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Rente, néolibéralisme et patriotisme économique

Publié le par Mahi Ahmed

Rente, néolibéralisme et patriotisme économique

Par Yacine Teguia*
Cinquante ans après l’indépendance, l’Algérie connaît un nouvel été de la discorde, une polémique sur l’orientation économique du pays. Les uns assimilent l’intervention de l’Etat à une tentative de pérenniser le système rentier et à un recul démocratique à base islamo-conservatrice, les autres espèrent un retour à un âge d’or du développement et la prise en compte des forces liées à la production.
Dans un contexte de crise économique mondiale, les débats se télescopent. L’économie algérienne est-elle coupée du marché international et insensible à ses perturbations ? La sphère médiatique est régulièrement agitée par de telles questions liées à la problématique de la nature du système économique algérien. Il en fut ainsi du débat sur le statut de Sonatrach, sur la politique industrielle, sur la légitimité du plan de relance de l’économie, sur les privatisations mais surtout du débat sur le rééchelonnement et l’ajustement structurel. Jusque-là, le pouvoir a évité l’examen sérieux de toutes ces questions, et la conférence économique et sociale organisée par le président Zeroual n’aura été qu’une tentative de forcer un consensus autour du plan d’ajustement structurel et de l’intégration de l’islamisme au sein des appareils de l’Etat, dans le cadre de la reprise du processus électoral. Mais le pouvoir n’aura su ni empêcher la crise ni rétablir les conditions de vie antérieures en matière d’emploi, d’habitat, de protection sociale, d’éducation ou de santé. « Mazalna wakfin», dit un message marchand qui croit flatter le patriotisme des Algériens. Debout, oui, mais à l’arrêt. Dans le débat, différentes écoles s’affrontent. Et qui dit écoles dit idéologies. Or, en matière d’idéologie, il est toujours utile de s’en référer à Gramsci. Sa notion de bloc historique a mis à jour l’articulation entre structure économique et superstructure politico-idéologique. Mais il a aussi montré que la caractérisation d’une étape du développement d’une société n’est possible que quand celle-ci connaît son complet déploiement. C’est maintenant le cas du néolibéralisme algérien. Son succès se mesure à son hégémonie. Alors que tant de monde parle de rente, il apparaît que les intérêts liés au capital spéculatif dominent la structure économique algérienne. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, mais le néolibéralisme s’impose en masquant son existence même. Cependant, dans les faits, la stabilité monétaire est devenue le bien suprême de la société algérienne tandis qu’une nouvelle doxa prône l’idée que «les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain». Les évangélistes du marché mettent l’individualisme au commencement de tout. Ils chantent la gloire de la propriété privée, notre sauveur. La force de ce discours est la force de l’évidence. Ce qui est précisément l’enjeu d’une controverse devient indiscutable et monsieur le professeur Taïeb Hafsi peut lancer à ceux qui réclament le débat : «L’expérience historique mondiale et celle, plus douloureuse, de l’Algérie ont tranché.» Ce n’est plus de la propagande, mais un fait acquis, un huis clos historique. La supériorité et le caractère universel du néolibéralisme ayant été prouvés, toute revendication, toute proposition de changement radical de la société et de l’Etat apparaît comme un nuage venant voiler un ciel azuré, et qu’on peut soupçonner de charrier une utopie, naïve ou totalitaire, comme la nuée porte l’orage. Et voilà paralysé le principe même de la vision novatrice et de l’action politique. La main invisible règle toutes les imperfections, balaie les injustices et impose l’idée d’un Etat minimal. Depuis le colloque Lippman, à partir duquel le néolibéralisme lançait la conquête du magistère intellectuel, jusqu’à nos commis indigènes, le credo est le même : la verge n’est jamais assez longue pour battre l’Etat. «Défendre l’entreprise», un think tank algérien dont le programme se réduit à plaider la cause, le patronat privé intervient donc dans le débat pour dénoncer, comme attendu, le patriotisme économique. «L’étatisme économique est l’ennemi de la prospérité. L’étatisme économique est souvent présenté comme une forme de nationalisme. En fait, c’est une maladie organisationnelle. C’est l’étatisme économique, et non la menace externe, qui détruit les sociétés nouvelles. Engluées dans leur incapacité à fonctionner, ces sociétés n’ont pas besoin d’ennemi pour les détruire.» C’est à cette attaque en règle que le professeur Aktouf a tenté de répondre à travers la presse : «Que ce soit dans les “50 propositions”, dans les déclarations et écrits récents de certains professeurs et/ou ex-ministres de l’Economie, de maints journalistes “spécialisés”… il n’en est, en ce qui concerne l’Algérie, que de super-credo, à mon avis, plus néolibéraux les uns que les autres.» La