongées dans la grande bataille de la concurrence mondiale... Un des juges siégeant dans un de ces tribunaux d’arbitrage le reconnaît lui-même : « Lorsque je me réveille la nuit et que je pense à l’arbitrage, je ne cesse d’être étonné que les Etats souverains aient accepté l’arbitrage sur les investissements. Trois personnes individuelles sont investies du pouvoir de révision, sans aucune restriction ou procédure d’appel, de toutes les actions du gouvernement, de toutes les décisions des tribunaux et de toutes les lois et règlements émanant du Parlement » [17]. Un pouvoir socialiste petit soldat zélé du libre-échange Ce dispositif, la ministre française du commerce extérieur, Nicole Bricq, reconnaît du bout des lèvres qu’il figure dans le mandat de négociation confié à la Commission. Si elle appelle à son « encadrement », elle n’exige pas son retrait pur et simple [18]. Le pouvoir socialiste issu des élections de 2012 défend même une ligne politique très favorable au libre-échange. Un « conseiller de l’Elysée » explique ainsi que le gouvernement n’a « pas de problème avec l’esprit principal qui anime le traité de libre-échange » et qu’il adhère sans ambiguïtés à ce dogme économique : « Plus on aura des économies ouvertes qui résistent au protectionnisme, et plus la croissance sera forte » [19]. Nicole Bricq entend même promouvoir un traité au champ particulièrement étendu, entrant totalement dans la logique du jeu de la concurrence planétaire. La discussion sur la libéralisation de l’économie ne peut se focaliser sur les bénéfices qu’en tireraient les entreprises américaines, car les réglementations européennes ne sont pas forcément les plus protectrices. Ainsi les marchés publics - ouverts aux entreprises étrangères pour seulement 30 % aux Etats-Unis, contre 95 % dans l’UE - ou la régulation des services financiers (par le biais de la loi Dodd-Frank) font l’objet d’un encadrement plus sévère aux Etats-Unis [20]. La ministre française fait donc de l’ouverture des marchés publics américains une priorité, estimant que les entreprises françaises bénéficient d’une particulière compétitivité dans ce secteur [21]. Elle s’est donc aussi logiquement félicitée de la conclusion de l’accord de libre-échange UE-Canada, qui prévoit la disparition des droits de douane sur 99 % des marchandises échangées et libéralise les marchés publics et de nombreux services [22]. Sortir des dogmes du libre-échange et de la compétitivité L’adhésion du Parti socialiste au libre-échange et son rejet absolu des politiques protectionnistes ont le mérite de la constance et de la clarté. Nicole Bricq encense l’OMC, « qui fonctionne comme une assurance anti-protectionniste, ce qui est très important dans le contexte économique actuel » [23]. Elle s’inscrit ainsi dans le cadre idéologique fixé par l’ancien directeur général de cet organisme, Pascal Lamy - membre du Parti socialiste lui aussi -, qualifiant le protectionnisme de « concept réactionnaire » [24]. La ministre s’est donc naturellement réjouie de l’accord sur la libéralisation du commerce acté dans le cadre de l’OMC à Bali le 7 décembre 2013. Cet accord porte sur une simplification des procédures douanières, ce qui est censé produire 1 000 milliards de dollars d’économies aux entreprises mondiales. Ces chiffres sont tout aussi invérifiables que ceux annonçant que la signature du GMT entraînerait 120 milliards d’euros annuels de gains au bénéfice de l’économie européenne. Par ailleurs toute augmentation du commerce ne signifie pas création d’emplois, bien au contraire. Ainsi, la multiplication par plus de trois du commerce sur le continent nord-américain – consécutive à la mise en place de l’ALENA – s’est accompagné de la destruction de près d’un million d’emplois (879 280) sur le sol états-unien, contrairement à la promesse d’une création de 20 millions [25] ! Cette frénésie de signatures d’accords de libre-échange n’a fait l’objet d’aucun contrôle démocratique. En revanche, les multinationales ont été omniprésentes dans les négociations. Elles pourront installer leurs sites de production sur les territoires où les réglementations leur sont le plus favorables (donc le moins protectrices pour les salariés) ; les Etats seront encouragés à pratiquer toutes les formes de dumping (sur les règles de protection sociale, sur la fiscalité applicable aux entreprises) et ils seront soumis à un chantage compétitif permanent. En signant ces traités, les gouvernements ont volontairement renoncé à leurs pouvoirs et ont donc bradé la souveraineté des peuples qu’ils représentent. Les résultats concrets sont catastrophiques : dans les pays industrialisés, la libéralisation des échanges de biens a d’abord détruit les emplois de production. Ainsi, en France, l’industrie a perdu 2,5 millions d’emplois entre 1989 et 2011, et ce sont les ouvriers qui sont le plus touchés : 671 000 emplois perdus pour les ouvriers non qualifiés, 182 000 emplois d’ouvriers qualifiés et 74 000 emplois d’ingénieurs, de cadres et de techniciens [26]. Des filières entières, comme le textile, l’électronique, le mobilier, la sidérurgie, ont supprimé quasiment tous leurs emplois en France, ne conservant que des sites de « niche » ultra spécialisés pour des productions souvent confidentielles [27]. Parallèlement, les salariés