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Entretien avec M. Mustapha Mekideche, vice-président du Conseil national économique et social (CNES) : «La crise est de grande amplitude»

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien avec M. Mustapha Mekideche, vice-président du Conseil national économique et social (CNES) : «La crise est de grande amplitude»

Entretien réalisé par Abla Chérif

Les premiers effets de la crise économique se font déjà ressentir sur le terrain à travers notamment de nombreux gels de projets. Mustapha Mekideche analyse ici cette situation, évoque son impact direct sur la société et met en garde contre l’existence d’intérêts, de lobbies qui freinent les solutions…

Le Soir d’Algérie : De multiples informations font, depuis un certain temps, état de gel de projets. De quoi s’agit-il exactement ?

Mustapha Mekideche : Il s’agit des premiers effets tangibles de la crise que nous traversons. Je vous rappelle que nous sommes dans une crise qui dure et qui est de grande amplitude. Elle a commencé en juin 2014 avec l’accélération de la chute des prix du pétrole. On était arrivé à un niveau très bas, 30 dollars le baril, ce qui fait que la moitié de nos recettes extérieures n’existent plus. Le premier impact, et cela ne vous a pas échappé, est un impact budgétaire. Cet impact touche les dépenses publiques qui soutiennent les projets que vous évoquez. Notamment les projets d’infrastructures, les projets décentralisés au niveau des territoires, des communes, des wilayas, et il fallait donc faire des arbitrages. Evidemment, les arbitrages les plus faciles à effectuer sont ceux qui ne sont pas perceptibles sur le court terme, donc on décide de reporter tel projet hydraulique, telle route… et cela induit des projets beaucoup plus sérieux dans le secteur du BTPH. Là, nous allons vers d’importantes difficultés que va subir notre secteur du bâtiment car l’essentiel des finances est supporté par la dépense publique. Sur cette question, ma position était de dire qu’il fallait faire attention dans les arbitrages des dépenses budgétaires et ne pas faire porter le fardeau uniquement sur les investissements et particulièrement les projets d’infrastructures et qu’il fallait peut-être trouver des financements alternatifs, y compris des financements concessionnaires, même étrangers, pour pouvoir maintenir le rythme de réalisation de nos infrastructures. Vous parlez de projets de taille moyenne ou de petite taille mais moi j’évoque des grands projets d’infrastructures, par exemple amener de l’eau de In Salah à M’sila pour pouvoir irriguer les territoires, tout cela a été reporté et c’est quand même préoccupant. Leur réalisation sur un développement durable est également un signe de diversification. Vous posez un vrai problème. De ce point de vue-là, et en ce qui concerne les arbitrages, il faudra que la loi de finances 2017 fasse attention. Il faudra peut-être trouver des partenariats privés, des financements alternatifs… Si nous avions des banques régionales on émettrait des obligations au niveau régional car les populations sont les plus intéressées par ces projets donc on peut les faire participer au financement. Il faut donc faire très attention à ce qui se passe. Le secteur du BTPH est, comme vous le savez, un secteur qui crée beaucoup d’emplois. Si la crise continue, on risque de commencer à avoir les prémices d’une crise sociale.

Le secteur du BTPH est-il le seul à être concerné ? Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Sur le plan des réductions budgétaire, il va falloir faire des arbitrages. Lorsque je dis le secteur du BTPH, cela implique également la santé, l’éducation, les écoles, les hôpitaux, car les projets seront reportés, peut-être réalisés plus tard. A Aïn-Defla, par exemple, la construction d’une école a été reportée. La population locale a dû faire les pressions nécessaires pour que ce projet soit maintenu. Ce que je veux dire, c’est que tout l’investissement public en matière de développement qui peut-être touché.

Qui «peut-être» ou qui est touché ?

C’est en cours. J’avais prévu qu’on achèvera l’année 2016 avec un déficit budgétaire de 30 milliards de dollars. C’est la dernière année où on peut financer ce déficit avec le fonds de régulation des recettes, ce qui fait que les arbitrages pour 2017 seront plus tendus y compris avec le rebond des hydrocarbures autour de 48, 49 dollars le baril. Vous avez vu le déficit de notre balance commerciale, donc les années les plus difficiles que nous allons vivre sont 2017-2018 et une partie de 2019. Tous les experts s’accordent à dire qu’à ce moment-là, les prix vont remonter autour de 70 dollars le baril. Voilà un peu la situation. Et je répète que les arbitrages qui seront faits pour la loi de finances 2017, en particulier pour les projets que vous évoquez, seront très difficiles à effectuer. Pour réduire le déficit budgétaire, il va également falloir bien se pencher sur la politique de subvention. Je ne peux pas ne pas évoquer, là, les gaspillages, il y en a énormément. Que ce soit sur le sucre, la farine, le blé… Une campagne de sensibilisation s’impose auprès de l’opinion publique. Il faut aussi une large participation de tous les segments de la société pour la prise en charge de cette crise. C’est pour cette raison qu’un emprunt obligataire a été lancé. Dans ce cadre, il faut également formaliser le secteur de l’informel pour qu’il participe à la gestion de cette situation. Il y a aussi le privé… Ce sont des éléments de réponse autour desquels il doit y avoir un fort consensus social mais aussi, c’est ce que je défends, un consensus politique.

De manière concrète, comment ce gel de projets se fait-il ou se fera-t-il ressentir au sein de la population ?

Le citoyen qui s’attendait à ce que sa localité soit raccordée, soit au réseau national soit au réseau autoroutier, verra que ce projet a été annulé, et cela aura un impact. L’écolier qui doit rejoindre une école située à quelques kilomètres et dont le chemin n’a pas été construit… Avez-vous vu l’impact sur les collectivités locales, les APC. On leur a dit «maintenant, il y a moins d’argent» et dans le même temps, on a diminué un impôt qui leur permettait d’avoir un peu de ressources. Je peux vous dire que cela crée des problèmes. J’étais d’ailleurs contre ce fait. Lorsqu’on diminue un impôt qui allait vers des collectivités locales, on crée des problèmes. On leur demande d’aller chercher des ressources ailleurs, ce n’est pas suffisant. Le président d’APC qui a besoin d’assurer un minimum de services dans sa localité se trouve bien gêné. Il est facile de lui demander de chercher des ressources sérieuses mais encore faut-il qu’il y ait une refonte sérieuse des collectivités locales.

Est-elle possible, cette refonte ?

Je vais vous le dire de manière directe. Si un gros effort, sérieux n’est pas fait, la situation dans laquelle nous nous trouvons va s’aggraver. Les marges de manœuvre se rétrécissent, il va falloir aller vers des réformes. Des réformes budgétaires, l’obtention de financements alternatifs… Tout cela fait émerger un secteur privé qui peut produire de la richesse qui permet de rattraper la situation.

La crise politique que traverse le pays permet-elle ces réformes ?

Vous parlez de crise politique ou de crise pour la prise du pouvoir ? Une crise politique vient lorsqu’il y a des programmes alternatifs à proposer pour la gestion du pays. Personnellement, et sur la crise dont on parle, je n’ai pas vu beaucoup de programmes proposés au sein de la classe politique. Peut-être que cela a été sous-estimé ; d’ailleurs, les pouvoirs publics aussi l’ont sous-estimée… Si nous avions une culture démocratique d’alternance quant aux solutions proposées pour sortir de la crise et faire émerger une économie performante, ce serait mieux et c’est autour de cela que les clivages peuvent se faire. Or, nous sommes sur des lignes de clivage qui ne sont pas essentielles.

Vous avez évoqué des risques de crise sociale. Comment appréhendez-vous la situation ?

Déjà, ce que l’on peut dire, c’est qu’en 2015, où nous avons réalisé un taux de croissance supérieure à celui de 2013, cela veut dire qu’il y a des capacités de résilience, c’est ce qui a fait que l’économie a pu tenir. Il y avait des amortisseurs sociaux en matière de soutien des prix. Les augmentations significatives ont porté, comme vous le savez, sur les carburants, par exemple… On a consommé 50% de la batterie mais si on n’arrive pas à la ressourcer, eh bien, dans deux ans, nous serons dans une situation où les instruments de résilience seront «off». Nous n’aurons plus rien à donner. Je pense au Fonds de régulation des recettes qui va s’épuiser à la fin de cette année 2016, je pense aux réserves de change qui, progressivement, sont utilisées pour financer un certain nombre de projets… On a donc consommé la moitié, reste la moitié sur deux ans, si au cours de cette période on n’arrive pas à allumer d’autres moteurs de croissance pour pouvoir avoir des secteurs qui créent des richesses et diminuent nos importations par une production locale nous serons dans une situation difficile. On ne pourra pas, d’ici là, revenir à un prix de 100 dollars le baril, c’est totalement exclu, si on arrive à 70 dollars ce sera déjà une bonne chose, et dans ce cadre-là, je pense que les autorités du secteur des hydrocarbures et les autorités politiques doivent faire en sorte que la prochaine conférence (réunion informelle de l’Opep) de septembre soit une réussite. C’est un enjeu important pour nous.

Etes-vous de ceux qui s’inquiètent pour l’évolution de la situation ?

Absolument. Je suis inquiet. Mais en même temps, je sais que nous avons les capacités et la vision nécessaire pour nous en sortir. On ferme les robinets de rente car cela a un effet de démonstration négatif. De cette façon, on crée un effet de concurrence dans le secteur privé, on fait émerger un tissu performant de PME. La vision est claire. Maintenant, le problème, c’est qu’on touche à des intérêts, des lobbies qui crée un décalage entre la perception politique et la réalité économique et les solutions qu’elle implique. Voilà l’enjeu des prochaines années.

Ce sont ces intérêts, ces lobbies qui freinent les solutions, les réformes…

Oui, c’est clair. L’ensemble du climat d’affaires n’encourage pas le secteur productif. Un entrepreneur qui veut investir met, par exemple, deux ans pour obtenir un terrain puis il attend deux ou trois ans pour savoir si son financement est accepté ou pas.

Tout ceci décourage, les gens continuent donc à aller vers le commerce, un commerce qui n’est pas encadré, pas concurrentiel avec un secteur informel trop lourd et qui échappe à toute possibilité de progrès de développement. Tous ces éléments doivent être mis sur la table. J’appelle les partis politiques à donner des solutions, des analyses, des évaluations et des programmes sur ce problème. Il faut, cependant, se dire que la crise n’est pas propre à l’Algérie. L’Amérique latine, les pays émergents subissent de plein fouet la diminution des exportations des produits de base… Seulement, je pense qu’il faut faire émerger une classe politique qui s’approprie des solutions à produire sur le plan économique et non pas s’adonner uniquement aux exercices électoraux et tout oublier une fois le poste obtenu.

A. C.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/08/31/article.php?sid=201311&cid=50

Publié dans Economie et société

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L’enfant palestinien et la mer

Publié le par Mahi Ahmed

L’enfant palestinien et la mer

RACHID BOUDJEDRA

samedi 27 août 2016

Il y a quelques jours un petit reportage très émouvant est passé sur la chaîne franco-allemande Arte. Il concernait une journée passée à la mer par des enfants palestiniens accompagnés de leurs mères.

Habitant un petit village palestinien complètement enclavé dans Israël, ces enfants n’avaient jamais vu la mer de leur vie. Grâce à une organisation israélienne progressiste qui milite contre la colonisation juive, ces enfants ont pu donc, voir la mer pour la première fois, (et peut-être pour la dernière fois !), s’y baigner, la goûter et de s’y ébattre.

C’était poignant de voir ce qu’a fait Israël à des Palestiniens et de constater le degré d’horreur dans lequel ils vivent sous le joug d’un État complètement hors la loi qui interdit à des êtres humains le droit de voir la mer qui se trouve à une centaine de kilomètres de leur village. Il me semble qu’une telle occupation aussi cruelle est unique dans l’histoire de l’humanité, parce qu’on se rend compte que les Palestiniens sont vraiment enfermés dans un camp de concentration qui se trouve être leur propre pays spolié, colonisé et occupé militairement et férocement par Israël considéré comme un pays démocratique et respectueux des droits de l’Homme par tous les pays occidentaux !

Comme ces enfants ne reviendront, certainement, jamais plus sur cette plage, on se demande si on a bien fait de les y avoir amenés. Parce que, avant, ils ne savaient pas ce que c’était ; et maintenant ils le savent.

Et elle va leur manquer !

Publié dans Choix d'articles

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Tunisie:Discours d’investiture de Youcef Chahed devant l’assemblée nationale du 26.08.2016

Publié le par Mahi Ahmed

Publié dans Tunisie actuelle

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Moi, intellectuel algérien, et l’ALN-ANP

Publié le par Mahi Ahmed

Moi, intellectuel algérien, et l’ALN-ANP

par ‘Abdel’alim Medjaoui, moudjahid, écrivain.

Sous le titre « Les intellectuels et l’ANP », B. Mili a traité de la question du malaise des intellectuels vis-à-vis de l’armée et il a tenté d’en expliquer, à partir de son expérience, les ressorts historiques. Intervention stimulante qui me pousse à prolonger l’exercice en donnant mon point de vue sur le sujet…

* Automne 1954, je m’inscris en propé médicale (PCB) à Alger. Mon but : devenir médecin, pour bien gagner ma vie et m’assurer un peu de dignité dans le monde colonial.

Au même moment, d’autres s’affairaient aux derniers préparatifs de la lutte armée…

J’avais fait la connaissance du Dr Nekkache. Un homme profondément moderne, mais tout aussi profondément enraciné dans ce petit peuple d’employés, d’ouvriers, de lettrés, d’artistes, etc., en particulier de M’dina J’dida, où son cabinet était situé…

Il y réunissait chaque week-end des jeunes (scouts, lycéens,…) pour des activités culturelles et scientifiques. C’est là que j’ai appris, entre autres, comment prendre en charge un blessé, un malade en cas d’urgence…

* Ma rencontre avec l’ALN

Nekkache me préparait aussi à ma 1ère année universitaire. Je réussis au PCB et m’inscrivis en 1ère année de médecine. Entretemps je faisais plus attention à ce qui passait autour de moi, ma préoccupation n’étant plus centrée sur mon seul but, même si en début d’année universitaire, je m’étais juré, avec mon ami Youcef – le futur colonel Hassan – de forcer la porte de la médecine hospitalière, disputée entre seuls mandarins juifs et chrétiens et leurs rejetons[1]. De plus, j’avais compris que Nekkache était de ce mouvement enclenché le 1er novembre, qui commençait à m’intéresser, fin 1955, parce qu’entre autre le pouvoir colonial n’arrivait pas à l’étouffer.

Dans La Nuit coloniale[2], F. Abbas expliquera pourquoi l’intellectuel qu’il était, s’est finalement rangé du côté des « nationalistes algériens emprisonnés » : Ils « cessent d'être considérés par l'opinion musulmane comme de jeunes irresponsables. Ils deviennent des martyrs et des précurseurs de la seule émancipation possible. L'instinct populaire, que rien ne vient distraire, est plus puissant que les meilleures constructions juridiques et les plus belles spéculations de l'esprit.»

- Je me convainquis que ces hommes me montraient le chemin de la dignité réelle et décidai de les rejoindre. Youcef était partant lui aussi… J’en informai le Dr Nekkache… qui nous ouvrit directement la voie vers l’ALN. Alors que Youcef la rejoignait, je devais, avant d’y aller moi-même, faire profiter des jeunes qui s’y engageaient de mon petit savoir-faire sur les soins d’urgence. Avec la grève, nombre d’étudiants et de lycéens, en route pour le maquis, devaient passer par l’« école » que j’animais sous l’égide de la grande Nefissa Hamoud.

C’est seulement en août que je deviens maquisard. Là encore, je prends en charge, avec les amis étudiants qui m’avaient devancé, l’organisation du service de santé de la région. L’ALN, dans cette zone 1 de la wilaya 3, était fière de nous, de même que la population de la région pour qui nous concrétisions cet « état démocratique et social » que la Révolution s’était engagé à établir. Et l’ennemi, s’acharnant à nous poursuivre, spécialement, et à nous remplacer par l’offre sanitaire de ses SAS auprès de la population, montrait l’importance du rôle que nous jouions dans le système de l’ALN.

- C’est un autre lieu d’expression du FLN que je vais rejoindre après mon arrestation en février 1957. À travers camps et prisons où l’on m’a trimbalé, je défendais, avec mes frères d’infortune, l’honneur de détenus FLN. Dans ces espaces – et en particulier à Lambèse qui arborait férocement son appellation « Maison de force et de correction » sur le monumental portail d’entrée – on devait, dans des conditions épouvantables où la mort était toujours en maraude, imposer, petit à petit, notre droit à la dignité d’Algériens. Je suis fier d’avoir participé à l’œuvre de salubrité humaine, grâce à quoi s’est imposé patiemment, à une France raciste et inhumaine, sous les oripeaux de 1789, un régime de droit presqu’humain jamais connu dans ses prisons…

Cette œuvre salutaire s’est déployée y compris dans l’univers concentrationnaire sans droit : « camps [dits] de regroupement », où les femmes ont inscrit des pages somptueuses de résistance qui ont à peine ému quelque Rocard impuissant à changer quoi que ce fût, ou quelque photographe utilisé pour des portraits d’état-civil ; et « camps spéciaux », où se sont distingués un Mustapha Khalef, un Abdelhamid Benzine ou un Yacine Isaad, n’hésitant pas à risquer leur vie pour porter à la connaissance du monde les horreurs qu’une France sans scrupules lui cachait. Pour cela, Mustapha tombera au champ d’honneur!

Ces incarcérations de masse ont réuni des miniatures d’Algérie où étaient représentées toutes les régions du pays et toutes les couches sociales. Je me suis enrichi à avoir été de cette humanité bariolée, chaleureuse et solidaire dans l’adversité… J’y rencontrai même des gens de ma région, de ceux qui, hier, subjugués par l’oppression coloniale, me traitaient de « balisi » (satanique), parce que j'étais « badisi » (adepte de Ben Badis). La Révolution les avait rendus à leur humanité nationale…

* Ma rencontre avec l’UGEMA et le FLN

Septembre 1961 : libéré… me voici, le 1er novembre, à Bruxelles où je vais refaire ma 1ère année de médecine. J’y retrouve, président de la section de l’UGEMA, un ancien condisciple qui m’a assuré d’une bourse UGEMA... Je retrouve également un autre ami de médecine d’Alger, responsable, lui, de la section des « étudiants du parti » ; lui aussi me promet l’aide du « parti ». Il m’a parlé de frictions entre les deux structures, et je lui ai promis d’agir pour ramener l’harmonie entre militants.

En m’informant de l’objet du litige, je découvrais l’UGEMA, d’un côté, et le FLN, de l’autre.

- L’UGEMA, d’abord. J’apprends que, pour le renouvellement du bureau prévu en ce début d’année universitaire, le « parti » exige que l’on désigne comme président, le chef de la section des « étudiants du parti ». C’est contraire aux règles de fonctionnement de l’Union : le bureau de section est élu en assemblée générale par les étudiants de la section, sans quoi la direction ne le valide pas. Et rien ne s’oppose à ce que ce chef tente sa chance en se présentant au vote de la base.

La vie démocratique de l’UGEMA, à tous les échelons de l’Union, est un acquis de modernité novembriste qui lui vaut une reconnaissance internationale, et assure à la cause de l’indépendance qu’elle défend, le soutien des organisations d’étudiants des pays occidentaux et des pays socialistes sans qu’elle ait à épouser leurs querelles idéologiques… Elle doit cette orientation à son congrès constitutif en juillet 1955 marqué par le large débat autour du « M » (musulmans). Le « M » lui a donné, dans le cadre de la loi coloniale (de 1901), le statut d’institution nationale de l’Algérie non française. L’orientation a été renforcée ouvertement, dans le sens de l’adhésion au FLN-ALN, par le 2e Congrès tenu à Paris un an après, en présence de représentants d’associations étudiantes étrangères. On heurtait de front la loi coloniale, d’où l’interdiction immédiate de l’UGEMA et un procès à ses dirigeants.

Moment important du combat politique contre le colonialisme au cours duquel l’UGEMA a reçu le soutien de l’opinion étudiante internationale.[3]

Fort de ces renseignements, je pense pouvoir trouver un terrain d’entente avec mon ami, chef des « étudiants militants ». Qu’il tente sa chance devant la base !

- J’étais naïf. Car là, je découvrais le « FLN »… de Bruxelles, un « FLN » qui ne pouvait être celui qui m’avait chaleureusement accueilli dans l’ALN… Ce « FLN »-ci se montrait décidé à sacrifier le profit politique qualitatif que notre Union apportait à la cause nationale…

Par ma seule présence à l’Université libre de Bruxelles (ULB), j’enrichissais ce profit.