réponse du Forum des chefs d’entreprises ne peut que conforter le professeur Aktouf. En effet, son président estime que «ce type de discours antimondialiste… fait le lit de la bureaucratie locale contre laquelle se bat notre association.» Plus conciliant, Ali Bahmane écrit dans El Watan qu’«une nouvelle économie algérienne ne peut faire l’impasse ni sur le libéralisme ni sur l’étatisme». Peut-être sur le mode proposé par Pierre Rosanvallon pour qui les libéraux modernes «ne théorisent pas la limitation de l’Etat par le marché, mais visent au contraire à définir un type d’Etat consubstantiel à la société de marché, totalement immergé en son sein» ? C’est ce type d’Etat qui a sauvé les temples du néolibéralisme lors de la crise des subprimes. Et il est remarquable, qu’en Algérie aussi, le néolibéralisme s’est installé non pas en rupture avec l’Etat, rentier, mais dans son prolongement. Et quoi qu’en dise Taïeb Hafsi, commentateur de la vie mondaine et biographe des riches et des puissants, y compris Cevital qui s’est construit de cette façon, en s’appuyant sur le commerce des denrées et en se plaçant sous la protection de l’Etat algérien. Pour preuve, cette interview de son PDG qui sollicitait publiquement l’intervention d’un des principaux dirigeants de l’Etat pour faire face à un redressement fiscal. Depuis, il a su évoluer de l’import/import vers un modèle productif qui — s’il est encore faiblement intégré — ne ferme pas la porte à une évolution positive. Il lui faudra, pour y arriver, se débarrasser d’archaïsmes comme celui qui consiste à refuser la mise en place d’un syndicat. Ce qui semble être à la fois un héritage du privé national que du modèle proposé par Samsung, l’entreprise sud-coréenne avec laquelle monsieur Rebrab est en affaire. Mais le respect des libertés syndicales sera plus le fait d’un Etat démocratique que d’une entreprise enfermée dans la logique du profit. Les néolibéraux exigent que l’Etat algérien abdique toujours davantage au privé. Pourtant la privatisation de l’économie est avancée. Mais elle est plus le résultat de la levée du monopole que l’effet de la privatisation des entreprises publiques. En 2002, la contribution du privé au PIB s’élève à hauteur de 75% hors hydrocarbures. Dans le secteur agricole, 99,7% de la production est le fruit du secteur privé. Le commerce privé, qui représentait 23% de la valeur ajoutée en 1990, atteint 97% en 1998. Mais il reste le secteur bancaire et Sonatrach. «Le système financier algérien, poumon du développement et du pouvoir du pays doit être autonomisé et non être un acteur passif de la redistribution de la rente des hydrocarbures», explique Abderahmane Mebtoul, le fébrile courtier de l’Association pour la défense de l’économie de marché. Les banques publiques concentrent 90% des actifs alors qu’il y a plus de 20 banques privées étrangères. Les plans de privatisation ont été retirés au moment où le privé national faisait de plus en plus d’investissements de portefeuille. Est-ce contrariant ? Oui ! Alors qu’on a procédé à une recapitalisation de plusieurs milliards de dollars en préalable à une privatisation, il est apparu que les créances irrécouvrables des banques publiques atteignaient 4,5 milliards de dollars, dont 600 millions, seulement, pour les entreprises du secteur public. Le reste ? Il va servir à acheter les banques… avec l’argent des banques ! L’emprunt obligataire organisé par Sonatrach a aiguisé les appétits. La rémunération proposée fait rêver de sa privatisation. «On veut tailler dans la chair de la Nation» mettait en garde Louisa Hanoune. Elle semble ne pas avoir vu que l’internationalisation de Sonatrach (investissements au Pérou, etc.) a servi au découplage de l’entreprise des nécessités du développement national, pour se concentrer sur la rentabilité. Cette attitude annonçait les placements sur les marchés financiers internationaux auxquels Sonatrach a pu finalement procéder. En 2012, cette diversification rapporte deux milliards de dollars à la société, et attise les convoitises des néolibéraux. «Sonatrach fait face actuellement à un déficit en matière de savoir-faire et de technologie. Celle-ci nécessite… un bon partenariat avec les compagnies internationales. Mais la question qui se pose est de savoir si ces partenaires accepteront la règle des 49/51%. La reformulation de la loi sur les hydrocarbures devrait marquer le passage d’un régime de partage de production à un autre dit de concession», analyse Mebtoul. Et il ajoute qu’«il s'agit de préparer un audit opérationnel du patrimoine existant». Les prédateurs ne cachent plus leur empressement à connaître la valeur de ce qu’ils veulent acheter ! Les prétentions des néolibéraux se fondent sur la nécessité de dépasser l’Etat rentier. Mais ils en ont une conception erronée dont on ne peut pas exclure qu’elle ne soit que feinte. Pour eux, l’Algérie étant dépendante, c’est donc un Etat rentier. Il est vrai que les hydrocarbures représentent 98% des exportations et que le pays