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Les partis politiques en Algérie et la crise du régime des « grands électeurs

Publié le par Mahi Ahmed

Les partis politiques en Algérie et la crise du régime des « grands électeurs »

Lahouari Addi, Le Quotidien d'Oran, 12-15 octobre 2003


La crise du système de pouvoirs en Algérie a atteint un degré jamais égalé par le passé au point où l'Etat et ses institutions risquent la paralysie sous les coups de butoir de clans adverses contrôlant des parcelles de cet Etat. La crise était cependant prévisible car elle s'inscrit dans la logique du régime des « grands électeurs » dont nous exposerons la dynamique en trois parties pour le lecteur du Quotidien d'Oran. Nous traiterons le sujet par le biais des partis pour montrer que la crise a éclaté parce que le régime étatique n'intègre pas dans son jeu les partis et en fait des appareils à son service et non des organisations représentatives des différents courants idéologiques de la société.

De tous les travaux sur le phénomène partisan, il ressort que la fonction d'un parti, comme organe de médiation entre l'Etat et la société et de vecteurs des conflits politiques, est d'intégrer les demandes des populations au système politique afin de pacifier le rapport entre celles-ci et l'Etat. Lorsque ces demandes sont satisfaites, les populations ont le sentiment de participer à la vie institutionnelle par l'intermédiaire d'élus représentatifs. Compte tenu de la crise qui persiste en Algérie, il y a lieu de croire que les partis n'ont pas joué leur rôle ou que la structure du pouvoir d'Etat n'était pas adapté à leur intégration dans le champ politique. La violence armée, les émeutes sporadiques dans de nombreuses localités, la dissidence civile de la Kabylie depuis avril 2001, et le mécontentement général, que trahissent l'incivilité et l'apathie dans le comportement, indiquent que le fossé entre l'Etat et la population n'a pas été comblé par les partis. Des explications sont tentées pour rendre compte de la résistance du monde arabe au modèle démocratique. (Cf. Ghasan Salamé, « Sur la causalité d'un manque. Pourquoi le monde arabe n'est-il donc pas démocratique », in Revue française de science politique, juin 1991. Cf. aussi du même auteur, Démocraties sans démocrates, Fayard, 1995). Le facteur religieux (ou culturel) est invoqué pour souligner que l'islam est incompatible avec la démocratie ou que les masses musulmanes ne formulent pas de demandes démocratiques. Bien que chaque expérience soit spécifique, il semblerait que ce "pessimisme théorique" enferme le chercheur dans un instantané historique (les expériences multipartisanes sont trop courtes dans les pays arabes pour avancer un jugement définitif). En tout cas, ces chercheurs sous-estiment une donnée fondamentale dans la science politique: l'obsession hobbesienne pour garder le pouvoir incarnée hier par l'absolutisme en Occident et aujourd'hui par l'autoritarisme dans les pays arabes. Quand le système politique s'est libéralisé, ces derniers, et c'est très net pour l'Algérie, ont produit deux types de parti d'opposition: un parti hégémonique (islamiste) véhiculant une protestation violente demandant une rupture brutale que craignent les dirigeants (et les puissances occidentales), et des partis dont le faible ancrage sociologique et géographique les rend inoffensifs pour le régime. Celui-ci essaye de les clientéliser pour domestiquer et canaliser la contestation islamiste dans le cadre de ce que Badie appelle « le pluralisme autoritaire » ("L'analyse des partis politiques en monde musulman: la crise des paradigmes universels", in Yves Mény, Idéologies, partis et groupes sociaux, Presses de la FNSP, 1989).

Avant de développer cette problématique, rappelons quelques faits pour situer historiquement l'action des partis. En février 1989, l'Algérie introduit une réforme constitutionnelle qui légalise le pluralisme après 27 années de système à parti unique. En juin 1990, les premières élections pluralistes ont eu lieu pour renouveler les assemblées populaires communales (municipalités), remportées en majorité par les islamistes du FIS. En décembre 1991, ce même parti remporte les élections législatives. L'armée intervient en annulant le second tour et fait interdire le parti vainqueur des élections. Depuis, c'est la crise violente marquée par des attentats et attaques contre les forces de sécurité et une répression dont les victimes se comptent en milliers de personnes. Des élections ont eu lieu depuis, mais elles n'ont apporté aucune solution à la crise. La question qui se pose est de savoir pourquoi la transition pacifique du parti unique au multipartisme a-t-elle échoué? Pourquoi n'y a-t-il pas eu des partis à forces électorales égales et pourquoi l'un d'eux - le FIS - a eu les faveurs de l'électorat au point où il était hégémonique?

Pour tenter de répondre à ces questions, nous développerons (A) les logiques dominantes du système politique algérien qui ont structuré une (B) typologie singulière des partis politiques pour les faire (C) obéir au fonctionnement d'un régime étatique.

A. Les logiques dominantes du système politique algérien
Un système politique est constitué par toutes les forces, formelles ou informelles, institutionnalisées ou non, qui concourent au maintien du pouvoir central et à sa remise en cause. De ce point de vue, l'armée, la police, l'administration... font partie du système politique autant que la représentation utopique du gouvernement idéal chez les administrés ou l'émeute sporadique qui secoue une ville ou une région. Le pouvoir d'Etat occupe une place privilégiée au cœur du système politique qui se structure en fonction de ses particularités historiques. Pour des raisons historiques précisément, l'armée est l'épine dorsale du régime, jouant un rôle central dans la cooptation des élites civiles chargées de gérer l'administration gouvernementale. Pour cette raison, les membres de la hiérarchie militaire sont des acteurs éminents du champ politique dans lequel ils agissent comme des groupes de pression utilisant des moyens informels pour arriver à leur objectif, c'est-à-dire garder à l'armée la légitimité qui la place au-dessus des institutions de l'Etat. Des généraux ont des relais dans ladite société civile, notamment dans la presse et les associations, pour peser sur les luttes ayant pour enjeux le contrôle d'institutions.

De ce fait, le système politique algérien ressemble à un iceberg dont la partie émergée est composée de l'Etat et des partis en tant que cristallisation d'aspirations des groupes sociaux, se donnant comme objectif de réaliser des projets politiques prétendant défendre les intérêts généraux de la société. La partie immergée est l'ensemble des réseaux et autres groupes de pression qui ont pouvoir de lier et délier (ahl el hal oual 'aqd), connectés d'une manière ou d'une autre à l'armée et qui, tantôt se liguent contre un adversaire commun, tantôt se déchirent par journaux interposés autour d'enjeux comme le contrôle ou l'accès aux ressources de l'Etat. L'opacité est cependant si grande dans ce jeu de clientèles que seuls les concernés savent quelle institution dans l'armée est, à un moment ou à un autre, en position de force. La Sécurité Militaire elle-même n'échappe pas aux divisions et semble avoir perdu de sa puissance dissuasive, affaiblie en outre par les accusations des ONG de violations massives de droits de l'homme. Cette situation n'est pas nouvelle ; à la veille des événements d'octobre 1988, le système de pouvoirs était déjà en crise, les deux partis de l'iceberg ayant rompu le compromis qui les liait. La réforme constitutionnelle de février 1989, mettant fin au système de parti unique, a cherché à renouveler le régime à travers un multipartisme contrôlé dans lequel le FLN deviendrait un parti hégémonique. Mais les élections ont conduit vers une autre évolution où le rôle de parti hégémonique est revenu à une formation anti-système menaçant le régime et son personnel.

1. Du parti unique (le FLN) au parti hégémonique (le FIS)
Les chercheurs admettent plus ou moins la définition générale de Joseph La Palombara et Myron Weiner qui pose quatre conditions pour identifier un parti politique moderne : survivre aux fondateurs, implantation à l'échelle nationale, recherche du soutien populaire, désir de conquête du pouvoir d'Etat (Cf. Joseph La Palombara et Myron Weiner (sous la direction de), Political Parties and Political Development, Princeton University Press, 1966).

ependant, il manque à cette définition un élément qu'il était peut-être inutile de rappeler pour les expériences occidentales mais qui est central pour les pays de l'hémisphère sud : l'attachement à l'alternance électorale et l'acceptation du système de formations concurrentes. Seul le FIS correspondait à la définition citée, sauf qu'il s'était révélé un parti hégémonique, qui avait vocation à être unique, ce qui n'est pas favorable à la démocratie. Dans la tradition de Max Weber et Raymond Aron, Daniel-Louis Seiler estime qu'un parti unique est la négation de la démocratie dans la mesure où il refuse la compétition électorale. Le même raisonnement pourrait être appliqué à un parti hégémonique. (Cf. D-L. Seiler, Partis et familles politiques, PUF, coll. Thémis, 1980, et De la comparaison des partis politiques, Economica, 1986). Un parti hégémonique, bénéficiant d'un vaste soutien populaire, est une menace pour la démocratie dans la mesure où il serait tenté de se poser comme le porte-parole de tout le peuple, ce qui ouvre la voie à l'autoritarisme du système à parti unique. Dans cet article, je me réfère au FIS tel qu'il s'est fait connaître jusqu'en janvier 1992. Je ne tiens pas compte des évolutions ultérieures dans le discours des dirigeants et des textes qu'il a publiés, notamment lors du congrès tenu en août 2002.

La popularité du FIS en 1990-91 a été un handicap pour la transition démocratique, d'autant plus qu'il avait en son sein des courants radicaux cherchant à prendre une revanche sur les groupes sociaux perçus comme des ennemis à neutraliser. Ces groupes sociaux liés à l'armée et à l'Etat en général se sont sentis menacés dans leur existence et ont décidé de se battre pour leur survie. Si les vainqueurs d'élections se donnent le droit de tuer les vaincus, il n'y aura pas d'élection car l'enjeu de celle-ci n'est pas la survie physique mais le pouvoir en tant qu'instrument de gestion de l'Etat. Si celui-ci est perçu comme un butin, les conditions d'un champ politique moderne pacifié ne sont pas réunies. La transition, ou le passage du parti unique au multipartisme, a échoué en janvier 1992 parce qu'il n'y a pas eu au préalable entre les différentes forces politiques un pacte définissant de manière explicite les prérogatives de l'Etat, la vocation des partis et les droits de l'individu. Il est vrai que les partis, jeunes pour la plupart et manquant de maturité et d'expérience, croyaient qu'il suffisait de changer le personnel dirigeant pour que toutes les difficultés de la vie quotidienne disparaissent comme par enchantement. Une telle croyance favorise la démagogie et la violence. Il reste à expliquer pourquoi apparaît un parti hégémonique alors que la Constitution autorise la multiplicité des partis.

Au-delà des conditions formelles, les partis sont aussi l'expression d'une culture politique et surtout de clivages qui divisent la société. Si le FIS s'est imposé en Algérie, c'est parce qu'il était apparu comme la formation qui critique vigoureusement le personnel dirigeant rejeté par la majorité de la population. Il s'était présenté comme un parti anti-système, refusant de remplir la fonction tribunitienne que le régime attendait des partis afin qu'il se reproduise en toute légitimité. Rappelons que pour Georges Lavau un parti remplit trois fonctions : celle de légitimation-stabilisation, celle de relève politique et celle tribunicienne (faire entendre les mécontents). La problématique a été critiquée pour son fonctionnalisme excessif mais elle a été d'un apport non négligeable à la théorie des partis. (Cf. G. Lavau, « Partis et systèmes politiques », in Revue canadienne de science politique, mars 1969). Le FIS voulait créer son propre système de parti unique en reconduisant le populisme du FLN historique avec une symbolique religieuse plus prononcée. Ni le FFS de Hocine Aït Ahmed, ni le MDA de Ahmed BenBella, deux leaders du mouvement national, n'ont eu les capacités de mobilisation du FIS dont les meetings attiraient des dizaines de milliers de personnes. Son discours correspondait aux croyances de l'homme de la rue : l'Etat a tourné le dos à la population parce que les dirigeants sont corrompus et ils sont corrompus parce qu'ils ne craignent pas Dieu. Les partis puisent leur pertinence et leur force du contexte sociologique et, particulièrement, de la culture politique ambiante, c'est-à-dire des représentations de l'ordre politique, spécifiquement de la perception de l'Etat idéal. Si un parti popularise son idéal, il devient populaire. Pour Stein Rokkan, les partis expriment les conflictualités à l'œuvre dans la société et ils se proposent de les résoudre (Cf. Stein Rokkan, Citizens, Elections, Parties, Oslo University Press, 1970).

Le FIS s'est proposé de résoudre l'antagonisme Etat-peuple en niant tous les autres antagonismes sociaux et économiques. Au lendemain de l'indépendance en 1962, les dirigeants avaient promis le développement à moyen terme réalisé par l'Etat des couches populaires. Trois décennies plus tard, non seulement le développement n'était pas au rendez-vous, mais l'Etat s'était coupé de la population. Le FIS a capté cette frustration collective en promettant de réaliser les slogans de l'après-indépendance. Plus qu'un parti, c'est un mouvement de mobilisation populaire qui se définit en définissant l'adversaire : l'Etat contrôlé désormais par les ennemis de l'islam et du peuple.

Pour le FIS, tous les problèmes auxquels l'Algérie est confrontée proviennent de l'incapacité des dirigeants à doter le pays de l'Etat que veut la majorité de la population. L'impopularité du régime a nourri la popularité du FIS dont le discours était plus moral que politique, ce qui correspondait à la culture politique ambiante. Si le régime ne jouit pas d'un soutien populaire et ne tient que par les bras séculiers de l'Etat (administration, police, armée...), une contestation potentielle apparaît se transformant en demandes politiques que des personnalités ou des groupes vont exploiter pour défier le gouvernement. Plusieurs cas de figure se présentent. Soit le système en place arrive à diminuer le mécontentement populaire et à intégrer dans son jeu les partis de l'opposition, soit le système est trop rigide pour se réformer et les rapports politiques seront régulés par la violence. L'Algérie des années 1990 a évolué vers cette perspective car le personnel dirigeant s'est senti menacé par la principale force de l'opposition, les islamistes, porteurs d'une revanche sociale des couches populaires qui se sont senties trahies par l'Etat national dans lequel elles avaient investi affectivement.
Le succès électoral du FIS renseigne moins sur le parti que sur les demandes des électeurs dont il s'est fait le porte-parole. Un parti est en effet une entreprise faisant des offres pour capter les demandes d'électeurs dont le vote donne le pouvoir pour contrôler les institutions de l'Etat : parlement, ministères, municipalités, etc. Cette définition contient des hypothèses implicites sans lesquelles elle ne se vérifierait pas. La première est que le pouvoir d'Etat est un enjeu de compétition et que sa conquête repose sur le mécanisme de l'alternance électorale. Un parti est un élément d'une compétition dont l'enjeu est le pouvoir d'Etat. Cela suppose que le « lieu du pouvoir » est vide dans la représentation des acteurs et que son occupation est le résultat d'une compétition électorale (Sur la conception du pouvoir comme lieu vide, cf. Claude Lefort, Essai sur le politique. XIXè-XXè. Siècles, Esprit/Seuil, 1986).
La deuxième hypothèse implicite est qu'il existe une demande électorale susceptible d'être satisfaite par le système dans le cadre de l'alternance électorale. Au vu de ce qui se passe en Algérie depuis janvier 1992, nous pouvons avancer que le champ politique ne remplit pas les conditions énoncées contenues dans la définition d'un parti politique. L'Algérie a opté pour le multipartisme sans que le parti le plus populaire se soit engagé à respecter l'alternance électorale et l'existence des autres partis, et sans que la structure du pouvoir d'Etat ne se soumette à la logique compétitive des partis. La problématique des partis est étroitement liée à la structure du pouvoir d'Etat dont les interactions dessinent les lignes forces du système dans son ensemble. Aussi, nous nous arrêterons sur la structure du pouvoir d'Etat propre à l'Algérie.

2. La structure double du pouvoir d'Etat et ses conséquences
Pour des raisons liées à l'histoire, l'autorité présente une structure double, le pouvoir réel détenu par la hiérarchie militaire prétendant incarner "les intérêts de la nation", et le pouvoir formel ayant en charge l'administration gouvernementale. Cette dichotomie prend son origine dans le MTLD, dont une partie était apparente et une autre - l'OS - était clandestine pour préparer l'insurrection. Durant la guerre de libération, elle a persisté en provoquant des conflits violents entre chefs militaires et responsables civils du FLN qui ont coûté, entre autres, la vie à Abbane Ramdane pour avoir essayé d'imposer au congrès de la Soummam (1956) le principe de la primauté du politique sur le militaire. A l'indépendance, l'Etat-Major de l'ALN, avec le colonel Houari Boumédiène, a enlevé aux civils toute prétention de détenir une autorité en dehors de celle que l'armée leur donnait pour réaliser le programme du mouvement national. Depuis, les rapports politiques au sommet de l'Etat ont obéi à cet héritage historique qui veut que le gouvernement tire son autorité de la légitimité historique de l'armée. Mais ce rôle des militaires n'est pas institutionnalisé alors, que dans les faits, ils exercent le pouvoir suprême en ce qu'ils désignent en amont le président de la république qui est, selon la Constitution, chef du gouvernement. Le pouvoir de la hiérarchie militaire, pour informel qu'il soit, n'en est pas moins souverain dans la mesure où il lui a toujours appartenu de désigner le candidat à la présidence que l'administration se chargera de faire plébisciter. L'élection est ouverte mais les partis servent uniquement de faire-valoir démocratique en donnant au scrutin une apparence de compétition. Par conséquent, l'autorité du président provient de la légitimité de l'armée à désigner à cette fonction. A travers la présidence, prolongement du ministère de la défense nationale, l'armée contrôle toutes les institutions de l'Etat. C'est pourquoi lorsqu'il y a divergences ou conflit entre la présidence et le ministère de la défense, c'est tout le système de pouvoirs qui est affecté par la crise car les clans et leurs relais dans la société entrent en compétition pour faire pencher la balance soit d'un côté, soit de l'autre. Cela a été le cas avec Liamine Zéroual qui a dû abdiquer face aux pressions d'une presse enrôlée dans la lutte des clans ; cela semble aussi le cas aujourd'hui pour Bouteflika dont la candidature pour un deuxième mandat ne fait pas l'unanimité parmi les militaires. Mais à la différence de Zéroual, Bouteflika semble bénéficier d'un clan de la hiérarchie militaire, ce qui lui a permis de mener une offensive contre les journaux qui l'ont attaqué de manière virulente. A moins qu'il n'utilise une menace dissuasive : « si je tombe, beaucoup de mes adversaires tomberont ». Mais plus grave encore, dès lors que le pouvoir réel n'est pas institutionnalisé, il va se loger dans des groupes et des cercles dont les membres seront au-dessus des lois de l'Etat dont la puissance va être utilisée dans un trafic d'influence et dans la course aux richesses favorisée par la nature rentière et administrée de l'économie. Des noyaux de pouvoir occultes se constituent à l'ombre de l'Etat, portant atteinte à son efficacité dans la gestion administrative et à sa crédibilité à assurer l'application de la loi pour tous.

Le discrédit de l'Etat affecte aussi les partis inefficaces à neutraliser les puissances non institutionnelles qui asservissent l'Etat. Dans le jeu politique qui oppose les groupes de pression informels à la haute administration (ministères, directions des douanes, des impôts...), les partis n'ont pas suffisamment de poids pour influer sur les rapports de force. La place qui leur est réservée La place est marginale puisqu'il leur est demandé soit d'être loyal et de servir le régime en contrepartie de prébendes, soit de ne s'opposer qu'au pouvoir formel (président et ministres). Critiquer le pouvoir réel de la hiérarchie militaire ou évoquer son instrument, la Sécurité Militaire, c'est s'exposer à l'exclusion de la scène politique. De là d'ailleurs découle le statut paradoxal de l'opposition. Un parti comme le MSP, et dans une mesure moindre le RCD, se dit d'opposition alors qu'il participe au gouvernement ! Dans la logique du système, ces partis entrent dans le gouvernement pour s'opposer à des adversaires présents dans le gouvernement. Le MSP justifie sa participation par sa volonté d'arrêter l'évolution laïcisante de l'Etat, tandis que le RCD invoquera la nécessité de mettre un terme à la dérive islamiste des institutions. Pour se donner une image pluraliste, le régime n'hésite pas à sacrifier la cohésion et la cohérence gouvernementales.

Si l'élection du président est verrouillée en amont, celle des députés est ouverte aux partis, même si l'administration est souvent tentée par le bourrage des urnes pour avoir une Assemblée docile. Mais globalement, le régime souhaiterait que les partis gagnent leur légitimité sur le terrain électoral pour exercer les fonctions législative et exécutive sous le contrôle d'un président posant les lignes rouges à ne pas dépasser. Le schéma serait le suivant: un président fidèle à l'armée et élu au suffrage universel, désignant comme premier ministre le leader de la majorité électorale d'où seraient issus les ministres. Un tel système présente deux légitimités: celle de l'armée choisissant le président et celle de l'électorat investissant le gouvernement (pouvoir formel) par l'intermédiaire de la majorité parlementaire. C'est faute d'avoir accepté un tel compromis que le FIS a été banni malgré sa victoire électorale en décembre 1991, ce qui suppose que les réformes politiques de 1989 contenaient des non-dits. N'ayant pu dessiner un compromis avec les militaires, le FIS s'est trouvé devant le choix entre accepter l'annulation des résultats électoraux et le recours aux armes. Ce qui s'est opposé en janvier 1992, ce sont deux légitimités : celle historique incarnée par l'armée se proclamant gardienne de l'unité nationale et du caractère républicain de l'Etat, et celle électorale dont s'est prévalu le FIS. Les militaires auraient accepté la cohabitation des deux légitimités, l'une symbolisant la nation, l'autre donnant autorité pour gérer l'administration gouvernementale. Le système politique aurait alors deux sources d'autorité, ce qui lui ferait perdre à terme toute cohérence et l'exposerait à des crises structurelles. Habitués au schéma bipolaire du pouvoir d'Etat auquel ils sont attachés, les militaires comptaient soumettre uniquement le pouvoir formel à la sanction électorale, gardant la haute main sur le processus de désignation du président.

L'arrêt du processus électoral a signifié que le système politique algérien n'était pas prêt à intégrer des partis autonomes dans son fonctionnement. L'échec de la transition renvoyait à la différence des attentes des dirigeants et des partis. Les premiers espéraient que ces derniers allaient renforcer le système en le dotant d'une rationalité électorale, en le stabilisant et en le légitimant ; pour les partis, ils s'attendaient à une relève totale de l'élite dirigeante et à être investis à la tête des institutions. Le parti le plus populaire ne se contentait pas de la fonction 'tribunitienne', il se posait comme l'anti-système. Fonctionnant avec deux légitimités, le système de pouvoirs en Algérie est confronté à trois contradictions majeures qui lui sont inhérentes: la première est relative à l'antagonisme des deux légitimités, la seconde est liée à la concurrence inévitable entre le pouvoir réel et le pouvoir formel, et enfin la troisième découle de la faible représentativité des élus en raison du bourrage des urnes. Pour survivre à ces contradictions qui risquent de lui être fatales, la reproduction du régime a indirectement façonné une typologie singulière de partis.

B. Typologie des partis politiques
La science politique a toujours été tentée de dresser une typologie des partis qui, pertinent dans un cas, ne l'est pas dans d'autres. Si l'on admet que les partis sont l'expression de conflictualités historiquement datées de sociétés différentes, il faut alors convenir qu'il est impossible d'obtenir une typologie similaire des partis politiques. Chaque pays a sa propre typologie car les partis sont des produits de l'histoire qui apparaissent dans des conditions sociologiques et politiques propres à chaque expérience.
A la veille des élections municipales de juin 1990, quelque soixante partis étaient déclarés. Pour fragmenter l'opposition, l'administration les encourageait et la presse leur ouvrait ses colonnes généreusement. Mais à l'issue des scrutins de juin 1990 et décembre 1991, seuls le FIS, le FLN, le FFS et le RCD ont obtenu des sièges. Les autres formations ont été laminées, ignorées par l'électorat dont elles ont sollicité les faveurs. Nous retiendrons ici seulement les principaux partis, ceux qui ont eu une légitimité électorale, si minime soit-elle, ou qui, pour diverses raisons, occupent une place dans le champ politico-médiatique. Nous classerons les formations politiques en trois catégories : les partis de l'administration, ceux se réclamant de l'islamisme, et enfin ceux dont le discours est sécularisé.

1. Les partis de l'administration : FLN et RND
L'administration gouvernementale a deux organisations (FLN et RND) qui lui obéissent, au-delà des conflits de clans ou de personnes qui les secouent régulièrement. Leur mission est de défendre la politique gouvernementale et de confectionner des listes de candidature aux différentes élections, en contrepartie de nominations à des fonctions politiques ou administratives. Obéissant à une logique de prébendes, le FLN et le RND sont régulièrement secouées par des crises au sommet qui trahissent des ambitions de personnes autour desquelles se forment des clans. Les gratifications symboliques et matérielles offertes par le régime aux élus suscitent des appétits et des ambitions qui font souvent appel aux relations clientélistes et aux mécanismes de distribution des ressources de l'Etat pour fidéliser des soutiens locaux et mobiliser les notables pour influer sur les scrutins (Sur le jeu clientéliste à l'occasion du scrutin de juin 1997, cf. Mohammed Hachemaoui, « La représentation politique en Algérie entre médiation clientélaire et prédation », in Revue française de science politique, février 2003). Mais cette médiation de fabrication d'élites politiques dociles, si elle reflète des rivalités sociales locales, elle n'est pas à même de véhiculer et d'exprimer les demandes sociales de la masse des électeurs. Le FLN et le RND, dominés par la quête de richesses et d'ascension sociale de leurs membres, n'ont pas vocation à faire entendre la voix des électeurs dans les Assemblées. Les luttes pour des places dans les institutions de l'Etat sont aiguës parce que l'Etat est un passage obligé pour l'ascension sociale et l'enrichissement personnel. Toutes les fortunes se sont constituées directement ou indirectement en rapport avec le mécanisme de répartition de la rente pétrolière. Ce ne sont pas les lois du marché qui assurent la répartition mais l'administration dont l'appui est recherché.

Créé en 1954 pour arracher l'indépendance, le FLN perdit de son dynamisme dès que son objectif a été atteint. L'administration gouvernementale, dès 1964 avec la Charte d'Alger, lui confia la mission de défendre les options du régime (industrialisation, révolution agraire...) auprès de la population. Après 1965, il tirait son autorité du charisme de Boumédiène mais perdit toute crédibilité après la mort de celui-ci. Durant les émeutes d'octobre 1988, ses locaux furent saccagés en premier tant il était impopulaire. Après la réforme constitutionnelle de février 1989, les dirigeants ont espéré que le FLN, soumis à la concurrence, devienne un parti hégémonique autour duquel graviteraient de petites formations qu'il clientéliserait, à l'instar de l'expérience mexicaine avec le PRI. Il a été cependant incapable de jouer ce rôle, même si lors des scrutins, il a su garder une base électorale qui lui est restée fidèle malgré sa langue de bois. (Cf. Jacques Fontaine : " Les élections législatives algériennes. Résultats du premier tour ", Maghreb-Machrek, n°135, mars 1992 et " Les élections du 5 juin 1997: résultats et évolution des forces", in Maghreb-Machrek, n°157, septembre 1997).

Lors des élections de décembre 1991, il a obtenu 15 sièges avec près de la moitié des voix du FIS qui avait obtenu 188. Le découpage électoral qui devait le favoriser avait profité surtout au FIS. Sans s'opposer à l'annulation des élections, il ne l'approuve pas. En janvier 1995, sous l'impulsion de Abdelhamid Mehri, secrétaire général de 1989 à 1996, il participe à la réunion de Sant'Egidio qui a regroupé le FIS, le FFS, le MDA, EnNahda, le PT et la LADDH, signant la plate-forme de Rome qui préconise une solution politique à la crise. C'était la première fois que le FLN avait pris une initiative qui irritait la hiérarchie militaire. C'est ainsi qu'est apparue l'idée de créer un rival au FLN, le RND, né d'une conjoncture particulière, sur injonction administrative. Certains journalistes ont été étonnés par la décision du ministère de l'intérieur d'interdire la réunion du congrès extraordinaire du FLN devant désigner Ali Benflis candidat à l'élection présidentielle de 2004. Mais cette est dans la logique du régime puisque le FLN appartient l'administration gouvernementale. C'est parce qu'il était chef de l'administration gouvernementale que Benflis a été désigné secrétaire général du parti. Dès lors qu'il n'occupait plus le premier poste, il aurait dû abandonner le second selon la logique du système. Le FLN n'est pas un parti, c'est l'arrière-cour électorale de l'administration. Il en est de même pour le RND dont le secrétaire général a failli être aussi simultanément secrétaire général du FLN puisqu'il avait été désigné chef du gouvernement. Le RND a été créé à un moment où le FLN, avec la forte personnalité de Abdelhamid Mehri, ne partageait pas la ligne politique des « grands électeurs ». A ce moment, Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l'UGTA, fervent supporter du régime, a émis le souhait de créer un parti plus fidèle à l'administration. Après son assassinat, le général Mohamed Betchine, conseiller du président Liamine Zéroual, récupéra l'idée dans l'espoir de donner au président une formation qui le soutiendrait lors des différentes échéances électorales. En un temps record, le nouveau parti disposa de locaux, de fonds et de moyens humains en vue des élections législatives de juin 1997. Entre-temps, au FLN, A. Mehri a été victime d'une contestation qui lui a reproché d'avoir éloigné le parti du pouvoir et des mannes de l'administration. Il a été remplacé par Boualem Benhamouda qui a rouvert la distribution au profit du FLN. Depuis, le FLN et le RND se concurrencent dans la défense de l'administration gouvernementale en contrepartie de gratifications diverses.

Dès sa naissance, le RND avait attiré vers lui de nombreux adhérents motivés plus par des intérêts personnels que par des convictions politiques. A l'approche de chaque échéance électorale, le parti fait preuve d'une activité fébrile inhabituelle pour la confection des listes électorales. Cela s'accompagne souvent de crises au niveau local et donne lieu à des empoignades qui font la une des journaux. Les militants qu'attire le RND, et dans une mesure moindre le FLN, sont très peu politisés et succombent à la tentation de détourner des fonds quand ils assument des fonctions électives. Selon le quotidien El Watan, 1050 élus issus du scrutin local d'octobre 2002 avaient été suspendus de leurs fonctions et 500 ont été arrêtés et condamnés à la prison. Citant l'allocution du président de la république faite devant la commission de surveillance des élections, le journal avance que 349 maires (soit le quart des maires d'Algérie) sont poursuivis par la justice pour malversations, donnant des informations qui renseignent sur le personnel des partis de l'administration. Le journal écrit dans son édition du 15 mai 2003:
Sur ces 349 élus arrêtés, qui représentent 34 wilayas sur 48, pas moins de 123 ont été jugés et condamnés. Bouteflika ne donnait, faut-il le souligner, que l'exemple des présidents d'APC, ce qui ne rend pas compte de l'ampleur d'un phénomène qui faisait des institutions de l'Etat une immense jungle où le pillage et la prédation sont la règle et non l'exception. Dans la seule wilaya de Sidi Bel Abbès, les suspensions ont touché près d'une soixantaine d'élus, selon un rapport établi par les services de l'administration. Sur cette soixantaine de suspensions, dix concernaient des présidents d'APC relevés de leurs fonctions puis traduits en justice. Les causes de ces suspensions sont variées : agression de citoyens avec armes à feu, détournement de biens publics, atteintes aux mœurs (El Watan du 18 août 2002). A Mendès (wilaya de Relizane), le président de l'APC, les premier et deuxième vice-présidents s'associent pour, entre autres, détourner les fonds du filet social (El Watan du 18 août). Les exemples de ce genre peuvent être multipliés autant qu'on veut, vu le nombre de communes touchées (dans deux tiers des wilayas). Ces ex-responsables mis en cause dans des affaires d'atteinte aux biens de la collectivité et emprisonnés sont des élus ; d'abord du RND qui devancent largement en nombre ceux du FLN et du MSP, autres partis qui ont eu à faire face à ce phénomène durant le dernier mandat législatif et des APC. Pourquoi le RND se classe-t-il ainsi champion des ripoux ? Le Rassemblement national démocratique, qui tient son deuxième congrès aujourd'hui, n'est pas un parti comme les autres... n'est pas un parti politique mais une excroissance de l'administration conçue et montée pour gagner les élections, au besoin en recourant à une fraude massive. La formation attira des milliers d'agents de l'administration qui vinrent rejoindre les militants les plus opportunistes du FLN. Ces derniers passèrent avec armes, cellules et base militante au nouveau parti considéré à raison par eux comme étant le parti qui offrait le plus d'avenir. Elus grâce à la fraude, ils n'avaient pas de compte à rendre à la population. Ils se servirent autant qu'ils servirent ceux qui leur permirent de mettre la main sur les collectivités locales. Si ces lampistes ont fait l'objet de poursuites judiciaires pour finir finalement en prison, c'est tout simplement parce que Betchine est tombé, entraînant dans sa chute une grande partie du système mis sur pied par son clan.

L'équation que le régime cherche à résoudre est comment attirer des élus représentatifs de la population et qui accepteraient d'être dociles face au pouvoir exécutif. La docilité a un prix : la propension des élus à utiliser leur statut pour s'enrichir. Le régime se trouve confronté à une contradiction qui lui est propre, celle de la recherche d'élus représentatifs de la population et qui accepteraient ses règles du jeu. Or un élu disposant d'une légitimité aura tendance à s'autonomiser du pouvoir exécutif dont il refusera les directives et qu'il critiquera aussi souvent que nécessaire. Un élu avec une légitimité interpellera non seulement le pouvoir formel mais aussi le pouvoir réel. D'où pour le régime la nécessité de recourir aux bourrages des urnes pour éviter d'introduire des opposants dans les Assemblées et de rappeler aux élus ce qu'ils doivent à l'administration.

2. Les partis islamistes : MSP, MNR
En pays musulman, l'islamisme est inévitable car l'islam ne s'est pas sécularisé et sa pratique par les fidèles est autant publique que privée. Il véhicule une vision du monde qui propose de résoudre les fractures sociales introduites par la modernité en mobilisant l'éthique et la morale. Il est un courant politique dont l'objectif est d'instaurer l'Etat islamique défini comme une organisation politico-administrative œuvrant pour le bien de tous dans le respect de la parole de Dieu. Son discours renseigne plus sur les représentations des groupes sociaux que sur le texte coranique auquel il se réfère pour se légitimer. En raison du potentie de passions qu'il recèle, de nombreux pays musulmans ont interdit les mouvements islamistes, empêchés ainsi de prendre part aux institutions de l'Etat. Ce faisant, ils compromettent la paix civile en fermant la scène politique à un courant d'opinion important. Pour ceux des pays musulmans qui ont opté pour le pluralisme, la question cruciale à résoudre est la mise en œuvre de la démocratie électorale sans exclure le courant politico-idéologique le plus populaire.

La solution choisie par le régime algérien est d'interdire le courant radical de l'islamisme - qui refuse la légitimité du pouvoir réel - et de promouvoir un islamisme domestiqué appâté par les fonctions de ministres, de députés, de maires... C'est ainsi qu'il est revenu au MSP et au MNR d'attirer l'électorat islamiste en contrepartie de portefeuilles ministériels et de sièges aux différentes assemblées élues. D'un côté le MSP et le MNR participent au gouvernement et aux élections, de l'autre, le FIS est pourchassé et discrédité pour les actes terroristes qu'il commet contre les civils ou commis en son nom.

Dès son interdiction en mars 1992, le FIS disparaît en tant que structure partisane. Les membres de sa direction, ou ce qui en reste après les arrestations et les assassinats, se divisent publiquement sur la sortie de crise après l'échec de la plate-forme de Rome refusée par la hiérarchie militaire. En septembre 1997, l'AIS, bras armé du FIS, dépose les armes et signe une trêve avec la Sécurité Militaire. Les uns soutiennent la trêve (Rabah Kébir installé en Allemagne), les autres (Mourad Dhina installé en Suisse) émettent des réserves souhaitant négocier une solution politique globale. En août 2002, un congrès du FIS est tenu en Europe qui confirme Mourad Dhina comme porte-parole du parti à l'étranger et qui propose une solution politique de sortie de crise proclamant l'attachement à l'alternance électorale et au respect des droits de l'homme. A l'intérieur, le parti n'a aucune activité légale. Lors des différents scrutins, les autres partis islamiste tentent d'attirer son électorat sans que l'on sache dans quelles proportions il en a encore un. A travers la libération de ses leaders Abbassi Madani et Ali Benhadj en juillet 2003, les autorités ont cherché à tourner définitivement la page sur un parti qui a failli créer un régime nouveau.

A la différence du FIS, le MSP, (anciennement Hamas) est plutôt légaliste. Il a participé à tous les scrutins, acceptant des cabinets ministériels. Son fondateur, Mahfoud Nahnah, décédé en juin 2003, a tenté d'établir un Etat islamique dans le respect des rapports de forces dans le champ de l'Etat en acceptant de prendre part aux institutions. Utilisant les médias publics, il dénonçait fréquemment tout projet de mesure portant atteinte au caractère musulman de l'Etat et défendait régulièrement la langue arabe, marginalisée selon lui, par la pratique courante du français dans l'administration. De ce point de vue, le MSP a joué un rôle de parti-pression mobilisant, en cas de besoin, tous ceux qui, dans la société et dans l'administration, sont sensibles à ce qu'il est convenu d'appeler en Algérie « les constantes nationales » (etawabit el watania). Le parti recrute essentiellement dans les couches moyennes urbaines, parmi les fonctionnaires et les enseignants. Ses résultats en dents de scie, d'un scrutin à un autre, indiquent soit que sa base électorale est volatile, soit qu'il accepte le bourrage des urnes tantôt en sa faveur tantôt en sa défaveur. Le discours tolérant du MSP vis-à-vis du régime l'a fait apparaître aux yeux de nombreux observateurs comme le troisième parti de l'administration.

L'autre parti islamiste est le MNR dirigé par Abdallah Djabalah. Son idéologie n'est pas différente de celle du MSP, sauf que son fondateur préfère être le leader d'un petit parti que le second d'un plus grand. Encore que ce parti a devancé en nombre de députés le MSP lors du scrutin du 30 mai 2002. Bien que présent électoralement dans les grandes villes, le MNR puise ses forces essentiellement dans l'est du pays, et particulièrement à Skikda d'où est originaire son leader. Le leader du MNR a accru ses ambitions depuis que le chef d'Etat-Major a déclaré dans une interview que l'armée respectera le choix de l'électorat à la présidentielle de 2004 même si un islamiste comme Abdallah Djaballah est élu président.
Il faut cependant convenir que les travaux de sociologie électorale pour mieux connaître le recrutement du MSP et du MNR et leurs assises sociales font défaut.

D'autres partis islamistes se sont faits connaître à l'opinion publique. Ennahda est à l'origine le parti créé par A. Djaballah contesté par son adjoint Adami. A. Djaballah s'est retiré et a créé le MNR attirant l'essentiel de Enahda réduit à une direction famélique. Al Oumma est un parti créé par Benyoucef Benkhedda, ancien président du GPRA. Il fut interdit parce qu'il avait refusé de se plier aux dispositions de la loi sur les partis. Enfin, le dernier, Wafa, fondé par Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre et fils du cheikh El Bachir el Ibrahimi (leader des Oulémas dans les années 1940 et 1960) n'a pas reçu l'agrément du ministère de l'intérieur. (Sur les conditions réglementaires imposées aux partis, cf. Tahar Khalfoune, "La loi sur les partis politiques: un pluralisme administré", in Gilbert Meynier (sous la direction de), L'Algérie contemporaine, L'Harmattan, 2000).