Les étudiants et enseignants belges qui m’avaient reçu parmi eux, voyaient en moi un homme « civilisé » (« tu es comme nous », me disaient certains étonnés). Mon image jurait avec celle de notre ALN-FLN fabriquée par la propagande française. J’informais mes hôtes, dans des tribunes organisées pour m’écouter, que j’avais rejoint l’ALN et assuré un service public de santé jamais tenu par la France là où j’ai officié ; que j’avais été arrêté, et vécu des tourments dont je ne pensais pas sortir vivant ; mais que ces tourments n’étaient rien par rapport aux terribles souffrances matérielles et morales infligées à mon peuple par une France infidèle à ses valeurs de 1789…

J’allais d'ailleurs vivre, lors des examens de fin d’année, un moment exaltant avec mon examinateur en physique, un grand patron en la matière : il me félicitait, non pour le succès à mon examen – cela allait dans dire –, mais pour l’indépendance de mon pays. Mon professeur me dit sa fierté d’avoir un peu contribué à notre victoire en nous recevant à l’ULB. Il m’a assuré que notre révolution nationale pouvait compter, pour la construction du pays, sur l’apport des nombreux amis que notre lutte nous avait gagnés à travers le monde… Je sortais de là rayonnant. J’étais réconcilié avec la vie et convaincu de la justesse de notre défense de notre section UGEMA.

Devant notre résistance, ce « FLN » inventa une nouvelle tâche à notre intention : il nous fallait militer en cellule avec les ouvriers ! Invention d’intellectuels dont le sens populiste échappait à ses auteurs : en utilisant les ouvriers pour nous sanctionner, pensant nous rabaisser, ils trahissaient leur mépris des ouvriers. N’ont-ils pas compris qu’un militant du FLN, du moins celui de Novembre, est celui qui apporte à la lutte de libération nationale son savoir-faire irremplaçable que son parcours dans la vie lui a permis d’acquérir ? Ainsi, au maquis, j’apportais ma contribution spécifique à la lutte armée, comme le manieur du pistolet mitrailleur la sienne.

Je n’ai pas eu les mêmes aptitudes que mon ami Youcef (ou le chahid Lotfi, ou les regrettés Kafi et Boumédiène), tous intellectuels comme moi ; sinon, j’aurais pu avoir l’honneur de diriger une région ou une wilaya ou même le pays, comme me l’offrait la Révolution !

* Moi l’ex djoundi et détenu ALN devenu UGEMA

Étudiant à l’extérieur du pays, je me trouvais devant deux structures, la section de l’UGEMA et celle des « étudiants du parti ». La première, une institution, avait une histoire marquée au sceau de Novembre, et des résultats probants en faveur de l’indépendance. Et la seconde ? Une structure adventice qui veut caporaliser, phagocyter l’autre, et pourquoi ?

Nous avons « milité » dans les « cellules ouvrières » sans céder sur la préservation de l’UGEMA. Nous n’avons pas été désarçonnés par une lettre du Vice-Président du GPRA nommant, de Tunis, le chef des « étudiants militants » à la tête de notre section. Nous avons refusé cette mesure arbitraire, accusant nos vis-à-vis d’avoir désinformé Tunis !

On nous marginalisa alors et on nous exclut… de la fête du 5 Juillet 1962, devenue fête du GPRA !

* Le coup d’État « soft » contre la Révolution

Nous vivions une dérive locale, mais sentions confusément que la direction de la Révolution était en crise ; d'autant que des bruits nous parvenaient de Tunis qui n’étaient pas réconfortants. Et, personnellement, je mettais mon espoir en cet État-major de l’ALN – quoi qu’on en ait dit – qui semblait s’opposer à ce GPRA soutenu, disait-on, par Bourguiba.

Et, la crise se confirma, dramatique, en 1962…

Plus tard, L’indépendance confisquée de F. Abbas (Flammarion, Paris, 1984), me signalera un point important d’histoire : le changement qui a prévalu au GPRA. Pour mieux faire face aux négociations, a-t-on avancé, on a mis un président dit « révolutionnaire », à la place du président prétendu « réformiste ».

C’était un coup d’État contre Novembre, ourdi sur la base de symboles[4] que ce dernier avait rendus inopérants, mais que le « centralisme » a remis à l’honneur pour dire sa volonté « révolutionnaire » de prendre en main l’indépendance !

- Par ce coup d’État, les chefs ex « centralistes » ont rétréci, à leur ex mouvance organique, le large champ national d’action unie et solidaire des différentes couches sociales ouvert par la Révolution du 1er Novembre.

L’histoire avait pourtant jugé : Ils avaient en effet bloqué les cadres et la base militante qui était sous leur coupe pour qu’ils ne participent pas à « l’aventureuse » lutte armée ; mais celle-ci s’est victorieusement lancée malgré ce blocage. Ils n’ont pas compris la chance que leur a donnée Abbane en les « réhabilitant » pour les recycler dans le mouvement : ils s’y sont alors considérés comme s’il était une simple continuité du PPA-MTLD ; ils n’ont eu de cesse alors que d’y conquérir, en tant que « politiques », une place dirigeante par rapport aux « militaires » de la lutte armée…

- Ils ont, surtout, désuni ces forces que la Révolution avait entraînées, qui se sont alors opposées les unes aux autres. Ils ont introduit le putschisme dans la révolution et éclaboussé ainsi l’image de l’Algérie révolutionnaire, qualifiée depuis d’autoritaire, dirigée par un pouvoir militaire. Mais le coup ne venait pas des « militaires », mais d’un pouvoir civil, et il n’a pas été dirigé contre les « militaires » et l’ALN, sinon il n’aurait pas commencé par viser F. Abbas et ses amis, notre UGEMA, …, c'est-à-dire de nombreuses forces « civiles » qui s’étaient reconnues en Novembre.

Reste à comprendre le sens de l’intégration des « 3B » à ce néo-« Comité central ». Ces « 3B » avaient représenté le « militaire », face au (ou à côté du) « politique », figuré par les ex-« centralistes », dans cette simplification organique de Novembre qui a prévalu à partir d’un certain moment de la guerre de libération. La fermeture des frontières par Challe avait-elle rendu les « 3B » à leur plus simple expression ? Ou s’étaient-ils accrochés au char du GPRA « révolutionnaire » par solidarité gouvernementale ? Seule une recherche sérieuse et objective permettrait de répondre à de telles questions et à d’autres…

Le résultat de ce coup d’État « soft » est éloquent. Qu’on en juge !

* Un oukase du GPRA 3

C’est avec un état d’esprit respectueux envers tous mes aînés du mouvement national que j’apporte ce témoignage. Et je suis conscient de la difficulté de l’exercice :

- difficulté à dire ma peine de ce qu’avec mes amis UGEMA, nous ayons été traités d’ennemis de la Révolution… - et en même temps, difficulté à analyser les tenants de ces souvenirs pénibles, de prendre la posture de l’historien, non pour juger mais, pour trouver une explication au geste dont nous ne vivions qu’un aspect local, mais qui a abouti à la dissolution de l’UGEMA.

Un oukase du GPRA 3 a présidé en effet à cette mise à mort.

Ayant imposé une « section des étudiants du Parti » organiquement dépendante de lui, il réduit ainsi une UGEMA pouvant – sait-on jamais, du fait de sa relative indépendance institutionnalisée par Novembre ? – poser problème à ses projets élitaires exclusifs.

Le GPRA 3 a même pensé, renouvelant ce traitement de l’UGEMA, s’appuyer sur l’ALN de l’intérieur, contre l’É.-M. G. qu’il ne maîtrisait pas. Il a envoyé des sortes d’« officiers militants du "Parti" », « sûrs », pour prendre en main les wilayas ALN par-dessus la tête de leurs chefs ! Mon ami Youcef en sait quelque chose, de même que le commandant M. Bennoui qui a dénoncé la manœuvre dans ses Mémoires

Immenses dégâts ! Des décombres fumants de l’UGEMA surgissent des groupes d’étudiants en plein désarroi, qui se regardent en ennemis et se disputent les restes du mouvement. L’échec de la tentative de congrès tenu en été 1962 signe la fin de l’influence majoritaire du nationalisme militant chez les étudiants.

* Naissance d’une UGEMA étriquée, L’UNEA

Les forces du nationalisme, désunies, cherchaient à régler la question du pouvoir. Et j’osais moi, le moudjahid qui avais pris le train en marche, porter un jugement dévalorisant sur d’autres moudjahidine au parcours étincelant, et dont certains ont été parmi les « précurseurs de la seule émancipation possible » qui m’ont donné conscience que je pouvais sortir de la soumission. J’osais me réjouir que le GPRA ait été « débouté », pour au moins ce traitement qu’il a fait subir aux étudiants… Cependant le pouvoir installé aux dépens du GPRA, au lieu de réhabiliter l’UGEMA, s’est dépêché de créer sa propre « section des étudiants du parti », reproduisant la tare générique d’étroitesse du GPRA 3…

Et c’est contre la volonté du « Parti » au pouvoir et malgré SES « étudiants » qu’est née l’UNEA, à la place de la défunte UGEMA. Les étudiants communistes ont su rallier assez de voix pour, démocratiquement, rompre le lien organique entre l’UNEA et le « Parti », et supprimer le M pour lui substituer le N… De mon exil intérieur, j’applaudis ce rapport imposé au « Parti ». Je ne tardais pas à rejoindre les rangs de l’Union, puis à en être un dirigeant…

Entretemps, le champ politique national « s’enrichit » d’une nouvelle charte, et c’est au nom de cette charte d’Alger que nous commettons l’innommable : nous excluons de l’UNEA sa section de Paris dont les dirigeants ont marqué des distances avec la Charte ! Je participe à reproduire, à mon tour, la tare d’étroitesse générée par le GPRA 3.

Le N se découvre beaucoup moins national que le M de l’UGEMA !

* Et qu’en est-il de l’ANP ?

Nous la regardions avec méfiance, ce que confirmera, pour nous, le 19 juin 1965. J’avais rejoint le PCA et entrai avec lui en opposition, entrainant avec nous l’UNEA. Nous aggravions la tare d’étroitesse… en nous accaparant l’organisation des étudiants au profit de nos intérêts de parti…

Boumédiène, lui, déclare l’ANP digne héritière de l’ALN ce qu’il traduit par un gros effort de modernisation et de formation, en appui sur les DAF et les écoles de cadets de la Révolution, et par la réduction du FLN à un « Appareil du parti » ; par-là, il s’attaque à la source de la tare d’étroitesse… Il entreprend de s’appuyer sur « les cadres de la nation », structure informelle avec laquelle il initie un débat autour de la politique de développement, désignée comme le Grand jihad et appuyée sur la valorisation des hydrocarbures. Ce débat se concrétise par la Charte nationale. Tout en se montrant attentif aux besoins des couches populaires, il déploie une audacieuse politique étrangère de neutralité active, et une politique de soutien aux mouvements de libération. Ce qui lui a coûté certainement la vie.

Sa disparition a été vécue comme un drame majeur par le peuple : qui montrait son inquiétude pour les lendemains d’une politique qu’il a sentie marquée par le souffle du FLN du 1er Novembre. Devant la profondeur de ce deuil populaire, le grand Boudiaf reconnaissait son tort de s’être opposé à Boumédiène et décidait de quitter la scène politique. Et notre « Saout-echaab », dont l’opposition s’était assouplie sans disparaître après le Qarrarna du 24 février 1971, a dû s’incliner devant la perte d’un « camarade de combat »…

* Le coup de pied de mule des DAF

Mais l’inquiétude populaire n’était pas vaine : Le « parti FLN » est ré-intronisé en grande pompe, et les DAF sont inclus dans sa direction. Libérés de leur « employeur », ils s’enhardissent à s’imposer au politique : la tare d’étroitesse… est ici le fait d’un démembrement de l’ANP. Ils chargent le « parti » de maîtriser les cadres avec « l’article 120 » et patronnent une politique économique et étrangère détricotant celle de Boumédiène… et rapetissant donc l’Algérie à qui il avait redonné les couleurs de Novembre. Ils mènent alors le pays droit à la crise…

Et moi, dans tout cela ? Avec mon parti clandestin, nous continuons à soutenir certaines positions du pouvoir « dafiste » tout en nous opposant à d’autres…

Novembre 1986, les émules des DAF, les « capitaines de Boumédiène », frappent à la porte, en « redresseurs », pour exiger une sorte d’alternance. Le pouvoir tergiverse alors, sacrifie l’antidémocratique « Parti FLN », se constitue un « FLN » plus « clean », dans la cadre d’une ouverture démocratique qu’il leste de l’islamisme.

Nous n’avons pas saisi alors la gravité de cette mesure où nous n’avons vu que l’occasion de légaliser enfin notre parti. Mais les « redresseurs » ont diagnostiqué, dans ce jeu irresponsable avec le feu islamiste, l’introduction mortelle dans le corps de notre société d’un « virus », d’autant plus dangereux qu’il s’introduit sous le couvert de l’Islam. Ils ont alors exigé la démission des responsables de cette grave dérive. Le premier responsable abdique mais emporte avec lui l’institution présidentielle. Ils réinitialisent la Révolution en la personne du grand Boudiaf… qui revient en disant sa confiance dans l’ANP !

L’islamisme saisit le danger, qu’il veut conjurer en le supprimant.

Attentat inexpiable ! Il vise à assassiner l’État national. Il est, sans doute, facilité par une certaine désinvolture (« dafiste » ?) des services présidentiels de protection.

Mais c’est trop tard ! En rejoignant ses frères du 1er Novembre tombés au champ d’honneur, Boudiaf bouclait la boucle, éclairant de nouveau la voie qu’il avait ouverte avec eux… Les jeunes et le peuple, rendus à la confiance unitaire, plébiscitent à la présidence de la République un des dignes héritiers de l’ALN pour faire barrage à l’islamisme ravageur… L’ANP marquait là un point essentiel. On sentait cependant qu’il lui faudrait mener un effort sérieux pour limer ses excroissances « dafistes »…

Mais bientôt, elle nous remplira de fierté par le combat intelligent – où s’illustreront ses services ! – qu’elle mènera avec succès contre le « sida » islamiste, en appui sur les moudjahidine et le peuple qu’elle encouragera à se mobiliser… ●

[1]. Cf. les Mémoires du regretté Pr Chaulet.

[2]. Seuil, 1962 ; réédité par l’ANEP dont, en 2005, avec une présentation que j’ai signée.

[3]. Le représentant de l’USNSA, C.-M. Henry a témoigné, à ce procès, du soutien des étudiants des USA aux étudiants algériens en lutte, à leur aspiration à l’indépendance. Il a été d'ailleurs expulsé aussitôt de France où il étudiait ! Cet universitaire est l’auteur de la seule recherche sur l’UGEMA, du seul livre qui en a consigné les résultats sous le titre UGEMA (1955-1962) Témoignages. Casbah, 2010, 2012. Il y dit dans un texte qui introduit et éclaire sa thèse, que « L’UGEMA était […] l’incarnation vivante de la Révolution algérienne, pas uniquement pour les étudiants algériens […], mais aussi pour tous les étudiants admiratifs et solidaires de par le monde » !

[4]. C’est P. Bourdieu qui disait, sans aucun jugement de valeur, que « dès le moment où la révolution symbolique est en marche [et Novembre en est une], il y a place pour l’imposture de la révolution, le faire-semblant de la révolution. […] On voit apparaître des imposteurs qui, ayant compris avant les autres la révolution en cours, opèrent une conversion au moins apparente et cumulent, pendant un certain temps, les profits de la conservation et ceux de la conversion. » In « L’Effet Manet », Le Monde diplomatique, Nov. 2013, pp. 13-14.

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TURQUIE : D’UN COUP, l’AUTRE !

Publié le par Mahi Ahmed

TURQUIE : D’UN COUP, l’AUTRE !

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

L

es analystes peinent à caractériser ce qui s’est passé en Turquie le 15 juillet. Coup d’État, contrecoup, purge, reformatage de l’État, … Le discours officiel, faisant mention d’un complot de la Confrérie Hizmet – sorte de franc-maçonnerie musulmane - infiltrée dans la haute administration et l’armée et animée par le prédicateur, en exil aux États-Unis depuis dix-sept ans, Fethullah Gülen, ne rencontre qu’une écoute polie, mais non convaincue des chancelleries. Mais tous s’accordent à penser que se qui s’est passé ainsi que la suite des événements relèvent de la plus haute importance et pourrait constituer un séisme pour la région, tant le rôle et la place qu’y joue le pays sont essentiels. Fidèle pilier de l’Otan, attirée par l’Union européenne avec laquelle elle entretient d’importants échanges, la Turquie apparaissait jusqu’ici comme un pays stable voisinant un océan chaotique, et constituait de ce fait un partenaire pour les grandes puissances, notamment occidentales. Elle avait réussi à ne pas être happée trop centralement par les naufrages irakien et syrien, avait su accueillir plusieurs millions de personnes déplacées du fait de la guerre et était apparue en capacité de tarir avec succès les flux se dirigeant vers l’Europe. Bref, elle était devenue au fil des années, aux yeux de la communauté internationale, le partenaire fiable de la région, aux côtés il est vrai de l’Iran, d’Israël et de l’Arabie saoudite et avait réussi – sauf avec le régime d’Assad – à maintenir, à l’aide d’une diplomatie intelligente, de bonnes relations avec son environnement géographique. Même les liens avec Israël, un temps gelés à la suite de l’arraisonnement de bateaux turcs apportant une aide humanitaire à Gaza, avaient repris permettant aux bateaux d’accoster au sud d’ Israël – on imagine pour inspection – pour repartir ensuite vers Gaza.

C’est donc un rouage important et clé de la région qui entre en période de forte turbulence. Indiscutablement ce pays se réoriente vers un nouveau modèle et son leader Recep Erdogan qui dirige le parti islamo-conservateur (AKP – Parti de la Justice et du Développement, à la tête de 317 députés sur 550) bénéficie d’une aura renforcée par l’échec du putsch.

On ne s’attardera pas sur les aspects autoritaires et répressifs du régime, sur sa propension à réduire les opposants au silence en emprisonnant massivement divers secteurs de la société, des intellectuels aux militaires en passant par des magistrats et des journalistes. Nous sommes en présence d’un régime autoritaire, musclé, peu respectueux des libertés publiques fondamentales qu’il piétine au nom d’une chasse aux comploteurs, mais néanmoins légitime si l’on en juge par les démonstrations de force massives de ses supporters. Car l’habileté du pouvoir n’est plus à démontrer. La popularité du Président est à son zénith après sa victoire sur la tentative de putsch. Il a réussi à amener les quatre partis représentés au Parlement l’AKP, le MHP – extrême droite nationaliste, le CHP – centre gauche laïc et kémaliste -, le HDP – Parti Démocratique des Peuples, gauche liée au mouvement kurde – à dénoncer la tentative de putsch et à soutenir ses appels à la résistance civile. Or cette société civile est « travaillée » depuis des années par les imams en phase avec la Direction des affaires religieuses – la Diyanet - placée sous la tutelle du Premier ministre. Le but ouvertement affiché est de toiletter la société de toute survivance kémaliste et donc d’opérer un tournant marqué vers plus d’islamisation. C’est certainement le premier sens à donner au tournant engagé par Erdogan. La chasse aux sorcières s’apparente à un fort règlement de comptes entre anciens alliés d’hier car les réseaux gülenistes ont longtemps travaillé de concert avec l’AKP, le parti du Président. Ils s’en étaient écartés lorsque Gülen avait commencé à prendre ses distances très tôt contre cette dérive islamiste. L’orientation antikurde se renforce et a poussé le pouvoir à refuser de dialoguer avec le HDP qu’il cherche à réduire à tout prix. Au-delà de la purge, certains prêtent au Président l’intention de refonder le pays à travers un reformatage de l’État et l’adoption d’une nouvelle constitution lui permettant d’établir un régime hyper-présidentiel sans contre-pouvoir. Nul doute également que l’orientation libérale-conservatrice sera maintenue. Le caractère nationaliste du régime, notamment anti-occidental sera probablement renforcé. Les trois maîtres-mots du nouveau régime seront : islamisation, conservatisme social, nationalisme, l’ensemble maintenu sous une chape répressive. Ce qui éloignera la Turquie de son histoire récente marquée par la modernité kémaliste et laïque sur laquelle l’armée s'enorgueillissait de veiller avant son affaiblissement.

L’interrogation circule en Europe sur le fait de savoir si cette dérive turque n’a pas été alimentée par l’attitude souvent méprisante adoptée à l’égard de ce pays qu’on encourageait à entrer dans l’Union européenne tout en provoquant une course d’obstacles rendant cette adhésion toujours plus lointaine et hors de portée. Erdogan considère certainement que l’Union européenne ne s’est pas comportée avec sincérité à son égard, ce que confirmerait le refus maintenu à la dispense de visas pour ses ressortissants alors même qu’il a fait la preuve de sa responsabilité en accueillant le retour des déplacés auquel il s’était engagé. Mais les milieux sensibles à cette thématique sont en régression en Turquie, parce que ce qui y progresse c’est une islamisation rampante qui s’inscrit parfaitement dans les tendances lourdes de la région et à laquelle ce pays n’avait aucune chance d’échapper. La politique de l’Union européenne, au demeurant peu claire dans la région, n’avait aucune chance de pouvoir contrarier cette évolution qui tient pour l’essentiel à l’environnement régional.