des nouveaux sites de production installés par les multinationales sont condamnés à un sous-développement permanent. La raison principale du choix qui préside à la localisation de ces sites consiste en effet à bénéficier des coûts les plus faibles et des réglementations le moins contraignantes possibles, les multinationales n’hésitant pas à se délocaliser plusieurs fois pour profiter du dumping que se livrent les Etats entre eux. Ainsi, un large mouvement s’enclenche pour déplacer les usines de textile de la Chine (où un ouvrier est payé environ 400 dollars par mois) vers le Bangladesh (où le salaire n’est que de 40 dollars) [28]. Adepte du libre-échange, le gouvernement socialiste n’oppose donc aucune mesure efficace pour répondre à ces problématiques graves. Le ministère du redressement productif se lance dans un combat perdu d’avance sur le terrain de la compétitivité. Incapable d’enrayer la disparition de l’emploi ouvrier en France et face aux drames du dumping pratiqué par la filière textile au Bangladesh, Nicole Bricq s’est félicitée que l’OCDE publie des mesures de « recommandations » et de « vigilance » à destination des entreprises de la filière et, en dernière instance, en appelle à la responsabilité des consommateurs [29]. La réaction de nombreuses organisations contre le GMT est donc salutaire. Cet accord de libre-échange propose ni plus ni moins que l’instauration d’une société totale de marché, en détruisant des spécificités aussi importantes pour les peuples que le choix de leur production agricole, la protection et l’exploitation de leur sous-sol, la hiérarchie de leurs normes, la place de l’institution judiciaire. Par ce traité, ses promoteurs entendent préserver leur modèle économique, l’ultralibéralisme, de ce qui pour eux peut se définir comme « l’aléa démocratique ». Le refus des conséquences très dangereuses du GMT est également partagé par un large courant politique à gauche. Les régions Ile-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) ont adopté des délibérations par lesquelles elles se déclarent "hors partenariat transatlantique de commerce et d’investissement". En Ile-de-France, le groupe Front de gauche-Parti de gauche et Alternatifs, qui a présenté la délibération, a été rejoint par Europe écologie - Les Verts (EELV). Le PS (dont le groupe est présidé par un membre du courant de Benoît Hamon, présenté comme "à gauche" du parti) n’a pas pris part au vote. En région PACA, une partie du groupe socialiste (dont le président de la région, Michel Vauzelle) a voté en faveur de la délibération. Il convient de souligner que le Front national (FN), qui a fait de la lutte contre le libre-échange et la mondialisation de l’économie un de ses axes de communication, a voté contre, révélant ainsi que ce virage rhétoriquene relève que d’un pur opportunisme électoral [30]. Ce réveil démocratique, des deux côtés de l’Atlantique, semble avoir empêché une conclusion en urgence du traité. Le refus du chef de la majorité démocrate au Sénat des Etats-Unis d’inscrire la procédure du « fast-track » à l’ordre du jour du débat législatif [31] - celle-ci permet au gouvernement de négocier seul un accord commercial et de le soumettre ensuite au Congrès sans que celui-ci ne puisse déposer d’amendements avant de le ratifier ou de le rejeter -, ainsi que l’opposition de plus en plus exprimée contre certains aspects du traité en Europe, notamment le mécanisme « investisseur-Etat », ont entraîné un allongement du calendrier prévisionnel des négociations [32]. Pour autant, la perspective d’un abandon pur et simple du traité n’est pas encore proche. S’il est signé, ce texte pourra être considéré comme le parachèvement d’une œuvre bâtie patiemment par l’ensemble des traités de libre-échange qui ont progressivement mais méticuleusement détruit les instruments douaniers de régulation du commerce international. Parmi ceux-ci se trouvent les traités instituant l’UE, qui sont avant tout des traités de libre-échange, puisqu’ils placent la liberté de circulation des marchandises, des capitaux et la libre concurrence au sommet de la hiérarchie des normes, sans qu’aucune mesure d’harmonisation politique forte n’existe. D’ailleurs, depuis l’Acte unique de 1986, le principe juridique de « reconnaissance mutuelle » des normes et réglementations nationales a remplacé le principe d’ « harmonisation » précédemment affirmé dans les traités européens. En d’autres termes, la concurrence déloyale est juridiquement reconnue pour ne pas dire institutionnalisée dans l’espace communautaire. Le libre-échange est un moyen utilisé par les multinationales, grâce à l’appui des gouvernements qui ont signé les traités le mettant en application, pour détruire toute forme de règle, norme, protection au bénéfice des populations. En pratiquant la division internationale du travail et en mettant en concurrence les salariés à l’échelle de la planète, elles ont annihilé la souveraineté des peuples, liée à un territoire, et leur droit à disposer de leur propre destin. À ce moyen, les peuples doivent répondre par d’autres moyens. S’ils considèrent que des normes régissant la vie sociale, telles que la protection sociale, la fiscalité, la protection de la vieillesse, de l’environnement sont si fondamentales qu’elles relèvent par