3. Les partis non islamistes
Les partis non islamistes ont pour assise sociale les couches urbaines, plus ou moins francophones, exerçant dans les appareils d'Etat ou à sa périphérie : fonctionnaires, cadres d'entreprises publiques, enseignants, médecins, avocats, architectes, journalistes... Le poids politique de ces groupes sociaux ne provient pas de leur nombre mais plutôt de leurs fonctions dans l'administration, le secteur public et la presse où ils ont une grande visibilité. Minoritaire numériquement dans la société, ils sont majoritaires dans le champ de l'Etat et les médias où ils imposent leur ligne politique et surtout leur hostilité à l'islamisme perçu comme un danger pour « l'Etat républicain ». N'étant pas eux-mêmes politiquement homogènes, ils se reconnaissent dans différents partis, les uns ne réunissant pas plus de quelques dizaines de personnes. Il y a une connivence entre ces partis et la presse sans laquelle certains d'entre eux resteraient inconnus. En effet, l'ANR, le MDS, le CCDR... ne se manifestent que par des communiqués. Les seuls qui remplissent des salles lors de meetings sont le FFS, le RCD et le PT qui, par ailleurs, ont des représentants dans diverses assemblées élues. Nous évoquerons seulement les formations qui ont eu à affronter la sanction électorale, c'est-à-dire le FFS, le RCD et le PT.

-Le FFS
Créé en 1963 par Hocine Aït Ahmed, un chef historique du FLN, le FFS s'est toujours opposé au régime illégitime à ses yeux depuis le coup de force de 1962. Il préconise la refondation des institutions sur la base d'une Assemblée constituante qui écrirait une nouvelle Constitution. Devenu légal en 1989, il a organisé des marches à Alger qui avaient attiré des dizaines de milliers de personnes, ce qui fait de lui le principal parti d'opposition non islamiste. En janvier 1992, il a appelé à une grande marche à Alger qui avait réuni plus d'un million de personnes sous le mot d'ordre « Ni Etat policier, ni Etat intégriste ». Avec la victoire électorale du FIS - qu'il avait acceptée - il comptait fédérer tous les courants ne se reconnaissant pas dans le projet islamiste pour proposer une alternative démocratique. L'annulation des élections qu'il a condamnée l'a privé de jouer ce rôle de contrepoids politique à l'islamisme. Trois ans plus tard, il prend part à la réunion de Rome préconisant une solution politique à la crise sanglante. Il est le seul parti légal qui demande le retour de l'armée dans les casernes, dénonçant la main mise de la hiérarchie militaire sur les institutions de l'Etat et donc refusant les prérogatives illégales selon lui du pouvoir réel. Ancré essentiellement à Alger et ses environs et en Kabylie, revendiquant l'officialisation de la langue berbère, le FFS souffre d'une image de parti régional, malgré la dimension nationale de son leader. Son discours séduit les élites urbaines des autres régions (Oran, Constantine, Annaba...) mais elles ne lui ont pas fourni l'électorat dont il a besoin en dehors de la Kabylie. L'idéologie du FFS le rapproche des partis sociaux-démocrates européens (il est membre de l'Internationale Socialiste) à qui il emprunte le modèle de l'alternance électorale et le respect des valeurs démocratiques, notamment la liberté d'expression et les droits de l'homme. Sa force constitue paradoxalement aussi sa faiblesse, à savoir l'identification au chef charismatique et à une région. Son dilemme est soit de faire de la Kabylie un bastion pour s 'imposer au pouvoir comme porte-parole d'une région frondeuse, soit de se déployer à l'échelle nationale au risque de perdre du terrain en Kabylie au profit de ses rivaux ancien et nouveau (RCD et 'arouch). Hocine Aït Ahmed a recherché la voie médiane, ne renonçant ni à l'ancrage dans une région, ni à la dimension nationale. C'est ce qui explique son hostilité au mouvement de protestation dit des 'arouch, structure non partisane prétendant parler au nom de tous les habitants de la région. Soutenir ce mouvement équivaudrait pour le FFS à mettre en avant son identité régionale alors que son discours est porteur d'une vision nationale globale. Il s'est toujours méfié des mouvements ou formations qui apparaissent en Kabylie, les soupçonnant d'être l'œuvre des services pour le contrecarrer dans une région considérée comme son bastion naturel. C'est ainsi que pour le FFS, derrière les 'arouch il y a la main de la SM qui aurait aussi aidé à la création du RCD en 1989.

-Le RCD
Fondé par des militants provenant du FFS, avec qui ils étaient en rupture, et du mouvement culturel berbère, le RCD s'est imposé dans le champ politico-médiatique grâce au dynamisme de son leader Said Sadi. Son anti-islamisme virulent l'a amené à soutenir la frange la plus éradicatrice de l'armée dont il a cherché en vain à en être l'expression politique. Son discours prône l'attachement « aux valeurs républicaines et démocratiques », refusant cependant d'ouvrir les institutions à toute formation utilisant le discours religieux. Son modèle est celui de la laïcité française qui sépare nettement politique et religion. Recrutant dans les couches périphériques de l'Etat effarouchées par les islamistes des quartiers populaires, le RCD ne craint pas d'être minoritaire sur le plan électoral. Pour ses militants, la démocratie ne se réduit pas aux élections qui peuvent lui être fatales, et nécessite des transformations au préalable, notamment la refonte du programme d'enseignement aujourd'hui dominé, selon eux, par la vision islamiste du lien social. Parti élitiste se proclamant démocrate, le RCD refuse l'équation démocratie = majorité électorale. Son leader rêve d'être le Mustapha Kamel Attaturk de l'Algérie. Sauf que ce dernier est apparu en Turquie dans les années 1920 (l'autoritarisme n'avait pas autant d'adversaires qu'aujourd'hui) et sa légitimité ne provenait pas de son discours laïc mais plutôt de son statut d'officier nationaliste ayant remporté des victoires militaires sur le champ de bataille contre l'armée grecque. Said Sadi ne se cache pas de défendre un modèle autoritaire de modernisation de la société. Il a longtemps courtisé les militaires pour lui confier le pouvoir formel pour mettre en œuvre son programme. Mais ces derniers l'ont jugé trop audacieux et n'ont offert à son parti que deux portefeuilles ministériels en échange de son soutien à la politique sécuritaire et ses dépassements en matière de droits de l'homme. Quand les événements de Kabylie ont éclaté en avril 2001, le RCD s'est retiré du gouvernement craignant de se couper définitivement de ce qu'il pense être son bastion potentiel.

-Le PT
le Parti des Travailleurs est connu à travers son porte-parole, Louiza Hanoune, jeune femme populaire pour ses interventions généreuses et très critiques vis-à-vis de la situation économique et sociale. A l'aise aussi bien en arabe qu'en français, Louiza Hanoune, en militante trotskyste, développe un discours virulent contre toute réforme tendant à libéraliser l'économie. Elle préconise un renforcement du secteur public pour mieux prendre en charge les demandes sociales en matière d'emploi, de logement, de santé, de scolarisation... Signataire des accords de Rome en 1995, le PT s'est satisfait de son intégration à l'Assemblée nationale où il a obtenu 4 sièges en 1997 et 21 en 2002. Pendant longtemps alliés, le PT s'est éloigné du FFS sur la revendication d'une commission internationale d'enquête sur les massacres et les assassinats. Pour Louiza Hanoune, en effet, la crise algérienne doit trouver sa solution sans intervention des ONG étrangères ou de la commission des droits de l'homme de l'ONU.

C. Un système de partis d'un régime étatique

En démocratie, un régime politique est supposé être issu d'un parti, ou d'une coalition de partis, dirigeant l'Etat pour réaliser une politique que ce ou ces partis défendent. La caractéristique d'un tel régime est qu'il est éphémère et son espérance de vie est liée à la sanction électorale. Le régime étatique - l'expression est constitutionnellement contradictoire - se confond avec l'Etat et prétend que sa disparition entraînerait ipso facto celle de l'Etat. (J'emprunte la notion de "régime étatique" à Baghat Korany qui l'a utilisé dans M. Flory, B. Korany, R. Mantran, M. Camau, P. Agate, Les régimes politiques arabes, PUF, 1990). En s'identifiant à l'Etat, dont ils seraient les seuls à incarner la pérennité, les dirigeants se soustraient à la sanction électorale tout en sollicitant les partis pour donner une légitimité aux différentes institutions: gouvernement, parlement, assemblées locales... La logique du régime étatique est lisible dans les résultats électoraux des partis réduits à être des appareils d'Etat et non des organisations représentatives de courants politiques et idéologiques dans la société.

1. Les partis à travers les résultats des scrutins
L'analyse des résultats des scrutins qui ont eu lieu depuis les débuts du multipartisme est à cet égard significative et renseigne sur les logiques du champ politique algérien.
Nous allons nous focaliser sur les scrutins qui se sont déroulés après janvier 1992 en l'absence du FIS interdit d'activités légales depuis. Nous ne retiendrons pas les élections pour la présidence car elles ne sont pas indicatives puisqu'elles ne sont pas ouvertes aux partis. Par deux fois, en novembre 1995 et avril 1999, le candidat de l'armée a été plébiscité. Il y a eu appel à candidatures mais les résultats ne faisaient aucun doute. L'élection présidentielle relève de la logique du système censitaire des "grands électeurs". Quand ces derniers trouvent un candidat consensuel (Chadli Bendjedid en 1978, Liamine Zéroual en 1995, Abdelaziz Bouteflika en 1999), le système présente une apparence d'unité et de cohésion qui lui sont nécessaires. A l'inverse, si les "grands électeurs" ne sont pas d'accord sur le candidat, les appareils d'Etat contrôlés par ces derniers entreront en crise, mobilisant leur relais dans ladite société civile pour étaler les accusations des uns contre les autres. L'élection présidentielle ne renseigne pas sur le poids des partis, mais plutôt sur le poids de telle institution ou de tel clan dans telle institution.

Par contre, les élections locales (municipales et régionales) et législatives mobilisent les partis et les militants pour obtenir les sièges convoités. Mais ce qui est intéressant, c'est l'analyse des résultats à travers plusieurs scrutins pour constater l'évolution de l'électorat ou... des rapports de force entre les différents appareils de l'Etat et autres groupe de pression.
Les premières élections nationales après janviers 1992 furent les législatives du 5 juin 1997. Le président Liamine Zéroual (élu en novembre 1995) avait besoin d'une Assemblée nationale, docile ou rebelle, pour parachever les institutions de l'Etat. Il avait pris soin auparavant de modifier la Constitution pour créer un Conseil de la Nation (Sénat) - dont le tiers des membres est désigné par le président - afin de se mettre à l'abri d'une éventuelle Assemblée nationale peu coopérative. Le Sénat a été institué pour bloquer toute loi votée à l'Assemblée nationale contre la volonté du régime et éviter à celui-ci d'annuler des élections. Sur la constitution de novembre 1996 et les prérogatives du Conseil de la Nation (Sénat), cf. A. Mahiou, "Note sur la Constitution algérienne du 28 novembre 1996", in Annuaire de l'Afrique du Nord, 1996, CNRS, Paris

Les résultats des élections de juin 1997 montrent que l'administration a doté L. Zéroual de l'Assemblée qu'il souhaitait. Son parti, le RND, créé trois mois plus tôt, a obtenu 155 sièges (3 533 434 voix), suivi du MSP (69 sièges avec 1 553 154 voix), du FLN (64 sièges, 1 497 285 voix), de Nahda de A. Djaballah (34 sièges avec 915 446 voix). Les autres partis ont obtenu : FFS 19 sièges avec 527 848 voix ; le RCD 19 sièges avec 442 271 voix et le PT 4 sièges. L'ANR et le PRA n'ont obtenu aucun siège.

La structure des résultats indique une logique de quotas et non l'expression des bases électorales des partis, au vu du score du RND et de l'égalité de sièges entre FFS et RCD. Le FLN quant à lui a été puni pour avoir participé à la réunion de Sant'Egidio ; le MSP et Nahda sont cantonnés à des positions de forces d'appoint en cas de besoin de majorité parlementaire. Quant aux FFS, RCD et PT, il leur est donné une tribune pour s'exprimer et critiquer le gouvernement sans le menacer réellement.

Une nouvelle Assemblée nationale est élue le 30 mai 2002, totalement différente de la précédente. Cette élection est marquée par le boycott massif de la Kabylie (2% de participation selon les chiffres officiels) et le taux d'abstention le plus élevé jamais enregistré : 53,01%. Les résultats indiquent clairement que les rapports de force au sommet de l'Etat avaient changé par rapport à juin 1997. Le FLN remporte la majorité des sièges (199 députés sur 388) au détriment du RND qui subit un recul spectaculaire (48 députés) perdant les deux tiers de sa représentation. L'autre perdant du scrutin est le MSP, devancé par le parti de A. Djaballah qui passe de 38 à 43 sièges. L'autre gagnant inattendu est le PT de Louiza Hanoune qui passe de 4 députés à 21. Le FFS et le RCD ont boycotté les élections en raison de la situation quasi-insurrectionnelle en Kabylie depuis avril 2001. Un parti inconnu - le Front National Algérien - obtient 8 sièges. Trois partis font leur entrée avec 1 siège de député : le Mouvement de l'Entente Nationale, EnNahda et le PRA.
Le 10 octobre de la même année, les électeurs sont invités à renouveler les municipalités (APC) et les conseils de départements (APW). La même structure des résultats des législatives de mai 2002 a été reproduite : poussée fulgurante du FLN qui remporte près de la moitié des APC, recul spectaculaire du RND, perte sensible du MSP au profit de Djaballah dont le parti devient la première formation islamiste légale. Le taux de participation en Kabylie est très faible malgré la participation du FFS au scrutin. Le RCD a appelé au boycott, tandis que le PT choisit de ne participer qu'aux APW et non aux APC.
Quels enseignements tirer de l'évolution des résultats des différents scrutins ? Le premier est que le régime ne conçoit pas les élections comme une modalité d'alternance électorale, mais plutôt comme un moyen de se re-légitimer. Le deuxième est qu'il ne considère pas les partis comme des concurrents mais plutôt des auxiliaires à qui il est demandé d'acquérir une représentativité électorale à mettre à son service. Le troisième est que les résultats des scrutins reflètent les luttes et divergences entre les appareils d'Etat. Le recul spectaculaire du RND - qui est passé en cinq ans de 155 députés à 48 - et la perte sensible du MSP renseignent sur la perte d'influence de leurs protecteurs respectifs au profit d'autres noyaux du pouvoir qu'il est difficile d'identifier.

2. Les partis comme appareils d'Etat
Le régime algérien, s'identifiant à l'Etat, n'attend pas des partis qu'ils entrent en compétition pour assurer le pouvoir au nom de la légitimité électorale. Il attend d'eux qu'ils représentent la population dans les institutions en exprimant leurs demandes dans le respect de ses logiques dominantes. L'électorat n'est pas le corps souverain, c'est seulement un protagoniste du système dont il faudra intégrer les demandes sociales (emplois, logement, santé...) afin de les satisfaire autant que possible. Les partis doivent ajuster ces demandes sociales aux capacités de l'Etat, et jouer un rôle syndical, tout comme le syndicat l'UGTA a la fonction d'un parti dont la particularité est de ne pas participer aux élections. Les partis ne sont pas conçus comme des organisations autonomes véhiculant des visions particulières de l'intérêt général. Ils sont plutôt considérés comme des appareils d'Etat remplissant des fonctions de stabilisation et de légitimation de l'administration auprès de la population. Dans cette perspective, le régime étatique algérien est traversé par une contradiction majeure source de tensions et de crises. D'une part, il promulgue une loi reconnaissant aux partis leur vocation à la "compétition pour l'accès au pouvoir (pour) contribuer ainsi efficacement à la consolidation de la démocratie" (exposé des motifs de l'ordonnance n° 97-09 du 6 mars 1997 portant loi organique relative aux partis politiques), et d'autre part, il refuse la philosophie d'un tel système reposant sur la souveraineté du corps électoral. Ce refus est attesté par le bourrage des urnes favorisant les partis de l'administration et faussant les majorités électorales.

Ainsi façonné, le système de partis est intégré à l'Etat et non à la société dont il est censé représenter les différents courants. Il est vrai que les partis sont plus soucieux de leurs relations avec le régime qu'avec leurs bases électorales. Le FIS, et dans une moindre mesure le FFS, ont été neutralisés parce qu'ils ont refusé de jouer le rôle de relais du régime étatique dans la société. Ils n'ont pas cherché à s'intégrer dans le système, ils ont cherché chacun à sa manière à le remplacer par un autre. Et ce n'est pas un hasard si ces deux partis ont convergé sous l'effet d'une dynamique mécanique et ont signé le document de Rome alors qu'ils sont opposés idéologiquement. Mais le FFS n'a pas constitué une menace pour le régime comme l'a été le FIS qui s'est appuyé sur le nombre. Dans la confrontation entre la violence légale et le nombre, c'est la logique du régime qui a prévalu, dès lors qu'il s'est identifié à l'Etat devant lequel doivent se plier toutes les composantes de la société. La stratégie déployée a été multiple : politique, militaire, idéologique, sociale...

Au regard de la configuration d'ensemble des partis, après une décennie de multipartisme, la volonté du régime de soumettre l'adversité politique à la nécessité de sa reproduction est évidente. Sur la scène politique, en effet, il existe deux partis de l'administration (FLN et RND), ce qui permet de se passer de l'un quand un clan hostile contrôle l'autre ; il existe deux partis islamistes (MSP et MNR) à qui il est demandé d'ajuster et de domestiquer la demande islamiste sans que ni l'un ni l'autre n'en revendique le monopole ; il existe aussi deux formations rivales issues de la Kabylie, région frondeuse, ce qui permet de desserrer ce que les généraux appellent « la pression kabyle ». Quant aux autres partis, insignifiants, ils sont parfois sollicités juste pour renforcer l'image pluraliste du régime.

La force des partis politiques provient de contre-pouvoirs qui existent dans la société dont ils expriment la présence et l'influence dans les institutions de l'Etat. Or le champ politique algérien est dominé par deux forces : celle du pouvoir central qui dispose de ressources qu'il utilise en vue de son maintien (armée, police, justice, administration, rente pétrolière...), et celle de la société, inorganisée politiquement et émeutière. Schématiquement, nous sommes en présence d'un pouvoir central incapable de satisfaire les demandes sociales du plus grand nombre, ce qui alimente le mécontentement de la périphérie dont les revendications sont formulées, pour une grande part, dans un discours religieux insistant sur les nécessités d'une répartition juste plus que sur l'aspiration à un Etat de droit ou à une démocratie représentative. Ceci donne un avantage électoral aux partis islamistes, par rapport aux partis non islamistes, minoritaires et assurant au mieux leur présence dans certains quartiers des centres urbains (Alger, Oran, Constantine...). Ayant fait des partis islamistes légaux (MSP et MNR) des alliés à qui elle offre l'électorat de l'ex-FIS, l'administration dispose d'une marge de manœuvre très grande dans la manipulation des résultats électoraux. Dans les grands centres urbains (Alger, Oran, Constantine...) et en Kabylie, il est difficile à l'administration de bourrer les urnes. Mais dans le reste du pays, où les partis sont quasi-inexistants, l'administration puise les voix qui lui servent d'équilibrer les Assemblées selon ses vœux. Mais fondamentalement, la puissance de l'administration renvoie à la faiblesse des partis.
La légalisation des partis n'a pas amélioré la participation de la population au champ de l'Etat et n'a pas démocratisé le régime. La raison est que ce dernier ne veut pas renoncer à sa structure et cherche à se perpétuer par les partis dont il attend qu'ils jouent le rôle de courroie de transmission entre les institutions et les populations. Dans cette perspective, les élus ont à mettre leur représentativité et leur légitimité au service du pouvoir exécutif qui a une prééminence sur eux à travers le fonctionnement de l'Assemblée Nationale où les députés n'ont pas les capacités d'interpeller le gouvernement sur des questions aussi sensibles que les disparitions, la torture, les massacres de familles entières, les affaires de corruption étalées dans la presse, etc. Une réelle vie parlementaire n'existant pas, la majorité des députés se soucient de leurs intérêts personnels en profitant des ressources de l'Etat, ce qui les discrédite aux yeux de la population qui se réfugie dans l'indifférence et, sporadiquement, manifeste son mécontentement par des émeutes localisées. Ce faisant, le régime favorise indirectement l'apparition de formes non institutionnelles du politique comme la violence islamiste ou le mouvement de protestation en Kabylie. En 2001, cette région a basculé dans la dissidence ouverte parce que les deux partis de la région ont été neutralisés. L'un - le RCD - avait été intégré dans le système de pouvoirs, et l'autre - le FFS - avait été cantonné dans le rôle d'opposant stérile dénonçant les carences de l'Etat sans être écouté.

Conclusion
La crise actuelle qui secoue le régime à travers les passes d'armes entre les clans de Abdelaziz Bouteflika et son rival Ali Benflis se répètera à l'avenir car elle est la conséquence inéluctable de la structure double du pouvoir d'Etat. Le préposé en exercice aux fonctions de président refuse d'être congédié par les « grands électeurs » qui lui préfèrent quelqu'un d'autre. Il mobilise ses relais et ses forces dans l'administration pour faire changer d'avis « ahl el hal oual 'aqd ». Cette lutte renvoie en fait à un décalage entre la Constitution - qui donne des illusions au pouvoir formel - et la réalité des rapports de pouvoir dans le champ de l'Etat. On a demandé un jour à Solon, philosophe grec, quelle est la meilleure Constitution. Il a répondu : pour quel peuple et pour quel temps ? La Constitution algérienne - pâle copie de celle de l'ancienne métropole - ne couvre pas tout le champ politique et passe sous silence le pouvoir réel de la hiérarchie militaire. C'est cette négation constitutionnelle qui est la source de la crise structurelle du régime. La solution résiderait dans la modification de la Constitution pour reconnaître à l'armée le rôle de garante de l'unité nationale, du caractère républicain de l'Etat dans le respect des valeurs de novembre 1954 et de l'alternance électorale. Le schéma serait un système avec un président faisant corps avec l'armée dont il sera le chef, élu au suffrage direct ou indirect (par les deux chambres) et incarnant les intérêts suprêmes de la Nation, et un chef de gouvernement issu d'une majorité parlementaire d'un parti (ou d'une coalition de partis) exerçant une réelle autorité sur les ministères et menant la politique économique et sociale promise aux électeurs. Ce schéma suppose la transformation de la Sécurité Militaire en un corps au service de la Nation et non au service du régime des « grands électeurs ». La solution à la crise passe par cette transformation radicale du système hérité de la guerre de libération qui a atteint ses limites comme l'a souligné Abdelhamid Mehri dans une interview au quotidien El Watan du 6 octobre 2003.

 

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إلى قيادة التجمع الوطني الديمقراطي

Publié le par Mahi Ahmed

إلى قيادة التجمع الوطني الديمقراطي

 

Remarque/ C'est une contribution d'un camarade Egyptien lors des débats sur la problématique de la gauche (Mahi)

الاخوة في قيادة التجمع، السلام عليكم ورحمة الله تعالى وبركاته،

نطرح عليكم في هذه المذكرة بعض الملاحظات والمقترحات علها تسهم في دفع فاعلية التجمع حالياً وتمهد لانتقال التجمع لمرحلة ما بعد اتفاقية السلام والمرحلة الانتقالية.

1- الهيكل القيادي معقد : سكرتارية، مكتب تنفيذي، لجان وأمانات متخصصة، وفي القاعدة لجان احياء، لجان أو تجمعات مدنيين- هيكل مركزي هرمي موازي لكيانات الاحزاب والفصائل المكوته للتجمع . ويمثل هذا الشكل عودة أو رجعة للهيكل التأسيسي الذي قام عليه التجمع عقب توقيع الميثاق - اكتوبر 89 -  وحتى مذكرة المعارضة الاولى للسلطة ومظاهرات الطلاب 95-96. وقتها كان قمع الانقاذ شاملاً وفي قمته، وكان التجمع هو المنبر المتاح لكل معارض، ويواظب المواطنون على سماع اذاعة التجمع وتداول قصاصات الصحف التى تنقل تصريحات وتحركات التجمع في الخارج، وشهدت تلك الفترة مقترحات وتصورات عديده حول اشكال تنظيم التجمع واساليب عمله واسباب انقطاع وتأثر اجتماعات سكرتاريته أو مجلسه العام الخ. أما الأن فقد أنجزت كل الأحزاب استقرار هياكلها التنظيمية والقيادية وفرضت وجودها ودورها ونشاطها ومخاطبة عضويتها والجماهير بالصحف والبيانات والندوات أو الحشد في المناسبات الوطنية.

لهذا نقترح أن يقتصر الهيكل القيادي على سكرتارية ومجلس عام ولجنة ادارية أو تنظيمية، وأن تكون مهام وصلاحيات السكرتارية تنسيق نشاط الأحزاب والفصائل المنضوية تحت لواء التجمع، ومتابعة التعاون مع اطراف المعارضة خارج التجمع، وهى معارضة لها وزنها ونشاطها سواء في الشمال أو الجنوب.

2- لجان التجمع في الأحياء؟  ظلت الفكرة مطروحه منذ تأسيس التجمع امتداداً للتصور المركزي الهرمي. وآن الأوآن للتعامل مع الواقع بموضوعية. فقد أنتظمت الاحزاب في العاصمة ومدن الاقاليم بلجانها ورموزها في كل مدينة. لجان الاتحادي الديمقراطي في اى مدينة تتلفى الموجهات من قيادتها في المدينة وليس من مندوب قيادة التجمع في المدينة، وقس على ذلك بقية الاحزاب. وعليه يصبح الشكل الأمثل هو اجتماع سكرتيرى تنظيمات احزاب التجمع في المدينة المعينة، وينقل كل سكرتير ماتم عليه الاتفاق لمجال حزبه. أما تشكيل لجان أحياء ولجان مدن موازية للجان الاحزاب فتشتيت للقوى والجهد ويمحق العائد. ومن جانبنا لا نستطيع ان نلبى احتياج التجمع في كل المدن والأحياء.

3- المعارضة خارج التجمع حقيقة ملموسة وواقع يستحيل تجاهله، وقد اسهمت مع التجمع في المذكرة الاولى والثاية بتوقيعات رموزها، وكذلك في اعلان الخرطوم تجاوباً مع بيان قرنق المهدى الميرغنى في القاهرة. وكانت وثيقة "ألإجماع الوطني" فرصة مواتية ليبادر التجمع بدعوة رموزها للقاء أو ندوة لمناقشتها وابداء رايهم حولها بالاضافة أوالتعديل .ومازال أمام هيئة قيادة التجمع في الخارج فرصة مواتية لاشراك رموز هذه المعارضة في اللجنة التى كونها للحوار مع الحكومة عقب اتفاق جدة الاطارى. وقد يكون لبعضها تحفظات على اتفاق جدة أو بعض بنوده، ولا ماتع من اشراكهم، فنحن ايضاً لنا تحفظات على الاتفاق.

4- بقاء القيادات النقابية في التجمع ظاهرة اٍيجابية فهى ترمز لجموع المحالين للصالح العام والمشردين، كما ترمز لعدوان السلطة على الحركة النقابية، وحقوقها التى ترعاها وتحميها المنظمات الدولية. لكن طبيعة النشاط النقابى تستلزم أن تحتفظ القيادات النقابية بمساحة واستقلالية عن نشاط التجمع، وأن تستقل بخطابها ومخاطبتها للعاملين، خاصة وهذه الفترة تشهد اتساعاً في الاضرابات من اجل صرف المتاخرات، كما تشهد نزوع العاملين نحو استعادة النقابة الفئوية من خلال تنفيذ الاضراب: الأطباء، المعلمون، العمال...الخ. دور القيادات النقابية بما لها من تجربة ومعرفة دعم ومساعدة حركة الاضرابات بمواصلة واحياء تقاليد الحركة النقابية في طرح مشروع لقانون النقابات ولائحة تنظيم النقابات ومخاطبة منظمة العمل الدولية والاتحادات النقابية في الخارج للتضامن مع العاملين في السودان لاسترداد حقوقهم النقابية. هذه خطى هامة على اعتاب الفترة الانتقالية حيث تجرى بالضرورة انتخابات نقابية واٍعادة تنظيم الهيكل النقابى وقيادات نقابية منتخبة تحدد صيغة علاقتها بالتجمع والحركة السياسية .

5- في سكرتارية التجمع مندوب لاتحاد المهنيين. وكانت خطوة موفقة أن تخلى المهنيون عن صيغة "التجمع النقابى" وعملوا بصيغة اتحاد المهنيين وانضموا للمجلس العام. ومازال الواجب المقدم للمهنين توحيد اوسع قوى بين صفوفهم لاستعادة نقاباتهم الفئوية واتحادهم. كان شكل التجمع بين المهنيين ملائماً للفترة السابقة للانتفاضة عام 85 حيث كانت نقابات المهنيين قائمة وفاعلة. أما اليوم فان القوى التى يمكن توحيدها لاستعادة النقابة أوسع بكثير من القوى التى يمكن ان تتوحد باسم التجمع وخير مثال على ذلك اللجنة التى باشرت التحضير لاضراب الاطباء لساعات ست, وتتكون من قوى بعضها لا يتعاطف مع التجمع وبعضها يعاديه.

نعتقد أن الصيغة الملائمة هى ترميم اتحاد المهنيين بالتشاور مع قواعد المهنيين، وقد تقدمنا للمهنيين بمقترحات عدة عندما كانوا يصدرون نشرتهم الدورية بانتظام،  وكان أغلب أعضاء اللجان التنفيذية لنقابات المهنيين واتحادهم قد هاجر - وحتى تجمع اساتذة جامعة الخرطوم الذي أصدر مشروع قانون الجامعة، لن يتقدم بمشروعه خطوة إذا لم يركز جهده لإستعادة نقابة الاساتذة - وهذه خطوة أهم من انضمامه للتجمع.

6- معسكرات التجمع بين الطلاب ليست موحدة: تجربة جامعة النيلين، ثم جامعة الخرطوم. وإذا كانت سكرتارية التجمع جادة في توحيد معسكرات التجمع الطلابية، فلا بديل لعقد اجتماع يضم ممثلين معتمدين من أحزاب التجمع مع ممثلين معتمدين عن المعسكرات الطلابية المعنية، والتأكد من ان قيادات الأحزاب قد زودت مندوبيها ومندوبي معسكرها الطلابي بتوجيهات قاطعة حول الوحدة وحل المشاكل والخلافات، وان وحدة معسكرات التجمع لا تحرمها من التحالف موحدة مع معسكرات طلابية خارج التجمع لخوض معركة انتخابات الاتحاد أو أي معركة أخرى. وقد يتطلب الأمر سلسلة اجتماعات وهو جهد مستحق وجدير بالبذل، ولا داعي لتكرار تجارب فاشلة بتكليف مندوب من سكرتارية التجمع للعمل مع الطلاب.

7- ونحن على اعتاب الفترة الانتقالية، وعودة تجمع الخارج للداخل، يستحسن ان نتفاكر مع الخارج حول الخطوط العريضة لهيكل القيادة وبرنامج العمل خلال الفترة الانتقالية. ما طرحه اجتماع هيئة القيادة في اسمرا حول استمرار التجمع خلال الفترة الانتقالية،  نوافق عليه من حيث المبدأ، لكن لابد من إعادة النظر في هيكل القيادة بحيث نكتفي بسكرتارية تنسيق، وبرنامج عمل محدد ممكن التنفيذ، بدلاً عن أهداف عامة براقة تلهب حماس الجماهير ويعجز التجمع عن تحقيقها.

8- لا بديل للشفافية والمسئولية الجماعية تجاه مالية التجمع، وأوجه صرفها وكشف الحساب السنوي والمراجعة المحاسبية المهنية على الأقل  في مستوى السكرتارية.

9- أثبتت صيغة التجمع النسائي جدواها، واسهم في نشاط التجمع بمستوى ايجابي. وكان ان أسهم في التوقيع على ميثاق مع عدة تنظيمات نسائية، واسهمت عضويته في العديد من الندوات والحلقات الدراسية في الداخل والخارج، وعليه  ان يستقبل التنظيمات النسائية لفصائل التجمع العائدة من الخارج ... الخ

انتظام المجلس العام للتجمع، ولو مرة في السنة، يسهم في تطوير نشاط منظمات المرأة والطلاب وغيرها.

نأمل ان تجدوا في ملاحظاتنا ما يساعد في استقرار واتساع نشاط التجمع.

سكرتارية اللجنة المركزية

للحزب الشيوعي السوداني

الخرطوم: 21/12/2003م

 

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Le Siècle soviétique

Publié le par Mahi Ahmed

Le Siècle soviétique

Moshe Lewin

Pendant un siècle, le pays appelé Union soviétique a occupé une place centrale dans la vie internationale. Malgré sa disparition soudaine, il continue de susciter débats et polémiques. Mais les affrontements idéologiques - réquisitoires et apologies -, tout autant que les nostalgies obsolètes, contribuent à occulter la véritable connaissance des 75 années du régime soviétique.

L'ouverture des archives - pas seulement celles du comité central, mais aussi celles, souvent négligées, des grands ministères et institutions étatiques - rend enfin possible une histoire nouvelle de ce pays méconnu. Produit d'un patient travail sur des documents de première main, Le Siècle soviétique nous conduit dans les entrailles du système. Il bouscule les idées reçues, qu'il s'agisse des dirigeants (Lénine, Staline, Khrouchtchev, mais aussi Andropov et Gorbatchev), du parti-Etat ou encore de la bureaucratie, cette pieuvre tentaculaire qui détenait le véritable pouvoir.

Moshe Lewin montre que, même aux pires heures de la dictature stalinienne, la société a conservé une certaine autonomie face au pouvoir. Aux antipodes d'une histoire linéaire, Le Siècle soviétique permet de comprendre les ruptures et les continuités qui mènent de la victoire de la Révolution d'Octobre 1917 à l'implosion finale, en passant par la dictature stalinienne et les impossibles réformes des années 1960, puis des années 1980.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Denis Paillard et Florence Prudhomme
Une coédition Fayard / Le Monde diplomatique, Paris, 2003
526 pages, 24 euros

Né à Wilmo (Pologne) en 1921, Moshe Lewin a suivi des études d'histoire, de philosophie et de français, d'abord à l'université de Tel Aviv, puis à la Sorbonne. Entre 1978 et 2000, il a été professeur d'histoire à l'Université de Pennsylvanie (Etats-Unis). Parmi ses ouvrages traduits en français, La Paysannerie et le pouvoir soviétique (Mouton, Paris-La Haye, 1966), Le Dernier Combat de Lénine (Minuit, 1978), La Formation du système soviétique : essai sur l'histoire sociale de la Russie de l'entre-deux-guerres (Gallimard, 1987) et La Grande mutation soviétique (La Découverte, 1989).

Qu'est-ce que le système soviétique ?

Deux erreurs fréquentes ont gêné et gênent toujours la réflexion sur l'URSS, et il convient de les dissiper avant de se demander ce qu'était le régime soviétique. La première consiste à confondre l'anticommunisme avec une étude de l'Union soviétique. La seconde, qui est une conséquence de la première, est de « staliniser » l'ensemble du phénomène, comme s'il n'avait été qu'un goulag du début jusqu'à la fin.

L'anticommunisme, tout comme ses ramifications, ne relève pas de la recherche. C'est une idéologie qui se fait passer pour une étude : elle ne colle pas aux réalités de l'« animal politique » en question, et l'étendard de la démocratie a couvert des entreprises qui utilisaient le régime autoritaire (dictatorial) d'en face pour, paradoxalement, légitimer des causes conservatrices, ou d'autres plus douteuses encore. Aux Etats-Unis, le maccarthysme ou le rôle particulièrement subversif joué dans la politique américaine par Hoover, le très puissant directeur du FBI, s'appuyaient l'un comme l'autre sur l'épouvantail communiste. Les manœuvres peu reluisantes de certains membres de la droite allemande pour blanchir Hitler en mettant en avant Staline et ses atrocités relèvent de cette utilisation abusive de l'histoire. L'Occident, dans sa défense des droits de l'homme, s'est montré fort indulgent envers certains régimes et très sévère envers d'autres (sans parler de ses propres violations de ces mêmes droits). Cela n'a pas toujours servi son image et, en tout cas, n'a certainement pas contribué à une bonne compréhension du monde soviétique et d'autres phénomènes importants qui lui sont associés.

David Joravsky s'est montré particulièrement dur et caustique dans sa critique des méthodes employées par l'Occident pour embellir son image, comme si la célébration de l'économie de marché, de la défense des droits de l'homme, de la démocratie et des libertés par les « anticommunistes » pouvait permettre de « comprendre » l'URSS. Quant au « modèle totalitaire », historiquement inadéquat et purement idéologique, il vise à camoufler les pages sombres de l'histoire de l'Occident (à commencer par les horribles massacres dont la Première Guerre mondiale a marqué le point de départ) et passe allègrement sur les contradictions et les faiblesses de ces régimes démocratiques et les méfaits d'une politique impérialiste, toujours d'actualité. Joravsky a également dénoncé les contradictions et les échecs de la social-démocratie allemande : son abandon de la lutte des classes, salué avec enthousiasme, et sa conversion à des pratiques supposées démocratiques n'ont eu d'autre effet que d'émasculer ce parti et d'en faire l'auxiliaire et la victime de régimes obscurantistes qu'il n'était pas prêt à combattre.

Cet appel réaliste et de bon sens à cesser de passer sous silence les nombreux échecs de la civilisation occidentale et ses crises terrifiantes (un silence qui permet surtout de noircir encore plus le tableau de l'autre camp) est aussi un appel à redonner sa dignité à la recherche et à reconnaître cette réalité incontournable : « l'autre camp », si singulier qu'il ait été et si marqué par ses propres traditions historiques sui generis, était lui-même un produit de la crise de la civilisation dominée par l'Ouest et par son système impérialiste mondial.

Où placer le système soviétique dans le grand livre de l'histoire ? La question est d'autant plus complexe qu'il a existé sous deux versions, si ce n'est trois (sans parler de la guerre civile, où il n'était qu'un camp militaire).

Cette question, nous l'avons déjà posée à propos de la période stalinienne, et nous avons proposé une réponse. L'histoire de la Russie est un remarquable laboratoire pour étudier certaines variétés de systèmes autoritaires et leurs crises jusqu'à nos jours. Aussi, nous allons reformuler la question en la centrant sur le système soviétique après la mort de Staline. Etait-ce un système socialiste ? Absolument pas. Le socialisme, c'est quand les moyens de production sont la propriété de la société, et non d'une bureaucratie. Le socialisme a toujours été conçu comme un approfondissement de la démocratie politique, et non comme son refus. Persister à vouloir parler du « socialisme soviétique » est une véritable « comédie des erreurs » ! On est en droit de s'étonner du fait que le débat sur le phénomène soviétique ait été et soit toujours mené en ces termes. Si quelqu'un, mis en présence d'un hippopotame, déclare avec insistance qu'il s'agit d'une girafe, va-t-on lui donner une chaire de zoologie ? Les sciences sociales seraient-elles à ce point moins exactes que la zoologie ?

Toute cette confusion vient du fait que l'URSS n'était pas capitaliste : l'économie et les autres richesses du pays étaient propriété de l'État et, dans les faits, de ceux qui le dirigeaient au sommet. Il s'agit là d'une dimension cruciale, qui conduit à placer le système soviétique dans la même catégorie que les régimes traditionnels, où la possession d'un vaste patrimoine territorial donnait le pouvoir sur l'Etat. Ce processus historique est à l'œuvre dans la formation de la Moscovie et de sa monarchie autocratique. Elle aussi disposait d'une bureaucratie influente, mais c'était le souverain, et non sa bureaucratie, qui avait le pouvoir absolu. Dans le cas soviétique, c'est la bureaucratie qui, en dernière analyse, a acquis collectivement un pouvoir incontesté qu'elle ne partageait avec personne d'autre. Cet « absolutisme bureaucratique », cousin des anciens « despotismes agraires », était beaucoup plus moderne que celui du tsar ou de Staline, mais il appartenait encore à la même espèce, surtout si on ajoute le contrôle politique des citoyens par l'Etat.