Il en découlera certainement une nouvelle diplomatie turque marquée par quelques inflexions nationalistes et anti-occidentales qui exalterait plus la grandeur ottomane que la République d’Atatürk. Mais les fondamentaux structurants comme l’appartenance active à l’Otan ont peu de chances d’être remises en cause. Tout au plus verra-t-on émerger une première dans l’histoire de cette institution, à savoir l’un de ses membres qui s’armerait chez les Russes et s’engagerait dans une coopération technico-militaire ! Mais la coopération avec les Russes sera plus large. Lors de la visite d’Erdogan à Moscou – décidée avant le putsch – les déclarations ont indiqué les grands domaines concernés. D’abord l’énergie et la réactivation de grands projets de gazoducs un temps déjà envisagés. La géographie commande les projets. La Turquie importe la moitié de son gaz de Russie, ce qui constitue une forte dépendance. Les Russes veulent associer la Turquie à la construction d’un gazoduc - le TurkStream - qui passerait sous la Mer noire et remplacerait le projet South Stream abandonné par l’Europe car permettant aux Russes de contourner l’Ukraine. L’objectif reste le même et permettrait aux deux pays d’alimenter et de contrôler l’approvisionnement de l’Europe du Sud. La Turquie bénéficierait de tarifs préférentiels. Au cours de cette rencontre Poutine semble avoir convaincu son interlocuteur de modifier sa position très figée sur la Syrie et le régime d’Assad. La politique turque vis-à-vis de la Syrie sera infléchie, donc moins rigide, ce qui fâchera encore un peu plus les Européens.

Le différend avec les États-Unis soupçonnés de jouer un double jeu est très vif. Ils sont accusés de forte bienveillance vis-à-vis de la Confrérie. Ils s’opposent à la demande d’extradition de son chef Fethullah Gülen. Vu l’importance des liens entretenus entre les deux pays, il s’agira vraisemblablement d’une brouille passagère.

À la faveur de cette tentative de putsch, la Turquie a choisi de s’aligner sur la force montante dans la région, l’islamisme avec toutes les réorientations tant internes qu’externes que cela suppose. La priorité est de fermer la « parenthèse kémaliste » et de débarrasser le pays de tous les marqueurs qui se sont imposés après l’effondrement de l’Empire Ottoman. Et d’accompagner ce revirement d’une poussée nationaliste anti-occidentale et faisant appel aux valeurs de cet Empire. C’est le sens de ce grand tournant. La République turque kémaliste a vécu et le pays se normalise en rejoignant la montée de l’islam politique dont l’emprise gagne la région.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

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NON AU TAFTA, UN TRAITÉ INIQUE, QUI ENFREINT LES TEXTES DES NATIONS UNIES !

Publié le par Mahi Ahmed

La chronique de Recherches internationales

NON AU TAFTA, UN TRAITÉ INIQUE, QUI ENFREINT LES TEXTES DES NATIONS UNIES !

CHLOÉ MAUREL

Docteure en histoire, spécialiste des Nations unies

L

e traité sur la mise en place d'une zone de libre-échange transatlantique (désigné par son sigle anglais TAFTA ou TTIP), qui est en cours de négociation dans la plus grande discrétion entre les dirigeants des États-Unis et de l'Union européenne (UE), et qui pourrait aboutir à la création de la plus vaste zone de libre-échange du monde (29 États, 820 millions d’habitants, de part et d’autre de l’Atlantique), serait très néfaste pour les travailleurs. Prévoyant l'élimination des droits de douanes, la suppression des « obstacles non-tarifaires » au commerce (comme le contrôle sur la qualité des importations), l'harmonisation des normes et des réglementations, il pourrait faire sauter les normes européennes en matière sociale ou environnementale, qui sont plus avancées que celles des États-Unis. Ainsi, cela pourrait remettre en cause la liberté syndicale, ou ouvrir l'Europe au boeuf aux hormones américain...

En outre, le TAFTA prévoit que les grandes multinationales, si elles s'estiment « discriminées » par une réglementation, peuvent réclamer des indemnités aux États, devant des tribunaux d’arbitrage privés. Elles auront le droit de faire condamner des États par des tribunaux d'arbitrage privés opérant en dehors de la juridiction nationale, les ISDS («investor state dispute settlement»).

Dans ces tribunaux privés, ce n'est même pas un magistrat officiel qui juge, mais l’entreprise plaignante qui choisit un premier arbitre, l’État poursuivi un autre, et les deux parties, un troisième. Ces arbitres sont choisis dans un cercle très étroit et fermé, et très favorable aux milieux d'affaires. «On confie à trois individus privés le pouvoir d’examiner, sans aucune restriction ni procédure d’appel, toutes les actions du gouvernement, toutes les décisions de ses tribunaux, toutes les lois et régulations émanant de leur parlement. », comme le résume Juan Fernandez-Antonio, lui-même arbitre international, interviewé dans Fakir[1]. Ces ISDS fournissent une protection aux investisseurs mais pas aux États ni à la population. Ils permettent aux investisseurs de poursuivre des États, mais pas l'inverse ! Par exemple, le groupe nucléaire suédois Vattenfall poursuit en justice le gouvernement allemand pour sa décision d'abandonner l'énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima, et l'entreprise français Veolia, qui avait lancé une filiale de traitement des déchets en Égypte, filiale qui avait peu fait recette, a attaqué le gouvernement égyptien pour avoir augmenté le salaire minimum à la suite de la révolution arabe de 2011. Ces affaires ont déjà coûté aux gouvernements des centaines de millions d'euros. Cette justice est si inique que certains pays ont décidé de l’abandonner : l’Australie, la Bolivie, l’Équateur, l’Afrique du Sud.

Le TAFTA constitue aussi une grave menace pour l’exercice du droit syndical et les protections sociales, comme le salaire minimum. En effet les normes sociales seraient uniformisées sur celles des États-Unis. Or ce pays ne reconnaît pas la plupart des conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la protection des travailleurs (liberté de réunion, droit aux négociations collectives), car il les considère comme des entraves au commerce et à la libre concurrence.

Au nom du respect de la sacro-sainte «concurrence libre et non faussée», les multinationales pourraient par exemple obliger des États à privatiser entièrement les services de santé! Les multinationales pourraient aussi contester les standards de l’OIT comme discriminants, elles pourraient faire valoir que la protection des travailleurs et des droits syndicaux sont des obstacles au commerce et au libre échange.

De plus, le TAFTA va à l'encontre de plusieurs textes importants des Nations unies, comme les conventions de l'OIT et le principe directeur n°9 de l'ONU sur les affaires et les droits de l'homme, qui prévoit que les États doivent s'assurer que les accords sur commerce et l'investissement ne contraignent pas leur capacité à assurer leurs obligations concernant les droits de l'homme. Un expert des Nations unies, l'avocat américain d'origine cubaine Alfred de Zayas, s'est récemment publiquement élevé contre le TAFTA et a réclamé la suspension des négociations menées entre États-Unis et Union européenne pour faire adopter ce projet. Alfred de Zayas, nommé « rapporteur spécial de l'ONU sur la promotion d'un ordre international démocratique et équitable», a préparé pour l'ONU un rapport sur les tactiques utilisées par les multinationales dans les négociations du TAFTA pour arriver à leurs fins. Il juge sévèrement les ISDS, qui constituent selon lui «une tentative d'échapper à la juridiction des tribunaux nationaux et de contourner l'obligation de tous les États d'assurer que toutes les affaires juridiques soient traitées devant des tribunaux indépendants qui soient publics, transparents, responsables et susceptibles d'appel». Il ajoute que le TAFTA enfreindrait la Charte de l'ONU, signée par tous les États membres: en effet, «l'article 103 de la Charte de l'ONU dit que s'il y a un conflit entre les dispositions de la Charte et n'importe quel autre traité, c'est la Charte qui prévaut»[2].

Le TAFTA pourrait ainsi aggraver dramatiquement la pauvreté et la précarité dans l'Union européenne. Face à ces dangers, la CNUDCI, Commission des Nations unies pour le droit commercial international, a adopté en 2014 la «Convention sur la transparence dans l'arbitrage entre investisseurs et États fondé sur des traités»: c'est un ensemble de règles de procédure qui visent à rendre publiquement accessibles les informations sur les arbitrages entre investisseurs et États découlant de traités d'investissement, de sorte que tous les textes du TAFTA soient rendus publics afin que dans tous les pays de l'UE, les parlementaires et les citoyens aient du temps pour les examiner et les évaluer de manière démocratique. C'est un pas vers plus de transparence dans les jugements rendus par les ISDS.

C’est maintenant à nous, les peuples, de peser pour que les textes et les valeurs humanistes de l’ONU prévalent sur ces tribunaux arbitraires qui sont l’expression du néolibéralisme le plus effréné, et de faire pression pour que le TAFTA ne soit pas adopté.

Août 2016

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

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[1] Sylvain Laporte, « TAFTA: les tribunaux du diable », Fakir, n°69, avril 2015, http://www.fakirpresse.info/tafta-les-tribunaux-du-diable

[2] « UN calls for suspension of TTIP talks over fears of human rights abuses », The Guardian, 5 mai 2015, consultable en ligne sur https://www.theguardian.com/global/2015/may/04/ttip-united-nations-human-right-secret-courts-multinationals

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Face aux risques de l’insécurité alimentaire :La connaissance, seul rempart de l’Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Face aux risques de l’insécurité alimentaire :La connaissance, seul rempart de l’Algérie

Par Pr Aïssa Abdelguerfi

Suite à la publication de notre contribution parue dans le journal El Watan du 28 juillet 2016, sous le titre : «Quand l’Algérie sera face à des problèmes de sécurité algérienne, Tahar Hadjar devra s’expliquer», nous tenons tout d’abord à préciser que notre article interpellait Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, en tant que plus haut responsable du secteur dont nous relevons.

L’enseignant qui a publié dans Le Soir d’Algérie du 7 août 2016, un droit de réponse à notre article, n’est donc concerné ni de près ni de loin ; il a porté atteinte à l’intégrité d’enseignants chercheurs avec des propos diffamatoires, il en assumera la responsabilité devant la justice.

Pourquoi le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique est-il interpellé sur la sécurité alimentaire ?

En notre qualité d’enseignants chercheurs à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, ce que nous demandons à notre ministre, depuis maintenant une année, c’est de permettre à l’Algérie de mobiliser la science et la connaissance comme alternative au pétrole, pour payer ses factures alimentaires.

Certes, les pays les plus puissants importent aussi des produits alimentaires ou des technologies qu’ils ne produisent pas, mais leurs richesses exportables ne sont pas comparables à celles de l’Algérie. Premier pays importateur mondial de blé dur, deuxième pays importateur mondial de poudre de lait, l’Algérie a recours exclusivement à la rente pétrolière pour faire face à la croissance de ses factures alimentaires.

Son Excellence Le Président de la République, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, n’a pas attendu la chute actuelle du prix du pétrole pour nous alerter ; en 2008, lors de l’ouverture officielle de l’année universitaire à Tlemcen, il a averti que «si les prix du pétrole chutent, ce sera la catastrophe» (N. Khelassi, La Tribune 14 octobre 2008). Aujourd’hui, nous ne sommes plus au stade d’avertissement, la géopolitique du pétrole fait place à la géopolitique de la nourriture. Nourrir la planète est un défi mondial, sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Nous avons donc décidé de prendre la plume au nom de notre responsabilité d’enseignants chercheurs vis-à-vis de la nation.

Si notre ministre nous avait écoutés, nous serions à l’heure actuelle dans des ateliers de travail sur cette question fondamentale de sécurité alimentaire de notre pays qui est en soit très complexe.

Dans un contexte de mondialisation et de réchauffement climatique accentué par notre pauvreté en ressources hydriques et en surface agricole utile (3% du territoire national), croire que la question de la sécurité alimentaire est une affaire de paysans est une grave erreur. La science, l’analyse économique et la modélisation sont les fondements de toute politique agricole durable. Toutes les études, publications scientifiques et rapports d’organisations internationales réalisés sur cette question montrent que les Etats ne peuvent plus laisser place au hasard dans leurs politiques agricoles. L’analyse du cas syrien, qui occupe actuellement largement l’actualité internationale, est très pertinente ; elle permet de mesurer tout le poids d’une politique agricole sur la stabilité d’une nation. Myriam Ababsa, géographe associée à l’Institut français du Proche-Orient, Amman, a publié une étude très documentée, intitulée «Crise agraire, crise foncière et sécheresse en Syrie : 2008-2011».

Elle montre bien qu’avant la grande sécheresse de 2007-2010, la Syrie était dans l’autosuffisante alimentaire ; le coton formait le tiers des exportations nationales. Fortement subventionnée par le gouvernement, l’agriculture contribuait au quart du PIB et employait le tiers de la population active, en intégrant le secteur agroalimentaire. Elle avait permis le maintien dans les campagnes de plus de la moitié de la population nationale (revue Maghreb Machrek, n°215, page 1). En novembre 2009, bien avant la guerre en Syrie, le rapport des réseaux régionaux d’information relevant des Nations unies (IRIN : Integrated Regional Information Networks) décrit l’effet dévastateur de la sécheresse qui a obligé 1,5 million de personnes à quitter leurs villages, pour se concentrer dans les banlieues de Damas et d’autres villes comme Halep et Deraa. Certains éleveurs ont perdu environ 70% de leur bétail ; «ils ont dû vendre une partie de leurs animaux pour acheter du fourrage à des prix très élevés. [Et comme l’offre est élevée], ils les vendent à des prix très bas.

Certains éleveurs ont également été obligés de vendre leurs bêtes pour nourrir leurs enfants», rapporte le directeur du département environnement de la Commission nationale de planification, cité dans ce rapport. Le cheptel syrien a été réduit de 60% entre 2007 et 2009.

La production de blé sur les terres baal (agriculture sèche) du nord de Jazîra qui produit les deux tiers de la production céréalière nationale a chuté de 82% en 2008, par rapport à une année moyenne (Oxford Business Group, 2010).

Sur fond de cette crise provoquée par la sécheresse, la levée en 2008 des subventions aux carburants assurées par le gouvernement a accentué les effets de la crise économique mondiale. Le prix du fuel subit une augmentation de 350%, les exploitants agricoles n’ont plus les moyens de pomper l’eau, ni de conduire leurs tracteurs. Pour la première fois dans son histoire, le pays a dû recevoir en 2008 une aide alimentaire internationale directe, les réserves stratégiques en céréales (4 millions de tonnes) étant épuisées. Le programme alimentaire mondial a distribué de la nourriture à 300 000 personnes en 2008 et à 200 000 en 2009 (Myriam Ababsa, page 15). Les choix des systèmes de production faits par la Syrie ont eu également un impact direct sur l’appauvrissement des ressources et des populations. Le forage illégal de milliers de puits a certes propulsé la surface irriguée à 1,2 million ha en 1998, soit 20% de la superficie cultivée syrienne. Mais, en 2001 l’alarme est tirée : 60% des eaux d’irrigation proviennent des nappes phréatiques non renouvelables et la moitié des puits sont illégaux (Banque mondiale, rapport 22602-SYR, 2001). Le choix politique d’investir sur la culture du coton se révèle également désastreux. Bien que très consommateur en eau, les dirigeants syriens pensaient en tirer de grands profits. Mais dès les années 1970, l’effondrement du cours mondial a nécessité que l’Etat syrien garantisse des prix fixes aux producteurs de coton brut, situés au double du cours mondial.

«C’est dans ce contexte de déstabilisation du monde rural que la guerre civile a débuté en mars 2011», conclut Myriam Ababsa. Le New York Times, dans son édition du 13 octobre 2010 (traduction : la terre est desséchée là où les fermiers syriens ont prospéré), indique que les ressources en eau avaient été réduites de moitié en Syrie entre 2002 et 2008, et tire la sonnette d’alarme sur l’impressionnant exode rural auquel les gouvernements n’étaient pas préparés ; «You will have people migrating as a result, and governments are ill prepared». Et pour cause, «la ville de Deraa, d’où est parti le soulèvement syrien en mars 2011, abriterait près de 200 000 migrants en provenance des campagnes» (Fougier Eddy, La sécheresse agricole, l'une des causes du drame syrien ? avril 2014, wikiagri.fr)

La crise alimentaire en Syrie, aussi bien que la crise mondiale de 2008, ont le mérite de poser la question vitale de la prévision, qui interpelle autant les scientifiques que les décideurs.

Les chercheurs n’ont pas attendu que nous soyons face à des catastrophes, pour travailler sur des outils de modélisation. Pionnier de la prévision globale, le Club de Rome créé en1972 est un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays.

Des chercheurs ont modélisé sur ordinateur la planète, considérée comme un système où cinq facteurs interagissent dynamiquement : la production industrielle, la population, les ressources alimentaires, les ressources non renouvelables et la pollution.

Ce modèle, dont on évalue toute la pertinence 40 ans après, met en évidence «les limites de la croissance».

En 2012, le rapport du Club de Rome édité en 1972 est mis à jour par le MIT/USA, avec une modernisation de ses instruments d’analyse, pour tenir compte des progrès accomplis dans les méthodes d'observation et de prévision. En Grande-Bretagne, un nouveau modèle est développé par l’Anglia Ruskin University’s Global Sustainability Institute (GSI), à travers un projet d’Observatoire global des ressources (Global Resource Observatory GRO), avec le soutien financier du ministère anglais des Affaires étrangères, la Banque africaine de développement, l’université de Wisconsin… Ses prévisions de flambée mondiale des prix et de réduction des ressources convergent avec ceux du Club de Rome. Il prévoit une multiplication par 4, du prix du blé, du riz et du soja, et par 5 pour le prix du riz d’ici deux décennies. Le site d’information wikiagri nous apprend que la «moisson 2016 est catastrophique» pour le blé en France, première puissance agricole européenne. Le chiffre d’affaires par hectare de blé est inférieur de presque la moitié au coût de son installation et de son suivi. Il ne permet pas de couvrir les charges et encore moins de financer la nouvelle campagne. Les prévisions pour la moisson 2016 annoncent un rendement moyen de 6 t/ha contre une moyenne de 8 t/ha des 5 dernières années ; le coût de production complet à la tonne de blé aurait pu être de 200 €/t pour un rendement proche de la moyenne quinquennale. Mais une baisse de 20% de la production porterait le coût de production de la tonne à 245 €. Pour une chute de 30%, ce dernier serait de 280 €/t (Henin Frederic, 1er août 2016, wikiagri.fr).

A la lumière de toutes ces données, on comprend à quel point l’analyse des crises alimentaires dans le monde, telle que la crise syrienne, est essentielle pour comprendre que l’Algérie ne peut pas mener la bataille de la sécurité alimentaire sans maîtriser la complexité de la mondialisation, l’instabilité des marchés des produits alimentaires et les risques liés au réchauffement climatique.

De même qu’on mesure à quel point les scientifiques doivent s’impliquer dans le défi lancé par notre Premier ministre pour «gagner la bataille de l’agriculture en Algérie».

Dans notre analyse de la crise syrienne, notre démarche est rationnelle et responsable ; il est du devoir des scientifiques et des décideurs de décrypter les situations de crises dans une logique de prévision.

C’est précisément dans cette perspective que l’Ecole nationale supérieure d’agronomie doit trouver toute sa place.

Pourquoi la recherche et la formation de l’agronome sont-elles nos remparts face à la crise alimentaire ?

Puisqu’il faut revenir aux définitions de l’agronome pour convaincre Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, retournons à cette définition de Flaubert de 1857 : «Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité!» (G. Flaubert, Madame Bovary, t. 1, 1857). En 1832, l’auteur d’un traité d’économie politique nous explique qu’«il a fallu que le naturaliste ou l'agronome connussent la marche que suit la nature dans la production du grain, le temps et le terrain favorables pour semer ou pour planter, et quels sont les soins qu'il faut prendre pour que ces plantes viennent à maturité. Le fermier ou le propriétaire ont appliqué ces connaissances…» (J.-B. Say, Traité d'économie politique, 1832).

Plus d’un siècle après, on retrouve le même esprit dans une interview de Jeanne Bormann, ingénieur agronome, responsable du service de la production animale à l’Administration des services techniques de l’agriculture qui explique aux élèves des grandes écoles en France qu’«il est demandé à un ingénieur en agronomie d'être avant tout créatif, pour exploiter les nouvelles technologies en rapport avec ses connaissances biologiques, au profit d'un meilleur rendement des productions, du développement durable et de la sécurité alimentaire. Il conseille les éleveurs et les exploitants agricoles pour tout ce qui concerne les espèces, leur résistance aux maladies ou leur adaptation au climat. C’est lui encore qui les aide à sélectionner les meilleures vaches laitières…» (MESRS France, 2010).

Les propos de Jeanne Bormann convergent totalement avec nos appels à soutenir la sécurité alimentaire par la connaissance, la maîtrise de la génétique, de la biologie moléculaire, de la bio-informatique… Elle précise à qui veut le comprendre que «bien que les productions animales soient une spécialisation au sein des études agronomiques, ce domaine est multidisciplinaire et couvre plus particulièrement les études et la sélection génétiques des populations animales, l’alimentation et la nutrition animales, les systèmes d’élevage,… les méthodes biotechnologiques en sélection génétique...» Ingénieur agronome, spécialiste de la génétique animale, Jeanne Bormann, responsable du service de la production animale à l’Administration des services techniques de l’agriculture (France) sait de quoi elle parle. Elle a commencé sa carrière professionnelle dans le domaine de la recherche en génétique quantitative aux Etats-Unis, avant de travailler pour une société biotechnologique allemande où elle a été en charge de la mise en place des projets de recherche pour la détection des marqueurs moléculaires à utiliser en sélection bovine.