essence de l’exercice de leur souveraineté, ils doivent alors utiliser des outils qui les préservent. Si le salaire minimum fait partie de l’identité sociale d’un peuple, il doit pouvoir se doter des instruments nécessaires pour ne pas permettre la pénétration sur son marché intérieur d’un bien produit dans des conditions salariales inacceptables à l’extérieur : il s’agit de ne pas invalider les règles dont le peuple souverain s’est lui-même doté. C’est le but des instruments douaniers. Le protectionnisme n’est pas une politique en soi, c’est un moyen utilisé pour préserver des normes sociales jugées fondamentales. La politique commerciale internationale doit cesser d’être présentée comme ne pouvant avoir qu’un caractère binaire : ou ouverture totale ou repli autarcique. L’idéologie néolibérale répand cette présentation, afin de disqualifier tout recours aux mesures douanières. Bien au contraire, celles-ci peuvent en pratique prendre différentes formes : prohibitions, contingents tarifaires, fixation d’un droit, droit qui lui même varie selon la nature du produit ou son origine. La fixation de leur niveau pourrait être envisagée sur la base de critères de développement ambitieux. Il pourrait s’agir bien évidemment de critères sociaux (droit du travail, niveau des salaires, protection sociale, etc.) ou environnementaux, comme le contenu carbone, ou encore liés à l’éloignement du lieu de production de celui de consommation (la fameuse « taxe au kilomètre » défendue par une partie des économistes altermondialistes). La gestion de ces mesures douanières devrait être confiée à un organisme international qui établirait ces critères en toute transparence sur la base de travaux et d’indicateurs développés par des institutions telles que l’OIT ou une OME enfin instaurée. Pour une plus grande efficacité, les montants financiers collectés aux frontières lors des importations pourraient être intégralement reversés à un fonds international, chargé de les reverser ensuite aux pays les plus déterminés et les plus dynamiques en matière de développement des droits sociaux et environnementaux [33]. Le traité transatlantique est une attaque frontale contre la démocratie Par George Monbiot George Monbiot Journaliste et auteur, éditorialiste au Guardian Vous souvenez-vous de l’organisation d’un référendum sur la création d’un marché unique entre l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis ? Mais si, vous savez, celui qui nous demandait si les entreprises multinationales devraient avoir le pouvoir d’invalider nos lois ? Non ? Moi non plus… Il faut dire que l’autre jour, j’ai cherché ma montre pendant dix minutes avant de me rendre compte qu’elle était à mon poignet. Oublier ce référendum trahit probablement mon avancée en âge... Car il a forcément eu lieu, n’est-ce pas ? Après tant de tergiversations sur l’opportunité de rester membre de l’Union européenne ou pas (1), le gouvernement n’aurait jamais abandonné notre souveraineté à une entité obscure et non élue sans nous consulter ! Je me trompe ? Le traité transatlantique (ou Trade and Investment Transatlantic Partnership – TTIP – en anglais) vise à supprimer les différences de réglementations entre les Etats-Unis et les pays européens ; je l’ai déjà précisé il y a deux semaines (2). Mais je n’ai pas évoqué l’aspect le plus important de ce projet, à savoir le fait qu’il attribuerait un pouvoir exorbitant aux multinationales qui auraient ainsi le droit de traîner devant les tribunaux toute nation ayant l’audace de défendre ses citoyens. Ce traité permettrait à un panel secret d’avocats d’affaires de faire fi de la volonté de notre Parlement et de démanteler notre protection sociale. Pourtant, on n’entend guère protester les ardents défenseurs de notre souveraineté. Ce mécanisme porte un nom : le règlement des différends entre investisseurs et Etats (RDIE). Il est déjà activé un peu partout dans le monde pour rayer de la carte les législations destinées à protéger les personnes et la biodiversité. Ainsi, à l’issue d’interminables débats au Parlement et dans tout le pays, le gouvernement australien a décidé que seuls pourraient être commercialisés les paquets de cigarettes neutres sur lesquels figurent uniquement des avertissements chocs visant à sensibiliser le public sur les dangers du tabac pour la santé. Cette disposition a été entérinée par la Cour suprême. Mais, s’appuyant sur un accord commercial conclu entre l’Australie et Hong Kong, le géant du tabac Philip Morris a déposé un recours devant un tribunal extraterritorial dans l’espoir de toucher une somme conséquente en compensation de ce qu’il considère être une atteinte à sa propriété intellectuelle (3). De même, pendant la crise financière argentine, alors que les impôts grimpaient en flèche, suscitant la colère de la population, le gouvernement a décrété un gel des factures d’eau et d’énergie. Résultat : il a été poursuivi par des transnationales – celles-là même dont les prix abusifs avaient déclenché l’intervention publique – et condamné à verser plus d’un milliard de dollars de dommages et intérêts pour cette outrecuidance et pour d’autres « crimes » de même nature (4). Au Salvador, des communautés villageoises ont réussi à convaincre – au prix d’un lourd tribut : l’assassinat de trois paysans – le gouvernement de suspendre un projet de mine d’or qui menaçait de contaminer leurs ressources hydriques. Est-ce une victoire pour la démocratie ? Peut-être pas pour longtemps. La société minière canadienne positionnée sur ce projet réclame en effet 315 millions de dollars de réparations au pays pour la perte de ses futurs profits espérés (5). Au Canada, les tribunaux ont invalidé deux brevets détenus par le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly, celui-ci n’ayant pas fourni suffisamment de preuves de leurs effets bénéfiques. Inadmissible pour cette entreprise qui a intenté une action en justice contre le gouvernement canadien dans le but d’obtenir 500 millions de dollars de dédommagements et le changement du système de brevets (6). Ces sociétés, comme des centaines d’autres, jouent habilement des règles d’arbitrage des différends entre investisseurs et Etats, lesquelles sont inscrites dans des traités commerciaux signés par les pays qu’elles attaquent. Les instances chargées de faire appliquer ces dispositions ne présentent aucune des garanties que nous considérons comme essentielles dans nos tribunaux (7,8) et leurs audiences se tiennent à huis clos. Les juges qui les composent sont des avocats d’affaires dont beaucoup travaillent au service de puissantes sociétés semblables aux entreprises plaignantes. Les citoyens et les communautés directement concernés par leurs décisions n’ont pas la capacité juridique de s’y opposer et il est impossible de faire appel des jugements de ces tribunaux. Pourtant, ce petit groupe de juristes a le pouvoir d’abolir la souveraineté des parlements et de contester la volonté des cours suprêmes. Vous n’y croyez pas ? Voici ce qu’a déclaré l’un de ces juges en question : « Quand j’y songe, j’ai toujours du mal à comprendre que des Etats souverains aient pu souscrire au principe même d’arbitrage des investissements... Trois individus peuvent remettre en cause, sans restriction ni possibilité de recours, toutes les actions du gouvernement, les décisions des tribunaux et les lois et réglementations émanant du parlement. » (9) Il n’existe pourtant pas de droits équivalents pour les citoyens. Nous ne sommes pas habilités à saisir ces tribunaux pour réclamer une meilleure protection contre la rapacité des entreprises. Comme l’indique le Democracy Centre, il s’agit d’un « système de justice privatisée au service des multinationales ». (10) Ces procès n’ont même pas besoin d’aboutir pour avoir un impact fortement dissuasif sur les législations. « Au cours des cinq dernières années, les cabinets juridiques de New-York et de Washington ont fait pression sur le gouvernement canadien à chaque nouvelle disposition ou proposition dans le domaine environnemental. Produits chimiques de nettoyage, produits pharmaceutiques, pesticides, droit des brevets : tout y est passé. L’intégralité des propositions a fait l’objet d’attaques ciblées et la plupart d’entre elles n’ont jamais vu le jour » a ainsi déclaré un haut responsable canadien du gouvernement évoquant les règles découlant de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). (11) Dans de telles conditions, la démocratie - au sens plein du terme - n’est qu’une illusion. C’est le système auquel nous serons soumis si le traité transatlantique devait entrer en vigueur. Les Etats-Unis et la Commission européenne, qui sont devenus les serviteurs des entreprises qu’ils étaient censés encadrer, demandent instamment que soit inclus dans l’accord le mécanisme de règlement des différends. Pour justifier sa position, la Commission soutient que les tribunaux nationaux offrent une protection insuffisante aux entreprises dans la mesure où ils « peuvent faire preuve de partialité ou manquer d’indépendance ». (12) De quels tribunaux parle-t-elle ? Ceux des Etats-Unis ? Des pays membres de l’UE ? Mystère. En réalité, pas un seul exemple concret démontrant la nécessité d’un nouveau système extrajudiciaire n’a jamais été cité. C’est justement parce que nos tribunaux sont la plupart du temps impartiaux et indépendants que les grandes entreprises cherchent à les court-circuiter. La Commission européenne entend donc remplacer des instances transparentes, souveraines et comptables de leurs actes par un système opaque et corrompu gangrené par les conflits d’intérêts et gouverné par l’arbitraire. Le règlement des différends entre investisseurs et Etats pourrait être utilisé pour faire échec à toute velléité de protection du NHS (National Health Service) face aux appétits du privé, de régulation des banques, de lutte contre la cupidité des entreprises énergétiques, de renationalisation des chemins de fer ou encore d’opposition à l’extraction des combustibles fossiles. Ces règles empêchent les alternatives démocratiques et rendent impossible la mise en œuvre de politiques de gauche. Voilà pourquoi notre gouvernement s’est bien gardé de mentionner cette monstrueuse offensive contre la démocratie, et a fortiori de nous demander notre avis. Cela n’a rien d’un hasard non plus si les conservateurs, d’ordinaire si prompts à brandir l’étendard de la souveraineté, ne disent mot. Réveillons nous, nous sommes en train de nous faire avoir ! Source : Blog de George Monbiot : http://www.monbiot.com/2013/11/04/a-global-ban-on-left-wing-politics/