Cet argumentaire implique également que l'Etat bureaucratique soviétique, malgré ses innovations révolutionnaires à la fois dans la terminologie et dans le recrutement de son personnel, issu des classes inférieures, était l'héritier direct de bien des anciennes institutions du tsarisme, et qu'à ce titre il était inévitable qu'il se situe dans la continuité de la tradition tsariste de construction de l'Etat. Cela tenait pour une large part au fait qu'après la Révolution les services rouverts sous les auspices des soviets n'ont pu fonctionner qu'avec le concours des fonctionnaires du régime défunt. Lénine lui-même avait déclaré, en le regrettant, que des sections entières de l'administration tsariste restaient en fonction sous le nouveau régime et qu'il en résultait une continuité historique bien supérieure à tout ce qui avait été prévu avant Octobre. De fait, le nouveau régime devait faire ses classes dans le domaine des finances, des affaires étrangères, des affaires militaires, des services de renseignement, et il était contraint de recourir non seulement à l'expertise de quelques spécialistes, mais aussi à l'expérience de services gouvernementaux au grand complet, qui sur bien des points continuaient d'agir selon les méthodes qu'ils avaient apprises. Les anciens corps de fonctionnaires ne pouvaient pas être remplacés ou changés en une nuit. Un nouvel Etat avait été créé, mais ses fonctionnaires étaient toujours ceux de l'ancien régime, et Lénine se demandait comment les faire travailler mieux. Une telle continuité de pratiques et de traditions héritées du passé était inévitable, d'autant plus que les effectifs s'évaluaient à quelques dizaines de milliers d'individus, et que les traditions dans ces institutions de l'Etat sont particulièrement tenaces. Les nouvelles autorités ne savaient pas comment procéder. En fait, elles n'avaient d'autre choix que de reprendre les institutions en l'état, changer quelques détails et les laisser travailler comme elles en avaient l'habitude.

Le système soviétique a fini par ériger un Etat bureaucratique assez « classique », gouverné par diverses hiérarchies pyramidales. Il n'y avait donc pas de réelle nécessité, une fois passée la période de ferveur révolutionnaire, de prendre ses distances par rapport aux modèles antérieurs, sauf, peut-être, dans le cas des institutions qui n'avaient pas d'équivalent sous le tsarisme. De plus, chaque fois qu'un nouveau service devait être créé, une commission spéciale était nommée pour veiller à son organisation, et très vite s'est installée la pratique consistant à demander à un spécialiste de l'administration ou à un bureaucrate chevronné d'étudier la façon dont un service analogue fonctionnait sous le régime tsariste. Quand il n'y avait pas de précédent, on se référait aux modèles occidentaux.

Le recours aux précédents historiques est partout une chose naturelle, mais, dans le cas de l'URSS, il a pris une dimension particulièrement nette. La Russie de Staline a effectivement adopté quasi officiellement les principes idéologiques de l'Etat tsariste, et même si la pratique proprement stalinienne consistant à arborer les vieux symboles nationalistes a été abandonnée après sa mort, le modèle bureaucratique soviétique a conservé de nombreux traits de son prédécesseur tsariste, abstraction faite de l'habillage idéologique. La tradition poursuivie définit l'essence même du système : un absolutisme représentant la hiérarchie bureaucratique sur laquelle il était fondé. Même la fonction apparemment « neuve » de secrétaire général rappelait à plus d'un titre l'image du « tsar, maître du pays ». Certes, la symbolique et les scénarios des manifestations publiques du pouvoir n'étaient pas identiques, mais les cérémonies imposantes des régimes tsariste et soviétique participaient d'une même culture, où les icônes occupaient une place de choix : ces manifestations visaient à donner une image de puissance et d'invincibilité, qui n'était parfois qu'une façon de dissimuler, de faire oublier ou encore d'exorciser une fragilité interne. Mais les successeurs des tsars auraient dû savoir, surtout au crépuscule de leur régime, que les crises systémiques et les effondrements faisaient aussi partie de leur répertoire historique.

Comme la construction d'un Etat fort était, depuis la fin des années vingt, au centre de tous les efforts, le problème de sa désignation se posait. Finalement, après avoir rejeté certains emprunts par trop choquants faits par Staline au tsarisme, les dirigeants adoptèrent le terme tsariste derzava, particulièrement prisé dans les cercles conservateurs national-étatistes et cher aux responsables des forces armées et de la sécurité publique. Rappelons que, du temps de Lénine, derzavnik était un terme péjoratif utilisé pour désigner le partisan d'un nationalisme russe oppresseur et brutal. Quant au terme derzava, il renvoie également au passé par les rapports qu'il entretient avec deux autres termes qui étaient au cœur du pouvoir tsariste : samoderzec, qui désigne le maître absolu (l'autocrate), et samoderzavie, qui caractérise le régime comme une « autocratie ». Sans doute la faucille et le marteau avaient-ils remplacé le globe d'or surmonté d'une croix, symbole du pouvoir impérial, mais ils ne représentaient plus qu'une relique d'un passé révolutionnaire, qui amusait beaucoup les cohortes ministérielles.

La possession de toutes les terres par l'Etat (personnifié par l'autocrate) avait été la caractéristique de plusieurs anciens régimes en Europe centrale et orientale. En URSS, au nom du socialisme, cette propriété de l'Etat s'étendait à l'ensemble de l'économie et à bien d'autres secteurs de la vie du pays. Malgré une apparence plus moderne (les bureaucrates soviétiques, à la différence de leurs prédécesseurs tsaristes, géraient des usines où l'on construisait des machines, et même des « villes atomiques »), c'était bien l'ancien modèle de la propriété de toutes les terres (principale ressource économique dans l'ancien temps) qui se trouvait préservé, et même renforcé, par le pouvoir considérable exercé par l'Etat sur les producteurs directs.

Tout au long de notre exploration de la nature de cet Etat, nous avons découvert de nouveaux traits, des « bifurcations » dans le modèle de développement et toute une série d'ambiguïtés. Si le système se rangeait dans la catégorie ancienne des autocraties propriétaires des terres, il n'en reste pas moins qu'il accomplissait une tâche historique propre au XXe siècle, celle d'un « Etat développemental (1) », et nous avons longuement décrit la manière dont il a mené à bien le développement du pays. C'est à cette catégorie d'« Etat développemental » qu'appartient l'URSS durant les premières étapes de son existence. De tels Etats ont existé et existent toujours dans plusieurs pays, en particulier sur d'immenses territoires en Orient et au Moyen-Orient (Chine, Inde, Iran) où ont régné d'anciennes monarchies rurales. Cette rationalité historique est à l'œuvre dans la construction de l'état stalinien, même si sa transformation en « stalinisme » fut une dangereuse distorsion, à laquelle les systèmes dictatoriaux sont facilement enclins. Mais le passage à un modèle despotique n'est pas une pathologie incurable, comme le prouvent l'élimination du stalinisme en Russie et celle du maoïsme en Chine. Et, malgré les embûches, la présence d'un Etat qui rend possible et dirige le développement économique reste une nécessité historique.

Vers les années quatre-vingt, l'URSS avait atteint un niveau de développement économique et social supérieur à celui de la Chine, mais son système s'était enlisé dans une logique auto-destructrice. Le type de réformes qu'envisageait Andropov aurait pu donner au pays ce dont il avait tant besoin, un Etat réformé et actif en mesure de continuer à jouer son rôle de guide du développement, mais capable aussi de renoncer à un autoritarisme désormais obsolète dans la mesure où le paysage social avait été profondément transformé.

Mais le recours à une symbolique ancienne, comme celle de derzava - recours qui exprimait l'état d'esprit et les intérêts d'une composante importante des élites au pouvoir -, était le signe d'une perte d'énergie de l'appareil d'Etat, qui, en voie d'enlisement, n'utilisait plus son pouvoir que pour servir ses intérêts personnels. Il marquait également l'interruption de toute dynamique de réformes, à un moment où le pays en avait encore terriblement besoin. Au lieu d'ajouter l'ordinateur à la faucille et au marteau, les dirigeants se réfugiaient dans le conservatisme, s'engageant dans une voie sans gloire. Si les citoyens vivaient dans un système doté d'une généalogie et de caractéristiques anciennes, ils ne vivaient plus au XVIIIe siècle, mais au XXe. L'Etat était resté en arrière, et cette « bifurcation » (la société allant dans une direction, l'Etat dans une autre) fut fatale.

Le terme « absolutisme bureaucratique » (qui nous semble adéquat pour désigner le système soviétique) est emprunté à une analyse de la monarchie bureaucratique prussienne du XVIIIe siècle, dans laquelle le souverain était en fait dépendant de la bureaucratie dont il était le chef. De même, en URSS, les hauts dirigeants du Parti, les maîtres supposés de l'Etat, avaient dans les faits perdu tout pouvoir sur leurs bureaucrates.

Les ex-ministres soviétiques sans envergure, qui parlent avec nostalgie dans leurs Mémoires des splendeurs du super-Etat qu'ils ont perdu, n'ont pas compris que l'engouement pour le terme derzava a précisément coïncidé avec la période où l'Etat a cessé d'accomplir la tâche qu'il avait été capable de remplir et avait effectivement remplie. Il n'était plus qu'une version fantomatique de lui-même, le dernier soupir d'un pouvoir sur le point de rejoindre le tombeau d'une famille de régimes surannés avec lesquels il conservait trop d'attaches.

Le facteur étranger

Le phénomène soviétique est un chapitre profondément typique de l'histoire russe, non pas malgré, mais à cause du rôle de l'environnement international, y compris l'utilisation d'idéologies empruntées à l'extérieur. Les autocrates qui ont le mieux réussi dans l'histoire russe ont eu ce même type de rapports avec le monde extérieur. Ce pays à l'histoire très accidentée, constamment engagé dans des relations d'amitié ou d'hostilité avec ses voisins proches et lointains, a dû développer de tels rapports non seulement sur les plans militaire, économique, commercial, diplomatique et culturel, mais aussi en apportant des réponses culturelles et idéologiques à une série de défis. Il l'a fait soit en empruntant les idées de l'étranger, soit en leur opposant des conceptions de son cru, ce qui explique que ses dirigeants orientaient leurs antennes et vers le monde extérieur, et vers le pays. De même, dans l'histoire de l'URSS, l'étranger a constamment contribué à déterminer la forme que prenait le régime, même si cela s'est fait par différents biais. La Première Guerre mondiale et la crise du capitalisme à l'époque ont beaucoup à voir avec le phénomène léniniste et avec les étapes parcourues par la Russie soviétique tout au long des années vingt. La crise des années trente et la Seconde Guerre mondiale ont également eu un impact direct sur l'URSS de Staline.

Les « miroirs déformants » (auxquels nous avons fait allusion à propos du stalinisme) influençaient les images que les populations et les dirigeants se formaient de l'autre camp. Comme les deux systèmes en compétition avaient chacun leurs crises et leurs phases de développement, les « miroirs déformants », de chaque côté, émettaient et réfléchissaient des images où réalité et fiction étaient presque impossibles à distinguer. Si le stalinisme des années trente, au plus fort de son élan, jouissait à l'Ouest d'un grand prestige et d'une attention bienveillante, en dépit de la misère et des persécutions subies par les citoyens, c'était dans une large mesure en raison des images négatives que donnait du capitalisme la crise occidentale, et tout particulièrement celle qui sévissait à l'époque en Europe centrale et orientale. La Russie envoyait en retour l'image de son puissant élan industriel, et la misère de la population était relativisée par l'idée que cette dynamique impressionnante en viendrait vite à bout. Un même effet déformant s'observe dans le cas de Staline et du stalinisme lors de son triomphe sur l'Allemagne, en 1945, à un moment où le pays était de nouveau plongé dans une profonde misère, dont les ravages de la guerre n'étaient pas les seuls responsables. Cet échange d'images déformées avaient d'importantes conséquences politiques : prévoir les intentions de l'autre camp relevait souvent de l'art de la devinette.

La guerre froide a été une confrontation des plus inhabituelles. Vue de Moscou, elle a été déclenchée à grand bruit par les bombes atomiques lancées sur le Japon. Mais, à en croire les Mémoires de Berezkov, elle serait antérieure et remonterait à l'irritation de Staline face au retard des Américains à ouvrir un second front à l'Ouest : il y voyait un choix politique consistant à s'engager au cœur même de la guerre le plus tard possible, lorsque les deux belligérants allemand et soviétique seraient épuisés. Ce retard, aggravé par les deux bombes atomiques larguées sur le Japon, avait été perçu comme une volonté de l'Amérique de faire savoir qu'une nouvelle ère s'ouvrait dans les relations internationales. Une déclaration faite à l'intention non pas du Japon, mais de l'URSS et du reste du monde, et qui avait effectivement été interprétée dans ce sens. Il n'est d'ailleurs pas exclu que tel ait été le raisonnement américain à l'époque. On ne peut que spéculer sur ce qui se serait passé si un second front avait été ouvert un an plus tôt, ou si les États-Unis n'avaient pas recouru à l'arme atomique sur Hiroshima et Nagasaki. En tout cas, les événements de la guerre et de l'après-guerre ont propulsé l'URSS dans une position de superpuissance, et l'ont poussée dans une course aux armements qui a largement contribué à perpétuer les pires aspects conservateurs du système et à amoindrir sa capacité à se réformer.

Parmi les nombreuses séquelles de la guerre froide, il faut mentionner le fait que les États-Unis se sont retrouvés en position d'exercer une influence et des pressions non négligeables sur la façon de penser des dirigeants soviétiques. À l'« Occident d'antan » (Angleterre, France, Allemagne), qui servait jusque-là de modèle, ont succédé les Etats-Unis, devenus aux yeux des Soviétiques l'étalon de référence pour évaluer leurs propres performances en matière d'économie, de recherche scientifique, de capacité militaire et, bien entendu, d'espionnage. L'impact de ce recentrage sur les États-Unis a été dissimulé aussi bien à la population soviétique qu'à l'Occident (c'est là un vaste sujet resté inexploré). On peut supposer qu'à cause des États-Unis les dirigeants soviétiques ont pris conscience du fait que la gravité de leur retard était systémique, même si certains d'entre eux ont refusé de voir cette réalité. Après la défaite soviétique dans la course (parfaitement inutile) à la Lune, l'incapacité du pays à entrer dans la nouvelle révolution scientifique et informatique (bien qu'un ministère spécial ait été créé pour organiser ce secteur) a probablement engendré un sentiment d'impuissance dans certains cercles dirigeants, tandis que les conservateurs s'accrochaient davantage encore à leur immobilisme et à une ligne dure.

C'est cette même image des États-Unis comme superpuissance qui a conduit tant de membres de l'ancienne nomenklatura à quémander les faveurs de l'Amérique après avoir pris le contrôle du Kremlin, sous le manteau d'Eltsine. Mais cet épisode relève de l'ère postsoviétique, qui ne nous intéresse ici que dans la mesure où elle donne quelques éclaircissements complémentaires sur le bilan historique du défunt système - un système qui reste toujours présent dans la quête d'une identité nationale, laquelle ne pourra être menée à bien que si l'on repense sérieusement et sans complaisance le passé, seule chance de sortir des errances actuelles.

Post-scriptum : un pays à la recherche d'un passé

Il est tout naturel que des chercheurs qui étudient l'état de la Russie des années 1990 utilisent comme point de départ des données remontant à la dernière période du système soviétique. Mais l'ironie apparaît quand des sociologues, qui connaissent parfaitement ce passé pour avoir produit à l'époque des travaux très critiques sur le système, le décrivent aujourd'hui comme un eldorado perdu pour la simple raison que le niveau de vie de la population soviétique et la couverture sociale dont elle bénéficiait il n'y a pas si longtemps encore n'ont cessé de se dégrader depuis le début des années quatre-vingt-dix. Le tableau qu'ils dressent est instructif. La fréquentation des théâtres, des salles de concerts, des cirques, des bibliothèques, tout comme la lecture d'ouvrages littéraires ou les abonnements à des journaux, sont en forte régression, voire désormais inexistants, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Toute la structure des loisirs a été bouleversée en raison de l'accroissement de la charge de travail. Les loisirs sont désormais beaucoup plus passifs (l'essentiel est de « récupérer »), alors qu'ils étaient tournés vers la culture, surtout dans les derniers temps de l'ère soviétique, où la tendance était à l'augmentation du temps libre. Le phénomène est particulièrement frappant dans le cas des spécialistes et des gestionnaires. Par ailleurs, le besoin d'accroître les revenus du ménage oblige de nombreux Russes à élever davantage de bêtes et de volailles dans leur petite exploitation pour améliorer leur nourriture et gagner un peu d'argent, ou simplement survivre, au prix d'une diminution de leur temps de sommeil et de leur temps libre.

L'extension des libertés et des droits ainsi que l'apparition de services coûteux n'ont bénéficié qu'aux plus aisés, aux plus qualifiés professionnellement, à ceux qui avaient le plus grand sens de l'initiative. La plupart des gens ont connu une réduction notable de leurs possibilités d'accès à la culture nationale et internationale. Les sociologues auxquels nous nous référons se montrent très critiques à propos de la qualité des programmes de télévision, laquelle est devenue l'activité de loisir dominante, avec des effets particulièrement désastreux sur les enfants, qui, abandonnés à eux-mêmes l'après-midi, restent vissés devant des émissions idiotes.

Selon les auteurs de cette étude, deux processus sont à l'œuvre en Russie : un accroissement général de la différenciation sociale et un repli des individus sur eux-mêmes (diminution des contacts sociaux et des relations avec la parentèle, désintérêt pour les valeurs culturelles et la politique), moins prononcé dans les grandes villes de la Russie d'Europe, mais très marqué dans les villes de province et dans les campagnes. L'étude n'aborde pas les questions du déclin de la recherche scientifique, de la fréquentation des établissements d'enseignement, des services médicaux et sociaux, de la chute des indicateurs de la démographie, qui font que le pays est dans une situation catastrophique et que la survie même de la nation est en jeu.

Pour dissimuler cet état pitoyable, les nouveaux détenteurs du pouvoir (issus pour la plupart de l'ancienne nomenklatura et rebaptisés « démocrates », « libéraux » ou « réformateurs ») se sont lancés dans une vaste campagne de propagande contre le défunt système soviétique. Ils recourent à tous les procédés utilisés jadis en Occident, et en rajoutent même : ce système n'aurait été qu'un monstre dirigé par des monstres, et cela du péché originel de 1917 jusqu'au coup d'Etat manqué d'août 1991, mené contre Gorbatchev par des partisans affichés de la ligne dure. A les écouter, le miracle s'est produit en 1991 avec l'ouverture d'une ère nouvelle de liberté sous l'égide du président Eltsine. La conséquence de ce type de discours politique est que la Russie contemporaine, si lamentablement diminuée et encore en état de choc, souffre aussi d'un « autodénigrement » de son identité historique. Les « réformateurs » ne se sont pas contentés de piller les richesses du pays, ils ont également lancé une attaque frontale contre son passé, une attaque qui vise sa culture, son identité et sa vitalité. En fait, loin d'être une approche critique du passé, elle n'est qu'ignorance.

Parallèlement à cette campagne mensongère et nihiliste menée contre le siècle soviétique, on a assisté à une sorte de quête frénétique d'autres passés qui puissent être proposés à la nation pour qu'elle s'identifie à eux. Cela a commencé par une réappropriation de tout ce qui était tsariste et prérévolutionnaire, tentative dérisoire de se donner un prédécesseur en la personne d'un régime en plein déclin. Ensuite, quand le rejet de tout ce qui était soviétique est devenu encore plus fort, basculant dans la haine de Lénine, du léninisme et du bolchevisme, présentés comme des émanations de l'enfer, on a cherché à réhabiliter les Blancs de la guerre civile, l'aile droite la plus rétrograde du spectre politique du tsarisme, qui a perdu la bataille parce qu'elle n'avait rien à offrir au pays.

Cet amour fébrile de tout ce que les bolcheviks ou le régime soviétique avaient détesté n'est qu'un témoignage de débilité intellectuelle. Les premières vagues des « nouvelles élites » qui ont conquis le Kremlin et le pouvoir ont été perçues par beaucoup de Russes comme de nouveaux « envahisseurs tatars », qui s'attaquaient aux intérêts politiques et culturels de la nation. Les meilleurs esprits et les autorités morales du pays redoutaient que la Russie n'ait d'autre perspective que celle, cauchemardesque, de tomber au niveau d'une nation du tiers-monde.

Il faut toujours du temps pour vaincre les ravages de l'obscurantisme. Mais on peut observer certains événements culturels comme des signes positifs. Il faut nous rappeler les propos de l'historien Kliucevskij, qui, au début du XXe siècle, contestait ceux qui prétendaient que « le passé est dans le passé ». Non, disait Kliucevskij, avec toutes les difficultés qui nous entourent et toutes les erreurs qui ont été commises, le passé est tout autour de nous, il enveloppe les réformes, il les dévore et les dénature.

Le philosophe Mezuev intervenant lors d'une conférence organisée à Moscou par Tatiana Zaslavkaja, a développé avec vigueur la thèse selon laquelle « un pays ne peut exister sans son histoire ». Ce faisant, il reprenait le flambeau là où Kliucevskij l'avait laissé. Je citerai ici longuement son discours très stimulant.

« Nos réformateurs, qu'ils soient communistes, démocrates, slavophiles ou fascinés par l'Occident, commettent tous l'erreur cruciale de ne pas chercher le lieu qui fonde une continuité rationnellement et moralement justifiée entre le passé et l'avenir de la Russie, entre ce qu'elle a été et ce qu'elle devrait devenir selon eux. Les uns nient le passé, les autres y voient le seul modèle possible, si bien que pour certains l'avenir n'est qu'une mixture de thèmes anciens et pour d'autres l'acceptation mécanique d'une formule opposée qui n'a pas de précédent dans l'histoire russe. Or l'avenir doit être pensé avant tout dans sa relation avec le passé, et en particulier avec celui que nous venons juste de quitter. »

Mezuev s'en prend ensuite à l'économiste libéral A. Illarionov, lequel considère que le XXe siècle est un siècle perdu pour la Russie : ayant vécu sous le socialisme, le pays se serait détourné de son itinéraire libéral, et c'est pourquoi le géant qu'il était jadis ne serait plus aujourd'hui qu'un nain. Pour Illarionov, la seule chance réside dans un retour au libéralisme. Pour Mezuev, un tel nihilisme est historiquement absurde. Il est plus facile de faire le sage après coup que d'analyser ce qui est arrivé et pourquoi. Railler la Russie de n'être pas devenue libérale au début du siècle, c'est démontrer une ignorance profonde aussi bien de l'histoire russe que du libéralisme. La victoire du libéralisme est le résultat d'un long processus historique : Moyen Age, Réforme, Renaissance, révolutions qui ont émancipé la société des monarchies absolues (mais pas partout !). L'Angleterre elle-même, mère du libéralisme, a mis du temps à en prendre le chemin. La Russie et d'autres pays n'ont pas développé une économie de marché libérale - faut-il les blâmer pour cela ? Cette attitude ne mène à rien. L'important, c'est de comprendre le siècle passé et le rôle qu'il va jouer dans les développements à venir.

Pour Mezuev, la clé de l'histoire russe au XXe siècle est à chercher dans le surgissement de trois révolutions, et non pas dans la seule révolution bolchevique. La première, celle de 1905, a été défaite, la deuxième, celle de février 1917, a donné la victoire aux révolutionnaires modérés, et Octobre, qui l'a donnée à des révolutionnaires plus radicaux, n'est que la dernière phase de ce processus révolutionnaire. C'est toujours ainsi qu'un processus révolutionnaire se déroule. Une fois qu'il est déclenché, personne n'est à mettre en cause, il va de lui-même jusqu'à son terme. Le philosophe Berdiaev l'avait bien vu : les bolcheviks étaient non pas les auteurs de la révolution, mais l'instrument de son déroulement. Il ne sert à rien d'adopter des critères avant tout moraux, ni de dénoncer les cruautés déployées. Il en est toujours ainsi dans les situations de guerre civile ou de lutte contre un asservissement. Une révolution n'est pas une action morale et légale, c'est un déploiement de force coercitive. Il n'existe pas de « bonne » révolution : elles sont toujours sanglantes. « Condamner les révolutions, c'est condamner presque toute l'intelligentsia russe et toute l'histoire russe, qui constituent le terreau de ces événements révolutionnaires. Les révolutions ne vont pas dans le sens de l'apaisement, elles font tout le contraire. Elles déçoivent toujours les attentes, mais elles ouvrent une page véritablement nouvelle. L'important est de comprendre de quelle page il s'agit, sans trop se fier ni à ce que disent les vainqueurs, ni à ce que disent les vaincus. [ ... ] Notre socialisme était en fait un "capitalisme à la russe", un capitalisme dans son contenu technologique et un anticapitalisme dans sa forme. » Sur ce point, Mezuev passe en revue les opinions des penseurs comme Berdiaev, Fedotov, Bogdanov, etc.

Pour Mezuev, il est difficile à un pays situé à la périphérie de combiner la modernisation avec la démocratie et les libertés. Pendant un temps, l'une des deux tendances (modernisation ou démocratie) doit céder le pas à l'autre. Les bolcheviks l'ont bien compris, et c'est pour cette raison qu'ils ont gagné la guerre civile et que l'URSS est sortie victorieuse de la Seconde Guerre mondiale. La Chine aussi l'a compris : elle a choisi de combiner une modernisation accélérée par le marché et le maintien d'un système politique non démocratique. Pour tout régime, quel qu'il soit, la sagesse ne consiste pas à récuser le passé comme s'il était un désert où rien ne pousse, elle est de le considérer comme un tremplin pour de nouveaux progrès et de préserver ce qui en faisait la grandeur réelle, et non mythique.

De ce point de vue, il faut faire crédit à la variante russe du socialisme d'avoir cru à la science. Jamais dans l'histoire du pays le prestige du savant et de l'ingénieur n'a été aussi grand, et le régime a su ouvrir les portes de la science à beaucoup. Dans ce domaine, les dirigeants ne se comportaient pas comme des fanatiques, ils agissaient de façon réaliste et pragmatique. L'Ouest avait tort d'y voir une quelconque hostilité - c'était prendre au pied de la lettre le discours des dirigeants. La Russie d'aujourd'hui, avec sa nostalgie des temps prérévolutionnaires, est bien plus éloignée de l'Occident que ne l'étaient les bolcheviks. « Nos libéraux ne peuvent se vanter de rien, sauf d'avoir anéanti toutes ces réussites. L'avenir de la Russie doit se construire sur la base d'une préservation et d'un développement de ces acquis. Il faut assurer une continuité tout en définissant de nouvelles tâches. A l'heure actuelle, le lien avec le passé est rompu, mais il sera rétabli un jour. Il ne s'agit pas pour autant de revenir au passé d'avant ou d'après la Révolution. Demandez-vous ce qui dans le passé vous est cher, ce qui doit être poursuivi ou conservé, et cela vous aidera à affronter l'avenir. [ ... ] Si le passé ne contient rien de positif, alors il n'y a pas d'avenir, il ne reste plus qu'à "se laisser aller et à sombrer dans le sommeil". [ ... ] Ceux qui veulent effacer le XXe siècle, un siècle de grandes catastrophes, doivent aussi dire adieu à une grande Russie. » Mezuev reste persuadé que la révolution russe recevra un jour en Russie la reconnaissance officielle dont bénéficient les révolutions qu'a connues l'Occident, une reconnaissance dont il faut espérer qu'elle ouvrira la porte à une véritable renaissance russe.

Les lignes qui précèdent ne sont que le résumé d'une longue et passionnante conférence. L'auteur n'est pas un historien, et son interprétation n'est pas sans poser quelques problèmes. Les termes « socialisme », « bolchevisme », « communisme », mais aussi toute une série d'idées à propos de la révolution relèvent d'une terminologie et d'une approche qui demandent à être repensées. Mais le lecteur devrait être sensible à ce défi lancé au « nihilisme » et à cette bataille pour l'histoire : pour une nation plongée dans les souffrances du déclin, l'histoire est un remède qui doit permettre de recouvrer une identité et un avenir.

L'histoire, on le sait, est constamment l'objet d'us et d'abus. Entendre un intellectuel, qui n'est pas un historien, plaider pour la construction d'un véritable savoir historique, indispensable à une nation (qu'elle soit dans la tourmente ou connaisse des jours glorieux), n'est pas chose fréquente en ces temps où le règne des médias et des ordinateurs ne veut connaître que l'instant présent. Mais l'instant est ce qui passe, alors que l'histoire ne s'en va jamais. Elle ne cesse de fournir des matériaux pour la construction de l'avenir, tantôt de bonne qualité, tantôt défectueux. Elle constitue le socle sur lequel reposent les nations et qu'elles élèvent sans cesse. Il n'est pas absurde de penser que l'histoire a une dimension pratique, comme toute science appliquée, même si elle est incapable de livrer des remèdes directement utilisables et aux effets garantis.

(1) Traduction littérale. Par là, il faut entendre un Etat qui prend en charge, par des méthodes plus ou moins contraignantes, le développement du pays. (NdT)

Le stalinisme et le syndrome de l'hérésie

Le recours par Staline aux symboles de la religion orthodoxe est également révélateur. Ses biographes étrangers l'ont bien compris, lorsqu'ils évoquent la forme liturgique dudit Serment. Elle renvoie aux années passées au séminaire, seule période de sa vie où il ait reçu une formation, et dont l'influence se retrouvera plus tard dans les rituels de confession et de repentir imposés à ses ennemis politiques - et qui ne suffisent jamais : par définition, même pardonné, un péché reste un péché. Réfléchissons un instant au concept d'hérésie et à son utilisation en politique. Pour le stalinisme, le « péché porte le nom de « déviation » ; il doit être extirpé, à l'instar d'une hérésie.

L'expression « syndrome de l'hérésie » convient parfaitement pour rendre compte des rituels et de la propagande, des persécutions subies par ceux qui avaient - ou auraient pu avoir, ce qui est le cas le plus fréquent - des opinions divergentes par rapport au credo prétendument commun. De façon caractéristique, c'est Staline lui-même qui a « expliqué », dans l'un de ses discours, qu'il y a « déviation » dès lors qu'un fidèle du Parti commence à « avoir des doutes ».

Sur ce thème, citons Georges Duby, qui a étudié l'hérésie au Moyen Age, une époque où des méthodes très élaborées ont été mises au point pour extirper la dissidence et assurer la conformité :

"On a vu que l'orthodoxie suscitait l'hérésie en la condamnant et en la nommant. Mais il faut ajouter enfin que l'orthodoxie, parce qu'elle punit, parce qu'elle poursuit, met en place tout un arsenal, qui vit ensuite son existence propre, et qui souvent même survit longtemps à l'hérésie qu'il devait combattre. L'historien doit considérer avec la plus grande attention ces institutions de dépistage et leur personnel spécialisé, souvent constitué par d'anciens hérétiques qui se rachètent.

« L'orthodoxie, parce qu'elle punit et qu'elle poursuit, installe également des attitudes mentales particulières, la hantise de l'hérésie, la conviction chez les orthodoxes que l'hérésie est hypocrite, qu'elle est masquée, et, par conséquent, qu'il faut de toute force et par tous les moyens la détecter. La répression crée d'autre part, comme instrument de résistance et de contre-propagande, des systèmes de représentation divers qui continuent très longtemps à agir [... ]. Pensons également, beaucoup plus simplement, à l'utilisation politique de l'hérésie, du groupe hérétique traité comme bouc émissaire, avec tous les procédés d'amalgame momentanément souhaitables. »

Cette analyse des temps médiévaux semble réellement traiter du stalinisme et de ses purges. La chasse à l'hérésie est au centre de la stratégie stalinienne et de l'édification du culte de la personnalité. En effet, ce qui justifie l'usage du terme « culte », tel que l'entendent les catholiques ou les orthodoxes, n'est pas tant l'attribution de qualités surhumaines au dirigeant suprême que le fait que l'exercice de ce culte repose sur une véritable technologie de la chasse à une hérésie le plus souvent créée artificiellement. Comme si, privé de ces arcs-boutants, le système ne pouvait pas exister. De fait, les déchaînements contre les hérétiques ont constitué la stratégie psychologique et politique optimale pour justifier la terreur de masse. En d'autres termes, la terreur n'était pas une réponse à l'existence d'hérétiques ; ceux-ci étaient inventés pour légitimer la terreur, dont Staline avait besoin.

Le parallèle avec la stratégie des Églises est encore plus patent si l'on considère que Trotski était la figure parfaite de l'« apostat » pour toutes sortes de gens, religieux ou antireligieux, nationalistes, antisémites, etc. Ce rejet a duré bien plus longtemps que l'adulation de Staline. Même après l'effondrement de l'Union soviétique, la haine de Trotski, tenace, reste très répandue, que ce soit chez les staliniens d'aujourd'hui, les nationalistes ou les antisémites. La question mérite d'être posée : faut-il y voir un concentré de la haine du socialisme ? de l'internationalisme ? de l'athéisme ? La lecture attentive des argumentaires des adeptes de Staline permettrait sans doute de en évidence les ingrédients qui rendent Trotski odieux à tant de courants du spectre idéologique russe, où il est très rare que le personnage soit étudié avec un minimum de détachement.

Outre la religion orthodoxe, le passé offrait à Staline d'autres attraits. La comparaison de sa position avec celle d'un tsar n'a pas été établie immédiatement. En revanche, la décision de construire le « socialisme dans un seul pays » (en clair, « nous, nous pouvons le faire avec nos propres forces ») montre que, déjà, l'idéologie était manipulée pour les besoins de la cause, dans le sens d'un « chauvinisme de grande puissance », comme l'en ont accusé ses adversaires. Avant même de devenir une pure intoxication idéologique et politique, le slogan avait de quoi séduire un auditoire composé majoritairement de vainqueurs de la guerre civile. Dans le cas du tsarisme, la domination qu'il exerçait sur la religion était par ailleurs étroitement liée aux symboles de l'Église- le tsar s'appropriant cette légitimité supraterrestre. En revanche, Staline et son culte ne relevaient pas de l'ordre du religieux. Il s'agissait d'une construction purement politique, qui empruntait et utilisait des symboles de la foi orthodoxe sans qu'intervienne la question de savoir quelle part de cette foi et de ses substrats psychologiques Staline partageait personnellement. Aucune donnée, pour autant que je sache, ne peut nous aider à répondre à cette question, mais il y a tout lieu de penser que Staline était athée.

Il est essentiel de comprendre que Staline a mis en œuvre une politique conçue pour transformer le Parti en un instrument de contrôle de l'État, voire en un instrument tout court. Cela, une fois encore, découle de sa « philosophie des cadres ». L'entreprise, décelable très tôt, est pratiquement achevée à la fin de la NEP, en 1929. Elle est la conséquence logique de l'affirmation cavalière selon laquelle « il n'existe pas de difficultés objectives pour nous ». Une telle conception du rôle des cadres demandait plus qu'une simple transformation du Parti, déjà en pleine mutation : recrutement massif de nouveaux membres, expulsion des oppositions successives, sans parler des démissions spontanées, un phénomène d'une grande ampleur, mais nié officiellement. Ces mouvements de personnes tumultueux exigeaient l'extension de l'appareil du Parti, jusqu'alors limité et non perçu comme un danger par les, cadres bolcheviques, lesquels se retrouvent pour la plupart dans une opposition déclarée ou non. Le modeste mais indispensable appareil du Comité central, qui s'était constitué en 1919, ignorait le nombre de membres du Parti. Mais, entre les mains de Staline, et surtout après sa désignation au poste de secrétaire général en 1922, il commence à jouer un rôle tout à fait différent.

Staline avait un sens infaillible de ce que devaient être les instruments du pouvoir. Les « vieux bolcheviks » oeuvraient de préférence au sein de l'administration d'État, des commissariats du peuple et autres services gouvernementaux. Staline, lui,renforçait son contrôle sur le « Secrétariat ». C'était un instrument indispensable, non seulement pour gérer l'arrivée massive de nouveaux membres dépourvus de la moindre formation, mais aussi pour dominer le Parti et ses cadres présents depuis le début. Les « vieux bolcheviks » ont mis du temps à comprendre ce processus. Il a fallu attendre 1923 pour que certains commencent à critiquer, puis à déplorer, le pouvoir grandissant de la « machine du Secrétariat ». À l'évidence, celui-ci était alors passé maître dans l'art de fixer la composition des délégations aux conférences et congrès du Parti, conformément aux desiderata du Politburo. Les historiens semblent d'accord pour considérer que le XIIIe congrès, en 1924, lors duquel Staline fut réélu secrétaire général, était joué d'avance. Le Parti tel que l'avaient connu ses premiers membres et ceux qui l'avaient rejoint au cours de la guerre civile était en train de disparaître. A partir de cette date, tout le monde, à l'exception des membres de base, était « cadre », c'est-à-dire travaillait dans un appareil où chacun occupait une place précise dans une hiérarchie de fonctionnaires disciplinés. Certaines apparences étaient encore sauvées. C'était le cas du Comité central qui, pendant quelques années encore, a continué d'être élu, a procédé à des délibérations et a voté des résolutions. Mais le choix de ses membres échappait totalement au contrôle des membres du Parti.

Ainsi Staline avait-il réalisé son « plan directeur » : il était seul aux commandes. Le Parti se trouvait privé de ce dont Staline voulait précisément le priver : la possibilité même de changer, par des élections, l'équipe dirigeante. Cette capacité, il faut le souligner, le bolchevisme la possédait encore. La suppression d'une telle « procédure » était donc un préalable au succès de Staline ; elle sonnait le glas de tout parti politique, contrairement à l'idée reçue qui veut que l'Union soviétique était « dirigée par le parti communiste » . Sous Lénine, cette affirmation avait encore une part de vérité ; sous Staline, le gouvernement et le Parti ne faisaient qu'exécuter une politique, comme des cadres sont censés le faire aussi longtemps qu'ils donnent satisfaction.

Il est important d'étudier tout cela en détail, car chaque dictature a ses propres habits. Les « systèmes à parti unique » conservent la possibilité de maîtriser leur destin ou, à tout le moins, la composition de leur direction. Quand ce n'est pas le cas, un « système à parti unique » n'est plus que le décor de la scène, et non la pièce qui s'y joue. Les rôles principaux sont tenus par l'appareil qui administre le pays, selon les vœux du sommet, quel qu'il soit. L'histoire du système soviétique révèle un changement radical des règles du pouvoir, et non de simples inflexions au cours du temps : c'est cette question qu'il faut regarder de plus près.

L'homme qui voulait réformer l'URSS

Dans Le Siècle soviétique, que viennent de coéditer Le Monde diplomatique et Fayard, Moshe Lewin propose, documents inédits à l'appui, une vision d'ensemble de l'histoire de l'Union soviétique. L'extrait que nous publions concerne une des dernières grandes tentatives de réforme radicale du système : celle menée par Youri Andropov, qui succède à Leonid Brejnev, décédé en novembre 1982. Mais sa mort, en février 1984, interrompra un temps cette entreprise, que Mikhaïl Gorbatchev, après le triste intermède Tchernenko, reprendra à son arrivée au secrétariat général du Parti communiste en mars 1985. Trop tard, beaucoup trop tard...

Youri Andropov, qui connaissait personnellement certains des dissidents (dont Roy Medvedev), avait étudié leur personnalité. Il avait lu leurs oeuvres et les avait souvent appréciées. Mais sa mission de chef de la sécurité politique allait bien au-delà. Il estimait à 8,5 millions le nombre des personnes capables de passer à l'action à la première occasion. Ce potentiel offrait à certains dissidents éminents la possibilité de jouer un rôle de catalyseurs et de rassembleurs.

Aux yeux d'Andropov, il était indispensable de recourir à des méthodes policières face à de tels foyers, d'autant plus qu'un nombre non négligeable de dissidents se réclamaient ouvertement de « l'autre camp ». Toutefois, il était convaincu, en dernière analyse, que l'élément décisif résidait dans la capacité du système à se montrer performant. Or, l'écart entre des besoins croissants et des moyens en constante diminution (y compris les ressources intellectuelles - fortement limitées - des dirigeants) ne faisait que croître. Cela valait non seulement pour l'économie, mais aussi pour les fondements politiques du système.