Avant d’entamer sa carrière dans la fonction publique, elle a travaillé pour une société d’élevage au Luxembourg où elle a développé des systèmes informatiques pour la gestion de données relatives à un label de qualité pour la viande, ainsi que pour le traitement des données de performances des troupeaux. Quand elle parle de sélection génétique, de biotechnologies et de nutrition animale, on comprend bien que le rendement du bovin laitier, par exemple, n’est pas l’affaire du paysan, mais du scientifique.

Sur le terrain algérien, un ancien élève de l’ENSA et expert en systèmes de productions végétales pose parfaitement la question de l’apport fondamental du chercheur au paysan, en ces termes : «Une enquête du Ceneap (Birkhadem, Alger) faite en 2001 pour le compte du projet GTZ/ITGC/OAIC a montré que 100% des lots de semences de ferme de blé et 75% des lots d’orge analysés sont contaminés respectivement par la fusariose et l’helminthosporiose. Est-ce la mission de l’agriculteur ? Le professeur Lynch de l’université de Pennsylvanie, Etats-Unis, note que ‘‘les anciennes stratégies en matière de nutrition des plantes ne sont plus valables. Actuellement, les racines sont la clé de la seconde révolution verte’’ en matière de production céréalière. De plus en plus, les recherches se focalisent sur le rôle critique des racines saines dans la protection et la performance des cultures. C’est un nouveau domaine pour la recherche agronomique» (Synergies, juillet 2016, no 49).

Ce que nous déplorons c’est que nous soyons ainsi obligés de nous référer à des définitions du XIXe siècle, qui sont toujours d’actualité, pour convaincre, en 2016, Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique que la connaissance est le seul rempart de l’Algérie face aux risques de l’insécurité alimentaire. De même que nous déplorons que nous soyons obligés de nous référer à des propos d’experts pour légitimer notre appel à mobiliser l’unique Ecole d’agronomie en Algérie dans ce sens. Comment sommes nous arrivés à ce stade de dialogue de sourds/muets avec notre ministère de tutelle sur une question aussi fondamentale ?

L’Ecole nationale supérieure d’agronomie, devenue une institution de renommée au fil d’un siècle d’existence, a formé une élite d’ingénieurs agronomes et de scientifiques d’une valeur inestimable pour l’Algérie. En 2008, ce fleuron de l’Algérie a bénéficié du statut des grandes écoles, qui a permis d’entamer une profonde réforme de sa gouvernance et de ses infrastructures, avec à la clé un plan de développement, objet de financements publics jamais débloqués pour l’Ecole depuis l’indépendance. Ce projet devait la conduire sur la voie de l’excellence tracée par Son Excellence le Président de la République aux grandes écoles.

Malheureusement, cette ambition de renaissance de l’Ecole intégrant également un important travail d’ouverture sur le partenariat international et le secteur économique national, a été lourdement entravée durant toute l’année universitaire 2015-2016. Notre premier semestre a été très perturbé par le malheureux projet de transformation du jardin botanique de notre institution en baraques de chantiers de Cosider ; enseignants, étudiants, anciens diplômés de l’école, médias… se sont mobilisés pour la sauvegarde de notre jardin botanique. La seconde secousse qui a fortement secoué l’Ensa a été provoquée par des dérogations accordées en 2015-2016, pour inscrire des candidats au doctorat sans concours ! et des bacheliers en classes préparatoires, sans la moyenne informatique exigée ! Mieux encore, la direction de l’Ecole a affiché la liste des bénéficiaires de dérogations du ministère sur le site web de l’école !

Comment un même ministre peut-il accorder en 2015-2016, des dérogations à des «non méritants» pour l’accès en classes préparatoires et au doctorat à l’Ensa, et déclarer que la lauréate au baccalauréat 2016, Kenza Oussalah qui a obtenu 19,70/20 ne peut pas bénéficier d’une bourse du mérite à l’étranger ? Il répond à Kenza que «chaque étudiant a le droit de rêver à une bourse, mais il y a une règle générale applicable pour tout le monde…» Sauf que Kenza n’est pas tout le monde. Elle incarne l’excellence qu’il faut encourager, alors que les dérogations incarnent l’injustice et la médiocrité qu’il faut bannir.

En notre qualité d’enseignants chercheurs nous avons déposé à l’attention de notre ministre et de ses collaborateurs plusieurs dossiers pour les alerter sur les blocages de l’Ecole, la démobilisation, le gel du plan de développement… qui ont conduit à la déliquescence de nos conditions de travail en l’espace d’une année universitaire. La situation est telle que le ministère n’arrive pas à faire des arbitrages dans des conflits entre la direction de l’Ecole et des enseignants qui subissent des retraits de charges d’enseignements… C’est du jamais vu, des enseignants chercheurs qui galèrent durant des mois, dans les salles d’attente du ministère pour réclamer leurs fiches de charges d’enseignements et leur droit au travail ! Même au Moyen Âge, les rois savaient choyer leurs élites et leurs penseurs.

C’est donc vers Monsieur le Premier Ministre que se tournent tous nos espoirs. Nous sollicitons son intervention pour le sauvetage de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, avec la nomination d’une nouvelle équipe de direction capable de conduire le changement et un projet de réforme, à la hauteur des défis que doit affronter l’Algérie. Son Excellence le Président de la République, Abdelaziz Bouteflika, est un visionnaire, il a été le premier Président algérien à donner une place de choix à la société de la connaissance dans la construction de l’économie algérienne. Il nous appartient à tous de suivre cette voie et de valoriser notre «or gris» comme alternative au pétrole.

Que les grandes puissances agricoles continuent à produire nous n’en doutons pas. Aujourd’hui, la question pour l’Algérie est de créer d’autres sources de richesses, et d’innover dans son système de production agricole pour accéder de façon durable aux produits alimentaires, assurance de sa stabilité.

Pour un collectif d’enseignants de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie d’El-Harrach

A. A.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/08/15/article.php?sid=200559&cid=41

Publié dans Economie et société

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L'Agréssion israélienne barbare contre le Liban: Mobiles géostratégiques et enseignements pour nous

Publié le par Mahi Ahmed

Voici une décennie qu'Israël avait déclenché une guerre d'enfer contre le Liban et ses forces populaires et patriotiques.

Vous trouverez ci-dessous une contribution que nous avions livrée à cette occasion.

Mahi Ahmed

L'Agréssion israélienne barbare contre le Liban:

Mobiles géostratégiques et enseignements pour nous

Par Mahi Ahmed

26-08-2006

L'arrogance « fascisante » de la force militaire est devenue une constante de la politique d'Israël.Il est pénible de devoir utiliser l'adjectif de fasciste s'agissant d'un Etat qui prétend représenter une communauté qui a subi, en tant que telle, les pires affres du fascisme hitlérien. Mais la réalité de la cruauté des faits de cette nouvelle guerre du Liban secoue et aiguise nos consciences éprouvées.

De quelques causes

Le caractère et les dimensions qu'elle a pris, surtout au Liban mais aussi en Israël, interpellent nos responsabilités de citoyens sortis à peine des ténèbres épaisses du colonialisme. Elle aiguise en nous l'impératif de l'effort pour une intelligibilité profonde et objective des dangereux processus historiques dont nous sommes des témoins jusque-là inactifs et impuissants, alors que nous en sommes directement ou indirectement les enjeux. Certes notre cœur saigne de voir en direct la mort de dizaines d'enfants innocents, des massacres et des destructions à grande échelle comme à Kanaâ, à Beyrouth, à Tyr ou à Ghaza, des centaines de milliers de personnes déplacées ou contraintes de trouver refuge à l'étranger, des ambulances et des convois humanitaires ciblés aveuglement par des F16 ou des Drones enragés, des infrastructures comme les ponts, les autoroutes, les centrales électriques, les immeubles d'habitations... détruites, un pays transformé en ruines. Nous devons cependant manifester, avec la vigueur qui s'impose, notre colère contre l'agresseur et ses puissants soutiens et notre solidarité productive avec les victimes, avec le peuple et l'Etat libanais, avec le peuple et l'Autorité palestiniens, en développant toutes les solidarités. Nous devons chercher à comprendre les causes réelles et profondes, les mobiles de cette crise majeure dans cette partie du Moyen-Orient. Nous devons essayer d'évaluer objectivement son contenu géopolitique, sa portée stratégique, ses multiples effets et surtout tirer les enseignements qu'elle dégage aussi bien sur le plan mondial qu'au niveau de notre pays. L'adoption par le conseil de sécurité de la résolution 1701 demandant le cessez-le-feu et traçant les contours, le plus souvent, partiaux et unilatéraux, de stabilisation du Liban et de sécurisation des frontières israélo-libanaises, souligne encore plus cette nécessité. Une crise majeure comme celle-ci ne peut procéder de la génération spontanée. Elle ne peut être que le fruit d'une conjugaison de causes immédiates qui la déclenchent et de causes profondes qui l'expliquent et la rendent intelligible. On ne peut l'isoler du contexte qui marque les évolutions nationales, régionales et internationales. On ne peut donc pas aussi la dissocier des pondérations géostratégiques qui reviennent à chacune des parties, directement impliquées dans le conflit qui l'a initiée et qui l'alimente. Israël ne peut avoir décidé unilatéralement, le 12 juillet dernier, après l'action du Hezbollah, de s'engager dans une guerre de cette nature contre le Liban sans consultation avec son puissant allié, les USA et sans information appropriée de certains pays dont les intérêts sont évidents dans cette région. Israël, les USA et certaines puissances mondiales comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne répètent sans vergogne, et comme pour tromper le monde sur leurs véritables mobiles, que l'intervention de Tsahal au Liban est une action justifiée par l'agression initiée par le Hezbollah. Il demeure que l'acte du Hezbollah, acte de résistance, est une réalité, plusieurs fois reproduite, qui s'inscrit dans la nature de la situation tendue entretenue par Israël depuis 1967 et plus particulièrement depuis 1982 au Liban. Mais dépoussiérons la chronologie des faits pour examiner cette assertion soulignée d'Israël et des puissances occidentales et repérons certaines des causes qui ont pu déterminer les dirigeants israéliens à se lancer dans cette aventure barbare. Nous pouvons examiner d'abord les causes suivantes :

1) la capture de deux soldats de Tsahal au Liban-Sud par les milices du Hezbollah

Tanya Reinhart, professeur émérite de l'université de Tel-Aviv et ancienne journaliste de Yediot Ahranot, écrit dans un article publié le 28 juillet 2006 portant le titre révélateur Le nouveau Moyen-Orient d'Israël ce qui suit : « Le 12 juillet 2006, un groupe armé du Hezbollah a attaqué deux jeeps de l'armée israélienne qui patrouillaient le long de la frontière avec le Liban. Trois soldats israéliens ont été tués et deux autres ont été faits prisonniers. Lors d'une conférence de presse tenue quelques heures après l'attaque à Beyrouth, le chef du Hezbollah, le cheikh Hassan Nasrallah a déclaré que le but de l'action était de réaliser un échange de prisonniers : la libération des deux soldats capturés contre celle de trois prisonniers libanais qu'Israël avait refusée lors d'un précédent échange de prisonniers (réalisé avec le concours de l'Allemagne). Nasrallah déclara qu'il n'avait pas l'intention de pousser la région dans la guerre. » Il ajouta : « Si Israël choisit de nous affronter, il doit s'attendre à des surprises. » La professeur Tanya Reinhart commente : « Israël n'a consacré aucun instant à l'action diplomatique, ni à des négociations ou à un examen à tête froide de la situation ainsi créée. » Elle ajoute : « Lors d'une réunion tenue le même jour, le gouvernement israélien donna l'ordre à ses forces armées d'engager une offensive massive contre le Liban. Le gouvernement libanais a été tenu responsable des actes du Hezbollah. » Le Premier ministre israélien Olmert a fait ce jour-là la déclaration suivante : « L'évènement de ce matin n'est pas une action terroriste mais un acte d'un Etat souverain qui a attaqué Israël sans raison et sans provocation... Le gouvernement libanais, dont fait partie le Hezbollah, s'emploie à déstabiliser la région. Le Liban est responsable et le Liban subira les conséquences de ses actes. » A 21h50 du même jour, le journal Haaretz on line annonce qu'Israël a bombardé des ponts au centre du Liban et attaqué des positions du Hezbollah au Liban-Sud. Ce n'est qu'à la suite de ces attaques, qui ont fait de nombreuses victimes, que le Hezbollah a lancé ses katiouchas sur le nord d'Israël. L'engrenage d'une guerre impitoyable était ainsi déclenché . Ces faits sont donnés par une intellectuelle israélienne, spécialiste en linguistique et en analyse des médias, qui connaît la situation de son pays de l'intérieur même, qui a analysé l'histoire de ces presque six décennies d'existence de l'Etat d'Israël et du conflit israélo-palestinien et arabe et qui, en 2002, a publié un livre, réédité en 2005, portant le titre. Comment terminer la guerre de 1948 ? La capture de deux soldats israéliens ne peut justifier, à elle seule, cette guerre, comme nous venons de le montrer. Auparavant et depuis le retrait forcé (à cause de l'héroïque résistance libanaise et notamment du Hezbollah) d'Israël du Liban en 2000, il y a eu de nombreux incidents de frontière provoqués par l'une ou l'autre des deux parties, il y a eu au moins trois processus d'échange de prisonniers et le recours à un affrontement plus large a été évité. La crise ouverte cette fois-ci par Israël, avec une extrême rapidité et une puissance de feu exigeant une logistique lourde, ne pouvait qu'obéir à des plans stratégiques soigneusement élaborés et concertés. Un officiel israélien a affirmé au journal Le Washington Post, dans son édition du 16 juillet 2006 que « l'action du Hezbollah a offert une occasion unique qui a conjugué des intérêts communs (lesquels ?) ». Cependant, un examen objectif du contexte historique, qui prévalait dans la région et dans le monde au moment de l'intervention israélienne au Liban, nous indique d'autres causes immédiates qui se sont conjuguées à la précédente et ont concouru à hâter la décision israélo-américaine de faire éclater, avec cette intensité, cette nouvelle crise dans la région.

2) la capture d'un soldat israélien par un groupe armé du Hamas dans la bande de Ghaza

Le 2 juillet dernier, le soldat israélien Shavit est enlevé à Ghaza par un groupe armé du Hamas. Cet enlèvement est intervenu à un moment particulier de l'évolution de la situation dans les territoires occupés palestiniens. Des élections présidentielles, communales et parlementaires, reconnues par tous les observateurs mobilisés et par la communauté internationale comme démocratiques, venaient d'avoir lieu. Elles ont dégagé des représentations pluralistes et contribué à développer la culture démocratique entre les différents courants politiques et sociaux du peuple palestinien en lutte encore pour sa libération du joug colonial. Ces élections intervenaient après la mort du président Arafat et dans le cours des efforts déployés pour la mise en œuvre de la prétendue feuille de route, dont la finalité devait être l'émergence d'un Etat palestinien à côté d'Israël et que les Palestiniens avaient acceptée malgré ses insuffisances et les manœuvres qu'elle laissait prévoir. Ces élections devaient légitimer la représentativité des dirigeants palestiniens et les accréditer comme « interlocuteurs valables » pour reprendre une terminologie que nous ne connaissons que trop. Ces élections ont souligné la représentativité du Hamas qui a enlevé de nombreuses municipalités à Ghaza et en Cisjordanie et qui s'est assuré la majorité absolue au Parlement palestinien. Ces résultats électoraux autorisaient le Hamas à désigner un Premier ministre de ses rangs et à former le gouvernement. C'est ce qui fut fait dans le cadre du respect de la Constitution qui régit l'Autorité palestinienne et dans le cadre de processus de concertations présidentiels et parlementaires normaux, c'est-à-dire légaux. Ce processus démocratique n'était du goût ni des dirigeants israéliens ni de celui des USA ou de certaines puissances occidentales comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne. Car pour eux, le Hamas était une organisation cataloguée de terroriste, figée pour toujours dans cette position. Le Hamas et son gouvernement devaient être jugés sur leurs actes par le peuple palestinien mais aussi par la communauté internationale. Mais avant même que le nouveau gouvernement ne se mette au travail et ne définisse ses positions de pratique politique, il a été soumis à une intenable pression coercitive, politique, financière de la part d'Israël, des USA et de la communauté européenne. D'abord Israël, les USA et l'Union européenne ont exprimé un refus catégorique de reconnaître le gouvernement palestinien issu d'élections démocratiques supervisées par des observateurs internationaux. Puis, l'aide financière qui était allouée par l'Union européenne ou d'autres institutions internationales a été suspendue, mettant la présidence et le gouvernement palestiniens dans l'impossibilité de payer les fonctionnaires de l'Autorité palestinienne, notamment des secteurs en charge de l'administration, de la police et de la sécurité, de la santé publique ou de l'enseignement... et ce, depuis des mois. En outre, l'armée israélienne a renforcé ses attaques indistinctes et ravageuses, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, contre les structures du Hamas et d'autres organisations palestiniennes créant un climat oppressif extrême, torpillant par les assassinats ciblés ou l'arrestation de dirigeants des organisations palestiniennes par des tentatives criantes de division des rangs palestiniens, tout effort de recherche de consensus palestinien pour trouver des voies de sorties des impasses imposées par le tandem israélo-américain et de retrouver unis le chemin des négociations et peut-être d'une paix définitive. Ce sont les impasses dressées par Israël et ses alliés stratégiques qui ont provoqué l'action de résistance qui a débouché sur la capture du soldat Shavit. Car, jusqu'à nouvel ordre et avant que le problème palestinien ne trouve sa juste solution, peut-on penser un seul instant que les organisations palestiniennes, dans la diversité de leurs positions politiques, puissent cesser d'être des organisations de résistance et de libération nationale ? Le Hamas et la nouvelle situation créée sur le plan des rapports de forces politiques en Palestine occupée ont constitué de nouveaux facteurs de tensions non maîtrisées par Israël et susceptibles de mettre en échec les plans échafaudés par Sharon des prétendus « retraits unilatéraux de certains territoires » pour imposer la paix aux Palestiniens. Cela peut expliquer la troisième cause immédiate :

3) La crise intérieure israélienne

Ariel Sharon a été le concepteur et l'exécuteur de la terrible agression contre les peuples palestinien et libanais de 1982. Celle-ci, faut-il le rappeler, avait produit l'horreur des massacres de masse de Sabra et Chatila. Elle avait poussé le peuple libanais dans une guerre civile atroce qui a duré quinze ans. Ariel Sharon, en pur faucon sioniste, ne s'était pas lassé de torpiller les différentes initiatives et les différents processus palestino-israéliens qui ont été engagés à la suite de la conférence de Madrid et des résultats du processus dit d'Oslo pour déboucher sur un probable règlement du problème palestinien. Par sa provocation de l'esplanade de la mosquée d'El Aqsa, il a déclenché la deuxième Intifadha et favorisé le développement, en dehors de l'OLP, de certaines organisations de résistance à caractère religieux comme le Hamas. Ariel Sharon, qui s'est considéré en osmose idéologique et stratégique avec les néo-conservateurs américains arrivés au pouvoir avec l'élection de G.W. Bush, n'a eu de cesse que :

a) de laminer le mouvement israélien pour la paix déjà affaibli après l'assassinat d'Itzhak Rabin et la base sociale du parti travailliste notamment ;

b) de restructurer le paysage politique israélien et le rapport de forces y prévalant pour imposer étape par étape sa solution aux Palestiniens et au monde ;

c) de détruire le président Arafat ainsi que les capacités d'action de l'Autorité palestinienne au moyen de l'humiliation, d'une féroce répression et de l'isolement international avec l'aide de ses alliés US. Le coma profond d'Ariel Sharon a provoqué la disparition de ce dernier de la scène politique israélienne et créé une situation nouvelle en Israël. La scission du Likoud initiée par Sharon et la création du parti Kadima a engagé un processus d'une modification sensible du paysage politique israélien. Les dernières élections parlementaires anticipées laissent percevoir un affaiblissement simultané du Likoud et du parti travailliste au profit de Kadima, le parti de Sharon. Celui-ci, désormais dirigé par Ehud Olmert, se voit chargé de la mise en œuvre des plans de Sharon et s'emploie à créer le mouvement politique et social susceptible de les porter.

Cependant les plans de Sharon ne sont pas parvenus à bout de la résistance palestinienne ni à la diviser. La construction du mur de Jérusalem, le retrait unilatéral et musclé de la bande de Ghaza, le torpillage continu de la feuille de route et l'isolement territorial et l'humiliation de l'Autorité palestinienne, loin de faire poindre les signes de leur efficacité et renforcer la reconnaissance et la sécurité d'Israël, ont, au contraire, développé la tension dans la région et l'isolement international des dirigeants israéliens.