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L’OTAN encourage le renforcement militaire contre la Russie au moment où les protestations se propagent dans l’Est de l’Ukraine

Publié le par Mahi Ahmed

L’OTAN encourage le renforcement militaire contre la Russie au moment où les protestations se propagent dans l’Est de l’Ukraine

De Johannes Stern

Global Research, mai 02, 2014

Alors que la saisie de bâtiments gouvernementaux et les protestations contre le régime gagnent du terrain en Ukraine, le gouvernement fantoche de Kiev et ses appuis impérialistes occidentaux intensifient de manière irresponsable leur politique agressive en risquant de provoquer non seulement une guerre civile de grande envergure en Ukraine mais une confrontation militaire avec la Russie qui est une puissance dotée de l’arme nucléaire.

Mercredi, les pays de l’OTAN ont intensifié les déploiements militaires dans l’ensemble de l’Europe de l’Est dans le but d’encercler la Russie. Six avions de combat multi-rôle McDonnel Douglas CF-18 Hornet, un avion-cargo C-17 et des centaines de militaires canadiens ont quitté la Roumanie qui a une frontière commune avec l’Ukraine et est située sur la côte Ouest de la Mer noire qui est d’une grande importance stratégique.

Quatre avions de combat danois ont aussi atterri mercredi sur la base aérienne estonienne d’Ämari.

« Nous transmettons un message à la Russie et nous rassurons nos alliés en montrant que nous agissons en insistant de manière cohérente sur ce que l’OTAN a dit, les actions de la Russie sont inacceptables sur ce point et nous envoyons un message très clair, » a dit à CBC News le ministre canadien de la Défense, Rob Nicholson.

Dès lundi, la Grande-Bretagne et la France ont déployé huit avions de chasse en Lituanie et en Pologne. Selon les ministères britannique et français de la Défense, quatre avions de combat Typhoon britanniques ont atterri en Lituanie et quatre Rafale français à Malbork, au Nord de la Pologne.

Aujourd’hui, des avions de chasse polonais, britanniques et danois commencent à patrouiller l’espace aérien des Etats baltes, qui tous ont une frontière directe avec la Russie. Selon l’agence de presse ITAR-TASS, l’opération durera au moins quatre mois.

Lundi déjà, le dernier contingent d’un déploiement de 600 parachutistes américains était arrivé en Estonie. Les 150 soldats de la 173ème brigade d’infanterie de combat participeront en mai aux exercices de l’OTAN appelés « Tempête du printemps ».

Le général de l’armée de l’air américaine Philip M. Breedlove, le plus haut commandant de l’OTAN en Europe, a annoncé mardi que l’alliance militaire organisera des manœuvres en Pologne, en Roumanie, dans la région balte et de la Mer noire. S’exprimant de Lisbonne, il a réitéré le principe de « défense collective » de l’OTAN, c’est-à-dire que l’alliance aura recours à des représailles collectives si l’un de ses membres est attaqué.

Le bellicisme de l’OTAN intervient sur fond d’intensification des tensions militaires en Ukraine et des protestations anti-gouvernementales dans les provinces rebelles de l’Est du pays.

Les activistes pro-russes auraient occupé le bâtiment du gouvernement régional et se seraient emparé du quartier général de la police locale à Gorlovka, cité minière de l’Est de l’Ukraine qui compte près de 300.000 habitants.

Dans la grande ville industrielle de Luhansk, la police a remis son quartier général aux manifestants. Mardi, les foules avaient envahi le bâtiment gouvernemental de la ville en proclamant la « République populaire de Luhansk » et en annonçant des projets pour la tenue le 11 mai d’un référendum sur l’autonomie.