En 1982-1983, pour avoir une chance de succès, les dirigeants devaient, paradoxalement, reconnaître non seulement que le système était malade - ce que Youri Andropov et Alexis Kossyguine (mort en 1980) savaient déjà depuis un certain temps -, mais que plusieurs de ses organes vitaux étaient d'ores et déjà morts.

L'économiste Vasily S. Nemcinov avait prévu, dès 1965, que les choses tourneraient mal quand il attaquait « un système mécanique ossifié où tous les paramètres essentiels sont fixés par avance, si bien que le système est paralysé du haut jusqu'en bas ». Lorsqu'un individu est déclaré mort, personne ne croit en une résurrection possible. Mais, quand il s'agit d'un mode de gouvernement, la possibilité de le casser et de le reconstruire reste accessible.

Il est évident que Kossyguine ou Andropov connaissaient la situation mieux que n'importe quel historien occidental, notamment grâce à la lecture de rapports dont nous ne pouvons prendre connaissance que quelque vingt-cinq ans plus tard. Dont un ouvrage solide, non publié, commandé par Kossyguine, alors premier ministre, à la section économique de l'Académie des sciences. Trois ans après les avertissements de Nemcinov, les académiciens s'y livrent à une comparaison systématique entre les Etats-Unis et l'URSS, du point de vue des structures économiques, du niveau de vie, des progrès technologiques, des stimulants matériels, de la gestion et des orientations de l'investissement. Le verdict est le suivant : l'URSS est battue dans tous les domaines, à l'exception du secteur charbon-acier. Celui-ci fait la fierté du régime, mais il témoigne de l'arriération du pays : il constituait déjà un secteur de référence au siècle passé. Le message est clair, à l'image de la vieille inscription en araméen sur les murs du palais de Balthazar, à Babylone. Mais celle-ci ne dit plus mneh mneh thel ufarsin (littéralement : Il a réfléchi, réfléchi. Il a décidé, il a brisé), mais mneh rhnch... USA (Il a réfléchi, réfléchi... et ce sont les Etats-Unis qui sont sortis). La menace ne vient donc plus de Dieu, mais des puissants Etats-Unis. Il n'y a plus une minute à perdre pour transformer radicalement le système.

A l'origine de la stagnation, mais c'était aussi son principal symptôme, il y avait un Politburo littéralement mort, réuni autour d'un Brejnev au cerveau éteint, une impasse humiliante étalée devant toute la planète. Il n'était pas possible d'évincer Brejnev, car, à la différence de ce qui s'était passé avec Khrouchtchev, aucune majorité ne se formait sur le choix d'un nouveau chef. Autre aspect du tableau : une corruption tentaculaire. Certains membres de la famille Brejnev y prenaient une part presque ostentatoire. La floraison de réseaux mafieux, auxquels nombre de hauts responsables du Parti étaient associés, était un autre phénomène dont le pays, mais non ses dirigeants, avait pris conscience. Il n'avait jamais connu pareille ampleur.

Au moment précis où le pays comprend que le KGB s'apprête à s'attaquer vigoureusement à ce fléau, et alors que l'étau se resserre autour de la famille Brejnev et d'autres poids lourds du régime, un coup de feu retentit soudain dans le ciel politique : le 19 janvier 1982, le premier adjoint d'Andropov, Semen Cvigun, l'ombre de Brejnev sur Andropov, se suicide. D'autres coups de feu de ce type suivront. Quelques jours plus tard, le second personnage du Politburo, un conservateur à tout crin, Mikhaïl Souslov, meurt de mort naturelle. Cette disparition est la clé du changement de rapport de forces au sein du Politburo, au détriment du « marais ».

Quand ces deux hommes disparurent, Andropov mit la main sur les dossiers de la corruption et commença à creuser plus profond. Ce qui ébranla fortement la capacité du « marais » à préserver en sa faveur l'équilibre au sein du Politburo et du Comité central. Et c'est ainsi que l'atypique chef du KGB, Andropov, put devenir secrétaire général, presque par accident. Il ne reste que quinze mois au pouvoir (ce qui est aussi accidentel), mais cette brève période soulève d'intéressants problèmes.

Cette paralysie du système, alors même que personne ne tenait vraiment le gouvernail, n'a pas empêché que surgisse à un moment donné un vrai pilote capable d'imposer un changement de cap, en commençant par des bouleversements au sommet. Incontestablement, le hasard a joué un rôle au départ.

Mais il faut noter la vitesse avec laquelle le « marais » pouvait alors être asséché par une purge énergique de ses soutiens au sein de l'appareil du Parti. De nouvelles initiatives devenaient possibles, grâce à l'arrivée de nouveaux cadres dirigeants. Et c'est ce qui s'est passé avec Andropov.

L'un de ses proches collaborateurs au KGB, Vjaceslav Kevorkov, qui a occupé un rang élevé dans le contre-espionnage, nous livre quelques autres traits du personnage. Selon ses dires, Andropov réfléchissait à la possibilité de passer un accord avec l'intelligentsia pour qu'elle l'aide à réformer le système. Son modèle était visiblement Anatoli Lounatcharsky, qui, sous Lénine, avait su communiquer et coopérer avec ce groupe social. Andropov avait parfaitement compris que la principale infirmité du Parti était la faiblesse intellectuelle de ses cadres et des hauts dirigeants.

Tout ce que certains ont pu écrire sur son adhésion au « brejnévisme » relève de la mauvaise foi. Une chose est sûre : son poste était à la merci d'une décision de Brejnev. Kevorkov cite l'opinion de son chef : « Presque aucun des dirigeants actuels du Parti ou de l'Etat n'appartient à la classe des hommes politiques de talent, qui pourraient faire face aux difficultés que le pays affronte. » Pour lui, en tout cas, Andropov appartient à cette classe, et il conclut son livre sur cette phrase : « Andropov a été sans nul doute le dernier homme d'Etat qui croyait à la vitalité du système soviétique, mais pas de celui dont il avait hérité en accédant au pouvoir : il ne croyait qu'en celle du système qu'il entendait créer par des réformes radicales. »

Ce témoignage et d'autres semblent prouver qu'un politique intelligent comme Andropov comprenait que le système devait être reconstruit, car ses fondations économiques et politiques étaient désormais dans un piteux état. Le reconstruire ne pouvait signifier que son remplacement par autre chose, avec des phases de transition. Pensait-il vraiment en ces termes ? Indépendamment du fait que ses archives personnelles demeurent inaccessibles, les décisions qu'il a prises ou entendait prendre permettent de répondre par l'affirmative.

Il s'empare du pouvoir rapidement et en douceur. Il commence par agir avec beaucoup de prudence, mais très vite le pays comprend que des choses sérieuses se préparent au Kremlin. Les premiers pas sont ceux auxquels tout le monde s'attendait : Andropov veut restaurer la discipline sur les lieux de travail. Outre les travailleurs, il s'agit aussi de rééduquer les élites, qui ne brillent pas par leur éthique au travail. Il raille leur goût immodéré pour les luxueuses datchas et autres plaisirs de la vie (lui-même est connu pour vivre simplement). Dès que cela se sait, sa popularité grandit. Le pays a un patron et cela se voit.

Une réforme exige de la préparation et du temps : des groupes de réflexion et des commissions sont constitués. Certaines mesures sont provisoires, d'autres vont plus loin, voire sont irréversibles. C'est le cas de la purge menée tambour battant contre toute une strate de responsables de l'appareil parmi les plus rétrogrades, piliers de l'équipe précédente.

Autre grande satisfaction de l'intelligentsia : le limogeage de Sergueï Trapeznikov, lui aussi protégé de Brejnev, qui se prenait pour l'idéologue en chef du Parti. Grand inquisiteur du régime, stalinien invétéré, il poursuivait de sa vindicte les écrivains et les universitaires qui tenaient des propos qui lui déplaisaient.

Sous Andropov, le rôle de Gorbatchev ne cesse de grandir. Des hommes nouveaux accèdent à des postes clés dans l'appareil du Parti. Andropov propose à Vadim Medvedev de prendre la tête du département « recherche et universités ». Or Medvedev avait été violemment critiqué pour « insubordination » quand il avait essayé de faire de l'Académie des sciences sociales du Parti, dont il était le directeur, un véritable institut de recherche. Andropov l'informe que de nouvelles approches sont indispensables pour accélérer le progrès technique et scientifique et améliorer la situation des sciences sociales, particulièrement maltraitées par Trapeznikov : l'Académie des sciences sociales doit se consacrer à de vrais travaux, au lieu de produire des textes idéologiques totalement creux.

Vladimir I. Vorotnikov, vice-premier ministre de la République fédérative de Russie, est nommé premier ministre de cette république et membre du Politburo en 1983. Dans son journal intime, il dit avoir été très impressionné par l'intelligence manifestée par Andropov au cours des conversations qu'ils ont eues ensemble. Ses notes, prises lors des réunions du Politburo, révèlent un Andropov énergique et incisif, qui ne craint pas d'aborder des problèmes toujours plus complexes : discipline sur les lieux de travail, mais aussi fonctionnement de l'économie et recherche d'un nouveau modèle. Sa manière d'aborder le changement est très pragmatique ; il souhaite procéder par élargissement progressif du champ des réformes.

Le premier pas important dans le domaine économique consiste à laisser les usines travailler « sur la base d'un complet autofinancement » (polnyj hozrascet), en prenant en considération les coûts et les bénéfices. Mais Vorotnikov, nouveau venu, encore peu informé de la cuisine du Politburo, ne dit rien des commissions qui réunissaient des personnages de haut rang pour préparer ces changements. Il n'était pas non plus au courant des projets d'Andropov visant à réformer le Parti.

Tout en prenant ses premières initiatives, ce dernier en prépare d'autres, et il en parle : « Nous devons changer les mécanismes économiques et le système de planification. » Un groupe de réflexion ad hoc, qui existait peut-être sous une autre forme avant son arrivée au pouvoir, se met au travail. Entre-temps, le lopin privé, que Nikita Khrouchtchev avait réduit ou interdit, est « réhabilité ». Et l'administration reçoit un sévère avertissement : les services ministériels n'ont pas su donner l'exemple d'une bonne organisation, et ils ont échoué à créer les conditions d'une « atmosphère de travail hautement productive ».

Les changements entrepris sont importants, et d'autres, prévisibles, semblent en gestation. Des extraits des comptes rendus des séances du Politburo (désormais disponibles) jettent une lumière encore plus étonnante sur la stratégie en cours d'élaboration. Au moment où la campagne pour la réélection des grands organes du Parti approche, accompagnée des habituels rapports, Andropov déclare soudain dans une résolution officielle, en août 1983 : « Les assemblées électorales du Parti obéissent à un scénario établi d'avance, sans débat sérieux et franc. Les professions de foi des candidats sont déjà prêtes pour la publication ; toute initiative ou critique est étouffée. Désormais, rien de tout cela ne saurait être toléré. »

C'est une véritable bombe. Critiquer les patrons du Parti obnubilés par leurs intérêts et laisser entendre qu'ils pourront être évincés, au moment même où s'ouvre la campagne pour les réélections, crée une situation absolument nouvelle pour l'ensemble de la couche dirigeante. La plupart d'entre eux étaient jusqu'à présent réélus d'office, quel que fût leur échelon.

Le changement en préparation était donc de taille. Si « élection » ne signifiait plus « nomination », l'atmosphère de la campagne risquait d'être bien différente. Andropov déclarait publiquement qu'il voulait de véritables élections. Ce qui signifiait qu'il savait que le prétendu « Parti » était un cadavre, qu'il était vain d'espérer lui rendre vie et que la seule chose à faire était de le détruire. Et c'est bien ce qu'ont compris les dirigeants en place. La célèbre « stabilité des cadres » (l'assurance de garder son poste quoi que l'on fasse) était sur le point de disparaître, et, avec elle, l'impunité du « bon vieux temps ». Le pouvoir confortable et parasite de la classe des chefs du parti-Etat touchait à sa fin. De véritables élections au sein du Parti signifiaient la réapparition de courants et l'émergence de nouveaux chefs ; de là pourrait renaître un parti, quel qu'en soit le nom. Un tel parti au pouvoir, programmant des réformes, aurait pu servir de pilote pour le pays dans la difficile transition vers un nouveau modèle.

Tout cela, bien sûr, c'est de l'histoire avec des « si... ». Andropov, qui souffrait d'une maladie des reins incurable, disparaît rapidement, en 1984. Il est remplacé par Constantin Tchernenko, un apparatchik sans visage, lui aussi gravement malade, dont le règne ne dure que treize mois. Après quoi, le prétendu « Parti » connaît une première : en 1985, un secrétaire général jeune, Mikhaïl Gorbatchev, héritier d'Andropov, aux idées souvent justes, est appelé à connaître une chute aussi lamentable que son ascension avait été spectaculaire.

 

 

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Pour des états généraux de la gauche démocratique

Publié le par Mahi Ahmed

Pour des états généraux de la gauche démocratique

 

Vingt ans après octobre 88, dix ans après l'arrivée au pouvoir de Bouteflika, L'Algérie reste toujours l'otage de ce système qui, parce que rivé à ses seuls intérêts, préoccupé par sa seule survie, a fini par divorcer d'avec l'intérêt national.

Les immenses sacrifices consentis par la société ont été dévoyés dans des opérations de replâtrages aussi funestes qu'inefficaces.

Et pourtant, jamais le contexte n'a été aussi favorable que ces dix dernières années pour juguler la crise et engager le pays dans la voie du redressement national dans le sens du progrès social et du raffermissement des libertés :

  • Le 11 septembre a marqué le début de la fin de l'isolement de l'Algérie dans sa lutte contre l'hydre terroriste,
  • les prix du baril de pétrole ont caracolé au dessus des 150 dollars générant de fantastiques excédents financiers
  • et... la pluviométrie n'a jamais été aussi exceptionnelle.

Au final et en dépit des apparences, les causes à l'origine de la crise sont encore et toujours là.

La société algérienne désarmée politiquement ne dispose plus que du réflexe de rejet pour réagir aux multiples difficultés qui l'assaillent.

L'Etat se dissout dans des appareils dont le credo est surtout d'assurer la pérennité du système qui agit comme légataire de la nation, propriétaire du pays et de ses richesses ; pour perdurer, il recourt à la répression, sous toutes ses formes, des revendications sociales et aux manipulations les plus perfides et les plus élaborées pour empêcher toute évolution démocratique. Il s'appuie sur l'islamisme pour endiguer les révoltes populaires et lénifier l'opinion nationale par la captation de l'espace religieux pour y diluer les préoccupations sociales et économiques et les aspirations à la liberté.

Les scandales touchant les affaires publiques ne se comptent plus. La corruption est institutionnalisée, la misère est conquérante et les fléaux sociaux sont endémiques.

L'Algérie devient un immense bazar où prospèrent les forces les plus rétrogrades et une faune d'affairistes véreux, tandis qu'est entravée la promotion d'un secteur productif, public et privé, capable de dynamiser notre économie et d'engager le pays dans la voie du développement et du progrès et son insertion la moins coûteuse dans une globalisation aussi incontournable que problématique qui a fini par placer l'économie mondiale toute entière sous la coupe réglée des marchés financiers et de la spéculation.

Sur le plan international, le système capitaliste mondial est dans le désarroi ; c'est la panique généralisée et la crise financière va probablement enfoncer l'économie mondiale dans une récession voire une dépression qui ne manquerait pas d'affecter notre pays dont les capacités reposent presque exclusivement sur l'exportation des hydrocarbures.

Dans un tel contexte, aucune force politique n'a été capable d'exprimer, de porter, de canaliser, et de défendre les aspirations au changement dans le sens du progrès de la grande majorité des algériennes et des algériens corrodée par l'angoisse et l'incertitude et livrée à la précarité, au dénuement, à la détresse et au désespoir

Sans relais politiques opérants depuis la désagrégation et l'effritement du courant progressiste miné par les dissensions et en conséquence tragiquement et totalement absent sur le terrain des luttes politiques et sociales, le potentiel de changement existant dans la société n'a pu être révélé, capté, mobilisé et investi pour construire une alternative démocratique et de progrès, attractive, forte et crédible. 

C'est mûs par cette perspective qui est aussi une exigence que des camarades et amis, un peu partout à travers le pays et dans l'immigration, échangent et discutent « chacun dans son coin » sans coordination pour l'instant, sur les voies et moyens à mettre en œuvre pour encourager le débat, favoriser les convergences et engager ainsi un processus qui pourrait déboucher sur l'émergence d'un espace à partir duquel peut être construit, à terme, un cadre politique moderne, démocratique, résolument ancré à gauche en mesure de mobiliser le potentiel de progrès dont regorge notre pays.

Ce processus, chantier collectif à engager, n'aura de chance d'aboutir que si tous, nous nous départissions des tendances suicidaires à l'exclusion, à la culpabilisation, à la recherche des « boucs émissaires » et autres responsables de notre « dégénérescence ». Loin des invectives et des procès en sorcellerie, le débat sans complaisance sur la crise du mouvement progressiste national et international, sur l'issue à la crise de notre pays, sur l'avenir du monde, sur l'alternative au capitalisme ..., est non seulement possible mais salutaire.

Si cette initiative vous intéresse :

  • 1- le faire savoir avec vos observations par l'envoi d'un courriel à l'adresse suivante: initiative.eg08@yahoo.fr en prenant soin d'indiquer vos nom et prénom et coordonnées (localité, N° de téléphone, E-mail ou fax) ;
  • 2- transmettre ce texte à vos connaissances susceptibles d'être, elles aussi, intéressées;
  • 3- favoriser et engager aussitôt autour de vous le débat et les convergencespossibles.

Les actions à engager et leur timing seront fonction du répondant que l'initiative aura suscitée.

Alger, le 2 novembre 2008

                   PS : Les contributions, les remarques et propositions peuvent  être mises sur la communauté et le forum que je viens d'ouvrir sur mon blog :

http://Algeriedebat.over-blog.com

Ce blog est encore en construction. Consultez-le et faites des propositions .  Faites-moi parvenir vos contributions qui y seront publiées.

 

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Keynes est-il vraiment mort ?

Publié le par Mahi Ahmed

Keynes est-il vraiment mort ?

Dans une longue contribution parue dans le quotidien El Watan des 20 et 21 janvier, le professeur Abdellatif Benachenhou, qui a formé des générations d'étudiants (dont l'auteur de ces lignes) au raisonnement économique, nous a livré une analyse approfondie de la situation de l'économie algérienne sous un titre (Keynes est mort) pour le moins inapproprié.

 

Il ressort de cette analyse que les politiques keynésiennes de relance par la demande actuellement en gestation dans de nombreux pays industrialisés, touchés par la crise financière internationale qui est en passe de se muer en une récession mondiale, ne conviendraient, en aucune façon, à l'Algérie, au motif que les principales contraintes se situeraient plutôt du côté de l'offre. « La qualité de la croissance est médiocre et la désindustrialisation du pays se poursuit », écrit-il en ouverture de son analyse de l'économie algérienne. Passant en revue de nombreux aspects de la crise économique en Algérie et fournissant force données chiffrées à l'appui de son argumentation, le professeur Benachenhou nous livre dans cette contribution un condensé d'analyses où se mêlent considérations théoriques et constats empiriques. Il ressort de son étude que la croissance en Algérie est fortement dépendante des exportations pétrolières et que, dès lors que la crise mondiale a touché ce secteur, l'emploi dans tous les secteurs d'activité - y compris l'agriculture, le BTP et les services qui sont les moins liés à l'économie pétrolière - en est affecté, relayant ainsi la crise mondiale dans toute l'économie du pays.Bien qu'il ne soit nulle part question dans cette contribution d'économie de rente qui, si on admettait que l'économie algérienne en fût une, appuierait l'idée que la crise en Algérie ne soit pas justiciable du même traitement qu'ailleurs - par la relance de la demande donc -, on sent bien qu'au fond c'est de cela qu'il s'agit. Si, par conséquent, Keynes est bien mort pour l'Algérie (comme l'affirme l'auteur en conclusion), ce n'est pas tant en raison de « l'impertinence » de sa théorie que de la nature de l'économie algérienne qui sort du cadre d'analyse que s'est donné explicitement l'auteur de la Théorie générale, à savoir l'économie monétaire de production.

Cependant, le professeur Benachenhou, passant outre cette « spécificité », en vient dans la dernière partie de sa contribution à développer un discours de politique économique que ne renierait pas Keynes lui-même en faisant l'impasse, à son corps défendant, sur les problèmes que soulève justement cette spécificité : renforcer les acteurs de la croissance, améliorer l'efficacité de l'investissement, mieux financer l'investissement sont des intertitres de la partie de sa contribution qui traite des recommandations de politique économique. Comme chaque économiste le sait, l'investissement est l'une des deux composantes de la demande effective chez Keynes - la demande émanant des entrepreneurs dont dépend à moyen terme la croissance. A court terme, la consommation - l'autre composante de la demande effective - est plus indiquée pour enclencher le processus de relance quand la crise est de type surproduction. Bien que Keynes emploie couramment le concept d'offre en relation avec celui de demande, c'est, en fait, de la production qu'il se soucie constamment ; la différence étant que de nos jours, où l'on assiste à l'ouverture tous azimuts des économies, l'offre peut provenir de l'étranger, pourvu que des revenus en devises existent dans le pays - ce qui est exactement le cas des économies de rente. Compte tenu de l'extraordinaire concentration des revenus provenant de la nécessaire centralisation de l'exploitation des hydrocarbures et de toutes les dérives d'un régime autoritaire qui distribue prébendes et avantages à ses affidés (sans parler de toutes les formes de corruptions qui se développent à tous les échelons d'une administration étriquée), ni l'aiguillon du profit (comme dans les pays à économie de marché constituée) ni un sens patriotique exacerbé (comme dans les pays du sud-est asiatique) ne permettent pas d'organiser un système productif où la consommation et l'investissement soutiendraient de concert la croissance.

Pourtant, le régime autoritaire en place depuis 1962 en Algérie aurait pu être (à l'instar des régimes des pays du sud-est asiatique et de la Turquie et dans le prolongement de la politique industrielle du défunt Houari Boumediène) davantage un atout qu'un handicap pour l'économie et à plus ou moins long terme pour la société : au contraire de la situation qui prévalait dans les pays occidentaux à l'époque de la grande dépression et contre laquelle Keynes a dû affronter l'establishment intellectuel très conservateur, l'Etat algérien avait déjà entre les mains les moyens de sa politique. Il suffisait de rectifier au fur et à mesure de leur apparition les faiblesses et déviances de la stratégie algérienne de développement pour en arriver, près de cinquante ans après l'indépendance, à une situation autrement plus florissante, à défaut d'être glorieuse. Cela n'a pas été le cas parce que l'Etat a abandonné non seulement au marché - ce à quoi à présent même les pays les plus chevillés à la doctrine libérale du tout marché reviennent avec humilité - mais aussi à des groupes de pression constitués en clans tout ou partie de ses prérogatives, y compris celles qui ressortissent à ses droits régaliens. Puisqu'il est question de l'Etat, précisons que ce qui différencie fondamentalement la théorie économique de Keynes de celle de ses adversaires conservateurs, c'est le traitement analytique qu'il réserve à deux questions de taille, celles de l'emploi et de la monnaie. Pour lui, il n'existe ni marché du travail ni marché de la monnaie. Et c'est parce que ces deux marchés n'existent pas que l'équilibre général au sens néoclassique est impossible : tout au plus, peut-il exister un équilibre de sous-emploi des facteurs qui justifie amplement l'intervention des pouvoirs publics dans l'économie.L'emploi et la monnaie sont en effet des variables exogènes au système d'économie de marché, ce qui légitime la (ré)introduction dans l'analyse économique et dans la politique économique de deux grands acteurs non marchands : les organisations syndicales (ouvrières et patronales) et l'Etat. Inutile de dire que c'est en partie l'aveuglement idéologique des tenants d'un libéralisme intégral qui est cause de la crise économique actuelle, étant donné la vague des déréglementations et des dérégulations qu'ils ont initiées depuis la fin des années 1970.

On en revient aujourd'hui - mais à quel prix ! - au point que non seulement Keynes mais Marx aussi sont devenus des auteurs fréquentables et que les nouvelles politiques économiques, projetées dans la plupart des pays occidentaux, s'inspirent de nouveau des travaux du premier nommé.Une autre question est abordée par le professeur Benachenhou sur laquelle je voudrais dire quelques mots pour terminer : c'est la question de la confiance. L'auteur écrit : « La confiance est un facteur de production à côté du capital et du travail. » La question de la confiance ne se pose pas chez nous dans les mêmes termes qu'elle se pose dans les pays occidentaux à régime démocratique. Ce n'est pas sa dimension psychologique individuelle qui est en cause chez nous, mais sa dimension sociale, voire sociétale : c'est la confiance en les institutions. Je passe sur le fait que les institutions sont malmenées par ceux-là mêmes qui sont censés les servir à l'occasion des élections, au point de susciter la désaffection absolue pour la chose publique chez les Algériens. Je veux parler de l'envahissement des institutions par une sorte de prédateurs qui s'en servent à titre privé, comme s'il s'agissait de leurs biens propres ; qui n'ont ni le sens de l'Etat ni celui du service public et qui président dans une sorte de glorification de la médiocrité aux destinées de nombreuses institutions. Le meilleur exemple est celui de l'université. Le défunt Mohamed Boudiaf avait dit de l'école qu'elle était sinistrée, et pour cause ! Elle ne sert plus qu'à abêtir les enfants en leur épargnant tout effort autre que l'effort mnémotechnique et en les privant de tout esprit critique. L'université algérienne en est la digne héritière. Elle est devenue une immense garderie pour jeunes adultes, croulant sous le poids d'effectifs d'« étudiants » en constant accroissement dont la quasi-totalité ne maîtrise ni l'arabe, ni le français, ni les sciences (mathématiques et physique notamment). L'université est un mouroir intellectuel dont les responsables ne se soucient que de ne pas détoner par rapport à la médiocrité ambiante tout en obéissant aveuglément aux instructions ministérielles tout aussi plates.

Même parmi les enseignants - corps dont tous les gouvernements qui se sont succédé depuis que je suis moi-même enseignant (pour ne parler que de ce que je sais) se sont ingéniés à le rendre corvéable en le tenant dans un dénuement matériel et intellectuel -, même parmi les enseignants dis-je, la tendance à courir les postes et à chercher à gravir les grades universitaires au moindre effort est facilement décelable. Le professeur Abdellatif Benachenhou ne sait sans doute pas qu'il a à présent pour pairs de nouveaux professeurs d'économie qui n'ont ni baccalauréat ni licence, mais qui, ayant bénéficié de dérogations injustifiées et injustifiables, ont accédé à ce grade prestigieux du métier d'enseignant grâce à l'appui de mentors tout aussi médiocres qu'eux. Curieusement, le Pr Benachenhou ne parle pas de cet autre facteur de production que sont la science et la technique. Du fait de la conjonction de la politique suivie par les autorités et de la logique de la rente qui opère dans tout le corps social, on a négligé ce facteur au point de ne plus offrir la moindre perspective au pays en ces temps de domination absolue de la technologie, tandis que les quelques individualités qui émergent du corps informe d'étudiants n'ont d'autre souci que de fuir le pays, d'aller où possibilité leur sera offerte de se réaliser. Si donc pour finir, on doit évoquer les problèmes économiques de l'Algérie, il faudrait aller au plus profond des causes de la médiocrité de la croissance, de la faiblesse de l'investissement et de l'absence de confiance. Là, l'économique rencontrera nécessairement le politique. Sans être une panacée, la relecture de Keynes pourra s'avérer précieuse.

 

Par Ahcène Amarouche

 

Publié dans Economie et société

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La fin de la polémique sur les prix de l'énergie

Publié le par Mahi Ahmed

La fin de la polémique sur les prix de l'énergie

par Y. Mérabet *

Le gaz est moins cher que le pétrole à même équivalent énergétique, mais les courbes de prix suivent exactement les mêmes évolutions. Avec un prix du pétrole par exemple de 41 dollars le baril et un prix du gaz à 7 dollars le British Thermal Unit, l'écart entre les deux est de 12.4 dollars par tonne équivalent pétrole (Tep). Le British Thermal Unit (Btu, BTU) est une unité d'énergie anglo-saxonne qui est définie par la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d'une livre anglaise d'eau d'un degré Fahrenheit. Cette unité de chaleur commune pour tous les combustibles est convertible en kilowatt.

Fournisseurs et clients remettent aujourd'hui en question la nature des contrats de livraison à long terme. La durée devrait, selon eux, être nettement réduite (au maximum deux à quatre ans), et la partie ToP devrait correspondre aux besoins effectifs de l'acheteur, et non plus à une quantité de référence fixée à l'avance.

Ils souhaitent par ailleurs voir disparaître les clauses de reconduction tacites des contrats. Par ailleurs, selon l'Office fédéral allemand des cartels, l'indexation du prix du gaz naturel sur le pétrole favorise le renchérissement des deux énergies et empêche l'apparition d'un marché libre du gaz, tel qu'il est souhaité par l'UE. Les arguments suivants sont avancés : à mesure de la diminution des réserves pétrolières, le prix du pétrole continuera à augmenter. Or, en ce qui concerne le gaz, les réserves sont nettement plus importantes et dureront bien plus longtemps. Par le biais de l'indexation des prix, la perspective d'une pénurie prochaine du pétrole a donc pour effet de pousser le prix du gaz naturel à la hausse, même si ce dernier est encore suffisamment abondant.



Historique

 

Depuis le développement du gaz, c'est une énergie en forte concurrence avec d'autres énergies. La problématique est très liée à la physique, la livraison de gaz est une affaire de connexion de point à point : quand un gazoduc relie l'Algérie à l'Espagne, on ne peut pas vendre ce même produit aux Etats-Unis. Alors on a créé des formules pour corréler le prix du gaz au produit le plus concurrentiel, pour rendre le gaz compétitif. Le gaz est moins cher que le pétrole à même équivalent énergétique, c'est injuste pour un producteur, mais les courbes de prix suivent exactement les mêmes évolutions. Dans les contrats de long terme, il s'agit de formules glissantes sur 6 mois : on constate donc d'une part un amortissement de la volatilité du prix du baril de brut, car les formules se basent sur des moyennes, et d'autre part un décalage temporel entre les prix du pétrole et du gaz. On imagine qu'un transfert de corrélation va avoir lieu : le prix du gaz ne sera plus corrélé au prix du pétrole, mais au prix de l'électricité, du fait de l'usage final du gaz qui concerne de plus en plus la production d'électricité. Notamment vis-à-vis des pays qui ont renoncé au nucléaire. Les contrats de long terme sont encore « obligés » d'indexer le prix du gaz sur celui du pétrole, puisqu'il faut que le gaz soit plus compétitif qu'une énergie substituable. Mais le GNL sera de plus en plus corrélé aux prix de l'électricité et les contrats de long terme vont basculer.

De toute façon, gaz, pétrole et électricité sont très corrélés en termes de prix : les sous-jacents restent les mêmes. Jusqu'au milieu des années 1990, le gaz naturel servait surtout à se chauffer : il a été utilisé en Europe avant tout comme combustible de chauffage et pour la production de chaleur industrielle. En revanche, il n'était guère employé dans les centrales électriques. En l'espace d'une décennie, la part du gaz dans la production d'électricité dans les pays de l'UE est toutefois passée de 7 % à 18 % environ. Les spécialistes sont globalement d'avis que la demande mondiale de gaz, entraînée surtout par la production d'électricité, augmentera considérablement à moyen terme. En Europe, la transformation de gaz en électricité continuera à gagner en importance, face au charbon et à l'énergie nucléaire.

Pour l'instant, la fixation des prix sur les deux marchés est très différente. Si de nombreux pays ont mis sur pied des bourses de l'électricité, il n'existe pour l'instant que peu de bourses du gaz. Mais à en croire l'Agence Internationale de l'Energie à Paris, on assiste à une convergence croissante des prix de gros du gaz et de l'électricité sur les marchés libéralisés. L'évolution historique des prix aux Etats-Unis montre que, même en l'absence d'indexation, les prix du pétrole et du gaz fluctuent de manière plus ou moins parallèle. Depuis des décennies, le prix annuel moyen du gaz à la production aux USA (Wellhead Price) suit en effet avec un certain délai celui du pétrole (First Purchaser's Price).

La même constatation est faite, à moyen terme, pour les cours du gaz et du pétrole sur le marché à terme de New York (NYMEX). L'expérience américaine montre qu'il existe un lien indirect entre les prix du gaz et du pétrole, qui s'explique surtout par la concurrence acharnée que se livrent les deux énergies.

Il existe un lien similaire entre les prix du charbon et du pétrole, il existe aussi un lien logique entre ces énergies et l'électricité produite par n'importe quelle source. Ainsi donc, les prix des différentes énergies tendent à se rapprocher, même en l'absence de dispositions contractuelles prévues à cet effet.



Les contrats de vente



Nous devons savoir qu'un marché unique du gaz n'existe pas, à la différence du marché du pétrole. Contrairement au baril de brut en effet, le gaz est surtout transporté par tuyau (gazoduc) ou sous forme liquide (GNL) non par bateau, un mode de transport couteux. Le prix du gaz diffère de pays en pays : les tuyaux ne sont pas les mêmes, les contrats d'approvisionnement entre clients et fournisseurs non plus. En Europe continentale par exemple, le gaz est fourni par les pays producteurs principalement sur la base de contrats à long terme (20, 30 ans) avec clause 'Tak or Pay'. Avec ce système, les acheteurs s'engagent à acheter et payer une quantité minimum de gaz (par exemple 80 % du volume total commandé), quels que soient leurs besoins. Ces contrats à long terme donnent aux producteurs de gaz et aux exploitants de gazoducs la garantie qu'ils pourront écouler une quantité de gaz minimale, fixée à l'avance : de quoi assurer le financement des investissements lourds pour construire les infrastructures. Pour l'acheteur, ces contrats à long terme constituent aussi une garantie en termes de sécurité d'approvisionnement. Les clients et fournisseurs souhaitent que le coût de long terme soit juste. Le gaz est donc comparé à des produits d'échange qu'il peut remplacer tels que le fioul, le mazout, le pétrole. La composition des paniers de produits hydrocarburés d'indexation diffère selon les types de contrats. Clauses de renégociation, dates, pénalités, délais de livraison permettent aussi de construire une certaine flexibilité pour fonctionner sur le long terme. L'adaptation a généralement lieu chaque trimestre ou chaque semestre, en vertu de clauses de droit privé qui sont tenues secrètes, tout comme les contrats de livraison.

Les tarifs régulés de GDF Suez appliqués aux consommateurs pour le gaz sont revus tous les trois mois par exemple. »On regarde la variation du prix de l'indexation durant les six mois précédents, mais on décale d'un mois la mise en oeuvre, le temps de faire les calculs et que la décision passe, après avis consultatif de la CRE auprès du gouvernement», explique une porte-parole de GDFSuez. «Par exemple, pour les tarifs de janvier, on a fait la moyenne de l'évolution du prix de l'indexation de juin à fin novembre». Fournisseurs et clients remettent aujourd'hui en question la nature des contrats de livraison à long terme. La durée devrait selon eux être nettement réduite (au maximum deux à quatre ans), et la partie TOP devrait correspondre aux besoins effectifs de l'acheteur, et non plus à une quantité de référence fixée à l'avance. Ils souhaitent par ailleurs voir disparaître les clauses de reconduction tacites des contrats. Par ailleurs, selon l'Office fédéral allemand des cartels, l'indexation du prix du gaz naturel sur le pétrole favorise le renchérissement des deux énergies et empêche l'apparition d'un marché libre du gaz, tel qu'il est souhaité par l'UE. Les arguments suivants sont avancés : à mesure de la diminution des réserves pétrolières, le prix du pétrole continuera à augmenter. Or, en ce qui concerne le gaz, les réserves sont nettement plus importantes et dureront bien plus longtemps. Par le biais de l'indexation des prix, la perspective d'une pénurie prochaine du pétrole a donc pour effet de pousser le prix du gaz naturel à la hausse, même si ce dernier est encore suffisamment abondant. Et puis, les raisons historiques de l'indexation n'existent plus. Le marché des combustibles n'est plus dominé par le mazout et, dans la plupart des pays européens, on utilise dorénavant plus de gaz que de produits pétroliers pour le chauffage ou dans les centrales électriques, une tendance qui ne cesse de se confirmer. Néanmoins, la plupart des experts sont d'avis que les contrats d'approvisionnement à long terme continueront à jouer un rôle important, d'autant plus que Gazprom (Russie) et Sonatrach (Algérie) ne sont pas disposés à y renoncer. Ces contrats devront toutefois s'adapter à la nouvelle donne sur le marché du gaz, et notamment offrir une plus grande flexibilité. L'indexation du prix du gaz sur le pétrole a d'abord une origine historique. Lorsque le gaz naturel a été introduit en grandes quantités sur le marché européen à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le mazout était le combustible le plus utilisé. Conscientes qu'en l'absence de dispositions de sauvegarde, le gaz naturel, une énergie « nouvelle », aurait du mal à s'affirmer face au mazout déjà solidement établi, les parties impliquées ont ancré le principe de l'indexation sur le prix du pétrole dans la plupart des contrats de livraison. Clause qui perdure aujourd'hui. Depuis quelques années, le marché du gaz naturel liquéfié (GNL) transporté par bateaux connaît une croissance très importante. «L'émergence d'un marché spot pour les cargaisons de GNL et sa croissance soutenue crée un potentiel croissant pour contrôler les prix», estiment les spécialistes et prévoient ainsi que l'essor du commerce de gaz naturel liquéfié favorisera la concurrence gaz-gaz et que le prix de cette énergie se basera de plus en plus sur ses propres fondamentaux. L'arrivée de nouveaux acteurs sur le marché européen du gaz (pays du bassin caspien, pays du Golfe, Egypte, Angola, etc.) attisera également la concurrence et réduira la dépendance par rapport au réseau actuel d'alimentation, ce qui sapera peu à peu la relation avec le prix du pétrole.



Une OPEP du gaz qui fait peur à l'Union européenne



L'Union européenne appauvrie par son explosion démographique, composée de pays non nantis de ressources naturelles, rejetés par l'ex-URSS, constitue une menace sur la stabilité des prix de l'énergie, donc aussi sur le redressement de l'économie mondiale. Oui, l'Union européenne craint le gaz cher, et craint la nouvelle OPEP du gaz. Quarante-neuf ans après la création de l'OPEP, les douze pays exportateurs de gaz se sont réunis et se concertent pour décider de la création d'une organisation similaire marquant : le Forum des Pays Exportateurs de Gaz (FPEG), une organisation officielle ayant son siège au Qatar. Un tournant décisif dans les relations géostratégiques telles que dessinées jusque-là.

L'objectif premier du FPEG est de vouloir désindexer le plus rapidement possible le prix du gaz de celui du pétrole et de trouver un consensus afin de stabiliser le marché sur la base d'un prix «juste», acceptable pour les producteurs et pour les consommateurs.

Premier défenseur de la levée de l'indexation : la Russie qui estime que « les frais de prospection, de production et de transport de gaz augmentent » alors que les prix restent inchangés. Les pays membres restent néanmoins encore divisés. De son côté, l'Iran insiste pour que le cartel gazier fonctionne à l'instar de l'OPEP afin de fixer les quotas d'extraction du gaz contribuant ainsi à la hausse des prix du combustible. Pour l'instant, la Russie préfère quant à elle considérer le cartel gazier comme une structure s'occupant de projets communs et de la création, entre autres, de réseaux de transport du gaz. Le Qatar, de son côté, ne fait qu'élaborer ses projets gaziers qui prévoient tous les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe. Si l'envie lui prenait de les limiter pour monter les prix, ses concurrents prendraient alors sa place. Enfin, l'Algérie, dont la position pragmatique reste toujours assez ambiguë, préfère privilégier actuellement une bonne entente avec les pays consommateurs, avec un prix «juste» permettant d'amortir le capital avancé extrêmement lourd et avoir un profit raisonnable.