importe 75% de ses besoins. Pourtant le Japon aussi est dépendant, il a besoin de matières premières pour son industrie et personne ne considère ce pays comme rentier. Oui, mais l’Algérie est un pays mono-exportateur, ce qui rend sa dépendance plus grande, nous expliquent nos économistes estampillés FMI. Pour finir de nous inquiéter, ils ajoutent cette précision qui fait trembler : nous dépendons des cours internationaux. Mais, messieurs les néolibéraux, quel est donc le produit dont le cours n’est pas fixé par le marché mondial ? Et puis le Nicaragua exporte presque exclusivement du textile et n’a qu’un seul client, les Etats-Unis ; il ne viendrait cependant à qui que ce soit l’idée de qualifier ce pays de rentier. Mais c’est une production industrielle alors que l’Algérie exporte une matière première. Allons donc ?! La Côte d’Ivoire tire les 2/3 de ses recettes d’exportation du cacao. C’est une richesse renouvelable diront nos experts décidément contrariants. Mais alors, si la part des produits raffinés augmente et si les produits de nos exportations de capitaux s’accroissent, on peut considérer que l’Algérie n’est plus un pays rentier ! Le rapport du gouverneur de la Banque d’Algérie le confirme. Pour 2011, il précise même que les intérêts des placements à l’étranger ont été de… 4,7 milliards de dollars. A la louche, cela couvre 10% de nos importations. Et un pays dont l’industrie ne représente qu’une faible partie de son produit intérieur brut est-il forcément un état rentier ? Faudrait-il considérer le Luxembourg, dont le secteur des services représente 85% du PIB tandis que l’industrie et l’agriculture ne représentent que 15%, comme tel ? Non ce n’est pas la même chose nous dirons ces savants qu’on imagine comme ces médecins de Molière, proposant purges et saignées, parce que nous sommes victimes du syndrome hollandais. Mais alors l’Angleterre et la France qui connaissent une désindustrialisation ininterrompue en sont-elles atteintes aussi ? A ce catalogue d’inepties on peut ajouter un article à la mode : la corruption. C’est un symptôme majeur du caractère rentier de notre économie assènent les néolibéraux. Pourtant, les détournements auxquels a donné lieu la construction de l’autoroute Est-Ouest paraissent bien modestes à côté de l’affaire Enron aux Etats-Unis. De la même manière, un pays où l’informel représente 40% de l’économie nationale n’est pas forcément un Etat rentier. En Grèce l’économie informelle contribue à 35% de la production de la richesse. Serions-nous un Etat rentier parce que les hydrocarbures contribuent pour 60% à la fiscalité ? Mais fallait-il renoncer à l’ouverture économique afin que les recettes douanières représentent plus de 50% de la fiscalité comme au Togo ? Enfin, le déficit budgétaire n’indique pas plus que le pays se vautre dans la rente. Auquel cas les Etats-Unis, dont le déficit budgétaire est abyssal, devraient être considérés comme un Etat rentier. En fait, c’est même un indicateur de l’orientation néolibérale puisque le déficit sert à éponger les surliquidités présentes dans le système financier et… à enrichir les banques, en freinant l’offre de crédit aux ménages et aux entreprises. Le système rentier a cédé sous les coups de boutoir de la réforme, de l’ouverture, de l’ajustement et des privatisations. Certes. Mais la négation de l’idée qu’il y a bien eu un système rentier est une tentative de déconstruction du discours dominant qui se limite à une inversion formelle de celui du néolibéralisme qui réfute sa propre existence en Algérie, afin d’éviter d’avoir à rendre des comptes sur les ravages causés au pays. Toutefois, la critique doit aller plus loin. Les néolibéraux ne regardant que l’individu — «la société n’existe pas» —, s’exaltait Margaret Thatcher, nous devons en revenir à l’économie politique. Par l’étude des conditions sociales de production on peut caractériser une formation économique et sociale et mettre les néolibéraux en difficulté au plan conceptuel. Mais de ce point de vue, on peut voir, aussi, que la notion de rente n’est pas qu’un alibi du néolibéralisme, comme l’écrit Abdelatif Rebah dans le journal électronique La Nation. Il vient pourtant de publier un livre qui retrace, avec force faits et chiffres incontestables par les néolibéraux, l’expérience de développement et le processus d’édification des outils, Etat et entreprises publiques, qui ont permis le démarrage de l’économie de l’Algérie indépendante et dont il relève les faiblesses, mais peut-être pas avec la force nécessaire. Le néolibéralisme, lui, a su s’emparer des retards mis dans la réforme de ces outils au moment où le système est entré en crise. Il a fini par s’imposer face à ceux qui voulaient sortir de la crise du système rentier sans sortir du système lui-même. Et les néolibéraux peuvent, encore, cyniquement dénoncer ceux qui s’émeuvent de la régression socioéconomique sans envisager le coût des non-réformes. Si certains tenants du modèle mis en place avec la nationalisation