Ehud Olmert, Amir Peretz (le nouveau ministre de la Défense et chef du parti travailliste qui a vendu son âme de syndicaliste représentant des travailleurs ), Tzipi Livni (ministre des Affaires étrangères ) sont de nouveaux venus dans l'élite dirigeante israélienne. Ils bousculent la tradition cultivée, depuis la création de l'Etat hébreu, d'attribuer les premières responsabilités au niveau de la Présidence de l'Etat et du gouvernement à des personnalités activant ou issues de Tsahal . Ce qui crée une situation nouvelle modifiant, en principe, la position de l'armée dans les rapports de force nationaux lui assignant un nouveau rôle devant encore être défini et mis en œuvre. Ainsi, la politique de Sharon et son héritage prématuré ont déclenché un mouvement de repositionnement politique et stratégique et de restructuration des rapports de force qui est en cours, qui est loin de montrer toute sa cohérence et qui développe des tensions multiples au niveau du Likoud de Netanyahou, du courant social démocrate et de la société civile en général. Refonder l'unité nationale israélienne sur la base de la pensée et des plans stratégiques dessinés par Sharon et Shimon Pérez (qui a été rappelé par ses convictions sionistes et à qui on devrait retirer le prix Nobel de la paix ) nécessitait pour ces nouveaux venus au pouvoir l'ouverture d'une crise comme celle initiée par l'agression contre le Liban pour consolider encore plus leur légitimation. La crise intérieure israélienne prend encore plus de relief si on la rattache aux échecs cuisants de la mise en œuvre de la doctrine de W. Bush et aux évolutions régionales en cours.

4) Un contexte régional détérioré et de plus en plus instable

Dans une contribution portant le titre « La doctrine de W. BUSH : une stratégie de domination et de coercition globalisée » publiée dans le Quotidien d'Oran du 25 avril 2002 nous avions écrit : « Cette doctrine, si on l'examine à partir des analyses existantes ou de la pratique politique américaine au jour le jour, semble reposer sur trois piliers principaux interactifs : l'idéologie néo-libérale moralisante, la maîtrise de la globalisation économique et politique, la suprématie militaire comme base d'une stratégie de coercition globalisée. » Les années qui ont suivi n'ont pas démenti notre affirmation. Elles la renforcent. Il est patent que la mise en œuvre de cette doctrine par W. Bush et son administration, au niveau de ces trois piliers, s'embourbe et va d'échec en échec et de blocage en blocage. Il n'y a pas un champ ouvert par W. Bush qui ne fasse pas face à des résistances multiformes l'empêchant d 'aboutir et développant les processus politiques, économiques, sociaux et culturels pour le mettre en échec et le dépasser dans le sens de la paix, de la démocratie, de la légalité et de la stabilité internationales réelles et du progrès social. Les guerres dites de sécurisation et de stabilisation régionales ou internationales comme celles de hautes technologies menées par des armadas d'enfer en Afghanistan ou en Irak ou celles poursuivies dans les Balkans ou en Afrique et ailleurs, ont rendu la situation dans les régions et les pays concernés encore plus instable Elles ont détruit les Etats-nations qui y existaient, brisé les bases économiques déjà si fragiles, intensifié les confrontations ethniques et religieuses et favorisé le développement de l'extrémisme islamiste recourant à la violence terroriste. La deuxième guerre du Golfe a été déclenchée dans le cadre de la lutte globalisée contre l'axe du mal, contre le terrorisme international et dans le cadre de l'exportation planifiée des valeurs et de la démocratie occidentales. L'Irak qui s'était débarrassé du régime monarchique imposé par la puissance coloniale anglaise et qui était dirigé par le Baâth depuis le début des années 1960 représentait, sur le plan historique, avec la Syrie, aussi baâthiste, et malgré les divergences existantes entre eux, une nouvelle expérience du nationalisme arabe. Cette expérience a certes pris des formes autoritaires historiquement rétrogrades comme ce fut le cas pour les courants dirigés par Nasser, Bourguiba, Ben Bella etc., mais elle s'intégrait dans les processus sociaux complexes de libération et d'émancipation nationales. Les USA et leurs alliés, en « mauvais élèves » de l'histoire, n'ont pas compris que ce sont les peuples, avant tout, qui sont les artisans heureux ou malheureux de leur développement historique et qu'il ne peut exister de technologies de fabrication de peuples ou de systèmes sociaux. La dernière campagne US d'Irak devait donner le signal et les impulsions nécessaires pour la réalisation de ce qui a été appelé « le Grand Moyen-Orient » solidement ancré dans les visions géostratégiques découlant de la doctrine de W. Bush. Nous savons ce qu'il advient de l'Irak. Ce pays a certes été débarrassé d'un dictateur sanguinaire par la plus sophistiquée et la plus coûteuse des interventions militaires de la première puissance mondiale. Mais c'est un pays ramené à des décennies en arrière. C'est un pays occupé militairement et administré dans les faits par des forces étrangères. C'est un pays qui a perdu la cohésion de la nation qui le portait et qui est profondément divisé selon les ethnies, les rites religieux ou les religions. C'est un pays engouffré dans une atroce guerre civile et qui baigne quotidiennement dans le sang et la désolation. C'est un pays qui a perdu ses ressorts et ses capacités économiques et l'une des plus fortes et des plus productives intelligentsias du monde arabe. En préparant et déclenchant la dernière guerre d'Irak, W. Bush et ses stratèges politiques et militaires avaient fixé, dans cette région du monde, les cercles de leurs alliés comme l'Egypte, l'Arabie Saoudite, la Jordanie ou les pays du Golfe qui devaient se réformer sans changer et ceux de leurs ennemis déclarés comme la Syrie et l'Iran qui devaient se considérer comme faisant partie de l'axe du mal ennemi. Dans le même temps les USA ont développé une alliance d'une qualité nouvelle, parce que idéologique et politique, avec le courant d'Ariel Sharon au Likoud qui fait d' Israël un puissant partenaire dans la mise en œuvre de la doctrine de W. Bush au Moyen-Orient et au-delà. Les Palestiniens l'ont durement ressentie et continuent de vivre l'horreur de ses conséquences. Les Libanais l'ont subie à répétitions et aujourd'hui ils en vivent toute la barbarie. Les Egyptiens, les Saoudiens ou les Jordaniens assistent, la rage au cœur, aux sournoises humiliations et à la corruption à grande échelle de ceux qui les dirigent. La guerre d'Irak et les pratiques politiques et militaires des USA qui l'ont accompagnée, ont renforcé et élargie la haine des masses arabes à leur égard et à l'égard d' Israël. Elles ont gravé dans les sociétés du monde arabo-islamique de lourdes traces difficiles à effacer de la mémoire collective comme de la mémoire historique. Cela d'autant plus que l'autoritarisme des systèmes en place, qui, en emprisonnant la liberté et la démocratie réelles, développent dans les sociétés qu'ils dirigent et qui connaissent une forte explosion démographique et où la jeunesse constitue le plus grand nombre, la pauvreté, l'exclusion, l'inculture et les clivages sociaux favorisant l'émergence et le développement de l'islamisme politique dans toutes ses variantes mais où la variante rétrograde et radicale, organisée et paramilitaire et recourant à la violence armée prend le dessus. C'est donc une situation bien détériorée, explosive même qui se développe dans cette région où les forces relevant du nationalisme arabe, qui dès le début des années 1950 ont en grande partie édifié les Etats- nations, n'ont pas su repérer et comprendre (surtout les élites), les impératifs démocratiques qu'exigeaient les évolutions économiques, sociales et culturelles. Elles n'ont pas su ouvrir les voies pour construire, au niveau de chaque pays, ce large front patriotique et démocratique pour relevé les défis des dernières décennies du siècle dernier et de celui qui commence au niveau des terribles enjeux économiques, sociaux et culturels. C'est une région à la croisée des chemins où la place de la religion et de son instrumentalisation sont en débat. Certains Etats et forces sociales se réclamant de l'islamisme politique instrumentalisent les problèmes réels d'importants secteurs sociaux au nom d'une compréhension idéologique et politique étroite et régressive de l'Islam et n'hésitent pas, par le recours à la violence armée, à plonger leurs pays dans de dangereuses crises ou à chercher à déstabiliser des régions entières. D'autres développent des formes de mouvements islamiques de résistance et de la libération nationales face à l'occupation et aux menées du néo-impérialisme, agissant comme forces politiques et sociales pour la cohésion et l'unité d'action de l'ensemble des forces nationales et patriotiques. C'est une telle situation qui devient une cause pour pousser les dirigeants américains et israéliens pour qui cette région est d'abord le plus grand réservoir d'hydrocarbure du monde et une région de passage maritime et terrestre essentielle, à agir pour montrer de quel côté se trouve la puissance militaire. C'est donc un ensemble de causes immédiates, liées certes, qui peuvent expliquer cette agression barbare contre le Liban. Mais les véritables mobiles sont d'ordre stratégique. Nous tenterons de les développer dans notre prochaine contribution.

Dès qu'Israël, depuis sa création en 1948, s'engage dans une quelconque action militaire d'envergure dans les territoires palestiniens toujours occupés, au Liban, en Jordanie ou ailleurs au Moyen-Orient, une formidable machine occidentale de soutien politique, militaire, de propagande etc. est mise en branle sous la direction des USA et des multiples centres du sionisme international.

Israël est toujours présenté comme une victime menacée d'éradication par ses ennemis historiques livrés au fondamentalisme et aux forces du terrorisme. Israël agit à la fois comme : a) La mauvaise conscience de l'Occident colonialiste et impérialiste qui a dépecé, selon sa volonté et ses intérêts colonialistes, l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale ; qui a favorisé l'émergence du nationalisme sioniste, divisé et réduit le nationalisme arabe ; qui a produit Hitler et la barbarie fasciste, déclenché la Seconde Guerre mondiale et généré la Shoah et l'holocauste. Les dirigeants allemands parlent même de raison d'Etat. b) Une plate-forme géostratégique d'intervention politique et surtout militaire fortement intégrée dans les différents mécanismes de défense et de sécurisation des intérêts des puissances occidentales néo-impérialistes dans cette importante région du monde aux multiples atouts vitaux, notamment énergétiques. Cela n'a pas été diffèrent cette fois-ci aussi. La raison reposant sans cesse sur l'élargissement et l'approfondissement du savoir est, en principe, la force motrice essentielle de la culture universelle et de l'humanisme. Elle semble perdre, dans ces temps complexes qu'on nous impose, ses repères et ses critères fondateurs, par un parti pris injustement fondé pour Israël, au niveau de certaines prétendues personnalités étrangement médiatisées tels des philosophes et écrivains formatés du type Bernard Henri Lévy (1) , des politiciens soixante-huitards récupérés et grisés par les lumières des rampes du pouvoir mondialisé et s'autoproclamant experts en géostratégie et en management des conflits globaux, comme par exemple Joschka Fischer (2) ancien ministre des Affaires étrangères d'Allemagne ou de nombre de journalistes occidentaux trahissant leur devoir d'information objective (qu'exige en principe l'éthique de la profession qu'ils sont censés exercer) et se mettant aux ordres des magnats des médias dominant le capital financier international tels que Rothschild Murdoch, Warner, Springer etc. Cette dernière agression perpétrée par Israël dans la région, si elle s'est circonscrite, dans un premier temps, au Liban, elle a, par sa forme de haute technologie (reposant sur les outils les plus sophistiqués du renseignement, de l'intervention aérienne armée, du management moderne de réseaux, etc.) par ses cibles au niveau des secteurs des populations et des infrastructures et par la démarche ostentatoire et complice des Etats-Unis et d'autres puissances occidentales, montré qu'elle relevait de mobiles géostratégiques plus élaborés, concertés, coordonnés et inscrits dans la durée. Depuis les années 1990, le séisme historique total, provoqué par la dislocation et la disparition du système socialiste mondial, continue d'être suivi de répliques dont les magnitudes sont fonction de la pondération géostratégique qu'affecte l'unique superpuissance restante aux différentes régions du monde en fonction de ses intérêts impériaux immédiats ou lointains et qui sont définis dans le jargon des néo-stratèges d'actions de « sécurisation et de stabilisation » . Il n'est pas un événement de portée historique qui touche un pays ou une région donnés dont l'intelligibilité des causes profondes ne soit pas liée à la mise en œuvre de la nouvelle doctrine de domination et de coercition impériales des USA et de ses dirigeants néo-conservateurs actuels. Il n'est pas aussi de relations internationales, aujourd'hui, où les dynamiques qui travaillent ce qu'on appelle la mondialisation, ne dessinent et n'imposent, au profit des puissances occidentales pour qui joue les rapports de force mondiaux actuels, des formes de soumissions politiques, économiques et autres. Zbigniew Brzezinski, l'un des plus illustres experts américains en géostratégie a dit dans l'un de ses fameux livres de prospective géostratégique portant le titre Le grand échiquier, la domination américaine et ses impératifs géostratégiques et publié en 1997, ce qui suit (5) : « Dans quelle mesure les USA sauront faire prévaloir leur prépondérance globale en tant que superpuissance dépendra du fait comment une Amérique engagée partout dans le monde s'en sortira avec les rapports de force complexes prévalant dans le continent eurasien et comment elle pourra y agir contre l'émergence d'une puissance dominante ennemie. »( traduit de l'allemand par mes soins). Il ajoute : « L'Eurasie est de ce fait l'échiquier sur lequel se jouera, aussi à l'avenir, la lutte pour la suprématie globale. » Eurasie signifie l'ensemble formé par l'Europe et l'Asie. Ce sont, en effet, ces deux continents, dont la puissance des évolutions économiques, scientifiques et militaires se situent encore à des niveaux différents, qui émergent, mus par un certain nombre de facteurs idéologiques, politiques, économiques culturels et géostratégiques, qui au fil des dernières décennies du siècle passé avec les dynamiques de la mondialisation prennent des formes géopolitiques de concurrence intense d'intérêts avec la superpuissance américaine et déclenchent chez cette dernière des élans inquiétants de coercition et de domination .Le renforcement de leurs rapports multiples aiguise encore plus de tels élans. Condoleezza Rice, quand elle était encore l'assistante de W. Bush pour les questions de sécurité et l'une de ses éminences grises ,affirmait : « Nous voulons fonder notre stratégie de dissuasion sur la prévention. La dissuasion a fait ses preuves pendant la guerre froide. Elle ne produira pas forcément les mêmes résultats à notre époque. » La prévention militaire musclée est devenue une constante de tous les actes de mise en œuvre de la doctrine dite de W. Bush. La prévention peut être directe comme en Afghanistan ou en Irak. Elle peut aussi, en tenant compte des contingences, des évolutions des rapports de force mondiaux de même que des risques, être sous-traitée par des alliés puissants et loyaux. L'agression israélienne contre le Liban est une guerre préventive US sous-traitée à Israël et dirigée en même temps contre l'islamisme international, l'Iran chiite et islamiste aux visées de puissance régionale et les alliés de ce dernier pays comme le Hezbollah ou la Syrie. Faut-il rappeler cette insistance de W. Bush à répéter lors du sommet du G8 à Saint-Pétersbourg, suivi en cela par ses vassaux (comme le dit Zbigniew Brzeziski) britanniques et allemands en particulier, que c'est le Hezbollah et ceux qui le soutiennent qui sont la cause de l'intervention israélienne au Liban ! Nous pouvons répertorier au moins trois mobiles majeurs géostratégiques qui ont poussé les USA à sous-traiter à Israël la production de cette crise majeure dans la région du Moyen-Orient en attendant d'achever le reste : le spectre de l'islamisme politique et la problématique de l'Islam, la restructuration , la « sécurisation et la stabilisation » du « Grand Moyen-Orient »(3)

La maîtrise durable des plus grandes réserves énergétiques du monde

Avant d'examiner chacun de ces mobiles, il serait peut-être utile de remettre en mémoire les deux faits suivants : comme avant le déclenchement de la troisième guerre du Golfe, nous avons observé une intense concertation et coordination entre W. Bush et Tony Blair qui sont de nouveau apparus comme un tandem d'alliés stratégiques. Ils ont dessiné ensemble dans le déluge qui frappait le Liban l'envergure qu'il donnait à la crise créée et la feuille de route qui devait être suivie par le conseil de sécurité et surtout par eux-mêmes et les alliés mobilisés. Lorsque la police britanniques a éventré les plans d'un important groupe de jeunes terroristes islamistes de nationalités britanniques de faire exploser des avions américains dans le ciel sur leur route vers les Etats-Unis, W. Bush a dit dans une déclaration à la presse à peu près ceci : « Nous faisons face au fascisme islamique et nous devons le détruire comme nous avons détruit le communisme. » Le spectre de l'islamisme politique et la problématique de l'Islam L'islamisme politique est devenu, dans la phase historique que nous vivons, un phénomène international et « internationaliste » actif depuis les années 1970, lorsque qu'il a été impulsé et encouragé en tant que mouvement structuré idéologiquement et politiquement par la trilatérale comme facteur de déstabilisation des maillons faibles du système socialiste mondial. Il travaille les sociétés du monde arabo-islamique. Il agit aussi dans les secteurs à forte concentration musulmane aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs. C'est un mouvement traversé par différents courants nés et se nourrissant de la détresse d'importantes forces populaires face aux impasses auxquels ont mené le sous-développement et des systèmes de pouvoir hégémoniques et souvent corrompus, incapables de résoudre les problèmes vitaux de leur société et de reconnaître, dans leur étendu et leur profondeur, les défis majeurs de notre temps et de les relever. C'est un phénomène complexe qui souvent a été analysé à partir de ses manifestations idéologiques, politiques, sociales ou violentes sans faire l'effort multidimensionnel nécessaire de connaître en profondeur les dynamiques qui lui ont donné naissance et les formes par lesquelles il s'exprime afin de mieux l'apprécier et le différencier. C'est un mouvement dont le caractère de masse et populaire et sa fonction idéologique ont été instrumentalisés par des pouvoirs nationaux et des puissances internationales. L'Islam, en tant que religion, se trouve confronté à ce phénomène (l'islamisme) et soumis par des experts autoproclamés et de tous acabits et des idéologues et politiciens, champions de la diversion, à de dangereux amalgames. Nous assistons certes depuis le succès de la révolution populaire iranienne conduite par l'Ayatollah Khomeyni de février 1979 à l'émergence d'un modèle d'Etat-nation à caractère islamique exerçant un rayonnement réel sur l'aire régionale et ailleurs et ce en dépit des orientations religieuses obscurantistes de certains de ses dirigeants. Frédéric Tellier, professeur à l'IEP de Paris comme à Harvard et à Chicago, écrit dans un livre intitulé L'heure de l'Islam paru aux éditions Ellipses ce qui suit à propos de l'Iran : « Ce qui a donné vie et vigueur à l'islamisme comme idéologie et mouvement social n'est pas le dynamisme intérieur de la religion ou d'une volonté inébranlable du clergé de prendre le pouvoir, mais le bouillonnement de la modernité. L'Iran a-t-il connu une révolution religieuse ? Il est permis d'en douter. En dépit des apparences, l'islamisme est un phénomène authentiquement moderne, même s'il se justifie par référence à un passé qu'il promet de faire revivre. Malgré son anti-occidentalisme proclamé, sa dénonciation de la modernité, la révolution islamique appartient bel et bien à son siècle et en reflète les idéologies. Elle est de notre temps, pur produit de la modernité, phénomène moderne par excellence. Cette modernité contestée voire haïe est en fait sa matrice. »(6) Ainsi, l'islamisme, bouillonnant en tant que phénomène social, politique et idéologique, recourant par certaines de ses franges au terrorisme national et à grande échelle, est présenté sans discernement par les centres de recherche néo-conservateurs américains et autres ainsi que les courants politiques dirigeants qu'ils influencent fortement aujourd'hui, aux USA et ailleurs en Occident , comme un spectre meurtrier qui hante dangereusement la stabilité, la paix et les équilibres mondiaux. Il a été élevé, depuis les sanglants événements de septembre 2001 à New York et à Washington, au niveau d'ennemi principal des USA et du monde occidental. Nous observons, au niveau de l'Occident, dominé aujourd'hui par la pensée néo-libérale et néo-conservatrice, une espèce d'enracinement et de globalisation d'un mode de raisonnement binaire et indigent, basé sur l'opposition radicale et non dialectique entre le bien et le mal. Le bien, c'est tout ce qui a été façonné par la civilisation judéo-chrétienne et par les valeurs considérées comme occidentales produites et renforcées depuis la fin du XVIIIe siècle au niveau de la liberté, de la démocratie, des droits de l'homme, de la solidarité, etc. Le mal est tout ce qui n'est pas le bien dans l'acception que lui donne l'Occident judéo-chrétien. Nous assistons à la diffusion d'une sorte d'idéologie fondamentaliste et guerrière et de pratiques politiques internationales sectaires chargées d'alimenter et d'animer les croisades contre ceux qui représentent le mal. Par exemple, M. Bolkestein, ancien commissaire européen au marché intérieur (devenu célèbre par ses directives sur la libéralisation des services, en évoquant le projet d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne et la pression migratoire, il mettait en garde dans les termes suivants : « Si cela devait arriver, la libération de Vienne en 1683, n'aurait servi à rien. Nous les avions arrêtés à Poitiers, nous les avions arrêtés devant Vienne ; nous les arrêterons encore. » (Turques, Arabes, Berbères, ce ne sont tous que des musulmans, c'est l'Islam. Quel amalgame volontairement exprimé et à ce niveau de responsabilité de la communauté européenne !) Et pour renforcer ses dires, Bolkestein cite un historien britannique de renom, spécialiste reconnu de la Turquie et du Moyen-Orient, Bernard Lewis qui a affirmé : « L'Europe sera musulmane d'ici à la fin du siècle. » Bernard Lewis n'est pas n'importe qui. C'est lui qui a découvert « le gêne de l'Islam » et a appelé à « lever l'étendard de la résistance face aux nouvelles invasions barbares ». Bernard Lewis est installé aux USA depuis 1974 et s'est distingué par un soutien militant à la politique oppressive israélienne. Il est surtout un conseiller très écouté de W. Bush et très proche de Paul Wolfowitz, ancien adjoint du secrétaire d'Etat à la défense et véritable concepteur avec Richard Pearl, entre autres , de l'invasion contre l'Irak. Au cours d'une cérémonie organisée en mars 2002 à Tel- Aviv en l'honneur de Paul Lewis, Wolfowitz lui a rendu hommage en ces termes : « Bernard Lewis, nous a appris à comprendre l'histoire complexe et importante du Moyen-Orient et à l'utiliser pour nous guider vers la prochaine étape afin de construire un monde meilleur pour les prochaines générations. » Bernard Lewis est devenu, en effet, l'idéologue en chef du « choc des civilisations », concept qu'il a découvert des 1957, au lendemain de la guerre de Suez qui ne traduisait pas pour lui une volonté de libération nationale des peuples arabes, mais « une hostilité à la culture occidentale ». (A suivre)

(*)Cette partie fait suite aux deux parties publiées déjà dans les éditions des 26 et 27 août 2006.