 

*Expert en énergie

 

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G8 ET G188 Opulence des uns et misère des autres

Publié le par Mahi Ahmed

G8 ET G188
Opulence des uns et misère des autres
29 Juin 2009 - Page : 10
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«Les promesses n'engagent que ceux qui y croient» Jacques Chirac

Le G8 (pour «Groupe des huit») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde: États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada et Russie. Ensemble, ils représentent 61% de l'économie mondiale. Dans le monde en 2007, le G8 comprend 13,1% (870 millions d'habitants) de la population mondiale (6,7 milliards d'habitants) et produit environ 58% (31.500 milliards de $) du PIB mondial (54.500 milliards de $) De plus, ces huit pays industrialisés représentent environ plus de 70% des dépenses militaires mondiales.
Samedi matin, les ministres du G8 se sont réunis à Trieste: ils on traité en plus des questions financières et de l'énergie, de trois dossiers. D'abord une déclaration sur «l'Afghanistan et sa dimension régionale» traite de tous les problèmes rencontrés dans cette région du monde, de celui des réfugiés, au contrôle des frontières et à la lutte contre le trafic des armes et de la drogue...Ils ont évoqué dans ce contexte le sort d'environ 2,5 millions de réfugiés qui ont fui l'offensive menée par l'armée pakistanaise pour déloger les taliban de trois districts de la vallée de Swat et ses environs, dans le nord-ouest du pays...Les ministres vont aussi se pencher sur la prochaine présidentielle en Afghanistan, prévue le 20 août. Pas un mot de l'ingérence des 75.000 soldats de la coalition et des centaines de morts de civils, notamment des enfants attribués à des bavures: les drones sans pilotes faisant ainsi des ravages. Qu'on se rassure, on nous dit que le Commandement ordonne des enquêtes. Les familles qui ont été endeuillées sont bien avancées. Les Afghans sont ingrats: c'est pour la bonne cause, l'Occident et sa démocratie aéroportée va débarrasser les femmes afghanes de la burqa: cette prison ambulante.
Le deuxième sujet qui préoccupe les grands de ce monde c'est l'Iran. Après avoir espéré vainement une chute d'Ahmadinejad au profit du «réformateur» Moussaoui, ils pensent affaiblir l'Iran en lui intimant l'ordre de mettre de l'ordre sans toucher à un cheveu des manifestants, dont il faudra bien un jour évaluer la part de la sincérité qui revient au mouvement de protestation, tout à fait légitime au demeurant, et celle qui revient aux services de sécurité occidentaux, comme n'arrête pas de le dénoncer le clergé iranien.

Un nouvel ordre de l'énergie?
Durant cette réunion, la Russie a mis en garde contre le risque d'«isoler» le régime de Téhéran alors que Rome et Paris appellent à une position «ferme» sur les violences post-électorales en Iran. Sergueï Lavrov a estimé que «l'isolement de l'Iran» était «une approche erronée», à l'issue d'un entretien avec le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini. Le nucléaire iranien doit figurer au menu des discussions. Une réunion à cinq (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) est prévue vendredi pour évoquer ce dossier de prolifération et le traitement diplomatique qui doit, à ce stade, lui être réservé. Le choix semble traduire les difficultés que rencontrent les Occidentaux dans leur volonté d'arrimer Moscou et Pékin à une politique commune sur l'Iran. La Russie et la Chine ont fait savoir récemment qu'elles refuseraient de passer à une stratégie de sanctions accrues, à l'ONU, contre Téhéran, même au cas où les ouvertures américaines ne seraient pas suivies d'effet.
Dernier point: la pression, nous dit-on, s'est encore accentuée sur le gouvernement israélien avec les appels à un gel total de la colonisation dans les territoires palestiniens, lancés par les pays du G8 et par le Quartette sur la paix au Proche-Orient. Le Quartette «appelle les autorités israéliennes à arrêter la colonisation». Le G8 et le Quartette ont en outre réaffirmé le principe de deux Etats pour deux peuples (...) ainsi que leur soutien à l'organisation d'une conférence internationale sur le Proche-Orient à Moscou en 2009 afin de relancer le processus de paix. On remarquera au passage que nulle part on ne parle de sanction contre Israël qui défie tout le monde même la France qui a pris le train américain en marche. Il n'y aura pas une résolution de plus du Conseil de sécurité dont on sait comment Israël a traité les dizaines de précédentes.
Pour en revenir au plat de résistance s'agissant de l'énergie, dans une déclaration commune publiée à l'issue du sommet du G8 consacré à l'énergie à Rome (Italie), les pays concernés, la Commission européenne et les ministres des quinze pays invités ont notamment insisté sur le fait que la crise économique et financière actuelle ne devait pas retarder les investissements et les projets énergétiques programmés. Ils sont essentiels à la reprise économique, souligne la déclaration. Avec pour thème «Au-delà de la crise: vers un nouvel ordre mondial de l'énergie», concernant le changement climatique, les ministres des huit pays les plus industrialisés et l'Union européenne se sont engagés à contribuer au succès de la convention des Nations unies sur le Changement climatique et à la conférence de Copenhague à la fin 2009 et ont demandé de promouvoir les investissements destinés à améliorer l'efficience énergétique, les infrastructures, la diversification des sources d'énergies et l'innovation technologique.(1)
Enfin, s'agissant de la crise financière, les ministres du G8 pensent que le temps est venu de commencer à parler de «stratégies de sortie de crise», indiquent les ministres des Finances du G8. Les ministres des Finances du G8 réunis en Italie évoquent des stratégies de sortie de crise mais appellent à poursuivre les efforts de relance. Le communiqué final n'évoque en revanche pas les tests de résistance des banques. Les ministres des Finances du groupe des Huit ont salué samedi les premiers signes de «stabilisation» de l'économie mondiale dans leur communiqué final. «Il y a des signes de stabilisation dans nos économies (...), mais la situation reste incertaine et des risques significatifs continuent de peser sur la stabilité économique et financière», écrivent les ministres. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le chômage atteindra un «pic début 2011», à cause du décalage entre le retour de la croissance prévu «début 2010» et son impact sur le marché du travail.(2)
Comme le rapporte le site altermondialiste, les pays industrialisés ont tout fait pour saboter la Conférence des Nations unies sur la crise économique et financière mondiale et ses conséquences sur le développement, qui s'est tenue du 24 au 26 juin à New-York - date choisie curieusement par l'Italie pour convoquer la réunion des ministres du G8. Pour Attac, cette conférence aurait pu être l'occasion de mobiliser l'ensemble des 192 États membres autour d'un projet planétaire de sortie du modèle néolibéral dominant - dont la faillite est avérée -, en vue de la construction d'un autre monde plus juste, plus démocratique, plus solidaire et plus respectueux des impératifs écologiques. Cela ne sera malheureusement pas le cas, et les grands pays industrialisés, derrière lesquels se font sentir les pressions des transnationales, en portent totalement la responsabilité. Le rapport Stieglitz contient des analyses rarement formulées à ce niveau sur la responsabilité des inégalités dans la gestation de la crise et sur l'incapacité du marché à s'autoréguler. Il formule également des propositions intéressantes sur la régulation du système financier international, sur la résorption de la dette des pays pauvres, etc. Mais les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne se sont ingéniés à vider le projet de déclaration finale de la majeure partie des recommandations du rapport Stieglitz. Alors qu'il s'agissait de promouvoir le G-192 comme instance de décision internationale, ils ont réussi à réintroduire la primauté du G-20. Enfin, pour mieux banaliser le statut de cette réunion, ils n'y ont dépêché aucun chef d'État ou de gouvernement.(3)
Nous remarquons au passage que le sort des 188 pays restants n'intéressent pas le G8, voire son avatar le G20 où on donne l'illusion à une douzaine de pays que ce sont des pays émergents. Chaque jour, plus de deux milliards de dollars sont dépensés pour financer l'armement qui sécurisera l'accès des entreprises aux matières premières et aux marchés. Plus de 1200 milliards de dollars sont dépensés en armement et Jacques Diouf n'arrête pas de quémander 60 milliards de dollars pour lutter contre la famine. Il annonce d'ailleurs qu'un milliard de personnes souffre de malnutrition. Quand on sait que la publicité aux Etats-Unis se chiffre à 400 milliards de dollars et à 30 milliards en France, on se demande jusqu'où ira l'égoïsme des nantis. Les ingérences multiples font que les pays africains ont très peu de chance de se relever, pourtant leurs matières premières attirent les convoitises de tous les pays industrialisés sans oublier la Chine.
L'Union européenne est en train de construire une forteresse. Des milliers de réfugiés venant d'Afrique atteignent chaque mois les îles Canaries ou les côtes italiennes. La plupart d'entre eux sont aussitôt ré-expulsés vers leurs régions d'origine. Même des réfugiés en provenance de zones de guerre, telles que l'Irak ou l'Afghanistan, sont renvoyés à la boucherie. A la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un mur de 1100 kilomètres est sur le point d'être construit pour empêcher l'immigration. Les travailleurs immigrés sont utilisés comme une force de travail bon marché. En effet, la peur d'être expulsé permet de maintenir leurs salaires et leurs conditions de travail au plus bas.
S´agissant justement de l´aide à l´Afrique, les pays riches du G8 avaient promis de débloquer 60 milliards de dollars en cinq ans pour lutter contre le sida et la malaria, démentant d´insistantes rumeurs selon lesquelles ils allaient se dédire. De plus, Le G8 a confirmé son engagement pris au Sommet de Gleneagles (Ecosse), en 2005, d´accroître de 25 milliards de dollars par an son aide au développement pour l´Afrique d´ici 2010. Pour ce qui est de la crise alimentaire, les dirigeants du G8 ont fait part de leur préoccupation sans toutefois annoncer de nouvelles mesures financières pour les pays les plus touchés par la crise alimentaire. Selon les calculs d´Oxfam, qui tient pour acquis que l´argent sera versé sur 5 ans, l´augmentation de l´aide globale n´aura atteint que 23 milliards de dollars en 2010, alors que le G8 avait promis une augmentation de 50 milliards à Gleneagles (Angleterre) en 2005. En dollars constants, il s´agissait de faire passer l´aide publique au développement (APD) de 80 à 130 milliards de dollars. Entre 2006 et 2007, l´aide publique au développement a baissé de 8,4%. Les objectifs ne seront pas atteints. Comparons cette aide tant convoitée de 50 milliards de dollars au marché des armes, qui est de 1200 milliards de dollars, vendues justement par les pays du G8 aux PVD qui s´endettent pour s´entre-tuer. Cette aide représente à peine 4%. De plus, on estime les dépenses publicitaires mondiales à 385 milliards de dollars US. La France a dépensé en publicité, en 2006, 22 milliards d'euros, soit l´équivalent de l´aide promise à l´Afrique. Les pays développés font l´aumône d´une main et reprennent d´une autre le double à travers les dettes, ce qui fait que ces pays ont des systèmes éducatifs défaillants et de santé approximatifs.(4)
Ce déni de dignité a fait réagir l'Eglise. Dans une lettre ouverte aux chefs d'Etat et de gouvernement à la veille du sommet en Italie (8-10 juillet), les présidents des conférences épiscopales des pays membres du G8 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Grande-Bretagne et Etats-Unis) écrivent: «Paradoxalement, les pauvres sont ceux qui ont le moins contribué à la crise économique qui afflige notre monde aujourd'hui, mais c'est eux qui, très probablement, souffriront le plus de ses ravages, car relégués aux marges d'une pauvreté écrasante...Les pays du G8 devraient assumer leurs responsabilités en encourageant le dialogue avec les autres grandes puissances économiques de manière à prévenir de nouvelles crises financières.»
«Les évêques demandent aux Etats de» tenir leurs engagements concernant l'augmentation des aides au développement en vue de réduire la pauvreté mondiale et d'atteindre les «Objectifs du millénaire», notamment dans les pays africains, d'ici 2015. C'est en collaborant de façon constructive avec les pays en voie de développement, ajoutent-ils, que les pays riches pourront les aider à «devenir des agents actifs de leur croissance [1], en participant aux réformes politiques, gouvernementales, économiques et sociales au service du bien commun». Inquiets de «l'impact que pourrait avoir le changement climatique sur la vie des plus démunis», les évêques demandent des «engagements concrets»: «protéger les plus défavorisés et la planète ne sont pas des idéaux contradictoires mais des priorités morales pour toutes les personnes de ce monde». «C'est, indiquent-ils, la forme du bien commun au XXIe siècle.»(5)

À quoi sert le G8?
C'est à se demander en définitive à quoi sert le G8. La question même de son utilité se trouve posée de manière aiguë. Aujourd´hui, le monde a changé en une mondialisation affichée, et un jeu de puissance incertain. Le G8 conduit à se poser de façon obsessionnelle la question de sa dimension. On ne peut comprendre l'utilité du G8 seul, il faut le remplacer dans une stratégie planétaire mise en place par les puissants. Le premier cercle de commande est justement le G8, ses outils financiers économiques et commerciaux sont on l'aura compris, la Banque mondiale, le FMI dont on a annoncé plusieurs fois la mort, et l'OMC.
Le bras armé est sans nul doute l'Otan et le G8 se transforme souvent en G7 pour les grandes décisions excluant de ce fait, la Russie. Depuis l'année dernière et pour impliquer les pays de la Bric (Brésil, Inde, Chine et Russie), on invente le G20. De plus, pour faire bonne mesure on adoube quelques pays tels que l'Arabie Saoudite dont le rôle se limite à recycler ses pétrodollars pour le FMI mais aussi à mettre au pas l'Opep. Que deviennent les organisations internationales? Mis à part le Conseil de sécurité bien tenu, les autres ronronnent sans réelle prise sur les évènements, c'est le cas du Pnud, Unicef, FAO...mais aussi de l'Unesco dont on se demande réellement à quoi elle sert.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Le Sommet du G8 consacré à l'énergie se clôture Actu-Environnement.com - 26/05/2009
2.J.B. Le G8 salue des signes de stabilisation de l'économie. (lefigaro.fr) Avec AFP 13/06/2009
3.Attac.Comment saboter une conférence des nations unies http://www.france.attac.org/spip.php?article10129
4.Chems Eddine Chitour: Le G8 prélude au gouvernement mondial? Mille Babords 13/07/2008
5.G8: Cinglante leçon des évêques catholiques à l'égoïsme des pays riches 26.06.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

G8 ET G188
Opulence des uns et misère des autres
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«Les promesses n'engagent que ceux qui y croient» Jacques Chirac

Le G8 (pour «Groupe des huit») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde: États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada et Russie. Ensemble, ils représentent 61% de l'économie mondiale. Dans le monde en 2007, le G8 comprend 13,1% (870 millions d'habitants) de la population mondiale (6,7 milliards d'habitants) et produit environ 58% (31.500 milliards de $) du PIB mondial (54.500 milliards de $) De plus, ces huit pays industrialisés représentent environ plus de 70% des dépenses militaires mondiales.
Samedi matin, les ministres du G8 se sont réunis à Trieste: ils on traité en plus des questions financières et de l'énergie, de trois dossiers. D'abord une déclaration sur «l'Afghanistan et sa dimension régionale» traite de tous les problèmes rencontrés dans cette région du monde, de celui des réfugiés, au contrôle des frontières et à la lutte contre le trafic des armes et de la drogue...Ils ont évoqué dans ce contexte le sort d'environ 2,5 millions de réfugiés qui ont fui l'offensive menée par l'armée pakistanaise pour déloger les taliban de trois districts de la vallée de Swat et ses environs, dans le nord-ouest du pays...Les ministres vont aussi se pencher sur la prochaine présidentielle en Afghanistan, prévue le 20 août. Pas un mot de l'ingérence des 75.000 soldats de la coalition et des centaines de morts de civils, notamment des enfants attribués à des bavures: les drones sans pilotes faisant ainsi des ravages. Qu'on se rassure, on nous dit que le Commandement ordonne des enquêtes. Les familles qui ont été endeuillées sont bien avancées. Les Afghans sont ingrats: c'est pour la bonne cause, l'Occident et sa démocratie aéroportée va débarrasser les femmes afghanes de la burqa: cette prison ambulante.
Le deuxième sujet qui préoccupe les grands de ce monde c'est l'Iran. Après avoir espéré vainement une chute d'Ahmadinejad au profit du «réformateur» Moussaoui, ils pensent affaiblir l'Iran en lui intimant l'ordre de mettre de l'ordre sans toucher à un cheveu des manifestants, dont il faudra bien un jour évaluer la part de la sincérité qui revient au mouvement de protestation, tout à fait légitime au demeurant, et celle qui revient aux services de sécurité occidentaux, comme n'arrête pas de le dénoncer le clergé iranien.

Un nouvel ordre de l'énergie?
Durant cette réunion, la Russie a mis en garde contre le risque d'«isoler» le régime de Téhéran alors que Rome et Paris appellent à une position «ferme» sur les violences post-électorales en Iran. Sergueï Lavrov a estimé que «l'isolement de l'Iran» était «une approche erronée», à l'issue d'un entretien avec le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini. Le nucléaire iranien doit figurer au menu des discussions. Une réunion à cinq (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) est prévue vendredi pour évoquer ce dossier de prolifération et le traitement diplomatique qui doit, à ce stade, lui être réservé. Le choix semble traduire les difficultés que rencontrent les Occidentaux dans leur volonté d'arrimer Moscou et Pékin à une politique commune sur l'Iran. La Russie et la Chine ont fait savoir récemment qu'elles refuseraient de passer à une stratégie de sanctions accrues, à l'ONU, contre Téhéran, même au cas où les ouvertures américaines ne seraient pas suivies d'effet.
Dernier point: la pression, nous dit-on, s'est encore accentuée sur le gouvernement israélien avec les appels à un gel total de la colonisation dans les territoires palestiniens, lancés par les pays du G8 et par le Quartette sur la paix au Proche-Orient. Le Quartette «appelle les autorités israéliennes à arrêter la colonisation». Le G8 et le Quartette ont en outre réaffirmé le principe de deux Etats pour deux peuples (...) ainsi que leur soutien à l'organisation d'une conférence internationale sur le Proche-Orient à Moscou en 2009 afin de relancer le processus de paix. On remarquera au passage que nulle part on ne parle de sanction contre Israël qui défie tout le monde même la France qui a pris le train américain en marche. Il n'y aura pas une résolution de plus du Conseil de sécurité dont on sait comment Israël a traité les dizaines de précédentes.
Pour en revenir au plat de résistance s'agissant de l'énergie, dans une déclaration commune publiée à l'issue du sommet du G8 consacré à l'énergie à Rome (Italie), les pays concernés, la Commission européenne et les ministres des quinze pays invités ont notamment insisté sur le fait que la crise économique et financière actuelle ne devait pas retarder les investissements et les projets énergétiques programmés. Ils sont essentiels à la reprise économique, souligne la déclaration. Avec pour thème «Au-delà de la crise: vers un nouvel ordre mondial de l'énergie», concernant le changement climatique, les ministres des huit pays les plus industrialisés et l'Union européenne se sont engagés à contribuer au succès de la convention des Nations unies sur le Changement climatique et à la conférence de Copenhague à la fin 2009 et ont demandé de promouvoir les investissements destinés à améliorer l'efficience énergétique, les infrastructures, la diversification des sources d'énergies et l'innovation technologique.(1)
Enfin, s'agissant de la crise financière, les ministres du G8 pensent que le temps est venu de commencer à parler de «stratégies de sortie de crise», indiquent les ministres des Finances du G8. Les ministres des Finances du G8 réunis en Italie évoquent des stratégies de sortie de crise mais appellent à poursuivre les efforts de relance. Le communiqué final n'évoque en revanche pas les tests de résistance des banques. Les ministres des Finances du groupe des Huit ont salué samedi les premiers signes de «stabilisation» de l'économie mondiale dans leur communiqué final. «Il y a des signes de stabilisation dans nos économies (...), mais la situation reste incertaine et des risques significatifs continuent de peser sur la stabilité économique et financière», écrivent les ministres. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le chômage atteindra un «pic début 2011», à cause du décalage entre le retour de la croissance prévu «début 2010» et son impact sur le marché du travail.(2)
Comme le rapporte le site altermondialiste, les pays industrialisés ont tout fait pour saboter la Conférence des Nations unies sur la crise économique et financière mondiale et ses conséquences sur le développement, qui s'est tenue du 24 au 26 juin à New-York - date choisie curieusement par l'Italie pour convoquer la réunion des ministres du G8. Pour Attac, cette conférence aurait pu être l'occasion de mobiliser l'ensemble des 192 États membres autour d'un projet planétaire de sortie du modèle néolibéral dominant - dont la faillite est avérée -, en vue de la construction d'un autre monde plus juste, plus démocratique, plus solidaire et plus respectueux des impératifs écologiques. Cela ne sera malheureusement pas le cas, et les grands pays industrialisés, derrière lesquels se font sentir les pressions des transnationales, en portent totalement la responsabilité. Le rapport Stieglitz contient des analyses rarement formulées à ce niveau sur la responsabilité des inégalités dans la gestation de la crise et sur l'incapacité du marché à s'autoréguler. Il formule également des propositions intéressantes sur la régulation du système financier international, sur la résorption de la dette des pays pauvres, etc. Mais les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne se sont ingéniés à vider le projet de déclaration finale de la majeure partie des recommandations du rapport Stieglitz. Alors qu'il s'agissait de promouvoir le G-192 comme instance de décision internationale, ils ont réussi à réintroduire la primauté du G-20. Enfin, pour mieux banaliser le statut de cette réunion, ils n'y ont dépêché aucun chef d'État ou de gouvernement.(3)
Nous remarquons au passage que le sort des 188 pays restants n'intéressent pas le G8, voire son avatar le G20 où on donne l'illusion à une douzaine de pays que ce sont des pays émergents. Chaque jour, plus de deux milliards de dollars sont dépensés pour financer l'armement qui sécurisera l'accès des entreprises aux matières premières et aux marchés. Plus de 1200 milliards de dollars sont dépensés en armement et Jacques Diouf n'arrête pas de quémander 60 milliards de dollars pour lutter contre la famine. Il annonce d'ailleurs qu'un milliard de personnes souffre de malnutrition. Quand on sait que la publicité aux Etats-Unis se chiffre à 400 milliards de dollars et à 30 milliards en France, on se demande jusqu'où ira l'égoïsme des nantis. Les ingérences multiples font que les pays africains ont très peu de chance de se relever, pourtant leurs matières premières attirent les convoitises de tous les pays industrialisés sans oublier la Chine.
L'Union européenne est en train de construire une forteresse. Des milliers de réfugiés venant d'Afrique atteignent chaque mois les îles Canaries ou les côtes italiennes. La plupart d'entre eux sont aussitôt ré-expulsés vers leurs régions d'origine. Même des réfugiés en provenance de zones de guerre, telles que l'Irak ou l'Afghanistan, sont renvoyés à la boucherie. A la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un mur de 1100 kilomètres est sur le point d'être construit pour empêcher l'immigration. Les travailleurs immigrés sont utilisés comme une force de travail bon marché. En effet, la peur d'être expulsé permet de maintenir leurs salaires et leurs conditions de travail au plus bas.
S´agissant justement de l´aide à l´Afrique, les pays riches du G8 avaient promis de débloquer 60 milliards de dollars en cinq ans pour lutter contre le sida et la malaria, démentant d´insistantes rumeurs selon lesquelles ils allaient se dédire. De plus, Le G8 a confirmé son engagement pris au Sommet de Gleneagles (Ecosse), en 2005, d´accroître de 25 milliards de dollars par an son aide au développement pour l´Afrique d´ici 2010. Pour ce qui est de la crise alimentaire, les dirigeants du G8 ont fait part de leur préoccupation sans toutefois annoncer de nouvelles mesures financières pour les pays les plus touchés par la crise alimentaire. Selon les calculs d´Oxfam, qui tient pour acquis que l´argent sera versé sur 5 ans, l´augmentation de l´aide globale n´aura atteint que 23 milliards de dollars en 2010, alors que le G8 avait promis une augmentation de 50 milliards à Gleneagles (Angleterre) en 2005. En dollars constants, il s´agissait de faire passer l´aide publique au développement (APD) de 80 à 130 milliards de dollars. Entre 2006 et 2007, l´aide publique au développement a baissé de 8,4%. Les objectifs ne seront pas atteints. Comparons cette aide tant convoitée de 50 milliards de dollars au marché des armes, qui est de 1200 milliards de dollars, vendues justement par les pays du G8 aux PVD qui s´endettent pour s´entre-tuer. Cette aide représente à peine 4%. De plus, on estime les dépenses publicitaires mondiales à 385 milliards de dollars US. La France a dépensé en publicité, en 2006, 22 milliards d'euros, soit l´équivalent de l´aide promise à l´Afrique. Les pays développés font l´aumône d´une main et reprennent d´une autre le double à travers les dettes, ce qui fait que ces pays ont des systèmes éducatifs défaillants et de santé approximatifs.(4)
Ce déni de dignité a fait réagir l'Eglise. Dans une lettre ouverte aux chefs d'Etat et de gouvernement à la veille du sommet en Italie (8-10 juillet), les présidents des conférences épiscopales des pays membres du G8 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Grande-Bretagne et Etats-Unis) écrivent: «Paradoxalement, les pauvres sont ceux qui ont le moins contribué à la crise économique qui afflige notre monde aujourd'hui, mais c'est eux qui, très probablement, souffriront le plus de ses ravages, car relégués aux marges d'une pauvreté écrasante...Les pays du G8 devraient assumer leurs responsabilités en encourageant le dialogue avec les autres grandes puissances économiques de manière à prévenir de nouvelles crises financières.»
«Les évêques demandent aux Etats de» tenir leurs engagements concernant l'augmentation des aides au développement en vue de réduire la pauvreté mondiale et d'atteindre les «Objectifs du millénaire», notamment dans les pays africains, d'ici 2015. C'est en collaborant de façon constructive avec les pays en voie de développement, ajoutent-ils, que les pays riches pourront les aider à «devenir des agents actifs de leur croissance [1], en participant aux réformes politiques, gouvernementales, économiques et sociales au service du bien commun». Inquiets de «l'impact que pourrait avoir le changement climatique sur la vie des plus démunis», les évêques demandent des «engagements concrets»: «protéger les plus défavorisés et la planète ne sont pas des idéaux contradictoires mais des priorités morales pour toutes les personnes de ce monde». «C'est, indiquent-ils, la forme du bien commun au XXIe siècle.»(5)

À quoi sert le G8?
C'est à se demander en définitive à quoi sert le G8. La question même de son utilité se trouve posée de manière aiguë. Aujourd´hui, le monde a changé en une mondialisation affichée, et un jeu de puissance incertain. Le G8 conduit à se poser de façon obsessionnelle la question de sa dimension. On ne peut comprendre l'utilité du G8 seul, il faut le remplacer dans une stratégie planétaire mise en place par les puissants. Le premier cercle de commande est justement le G8, ses outils financiers économiques et commerciaux sont on l'aura compris, la Banque mondiale, le FMI dont on a annoncé plusieurs fois la mort, et l'OMC.
Le bras armé est sans nul doute l'Otan et le G8 se transforme souvent en G7 pour les grandes décisions excluant de ce fait, la Russie. Depuis l'année dernière et pour impliquer les pays de la Bric (Brésil, Inde, Chine et Russie), on invente le G20. De plus, pour faire bonne mesure on adoube quelques pays tels que l'Arabie Saoudite dont le rôle se limite à recycler ses pétrodollars pour le FMI mais aussi à mettre au pas l'Opep. Que deviennent les organisations internationales? Mis à part le Conseil de sécurité bien tenu, les autres ronronnent sans réelle prise sur les évènements, c'est le cas du Pnud, Unicef, FAO...mais aussi de l'Unesco dont on se demande réellement à quoi elle sert.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Le Sommet du G8 consacré à l'énergie se clôture Actu-Environnement.com - 26/05/2009
2.J.B. Le G8 salue des signes de stabilisation de l'économie. (lefigaro.fr) Avec AFP 13/06/2009
3.Attac.Comment saboter une conférence des nations unies http://www.france.attac.org/spip.php?article10129
4.Chems Eddine Chitour: Le G8 prélude au gouvernement mondial? Mille Babords 13/07/2008
5.G8: Cinglante leçon des évêques catholiques à l'égoïsme des pays riches 26.06.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

G8 ET G188
Opulence des uns et misère des autres
29 Juin 2009 - Page : 10
Lu 193 fois 

«Les promesses n'engagent que ceux qui y croient» Jacques Chirac

Le G8 (pour «Groupe des huit») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde: États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada et Russie. Ensemble, ils représentent 61% de l'économie mondiale. Dans le monde en 2007, le G8 comprend 13,1% (870 millions d'habitants) de la population mondiale (6,7 milliards d'habitants) et produit environ 58% (31.500 milliards de $) du PIB mondial (54.500 milliards de $) De plus, ces huit pays industrialisés représentent environ plus de 70% des dépenses militaires mondiales.
Samedi matin, les ministres du G8 se sont réunis à Trieste: ils on traité en plus des questions financières et de l'énergie, de trois dossiers. D'abord une déclaration sur «l'Afghanistan et sa dimension régionale» traite de tous les problèmes rencontrés dans cette région du monde, de celui des réfugiés, au contrôle des frontières et à la lutte contre le trafic des armes et de la drogue...Ils ont évoqué dans ce contexte le sort d'environ 2,5 millions de réfugiés qui ont fui l'offensive menée par l'armée pakistanaise pour déloger les taliban de trois districts de la vallée de Swat et ses environs, dans le nord-ouest du pays...Les ministres vont aussi se pencher sur la prochaine présidentielle en Afghanistan, prévue le 20 août. Pas un mot de l'ingérence des 75.000 soldats de la coalition et des centaines de morts de civils, notamment des enfants attribués à des bavures: les drones sans pilotes faisant ainsi des ravages. Qu'on se rassure, on nous dit que le Commandement ordonne des enquêtes. Les familles qui ont été endeuillées sont bien avancées. Les Afghans sont ingrats: c'est pour la bonne cause, l'Occident et sa démocratie aéroportée va débarrasser les femmes afghanes de la burqa: cette prison ambulante.
Le deuxième sujet qui préoccupe les grands de ce monde c'est l'Iran. Après avoir espéré vainement une chute d'Ahmadinejad au profit du «réformateur» Moussaoui, ils pensent affaiblir l'Iran en lui intimant l'ordre de mettre de l'ordre sans toucher à un cheveu des manifestants, dont il faudra bien un jour évaluer la part de la sincérité qui revient au mouvement de protestation, tout à fait légitime au demeurant, et celle qui revient aux services de sécurité occidentaux, comme n'arrête pas de le dénoncer le clergé iranien.

Un nouvel ordre de l'énergie?
Durant cette réunion, la Russie a mis en garde contre le risque d'«isoler» le régime de Téhéran alors que Rome et Paris appellent à une position «ferme» sur les violences post-électorales en Iran. Sergueï Lavrov a estimé que «l'isolement de l'Iran» était «une approche erronée», à l'issue d'un entretien avec le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini. Le nucléaire iranien doit figurer au menu des discussions. Une réunion à cinq (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) est prévue vendredi pour évoquer ce dossier de prolifération et le traitement diplomatique qui doit, à ce stade, lui être réservé. Le choix semble traduire les difficultés que rencontrent les Occidentaux dans leur volonté d'arrimer Moscou et Pékin à une politique commune sur l'Iran. La Russie et la Chine ont fait savoir récemment qu'elles refuseraient de passer à une stratégie de sanctions accrues, à l'ONU, contre Téhéran, même au cas où les ouvertures américaines ne seraient pas suivies d'effet.
Dernier point: la pression, nous dit-on, s'est encore accentuée sur le gouvernement israélien avec les appels à un gel total de la colonisation dans les territoires palestiniens, lancés par les pays du G8 et par le Quartette sur la paix au Proche-Orient. Le Quartette «appelle les autorités israéliennes à arrêter la colonisation». Le G8 et le Quartette ont en outre réaffirmé le principe de deux Etats pour deux peuples (...) ainsi que leur soutien à l'organisation d'une conférence internationale sur le Proche-Orient à Moscou en 2009 afin de relancer le processus de paix. On remarquera au passage que nulle part on ne parle de sanction contre Israël qui défie tout le monde même la France qui a pris le train américain en marche. Il n'y aura pas une résolution de plus du Conseil de sécurité dont on sait comment Israël a traité les dizaines de précédentes.
Pour en revenir au plat de résistance s'agissant de l'énergie, dans une déclaration commune publiée à l'issue du sommet du G8 consacré à l'énergie à Rome (Italie), les pays concernés, la Commission européenne et les ministres des quinze pays invités ont notamment insisté sur le fait que la crise économique et financière actuelle ne devait pas retarder les investissements et les projets énergétiques programmés. Ils sont essentiels à la reprise économique, souligne la déclaration. Avec pour thème «Au-delà de la crise: vers un nouvel ordre mondial de l'énergie», concernant le changement climatique, les ministres des huit pays les plus industrialisés et l'Union européenne se sont engagés à contribuer au succès de la convention des Nations unies sur le Changement climatique et à la conférence de Copenhague à la fin 2009 et ont demandé de promouvoir les investissements destinés à améliorer l'efficience énergétique, les infrastructures, la diversification des sources d'énergies et l'innovation technologique.(1)
Enfin, s'agissant de la crise financière, les ministres du G8 pensent que le temps est venu de commencer à parler de «stratégies de sortie de crise», indiquent les ministres des Finances du G8. Les ministres des Finances du G8 réunis en Italie évoquent des stratégies de sortie de crise mais appellent à poursuivre les efforts de relance. Le communiqué final n'évoque en revanche pas les tests de résistance des banques. Les ministres des Finances du groupe des Huit ont salué samedi les premiers signes de «stabilisation» de l'économie mondiale dans leur communiqué final. «Il y a des signes de stabilisation dans nos économies (...), mais la situation reste incertaine et des risques significatifs continuent de peser sur la stabilité économique et financière», écrivent les ministres. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le chômage atteindra un «pic début 2011», à cause du décalage entre le retour de la croissance prévu «début 2010» et son impact sur le marché du travail.(2)
Comme le rapporte le site altermondialiste, les pays industrialisés ont tout fait pour saboter la Conférence des Nations unies sur la crise économique et financière mondiale et ses conséquences sur le développement, qui s'est tenue du 24 au 26 juin à New-York - date choisie curieusement par l'Italie pour convoquer la réunion des ministres du G8. Pour Attac, cette conférence aurait pu être l'occasion de mobiliser l'ensemble des 192 États membres autour d'un projet planétaire de sortie du modèle néolibéral dominant - dont la faillite est avérée -, en vue de la construction d'un autre monde plus juste, plus démocratique, plus solidaire et plus respectueux des impératifs écologiques. Cela ne sera malheureusement pas le cas, et les grands pays industrialisés, derrière lesquels se font sentir les pressions des transnationales, en portent totalement la responsabilité. Le rapport Stieglitz contient des analyses rarement formulées à ce niveau sur la responsabilité des inégalités dans la gestation de la crise et sur l'incapacité du marché à s'autoréguler. Il formule également des propositions intéressantes sur la régulation du système financier international, sur la résorption de la dette des pays pauvres, etc. Mais les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne se sont ingéniés à vider le projet de déclaration finale de la majeure partie des recommandations du rapport Stieglitz. Alors qu'il s'agissait de promouvoir le G-192 comme instance de décision internationale, ils ont réussi à réintroduire la primauté du G-20. Enfin, pour mieux banaliser le statut de cette réunion, ils n'y ont dépêché aucun chef d'État ou de gouvernement.(3)
Nous remarquons au passage que le sort des 188 pays restants n'intéressent pas le G8, voire son avatar le G20 où on donne l'illusion à une douzaine de pays que ce sont des pays émergents. Chaque jour, plus de deux milliards de dollars sont dépensés pour financer l'armement qui sécurisera l'accès des entreprises aux matières premières et aux marchés. Plus de 1200 milliards de dollars sont dépensés en armement et Jacques Diouf n'arrête pas de quémander 60 milliards de dollars pour lutter contre la famine. Il annonce d'ailleurs qu'un milliard de personnes souffre de malnutrition. Quand on sait que la publicité aux Etats-Unis se chiffre à 400 milliards de dollars et à 30 milliards en France, on se demande jusqu'où ira l'égoïsme des nantis. Les ingérences multiples font que les pays africains ont très peu de chance de se relever, pourtant leurs matières premières attirent les convoitises de tous les pays industrialisés sans oublier la Chine.
L'Union européenne est en train de construire une forteresse. Des milliers de réfugiés venant d'Afrique atteignent chaque mois les îles Canaries ou les côtes italiennes. La plupart d'entre eux sont aussitôt ré-expulsés vers leurs régions d'origine. Même des réfugiés en provenance de zones de guerre, telles que l'Irak ou l'Afghanistan, sont renvoyés à la boucherie. A la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un mur de 1100 kilomètres est sur le point d'être construit pour empêcher l'immigration. Les travailleurs immigrés sont utilisés comme une force de travail bon marché. En effet, la peur d'être expulsé permet de maintenir leurs salaires et leurs conditions de travail au plus bas.
S´agissant justement de l´aide à l´Afrique, les pays riches du G8 avaient promis de débloquer 60 milliards de dollars en cinq ans pour lutter contre le sida et la malaria, démentant d´insistantes rumeurs selon lesquelles ils allaient se dédire. De plus, Le G8 a confirmé son engagement pris au Sommet de Gleneagles (Ecosse), en 2005, d´accroître de 25 milliards de dollars par an son aide au développement pour l´Afrique d´ici 2010. Pour ce qui est de la crise alimentaire, les dirigeants du G8 ont fait part de leur préoccupation sans toutefois annoncer de nouvelles mesures financières pour les pays les plus touchés par la crise alimentaire. Selon les calculs d´Oxfam, qui tient pour acquis que l´argent sera versé sur 5 ans, l´augmentation de l´aide globale n´aura atteint que 23 milliards de dollars en 2010, alors que le G8 avait promis une augmentation de 50 milliards à Gleneagles (Angleterre) en 2005. En dollars constants, il s´agissait de faire passer l´aide publique au développement (APD) de 80 à 130 milliards de dollars. Entre 2006 et 2007, l´aide publique au développement a baissé de 8,4%. Les objectifs ne seront pas atteints. Comparons cette aide tant convoitée de 50 milliards de dollars au marché des armes, qui est de 1200 milliards de dollars, vendues justement par les pays du G8 aux PVD qui s´endettent pour s´entre-tuer. Cette aide représente à peine 4%. De plus, on estime les dépenses publicitaires mondiales à 385 milliards de dollars US. La France a dépensé en publicité, en 2006, 22 milliards d'euros, soit l´équivalent de l´aide promise à l´Afrique. Les pays développés font l´aumône d´une main et reprennent d´une autre le double à travers les dettes, ce qui fait que ces pays ont des systèmes éducatifs défaillants et de santé approximatifs.(4)
Ce déni de dignité a fait réagir l'Eglise. Dans une lettre ouverte aux chefs d'Etat et de gouvernement à la veille du sommet en Italie (8-10 juillet), les présidents des conférences épiscopales des pays membres du G8 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Grande-Bretagne et Etats-Unis) écrivent: «Paradoxalement, les pauvres sont ceux qui ont le moins contribué à la crise économique qui afflige notre monde aujourd'hui, mais c'est eux qui, très probablement, souffriront le plus de ses ravages, car relégués aux marges d'une pauvreté écrasante...Les pays du G8 devraient assumer leurs responsabilités en encourageant le dialogue avec les autres grandes puissances économiques de manière à prévenir de nouvelles crises financières.»
«Les évêques demandent aux Etats de» tenir leurs engagements concernant l'augmentation des aides au développement en vue de réduire la pauvreté mondiale et d'atteindre les «Objectifs du millénaire», notamment dans les pays africains, d'ici 2015. C'est en collaborant de façon constructive avec les pays en voie de développement, ajoutent-ils, que les pays riches pourront les aider à «devenir des agents actifs de leur croissance [1], en participant aux réformes politiques, gouvernementales, économiques et sociales au service du bien commun». Inquiets de «l'impact que pourrait avoir le changement climatique sur la vie des plus démunis», les évêques demandent des «engagements concrets»: «protéger les plus défavorisés et la planète ne sont pas des idéaux contradictoires mais des priorités morales pour toutes les personnes de ce monde». «C'est, indiquent-ils, la forme du bien commun au XXIe siècle.»(5)

À quoi sert le G8?
C'est à se demander en définitive à quoi sert le G8. La question même de son utilité se trouve posée de manière aiguë. Aujourd´hui, le monde a changé en une mondialisation affichée, et un jeu de puissance incertain. Le G8 conduit à se poser de façon obsessionnelle la question de sa dimension. On ne peut comprendre l'utilité du G8 seul, il faut le remplacer dans une stratégie planétaire mise en place par les puissants. Le premier cercle de commande est justement le G8, ses outils financiers économiques et commerciaux sont on l'aura compris, la Banque mondiale, le FMI dont on a annoncé plusieurs fois la mort, et l'OMC.
Le bras armé est sans nul doute l'Otan et le G8 se transforme souvent en G7 pour les grandes décisions excluant de ce fait, la Russie. Depuis l'année dernière et pour impliquer les pays de la Bric (Brésil, Inde, Chine et Russie), on invente le G20. De plus, pour faire bonne mesure on adoube quelques pays tels que l'Arabie Saoudite dont le rôle se limite à recycler ses pétrodollars pour le FMI mais aussi à mettre au pas l'Opep. Que deviennent les organisations internationales? Mis à part le Conseil de sécurité bien tenu, les autres ronronnent sans réelle prise sur les évènements, c'est le cas du Pnud, Unicef, FAO...mais aussi de l'Unesco dont on se demande réellement à quoi elle sert.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Le Sommet du G8 consacré à l'énergie se clôture Actu-Environnement.com - 26/05/2009
2.J.B. Le G8 salue des signes de stabilisation de l'économie. (lefigaro.fr) Avec AFP 13/06/2009
3.Attac.Comment saboter une conférence des nations unies http://www.france.attac.org/spip.php?article10129
4.Chems Eddine Chitour: Le G8 prélude au gouvernement mondial? Mille Babords 13/07/2008
5.G8: Cinglante leçon des évêques catholiques à l'égoïsme des pays riches 26.06.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

G8 ET G188
Opulence des uns et misère des autres
29 Juin 2009 - Page : 10
Lu 193 fois 

«Les promesses n'engagent que ceux qui y croient» Jacques Chirac

Le G8 (pour «Groupe des huit») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde: États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada et Russie. Ensemble, ils représentent 61% de l'économie mondiale. Dans le monde en 2007, le G8 comprend 13,1% (870 millions d'habitants) de la population mondiale (6,7 milliards d'habitants) et produit environ 58% (31.500 milliards de $) du PIB mondial (54.500 milliards de $) De plus, ces huit pays industrialisés représentent environ plus de 70% des dépenses militaires mondiales.
Samedi matin, les ministres du G8 se sont réunis à Trieste: ils on traité en plus des questions financières et de l'énergie, de trois dossiers. D'abord une déclaration sur «l'Afghanistan et sa dimension régionale» traite de tous les problèmes rencontrés dans cette région du monde, de celui des réfugiés, au contrôle des frontières et à la lutte contre le trafic des armes et de la drogue...Ils ont évoqué dans ce contexte le sort d'environ 2,5 millions de réfugiés qui ont fui l'offensive menée par l'armée pakistanaise pour déloger les taliban de trois districts de la vallée de Swat et ses environs, dans le nord-ouest du pays...Les ministres vont aussi se pencher sur la prochaine présidentielle en Afghanistan, prévue le 20 août. Pas un mot de l'ingérence des 75.000 soldats de la coalition et des centaines de morts de civils, notamment des enfants attribués à des bavures: les drones sans pilotes faisant ainsi des ravages. Qu'on se rassure, on nous dit que le Commandement ordonne des enquêtes. Les familles qui ont été endeuillées sont bien avancées. Les Afghans sont ingrats: c'est pour la bonne cause, l'Occident et sa démocratie aéroportée va débarrasser les femmes afghanes de la burqa: cette prison ambulante.
Le deuxième sujet qui préoccupe les grands de ce monde c'est l'Iran. Après avoir espéré vainement une chute d'Ahmadinejad au profit du «réformateur» Moussaoui, ils pensent affaiblir l'Iran en lui intimant l'ordre de mettre de l'ordre sans toucher à un cheveu des manifestants, dont il faudra bien un jour évaluer la part de la sincérité qui revient au mouvement de protestation, tout à fait légitime au demeurant, et celle qui revient aux services de sécurité occidentaux, comme n'arrête pas de le dénoncer le clergé iranien.