des hydrocarbures excluent qu’on le caractérise comme rentier, c’est parce qu’ils n’admettent pas vraiment qu’il a connu une évolution contradictoire. Avant d’arriver à ses limites historiques, le système rentier a, il est vrai, permis de liquider les vestiges du colonialisme et de mettre en place des rapports précapitalistes qui ont amorcé le développement industriel du pays. Pourtant, si cela est attendu des tenants de la pensée néolibérale, il demeure déroutant que des intellectuels, se revendiquant des idées de progrès, fassent peu cas de la dialectique qui postule que chaque chose porte en elle son contraire. Et on prend le risque de glisser, dès lors qu’on quitte le solide terrain de la dialectique. C’est le cas du professeur Rachid Bendib qui aboutit d’ailleurs aux conclusions inverses de celle d’Abdelatif Rebah. Son expérience de l’empire de la médiocrité à l’université de Annaba l’amène à postuler que non seulement le système rentier existe bel et bien, mais qu’il est incapable de produire les forces de son dépassement. Dans ses nombreux travaux qui vulgarisent la notion de rente, il parle de mode de distribution rentier et même de non-économie, mais n’échappe pas à des contradictions insolubles. En vérité, des survivances de la rente n’indiquent pas une survivance du système rentier. Le système rentier se distingue nettement de la phase néolibérale qui lui a succédé. Il se particularise, d’abord, par l’inexistence du salariat, c'est-à-dire par l’absence de rapport d’exploitation capitaliste, en tout cas par leur non-dominance. Pour l’essentiel, le travail n’est pas une marchandise dont le prix est déterminé par la loi de l’offre et de la demande. Le prix du travail est administré, comme le prix de la semoule. Déterminé par les cours du baril. Les licenciements dans les entreprises publiques non performantes, la réapparition du travail des enfants, le développement de l’emploi féminin, l’explosion du secteur informel, le recours à la main- d’œuvre étrangère et la hausse des effectifs du secteur tertiaire générateur de profits sont les indicateurs de la transformation du travail en une marchandise. Ils ont une traduction : la dégradation de la valeur des salaires sur la valeur ajoutée brute. Quant à la deuxième caractéristique du système rentier, elle concerne le décalage entre les rapports de propriété (étatiques) et les rapports d’appropriation (privés) liés à un mode de redistribution basés sur le clientélisme. Même si ce décalage persiste, avec une moindre ampleur, il n’est plus au service de la reproduction du système rentier mais joue un rôle dans l’accumulation capitaliste. Le professeur Belhassine rappelait, dans une contribution publiée dans El Watan, que la rente pétrolière n’est qu’une catégorie de la rente foncière. On sait quel rôle elle a joué dans l’économie féodale mais aussi quel rôle elle joue toujours à l’époque capitaliste (cf Livre III du Capital de Marx). Comme le second servage en Europe centrale ou l’esclavage aux Etats- Unis, le capitalisme subsume les anciens rapports pour assurer son propre développement. «Il est, dans la longue perspective de l'histoire, le visiteur du soir. Il arrive quand tout est déjà en place», rappelait Braudel dans La dynamique du capitalisme. La pensée néolibérale est devenue un mythe difficile à faire vaciller. Cependant, ni les médias ni les business- schools ne sont ses principaux propagandistes. C’est surtout le travail des politiques. Leur action consiste à déterminer un itinéraire vers le changement institutionnel qui permette de réaliser les buts du néolibéralisme. Et le rapport de force a évolué en leur faveur. C’est pourquoi, malgré le désastre planétaire, ils n’acceptent pas de remise en cause de la doxa. Ils se contorsionnent et nous expliquent que la crise internationale est transitoire et va connaître un réajustement automatique, tandis qu’en Algérie la crise est structurelle, c’est celle du système rentier. Il n’est donc pas surprenant que le pouvoir qui a, dans un premier temps, nié la crise, en ait ensuite reconnu l’ampleur. Plus conscient ou sensible à l’évolution des rapports de forces, il cherche à élargir sa base pour résister aux exigences de changement réel. Le pouvoir peut faire volteface et passer du discours sur l’éradication du terrorisme à celui de la réconciliation nationale ; il peut être aussi à l’aise pour lancer «il ne faut plus parler de stratégie industrielle mais de stratégie d’exportation» que prêt à se convertir au patriotisme économique. Il pratique l’équilibre entre incitation et coercition, crée des coalitions de circonstance et s’adapte en permanence. Dès le premier mandat de Bouteflika, Ouyahia pouvait annoncer que tout est privatisable. Au final, on retient surtout la vente du complexe sidérurgique d’El Hadjar. Le mastodonte, considéré comme un tas de ferraille, sera une des rares entreprises qui attireront les IDE. Pas si mal pour un symbole de l’échec de l’industrie industrialisante. On est pourtant à