Alors que le régime droitier de Kiev perd de plus en plus le contrôle sur l’Ukraine orientale, il cherche désespérément à réorganiser son opération militaire ‘anti-terroriste’ pour écraser les manifestations. La répression, qui a été planifiée lors de discussions avec des responsables occidentaux dont le patron de la CIA, John Brennan, et le vice-président américain, Joseph Biden, s’est interrompue lorsque l’armée ukrainienne a rencontré une vaste résistance populaire et que les soldats ont refusé de tirer sur les manifestants ou ont même fait défection pour rejoindre l’autre camp.

Hier, le président intérimaire, Oleksandr Turchynov, a dit que l’armée ukrainienne avait été placée en état d’alerte maximal. Le gouvernement de la ville de Kiev a annoncé que des exercices militaires étaient prévus dans le centre-ville de Kiev même, aujourd’hui aux premières heures de la matinée : « Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, il sera procédé à des exercices tactiques spéciaux à Kiev. Il est envisagé que des colonnes de véhicules militaires se déplaceront dans la ville dans le cadre de ces exercices. »

S’exprimant mercredi devant les chefs des administrations régionales à Kiev, Turchynov a reconnu que Kiev avait perdu le contrôle de l’Ukraine orientale. Il a accusé les soldats et les policiers qui ont fait défection de « coopérer avec des organisations terroristes, » terme employé par le régime fantoche de Kiev pour qualifier les activistes anti-gouvernement qui se sont emparés des bâtiments publics dans l’Est.

Il a menacé d’« empêcher la propagation de la menace terroriste à d’autres régions de l’Ukraine, » en promettant que l’armée était prête pour la soi-disant « menace d’invasion russe. »

Il en a appelé au public pour accélérer la constitution de milices régionales loyales à Kiev. « Nous devons avoir la capacité de déplacer rapidement ces unités pour soutenir d’autres régions face à une telle menace, » a-t-il souligné. Plusieurs milices de ce genre ont été créées en Ukraine orientale et qui sont menées par des oligarques du monde des affaires ou des responsables de la force paramilitaire fasciste Secteur droit.

Lors d’une réunion mardi du Conseil de sécurité de l’ONU, le représentant permanent russe à l’ONU, Vitaly Churkin, a mis en garde que « le régime de Kiev, encouragé par ses ‘amis’ occidentaux, persiste à pousser le pays vers la catastrophe. »

Churkin a dit que quelques jours seulement après les pourparlers à Genève qui avaient pour but de soi-disant désamorcer le conflit, « il y avait eu une reprise de la soi-disant opération ‘anti-terroriste’ essentiellement punitive. » Il a dit que « quelque 15.000 soldats, des chars, de l’artillerie, des avions, des unités de Secteur droit [un groupe fasciste qui a joué un rôle clé lors du coup d’Etat] ont été envoyés dans le Sud-Est de l’Ukraine. »

Alors que l’Ukraine sombre dans la guerre civile, les puissances occidentales attisent l’hystérie antirusse en cherchant à créer les conditions politiques pour un renforcement militaire permanent et un programme de réarmement dirigé contre une présumée menace russe.

Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a parfaitement décrit, lors de son discours prononcé mardi devant le Conseil de l’Atlantique, groupe de pression basé à Washington, les « événements en Ukraine » comme étant un « appel à se réveiller ». Il a qualifié le territoire de l’OTAN d’« inviolable » et menacé être prêt à en « défendre chacun de ses constituants. » Comme d’habitude, Kerry a mis la réalité à l’envers pour justifier l’agression de l’OTAN contre la Russie.

Kerry a accusé la Russie de ne pas respecter l’accord de Genève en affirmant qu’il n’était « pas exagéré de dire qu’elle intensifie la crise encore davantage. » Il a cyniquement ajouté : « Ce que les actions de la Russie en Ukraine nous disent c’est qu’actuellement [le président Vladimir] Poutine est en train d’appliquer des règles de jeu différentes. Par son occupation de la Crimée et la déstabilisation qui s’en est suivie en Ukraine orientale, la Russie cherche à modifier le paysage sécuritaire d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. »

« Et donc, nous nous trouvons à un moment décisif pour notre alliance transatlantique, et que personne ne s’y trompe, et nous sommes prêts à faire ce qu’il faut et nous ferons tout pour maintenir cette alliance. » Dans une menace à peine voilée contre la Russie, il a menacé de « repousser tous ceux qui veulent essayer de changer par la force les frontières souveraines. »

Les accusations de Kerry, passé maître dans l’art des mensonges et de la propagande, sont des âneries. La crise en Ukraine n’est pas la conséquence de l’« agression russe, » mais d’une stratégie criminelle des Etats-Unis et de leurs alliés européens pour mettre en place en Ukraine, à la frontière de la Russie, un régime hostile et en fin de compte démembrer la Russie elle-même.