Un nouvel ordre de l'énergie?
Durant cette réunion, la Russie a mis en garde contre le risque d'«isoler» le régime de Téhéran alors que Rome et Paris appellent à une position «ferme» sur les violences post-électorales en Iran. Sergueï Lavrov a estimé que «l'isolement de l'Iran» était «une approche erronée», à l'issue d'un entretien avec le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini. Le nucléaire iranien doit figurer au menu des discussions. Une réunion à cinq (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) est prévue vendredi pour évoquer ce dossier de prolifération et le traitement diplomatique qui doit, à ce stade, lui être réservé. Le choix semble traduire les difficultés que rencontrent les Occidentaux dans leur volonté d'arrimer Moscou et Pékin à une politique commune sur l'Iran. La Russie et la Chine ont fait savoir récemment qu'elles refuseraient de passer à une stratégie de sanctions accrues, à l'ONU, contre Téhéran, même au cas où les ouvertures américaines ne seraient pas suivies d'effet.
Dernier point: la pression, nous dit-on, s'est encore accentuée sur le gouvernement israélien avec les appels à un gel total de la colonisation dans les territoires palestiniens, lancés par les pays du G8 et par le Quartette sur la paix au Proche-Orient. Le Quartette «appelle les autorités israéliennes à arrêter la colonisation». Le G8 et le Quartette ont en outre réaffirmé le principe de deux Etats pour deux peuples (...) ainsi que leur soutien à l'organisation d'une conférence internationale sur le Proche-Orient à Moscou en 2009 afin de relancer le processus de paix. On remarquera au passage que nulle part on ne parle de sanction contre Israël qui défie tout le monde même la France qui a pris le train américain en marche. Il n'y aura pas une résolution de plus du Conseil de sécurité dont on sait comment Israël a traité les dizaines de précédentes.
Pour en revenir au plat de résistance s'agissant de l'énergie, dans une déclaration commune publiée à l'issue du sommet du G8 consacré à l'énergie à Rome (Italie), les pays concernés, la Commission européenne et les ministres des quinze pays invités ont notamment insisté sur le fait que la crise économique et financière actuelle ne devait pas retarder les investissements et les projets énergétiques programmés. Ils sont essentiels à la reprise économique, souligne la déclaration. Avec pour thème «Au-delà de la crise: vers un nouvel ordre mondial de l'énergie», concernant le changement climatique, les ministres des huit pays les plus industrialisés et l'Union européenne se sont engagés à contribuer au succès de la convention des Nations unies sur le Changement climatique et à la conférence de Copenhague à la fin 2009 et ont demandé de promouvoir les investissements destinés à améliorer l'efficience énergétique, les infrastructures, la diversification des sources d'énergies et l'innovation technologique.(1)
Enfin, s'agissant de la crise financière, les ministres du G8 pensent que le temps est venu de commencer à parler de «stratégies de sortie de crise», indiquent les ministres des Finances du G8. Les ministres des Finances du G8 réunis en Italie évoquent des stratégies de sortie de crise mais appellent à poursuivre les efforts de relance. Le communiqué final n'évoque en revanche pas les tests de résistance des banques. Les ministres des Finances du groupe des Huit ont salué samedi les premiers signes de «stabilisation» de l'économie mondiale dans leur communiqué final. «Il y a des signes de stabilisation dans nos économies (...), mais la situation reste incertaine et des risques significatifs continuent de peser sur la stabilité économique et financière», écrivent les ministres. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le chômage atteindra un «pic début 2011», à cause du décalage entre le retour de la croissance prévu «début 2010» et son impact sur le marché du travail.(2)
Comme le rapporte le site altermondialiste, les pays industrialisés ont tout fait pour saboter la Conférence des Nations unies sur la crise économique et financière mondiale et ses conséquences sur le développement, qui s'est tenue du 24 au 26 juin à New-York - date choisie curieusement par l'Italie pour convoquer la réunion des ministres du G8. Pour Attac, cette conférence aurait pu être l'occasion de mobiliser l'ensemble des 192 États membres autour d'un projet planétaire de sortie du modèle néolibéral dominant - dont la faillite est avérée -, en vue de la construction d'un autre monde plus juste, plus démocratique, plus solidaire et plus respectueux des impératifs écologiques. Cela ne sera malheureusement pas le cas, et les grands pays industrialisés, derrière lesquels se font sentir les pressions des transnationales, en portent totalement la responsabilité. Le rapport Stieglitz contient des analyses rarement formulées à ce niveau sur la responsabilité des inégalités dans la gestation de la crise et sur l'incapacité du marché à s'autoréguler. Il formule également des propositions intéressantes sur la régulation du système financier international, sur la résorption de la dette des pays pauvres, etc. Mais les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne se sont ingéniés à vider le projet de déclaration finale de la majeure partie des recommandations du rapport Stieglitz. Alors qu'il s'agissait de promouvoir le G-192 comme instance de décision internationale, ils ont réussi à réintroduire la primauté du G-20. Enfin, pour mieux banaliser le statut de cette réunion, ils n'y ont dépêché aucun chef d'État ou de gouvernement.(3)
Nous remarquons au passage que le sort des 188 pays restants n'intéressent pas le G8, voire son avatar le G20 où on donne l'illusion à une douzaine de pays que ce sont des pays émergents. Chaque jour, plus de deux milliards de dollars sont dépensés pour financer l'armement qui sécurisera l'accès des entreprises aux matières premières et aux marchés. Plus de 1200 milliards de dollars sont dépensés en armement et Jacques Diouf n'arrête pas de quémander 60 milliards de dollars pour lutter contre la famine. Il annonce d'ailleurs qu'un milliard de personnes souffre de malnutrition. Quand on sait que la publicité aux Etats-Unis se chiffre à 400 milliards de dollars et à 30 milliards en France, on se demande jusqu'où ira l'égoïsme des nantis. Les ingérences multiples font que les pays africains ont très peu de chance de se relever, pourtant leurs matières premières attirent les convoitises de tous les pays industrialisés sans oublier la Chine.
L'Union européenne est en train de construire une forteresse. Des milliers de réfugiés venant d'Afrique atteignent chaque mois les îles Canaries ou les côtes italiennes. La plupart d'entre eux sont aussitôt ré-expulsés vers leurs régions d'origine. Même des réfugiés en provenance de zones de guerre, telles que l'Irak ou l'Afghanistan, sont renvoyés à la boucherie. A la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un mur de 1100 kilomètres est sur le point d'être construit pour empêcher l'immigration. Les travailleurs immigrés sont utilisés comme une force de travail bon marché. En effet, la peur d'être expulsé permet de maintenir leurs salaires et leurs conditions de travail au plus bas.
S´agissant justement de l´aide à l´Afrique, les pays riches du G8 avaient promis de débloquer 60 milliards de dollars en cinq ans pour lutter contre le sida et la malaria, démentant d´insistantes rumeurs selon lesquelles ils allaient se dédire. De plus, Le G8 a confirmé son engagement pris au Sommet de Gleneagles (Ecosse), en 2005, d´accroître de 25 milliards de dollars par an son aide au développement pour l´Afrique d´ici 2010. Pour ce qui est de la crise alimentaire, les dirigeants du G8 ont fait part de leur préoccupation sans toutefois annoncer de nouvelles mesures financières pour les pays les plus touchés par la crise alimentaire. Selon les calculs d´Oxfam, qui tient pour acquis que l´argent sera versé sur 5 ans, l´augmentation de l´aide globale n´aura atteint que 23 milliards de dollars en 2010, alors que le G8 avait promis une augmentation de 50 milliards à Gleneagles (Angleterre) en 2005. En dollars constants, il s´agissait de faire passer l´aide publique au développement (APD) de 80 à 130 milliards de dollars. Entre 2006 et 2007, l´aide publique au développement a baissé de 8,4%. Les objectifs ne seront pas atteints. Comparons cette aide tant convoitée de 50 milliards de dollars au marché des armes, qui est de 1200 milliards de dollars, vendues justement par les pays du G8 aux PVD qui s´endettent pour s´entre-tuer. Cette aide représente à peine 4%. De plus, on estime les dépenses publicitaires mondiales à 385 milliards de dollars US. La France a dépensé en publicité, en 2006, 22 milliards d'euros, soit l´équivalent de l´aide promise à l´Afrique. Les pays développés font l´aumône d´une main et reprennent d´une autre le double à travers les dettes, ce qui fait que ces pays ont des systèmes éducatifs défaillants et de santé approximatifs.(4)
Ce déni de dignité a fait réagir l'Eglise. Dans une lettre ouverte aux chefs d'Etat et de gouvernement à la veille du sommet en Italie (8-10 juillet), les présidents des conférences épiscopales des pays membres du G8 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Grande-Bretagne et Etats-Unis) écrivent: «Paradoxalement, les pauvres sont ceux qui ont le moins contribué à la crise économique qui afflige notre monde aujourd'hui, mais c'est eux qui, très probablement, souffriront le plus de ses ravages, car relégués aux marges d'une pauvreté écrasante...Les pays du G8 devraient assumer leurs responsabilités en encourageant le dialogue avec les autres grandes puissances économiques de manière à prévenir de nouvelles crises financières.»
«Les évêques demandent aux Etats de» tenir leurs engagements concernant l'augmentation des aides au développement en vue de réduire la pauvreté mondiale et d'atteindre les «Objectifs du millénaire», notamment dans les pays africains, d'ici 2015. C'est en collaborant de façon constructive avec les pays en voie de développement, ajoutent-ils, que les pays riches pourront les aider à «devenir des agents actifs de leur croissance [1], en participant aux réformes politiques, gouvernementales, économiques et sociales au service du bien commun». Inquiets de «l'impact que pourrait avoir le changement climatique sur la vie des plus démunis», les évêques demandent des «engagements concrets»: «protéger les plus défavorisés et la planète ne sont pas des idéaux contradictoires mais des priorités morales pour toutes les personnes de ce monde». «C'est, indiquent-ils, la forme du bien commun au XXIe siècle.»(5)

À quoi sert le G8?
C'est à se demander en définitive à quoi sert le G8. La question même de son utilité se trouve posée de manière aiguë. Aujourd´hui, le monde a changé en une mondialisation affichée, et un jeu de puissance incertain. Le G8 conduit à se poser de façon obsessionnelle la question de sa dimension. On ne peut comprendre l'utilité du G8 seul, il faut le remplacer dans une stratégie planétaire mise en place par les puissants. Le premier cercle de commande est justement le G8, ses outils financiers économiques et commerciaux sont on l'aura compris, la Banque mondiale, le FMI dont on a annoncé plusieurs fois la mort, et l'OMC.
Le bras armé est sans nul doute l'Otan et le G8 se transforme souvent en G7 pour les grandes décisions excluant de ce fait, la Russie. Depuis l'année dernière et pour impliquer les pays de la Bric (Brésil, Inde, Chine et Russie), on invente le G20. De plus, pour faire bonne mesure on adoube quelques pays tels que l'Arabie Saoudite dont le rôle se limite à recycler ses pétrodollars pour le FMI mais aussi à mettre au pas l'Opep. Que deviennent les organisations internationales? Mis à part le Conseil de sécurité bien tenu, les autres ronronnent sans réelle prise sur les évènements, c'est le cas du Pnud, Unicef, FAO...mais aussi de l'Unesco dont on se demande réellement à quoi elle sert.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Le Sommet du G8 consacré à l'énergie se clôture Actu-Environnement.com - 26/05/2009
2.J.B. Le G8 salue des signes de stabilisation de l'économie. (lefigaro.fr) Avec AFP 13/06/2009
3.Attac.Comment saboter une conférence des nations unies http://www.france.attac.org/spip.php?article10129
4.Chems Eddine Chitour: Le G8 prélude au gouvernement mondial? Mille Babords 13/07/2008
5.G8: Cinglante leçon des évêques catholiques à l'égoïsme des pays riches 26.06.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

G8 ET G188
Opulence des uns et misère des autres
29 Juin 2009 - Page : 10
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«Les promesses n'engagent que ceux qui y croient» Jacques Chirac

Le G8 (pour «Groupe des huit») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde: États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Canada et Russie. Ensemble, ils représentent 61% de l'économie mondiale. Dans le monde en 2007, le G8 comprend 13,1% (870 millions d'habitants) de la population mondiale (6,7 milliards d'habitants) et produit environ 58% (31.500 milliards de $) du PIB mondial (54.500 milliards de $) De plus, ces huit pays industrialisés représentent environ plus de 70% des dépenses militaires mondiales.
Samedi matin, les ministres du G8 se sont réunis à Trieste: ils on traité en plus des questions financières et de l'énergie, de trois dossiers. D'abord une déclaration sur «l'Afghanistan et sa dimension régionale» traite de tous les problèmes rencontrés dans cette région du monde, de celui des réfugiés, au contrôle des frontières et à la lutte contre le trafic des armes et de la drogue...Ils ont évoqué dans ce contexte le sort d'environ 2,5 millions de réfugiés qui ont fui l'offensive menée par l'armée pakistanaise pour déloger les taliban de trois districts de la vallée de Swat et ses environs, dans le nord-ouest du pays...Les ministres vont aussi se pencher sur la prochaine présidentielle en Afghanistan, prévue le 20 août. Pas un mot de l'ingérence des 75.000 soldats de la coalition et des centaines de morts de civils, notamment des enfants attribués à des bavures: les drones sans pilotes faisant ainsi des ravages. Qu'on se rassure, on nous dit que le Commandement ordonne des enquêtes. Les familles qui ont été endeuillées sont bien avancées. Les Afghans sont ingrats: c'est pour la bonne cause, l'Occident et sa démocratie aéroportée va débarrasser les femmes afghanes de la burqa: cette prison ambulante.
Le deuxième sujet qui préoccupe les grands de ce monde c'est l'Iran. Après avoir espéré vainement une chute d'Ahmadinejad au profit du «réformateur» Moussaoui, ils pensent affaiblir l'Iran en lui intimant l'ordre de mettre de l'ordre sans toucher à un cheveu des manifestants, dont il faudra bien un jour évaluer la part de la sincérité qui revient au mouvement de protestation, tout à fait légitime au demeurant, et celle qui revient aux services de sécurité occidentaux, comme n'arrête pas de le dénoncer le clergé iranien.

Un nouvel ordre de l'énergie?
Durant cette réunion, la Russie a mis en garde contre le risque d'«isoler» le régime de Téhéran alors que Rome et Paris appellent à une position «ferme» sur les violences post-électorales en Iran. Sergueï Lavrov a estimé que «l'isolement de l'Iran» était «une approche erronée», à l'issue d'un entretien avec le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini. Le nucléaire iranien doit figurer au menu des discussions. Une réunion à cinq (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) est prévue vendredi pour évoquer ce dossier de prolifération et le traitement diplomatique qui doit, à ce stade, lui être réservé. Le choix semble traduire les difficultés que rencontrent les Occidentaux dans leur volonté d'arrimer Moscou et Pékin à une politique commune sur l'Iran. La Russie et la Chine ont fait savoir récemment qu'elles refuseraient de passer à une stratégie de sanctions accrues, à l'ONU, contre Téhéran, même au cas où les ouvertures américaines ne seraient pas suivies d'effet.
Dernier point: la pression, nous dit-on, s'est encore accentuée sur le gouvernement israélien avec les appels à un gel total de la colonisation dans les territoires palestiniens, lancés par les pays du G8 et par le Quartette sur la paix au Proche-Orient. Le Quartette «appelle les autorités israéliennes à arrêter la colonisation». Le G8 et le Quartette ont en outre réaffirmé le principe de deux Etats pour deux peuples (...) ainsi que leur soutien à l'organisation d'une conférence internationale sur le Proche-Orient à Moscou en 2009 afin de relancer le processus de paix. On remarquera au passage que nulle part on ne parle de sanction contre Israël qui défie tout le monde même la France qui a pris le train américain en marche. Il n'y aura pas une résolution de plus du Conseil de sécurité dont on sait comment Israël a traité les dizaines de précédentes.
Pour en revenir au plat de résistance s'agissant de l'énergie, dans une déclaration commune publiée à l'issue du sommet du G8 consacré à l'énergie à Rome (Italie), les pays concernés, la Commission européenne et les ministres des quinze pays invités ont notamment insisté sur le fait que la crise économique et financière actuelle ne devait pas retarder les investissements et les projets énergétiques programmés. Ils sont essentiels à la reprise économique, souligne la déclaration. Avec pour thème «Au-delà de la crise: vers un nouvel ordre mondial de l'énergie», concernant le changement climatique, les ministres des huit pays les plus industrialisés et l'Union européenne se sont engagés à contribuer au succès de la convention des Nations unies sur le Changement climatique et à la conférence de Copenhague à la fin 2009 et ont demandé de promouvoir les investissements destinés à améliorer l'efficience énergétique, les infrastructures, la diversification des sources d'énergies et l'innovation technologique.(1)
Enfin, s'agissant de la crise financière, les ministres du G8 pensent que le temps est venu de commencer à parler de «stratégies de sortie de crise», indiquent les ministres des Finances du G8. Les ministres des Finances du G8 réunis en Italie évoquent des stratégies de sortie de crise mais appellent à poursuivre les efforts de relance. Le communiqué final n'évoque en revanche pas les tests de résistance des banques. Les ministres des Finances du groupe des Huit ont salué samedi les premiers signes de «stabilisation» de l'économie mondiale dans leur communiqué final. «Il y a des signes de stabilisation dans nos économies (...), mais la situation reste incertaine et des risques significatifs continuent de peser sur la stabilité économique et financière», écrivent les ministres. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le chômage atteindra un «pic début 2011», à cause du décalage entre le retour de la croissance prévu «début 2010» et son impact sur le marché du travail.(2)
Comme le rapporte le site altermondialiste, les pays industrialisés ont tout fait pour saboter la Conférence des Nations unies sur la crise économique et financière mondiale et ses conséquences sur le développement, qui s'est tenue du 24 au 26 juin à New-York - date choisie curieusement par l'Italie pour convoquer la réunion des ministres du G8. Pour Attac, cette conférence aurait pu être l'occasion de mobiliser l'ensemble des 192 États membres autour d'un projet planétaire de sortie du modèle néolibéral dominant - dont la faillite est avérée -, en vue de la construction d'un autre monde plus juste, plus démocratique, plus solidaire et plus respectueux des impératifs écologiques. Cela ne sera malheureusement pas le cas, et les grands pays industrialisés, derrière lesquels se font sentir les pressions des transnationales, en portent totalement la responsabilité. Le rapport Stieglitz contient des analyses rarement formulées à ce niveau sur la responsabilité des inégalités dans la gestation de la crise et sur l'incapacité du marché à s'autoréguler. Il formule également des propositions intéressantes sur la régulation du système financier international, sur la résorption de la dette des pays pauvres, etc. Mais les États-Unis et les pays membres de l'Union européenne se sont ingéniés à vider le projet de déclaration finale de la majeure partie des recommandations du rapport Stieglitz. Alors qu'il s'agissait de promouvoir le G-192 comme instance de décision internationale, ils ont réussi à réintroduire la primauté du G-20. Enfin, pour mieux banaliser le statut de cette réunion, ils n'y ont dépêché aucun chef d'État ou de gouvernement.(3)
Nous remarquons au passage que le sort des 188 pays restants n'intéressent pas le G8, voire son avatar le G20 où on donne l'illusion à une douzaine de pays que ce sont des pays émergents. Chaque jour, plus de deux milliards de dollars sont dépensés pour financer l'armement qui sécurisera l'accès des entreprises aux matières premières et aux marchés. Plus de 1200 milliards de dollars sont dépensés en armement et Jacques Diouf n'arrête pas de quémander 60 milliards de dollars pour lutter contre la famine. Il annonce d'ailleurs qu'un milliard de personnes souffre de malnutrition. Quand on sait que la publicité aux Etats-Unis se chiffre à 400 milliards de dollars et à 30 milliards en France, on se demande jusqu'où ira l'égoïsme des nantis. Les ingérences multiples font que les pays africains ont très peu de chance de se relever, pourtant leurs matières premières attirent les convoitises de tous les pays industrialisés sans oublier la Chine.
L'Union européenne est en train de construire une forteresse. Des milliers de réfugiés venant d'Afrique atteignent chaque mois les îles Canaries ou les côtes italiennes. La plupart d'entre eux sont aussitôt ré-expulsés vers leurs régions d'origine. Même des réfugiés en provenance de zones de guerre, telles que l'Irak ou l'Afghanistan, sont renvoyés à la boucherie. A la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un mur de 1100 kilomètres est sur le point d'être construit pour empêcher l'immigration. Les travailleurs immigrés sont utilisés comme une force de travail bon marché. En effet, la peur d'être expulsé permet de maintenir leurs salaires et leurs conditions de travail au plus bas.
S´agissant justement de l´aide à l´Afrique, les pays riches du G8 avaient promis de débloquer 60 milliards de dollars en cinq ans pour lutter contre le sida et la malaria, démentant d´insistantes rumeurs selon lesquelles ils allaient se dédire. De plus, Le G8 a confirmé son engagement pris au Sommet de Gleneagles (Ecosse), en 2005, d´accroître de 25 milliards de dollars par an son aide au développement pour l´Afrique d´ici 2010. Pour ce qui est de la crise alimentaire, les dirigeants du G8 ont fait part de leur préoccupation sans toutefois annoncer de nouvelles mesures financières pour les pays les plus touchés par la crise alimentaire. Selon les calculs d´Oxfam, qui tient pour acquis que l´argent sera versé sur 5 ans, l´augmentation de l´aide globale n´aura atteint que 23 milliards de dollars en 2010, alors que le G8 avait promis une augmentation de 50 milliards à Gleneagles (Angleterre) en 2005. En dollars constants, il s´agissait de faire passer l´aide publique au développement (APD) de 80 à 130 milliards de dollars. Entre 2006 et 2007, l´aide publique au développement a baissé de 8,4%. Les objectifs ne seront pas atteints. Comparons cette aide tant convoitée de 50 milliards de dollars au marché des armes, qui est de 1200 milliards de dollars, vendues justement par les pays du G8 aux PVD qui s´endettent pour s´entre-tuer. Cette aide représente à peine 4%. De plus, on estime les dépenses publicitaires mondiales à 385 milliards de dollars US. La France a dépensé en publicité, en 2006, 22 milliards d'euros, soit l´équivalent de l´aide promise à l´Afrique. Les pays développés font l´aumône d´une main et reprennent d´une autre le double à travers les dettes, ce qui fait que ces pays ont des systèmes éducatifs défaillants et de santé approximatifs.(4)
Ce déni de dignité a fait réagir l'Eglise. Dans une lettre ouverte aux chefs d'Etat et de gouvernement à la veille du sommet en Italie (8-10 juillet), les présidents des conférences épiscopales des pays membres du G8 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Grande-Bretagne et Etats-Unis) écrivent: «Paradoxalement, les pauvres sont ceux qui ont le moins contribué à la crise économique qui afflige notre monde aujourd'hui, mais c'est eux qui, très probablement, souffriront le plus de ses ravages, car relégués aux marges d'une pauvreté écrasante...Les pays du G8 devraient assumer leurs responsabilités en encourageant le dialogue avec les autres grandes puissances économiques de manière à prévenir de nouvelles crises financières.»
«Les évêques demandent aux Etats de» tenir leurs engagements concernant l'augmentation des aides au développement en vue de réduire la pauvreté mondiale et d'atteindre les «Objectifs du millénaire», notamment dans les pays africains, d'ici 2015. C'est en collaborant de façon constructive avec les pays en voie de développement, ajoutent-ils, que les pays riches pourront les aider à «devenir des agents actifs de leur croissance [1], en participant aux réformes politiques, gouvernementales, économiques et sociales au service du bien commun». Inquiets de «l'impact que pourrait avoir le changement climatique sur la vie des plus démunis», les évêques demandent des «engagements concrets»: «protéger les plus défavorisés et la planète ne sont pas des idéaux contradictoires mais des priorités morales pour toutes les personnes de ce monde». «C'est, indiquent-ils, la forme du bien commun au XXIe siècle.»(5)

À quoi sert le G8?
C'est à se demander en définitive à quoi sert le G8. La question même de son utilité se trouve posée de manière aiguë. Aujourd´hui, le monde a changé en une mondialisation affichée, et un jeu de puissance incertain. Le G8 conduit à se poser de façon obsessionnelle la question de sa dimension. On ne peut comprendre l'utilité du G8 seul, il faut le remplacer dans une stratégie planétaire mise en place par les puissants. Le premier cercle de commande est justement le G8, ses outils financiers économiques et commerciaux sont on l'aura compris, la Banque mondiale, le FMI dont on a annoncé plusieurs fois la mort, et l'OMC.
Le bras armé est sans nul doute l'Otan et le G8 se transforme souvent en G7 pour les grandes décisions excluant de ce fait, la Russie. Depuis l'année dernière et pour impliquer les pays de la Bric (Brésil, Inde, Chine et Russie), on invente le G20. De plus, pour faire bonne mesure on adoube quelques pays tels que l'Arabie Saoudite dont le rôle se limite à recycler ses pétrodollars pour le FMI mais aussi à mettre au pas l'Opep. Que deviennent les organisations internationales? Mis à part le Conseil de sécurité bien tenu, les autres ronronnent sans réelle prise sur les évènements, c'est le cas du Pnud, Unicef, FAO...mais aussi de l'Unesco dont on se demande réellement à quoi elle sert.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Le Sommet du G8 consacré à l'énergie se clôture Actu-Environnement.com - 26/05/2009
2.J.B. Le G8 salue des signes de stabilisation de l'économie. (lefigaro.fr) Avec AFP 13/06/2009
3.Attac.Comment saboter une conférence des nations unies http://www.france.attac.org/spip.php?article10129
4.Chems Eddine Chitour: Le G8 prélude au gouvernement mondial? Mille Babords 13/07/2008
5.G8: Cinglante leçon des évêques catholiques à l'égoïsme des pays riches 26.06.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

 

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Crise, renouveau et limites de la social-démocratie

Publié le par Mahi Ahmed

Sociologie
Retour sur les fondements théoriques du "social-libéralisme"
Crise, renouveau et limites de la social-démocratie

par Jean Lojkine

Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.

Il vaut la peine de lire ou de relire Anthony Giddens, certainement l'un des meilleurs sociologues britanniques vivants, mais surtout le maître à penser de Tony Blair. Il faut lire son livre de 1994 (Beyond Left and Right) et son livre plus politique de 1999 :The Third Way [1].

La force de son argumentation tient à mon avis dans sa capacité à relier la révolution des rapports homme/femme, des rapports intergénérationnels (avec la montée de l'aspiration à l'autonomie individuelle dans la nouvelle génération) et la crise du welfare state qu'il met sur le même plan que la crise et la décomposition de l'État de type soviétique. Le fondement sociologique profond de toutes ces crises et mutations serait, selon lui, l'incapacité des systèmes de solidarité universels et standardisés, imposés d'en haut, sous forme d'assistanat, à répondre aux aspirations de ce qu'il appelle, comme tous les sociaux-démocrates, la « classe moyenne ». La classe moyenne privilégierait de plus en plus la responsabilisation des individus et refuserait les lourdes impositions du welfare state (d'où le work-fare, repris en France par la droite, la CFDT et les tenants du social-libéralisme).

Derrière la réflexion de Giddens, il y a une notion centrale pour lui et qui délimite deux conceptions opposées de la politique comme « gestion des risques » par une société. Il y a :

  1. La gestion des risques « externes », sous forme de prévision universelle s'appliquant à tous les cas possibles [2]. Le fondement philosophique, c'est le rationalisme cartésien et la philosophie des Lumières, mère de « l'État providence », et de toutes les téléologies ; le fondement politique, ce serait la planification, sur le modèle du gosplan [3] soviétique (qui fit rêver un temps les planificateurs gaullistes dans les années 50), et tous les systèmes socialistes (ou communistes) d'assurance sociale mis au point à la Libération, dans les années 40.
  2. La gestion des risques internes fondée sur l'idée chère à Giddens de manufactured risk (uncertaintity), c'est au contraire la gestion des risques « fabriqués » (manufactured) par ce même rationalisme conquérant ; c'est pour Giddens la modernisation « non réfléchie » et qui se nomme : risques nucléaires, routiers et alimentaires, violences, terrorismes, etc. On sent bien ici l'empreinte classique du « postmodernisme »,mais en même temps, au-delà du biais idéologique (qui naturalise ou « psychologise » la crise du système capitaliste), Giddens soulève des problèmes réels que se pose notre société.

Problèmes réels que se pose notre société, mais sans pouvoir y répondre, contrairement au fameux adage de Marx - si souvent cité par Giddens - selon lequel l'humanité ne se pose que des problèmes qu'elle peut résoudre ou quand elle peut les résoudre. Le recours d'une grande partie de ladite « classe moyenne » à l'assurance privée (assurance vie, fonds de pension, mutuelles complémentaires) reposerait justement sur ce refus d'une assurance universelle et donc égale pour tous, refus d'une solidarité « mécanique » (Durkheim) entre les générations, quel que soit le travailles efforts de chacun. On retrouve ici les critiques libérales contre le RMI et les « minima sociaux » équivalents du SMIC - « Pourquoi travailler si le montant du RMI est l'équivalent du SMIC ? » - ou contre le fameux « revenu d'existence » (produit par quel travail ?) prôné par les écologistes.

La spécificité de la troisième voie c'est de préciser ce que le social-libéralisme entend par « assistance sociale positive » : il s'agit de faire basculer les risques externes dans la catégorie des risques internes, c'est-à-dire, pour Giddens, des risques relevant de la responsabilité et de l'autonomie individuelle, via notamment l'implication dans les associations de bénévoles, les ONG (tiers-secteur pour la réinsertion des chômeurs, l'aide aux personnes âgées, etc.) chargées de remplacer les anciens services publics de protection sociale par des actions caritatives censées éviter la dépendance sociale et l'assistanat engendrés par les « bureaucraties » de la Sécurité sociale (où les risques externes seraient naturalisés, objectivés et non assumés, pris en charge de manière active et autonome).

Il y a une réflexion à avoir sur la nature profonde de cette « banque non marchande » qu'est la caisse de Sécurité sociale, la « banque sociale » qui ne fait pas de profit et distribue des fonds sans contrepartie (il ne s'agit donc pas de salaires différés mais de fonds non marchands), et sur la gestion paritaire des caisses de Sécurité sociale, qui s'est dégradée et étatisée, technocratisée (plus d'élections du conseil d'administration depuis les années 80). Il y a une réflexion concertée, qui a sa cohérence autour de la notion de « société du risque » chez les théoriciens du social-libéralisme, depuis Giddens-Blair, Ulrich Beck, jusqu'à Delors-Rocard-Strauss-Kahn du côté du Parti socialiste, ou de la part des intellectuels organiques du MEDEF : F. Ewald et D. Kessler.

Dans la notion de « société du risque » se cache un véritable coup de force théorique et idéologique qui consiste à confondre risques imprévisibles, aléatoires, relevant de décisions subjectives, individuelles ou collectives (sang contaminé, vache folle, accidents routiers, amiante, catastrophes nucléaires et sanitaires) et risques objectifs relevant de la structure même de la société capitaliste : chômage, exclusion sociale, précarisation, inégalités sociales devant les maladies, la mort, déficiences de notre système de solidarité sociale. Ainsi les dix mille morts de la canicule en août 2003 ont été attribués par notre ministre comme par Kouchner à une simple défaillance de notre institut de veille sanitaire, à une mauvaise connexion entre les informateurs et non à la politique menée depuis vingt ans de diminution des lits hospitaliers, de rationnement des crédits aux maisons de retraite.

Giddens tire au maximum les phénomènes structurels vers des actions d'individus autonomes parce qu'il a poussé jusqu'au bout cette « individualisation du social » revendiquée par le social-libéralisme, à l'instar de Rosanvallon ou d'Ewald.

En même temps, il serait vain de ne pas remarquer que cette poussée sociale-libérale s'appuie sur des mutations réelles de notre société : avec la révolution informationnelle, l'élévation du niveau intellectuel des nouvelles générations, même dans le cadre du capitalisme, les aspirations et les pratiques d'autonomisation individuelle, de maîtrise de l'information mettent en cause les structures délégataires, pyramidales, autoritaires, tant des institutions anciennes que des organisations censées représenter les classes dominées et bâtir des alternatives.

Les organisations du mouvement ouvrier ont profondément intériorisé en fait le système institutionnel délégataire [4], sans pouvoir le dépasser (malgré les tentatives de la CGT après 1968 autour de la section syndicale d'entreprise et de l'intervention directe non déléguée des militants de base). J.-L. Moynot, partisan des conseils d'atelier, fut écarté du bureau confédéral de la CGT en 1982. Les syndicalistes autogestionnaires de la CFDT (Rollant) seront écartés à la même période, au moment du recentrage et de la centralisation organisationnelle de la CFDT. Or, il y a un cercle vicieux entre la perte d'adhérents et le renforcement du processus délégataire via la technocratisation et l'utilisation centralisatrice de l'informatique et des médias. On cherche à pallier la désaffection des militants en transformant le syndicat en agence de services et en concentrant les décisions autour d'un sommet bureaucratique centralisé, qui privilégie les négociations au sommet et les résultats des élections professionnelles par branche. Il en est de même pour les partis politiques de gauche qui perdent leurs militants et substituent aux actions de terrain comme les porte-à-porte des opérations médiatiques. La critique par Rémi Lefebvre du « divorce consommé » entre le Parti socialiste et les couches populaires est à cet égard fondamentale [5] et pourrait s'appliquer aussi, dans une certaine mesure, à une évolution récente du PCF - qui fera l'objet d'un très vif débat après avril 2002 -, lorsque les enjeux « sociétaux » - censés être privilégiés par les « couches moyennes » - priment sur les enjeux sociaux.

C'est un obstacle fondamental aujourd'hui à une offensive de tous ceux qui sont attachés à la défense des services publics, de la solidarité universelle contre le libéralisme individualiste. Les catastrophes ferroviaires en Angleterre ou les pannes d'électricité à New York ou en Californie ne suffisent pas à contrer l'offensive libérale et à passer à la contre-offensive. La campagne des assureurs privés contre le « risque moral », reprise d'une certaine manière par Giddens et Blair (le détournement opportuniste des fonds de solidarité distribués à l'aveugle, sans contrôle des processus de réinsertion, des minima sociaux équivalents au SMIC), rencontre un large écho, surtout chez ceux qui payent lourdement leur contribution à la solidarité collective. Le (social)-libéralisme oppose fortement les « preneurs de risques responsables » (à commencer par les chefs d'entreprise, mais aussi les partisans de l'assurance privée) et les « comportements sans risques » des adhérents passifs des services de protection sociale ; cette campagne médiatique a un large écho, mais elle suppose l'existence d'une « vaste classe moyenne » bénéficiant de la croissance capitaliste et aspirant à un individualisme consumériste sans rivages. Ce qui est contredit par la paupérisation des segments les plus fragiles des couches moyennes.