une époque où le secteur industriel vient de réaliser une véritable performance cachée. En 1999, la production de 100 DA de CA par l’industrie publique a nécessité, dans sa globalité, l’importation de seulement 20 DA d’inputs. Ce qui peut rendre ce potentiel attractif. Mais la bataille autour des privatisations a surtout permis d’accroître l’autonomie politique du pouvoir en créant des agences de régulation qui dépouillent les grandes entreprises nationales des pouvoirs souverains qui leur étaient accordés. C’est le cas pour les hydrocarbures, les ports et les télécommunications. Par ailleurs, l’ouverture commerciale s’est étendue grâce à l’accord de libre-échange avec l’Union européenne. La décision avait, c’est même reconnu par le ministre du Commerce, un contenu autant politique qu’économique. Il en fut de même pour l’accueil des investissements en provenance des pays du Golfe. La dette remboursée, l’achat de bons du Trésor américain, en plus de la coopération dans la lutte contre le terrorisme islamiste permet d’assurer une relative bienveillance de la Maison-Blanche. Le pouvoir est à l’aise pour poursuivre sa tâche. Certains milieux néolibéraux sont piégés car leur discours justifie aujourd’hui le patriotisme économique. Alors ils contestent la légitimité du pouvoir. C’est ce que recouvre la polémique sur le concept d’incrémentalisme disjoint. En s’attaquant à cette notion, le professeur Aktouf crée, à son tour, une brèche dans la légitimité du discours des entrepreneurs qui pensaient avoir l’oreille des dirigeants politiques. En particulier le FCE qui, après avoir réagi de manière défensive à la loi de finances complémentaire de 2009, tente de reprendre la main en imposant une concertation globale autour de ses 50 propositions. Après tout, il n’avait pas été le dernier à soutenir la candidature de Bouteflika. Taïeb Hafsi explique le concept sur lequel s’appuie le lobbying patronal : «Lorsqu’une décision importante doit être prise, par exemple faut-il que l’État assure une couverture médicale pour les plus pauvres ? Alors, “on ouvre la table” et tous les citoyens, individuellement ou collectivement, sont autorisés à venir argumenter une opinion. C’est ainsi que des multitudes de memoranda et de rapports sont soumis aux commissions chargées de l’étude… Grâce à cela toute décision est mieux étudiée que partout ailleurs, notamment mieux que par un organisme central. C’est l’incrémentalisme disjoint qui permet le bon fonctionnement de l’économie. En effet, lorsqu’on veut prendre des grandes décisions économiques, qui peuvent prendre la forme de lois, la participation large des acteurs, en particulier l’entreprise, permet de s’assurer que la décision considérée est suffisamment éclairée.» Ce bricolage pseudothéorique veut se prévaloir de la neutralité de la technique, un peu dans le prolongement de la mathématisation de l’économie. En voulant tout réduire à des recettes les néolibéraux espèrent masquer leur indifférence au caractère despotique ou démocratique de l’Etat. L’incrémentalisme disjoint peut s’arranger avec la dictature, à condition qu’elle consente à être éclairée par les entreprises. En vérité, les néolibéraux les plus fanatiques s’inquiètent peut-être pour rien. A moins de vouloir favoriser les illusions sur le contenu du patriotisme économique ? En effet, il est à craindre que le recours à cette notion ne serve qu’à mobiliser un nouveau segment de la société en l’associant au partage des fruits de la réforme néolibérale : le capital productif national. Ce n’est pas une rupture avec l’orientation néolibérale ni même une rectification, c’est un levier pour venir à bout des obstacles institutionnels et des résistances dans la société. Et si on favorise la production nationale, les fondamentaux n’ont pas changé : les 2/3 de la fiscalité pétrolière alimentent le fonds de régulation des recettes qui reste placé sur les marchés financiers internationaux. Mais comme ni l’idéologie néolibérale ni l’Alliance présidentielle ne paraissent assez puissantes pour promouvoir une plus ample réforme, il fallait trouver un discours qui agrège de nouvelles forces. Sur le ton apaisant de la réconciliation bientôt globale, c’est la poursuite de la dérive néolibérale. John Stuart Mill, le penseur libéral partisan de l’utilitarisme, nous livre le secret de l’approche : «L’intervention de l’Etat peut être nécessaire pour contraindre les entrepreneurs à agir dans leur propre intérêt à long terme.» Cela est vrai, aussi, pour ceux dont les intérêts sont liés au capital financier ou commercial. La critique de l’argent sale n’est pas la critique de l’argent. A tous les néolibéraux qui s’alarment, le pouvoir dira : vous continuerez à vous enrichir. Le mot d’ordre avait déjà gagné aux thèses néolibérales les rentiers dont l’islamisme est l’expression paroxystique. Il convertira au patriotisme économique les plus zélés partisans du consensus de Washington.
Y. T.
* Membre du bureau national du MDS. yacine.teguia@hotmail.fr