Ce n’est pas Moscou, mais les Etats-Unis et leurs alliés menés par l’Allemagne qui sont en train de changer « par la force les frontières » au moyen de provocations envers la Russie. Washington et Berlin ont d’abord manigancé le 22 février un coup d’Etat mené par les fascistes pour remplacer le gouvernement élu pro-russe de Viktor Ianoukovitch par un régime fantoche pro-occidental. L’Occident était parfaitement conscient que la mise en place d’un régime farouchement anti-russe à Kiev provoquerait une réaction tant de Moscou que de l’Ukraine orientale.

L’Ukraine est une ancienne république soviétique et la Crimée est l’emplacement historique de la principale base navale de la Russie. La population entretient, notamment en Ukraine orientale, des liens culturels et linguistiques étroits avec la Russie et n’est pas prête d’accepter un gouvernement comprenant des fascistes, des forces antirusses comme le parti Svoboda et la milice Secteur droit.

Johannes Stern

Article original, WSWS, paru le 1er mai 2014

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Le FMI ou l’asphyxie du choix unique

Publié le par Mahi Ahmed

Le FMI ou l’asphyxie du choix unique

De Jérôme Duval

Global Research, avril 27, 2014

Au cours de cette série, l’histoire tumultueuse du FMI en Ukraine est décryptée depuis le déclenchement de la crise de 2007/2008 jusqu’à aujourd’hui, avec une attention particulière sur la période post-insurrectionnelle de 2014. Le plan d’endettement approuvé au forceps par le gouvernement non élu à l’issue du mouvement révolutionnaire est une aubaine pour l’institution et lui permet de renforcer ses recettes capitalistes dans l’ancienne Union soviétique.

Le nouveau gouvernement de Iatseniouk, une aubaine pour le FMI

Les événements insurrectionnels survenus en Ukraine en février 2014, offrent une opportunité rêvée pour le FMI de reprendre la mainmise sur la politique ukrainienne, afin d’imposer à la population ses politiques directement issues du « consensus de Washington » (qui désigne la thérapie de choc appliquée à l’ensemble des pays du Sud au lendemain de la crise de la dette du tiers-monde de 1982).
Pour l’actuel Premier ministre Arseni Iatseniouk, il n’existerait aucune alternative aux diktats du FMI. Déjà en octobre 2008, lorsqu’il était alors président du Parlement, Iatseniouk déclarait à propos du programme du FMI : « Nous n’avons pas le choix. Ce n’est pas une question de politique, c’est une question vitale pour l’activité du pays ». |1| Cinq ans et demi plus tard, en mars 2014, Iatseniouk, devenu Premier ministre du gouvernement transitoire, affirme à propos d’un imminent programme d’austérité du FMI : « Le gouvernement répondra à toutes les conditions fixées par le FMI, parce que nous n’avons pas d’autre choix. » |2|

Pressions diplomatiques et empressement du FMI pour de nouveaux prêts en échange de contre-réformes
Le 21 février 2014, au lendemain des violents affrontements entre les manifestants et la police qui ont fait au moins soixante morts à Kiev, Standard & Poor’s abaisse à “CCC” (ultra spéculatif et proche du défaut de paiement) la note de la dette souveraine ukrainienne. L’agence de notation étasunienne craint que le pays ne puisse rembourser ses créanciers : le soutien financier de la Russie a été suspendu en janvier et l’Ukraine doit encore rembourser d’anciens crédits arrivant à échéance, dont ceux du FMI. Le 23 février, Christine Lagarde confirme, depuis Sydney où elle participe à une réunion des gouverneurs des banques centrales du G20, que l’organisation qu’elle préside est disposée à aider l’Ukraine si le pays en formule la demande. Dans la foulée, elle publie un communiqué commun avec le secrétaire au Trésor des États-Unis, Jack Lew, dans lequel ils estiment que « l’Ukraine a besoin d’un soutien à la fois multilatéral et bilatéral pour un programme de réformes ». Une fois de plus, le FMI unit sa voix à celle de son actionnaire majoritaire et montre à nouveau son déficit démocratique. Les 25 et 26 février, à la veille de l’installation du nouveau gouvernement, des délégués du département du Trésor étasunien et des conseillers économiques de la Maison blanche accompagnent le secrétaire d’État adjoint, William Burns, en Ukraine |3|. Compte tenu du fait que le président Viktor Ianoukovitch est en fuite (il quitte la capitale dans la nuit du 21 au 22 février) et que le nouveau gouvernement n’est pas encore formé, cet empressement du FMI et l’incessant ballet diplomatique étasunien constituent dès lors une ingérence flagrante dans les affaires d’État.