Le concept même de classe moyenne a fondé toute la démarche sociale-démocrate depuis l'origine : Bern-stein en Allemagne s'opposera à Rosa Luxemburg, à Lénine et à la révolution bolchevique sur cette double base : capacité du capitalisme à s'adapter à ses crises et à élargir sa base sociale en créant une « classe moyenne » de plus en plus vaste, individualiste, opposée à la classe ouvrière et à la révolution violente. La faiblesse des révolutionnaires viendra justement d'une analyse erronée de cette classe dite moyenne qui sera diabolisée (il s'agissait alors essentiellement de la petite et moyenne bourgeoisie traditionnelle : les paysans et les petits entrepreneurs au XIXe et au début du XXe siècle). Les tentatives de Lénine durant la NEP en direction des cadres et ingénieurs aboutiront à un échec.

Aujourd'hui la situation a doublement changé : d'une part les paysans et commerçants ont cédé la place à un nouveau salariat des services qui a bien des points communs avec le salariat dit populaire (ouvriers et employés), notamment dans le secteur public ; d'autre part ce salariat connaît à son tour la crise économique, le chômage et la précarité et la notion même de classe moyenne qui a connu ses beaux jours durant les trente Glorieuses n'est plus viable [6].

Le raisonnement individualiste du social-libéralisme anglo-saxon a perdu de sa superbe lorsque les fonds de pension ont commencé à faire faillite (Enron et autres), lorsque les plans sociaux et la précarisation des emplois ont touché les cadres comme les ouvriers. Ce qui est reconnu dans La Revue socialiste à propos du cas allemand : « Après les élections fédérales de 1994, plusieurs études économiques et sociales ont montré que (...) la relative homogénéité des classes moyennes allemandes était en cours de dislocation et que celles-ci vivaient très mal une certaines "perte de repères" (...) Ce sont les classes moyennes qui ont payé l'essentiel du coût de la réunification et qui ont connu une forte baisse du pouvoir d'achat à partir du début des années 90 (...) Proportionnellement, les plus bas revenus [des "classes moyennes" (n.d.t.)] ont d'avantage contribué aux efforts financiers exigés par l'unification que les plus hauts revenus (...) Les ouvriers spécialisés (qualifiés) et les petits employés, catégories qui avaient été parmi les grands bénéficiaires du miracle économique de la fin des années 50, glissent rapidement, surtout avec une famille à charge, vers la "prospérité précaire". D'année en année, ces catégories sociales ne parviennent plus à maintenir leur statut » (La Revue socialiste, janvier 1999, p. 88-89). On peut supposer, sans grand risque d'être démentis, qu'il en est de même pour ces couches sociales dans les autres pays européens. Faute de l'avoir compris, le Parti socialiste français a été dans le mur en 2002 et en 2005. Le phénomène est européen : les partis sociaux-démocrates ont subi une défaite historique en Autriche au profit du FPO de Heider, en Italie (Berlusconi, Alliance nationale, Ligue du Nord), aux Pays-Bas (Pim Fortuyn), au Portugal. En 2005, le SPD de Schröder paye à son tour les conséquences de ses réformes libérales du code du travail et de la protection sociale, sans être parvenu à juguler pour autant la montée du chômage.

Les raisons sont les mêmes : au lieu de pratiquer la politique de l'autruche en incriminant une erreur de « communication » ou une division de la gauche, il vaudrait mieux scruter la nature même du discours socialiste durant la campagne électorale et ses pratiques concrètes : « Les textes socialistes décrivent un monde irénique et virtuel seulement peuplé de non salariés et de certains salariés moyens et supérieurs (...) il s'adosse à la vision d'une société d'individus aspirant à l'autonomie personnelle et accorde une large place aux thématiques dites "postmatérialistes" dans la continuité de mesures prises par Jospin comme le PACS, la parité (...) [7] »

Nous partageons cette analyse, sauf sur un point fondamental. Elle analyse tend à réduire la fracture sociologique entre la « gauche plurielle » et le salariat aux seules « couches populaires ». En gros, il aurait fallu privilégier une politique et une campagne électorale tournées essentiellement vers les ouvriers et les employés qui constituent 60 % de la population active et qui seraient les principaux « perdants » de la politique de Jospin. C'est également un point de vue défendu par une partie du Parti communiste français et les groupes d'extrême gauche. Nous ne partageons pas ce point de vue parce qu'il nous semble reposer sur un contresens majeur. Il y aurait en quelque sorte des « gagnants » (les cadres, la classe moyenne) et des perdants : les « classes populaires » (ouvriers et employés). C'est faux, comme est erronée l'analyse-bilan sur les 35 heures « favorables aux cadres, défavorables aux classes populaires ». Ce point de vue continue en effet à se référer au mythe d'une classe moyenne gagnante et d'exclus marginalisés par la « modernisation » économique, par les nouvelles technologies...

Or les luttes des enseignants, des chercheurs, des intermittents du spectacle, des professionnels de la santé invalident complètement cette thèse, comme les études statistiques (Chauvel, Baudelot, Piketty) sur l'évolution des salaires et des revenus depuis les années 80-90. L'unité mythique du groupe cadres (moteur de la « classe moyenne ») éclate complètement et fait apparaître d'énormes clivages entre les véritables cadres supérieurs alliés à la bourgeoisie par leurs revenus (notamment mobiliers et immobiliers) et leurs positions sociales et toute une série de catégories salariées qui basculent dans la prolétarisation par leur statut et leurs revenus. En avril 2002, le vote des enseignants, pour autant que l'on peut se fier aux sondages après les urnes, a lui aussi fait défaut à Jospin au profit des candidats protestataires de gauche : 22 % des enseignants auraient voté pour Jospin (sondage Sofres sortie des urnes), alors qu'ils étaient 46 % aux présidentielles de 1995 [8]. En 2002, 7 % auraient voté pour Besancenot, 8 % pour Mamère, 8,5 % pour Chevénement. Le fort recul du Parti socialiste chez les ouvriers et les employés (Mitterrand 1988 : 42 % du vote ouvrier, 38 % du vote employé ; Jospin 2002 :13 % du vote ouvrier ; 12 % du vote employé) ne doit pas nous faire oublier son recul dans d'autres couches salariées abusivement agglomérées au groupe cadres, alors que de multiples liens unissent maintenant ouvriers, employés et couches salariées intermédiaires.

Les résultats du référendum du 29 mai 2005 sur la Constitution européenne ne font que confirmer notre hypothèse. Selon les premiers sondages réalisés par TNS-Sofres pour Le Monde [9], si 81 % des ouvriers, 79 % des chômeurs ont voté non, il en est de même pour 56 % des professions intermédiaires et 60 % des employés. Quant aux professions intellectuelles et cadres supérieurs, s'ils ont voté oui à 62 %, leur non progresse par rapport au scrutin de 1992 sur le traité de Maastricht. Selon un sondage Ipsos-Le Figaro des 13-14 mai, les comparaisons avec les sondages sortis des urnes BVA-France 2 en 1992 donneraient un non en hausse de 27 points chez les professions intermédiaires et les employés, de 7 points chez les cadres supérieurs et professions intellectuelles, et de 14 points chez les diplômés du supérieur.

L'hypothèse défendue par les partisans du oui d'un « vote d'humeur », « émotionnel », d'un cri d'angoisse des « perdants », des exclus de la « modernisation » ne tient plus : comme le note l'analyste d'Ipsos, Philippe Hubert, « le fait que le non touche fortement des classes aisées et diplômées révèle l'existence d'un non "cultivé" ou "raisonné", bref un non fondé idéologiquement et de conviction. Un non "informé" même, puisque selon la dernière enquête Ipsos, le non est plus fort chez les personnes ayant lu le traité que chez celles ne l'ayant pas lu. C'est là une différence majeure et essentielle par rapport au contexte de Maastricht : l'adhésion au traité ne croît pas avec le niveau d'information. »

L'ampleur inédite des forums sur Internet durant la campagne du référendum de 2005 et le rôle décisif qu'y ont joué les partisans du non, le rôle d'organisations comme Attac où dominent les professions intellectuelles et les diplômés du supérieur, renforcent encore cette hypothèse. Enfin, l'agglomération arbitraire par l'Insee des professions intellectuelles et des cadres supérieurs confond dans une même catégorie socioprofessionnelle cadres du privé et cadres du public, professions intellectuelles paupérisées (enseignants, travailleurs sociaux, journalistes pigistes, artistes) en peine révolte sociale et cadres supérieurs du privé en mobilité ascendante.

Les enquêtes de l'Insee montrent d'autre part le contexte socio-économique tout à fait nouveau dans lequel se construisent les identités ouvrières. 50 % des ouvriers sont aujourd'hui dans les services ou exercent une fonction de service (maintenance, entretien) et les imbrications sont nombreuses d'une part entre les ouvriers et les agents de service, les employés de commerce (conditions de travail de type industriel - travail à la chaîne - mais avec la spécificité de la relation de service et une plus grande autonomie), d'autre part entre une fraction des employés qualifiés et les couches moyennes salariées. L'apparente stabilité du vote cadre entre 1995 et 2002 cache un net détachement d'une partie des couches salariées des services publics les plus exposées à la précarisation et à la dévalorisation sociales [10].

Nouveaux rapports de classe ou logique d'intégration sociale ? Les enquêtes se multiplient qui soulignent l'explosion des inégalités sociales y compris à l'intérieur des fameuses « classes moyennes [11] » ; reste à analyser la signification de ces « segmentations » des « classes moyennes » et des « classes populaires » : s'agit-il d'une forme nouvelle d'exclusion qui fait toujours référence à l'opposition entre les in et les out, ou bien au contraire d'une manifestation majeure de la « prolétarisation » des couches moyennes salariées, touchées à leur tour par les formes nouvelles de l'exploitation capitaliste (chômage de masse, précarisation-flexibilisation) ?

Dans son ouvrage récent (Pour l'égalité réelle - Éléments pour un réformisme radical [12]) Dominique Strauss-Kahn prend bien en compte les nouveaux clivages qui opposent la « classe moyenne » et le véritable groupe des « privilégiés [13] » (baisse des revenus, exclusion de l'habitat des grands centres ville, etc.), il note que l'échec socialiste de 2002 a été dû pour partie au sentiment dans les classes populaires et moyennes de ne pas avoir été entendues, mais il persiste, comme la plupart des responsables du Parti socialiste, à privilégier une approche en termes d'exclus et d'inclus. Les inégalités sociologiques, les clivages intercatégoriels sont figés dans des clivages territoriaux, au point que Dominique Strauss-Kahn parle d'« inégalités de destin  », ce qui renforce encore le constat fataliste, alors même que tout son propos politique vise au contraire à réduire ces inégalités sociales. Pour remonter à la racine même de ces inégalités sociales, il aurait fallu analyser l'originalité de la crise actuelle du capitalisme (qui commence au début des années 70), sa financiarisation [14], avec pour conséquence la fuite en avant des politiques publiques néolibérales et la remise en cause des politiques keynésiennes.

Force et faiblesse du néolibéralisme. Reste à expliquer la force d'attraction de ces politiques néolibérales sur les couches moyennes salariées mais aussi sur les couches populaires. Pourquoi en, effet, la relève des gouvernements conservateurs en Allemagne comme en Grande-Bretagne a-y-elle été assumée par des socialistes convaincus que seul le social-libéralisme pouvait répondre à l'ultralibéralisme ? Pourquoi l'énorme succès électoral de Blair et du New Labour en 1997 auprès de ceux qui avaient été déçus par l'expérience et les promesses de Thatcher ? Pourquoi l'électorat travailliste, même en 2005, hostile à l'intervention en Irak, se dit-il pourtant relativement « satisfait [15] » d'une politique économique libérale certes, mais qui a réduit le chômage [16] ? Même si la majorité des emplois créés sont précaires et à temps partiel, ne sont-ils pas jugés préférables au chômage de longue durée, dans un contexte mondial où le capitalisme est perçu comme indépassable ?

Pourquoi le même glissement politique, culturel, plus tardif, chez les sociaux-démocrates et les Verts allemands ? Même interrogation pour l'ex-PCI en Italie avec un rapport de forces électoral sans discussion entre le petit Parti communiste maintenu (Rifundatione Communista ne dépasse guère les 5-6 %) et le nouveau parti social-démocrate, les Démocrates de gauche (30 %), et ce malgré les énormes potentialités de mobilisation collective des « mouvements sociaux » italiens. Pourquoi les ouvriers de la Fiat, votent-ils pour Berlusconi ou Rossi ? Pourquoi, après les manifestations monstres (plusieurs millions de manifestants) des pacifistes dans les grandes villes espagnoles, les élections régionales et locales ont-elles été favorables à Aznar ? Pourquoi en 2004 un vote massif pour Zapatero, tenant du social-libéralisme, au détriment de la gauche communiste et radicale ? Peut-être parce que ceux qui manifestent contre la guerre, contre le néolibéralisme, contre l'OMC en Italie et en Espagne (les jeunes étudiants ou les diplômés précaires qui vivent encore chez leurs parents, faute de revenus et faute de logements disponibles, et ne votent pas, ne sont pas inscrits sur les listes électorales) ne sont pas les mêmes que ceux qui votent ? Mais peut-être aussi parce que les partis communistes ou les organisations proches n'ont pas su répondre aux aspirations des nouvelles générations de salariés, et notamment les jeunes diplômés et les femmes.

Comment répondre théoriquement et politiquement à cette vague déferlante néolibérale, hégémonique dans le salariat, notamment chez les jeunes, si l'on en reste à la « défense » des « acquis » de l'État providence, à la conception « machiste » d'une assurance sociale tournée vers le travail des hommes (ouvriers et cadres) et le « non-travail » (non reconnu) des femmes (travail domestique + travail professionnel à temps partiel, comme salaire d'appoint, etc.) ?

Les mirages du libéralisme « social ». Il nous faut tout d'abord dissiper l'illusion, entretenue par les socialistes libéraux, d'une distinction radicale entre libéralisme « social » et libéralisme « pur » ou « ultralibéralisme [17] ». Selon les promoteurs d'un libéralisme « social », le libéralisme inclurait dans ses principes constitutifs une « autorégulation » de l'économie de marché ; ce sont les acteurs du marché eux-mêmes qui produiraient des règles, des normes destinées à corriger les excès ou les dérives du laisser-faire. L'intervention de l'État régulateur, l'arbitrage d'instances externes produites par la société civile sont ainsi présentés comme des attributs de la pensée libérale « normative ». On a quelque peine à déceler cependant comment ce raisonnement diffère des idées de F. Hayek,le pape du néolibéralisme, qui postule une « autorégulation » du marché. Pour Hayek, « l'ordre du marché, comme système d'intérêts médiatisés, porte en lui-même le principe régulateur des contradictions du capitalisme [18] ». En quoi cette autorégulation « spontanée » des marchés sans recours extérieur se distingue-telle des « régulations immanentes » destinées à contrôler les « effets externes » (selon le langage libéral classique) du laisser-faire ?

En revanche, s'il n'y a pas d'autorégulation « spontanée » des marchés, comment parler de régulations « immanentes » à propos des règles formulées par des autorités « extérieures » au marché ? On ne voit pas par quel miracle cette intervention normative, ces règles « en surplomb » pourraient être une émanation naturelle du marché, ou être élaborées par les acteurs de la « société civile ».

Deuxième raison qui invalide fortement l'idée d'un libéralisme « social », c'est la filiation assumée entre libéralisme économique et libéralisme politique ou moral. Au nom de la référence commune, dans les deux libéralismes, à l'autonomie, à la « prise de risque » individuelle, on rallie sous l'étendard des libertés les deux composantes de la révolution bourgeoise de 1789 : la liberté d'expression du citoyen et la liberté d'entreprendre du capitaliste, « l'existence d'un marché étant requise pour que chacun puisse exprimer son jugement ». Il n'y aurait donc pas de distinction sur le marché du travail entre le vendeur de sa force de travail et le propriétaire capitaliste des moyens de production : tous deux chercheraient à « faire fructifier leur travail, leurs talents ». On met ainsi sur le même plan le « capital culturel » des intellectuels salariés [19] et le capital « économique » du propriétaire capitaliste de l'entreprise.

En même temps, la référence insistante de ces libéraux aux idéaux du socialisme s'exprime notamment dans la lutte revendiquée contre les inégalités sociales à l'école, dans le logement ou dans l'accès aux soins. Mais comment est-ce compatible avec les principes mêmes du libéralisme [20] ? Bien plus, comment peuvent-ils à la fois prôner l'égalité de tous dans l'accès aux services publics et la primauté d'un « marché libre où s'exerce une véritable concurrence », voire une évaluation marchande, avec les mêmes instruments de mesure, de ces « biens publics » non marchands ? Il en est de même pour l'argumentation (« sociale ») libérale qui justifie la privatisation des services publics au nom de la concurrence libre et non faussée : comment admettre, si la référence au service public a encore un sens, que des entreprises capitalistes privées, gouvernées par les critères du profit et de la rentabilité, puissent offrir les mêmes prestations que des entreprises publiques gouvernées par des principes non marchands de solidarité et d'égalité ? Il suffit de prendre l'exemple des chemins de fer britanniques - privatisés -, des services d'électricité en Californie ou des organismes de santé aux USA, pour prendre la mesure du caractère pour le moins « utopique » de ce libéralisme « social ».

Jamais, en revanche, n'est envisagée une véritable « troisième voie », dépassant tant la privatisation libérale que l'étatisation des services publics, comme le proposait déjà Jaurès - pourtant si souvent citée par Dominique Strauss-Kahn. Les projets de loi présentés par Jaurès pour la nationalisation des mines de charbon proposaient en effet une véritable socialisation non étatique, décentralisée, des entreprises, avec une participation effective des salariés et des collectivités locales à la gestion des mines.

Le projet de Sécurité-emploi-formation (SEF) présenté aujourd'hui par le Parti communiste français [21] a sur ce plan le grand mérite d'éviter les pièges de l'étatisme et de la privatisation libérale. Il propose une mutualisation des financements des entreprises, un engagement responsabilisé (avec obligation de résultats) tant des aides publiques que des stratégies des entreprises en matière d'emploi, une mobilité active, volontaire des salariés dans le choix des emplois et des formations et ce à tous les niveaux du territoire : bassins d'emploi, département, région, espace national, européen, etc.

Ce qui distingue le SEF des projets libéraux concurrents qui se multiplient (depuis le rapport Boissonnat sur les contrats d'activité jusqu'au rapport Cahuc-Kramarz au Premier ministre Raffarin), c'est d'une part une sécurisation systématique des trajectoires individuelles (dans l'emploi comme dans la période de formation) et d'autre part une intervention décisive des salariés eux-mêmes et de leurs représentants dans les choix de gestion des entreprises et dans les négociations pour les contrats d'embauche. Tant il est vrai que la référence très consensuelle aujourd'hui à la « mutualisation des risques » peut cacher une précarisation et une flexibilisation subie des salariés.

Reste maintenant à mettre en œuvre le projet SEF. Où sont ces « chantiers » décentralisés, décidés unanimement lors du dernier Congrès du Parti communiste français, ces fameuses « expérimentations » locales, d'en bas, qui font si peur aux partisans de l'État républicain à l'ancienne parce qu'il y voient la main du Diable (le libéralisme manipulant tout ce qui est décentralisé) et n'ont pas confiance dans des initiatives locales venues du peuple [22] ? Comment d'autre part la CGT, qui a son propre projet de « sécurité sociale professionnelle », va-t-elle le mettre en œuvre ?

Ne faudrait-il pas d'ailleurs engager sur ce dernier point un débat précis, concret, avec le Parti socialiste qui prend parti à son tour pour une sécurité d'emploi et de formation, apparemment dans les mêmes termes que le Parti communiste français et la CGT ? Rappelons ce qu'en dit Henri Weber, proche de Laurent Fabius, au cours d'un bilan sans complaisance de l'échec du Parti socialiste en avril 2002. Il commence par constater « notre incapacité [celle du PS] à donner une réponse convaincante à la précarisation progressive de la condition salariale que porte le capitalisme contemporain ». Puis il propose : « La bonne réponse réside dans la sécurisation des parcours professionnels, la mutualisation des risques sociaux liés aux changements techniques et économiques. Il faut adapter le droit du travail à l'évolution du travail salarié dans la société de services fondée sur la connaissance, c'est-à-dire au recul du travail à temps plein, à durée indéterminée, dans la même entreprise, tout au long de la vie, caractéristique de la société industrielle. Il faut promouvoir un nouveau statut professionnel qui permette aux salariés d'alterner, dans de bonnes conditions de sécurité économique, des périodes de travail en entreprise avec des périodes de formation, de congé parental ou civique ou de travail indépendant. Il s'agit de mettre en place une "sécurité sociale professionnelle", selon l'expression de la CGT, comme on a mis en place, à la Libération, la Sécurité sociale, contre la maladie, le vieillissement, les accidents [23] ».

Le texte prend bien garde de reprendre les passages les plus libéraux du rapport Boissonnat bien critiqués par Boccara [24], il insiste sur la sécurité nécessaire de cette mobilité voulue emploi-formation (« alterner, dans de bonnes conditions de sécurité économique, des périodes de travail en entreprise, avec des périodes de formation »). Qui va trancher entre les interprétations libérales (fondées sur la précarisation-flexibilisation) et les interprétations sociales (fondées sur une véritable mobilité sécurisée et assumée des parcours professionnels) ?

À défaut de répondre à une telle question, faute encore de véritables expérimentations alternatives, on peut déjà s'interroger sur l'état d'esprit des salariés concernés. Des enquêtes sociologiques nous permettent-elles de répondre aux questions suivantes.

  1. Quel est le degré d'adhésion des différentes fractions du salariat à l'idée d'une défense inconditionnelle du travail à temps plein dans la même entreprise ou dans le même service ? Combien de jeunes rêvent d'être fonctionnaires à l'ancienne [25] ?
  2. Quel est le degré d'adhésion des différentes fractions du salariat à l'idée d'une mobilité assumée emploi-formation, dans le cadre d'une mutualisation du financement de ses emplois successifs ?

Ce que nous savons sur l'acceptation d'une certaine flexibilité-mobilité chez les professionnels du spectacle [26] s'applique-t-il aux salariés des industries de masse et aux salariés de la fonction publique ? Nous savons déjà que la crise du recrutement des infirmières à statut dans les hôpitaux est due en partie au développement des infirmières intérimaires à statut libéral : elles ont fait ce choix pour mieux aménager leur temps de travail en fonction de leur vie familiale. Mais leur implication personnelle dans la vie de l'hôpital (leur non syndicalisation, etc.) n'est pas du tout la même que celle des infirmières à statut public.

Excès d'individualisme d'un côté, excès de dépendance à l'égard des organismes d'assistance sociale du côté de certaines fractions du prolétariat ? Peut-on dissocier les difficultés des plans sociaux de reconversion et les problèmes particuliers posés par certains types de main-d'œuvre ouvrière dont la formation initiale est très faible et qui n'ont jamais connu de formation permanente qualifiante ? Là encore ne va-t-on pas se trouver devant des salariats très clivés ?

Deux types de salariat, l'un âgé (salariat féminin ou d'origine maghrébine ?), peu qualifié, dans les petites villes ou en milieu rural, très réticent devant les programmes de reconversion, l'autre jeune et diplômé, beaucoup plus mobile ? Deux types de bassins d'emploi aussi : des bassins d'emploi marqués par la monoindustrie et offrant peu de perspectives aux nouvelles générations diplômées (les bacs-pro et les bacs-plus des enfants d'ouvriers à Sochaux-Peugeot dont parle Stéphane Beaud [27] par exemple) et les marchés du travail diversifiés des grandes villes comme Paris. Mais deux jeunesses aussi : une jeunesse « étudiante et bourgeoise » bien dotée scolairement et socialement qui expérimente un nouvel « individualisme des mœurs », entièrement dégagée de la tutelle des parents ; et une jeunesse populaire condamnée à un « repli contraint et forcé sur le foyer des parents », faute d'un emploi minimal pour financer un logement indépendant [28]. Toutefois la forte montée du chômage et la scolarisation longue de masse vont brouiller cette opposition trop simple, toujours au centre des travaux de Baudelot et Establet, entre les bourgeois et les prolos. À la mise au travail précoce des jeunes enfants d'ouvriers très peu scolarisés durant l'entre-deux-guerres (A. Prost) a succédé une période de « postadolescence » (O. Galland),un moratoire pour tous les jeunes scolarisés où même les diplômés, les bac-plus vont se trouver confrontés au chômage et à la précarisation. Sans effacer les oppositions anciennes qui perdurent entre enfants de cadres et enfants des couches populaires, la précarisation d'une partie des couches moyennes salariées et la scolarisation longue d'une partie des enfants des milieux populaires [29] vont cependant contribuer à resserrer les liens entre des fractions du salariat autrefois opposées. Les jeunes qui manifestent pour la paix, contre la mondialisation marchande, qui galèrent dans des petits boulots et vivent toujours chez leurs parents, ne sont pas tous des enfants de bourgeois repus !

Clivages sociétaux et clivages de classe. Le décrochage spectaculaire de la référence de classe dans le vote ouvrier en faveur de Le Pen a mis en lumière la complexité des relations actuelles entre l'économique et le culturel. Il n'y a pas que le racisme, la xénophobie qui brouillent les identités de classe. Les chercheurs du Cevipof ont pu montrer que les valeurs du « libéralisme culturel » (les références à la liberté sexuelle, à l'anti-autoritarisme, à l'ouverture à l'autre) n'étaient pas nécessairement liées à la référence au libéralisme économique (privatisation, individualisme, hostilité aux syndicats) qui avait été le soubassement traditionnel de l'opposition droite/gauche. Mais là encore ce brouillage identitaire a des prolongements politiques. Il est en effet revendiqué par le social-libéralisme pour justifier la théorie de la classe moyenne et de l'individualisation du social : la croissance capitaliste aurait peu à peu effacé les grandes fractures sociales, les inégalités sociales et mis au premier plan des revendications « postmatérialistes » pour « plus de libertés et d'autonomie individuelles, davantage de reconnaissance des spécificités de l'identité de chacun et de protection contre des risques variés issus de transformations de la société [30] ».

Les débats autour du PACS, de la parité, de l'autorité, de l'immigration remplaceraient les anciens clivages politiques autour des nationalisations ou de l'État providence. En même temps, ce primat accordé au socié-tal servirait de justificatif à une privatisation des grands services publics et de notre système de protection sociale, au nom d'une conception « positive » de l'assistance sociale (Giddens-Blair, Rocard-Delors).

On peut répondre à ces arguments en faveur du primat du « sociétal » en mettant en avant les déterminants économiques et sociologiques du vote Le Pen : le chômage et la précarisation du travail jouent un rôle décisif, comme le démantèlement des anciens réseaux de la sociabilité ouvrière. Nous avons vu de même comment les références à l'antiuniversalisme (le refus de l'autre), lors du vote, pouvaient être contredites par les vagues de solidarité soulevées par les grèves de 1995 ou de 2003.

Mais ne faut-il pas aller plus loin et essayer de mieux articuler l'économique et le culturel ? L'exemple nous en est donné dans les tentatives de certains courants féministes proches du marxisme [31] pour « penser ensemble », sans les confondre, rapports de classe et rapports de genre (ou de sexe au sens culturel du terme). Ainsi H. Hirata et D. Kergoat proposent-elles [32] d'analyser les rapports de classe « en tant qu'ils impriment des contenus et des directions concrètes aux rapports de sexe et à l'inverse les rapports de sexe comme apportant des contenus spécifiques aux rapports de classe... Les rapports sociaux forment un treillis : il y a séparation et entrelacement, contradiction et cohérence de ces rapports. L'un et l'autre sont transversaux à l'ensemble de la société ».

Ainsi « le fait que ce n'est plus le mineur de fond ou le métallurgiste, mais plutôt l'institutrice, l'assistante sociale, les infirmières [33] qui sont les figures centrales du nouveau salariat pose de problèmes à la conscience de classe [34] », mais d'un autre côté l'identité femme est à son tour traversée par les rapports de classe que masquent certaines revendications féministes pour la parité qui se placent d'emblée en dehors de la division sociale du travail.

Or les rapports de domination homme/femme ne peuvent à eux seuls expliquer les relations complexes, ambivalentes, de domination-coopération entre les femmes salariées à temps plein sur des emplois bénéficiant de garanties sociales et les femmes réduites à l'emploi précaire d'aides à domicile qui permettent le travail salarié « noble » des premières. On peut imaginer bien des cas de figure, depuis les relations entre des femmes sans diplôme ni qualification salariées comme aides-ménagères par des femmes salariées diplômées... et exploitées - voire dominées sur le marché du travail formel - ; des étudiantes diplômées employées pour payer leurs études par des femmes salariées... sur un emploi précaire. On peut aussi évoquer les rapports classe-sexe-ethnie, dans un pays très inégalitaire comme le Brésil, entre des femmes salariées dans des emplois qualifiés du secteur formel (par exemple comme assistantes sociales ou enseignantes) et des hommes noirs [35] employés comme domestiques, hommes à tout faire. Le brouillage identitaire évoqué par H. Hirata et D. Kergoat est donc à double entrée et va dans les deux sens : les rapports de travail brouillent les rapports de genre, comme les rapports de genre (et ethnique) brouillent les rapports de travail, de classe.

Nous n'avons souligné jusqu'ici que les facteurs de différenciation, de fragmentation, de brouillage de rapport de classe par les rapports culturels. Or si classe et genre divergent, ils peuvent aussi converger dans certaines conditions lorsque des luttes menées surtout par des femmes (assistantes sociales, infirmières, enseignantes) donnent une coloration particulière à la lutte des classes en introduisant les enjeux spécifiques des services dans le monde du travail marqué jusqu'ici par la révolution industrielle et la division entre le travail marchand (masculin) et le travail domestique (féminin) qui rendait possible à la fois la production et la reproduction du travail masculin. La salarisation massive des femmes, y compris mariées et mères de famille, dans les années 60-70 a complètement bouleversé cet équilibre aussi vieux que la société capitaliste et que la division spatiale et temporelle entre travail professionnel et activités domestiques.

L'ambivalence du service à autrui, issu du monde domestique, débouche d'emblée sur une confrontation entre rapports d'exploitation et rapports de domination culturels : le travail de service peut asservir (pensons aux emplois de domestiques ou de certains services à domicile dont nous parle André Gorz) ou permettre l'épanouissement individuel, des formes de coopération, de partage d'expériences, comme dans la relation enseignant-enseigné, artiste-spectateur, soignant-malade.

La parenté entre cette ambivalence du travail professionnel dans les services et l'ambivalence subie par les femmes dans leur travail domestique, le début de transformation des relations des hommes au travail domestique - qui « commence » à être partagé (plus en Suède qu'en France) - vont donc dans le sens d'un début de convergence.

Publié dans Economie et société

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L'humanisme arabe et l'Europe

Publié le par Mahi Ahmed

L'humanisme arabe et l'Europe

, texte paru dans le journal El-Watan du 21 janvier 2007

 

 

En 2005, le Haut conseil de la culture égyptien publie, dans le cadre d'un vaste programme de traduction, la version en arabe de l'un des ouvrages qui ont le plus marqué la conscience européenne depuis sa parution en 1860 : Die Cultur der Renaissance in Italien de Jacob Burckhardt (1818-1897), traduit habituellement par « La culture ou la civilisation de la Renaissance en Italie ».

Dans cet ouvrage, Burckhardt - parmi d'autres - accrédite le lieu commun selon lequel l'humanisme est une invention des XVe et XVIe siècles européens. L'historien suisse alémanique qui n'ignore pas que ces deux siècles avaient été précédés par ce que l'on a, depuis, appelé la « Renaissance des XIIe-XIIIe siècles » n'accorde cependant à celle-ci que peu d'importance. Or, c'est bien du XIIe siècle latin que sont issus les deux fondements épistémiques sur lesquels repose, en grande partie, la modernité européenne : la translatio studiorum et la théorie selon laquelle, en dépit de son inexorable corruption, le temps historique est porteur de progrès - ce qu'illustre la métaphore des « nains juchés sur les épaules des géants ». Selon Jean de Salisburry (1115-1180), on la doit à son contemporain Bernard de Chartres [qui] disait que « nous sommes comme des nains assis sur les épaules des géants. Nous voyons davantage et plus loin qu'eux, non parce que notre vue est plus aigüe ou notre taille plus haute, mais parce qu'ils nous portent en l'air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque », (J. de Salisbury, Metalogicon, III, 4).

Par rapport au passé, le présent est défini par Bernard comme une régression : comparés aux Anciens, les Modernes sont des nains. Leur nanisme les condamne à ne jamais surpasser ni même égaler leurs prédécesseurs. Pour autant, cette infériorité des Modernes par rapport aux Anciens ne les prive pas de tous les ressorts de l'émulation. Car ils voient plus et plus loin que les Anciens, aussi grands qu'ils aient été. C'est dire qu'en même temps qu'il exalte la grandeur des Anciens, Bernard offre aux Modernes de leur être supérieurs. Non pas tant en vertu de qualités qui leur sont inhérentes mais de l'héritage que les Anciens leur ont légué. Ainsi s'offre-t-il aux Modernes la prévoyance de le conserver ou l'inconscience de le dilapider. Quand, en raison de leur position avantageuse, une troisième possibilité les invite à le faire fructifier par le moindre de leur apport. Cette possibilité indique que le temps historique est traversé par des tensions contradictoires : d'un côté, la régression qui affecte toute chose à mesure qu'il s'écoule ; de l'autre, l'accumulation des connaissances par les générations successives, laquelle agit - dans l'ordre des choses profanes - en antidote à sa dégénérescence. Sous cet éclairage, l'humanisme européen apparaît moins comme une émanation de l'époque moderne naissante que de ces XIIe et XIIIe siècles dessillés par leur curiosité, en particulier de cet autre auquel les sources latines donnent nom d'« Arabici ».

A l'origine de l'humanisme européen : l'humanisme arabe

Aujourd'hui la filiation arabe de la culture européenne est refoulée ; et lorsqu'elle effleure, elle est déniée. Comme David cherchant désespérément auditeurs pour ses Psaumes, des philosophes tels Alain de Libera et Rémi Brague, en France, des historiens tels Dimitri Gutas et Richard Bulliet, aux Etats-Unis, relayés par des intellectuels arabes comme Edward Said et Mohammed Arkoun, en appellent depuis un quart de siècle à sa réhabilitation - en vain.

En effet, bien que cet apport arabe, ou plus exactement de l'humanisme arabe, à la Renaissance européenne des XIIe et XIIIe siècles soit une réalité attestée, il est encore des historiens et des penseurs occidentaux - d'Etienne Gilson à Thomas Kuhn - qui en minimisent l'impact, en réduisant les Arabes au rôle de simple médiateurs dans la transmission de l'héritage grec à l'Europe. A leurs yeux, il va de soi que l'humanisme est une invention européenne. Dès lors, la confusion est permise entre pensée européenne et pensée universelle, comme si celle-ci était exclusive et singulière. Cette falsification est à l'origine de la mystification selon laquelle occidentalisme = modernité. A s'y fier, la modernité du monde dans lequel nous vivons ne serait que la conséquence de l'expansion de l'Europe marchande et coloniale.

De ce fait, l'évocation de l'Europe deviendrait, comme le rappelle l'historien indien Gyan Prakash, « une narration universelle du progrès ». Or, si l'on sait que l'européocentrisme n'est pas cœxtensif à l'épistémè occidentale et n'en constitue qu'une formation discursive parmi d'autres, il y a - y compris du point de vue la culture européenne - le moyen d'appréhender autrement la modernité : soit comme une forme d'appropriation du monde et un mode caractéristique d'être au monde portés, ensemble, par un usage spécifique de la raison. Une telle posture déconnecte les deux figures historiques de l'occidentalisation et de la modernisation de leur prétendu lien de nécessité. Au péril du relativisme culturel et cognitif, le point de vue de l'histoire - celui de la World History - la renforce en participant à cette destitution de l'européocentrisme de ses exorbitantes prétentions.

A la suite de Georges Makdisi (The Rise of Humanism in Classical Islam and the Christian West, Edinburgh University Press, 1990), son impensé arabe devient à la fois intelligible et audible, à savoir que c'est dans l'Irak du VIIIe et du IXe siècles, et non dans les villes italiennes des XVe et XVIe siècles, que l'humanisme a pris naissance. Les cités-Etats du quattrocento en ont été les héritières, grâce aux milieux auxquels appartenaient les théoriciens latins du progrès de la connaissance et de son transfert d'Orient en Occident comme ceux dont les idées sont consignées dans la Chronique de Othon de Freising (m. 1158). Effectivement, les sources arabes témoignent que l'humanisme arabe a été conçu dans les termes grâce auxquels son homologue européen s'est laissé bâtir quatre siècles plus tard... quand les Arabes s'instituaient dépositaires du patrimoine universel.

Au moment où la Tradition vivante cède le place à la Tradition écrite, offrant à celle-ci d'inaugurer un nouveau rapport à son propre passé, la culture islamique profane découvre l'existence d'un passé plus englobant qui ne concernait pas uniquement les Arabes et les musulmans, ni même les autres détenteurs de livres révélés, mais l'ensemble de l'humanité. Ce rapport inédit au passé a commencé à se constituer, dans certains milieux sociaux liés à la Cour, vers le milieu du VIIIe siècle. A travers lui, la culture arabo-islamique a pu faire jonction avec la mémoire scripturaire universelle et à se poser, par la même occasion, en dépositaire de son héritage scientifique. Cette nouvelle altérité fondatrice est illustrée dans les vestiges iconographiques par l'une des fresques du palais umayyade de Qusayr 'Amra. Intitulée « Les Six Rois », la fresque en question visualise la notion connue dans l'Antiquité tardive de « famille des rois » liant les souverains du monde entre eux par une relation de parenté spirituelle selon les uns (pneumatikos est le terme utilisé par certaines sources grecques), physique selon d'autres (les Rois du monde sont tous frères, selon de nombreuses sources iraniennes). La scène représentée n'a pas de mérite artistique particulier, et les spécialistes en discutent de nos jours pour savoir qui, de Byzance, de l'Iran ou même de l'Asie centrale, a eu un rôle prépondérant dans son élaboration (G. Fowden, Qusayr 'Amra : Art and the Umayyad Elit..., University of California Press, 2004). Son enjeu visuel est ailleurs ; il est dans l'indication de l'un des objectifs des premières images islamiques, à savoir : « illustrer que la nouvelle culture avait la conscience et le sentiment d'appartenir à la famille des souverains traditionnels de la terre » (O. Grabar, La formation de l'art islamique, Paris, Flammarion, 1987, 70-71).

Les sources littéraires semblent, pour ce qui les concerne, attester que cette conscience était, à la fin de l'époque umayyade au moins, politiquement partagée au plus haut niveau. Dans des vers attribués à Yazîd II, l'éphémère calife se crée de toutes pièces, en 744, des ancêtres imaginaires : « Je descends de Khosrô et mon père est Marwân [l'ancêtre de la deuxième branche de la dynastie umayyade] ; César est mon grand-père et je suis le petit-fils du Khâqân [de Chine] ». Plus tard, son successeur Marwân II, pourchassé par les troupes abbassides, pense traverser le Taurus et demander refuge dans la première ville byzantine. Au rapport de l'encyclopédiste irakien du Xe siècle, Mas'ûdî, le calife aurait confié à ses conseillers : « Là, j'écrirai au souverain des Rûm et je m'assurerai de sa protection ; plusieurs rois de Perse ont ainsi agi ; [une démarche de] ce [genre] n'est donc pas déshonorante pour un prince. »

D'où le calife musulman tenait-il cette « expérience » qu'il voulait rééditer ? De sa lecture des livres d'histoire. Lecteur insatiable, il n'a cessé de lire : « Jusqu'au milieu des périls, ajoute la même source, Marwân a poursuivi la lecture de la chronique des rois de Perse et étrangers ; il a étudié leur histoire et leurs campagnes. » Pour s'approprier l'héritage politique et militaire des rois d'autrefois, les derniers Umayyades ont commandité des traductions du persan et du grec à l'arabe. Non négligeable, le résultat est cependant resté modeste. Car le mouvement de translation de l'héritage antique n'a pris de l'ampleur qu'à l'avènement des Abbassides. Néanmoins, les livres comme instruments de gouvernement ont fait leur apparition, dans la culture arabe et islamique, grâce aux Umayyades.