 

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La République des courtisans

Publié le par Mahi Ahmed

La République des courtisans

Par Ammar Belhimer

Une fois n’est pas coutume, notre ami Hamidechi nous paraissait exceptionnellement indulgent récemment en qualifiant le régime politique en vigueur chez nous de «pluralisme des notables». Lui qui est habituellement si peu enclin à consentir des circonstances aussi atténuantes n’a apparemment pas été insensible à l’appel du Ramadan, mois du pardon et de la rahma, pour accorder une telle indulgence. Dans l’exercice laborieux destiné à circonscrire la nature du système, il nous semble de première importance de scruter un aspect particulier du «pluralisme de laboratoire» : sa propension à produire des courtisans. Des Judas et non des Robespierre. Les «facéties philosophiques tirées des manuscrits de feu M. le baron d’Holbach», datant de décembre 1790, comportent un chapitre fort intéressant intitulé Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans(*). Tout y est dit, à plus de deux siècles de distance, suggérant une forte odeur de réchauffé chez nos gouvernants. Citant un philosophe danois, le baron compare le courtisan à une statue composée de matières très différentes : « La tête du courtisan est, dit-il, de verre, ses cheveux sont d’or, ses mains sont de poix-résine, son corps est de plâtre, son cœur est moitié de fer et moitié de boue, ses pieds sont de paille, et son sang est un composé d’eau et de vif-argent. » Ainsi, doté de plusieurs âmes, «un courtisan est tantôt insolent et tantôt bas ; tantôt de l’avarice la plus sordide et de l’avidité la plus insatiable, tantôt de la plus extrême prodigalité, tantôt de l’audace la plus décidée, tantôt de la plus honteuse lâcheté, tantôt de l’arrogance la plus impertinente, et tantôt de la politesse la plus étudiée ; en un mot c’est un Protée, un Janus, ou plutôt un dieu de l’Inde qu’on représente avec sept faces différentes ». En réalité, le système courtisan reproduit les mêmes réflexes d’une façon pyramidale, le subalterne faisant subir à plus bas que lui les sévices moraux et autres humiliations auxquels l’expose son supérieur. Lorsque, au bas de l’échelle, plus personne ne peut soumettre l’autre à sa vilenie, il se produit une vague continue d’ostracismes, de suicides collectifs. Censés être une marque de fabrique des monarchies, les courtisans ne sont pas rares en république. Ils sont nantis de complaisances, assiduités, flatteries, bassesses et sont dépourvus d’honneur, de probité, d’amour-propre, de honte et de remords : «de tous les arts qu’ils cultivent, le plus difficile est celui de ramper. Cet art sublime est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain. La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles à vaincre. L’âme se révolte contre tout ce qui tend à la déprimer ; elle réagit avec vigueur toutes les fois qu’on la blesse dans cet endroit sensible ; et si de bonne heure on ne contracte l’habitude de combattre, de comprimer, d’écraser ce puissant ressort, il devient impossible de le maîtriser. C’est à quoi le courtisan s’exerce dans l’enfance, étude bien plus utile sans doute que toutes celles qu’on nous vante avec emphase, et qui annonce dans ceux qui ont acquis ainsi la faculté de subjuguer la nature une force dont très peu d’êtres se trouvent doués.» Le courtisan tire sa force, s’il peut en avoir une, de son aptitude à se soumettre corps et âme, à se départir sans état d’âme aucun de son amour-propre : «Abnégation, raideur dans l’esprit, souplesse dans l’échine, flexibilité dans la nuque du cou, ils rappellent les serpents et les reptiles. Un bon courtisan ne doit jamais avoir d’avis, il ne doit avoir que celui de son maître ou du ministre, et sa sagacité doit toujours le lui faire pressentir ; ce qui suppose une expérience consommée et une connaissance profonde du cœur humain. Un bon courtisan ne doit jamais avoir raison, il ne lui est point permis d’avoir plus d’esprit que son maître ou que le distributeur de ses grâces, il doit bien savoir que le Souverain et l’homme en place ne peuvent jamais se tromper.» Il y a, chez l’auteur de ces extraits, une autre reconnaissance à l’endroit des courtisans : leur capacité à encaisser. Une vertu qu’il traduit en ces termes : «Le courtisan bien élevé doit avoir l’estomac assez fort pour digérer tous les affronts que son maître veut bien lui faire. Il doit dès la plus tendre enfance apprendre à commander à sa physionomie, de peur qu’elle ne trahisse les mouvements secrets de son cœur ou ne décèle un dépit involontaire qu’une avanie pourrait y faire naître. Il faut pour vivre à la Cour avoir un empire complet sur les muscles de son visage, afin de recevoir sans sourciller les dégoûts les plus sanglants. » Autant dire qu’il doit être insensible, avoir la peau dure : «En effet, tous ceux qui ont le pouvoir en main prennent communément en fort mauvaise part que l’on sente les piqûres qu’ils ont la bonté de faire, ou que l’on s’avise de s’en plaindre. Le courtisan devant son maître doit imiter ce jeune Spartiate que l’on fouettait pour avoir volé un renard ; quoique durant l’opération l’animal caché sous son manteau lui déchirât le ventre, la douleur ne put lui arracher le moindre cri.» Autre qualité reconnue au courtisan : il est très bien renseigné. Le grand art du courtisan, l’objet essentiel de son étude, est de se mettre au fait des passions et des vices de son maître, afin d’être à portée de le saisir par son faible : il est pour lors assuré d’avoir la clef de son cœur. Aime-t-il les femmes ? il faut lui en procurer. Est-il dévot ? il faut le devenir ou se faire hypocrite. Est-il ombrageux ? il faut lui donner des soupçons contre tous ceux qui l’entourent. Est-il paresseux ? il ne faut jamais lui parler d’affaires ; en un mot il faut le servir à sa mode et surtout le flatter continuellement. Toutes ces qualités concourent à attendrir autrui : «Quel art, quel empire sur soi-même ne suppose pas cette dissimulation profonde qui forme le premier caractère du vrai courtisan ! Il faut que sans cesse sous les dehors de l’amitié il sache endormir ses rivaux, montrer un visage ouvert, affectueux, à ceux qu’il déteste le plus, embrasser avec tendresse l’ennemi qu’il voudrait étouffer ; il faut enfin que les mensonges les plus impudents ne produisent aucune altération sur son visage.» Le cheptel politique que génère un tel état d’esprit n’autorise aucun autre génie que celui de nuire.
A. B.
(*) Extrait de la Correspondance littéraire de Grimm et Diderot, septembre 1764. Paris, F. Buisson, libraire, 1813, p. 611-619. Une édition numérique réalisée par M. Jean-Marc Simonet, bénévole, professeur retraité de l’enseignement, Université de Paris XI-Orsay.