Bibliographie 1.Bernard Henry Levy : La guerre vue d'Israël in le Monde du 27 juillet 2006 2. Joschka Fischer : Iran könnte der grobe Gewinner in Die Zeit 20 juillet 2006 3. Tanya Reihart : in www.redress.btinternet.co.uk/treinhart 4. Robin Wright : Strikes are called part of broad startegy in Washington Post 16 juillet 2006 août-30 5. Zbigniew Brzezinski : Die einzige Weltmacht, Amerikas Strategie der Vorherrschaft Fischer Taschenbusch Verlag 6. Christophe Reveillard : L'Iran géopolitique in Géostratégie n° 12 -Avril 2006

Il est utile de donner encore la citation suivante tirée de son livre Islam Quarto, publié chez Gallimard en 2005 : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux, lorsqu'on s'aperçoit qu'ils résultent, non pas d'un conflit entre les Etats ou des nations, mais du choc entre deux civilisations.

Commencé avec le déferlement des Arabes musulmans vers l'Ouest et leur conquête de la Syrie, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne chrétiennes, le ''grand débat'' entre l'Islam et la chrétienté s'est poursuivi avec la contre-offensive chrétienne des Croisades et son échec puis avec la poussée des Turcs en Europe, leur farouche combat pour y rester et leur repli. Depuis un siècle et demi, le Moyen-Orient musulman subit la domination de l'Occident - domination politique, économique et culturelle, même dans les pays qui n'ont pas connu un régime colonial. Je me suis efforcé de hisser les conflits du Moyen-Orient, souvent tenus pour des querelles entre Etats, au niveau d'un choc des civilisations. » Pour Lewis, la nationalisation du canal de Suez, la chute du Chah et la révolution iranienne de 1979, la résistance tenace du peuple palestinien face à l'occupation israélienne et pour leur Etat indépendant les résistances au Liban, en Irak et même les conflits du Kosovo et de la Bosnie ont tous pour cause la haine de l'Occident et de ses valeurs. Il ajoute pour mieux préciser le spectre qui hante l'Occident : « L'Islam, qui est faible depuis deux siècles, a toujours cherché des appuis pour combattre son ennemi : la démocratie occidentale. Il a d'abord soutenu les puissances de l'axe contre les alliés puis les communistes contre les USA, ce qui a abouti à deux désastres. » L'islamisme chiite, qui dirige l'Iran, qui active et développe, selon des voies différentes, des organisations paramilitaires modernes et fortement armées au Liban, comme le Hezbollah en Irak ou l'armée du Mahdi de Moktada Sadr ou la milice de Abdelaziz Hakim ; qui anime une sorte d'international chiite à travers le monde, confère, du point de vue de l'Administration américaine actuelle à l'Iran, placé dans son environnement moyen-oriental et asiatique et sous l'angle de ses richesses naturelles, une très forte pondération géostratégique. De ce fait, l'agression israélienne contre le Liban est une guerre préparant ses prochains prolongements iraniens, syriens et asiatiques.

Les objectifs des états-unis

En visant la destruction totale de l'organisation de la puissance de feu et de nuisance matérielle et logistique du Hezbollah de même que l'isolement politique de ce dernier sur le plan de la classe politique libanaise et arabe proche ou dépendante de l'Occident, cette agression poursuivait les objectifs suivants : désarmer l'islamisme chiite au Liban et sécuriser, surtout par la présence d'un important contingent de troupes étrangères avec un mandat musclé, les frontières de ce pays avec Israël et avec la Syrie. Cela vise à mettre hors service toutes les possibilités logistiques terrestres, maritimes et aériennes susceptibles d'être utilisées pour le réarmement du Hezbollah, la restauration de ses structures paramilitaires et de sa puissance de feu et vise aussi à rendre inopérant toute tentative d'utilisation du Hezbollah et de ses forces armées comme maillon éprouvé dans une probable confrontation avec la Syrie ou l'Iran. Affaiblir sensiblement et isoler l'islamisme chiite libanais pro-iranien et au-delà l'islamisme politique recourant à la violence armée dans la scène arabe et mondiale tout en renforçant les courants de confession musulmane qui acceptent de coopérer où dans les intérêts de pouvoir et financiers sont fortement liés aux puissances occidentales. Cela vise aussi à maîtriser l'Islam, à le contenir en jugulant les bouillonnements sociaux et politiques qui le traversent et le bousculent. Cela veut dire à l'instar de ce qui se fait en Afghanistan, en Irak ou ailleurs, faire face au spectre de l'islamisme, en mettant aux « ordres » l'aire arabo-musulmane et surtout ses forces politiques dirigeantes. La restructuration, la « sécurisation et la stabilisation » du Grand Moyen-Orient Condoleezza Rice, la secrétaire d'Etat américaine aux Affaires étrangères, a lors de sa première tournée tardive en Israël et au Liban après l'intervention massive de Tsahal sur le territoire libanais, déclaré avec une grande impudence : « Le temps est venu pour un nouveau Moyen-Orient », alors que l'urgence résidait à arrêter la nouvelle guerre en imposant un cessez-le-feu immédiat. Sa démarche relevait, de fait, de considérations stratégiques dont la guerre était justement l'un des maillons et tant que cette guerre n'avait pas atteint les buts fixés, elle devait continuer et tous les efforts devaient être entrepris pour contenir les pressions internationales, faire traîner les délibérations du conseil de sécurité, pour lui donner le temps nécessaire d'aboutir. C'est que cette guerre représente une étape opérationnelle du plan revu et corrigé du Grand Moyen-Orient (GMO). Ce dernier est définit comme le Moyen-Orient élargie à l'Iran et la Turquie. C'est cela le noyau de l'échiquier eurasien dont parle Zbigniew Brzezinski. Le Moyen-Orient, secoué et modelé au gré des puissances coloniales, principalement la Grande-Bretagne et la France a, tout au long du XXe siècle suscité un intérêt grandissant pour les Etats-Unis en liaison, entre autres, avec les trois facteurs suivants : la mise à jour des énormes réserves énergétiques de cette région et principalement l'Arabie Saoudite et les Etats du Golfe persique, l'importance géostratégique de cette aire géographique dans le cadres des luttes et des intérêts multiformes qui découlaient des rapports de forces complexes imposés par la guerre froide et du rôle qu'y occupait Israël, les dimensions prises par le développement et la combativité du nationalisme arabe, catalyseur des luttes de libération nationale des pays arabes encore sous le joug colonial et maillon actif dans le mouvement anti-impérialiste mondial et dans le mouvement des non-alignés. Les USA se sont attelés, en s'appuyant sur leurs gigantesques compagnies pétrolières, à s'assurer durablement le contrôle des ressources énergétiques de la région au niveau de l'exploration, de la production, du transport et de la commercialisation. Leur compagnie pétrolière, l'Aramco, est devenue par exemple en Arabie Saoudite un véritable Etat dans la royauté et le véritable centre des décisions. Les USA s'étaient aussi assurés le contrôle du pétrole iranien et celui de l'Iran en faisant échouer les nationalisations des industries pétrolières initiées par Mossadegh et en faisant du Schah un allié et un serviteur loyal. La gestion stratégique du Moyen-Orient par les USA visait en gros deux objectifs majeurs : assurer le contrôle et la sécurité des sources et installations énergétiques pour le plus long terme, veiller en intervenant directement ou indirectement dans les modulations des rapports de forces nationaux, ou dans la région même à contribuer à créer une sorte de stabilité ou d'équilibre même instable en fonction des évolutions du rapport de force mondial déterminé par le mouvement des intensités de la guerre froide. Les USA se sont trouvés confrontés, à partir du début des années 1950 avec l'onde de choc déclenchée par la révolution des officiers libres en Egypte à quatre dynamiques qui ont travaillé en profondeur les sociétés arabes et la région du Moyen-Orient dans son ensemble et bien au-delà : le Nassérisme comme expression moderne du nationalisme arabe orienté vers la libération nationale et sociale et dont le rayonnement et la force de l'exemple étaient immenses et bien au-delà du monde arabe et islamique. Le courant Baâth, comme autre expression du nationalisme et du mouvement de libération arabe, organisé idéologiquement et politiquement sur le fondement de l'unicité de la nation arabe, plus porté sur certaines formes de modernité et de laïcité, mais mû par un centralisme autoritaire dont les conséquences ont été très coûteuses pour les pays qu'il a dirigés comme l'Irak ou la Syrie.

La problématique énergétique

Le mouvement de libération national palestinien dont la cause était, à des degrés divers, devenue celle de tout le monde arabe et musulmans au niveau des Etats, mais surtout au niveau des peuples. Cette cause était au centre de nombreuses guerres et crises importantes entre Israël, les combattants palestiniens et les Etats de la région. Le traitement injuste du problème palestinien par les USA et les puissances occidentales a été à la source de la détérioration des rapports de nombre de pays arabes des plus importants avec l'Occident. Cette situation a eu pour conséquence le renforcement des relations multiformes, notamment politiques et économiques avec l'URSS et les pays socialistes. L'armement lourd des principaux pays arabes était assuré par l'URSS et certains pays de l'Est. Ce qui attisait encore plus les tensions dans cette région. La place de plus en plus forte prise par l'influence soviétique au Moyen-Orient, modifiant sensiblement les rapports de forces internationaux y prévalant. De telles dynamiques ont conféré à cette aire géostratégique un caractère d'instabilité prononcé attisé par les enjeux que se disputaient les deux grandes superpuissances et les puissances occidentales entre elles, de même que par les luttes ouvertes ou sourdes autour des orientations et des tâches nationales et démocratiques du mouvement de libération national, dans chaque pays et à l'échelle de la région. La disparition de l'URSS et la dislocation du système socialiste mondial au début des années 1990 semblent avoir investi les USA de la responsabilité de l'unique superpuissance restante. La supériorité américaine était, alors, indiscutable dans les quatre domaines suivants de la puissance globale comme l'affirme Zbigniew Brzezinski. « D'une force et d'une présence militaires mondiales inégalables, d'une force économique agissant comme locomotive de la croissance mondiale, de l'avance technologique dans les plus importants secteurs d'avenir, de l'attrait que rencontre, à l'échelle mondiale et surtout chez la jeunesse, son modèle culturel. Dans le cadre de l'instabilité du monde nouveau qui vient d'émerger avec la disparition de l'URSS, la nécessité de réaliser des équilibres géostratégiques nouveaux plaçait le GMO au centre des préoccupations prioritaires (pour les raisons avancées ci-dessus) des USA. Déjà en 1992, Paul Wolfowitz avait présenté un plan pour le nouveau Moyen-Orient au département de la défense. Les éléments de ce plan ont été affinés en 1996 par Richard Perle dans un document à l'intention du gouvernement israélien. L'ensemble des deux documents forment en fait la doctrine néo-conservateurs pour le GMO qui préconisaient l'élimination par la force des menaces que constituaient la Syrie et l'Iran et en commençant par mettre hors d'état de nuire leur front libanais. Ces plans ont été laissés pour un temps dans les tiroirs. L'instabilité du Moyen-Orient devenait, pour les USA, de plus en plus aiguë. Elle a été encore plus aggravée par les facteurs suivants : l'agression et l'occupation de l'Irak, par la politique colonialiste de Sharon à l'égard de l'autorité et du peuple palestinien, par la montée en puissance de l'Iran s'affirmant comme puissance régionale et de l'islamisme chiite, par le développement et le recours à la violence armée de l'islamisme politique, par l'autoritarisme des régimes arabes en place et leur incapacité chronique à faire face à l'aggravation des problèmes économiques, sociaux culturels et identitaires et aux multiples défis des dynamiques de la mondialisation. C'est en novembre 2003, dans le feu de la guerre et de l'occupation de l'Irak, du développement des tensions en Asie centrale, sur les fronts de l'énergie et des matières premières fondamentales que W. Bush fait connaître son projet du Grand Moyen-Orient. Ce projet étai articulé sur deux axes principaux : le règlement du problème palestinien sur la base de l'existence des deux Etats israélien et palestinien, l'encouragement de la mise en œuvre des réformes démocratiques orientées sur le marché dans les pays arabes et musulmans, réformes visant à provoquer des changements positifs dans toute la région. Le problème palestinien n'a pas été réglé, bien au contraire, à cause du parti pris manifeste et actif des USA pour Israël. Le processus de démocratisation a été considéré par les régimes en place, l'exemple de l'Irak n'y a pas aidé comme une entreprise d'exportation de la démocratie occidentale et comme une ingérence dans les affaires intérieures. Le projet de W. Bush a connu un enlisement volontaire. Mais voilà que le terrorisme islamiste prend une dimension planétaire, que l'Irak, les USA et leurs alliés s'embourbent dans une complexité conjuguant le terrorisme islamiste, la résistance nationaliste, les confrontations ethniques, que l'Afghanistan n'est pas stabilisé et les talibans relèvent la tête et que l'Iran bombe le torse, s'affirme comme puissance régionale et active, directement ou indirectement les milices islamiques chiites au Liban, en Irak et veut s'engager avec fermeté dans l'enrichissement de l'uranium et dans le nucléaire. De tels développements, ajoutés à d'autres aussi importants sur le plan national américain et sur le plan international, ne sont pas pour faire remonter la perte vertigineuse de popularité de W. Bush et de son administration alors des élections parlementaires importantes se tiennent à courte échéance. C'est une telle situation qui explique la volonté des néo-conservateurs et de W. Bush de tenter de reprendre l'initiative en retirant des tiroirs, pour ce qui du Moyen-Orient, le plan Paul Wolfowitz complété par Richard Pearl, c'est-à-dire en fait un plan américano-israélien de sécurisation et de stabilisation musclé pour le GMO. La mise en œuvre a commencé avec le Liban, la suite viendra, car le troisième mobile géostratégique qui explique l'agression barbare contre le Liban est le suivant : la maîtrise durable des plus grandes réserves énergétiques du monde. Le Moyen-Orient et l'Iran recèlent d'énormes réserves en hydrocarbures. Ils disposent de grandes capacités de production, de raffinage ou de traitement et d'infrastructures diverses pour le transport des produits énergétiques destinés à la consommation nationale ou à l'exportation. Ils constituent, de ce fait, pour leurs importants partenaires, un facteur d'approvisionnement et de sécurité stratégique. Le président W. Bush avait, dès le début de son premier mandat, souligné la gravité de la problématique énergétique pour son pays. Les USA sont en effet les plus grands producteurs consommateurs et importateurs du monde. Avec une population qui représente, a peu près 5% de la population mondiale, l'Amérique participe à hauteur de 17% dans la production mondiale d'énergie. Si elle génère 30% du PIB de la planète, elle consomme environ 25% de l'énergie mondiale. (A suivre)

Par ailleurs, il est prévu que la croissance globale de la demande énergétique, dans les prochaines 25 années, sera de 50%, avec l'émergence massive de gros demandeurs d'énergie, comme la Chine et l'Inde sur les marchés énergétiques.