D'où les multiples continuités que l'on peut observer, ici et là, dans le fonctionnement de la Cour comme institution culturelle sous les derniers Umayyades et les premiers Abbassides. Comment ce nouveau rapport au passé d'avant l'avènement de l'islam a-t-il pu trouver justification dans une culture qui n'était que passablement acquise à l'écrit et dont elle avait, jusqu'ici, circonscrit l'usage particulièrement aux sphères du politique et du religieux ? Nous ne saurons répondre à cette question tant qu'aucune source d'époque umayyade n'est venue nous l'expliquer. En l'absence d'une telle découverte, nous devons nous contenter des sources postérieures, c'est-à-dire abbassides.

À l'époque d'Al Mansûr (754-775) exerce à la Cour abbasside un scribe d'origine persane en qui on peut voir l'un des principaux fondateurs de la prose arabe : Ibn Al Muqaffa' (exécuté pour hérésie en 762 ou 772). Cet écrivain politique fait partie de la génération de lettrés qui ont fait le lien entre l'époque umayyade et l'époque abbasside. Il est l'élève d'un scribe umayyade considéré comme le maître du genre épistolaire arabe. A une date, qui est à situer entre 754 et 762, Ibn Al Muqaffâ, compose - c'est sa fonction d'intellectuel organique de cour qui l'exige - un « miroir au prince » pour son maître, le premier du genre jamais écrit en arabe et dans lequel est précisément reformulé ce nouveau rapport au passé. L'écrivain abbasside attaque d'emblée son épître par une description des hommes du passé où ces derniers sont affublés d'une corpulence supérieure à la « nôtre » et dotés, de surcroît, d'un esprit plus puissant - en somme des Goliath avec l'intelligence de David. Car ces hommes qui étaient plus fort que « nous », tant physiquement qu'intellectuellement, étaient naturellement capables d'une plus grande maîtrise dans la réalisation de ce qu'ils entreprenaient. Et comme ils jouissaient d'une espérance de vie plus longue, ils s'assuraient d'une meilleure expérience des choses. Leurs savants étaient plus versés dans la connaissance et leurs souverains plus experts dans l'art de gouverner.

C'est pourquoi ces hommes ont pu se caractériser, dans tout ce qu'ils entreprenaient, par le fadl, une valeur virile alliant le « mérite » à la « supériorité ». C'est précisément parce qu'ils étaient « vertueux » qu'ils « nous » ont fait partager les connaissances qu'ils avaient acquises et accumulées sur le monde terrestre et celui de l'au-delà. Ainsi avaient-ils rédigé des livres « qui nous sont restés ». C'étaient des gens de l'écrit. A ce titre, leur empressement à « nous » transmettre leur savoir était tel que lorsque l'un d'eux, « se trouvant dans une contrée inhabitée », voyant s'ouvrir à lui la voie de la connaissance, il s'empressait de graver sa découverte à même la pierre, de peur que sa trouvaille fût à jamais perdue pour les générations futures.

Car ces hommes avaient beau avoir une vie prodigieusement longue (c'étaient des macrobiotes), ils se savaient mortels. Ils ne se contentaient, par conséquent, jamais de se fier, pour la préservation de leurs connaissances les plus importantes, à leur (seule) mémoire. Qui peut donc, mieux que quiconque, se soucier de ceux qui viendraient après lui ? Celui qui se comporte de manière responsable. Or, par leur souci de transmission, les « Premiers » (awâ'il) ont agi à l'égard de ceux qui leur ont succédé - c'est-à-dire « nous » - avec la compassion, la bienveillance et la sollicitude d'un père bon pour ses enfants, « un père qui rassemblerait à leur intention richesse et biens immobiliers, par souci de leur épargner l'épreuve d'avoir à les rechercher eux-mêmes, et par crainte de les voir échouer dans cette entreprise ».

En même temps qu'ils ont été des figures admirables de la paternité, les « Premiers » se sont acquittés de manière exemplaire du rôle que leur conférait leur magistère. « Nous » ne sommes donc pas que leurs enfants chéris, « nous » sommes également leurs élèves. Les pères exceptionnels qu'ils furent ont été des maîtres remarquables. Ils sont les « premiers » maîtres. Position qu'ils ont acquise non pas tant du fait qu'ils nous ont précédés que parce qu'ils étaient qualifiés pour la primauté et l'excellence. N'ont-ils pas tout dit et n'ont-ils pas traité « de tous les sujets » ? Les premiers, n'ont-ils pas vanté la grandeur de Dieu ? Les premiers, n'ont-ils pas affirmé l'insignifiance du monde d'ici-bas ? En effet, mieux que quiconque, ils ont explicité les moyens d'accéder à la connaissance ; avant quiconque, ils ont recensé « les différentes disciplines du savoir » qu'ils ont méthodiquement réparties en « catégories et subdivisions ». Alors que reste-t-il à faire aux enfants-élèves ? En un sens, pas grand-chose. Les « Premiers » ont réglé toutes les questions d'importance. En un autre sens, beaucoup. Tant le savoir est inépuisable.

Les Modernes peuvent donc légitimement exercer leurs talents sur ce qui découle de l'« auguste enseignement » de leurs maîtres. Ces pères bienveillants, ces maîtres impeccables étaient et se savaient des mortels. A leur disparition, ils sont devenus physiquement absents aux vivants se réclamant de leur paternité et de leur enseignement. En effet, les morts appartiennent au monde invisible, les vivants au monde visible. Comment établir la communication entre ce qui est absent et ce qui est présent ? Comment nouer des liens avec le monde invisible, lorsqu'on appartient au monde visible ? En présentifiant l'absence et en rendant visible l'invisible.

Selon les néoplatoniciens, le meilleur de l'homme c'est son âme dont le corps et le « monde » sont la double prison. C'est donc elle qui doit être re-présentée. On doit, pour la médiatiser, se préoccuper de lui procurer la meilleure enveloppe corporelle possible après que la « demeure du corps », en proie à la pourriture et à la décomposition, est devenue poussière. Le meilleur réceptacle pour accueillir l'âme est - assurément - l'écriture. Alors, dit Ibn Al Muqaffa', les « Premiers » ont inventé les livres pour nous consoler de leur disparition et pour, grâce à leur lecture, avoir « le sentiment de s'entretenir directement avec eux et d'entendre leurs enseignements ».

A l'époque, cette théorie des « deux corps » d'un autre genre a trouvé crédit auprès de son compatriote de Basra, le grammairien Yûnus b. Habîb (m. 183/799), qui considérait la science d'un homme comme une partie de son âme et le livre comme son réceptacle le plus noble mais également le plus sûr. Pour asseoir leur autorité sur les textes sacrés, les ulémas contemporains ont eux-mêmes mesuré l'intérêt de disposer d'une telle théorie. Ils ont - comme il se doit - fait du corpus de la Tradition l'enveloppe corporelle du Prophète.

(A suivre)

Texte de la conférence prononcée le jeudi 18 janvier 2007 au forum Les Débats d'El Watan sur le thème « Les Arabes et le sens de l'Histoire »

L'auteur est historien, directeur d'études à l'Ecoles des hautes études en sciences sociales, Paris

Au siècle d'or, le IXe, le mythe d'origine raconté par Ibn Al Muqaffa' à son maître politique entre dans l'élaboration de plusieurs théories qui, toutes, œuvrent à une patrimonialisation plus ferme de la mémoire de l'humanité et à une plus grande littéralisation de la culture islamique. Leur but : instituer les musulmans héritiers de la mémoire universelle écrite. La culture islamique devait, pour cela, remplir deux conditions, l'une découlant de l'autre. Il fallait qu'elle assumât le rôle d'entreprise de sauvegarde et de récupération de l'héritage humain et, par conséquent, qu'elle parlât le langage non du mythe mais de la raison qui était le seul idiome commun à tous les hommes et compréhensible par tous.

Les Arabes et l'universalisme de la science

Deux théoriciens prestigieux se sont fait, en particulier, les champions de cette articulation du spécifique la culture islamique à l'universel : Jâhiz (m. 265/868) et Al Kindi (m. 267/870). Ils sont tous deux des contemporains ; et tous les deux sont des rationalistes. Alors que l'un s'est distingué par ses talents de prosateur arabe des plus féconds et des plus marquants, l'autre est devenu le premier véritable philosophe arabe et musulman. En tant que chantres d'un rationalisme et d'un humanisme islamiques, tous les deux ont mis leur travail de légitimation de l'appropriation de la mémoire de l'humanité par la culture islamique sous les auspices du « premier maître », Aristote. Mais chacun l'a fait à sa manière.

Dans un ouvrage significativement intitulé le Livre des animaux, Jâhiz s'est employé à habiller d'arguments plus rationnels les énoncés rhétoriques de son illustre prédécesseur (l'un et l'autre sont originaires de Basra). Il attaque son argumentaire par une récusation : les anciens, dénonce-t-il, n'étaient pas les mastodontes qu'Ibn Al Muqaffa', et avec lui les modernes, se plaisent à imaginer. Au nom du naturalisme aristotélicien, il condamne la croyance comme fausse : « Les observations que nous avons faites sur les dimensions des épées des nobles, les fers de lance des cavaliers, les couronnes royales conservées dans la Ka'ba, l'étroitesse de leurs portes » montrent que la « grosseur, l'immensité et la grandeur » des anciens est pure fantaisie ; « c'est aussi ce que démontrent les sarcophages qui leur servaient de sépulture, les portes de leurs tombeaux, leurs silos et la hauteur à laquelle sont placées leurs lampes dans leurs temples, leurs lieux de réunion, leur salles de jeux, par rapport au sommet de leur tête " (Jâhiz, Kitâb Al Tarbi', 44). Transmis à l'Islam par l'antiquité tardive, le mythe n'a pas eu la destinée qu'il a connue, à partir du XIIe siècle, en Occident latin.

Néanmoins, l'argumentation sur laquelle il repose reste tout entière contenue dans les propos de Jâhiz qui, s'il estime que les anciens n'avaient guère de corpulence différente de la nôtre, il pense tout de même qu'ils étaient doués d'un esprit immense. Leur savoir était « vaste ». Mais ils n'ont pas tout dit puisque, à leur vaste savoir, « nous avons ajouté le nôtre ». Comparé au leur, celui-ci est cependant bien « modeste ». Aussi, face à leur grande sagesse, « notre lot de sagesse est [bien] mince ». D'ailleurs, sans leur concours, nous n'aurions rien pu ajouter au savoir en général. Tant le lien qui nous lie à lui est fragile : « Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces (...), nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres. » Le jugement est implacable : « Sans le dépôt que les Premiers nous ont légué dans leurs œuvres, sans cette admirable sagesse immortalisée dans leurs écrits (...), le préjudice serait grave. »

Il n'empêche que, face aux anciens, les modernes (muhdathûn) ne sont pas aussi démunis qu'on pourrait le penser. Hissés sur les montagnes de sciences léguées par leurs prédécesseurs, ils voient plus grand et plus loin qu'eux. Dans cette posture, il n'y a pas que leur horizon de la connaissance qui soit élargi ; il y a également leur « enseignement de la vie » ('ibrâ).

Ainsi prises dans le cycle de leur succession, les générations apprennent à relativiser l'apport de ceux qui précèdent par rapport à ceux qui succèdent. Dans la mesure où elle est transitoire, dans l'axe de la chronologie, la posture de chaque génération porte en elle les limites de sa propre finitude. C'est le propre de l'écoulement du temps que d'entacher le nouveau, au point de le rendre désuet et de métamorphoser l'antériorité jusqu'à en faire son contraire.

Les modernes d'aujourd'hui sont appelés à être les anciens de demain. Quand arrive leur tour, sauf à faillir à leur devoir de solidarité générationnelle, ils doivent prêter leur dos à l'ascension des générations suivantes. Alors, commente Jâhiz, « ceux qui viendront après nous tireront profit d'une leçon plus riche » (Jâhiz, Kitâb Al Hayawân, I, 86, trad. L. Souami).

Autant dire que, si les anciens sont les artisans des bases fondamentales du savoir, les épigones ont plus à faire que d'attendre que le fruit soit mûr pour le cueillir. Certes le passé est fondateur de vérité, mais le présent est l'édificateur de ses étages. Au lieu d'être une œuvre d'exhumation du passé, un passé recherché pour ses trésors inestimables, comme il est le cas chez Ibn Al Muqaffa', avec Jâhiz, sa recherche procède plus résolument d'une appropriation critique qui, plutôt que d'exclure l'accumulation, l'appelle.

Pour la première fois sans doute, un intellectuel d'époque islamique classique pense de manière rigoureuse l'histoire du savoir comme une succession d'avancées. Mais sa conception du progrès scientifique n'est certainement pas celle que nous connaissons depuis les Lumières. Comme pour Ibn Al Muqaffa', l'écrit reste chez Jâhiz le meilleur média de communication entre générations passées et présentes. En lui et par lui, les premières vivent immortelles. Tant il est vrai, comme le dit un poète convoqué pour la circonstance, qu' « il n'est point mort, cet homme-là qui, parmi nous, lègue un patrimoine culturel dont nous profitons après qu'il nous eut quittés » (Jâhiz, Hayawân, I, 96, trad. L. Souami).

N'est-ce pas pour satisfaire ce besoin pressant d'être des gens du livre, héritiers d'autres gens du livre, que, à l'initiative de leurs élites politique, administrative, intellectuelle et économique éclairées, les musulmans se sont lancés dans la plus grande entreprise de traduction jamais égalée aux époques prémodernes ? C'est alors que « des ouvrages indiens ont été traduits ; de même des aphorismes des Grecs, des livres d'éthique et de littérature persane ». Ces ouvrages, rappelle Jâhiz, ont été, dans le passé, transmis d'une nation à une autre, d'une génération à une autre, d'une langue à une autre et « sont parvenus jusqu'à nous ».

Ce qui fait de « nous », insiste l'écrivain abbasside, les plus dignes et les plus légitimes héritiers de la sagesse des anciens, étant donné que « nous avons été les derniers à en avoir reçu l'héritage » et que, en outre, « nous en avons fait un objet de réflexion ».

À l'instar de son illustre contemporain (qu'il semble avoir lu mais qu'il ne cite pas), le philosophe Al Kindi (m. 260/873) en appelle lui aussi avons-nous dit à l'autorité d'Aristote lorsque, à la même époque, il se penche sur la question du rapport du présent des musulmans au passé de l'humanité. Al Kindi le fait dans deux écrits, l'un intitulé Traité sur la philosophie première, l'autre Epître sur le nombre des livres d'Aristote (Al Kindi, Rasâ'il Falsafiyya, Le Caire, 102-104 ; 372-377).

Il le fait à l'appui de deux arguments : le premier inscrit, de manière historico-transcendantale, le dévoilement de la vérité dans un mouvement à deux temps, le passé et le présent, mais qui va en s'amplifiant dans un continuum allant des anciens aux modernes ; le second reprend le thème de la parenté qu'il articule à celui de l' « association » entre anciens et modernes. Les deux termes sont ensuite déclinés en termes de rapports de filiation spirituelle entre maître et élève, charnelle entre père et fils.

A ces conditions, quiconque cherche la vérité lui incombe un devoir de mémoire. Il se trouve que « parmi les devoirs les plus nécessairement imposés par la vérité », il y a celui-ci : « que nous ne blâmions pas ceux qui sont, pour nous, cause d'utilité, même si cette utilité est de faible importance ». Il faut donc que « notre reconnaissance soit immense pour ceux qui ont apporté un peu de vérité et a fortiori pour ceux qui en ont beaucoup apporté ». Pourquoi ? Parce qu'ils nous ont fait participer aux résultats de leur réflexion : en nous facilitant l'accès aux solutions des problèmes qu'ils ont résolus, ils nous ont ouvert « les chemins de la vérité ». Et si ces gens n'avaient pas existé ? Eh bien, « les vérités premières, que nous avons prises pour point de départ vers les ultimes problèmes les plus cachés, n'auraient pas été rassemblées pour nous ».

Mais la plupart de ces gens ont d'autres croyances religieuses que les nôtres et certains sont même des païens. Là encore, « il convient que nous ne rougissions pas de trouver que le vrai est beau, d'acquérir le vrai d'où qu'il vienne, même s'il vient de races éloignées de nous et de nations différentes » (Philosophie première, in R. Rashed et J. Jolivet, Œuvres philosophiques et scientifiques d'Al Kindî, Leyde, 2 vol., 1997-1998, I, 13).

Le propos d'Al Kindi fait, ici, écho au célèbre « je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger » de Térence, l'écrivain latin de comédies du IIe siècle avant notre ère, dont il faut rappeler l'origine carthaginoise. Avec Jâhiz, Al Kindi fait front contre Ibn Al Muqaffa' pour estimer que les anciens n'ont pas d'autre mérite que celui d'avoir existé avant les modernes et de s'être préoccupés avant eux de résoudre les problèmes de vérité. Il n'y a pas de différence fondamentale entre « eux » et « nous » dès lors que, ensemble, nous participons à la découverte de la vérité et à sa transmission.

Personne n'est déprécié par la vérité ; « au contraire, la vérité fait honneur à tous ». Si par conséquent le savoir se conjugue au passé, il ne le fait qu'en partie. Et, parmi les modernes, Al Kindi dit lui-même y participer en tant que philosophe « désireux de parfaire l'espèce humaine, en quoi réside la vérité ». Selon la méthode qu'il met en œuvre, ce travail de mise en lumière consiste à présenter de manière exhaustive ce que les anciens ont dit sur tel ou tel sujet, puis à « compléter leurs dires ».

Al Kindi le dit sans ambages : la relation qui lie les modernes aux anciens est une relation d' « association ». Le constat est là : « Pas un homme seul n'a atteint la vérité, comme elle mérite d'être atteinte. » La tâche est incommensurable mais, grâce à la force de conviction en l'homme qu'elle libère chaque fois qu'elle est remplie, elle se fait créatrice de sens : en rassemblant la petite quantité de vérité atteinte par chacun de ceux qui en ont conquis une part, on parviendrait à mieux réunir une quantité de vérité nécessairement plus grande. (A suivre)

Texte de la conférence prononcé le jeudi 18 janvier 2007 au forum Les Débats d'El Watan sur le thème « Les Arabes et le sens de l'Histoire ». Les intertitres sont de la rédaction.

L'auteur est historien, directeur d'études à l'Ecoles des hautes études en sciences sociales, Paris

Etant donné que cette « association » a pour partenaires des hommes qui ne vivent pas à la même époque, il faut pouvoir communiquer avec ceux qui sont outre-tombe. Mais comment les morts peuvent-ils établir communication avec les vivants et rendre possible l'association avec eux ou vice-versa ? Grâce aux livres. Par leur fonction liante, les écrits créent, plus que de l'immédiateté, de la contemporanéité. A condition de savoir scruter correctement leurs contenus.

N'est-ce pas ce à quoi s'est attelé le philosophe musulman en exerçant son érudition sur les livres du « premier maître » pour en (r)établir l'ordre et le nombre ? N'est-ce pas encore ce qui a été réalisé par ce que l'on a appelé le « cercle d'Al Kindi (1) », en raison du rôle décisif joué par son fondateur dans le « transfert des sciences des premiers » - entendez les Grecs ? L'existence des livres laissés par les anciens pour les représenter montre que ceux-ci avaient eux-mêmes manifesté le souci de ne pas rompre les liens avec les épigones.

Pourquoi avaient-ils eu cette préoccupation ? Parce qu'ils voulaient agir comme se doit d'agir un père envers son fils. La relation d'élève à maître que les modernes ont institué avec les anciens est ainsi pensée dans les seuls termes logiques et sociaux possibles : ceux de l'ancestralité. Les anciens, insiste le philosophe, nous ont communiqué les résultats de leur réflexion en tant qu'ils sont certes nos « associés » mais aussi et surtout en tant qu'ils sont nos « pères ».

Filant plus avant la métaphore de la filiation, le philosophe musulman fait de toute la chaîne humaine de fabrication et de transmission de la vérité une machinerie généalogique. Ce qui est une manière, pour le penseur, de faire entrer la donnée temporelle dans sa construction théorique. Les anciens apparaissent sous un autre jour. Ils apparaissent moins anciens qu'il ne semble puisqu'ils sont eux-mêmes les descendants de parents plus anciens qu'eux.

C'est la leçon du Philèbe : « (...) Les anciens, qui nous étaient supérieurs et dont l'existence était plus proche des dieux, nous ont, comme une révélation, transmis cette vérité. » (Platon, Philèbe, 16d) Ascendants et descendants, liés par des obligations et des contre-obligations, travaillent de conserve à tresser les liens de leur interdépendance. Cette coopération est vitale pour les uns et pour les autres. Les anciens ont besoin des modernes pour vivre, et les modernes ont besoin des anciens pour déchiffrer le monde et le posséder.

Pour expliquer ce système de la dette, Al Kindi sollicite Aristote pour lui faire dire cela : « Il faut que nous soyons reconnaissants envers les pères de ceux qui ont découvert quelque chose de la vérité, car ils ont été la cause de leur existence, et remercier aussi ces derniers ; les pères ont produit les fils et ces derniers nous ont permis d'accéder à la vérité. » Dette à l'égard des anciens (les Grecs en particulier), primat de la raison, ascèse intellectuelle et confiance en la capacité de l'homme à faire progresser la vérité en même temps qu'à s'améliorer : tels sont les fondements de l'humanisme, d'après Al Kindi.

Les Latins en ont eu connaissance, à la fin du XIIe siècle, grâce à la traduction de l'une des épîtres du « philosophe des Arabes » dont, de nos jours, le texte arabe est - hélas - perdu : le De radiis, qui a fait l'objet d'une édition critique en 1975 et d'une traduction française en 2003. Qu'importe si son projet rationaliste n'a pas été compris à sa réception. Car le titre ajouté par le traducteur anonyme ne se justifie aucunement : « Théorie des arts magiques. » Outre que le terme magie n'apparaît à aucun moment dans le corps du texte traduit, la pratique cognitive et rituelle qu'il recouvre est contraire à la doctrine d'Al Kindi.

En s'ouvrant sur une définition de l'universel, l'épître n'entend pas livrer à son destinataire un quelconque enseignement ésotérique et magique ; elle cherche, au contraire, à lui faire comprendre comment, par sa connaissance et de manière progressive, l'homme se rend capable d'engendrer des modifications dans les choses. Du point de vue de l'épistémologie kindienne, d'inspiration aristotélicienne, les sens et la raison - à la souveraineté de laquelle sont soumis les sens - sont les deux instruments de cette forme de possession du monde - le reste procède de l'acquis des anciens, « nos pères ».

Au-delà de la méprise de son traducteur et de ses éditeurs successifs, l'épître d'Al Kindi défend bien l'opinion selon laquelle, malgré le vieillissement de l'humanité, et la régression qu'il provoque, les connaissances ont tendance à augmenter. En revanche, elle dément qu'elle soit l'œuvre de penseurs de la chrétienté latine du XIIe siècle. Ce sont bel et bien, les traductions de l'arabe au latin qui ont familiarisé les penseurs médiévaux avec cette théorie.

A en juger par la traduction de Constantin l'Africain (un Ifrîqiyéen converti au christianisme, mort avant 1098) du Kitâb Kâmil Al Sinâ'a Al Tibiyya de 'Alî b. al-'Abbâs Al Majûsî (m. vers 984) sous le titre de Pantegni, les Latins en ont pris connaissance un siècle plus tôt. Avant de connaître Al Kindi, ils ont découvert, avec ce traité scientifique, l'œuvre d'un médecin écrivant en arabe et revendiquant des titres d'originalité par rapport à ses prédécesseurs, même si son innovation s'inscrit dans une double tradition de la médecine byzantine : des commentaires alexandrins des Ve-VIe siècles, d'une part, des encyclopédies - les compendia -, d'autre part.

En faisant la synthèse entre ces deux traditions, Al Majûsî concilie, en effet, l'ambition théorique de la première avec les visées pratiques et utilitaires de la seconde. Qu'en est-il de la culture islamique ? Certes, la tradition textuelle arabe a bien conservé l'ouvrage d'Al Majûsî. Mais combien d'autres sont-ils perdus, pour n'avoir guère suscité d'intérêt parmi les Arabes, lorsque ils n'ont pas été combattus et reniés ? C'est le cas, par exemple, du commentaire qu'Ibn Rushd a consacré à la République de Platon. Aujourd'hui, il est considéré comme perdu, mais pas tout à fait.

Par bonheur, une bonne traduction hébraïque l'a préservé. Mais ce n'est que récemment qu'un spécialiste marocain du judaïsme a adapté à l'usage du lecteur arabophone le texte hébreu édité et traduit en anglais cinquante ans plus tôt. Pareille déperdition n'a pas touché que le patrimoine arabe : de nombreux textes du corpus grec ancien disparus sont conservés dans des versions arabes sur lesquelles l'Europe latine s'est fondée pour construire sa propre renaissance. De même que plusieurs écrits arabes ne doivent leur survie qu'à leurs traductions adaptations latines. Le « rien ne se perd, tout se transforme » trouve, ici, une belle illustration. Il nous rappelle que toutes les cultures, quelle qu'elles soient, sont toujours le produit du métissage et de l'hybridité.

Par-delà açala et mu'açara : l'appropriation de l'histoire

S'agissant de cette part perdue des écrits représentatifs de l'humanisme arabe, la latinité peut, à juste titre, être revendiquée par les Arabes en tant que mémoire de substitution - une mémoire oubliée dont il convient d'en faire l'anamnèse.

Cet engagement en faveur de la latinité, les Arabes sont appelés à s'en réclamer pour des raisons qui sont à la fois techniques et cognitives s'ils veulent renouer avec l'une des parties les plus fécondes de leur patrimoine intellectuel, d'une part, et entretenir une relation dialogique avec un partenaire de taille, d'autre part. La culture européenne latine comme passage obligé, voilà ce à quoi les Arabes sont conviés ! À condition qu'ils prennent acte du dépassement - au sens hégélien du terme - de la culture européenne latine.

Pour cela, ils doivent faire un deuil : celle-ci n'est pas un succédané de la culture arabe classique. Elle n'en est même pas le réceptacle. Aucune culture, qu'elle soit livresque ou « orale », ne peut être réduite, sous peine d'en méconnaître l'originalité, à la somme de ses appropriations, usages et emprunts. Pour parler comme Aristote, ces derniers n'opèrent que comme matière première dans le procès de production de sa fabrique.

S'agissant dans le cas précis d'une culture de l'écrit, une vaste chaîne de transformations a permis à des livres traduits par elle de donner naissance à d'autres livres, lesquels en ont engendré quantité d'autres aussi significatifs, les uns que les autres, d'abord et avant tout, de son génie propre.

En s'inscrivant en filigrane dans la culture européenne, l'apport arabe a - pour son plus grand bien - connu une formidable transfiguration créatrice, jusqu'à engendrer des significations dont ses producteurs initiaux ne soupçonnaient même pas l'existence. A cet acquis, les Arabes ne peuvent accéder, et la tâche n'est guère aisée, qu'en appréhendant cette culture dans la complexité de ses déploiements et de ses articulations. Le travail à faire est à la fois d'identification et d'appropriation.

Il doit pouvoir se faire au moyen de la traduction (et les modalités de la traduction sont multiples) mais également (on devrait dire surtout) d'une « archéologie », à la manière de celle pratiquée par Michel Foucault sur le XVIIe siècle européen. Prenons Hayy ibn Yaqzân d'Ibn Tufayl : traduit en hébreu, il fait l'objet d'un commentaire de Moïse de Narbonne en 1349. L'Europe du nord le découvre, trois siècles plus tard, dans une traduction latine d'Edward Pococke (Oxford, 1671), sous le titre Philosophicus autodidactus, avant de susciter une série de traductions : anglaise, néerlandaise, allemande, française.

Son influence sinueuse, et parfois souterraine, est difficile à saisir. Un des fondateurs de la modernité philosophique, Spinoza, en a été un lecteur avisé : « pour tous les familiers de Spinoza, il est clair que l'œuvre d'Ibn Tufayl a été lue de près par le maître comme par son cercle, constituant un maillon de première force pour relier les pensées "d'Orient" et "d'Occident" » (S. Aufray, Tarzan, l'homme sage, in Ibn Tufayl, Le philosophe autodidacte, Paris, 1999, p. 151).

Voilà une œuvre arabe entrée directement dans l'élaboration d'une philosophie au fondement de l'un des versants les plus saillants de la modernité européenne grâce à une plume juive ! Depuis la Nahda, des intellectuels arabes fascinés par la culture européenne ont conjuré leurs compatriotes de faire preuve d'« ouverture » (tafattuh) à son égard, au motif qu'elle était digne d'être prise pour modèle d'imitation tant en raison de sa supériorité intellectuelle que de son efficacité technique, toute chose que leur culture sclérosée était incapable de leur offrir et qui trouvait là, le moyen de sortir de sa léthargie. Cette attitude teintée de positivisme scientiste a longtemps perduré, y compris dans le discours de la Thawra. Elle brille par sa naïveté.

Aujourd'hui, on doit pouvoir lui substituer un nouveau rapport mieux négocié intellectuellement. (Ici et là, cette tâche est déjà commencée). Car s'il s'agit d'aller (de nouveau) vers la culture européenne, ce n'est pas tant pour la solliciter (une fois encore) comme signifiant-maître, pour citer Jacques Lacan, mais pour en éprouver, dans les termes de Jacques Derrida, l'hospitalité, comme elle-même nous y convie objectivement, cela s'entend en raison de l'arabicité de l'un de ses linéaments.

Cette assomption de l'humanisme arabe classique comme partie intégrante de la culture occidentale latine - à condition, avons-nous dit, de ne pas voir dans celle-ci un avatar de celle-là - ouvre toute autre perspective à l'être-au-monde des Arabes (2). Outre qu'elle rend nécessaire le rapport à l'Occident latin, elle en fonde la légitimité. Mais cette fois-ci, l'« esprit d'ouverture » n'est plus dicté par la prétendue supériorité de l'autre. Il est au contraire appelé par sa filiation : une filiation qui permet d'en faire l'expérience sur le mode de l'intériorité et non de l'extériorité, comme le prône le discours clivé de l'« authenticité » et de la « contemporanéité ».

En même temps qu'il affecte les Arabes dans leur relation à l'Occident latin, ce changement de perspective leur permet, par ailleurs, de redéfinir leur situation vis-à-vis de leur propre passé. À cette condition, au lieu d'être médiatisé par la « science », la « technologie », ou quelque autre ingrédient de l'idéologie de l'efficiency, générateurs d'« humanisme anti-humaniste », selon l'heureuse expression d'Edward Saïd, la véritable renaissance leur viendrait d'une expérimentation de l'histoire. Etant entendu qu'ils ne peuvent vouloir historiciser leur relation à la modernité occidentale (encore ont-il conçu cette relation en la forme spécieuse du « retard historique ») et continuer de traiter leur passé de manière anhistorique.

Si, pour accéder à la contemporanéité, ils doivent valider la culture européenne par une évaluation critique, il leur incombe d'examiner également leur passé à l'aune de la raison critique. Alors seulement ils pourront historiciser leur relation au monde moderne (en voulant devenir son contemporain) et cesser d'être agités par l'obsession du même (en voulant rester authentiques).

Texte de la conférence prononcé le jeudi 18 janvier 2007 au forum Les Débats d'El Watan sur le thème « Les Arabes et le sens de l'Histoire ». Les intertitres sont de la rédaction

Notes de renvoi :

1) Ce cercle est l'origine de traductions d'ouvrages d'Aristote, d'Alexandre d'Aphrodise, de Plotin et de Proclus, cf. G. Endress, « The Circle of al-Kindî », in G. Endres & R. Kruk (eds), The Ancient Traditions in Christian and Islamic Hellenism, Leyde, 1997, pp. 43-76. 2) Selon le philosophe baroque brésilien, Candido Mendes, elle rend culturellement aptes Arabes et musulmans à unir leurs forces à celles de l'Occident latin pour faire face à la domination de l'Occident anglo-saxon et à sa globalisation, Le défi de la différence, Paris, 2006.

L'auteur est historien, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris.

Houari Touati

 

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Mondialisation : des bienfaits à l’alibi

Publié le par Mahi Ahmed

Mondialisation : des bienfaits à l'alibi

par Michel Rogalski

Economiste (EHESS-CNRS), directeur de la revue Recherches internationales.

Depuis une vingtaine d'années les bienfaits de la mondialisation ont été vantés par les dirigeants des principaux pays, et ont constitué, avec les « nécessaires mesures d'adaptation », l'essentiel des compromis politiques qui se sont noués en faveur d'alternances où l'opposition faisait la politique de la majorité d'hier. Ce discours et cette pratique furent largement partagés. Partout, élites, notables et responsables de la planète contribuèrent à propager cette nouvelle idéologie qui sous couvert de libéralisme visait à instaurer les pires régressions sociales. De temps à autres, les protestations se transformaient en émeutes, des crises financières paniquaient les marchés. Pendant ce temps les chômeurs-FMI progressaient partout.

Des louanges qui ne masquent pas le recul social

Décennie après décennie le miracle promis se transformait en catastrophe mondiale. Dans un récent ouvrage, The Future of Capitalism, Lester Thurow signale que dans les années 60 le taux de croissance annuel de l'économie mondiale fut de 5%, puis de 3,6% dans les années 70, de 2,8% dans les années 80 et constate un taux de 2% sur la première moitié de la décennie 90. Ainsi, en deux décennies le capitalisme a perdu 60% de son élan. Et encore s'agit-il d'une moyenne, les pays les plus touchés se situant principalement dans la zone OCDE.

Les dégâts de cette politique sont connus : reculs de la démocratie, inégalités accrues, pertes de souveraineté, destructions de systèmes productifs et de cohésions sociales, abandons de valeurs républicaines et citoyennes, soumission à une « contrainte extérieure » dont les intérêts resteront rarement précisés.

Le rêve s'est écroulé ! L'économie mondiale tant attendue n'est pas venue au rendez-vous et les bienfaits espérés ont tardé à se manifester. Même à Davos, à l'occasion de leurs rituels Forum, les responsables de la planète ont admis l'échec de la mondialisation à répandre le progrès et l'opulence, et ont commencé à s'inquiéter ouvertement de la prise de conscience de ce fait par des opinions publiques qui refusent de plus en plus la logique d'une économie mondialisée assise sur l'austérité, la compétitivité sauvage et le chômage massif.

Le mouvement social de novembre et décembre en France était passé par là. Et s'il était encore nécessaire de lui donner du sens, les salariés allemands qui défilèrent peu après par centaines de milliers dans les rues en brandissant des drapeaux français s'en chargèrent à leur tour.

L'alibi de la mondialisation pour justifier les abandons

Après les louanges, puis l'inquiétude, l'excuse et l'alibi furent proposés. En effet, rares sont ceux qui se risquent encore à vanter les mérites de la mondialisation, mais nombreux s'y réfèrent pour justifier renoncements, abandons, sacrifices ou inaction. Ainsi, le piège refermé, on s'abstient de remettre en cause ses logiques constitutives, pour se contenter d'en pointer les contraintes quitte à les surestimer.

Pourtant, la mondialisation est loin d'être achevée voire d'être irrésistible. Seuls deux secteurs ont été jusqu'ici profondément touchés : la communication et la finance. Et, dans ces deux cas, le processus n'a pu prendre corps qu'en s'appuyant sur l'innovation technologique majeure constituée par l'informatique et l'existence de réseaux de taille planétaire. Certes, des acteurs nouveaux ont émergé dans l'économie mondiale, notamment les firmes transnationales et les marchés financiers, adoptant d'emblée une stratégie globale. Mais pour le reste, contrairement à des idées reçues, jamais les flux migratoires n'ont été aussi faibles, bien plus faibles que les déplacements massifs de populations de la fin du 19ème et du début du 20ème siècles. De même, le taux d'ouverture à l'économie mondiale n'est pas supérieur à celui qui prévalait à la veille de ... la Première Guerre mondiale. C'est seulement 15% de la production des pays de l'OCDE qui est exportée, c'est dire que la production alimente pour 85% la consommation intérieures, malgré les efforts partout affichés de guerre commerciale. Et encore faut-il prendre en compte qu'environ la moitié du commerce mondial recensé est en réalité un commerce intra-firmes transnationales sans véritable changement de patrimoine et non pas un commerce entre Nations. Géographiquement, la mondialisation concerne pour l'essentiel trois pôles de l'économie mondiale (on parle de triadisation) auxquels on peut ajouter les fameux pays émergents, surtout asiatiques, ceux qui ont soudainement intéressés les capitaux internationaux au prix que l'on sait. C'est dire qu'elle laisse de côté des pays-continents entiers comme la Russie, l'Inde, la Chine, la quasi-totalité de l'Afrique et donc plusieurs milliards d'hommes.

Dans ces conditions, faire de la mondialisation un monstre en surestimant à l'excès ses contraintes, après l'avoir tant louangée, n'est-ce pas prendre le parti de s'interdire toute recherche de politiques qui en contrarieraient les effets, en situant « à l'extérieur » les difficultés devant la crise ?

Car, peut-on séparer, dans ce domaine, l'intérieur de l'extérieur ? D'une certaine façon, on a la mondialisation que l'on mérite, c'est à dire celle que l'on a laissée se mettre en place à coups de délocalisations, de dérégulations successives, de primat du marché, celle qui s'est construite sur la base de la logique interne des forces structurant le système productif interne. Dès lors, ce qu'on invoque comme « contrainte externe » n'est que le retour d'un phénomène interne. Le moment où l'absence de tout contrôle et de régulation a tellement affaibli le système productif qu'il ne lui reste plus qu'à se soumettre à ce qu'il a créé.

Faire face à la mondialisation

Faire face à la mondialisation c'est d'abord changer de logique interne pour ne plus créer ce type de mondialisation. Aux sein des nations constituées les résistances sont fortes et constituent autant de « contraintes internes » sociales, économiques et culturelles qui oeuvrent à ce refus. Finalement ce sont deux « contraintes internes » qui s'opposent, l'une n'osant s'avouer comme telle et se dissimulant derrière la « contrainte externe » de la mondialisation supposée plus rationnelle. On invoque la mondialisation et ses « contraintes » pour mettre en place un peu partout des politiques d'ajustement dont la fonction consiste pour l'essentiel à ajuster l'interne à l'externe, c'est à dire à favoriser à l'intérieur du pays les intérêts de ceux qui sont liés à l'extérieur et profitent le plus pleinement du mode de fonctionnement d'une économie mondialisée selon des principes néo-libéraux. Au nom de la mondialisation, on avantage les élites « modernes » et « compétitives » au détriment bien souvent de la majeure partie de la population.

On doit distinguer dans le processus ce qui est inhérent à la formation d'un capitalisme mondial et donc largement inévitable, de ce qui relève de la politique économique, largement révisable au gré des équipes politiques au pouvoir. Il est ainsi possible d'établir une distinction entre mondialisation et libéralisation qui ouvre la perspective d'une mondialisation non libérale.

Proposer une mondialisation alternative, c'est avant tout prendre les mesures nécessaires pour maîtriser le maillon essentiel, l'articulation du national au mondial. C'est faire jouer à l'Etat tout son rôle et toute sa responsabilité dans la fonction essentielle de protection des populations contre les pires ravages des marchés. La montée de la mondialisation a ainsi rouvert le débat moins sur l'affaiblissement de l'Etat que sur ses nouvelles obligations pour assurer tout à la fois la défense de la nation et de ses habitants. C'est demander aux Etats de récupérer, face au désordre international, leur capacité d'affronter la puissance des firmes transnationales et des marchés financiers. C'est leur demander de faire l'inverse de ce qu'ils ont fait depuis vingt ans.

C'est dire combien résistance à la mondialisation et changement social sont indissociables.

 

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