Source : Le Soir d’Algérie du 11.09.12

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Albert Camus et Jean Sénac :L’envers et l’endroit

Publié le par Mahi Ahmed

Albert Camus et Jean Sénac

L’envers et l’endroit

Par : Omar Merzoug*

 

Fort peu de choses séparaient Albert Camus et Jean Sénac. Nés pauvres, et tous deux de mères espagnoles, ayant de surcroît exercé comme femmes de ménage, ils vécurent leur enfance en Algérie «à mi-chemin du soleil et de la misère», l’un à Belcourt, l’autre à Saint-Eugène (Oran). Aucun d’eux n’a connu son père. Rappelé au 1er zouaves, Lucien Camus meurt en 1914, en soldat de la Grande guerre, après avoir reçu un éclat d’obus, un an après la naissance d’Albert, son fils. Quant à Jean Sénac, il n’a jamais connu le sien.

Et pour ne rien omettre, Camus et Sénac furent, l’un et l’autre, atteints de tuberculose. C’est, du reste, à l’occasion d’un séjour dans un sanatorium que Sénac écrivit sa première lettre à Camus, datée du 16 juin 1947. Il y évoque son immense admiration pour «Le Malentendu». « Après avoir lu «L’Etranger», «Le Mythe de Sisyphe», aimé passionnément «Noces», «ah pour ce petit livre, merci Camus», le poète fait part à son aîné de son impatience de lire «La Peste», roman dont l’action est située à Oran, où Sénac a vécu. Enfin, il lui dit sa fierté de voir un Algérien recevoir le Prix des critiques. «Peu de lettres pouvaient me toucher autant que la vôtre», lui répond Camus. Le grand frère encourage son cadet et le rassure sur son talent littéraire : «Vos poèmes ne sont pas médiocres.»

Mais il faut persévérer car «il faut des années pour faire un écrivain. Vous avez des dons, c’est sûr, c’est la moitié. L’autre moitié, c’est le caractère et l’obstination». Camus achève son courrier en assurant Sénac de sentiments plus qu’amicaux :
«Nous sommes tous frères là-bas», écrit-il.

Cette fraternité n’est pas seulement «ethnique», celle de deux écrivains originaires d’une même terre où le soleil est roi et l’exubérance, la chaleur humaine une réalité. Elle est aussi esthétique et littéraire. Sénac a lu les textes de Camus la plume à la main et il a laissé des textes critiques à ce sujet. Il s’est en outre choisi Camus comme mentor et comme guide. Dans la polémique qui opposa Camus à Sartre, au sujet de «L’Homme révolté» (1951), Sénac se rangea du côté de son compatriote et qualifia l’existentialisme sartrien de «philosophie du désespoir». Ce soutien figure expressément dans un courrier que Sénac adressa à René Char qui répondit en ces termes : «Je suis heureux que vous ayez ressenti si fort l’importance de «L’Homme révolté». Ma solidarité avec Camus, à propos de son livre, est, sur le fond, totale» (20 novembre 1951).

 

L’affection et l’estime que Sénac et Camus eurent, l’un pour l’autre, ne suffit pourtant pas à empêcher la brouille. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les tragédies qui déchirèrent leur pays natal doublées d’une conception différente de l’engagement pulvérisèrent l’amitié liant les deux hommes, une décennie durant. A partir de 1953, les itinéraires de Sénac et de Camus allaient suivre des trajectoires diamétralement opposées. A la différence de Camus qui vivait presque exclusivement dans un milieu d’Européens, Sénac fréquenta les militants nationalistes et se mit à leur école.

Ceux-ci l’instruisirent des réalités algériennes et des difficultés du MTLD. Ils lui parlèrent de leurs aspirations patriotiques et de la volonté d’indépendance chevillée à leurs âmes. Aux côtés de Larbi Ben M’hidi, Mustapha Bouhired, Mohammed Lebjaoui, Amar Ouzegane, Layachi Yaker, Mustapha Kateb, Sénac comprit que la voie politique empruntée, depuis les années 1920, par le mouvement national aboutissait à une impasse, le colonat refusant toute évolution. Il était à craindre, en effet, que toute véritable réforme ne se payât de l’effondrement du système tout entier. C’est de cette époque, que datent ces lignes de Sénac : «Un jour viendra où les pierres elles-mêmes crieront pour la grande injustice qui est faite aux hommes de ce pays» et il ajoutait : «Tout le monde a pris conscience du fait raciste et colonialiste, mais nombreux s’y sont accoutumés et résignés.

Que l’artiste du moins (avec le politique) sorte de sa maison et crie que cela est injuste, inhumain, que cela doit finir et qu’il entre dans la lutte, quoique ce choix lui coûte». («Lettres à un jeune poète algérien»). On le constate, Sénac rompait les amarres avec l’univers camusien où le malheur des hommes était imputé à une sorte de destin métaphysique. Aucun retour en arrière n’était possible. En mai 1952, Sénac enfonce le clou : «Chaque homme d’Algérie est engagé dans l’énorme combat du monde contre les forces d’oppression et d’iniquité et plus particulièrement le poète, le peintre, l’artiste qui ont fonction et mission de parler, d’exprimer, de donner.»