On observe par ailleurs les facteurs suivants : une cadence quelque peu rapide dans l'épuisement des ressources pétrolières mondiales, une accélération et des dimensions vertigineuses de la demande énergétique, surtout en Asie (Chine, Inde, Japon, Corée du Sud etc.), une faiblesse et un coût élevé, malgré des progrès sensibles, du développement et de l'exploitation des énergies nouvelles et renouvelables, des retards encore persistants dans la mise au point des technologies et dans la mise en œuvre de véritables politiques d'économie de l'énergie, les problèmes non encore efficacement résolus de pollution liée à certains produits énergétiques, la liste de ces facteurs n'est pas exhaustive. Mais tous ces facteurs aiguisent la concurrence sur le marché énergétique, incitent à une diversification des produits énergétiques en fonction de leur disponibilité sur le long terme en fonction de leurs qualités et de leurs coûts. Cela signifie le développement des tensions et des programmations géostratégiques. Le gaz naturel prend par exemple de plus en plus d'importance. Il est considéré comme le combustible de ce siècle. Les réserves de gaz naturel sont importantes et les découvertes de nouveaux gisements gaziers progressent en liaison avec le développement de nouvelles techniques d'exploration et d'extraction. Le gaz naturel représente actuellement près de 25% de la consommation énergétique mondiale. Le taux de croissance annuel moyen de la consommation de gaz naturel est d'environ 2,5 à 3%. De toutes les sources d'énergie primaires, la progression la plus forte prévue pour les vingt prochaines années sera celle du gaz naturel. On évalue actuellement les réserves mondiales prouvées de gaz naturel à 179 trillions de mètres cubes (tm3) (estimation de 2004). En 2004, le rapport réserves prouvées (R) sur production (P) de gaz naturel dans le monde (R/P) était de plus de 65 ans. Le même rapport est par contre de 200 ans pour le Moyen-Orient. Ainsi, grâce à ses réserves colossales de gaz naturel, la région du Moyen-Orient est destinée à occuper une place centrale de plus en plus disputée sur le marché de ce produit énergétique et dans les rapports géostratégiques mondiaux. Deux pays de cette région, l'Iran et le Qatar représentent à eux seuls 70% des réserves de la région. Mais l'Iran, le Qatar, l'Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis représentent ensemble 90% des réserves de gaz naturel de la région. Ces considérations chiffrées font apparaître la place singulière et de forte intensité géostratégique de l'Iran, les autres pays gaziers du Moyen-Orient sont déjà sous contrôle américain et occidental. Un chiffre aiguise encore plus cette singularité de l'Iran, placée dans l'échiquier eurasien : le Moyen-Orient, la Russie et certains pays d'Europe et d'Eurasie font ensemble 76% des réserves mondiales prouvées de gaz naturel. Or, les USA et l'Europe des 25 consomment près de 40% du gaz naturel mondial et leur demande va en croissant. L'Iran est une aire géographique d'une très grande sensibilité géopolitique. Elle a des frontières par terre et par mer avec 15 pays, dont l'Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan qui sont riches en hydrocarbures et actuellement autant tournés vers la Russie que vers l'Europe. Toutes ces considérations, et sans qu'il soit nécessaire dans le cadre de cette contribution d'exposer d'autres facteurs et d'autres éléments d'analyse, montrent l'importance de l'enjeu iranien et des jeux stratégiques dans lesquels ce pays est engagé depuis la révolution islamique de Khomeyni de février 1979 sur les plans : de la construction d'un Etat, action hybride à la fois théocratique, autoritaire et puissant de certains apports de la modernité, du contrôle de ses richesses naturelles, notamment les hydrocarbures et la construction d'une économie puissante inspirée du modèle chinois, du développement de l'industrie nucléaire en rentrant dans une confrontation complexe et dangereuse avec les USA et l'Europe, sans compter les voisins immédiats du Golfe persique, de la propagation et de l'organisation politique et souvent paramilitaire de l'islamisme chiite, de sa propension à s'affirmer comme puissance régionale. La normalisation de l'Iran, y compris par la force militaire et son insertion dans les plans américains de sécurisation et de stabilisation du Grand Moyen-Orient et de l'ensemble eurasien, est, aussi, avec la maîtrise sur le long terme des ressources énergétiques, l'un des mobiles géostratégiques de l'agression israélienne contre le Liban. Nous examinerons dans d'autres contributions d'autres mobiles géostratégiques aussi importants et peut-être décisifs pour la suprématie de la superpuissance américaine : la restructuration et le redéploiement globalisé du complexe militaro-industriel, les réajustements des rapports de forces multidimensionnels USA-Europe, etc. Les causes immédiates et les mobiles géostratégiques que nous avons tenté d'examiner se conditionnent. Elles soulignent la gravité de cette crise majeure initiée par Israël impulsé par les USA et soutenu délibérément par certaines puissances occidentales, notamment la Grande-Bretagne de quelques enseignements pour nous. Le caractère et le déroulement de l'intervention israélienne au Liban, les réactions militaires et politiques qu'ils ont provoquées et leurs prolongements actuels dégagent un certain nombre d'enseignements qui méritent d'être traités avec le maximum d'objectivité, de rigueur et de réalisme. Il s'agit entre autres de l'affaiblissement chronique et de l'instabilité dangereuse du monde arabe dans un monde en pleine restructuration géostratégique. Les Etats arabes et leurs organisations multilatérales, notamment la prétendue « Ligue arabe », ont manifesté, en juillet dernier, une incapacité déroutante à développer les réactions et les solidarités qui s'imposent face à l'insolence et à la barbarie impérialo-sionistes et face aux injustices faites à un pays « frère » le Liban, à peine sorti des décombres d'une guerre civile, attisée par l'agression israélienne de 1982 et nourrie par les jeux d'intérêts sordides des grandes puissances occidentales et de régimes et oligarchies arabes enfoncés dans leur meurtrière stagnation et poussant à leurs limites historiques. Bien au contraire, certains régimes comme l'Egypte, l'Arabie Saoudite ou la Jordanie et d'autres, craignant d'être balayés par les vents forts qui soufflent de toute part, ont cru bénéfique pour eux de se ranger, par un silence et une inactivité volontaires, du côté du plus puissant, de rentrer dans ses jeux en condamnant sans discernement le Hezbollah et en essayant de faire céder les Palestiniens encore plus face aux intransigeances israéliennes. Ils ont muselé la colère de leurs peuples. La région du monde arabe est tellement malade que les puissances occidentales en particulier la Grande-Bretagne et la France essaient dans le sillage des USA de la restructurer à leur guise, comme elles avaient dépecé, jadis, après la Première Guerre mondiale, l'empire ottoman. La similitude des démarches d'hier et d'aujourd'hui est des plus frappantes. Ce sont en fait des accords USA-Grande-Bretagne d'abord, puis USA-France qui ont tracé la voie qui a mené au cessez-le-feu et mettre en route les solutions pour l'avenir proche et lointain. Quelles sont donc les causes profondes de nos reculs, de nos défaites, de nos incapacités chroniques à peser avec efficience, c'est-à-dire dans le sens des intérêts de long terme de nos peuples, dans la détermination des rapports des forces internationaux et dans les évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles qui y sont liées dans la consolidation et un développement fructueux de la paix et de la stabilité régionales et internationales ? Devons-nous nous contenter aujourd'hui où l'accélération de l'histoire connaît des rythmes affolants, de discours à caractère populiste dont la couverture nationaliste avait pourtant, dans les années 1950 et 1960 du siècle dernier, su et pu nous mobiliser largement et avec succès contre le colonialisme et pour nos indépendances nationales ? Les Etats nations arabes ont connu , tout au long du XXe siècle, des évolutions diverses. Celles-ci ont été marquées principalement par l'émergence et le développement de deux grands mouvements historiques, le nationalisme arabe et le réformisme musulman. La naissance et le développement de ces deux mouvements étaient une réaction massive aux affres et à l'humiliation du joug colonial, une réaction organisée, fondée sur les facteurs unificateurs de nos nations et impulsant les évolutions de nos identités, facteurs plongeant leurs racines dans notre histoire déjà plusieurs fois millénaire avant l'avènement de l'ère chrétienne. Le nationalisme arabe visait à inscrire les sociétés arabes à majorité musulmanes dans des processus de libération nationale, d'édification d'Etats nations modernes se nourrissant sans cesse du progrès universel et de la modernité au développement, desquels ils apportent leurs contributions, tout en préservant et adaptant les fondements de leurs identités culturelles et nationales. Aujourd'hui, le nationalisme arabe est fortement interpellé. Il doit opérer les mutations indispensables pour s'élever, dans chaque pays, au niveau d'un puissant mouvement patriotique démocratique et pluraliste et de progrès reconnaissant les impératifs et les défis du temps sur les plans politique, économique, social et culturel. Sinon le monde arabe sera livré totalement aux appétits des féroces forces du néo-libéralisme et du capital financier international foncièrement spéculatif et destructeur des bases économiques réellement productives et de fonction fondamentalement sociale. Ceux-ci n'ont d'yeux que pour les richesses naturelles. La problématique de la nécessité du renouveau patriotique arabe est fortement posée. C'est là l'un des enseignements majeurs que nous retenons : la problématique de l'islamisme politique et de l'Islam. Nous avons tenté de montrer que l'un des mobiles stratégiques de l'agression impérialo-sioniste contre le Liban était ce que nous avons appelé « le spectre de l'islamisme et la problématique de l'Islam ». Depuis le début des années 1970, nous assistons, dans les pays arabes et islamiques, sous l'action de plusieurs facteurs, à une émergence devenant de plus en plus virulente et destructrice du phénomène de l'islamisme politique. Nous en avons subi la terrible terreur particulièrement au cours de la décennie 1990. Notre société en a durement payé le prix, mais il reste qu'une analyse profonde et intégrée, idéologique, économique, sociale, culturelle sociologique, etc. de l'islamisme politique et de son action doit être faite. Nous devons reconnaître les motivations objectives réellement politiques et sociales qui nourrissent l'instrumentalisation idéologique et politique de l'Islam. Les différenciations et les convergences patriotiques et de progrès doivent se faire à ce niveau. Nous ne devons pas laisser la compréhension sur l'exégèse de la religion à des ignorants s'autoproclamant imams ou émirs. Nous devons favoriser, par tous les canaux possibles et avec les moyens nécessaires, l'éclosion d'une véritable nahda, à l'exemple du mouvement réformiste avec Djamal El Afghani, Abdou, Rachid Rida, ou Ben Badis fortifiant l'ijtihad et l'utilisation de tous les acquis de la science et réfléchissant sur la problématique de l'Islam dans nos sociétés aspirant au progrès et à la modernité. Poser la problématique de l'Islam ne peut signifier réduire la croyance religieuse, qui elle est individuelle et intime. Cela signifie, bien au contraire, la recherche du renforcement de la rigueur, et de la profondeur de la compréhension des préceptes de la religion musulmane et de la culture arabo-islamique en liaison avec les conditions objectives dans lesquelles nous vivons. Poser une telle problématique et en faire un sujet de recherche multidisciplinaire, de débats larges, féconds et constructifs débouchant sur des pratiques qui ouvrent notre société sur elle-même au lieu de la laisser s'enfermer sur elle-même, qui multiplient ses énergies, ses connaissances et son savoir, ses capacités créatives capables de transmissions positives de génération en génération, acquiert une valeur stratégique dans ses temps où un amalgame dangereux et pitoyable est fait par les puissants de ce monde entre islamisme politique, terrorisme et Islam. Ne les laissons pas lancer une nouvelle croisade contre l'Islam au nom des valeurs judéo-chrétiennes, comme disent certains de leurs idéologues de première ligne. Alors que ces valeurs que sont la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, le droit international sont des valeurs universelles pourvu que les acceptions des concepts qui les expriment soient clairement définies et adoptées par chacun et par tous, ce qui est chose relevant de la complexité, puisque s'agissant avant tout de processus sociaux, poltiques et culturels. La refondation démocratique de l'Etat et du système de pouvoir, les mobiles géostratégiques qui motivent l'agressivité des USA, d'Israël et des puissances occidentales dans le Moyen-Orient soulignent sérieusement notre vulnérabilité. Nous vivons dans des temps qui ne pardonnent pas, du point de vue historique. Ou bien nous montrons que nous sommes capables d'intelligence de production de savoir, de technologies et de techniques, de culture en adaptant sans cesse et sur la base de la liberté, d'un fonctionnement effectivement démocratique de nos institutions, notre génie national aux exigences politiques, économiques, sociales, culturelles que mettent en relief les évolutions complexes tant nationales que mondiales. Ou bien, nous continuerons à gérer notre crise et nous nous dirigerons vers une situation où les puissances étrangères essaieront, comme elles tentent de le faire ailleurs, certes sans succès, de nous « démocratiser » au service de leurs intérêts géostratégiques. Nous avons déjà accumulé des retards énormes, pour surtout des raisons liées à la force de l'inertie qui donne l'impression du mouvement et de l'action. Cette force est celle d'un système de pouvoir et d'Etat qui ont atteint, en rapport avec des dynamiques nationales et internationales, leurs limites historiques. Dire cela, ce n'est pas rejeter tout ce qui a été édifié de positif et de durable par cet Etat et par ce système de pouvoir. En le disant, nous voulons faire observer que notre société a évolué. Elle s'est démographiquement développée. lle est fortement jeune. Sa structure sociale s'affirme de plus en plus en prenant les caractéristiques d'une société poussant vers la modernité mais en rencontrant la résistance des forces d'inertie. Elle dispose d'un système scolaire, universitaire et de formation professionnelle étendu qui a besoin d'un sursaut qualitatif que seul un fonctionnement démocratique de l'Etat et de ses institutions peut lui apporter. Refonder l'Etat républicain, c'est le reconstruire sur la base des valeurs nouvelles de la liberté, de la démocratie, du progrès, de la justice sociale, de la solidarité et de la modernité qui assurent à notre jeunesse (qui fait notre peuple) et aux générations futures de porter notre nation, par le travail et le savoir vers un avenir toujours plus radieux. Refonder l'Etat républicain, c'est légitimer démocratiquement, à tous les niveaux, la représentation populaire, c'est exprimer une volonté organisée de combattre l'archaïsme et l'utilisation de la religion de notre peuple à des fins politiques, c'est donc prendre la mesure des enjeux de notre époque, et surtout de ceux qui attendent les générations futures. Refonder démocratiquement l'Etat et le système de pouvoir, c'est la plus décisive des ripostes à l'agression israélienne et des puissances occidentales contre le Liban et le peuple palestinien, c'est le plus fondamental des exemples pour construire le mouvement patriotique dont nous avons besoin à l'échelle nationale et à l'échelle du monde arabe.

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LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

Publié le par Mahi Ahmed

LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

jeudi, 11 août 2016 / raina

LE MIRAGE DES IDE OU LE PARTENARIAT GAGNANT-PERDANT

Par Abdelatif Rebah

Dans un article brossant, au début des années 2000, le bilan de l’investissement étranger en Europe de l’Est, l’économiste Catherine Samary résume ce qu’en attendent généralement les pays récepteurs : « des technologies et du savoir-faire, des financements qui ne sont pas des dettes, des créations d’emplois et des capacités d’exportation »[1]. On peut affirmer qu’en Algérie, également, on n’en attendait pas moins, si on exclut les financements que les responsables algériens ont toujours tenus pour l‘aspect secondaire de la question[2]. On attend de l’IDE qu’il joue le rôle de vecteur d’implantation de nouvelles méthodes de gestion et de nouvelles modalités d’organisation, des manières de faire et des standards internationaux en matière de gestion et d’éthique des affaires, d’ amélioration de la formation de la main d’œuvre existante ainsi que d’acquisition et de diffusion de compétences techniques, enfin, qu’il apporte connaissances spécialisées et savoir-faire, incorporation de nouveaux intrants et de nouvelles technologies [3]. Cette vision plutôt idyllique du rôle de l’IDE projette la mise en commun des compétences et des capitaux entre les deux rives au travers de prises de participation, de joint venture et de filiales en vue de créer des segments compétitifs étroitement intégrés dans les structures industrielles de l’Europe [4]. Tout comme pour les gouvernants des pays de l’Est, pour ceux de l’Algérie, ces IDE sont « supposés tout bénéfice ». Le bilan est loin, cependant, de le confirmer.

Partenariat Sider-Arcelor Mittal : la sidérurgie algérienne dupée plutôt que dopée

Dès 1964, était lancé le travail de conception d’un programme d’envergure de développement de la sidérurgie algérienne considérée comme l’infrastructure de l’industrialisation, par excellence. La mise en place du potentiel sidérurgique et métallurgique national va absorber le cinquième de l’investissement industriel hors hydrocarbures réalisé durant la période 1967-1989, un montant estimé à 11 milliards de dollars (à prix constants de 1984)[5]. Ainsi, en deux décennies pratiquement, était érigé un immense potentiel technologique, dont le complexe d’El Hadjar constituait le cœur battant, faisant de l’Algérie le premier pays du Maghreb à se confronter aux défis de la maîtrise de la production sidérurgique des trois filières, produits plats jusqu’à l’acier étamé, produits longs et tubes sans soudure.

La construction du complexe d’El Hadjar avait également impulsé la création d’une infrastructure de recherche et de formation de qualité. L’Algérie s’enrichissait d’un centre de recherche métallurgique et d’un appareil de formation composé de l’Institut des mines et de la métallurgie de Sidi-Amar, au-dessus du complexe d’El-Hadjar, qui a servi de site initial à l’université d’Annaba, d’un Institut de soudure, d’un centre de formation d’ingénieurs d’application pour compléter la formation des techniciens supérieurs, d’un centre de formation de techniciens et agents de maîtrise et d’un centre de formation d’ouvriers qualifiés.

La réalisation du complexe sidérurgique avait donné naissance aussi à trois entreprises d’engineering Ensid, Sidem et Sersid installées respectivement à Oran, à Alger et à Annaba afin de capitaliser toutes les expériences en matière d’études et de réalisation des installations d’El-Hadjar et des usines de première transformation de produits sidérurgiques ainsi que de gaz industriels.

Le 24 février 1969 était mis en production le complexe d’El Hadjar. Sa capacité initiale de 1500 tonnes/jour d’acier sera portée, dix ans après, à 3500 tonnes/jour avec l’inauguration en 1980 du deuxième haut fourneau. En 1989, l’industrie sidérurgique algérienne, avec une capacité installée de 2 millions de tonnes, couvrait 50% de la demande nationale en acier[6]. Dotée d’un taux d’encadrement largement supérieur à la moyenne nationale de l’industrie, elle représentait un potentiel de qualification de plusieurs milliers d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers professionnels et expérimentés.

Durant les années 1990, à l’instar des autres branches de l’industrie, la sidérurgie va payer son tribut au programme d’ajustement structurel du FMI et autres conséquences économiques et sociales du rééchelonnement. La production sidérurgique va accuser un net recul par rapport à la moyenne des années 1980 : - 22% pour la fonte liquide en poche, - 26% pour l’acier brut, -70% pour le rond à béton, - 46% pour les tubes d’acier soudés, -17% pour les tubes sans soudure[7]. Quant aux effectifs, ils chuteront de 22 000 à 12 000 à la veille de la privatisation d’El Hadjar[8]. Face à cette dégradation continue, direction et syndicats du complexe vont tirer, à maintes reprises, la sonnette d’alarme. Dans la deuxième moitié des années 90, en effet, les importations de produits sidérurgiques principalement ukrainiens, pourtant réputés irradiés suite à la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, mais à prix cassés, se sont multipliées du fait des barons de l’import-import alors que la production nationale, elle, ne s’écoulait plus. Les banques, de leur côté, refusaient d’accorder à l’entreprise sidérurgique les moyens de réhabiliter son outil de production notamment la chaîne du complexe d’El Hadjar, ou bien bloquaient le financement des programmes de modernisation et même l’approvisionnement de certaines unités de production. Le complexe est, alors, acculé à une sous-production et certaines chaînes à des arrêts[9]. C’est l’asphyxie. Le fleuron de l’industrie algérienne finit la décennie 1990 sur une note catastrophique. Le complexe d’El Hadjar ploie sous les dettes et les découverts et la direction du groupe Sider inaugure l’année 2000 en annonçant que l’entreprise était en cessation de paiement. Les signaux de détresse vont se répéter tout le long de l’année 2000. Fin septembre, on apprend que les installations d’Alfasid, le cœur du complexe, pourraient être contraintes à l’arrêt dans un délai de un mois ce qui conduirait à la mise au chômage technique ou définitif de plus de 10 000 salariés. La production est au plus bas, Alfasid est endettée à hauteur de 6 milliards DA et est sommée par ses fournisseurs et ses partenaires d’honorer ses dettes[10]. Un mois plus tard, au sortir d’une réunion avec le ministre de la Participation et de la coordination des réformes (mais qui passe alors pour être le ministre chargé des privatisations), Hamid Temmar[11], la direction de l’entreprise, les représentants du Trésor et de la BEA et les syndicats, le président du holding Sidmines dévoilera les perspectives qui restaient à l’entreprise : « nous avons besoin d’une subvention immédiate de 5 milliards DA pour éviter la banqueroute, pour couvrir les dettes et garantir les salaires pour 6 à 7 mois, le temps de trouver un partenaire étranger ». Le découvert d’Alfasid est de 13 milliards DA, celui de Sider, de 30 milliards DA. Des perspectives qui se résument, pour le syndicat, à la préservation de l’emploi et de l’outil de production.

La bouée de sauvetage

Rendue moribonde, l’entreprise n’a plus d’autre choix que d’accepter la privatisation comme une bouée de sauvetage. Elle en prend même les allures d’urgence signalée ! La décision de privatiser El Hadjar a été prise en 2000, un an plus tard, l’affaire était bouclée[12]. La signature du protocole d’accord intervient le 18 octobre 2001. Avec les 70% des actifs dans l’escarcelle, cet accord offrait au groupe indien Ispat International, le titre d’actionnaire majoritaire de la société algéro-indienne Ispat El Hadjar. Seules les unités du groupe Transolb et Alfatus manquaient à leur bonheur. « Vendue pour « une bouchée de pain », avec des engagements faciles à réaliser pour le repreneur, compte tenu du potentiel de développement », « privatisations au dinar symbolique », ces commentaires acerbes tranchaient avec la satisfaction qu’affichaient les responsables syndicaux du complexe pour qui « la voie semblait toute indiquée pour les entreprises en mal de trésorerie ou complètement à l’agonie de « retrouver une santé financière, seule garantie pour la préservation des postes d’emploi et l’augmentation de la production »[13]. Sur les montants exacts de même que sur les conditions dans lesquelles la cession s’est effectuée, il y a pratiquement absence d’information du public. Le qualificatif de dérisoire revient fréquemment quant au montant de la transaction, eu égard à la valeur réelle des installations et équipements de l’ordre de plusieurs milliards de dollars (la majorité des unités de production étaient encore performantes et de création récente, telles que la cokerie, les hauts fourneaux, les aciéries, les laminoirs, les tuberies). Au moment de la signature du contrat, en 2001, le bureau d’études français Roux avait évalué la valeur du patrimoine de la défunte Alfasid à 980 millions de dollars[14]. Sider apportait dans la corbeille offerte à l’Indien Ispat des avantages d’une valeur incommensurable[15].

Arcelor Mittal dispose à El-Hadjar d’un complexe de 800 ha parfaitement aménagé, doté de trois entrées-issues autonomes par voie ferrée et même d’une boucle ferroviaire permettant le déchargement en continu du minerai ou du charbon reçu par trains ; il y a aussi deux centrales électriques thermiques fonctionnant avec les gaz de récupération des hauts fourneaux et de la cokerie : ces deux centrales pourraient rapidement donner lieu à une centrale électrique à cycle combiné par l’adjonction de deux ou trois groupes électriques basés sur les turbines à gaz. Le complexe sidérurgique d’El-Hadjar dispose aussi d’une station de traitement et de recyclage de ses eaux usées d’un potentiel de production de 400 litres par seconde. De quoi assurer le fonctionnement autonome des hauts fourneaux et de la cokerie. El-Hadjar est conçu et dispose de toutes les infrastructures et utilités nécessaires à la production de 4 millions de tonnes d’acier. Ces disponibilités permettent, en outre, de réaliser ces capacités nouvelles en un temps record et à des coûts des plus compétitifs, avec les modules modernes de sidérurgie compacte, de la réduction directe de pellets de minerais de fer riches importés aux laminoirs de produits finis, il y a place à El-Hadjar pour installer deux modules de 1,5 million de tonnes chacun. Sider avait auparavant investi plus de 60 millions de dollars pour mettre à niveau le laminoir de produits plats laminés à chaud et surtout porté la capacité de l’aciérie électrique de 100 000 à 400 000 t/an avec une installation de coulée continue de billettes pour la production de ronds à béton. Dans les ateliers métallurgiques et mécaniques, un potentiel de fabrication mécanique lourde avec une forge pouvant forger et traiter thermiquement des pièces d’acier de 7 tonnes, tous les sous-ensembles des équipements de fabrication et de manutention pouvant y être réparés ou fabriqués. Ces installations devaient être intégrées à un vaste réseau d’usines grandes et moyennes pour la fabrication des biens d’équipement lourds nécessaires à la maintenance et au renouvellement des grandes industries locales.

De plus, ce qui avait été toujours refusé par les autorités aux gestionnaires algériens a été accordé au repreneur indien : la cession de la mine de fer d’El Ouenza et un minerai de fer bon marché, au moment où une forte demande sur le minerai de fer enregistrée sur le marché mondial entraînait une importante hausse des prix du transport maritime. Le groupe indien se voyait également épargné par les retombées de la flambée des prix pétroliers et donc du gaz naturel et de l’électricité. En effet, hormis le charbon importé de l’étranger, les autres sources d’énergie dont a besoin le complexe sidérurgique d’El-Hadjar, à l’exemple de l’électricité et du gaz naturel, sont vendues à Arcelor Mittal Steel à un prix considéré comme étant le moins cher sur tout le pourtour méditerranéen. La multinationale indienne obtenait aussi la couverture de l’APSI (Agence pour la promotion de l’investissement) c’est-à-dire l’exonération fiscale sur 10 ans et l’effacement de toutes les dettes d’Alfasid. Mittal va, également, hériter des stocks de matières premières, pièces de rechange, équipements et matériels, y compris ceux commandés, payés et non encore réceptionnés. Sur le plan commercial, le nouveau propriétaire majoritaire de l’industrie sidérurgique nationale avait un important marché et les capacités de production ne pouvaient couvrir que 60% de la demande. Outre la disponibilité de la matière première, l’énergie et la main d’œuvre à bon marché, Arcelor Mittal bénéficie d’un marché algérien porteur largement stimulé par un plan de relance économique très demandeur en produits sidérurgiques et en matériaux de construction et auquel il applique les prix de l’acier sur le marché international. Il faut souligner qu’un investissement minimum lui suffisait pour augmenter la production.