Le 27 février, le FMI indique avoir reçu, suite au vote du Parlement instituant un gouvernement de transition, une demande d’aide officielle de l’Ukraine. “Nous sommes prêts à y répondre”, s’est empressé sa directrice générale Christine Lagarde, avant de dépêcher une mission du Fonds conduite sur place dès le 4 mars par Nikolay Gueorguiev. |4| Le FMI répond ainsi à l’appel d’Arseni Iatseniouk, qui trois jour auparavant, avant même qu’il soit nommé premier ministre par intérim, avait déclaré, le 24 février : « Nous avons besoin d’une aide financière urgente de la part de nos partenaires européens et il faut reprendre immédiatement le programme de coopération avec le FMI ». |5| Iatseniouk estimait alors à 35 milliards de dollars (quelques 25 milliards d’euros) pour les deux prochaines années, les besoins de Kiev pour rembourser sa dette |6| et faire face à la crise profonde du pays au bord de la cessation de paiement |7|. Mais la somme nécessaire pourrait encore augmenter si on prend en compte les milliards de dollars que Iatseniouk soupçonne avoir été dérobés par l’ancien régime pour être mis sur des comptes off-shore. “Le trésor national a été pillé”, accuse t-il. Si tel est le cas, les Ukrainiens sont en droit de réclamer à la Suisse et aux autres pays complices (comme la City de Londres ou la France) qu’ils restituent à l’Ukraine les avoirs soi-disant gelés de l’ancien président en fuite et ceux d’autres hauts fonctionnaires responsables de détournements de fonds publics |8|.

Nouvellement investi Premier ministre, Arseni Iatseniouk se dit prêt à mettre en place des “mesures extraordinairement impopulaires” pour arriver à stabiliser les finances. « Les comptes publics sont vides, tout a été volé. Je ne promets pas d’amélioration, ni aujourd’hui ni demain ». |9| Nous voilà averti. Sa détermination est telle que, de retour de Kiev, le directeur du département Europe du FMI Reza Moghadam, affirmera après l’avoir rencontré : “Je suis positivement impressionné par la détermination des autorités, leur sens des responsabilités et leur engagement à un programme de réformes économiques et à la transparence”. |10| Le terrain serait-il mûr pour un plan d’austérité à la grecque ?

Jérome Duval

Partie 1

Le FMI activement présent en Ukraine depuis 1994 ne veut pas entendre parler de hausse de salaire, 06 avril 2014
Partie 2

Le FMI poursuit sa route en Ukraine(partie 2), 12 avril 2014

Notes

|1| “We have no choice. It is not a political issue, it is an issue of the country’s vital activity.” Yatsenyuk : Parliament will adopt unpopular conditions in exchange for IMF aid, Oct. 27, 2008.http://www.kyivpost.com/content/ukr…

|2| “The government will meet all the conditions set by the IMF, because we have no other choice,” Yatsenyuk said during a meeting with members of the European Business Association (EBA). Ukraine vows to meet IMF loan conditions, Xinhua, March 3, 2014 http://www.china.org.cn/world/Off_t…

|3| Reuters, 24 février 2014 : Des conseillers économiques avec William Burns en Ukraine.http://fr.reuters.com/article/frEuroRpt/idFRL6N0LT3FY20140224

|4| Initialement prévue jusqu’au 14 mars, la mission sera prolongée jusqu’au 21 mars puis jusqu’au 25 mars. Ukraine : Arseni Iatseniouk dirigera un “gouvernement de kamikazes”, La Tribune, 27/02/2014.http://www.latribune.fr/actualites/… IMF Sends Fact-Finding Team to Ukraine, IMF, 5 mars 2014.http://www.imf.org/external/pubs/ft…. Les dernières missions du FMI en Ukraine se sont déroulées en février, en avril et du 17 au 29 octobre 2013.

|5| Ukraine : le pro-européen Arseni Iatseniouk désigné pour le poste de Premier ministre, HuffigtonPost avec AFP, 26/02/2014. http://www.huffingtonpost.fr/2014/0…

|6| 13 milliards de dollars seraient nécessaire rien que pour cette année. Renaud Vivien, Ukraine la nouvelle proie du FMI, http://cadtm.org/Ukraine-la-nouvell…

|7| Le rendement des obligations arrivant à échéance en avril subissaient une ascension fulgurante à près de 44,8%. (AFP, le 3 mars 2014).

|8| D’après El País, daté du 6 mars 2014, les actifs de 18 fonctionnaires ukrainiens responsables de détournements de fonds publics auraient aussi été gelés. Lucia Abellán, Bruselas ofrece 11.000 millones a Ucrania para evitar la quiebra.

|9| Ukraine : Arseni Iatseniouk dirigera un “gouvernement de kamikazes, latribune.fr, 27/02/2014.http://www.latribune.fr/actualites/…

|10| Ukraine : Le FMI “impressionné” par la volonté des autorités, AFP, 07 mars 2014.http://www.lalibre.be/economie/actu…

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