Moyennant « quelques bonnes primes », des départs à la retraite, des décès et des licenciements non remplacés, Ispat procède à un « dégraissage en douce » des effectifs, provoquant 1100 départs pour le seul mois de mai 2002. En même temps, il s’offre un large recours à la formule « Emplois Jeunes », financée par l’Etat algérien, pour le recrutement par centaines d’ingénieurs et techniciens. Autant d’aubaines qui lui garantissaient de rentabiliser son engagement en Algérie.

Sur le terrain, l’effet d’éblouissement de la gestion Mittal, volontiers mis en contrepoint avec les sombres années 90 de l’entreprise publique, a perdu de son éclat des premières années. Le repreneur va connaître son premier grand conflit le 1er aout 2007, quand vont débrayer 8000 travailleurs des unités de production et de commercialisation implantées dans différentes régions du pays (Annaba Pont Bouchet, El Hadjar, Hussein Dey, Reghaia, Blida, Ksar El Boukhari, Oran, El Khroub et Skikda). Toutes les installations et la chaîne de production étaient à l’arrêt, y compris l’unité portuaire où les travailleurs ont refusé de procéder au chargement des produits laminés destinés à l’exportation et de décharger une cargaison de charbon. Motif : la « mise au départ volontaire » des 1200 travailleurs à partir de septembre 2007. « C’est un volet social déguisé et sans consultation du partenaire social que tente de mettre en application Arcelor Mittal Steel », dénonce le nouveau syndicat[16].

Un diagnostic accablant

Au tableau enchanteur des premières années, a succédé une réalité plus prosaïque. Depuis sa reprise par l’Indien Lakshmi Mittal en 2001, puis la fusion avec le groupe Arcelor Mittal, le complexe sidérurgique d’El Hadjar n’a jamais vraiment atteint les objectifs fixés ou réalisé totalement les différents business plan arrêtés. En effet, cette usine, avec des capacités installées de l’ordre de 2 millions de tonnes, arrive dans ses meilleures années à produire au plus 1,2 million de tonnes malgré la mobilisation autour de cet objectif des quelque 7 200 travailleurs. Alors que le président-directeur général d’Ispat-Annaba annonçait solennellement le 1er novembre 2004 « nous devons atteindre une production de 1,5 million tonnes en 2005 pour arriver quelques années après à 5 millions de tonnes », performances, d’ailleurs, jamais réalisées, son successeur, Vincent Legouic, le manager en chef du complexe d’El Hadjar, doit se contenter d’un profil plus modeste, 750 000 tonnes en 2009, avec en prime la fermeture de la cokerie, et une prévision de un million de tonnes d’acier liquide pour 2010. En somme, avec un complexe « allégé » des deux tiers de ses effectifs, sans investissements significatifs, le leader mondial de l’acier ne parvient pas à réaliser des performances de production franchement supérieures à celles que réalisait l’entreprise publique Sider. Messaoud Chettih, son dernier P-DG, fait observer que « là où notre marché national affiche une demande importante, en rond à béton, Arcelor Mittal demeure faible en production. Elle couvre difficilement les 20% des besoins nationaux. Le reste est importé »[17]. En effet, depuis son installation en Algérie, les business plan du partenaire indien ont toujours été orientés vers les produits longs à faible valeur ajoutée[18]. En 2007, une évaluation a établi le déficit de la production par rapport à la demande à 4 millions de tonnes d’acier liquide, soit, au prix de 600 dollars la tonne, une dépense d’importation de 2,4 milliards de dollars. En matière d’investissements dans la maintenance des équipements, souligne Messaoud Chettih, ni Arcelor Mittal ni l’Etat n’ont fait des progrès considérables. En Algérie, révèle-t-il, seulement 3 dollars par tonne d’acier ont été investis sur les 20 dernières années, soit 6 millions de dollars en deux décennies. Résultat, le complexe d’El Hadjar a vécu au rythme des incidents techniques aux hauts fourneaux, à l’aciérie à oxygène et aux centrales électriques et des arrêts pour cause de pannes dues à la vétusté des équipements et à l’absence d’investissements de maintenance.

En réalité, le groupe indien n’a jamais manifesté un enthousiasme particulier à investir dans la modernisation des équipements et la mise à niveau du complexe.

La success story programmée, qui avait obtenu tous les atouts pour ne pas démentir, devait avoir valeur d’argument exemplaire vivant, en faveur de futures cessions dans d’autres secteurs de l’économie nationale.

15 ANS APRES LA PRIVATISATION, L’ARNAQUE DU GEANT INDIEN DE L’ACIER MITTAL A EL HADJAR

L’échec de la privatisation d’El Hadjar

Le complexe, propriété de l’Etat algérien, avait été racheté à 70% en 2001 par l’indien Ispat, qui appartient au groupe Mittal. Il devait doper la siderurgie algérienne, il l’a dupée, en fait. Le bilan est négatif : sous-investissement, dégradation des installations et équipements, fermeture des sites de production essentiels, réduction des effectifs et pas d’amélioration des conditions de travail. La cokerie a été mise à l’arrêt depuis la fin 2010 car la multinationale indienne n’ayant pas intérêt à la réhabilitation de cette structure, préférait s’appuyer sur le coke que le groupe produit dans ses usines européennes, le coke importé « à moindre coût » pour alimenter le haut fourneau

Le complexe, faut-il le souligner, n’a pas concrétisé les prévisions du million de tonnes d’acier annuellement depuis sa reprise par ArcelorMittal en 2001. La production d’acier prévue pour 1 million de tonnes a chuté à 600 000 en 2012, puis a carrément dégringolé en 2013 et 2014 pour se situer à 300 000 tonnes aujourd’hui en 2015, au moment où la demande nationale a explosé pour atteindre pour les seuls ronds à béton et fils pour machines, environ 4 millions de tonnes, ce qui signifie qu’El-Hadjar ne fournit le marché national qu’à moins de 10%. L’importation lui coûte annuellement environ 10 milliards de dollars. La Banque extérieure d’Algérie (BEA), a été obligée de lui accorder un crédit bancaire de 14 milliards de dinars, dont 9 milliards destinés au rachat de la dette d’ArcelorMittal auprès de la banque

AOUT 2016 : L’Etat reprend le contrôle d’El-Hadjar[1]

Le complexe d’El-Hadjar, le fleuron de la sidérurgie algérienne, vient d’être récupéré par l’Etat après avoir été vendu au géant mondial de l’acier, l’Indien Mittal en 2001.

C’est ce que le ministre de l’Industrie et des Mines, Abdeslam Bouchouareb, a annoncé hier dimanche 8 Aout 2016

Dans un communiqué transmis au Quotidien d’Oran, les groupes IMETAL et ArcelorMittal ont annoncé la signature hier dimanche à Alger de l’accord final portant transfert total des parts sociales des sociétés ArcelorMittal Algérie (AMA), ArcelorMittal Pipes and Tubes Algeria (AMPTA) et ArcelorMittal Tébessa (AMT

La partie algérienne contrôlera de ce fait entièrement ces sociétés

Cet accord permettra d’avoir le contrôle total des trois sociétés, ce qui nous facilitera la prise de décision et la mobilisation des moyens pour assurer le succès de l’opération de revamping des installations industrielles et leur redémarrage dans de bonnes conditions. Il permettra également de stabiliser le climat social dans les trois sociétés, pour améliorer leur rentabilité et préserver les emplois ».

ArcelorMittal Algérie sera dorénavant SIDER El-Hadjar ; ArcelorMittal Pipes and Tubes Algérie sera SIDER TSS, et ArcelorMittal Tebessa sera Les Mines de Fer de l’Est, MFE. Spa

Les trois unités reprises sont des plateformes importantes appelées à jouer un rôle actif dans l’avenir de la filière sidérurgie-métallurgie algérienne et plus globalement dans la réalisation de notre ambition industrielle

Promouvoir l’autosuffisance du pays en acier, notamment les produits plats nécessaires au développement des autres filières industrielles ». Il a également précisé que

Cette opération de cession des participations n’avait pas donné lieu à une transaction financière et a donc été effectuée à titre gratuit, c’est-à-dire au dinar symbolique. Les discussions pour le transfert des actifs d’ArcelorMittal à l’Algérie avaient débuté en 2015 et un accord avait été vite trouvé pour la restructuration de l’actionnariat des trois sociétés.

Pour la partie indienne, il s’agit d’un bon accord. « Nous sommes satisfaits de la finalisation de cet accord avec le groupe public Imetal

Experts financiers et analystes avaient estimé que cet accord cache en fait un désengagement « en catimini » du géant mondial de l’acier du marché algérien, où il était en grandes difficultés. Le désengagement de Lakshmi Mittal du marché algérien a été également vivement critiqué par la classe politique selon laquelle le retour du complexe d’El-Hadjar au secteur public n’est qu’une Sortie par la grande porte du sidérurgiste indien d’Algérie, où il a laissé de grosses dettes et des déficits.

En 2013 l’Algérie avait porté sa participation à 51 %. En échange, elle a mis en place un plan de développement d’ArcelorMittal Annaba avec un apport de 700 millions de dollars dégagés par la Banque extérieure d’Algérie pour un programme de relance étalé sur la période 2014-2017.

Une « arnaque ». 15 ans après son entrée en Algérie, le géant mondial de l’acier laisse à l’Etat algérien un complexe désorganisé, qui ne produit plus, et lourdement endetté.

Notes et renvois :

[1] Catherine Samary, L’investissement étranger en Europe de l’Est. Quel bilan ? Article publié le 30 mars 2002 par Attac France.

[2] On peut retrouver cette place seconde accordée aux besoins en capitaux dans l’argumentaire des IDE et de la privatisation développé par Abdelhamid Temmar, Abderrahmane Mebtoul, Abdesslam Belaid de même qu’elle est relevée par Ali Aissaoui à propos du projet de loi hydrocarbures de Chakib Khelil.

[3] Cf. ONUDI, Développement industriel, Rapport mondial 1997, p. 14. Selon M. Mekideche, par exemple, les IDE utilisent les biens et services locaux et les réorganisent aux standards internationaux en le tirant vers le haut (technologies récentes, meilleures pratiques managériales) in El Watan du 20 septembre 2006.

[4] « A l’heure de la mondialisation, estime l’économiste français G. Kebabdjian, il n’y a, semble-t-il, d’autres stratégies alternatives que la formation d’une offre compétitive dans le cadre d’une ouverture économique régionale » (cité par B. Hadjri dans sa communication aux Assises Algérie-France-Europe. Marseille, novembre 1998).

[5] Idem

[6] Ibidem

[7] Source ONS. Rétrospective 1970-2002.

[8] En janvier 2000, les 6 000 travailleurs d’Alfasid (filiale du groupe Sider) dans le complexe sidérurgique El-Hadjar à Annaba ont débrayé contre un projet de « compression » d’effectifs dans le cadre des préparatifs pour la privatisation de la société. Le mouvement est reparti le 15 mai suite au non-paiement des salaires. La protestation s’est étendue aux aciéries, à la cokerie et aux hauts fourneaux, et aussi aux Ateliers maghrébins de mécanique. Le 16, les ouvriers tentaient de manifester devant le siège de la direction.

[9] El Watan du.29 juin 1999 et Alger républicain du 8 août 2009.

[10] Liberté du 24 septembre 2000.

[11] Ancien enseignant de la faculté de droit et de sciences économiques de l’université d’Alger dans les années 1960 puis fonctionnaire de la Banque Mondiale, Hamid Temmar est entré au gouvernement après l’élection de Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la république ; depuis 1999 il a occupé divers postes ministériels successifs, le dernier en date est celui de ministre de la Prospective et des statistiques (2010).

[12] Cf. Jeune Afrique, novembre 2005.

[13] Cf. Rapport semestriel 2002 de la fédération des travailleurs de la métallurgie, mécanique, électrique et électromécanique (FNTMMEE), affiliée à l’UGTA, qui passe en revue le partenariat conclu par le complexe sidérurgique d’El Hadjar, Sider, avec la multinationale indienne ISPAT, que le syndicat avait soutenu.

[14] Alger républicain du 8 août 2009.

[15] Au point où le patron du groupe industriel égyptien El Ezz Steel qui devait investir 1,25 milliard de dollars pour la construction d’un complexe sidérurgique à Jijel, « l’homme au 50 milliards de livres », comme l’appellent les Egyptiens, estimait insuffisantes les facilités fiscales et parafiscales offertes par l’Algérie ainsi que les avantages spécifiques accordés par le Conseil national des investissements (CNI). Le patron et homme de pouvoir égyptien a exigé que l’Algérie lui construise un quai à Bellara et lui garantisse du gaz à prix subventionné pour une durée de 25 ans. Le groupe El Ezz a également conditionné le démarrage du projet par la construction par l’Etat algérien d’une centrale électrique. Le groupe égyptien a estimé que cette demande était « logique » pour la simple raison que le groupe Arcelor Mittal s’est trouvé en possession d’une centrale électrique en rachetant 70% du capital du complexe sidérurgique d’El Hadjar. Cf. Le Quotidien d’Oran du 13 avril 2010.

[16] Cf. El Watan du 2 août 2007.

[17] Idem

[18] El Watan économie du 9 au 15 novembre 2009.

Publié dans Economie et société

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Muhammad Shahrour : "J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton"

Publié le par Mahi Ahmed

Muhammad Shahrour : "J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton"

jeudi, 11 août 2016

Spécialiste du texte coranique, Muhammad Shahrour est de passage en Suisse à l’invitation de l’Appel spirituel de Genève. Ingénieur de formation, ce Syrien de 78 ans défend une vision de l’islam en rupture avec l’interprétation classique. Ses livres suscitent un large intérêt dans le monde musulman en dépit d’une interdiction de diffusion en Arabie Saoudite et des controverses avec les autorités de l’université égyptienne d’Al-Azhar.

La Cité : On vous a parfois qualifié de “Martin Luther de l’islam” en raison de votre insistance à considérer le Coran comme la seule source religieuse de l’islam. Vous assumez ?

Muhammad Shahrour : Je suis un ingénieur civil, pas un théologien. Je suis parti du constat que nous avions un gros problème dans notre conscience sociale, dans notre croyance et dans notre rapport au monde moderne.

Or, dans l’islam, la religion est la fondation de notre culture. C’est pourquoi j’ai été à la source de l’islam et je l’ai étudié pour savoir où l’on avait fait fausse route. Car nous vivons avec un islam qui a été interprété au IXe et Xe siècle. On n’a pas tenu compte du développement, du mouvement, de la prospérité depuis lors. Les musulmans vivent aujourd’hui une sorte de schizophrénie, coincés entre la loi civile et loi de la religion. C’est un problème pour les musulmans en Europe.

Vous avez centré votre étude sur le texte du Coran, notamment sur son lexique. Qu’avez-vous découvert ?

J’ai effectivement réalisé un nouveau dictionnaire du Coran, de 1600 pages, où je reviens sur les termes qu’il utilise : messager, prophétie, martyrs. Certains mots ne sont utilisés que dans le Coran. J’ai observé que le Coran achève la loi divine et donne le départ à la législation humaine.

Vous avez notamment insisté sur la distinction entre des mots souvent considérés dans la tradition, comme des synonymes. Et vous en tirez des conclusions surprenantes…

La grande faute de nos savants est par exemple d’avoir confondu “iman” avec “islam”. D’avoir dit que les piliers de l’”islam” sont : un Dieu unique avec Mohammed pour prophète, la prière, le jeûne du ramadan, le pèlerinage et la charité. Or ce sont là les piliers de l’”iman” ! Ces rituels me définissent comme disciple de Mohammed. En suivant par exemple le jeûne du ramadan, je suis “mahométan”.

Mais je n’ai pas besoin d’être “mahométan” pour être bon avec mes parents. Je pourrais être bouddhiste ou hindou. Etre bon avec ses parents, c’est l’islam. Dans le Coran, on appelle “mumminin” ceux qui suivent Mohammed et ceux qui suivent Dieu sont appelés “musulmans”. C’est pour cela qu’il y a des musulmans juifs, des musulmans chrétiens, des musulmans bouddhistes. Chaque être humain peut être musulman. S’il ajoute Moïse, il est juif. S’il ajoute Jésus-Christ, il est chrétien. S’il ajoute Mohammed, il est “mahométan”. Il y a donc deux niveaux de croyances distincts : le premier en Dieu et le second en Mohammed.

Vous soulignez aussi qu’on interprète trop largement le Coran comme une loi religieuse

Ce qui est très dommageable est l’accent mis sur les rites. On n’a pas assez mis l’accent sur l’éthique et la morale. Vous voyez des musulmans qui jeunent et vont à la mosquée, mais qui trompent. Dans notre culture, il y a plus de culpabilité à rompre le jeune qu’à tromper ! C’est ainsi que nous avons été élevés.

Dieu nous a donné seulement quatorze péchés, mais on en trouve plus de deux cents dans la littérature. Danser est un péché, écouter de la musique est un péché, penser est un péché, écrire est un péché, peindre est un péché,…

Et que faites-vous des hadits, ces collections de faits et gestes du Prophète et de ses compagnons, qui façonnent largement l’islam aujourd’hui ?

J’ai découvert récemment que les hadiths viennent des chrétiens. Quand l’empire islamique a été établi, son centre était à Bagdad et Damas. Mais les Arabes qui régnaient n’avaient pas d’histoire. Leur seule histoire était celle du prophète.

Dans le Coran, le prophète ne fait pas de miracles. Mais quand les musulmans ont été confrontés à d’autres, à des chrétiens et à des juifs, qui ont demandé “où sont les miracles de votre prophète ?”, ils ont créé des miracles. Pour chaque miracle du Christ, ils ont créé un miracle de Mohammed. Et pour chaque miracle de Moïse, ils ont créé un miracle de Mohammed.

Donc ces hadits n’ont pas de valeur ?

Ils n’ont qu’une valeur historique mais pas de valeur religieuse. C’est l’effet de la chrétienté. Toute la conscience sociale des anciennes civilisations a été placée dans ces hadiths.

Vous risquez de choquer de nombreux musulmans par vos propos !

Il y a eu une véritable industrie du hadith. Une industrie florissante à cette époque même si, disent-ils, ils n’en ont retenu que six mille sur un million. Imaginez-vous ! Je dois rappeler que Mohammed a rempli deux missions distinctes. Il a d’abord été prophète en transmettant le Coran. Il ne l’a pas expliqué, pas interprété, mais simplement transmis.

Et puis il a aussi créé une loi civile, une loi humaine. En résumé, une fois que la révélation est donnée, l’intervention de Dieu est terminée. Commence la vie humaine avec sa législation. Beaucoup de savants ont fait de la loi de Mohammed une religion. Alors qu’elle n’est pas une religion.

Et que faites-vous des siècles d’effort d’interprétation du Coran ?

Je suis un ingénieur en sciences. J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton. Eux font de la poésie. Ils le lisent comme du Shakespeare. J’ai tout découvert en éliminant les synonymes qu’ils avaient créés artificiellement.

Dans votre cadre d’interprétation, quel sens donnez-vous aux versets du Coran qui appellent à la violence ?

Toutes les violences sont déjà présentes dans la loi de Moïse. A l’époque, c’était une bonne loi, considérant qu’elle s’appliquait à des gens d’il y a 3’500 ans. Elle prévoyait dix-huit cas menant à la peine de mort, ce qui est mieux que le code d’Hammourabi, plus ancien, qui en prévoyait trente-deux. Dans le Coran, il n’y en a plus qu’un. Le Coran donne essentiellement des limites entre lesquelles évolue la législation humaine.

Mais il existe pourtant des injonctions au meurtre dans le Coran, comme dans la sourate 9…

Il y a deux types de textes dans Coran : les récits et les lois universelles. La sourate 9 raconte une histoire, elle ne constitue pas une législation. On ne peut pas tirer une loi d’une histoire. Mohammed a tué des juifs quand ils étaient contre lui. Or savez-vous qu’a fait le prophète ? Il a cherché dans la loi de Moïse ce qu’il fallait faire en ce cas. Mais encore une fois, la sourate 9, ce sont des événements. Le Mohammed narrateur et le Mohammed prophète sont deux choses différentes.

Quel regard jetez-vous sur les salafistes, ces musulmans nostalgiques du temps de Mohammed et ses compagnons ?

Ils rêvent ! Mohammed a transmis une information ; il n’était pas un fondé de pouvoir. La sacralisation du prophète, de ses compagnons, des premiers califes est un problème. Nous ne vivons pas avec Omar, Ali, Osman. Personne n’a de légitimité divine à régner. Personne n’est au-dessus de la loi. Mohammed a simplement tenté, à son époque, de créer une société civile qui gère la pluralité.

On sait qu’il a existé différentes versions du Coran et on en a retrouvé divers fragments ces dernières années. Comment réagiriez-vous si on trouvait une nouvelle version du Coran ?

J’utilise celui que j’ai. Donnez-moi les autres et je les étudierai !

Interview réalisée par Fabien Hünenberger

source : journal la cité

* Le Livre et le Coran : une lecture contemporaine, 1990.

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