Dès lors, le différend entre Sénac et Camus ne pouvait que se creuser. Se doublant d’une déception profonde, il devint vite insoluble. Sénac et les révolutionnaires algériens attendaient beaucoup de l’auteur de «L’Etranger». A leurs yeux, il était naturel qu’il jouât le rôle de guide moral et de mentor politique. On attendait de Camus, ce frère qui avait dénoncé la misère du peuple en des articles criants de vérité, qu’il usât de son immense notoriété pour abréger les souffrances du peuple. Nul ne doutait que sa place serait aux côtés des «damnés de la terre» à l’heure du combat décisif.

Or, au lieu de plaider la cause de la liberté du peuple, de s’en faire le porte-voix, Camus se déroba, se drapant dans une posture de contempteur des violences et masquant sous un humanisme de bon aloi son rejet de toute solution révolutionnaire du problème algérien. Dans un article intitulé «Les intellectuels algériens et la révolution», Sénac précise sa position : «Albert Camus a été un peu mon père. Je lui dois beaucoup sur les plans spirituel et matériel. Mais il y a aujourd’hui des options fondamentales auxquelles nous n’avons pas le droit de nous dérober.

Il y a surtout des pseudo-puretés, des pseudo-honnêtetés qui ne servent qu’à camoufler la nouvelle croisade de la pensée européenne, impérialiste et conservatrice, persuadée qu’elle est la seule à détenir la vérité et que «l’insurrection de l’esprit» à laquelle nous assistons est finalement dangereuse pour les valeurs de l’humanisme actuel. En poussant ce raisonnement, non pas jusqu’à l’absurde, mais jusqu’à la réalité active, on constate, hélas, que Camus est tout simplement embarqué dans le même bateau que Soustelle.»

Alors que l’Algérie de Camus est, en partie, une Algérie fantasmée, proche des reconstructions imaginaires d’un Louis Bertrand, cherchant à tout prix à retrouver, sous «le vernis» berbéro-islamique, la substance gréco-latine de l’Afrique du Nord, Sénac a une perception plus juste des choses. Le déclenchement de l’insurrection de Novembre 1954 ne le surprend pas. Toutes les références de Camus étaient exclusivement européennes, celui-ci parlait toujours de son «être-là» européen, de son ascendance espagnole.

Le regard de Camus était toujours orienté vers l’Europe. Et du reste, Camus s’est-il jamais intéressé aux langues parlées en Algérie ? S’est-il jamais enquis de l’identité arabo-musulmane de l’Algérie et de sa culture ? Une Germaine Tillion, un Vincent Monteil, pour m’en tenir à ces deux exemples-là, considèrent qu’on ne peut comprendre les populations algériennes que si on communique avec eux dans leurs idiomes, et ils se mettent, tout Européens qu’ils furent, à apprendre l’arabe et les parlers berbères. Pour mieux s’intégrer dans le tissu social et existentiel musulman.

Il y a pis : on a observé depuis longtemps, dans l’œuvre de Camus, que les Arabes ne sont jamais présentés dans leur singularité. Ils sont toujours référés à une masse indifférenciée. «Camus, écrit Sénac, parle toujours des Arabes comme «ces formes immobiles, silencieuses qui regardent», «Arabes» qui troublent et qui font sursauter.»

Après le constat, voici l’explication : «C’est parce que Camus a les réactions-types, la mentalité de la communauté à laquelle il appartient. Comme elle, il porte au fil de la plume, sans même s’en rendre compte, en toute «innocence» cette terrible indifférence, cette Absence qui pendant plus d’un siècle va marquer les rapports humains en Algérie.» Jugement cruel certes, mais dont nul ne peut contester la vérité. Jean Amrouche le dira à sa manière dans «L’Express» : «Le peuple algérien en a assez d’être la troisième personne, celle dont on parle comme on parle des choses. […] Ils en ont assez d’être «ils», «eux». Ils veulent être «je» et «nous». C’est pour cela qu’ils ont pris les armes.»

Les tergiversations de Camus prirent un tour décevant à l’occasion de la «trêve civile» qu’il organisa à Alger, en 1956. Une action lancée pour que cessent, écrivait-il, «les noces sanglantes du terrorisme et de la répression». Voici comment en rend compte un témoin, Charles Géromini : «Camus parla dans un local où les spectateurs étaient soigneusement filtrés et dont les abords étaient gardés par les CRS casqués et armés. Nous attendions de Camus des prises de position sur le problème algérien.

Nous eûmes droit à un discours de bonne sœur. Il nous expliqua longuement qu’il fallait protéger la population civile innocente, mais s’opposa formellement à ce qu’on fasse une quête en faveur des familles innocentes des emprisonnés politiques. Dans la salle, nous étions atterrés.» Camus était hostile à l’idée de négociation avec les révolutionnaires algériens dont il jugeait la maturité politique insuffisante et qu’il croyait, comme Mollet et Soustelle, instrumentalisés par Le Caire.

Camus considérait, qui plus est, les pourparlers avec le FLN comme ouvrant la voie de «l’indépendance de l’Algérie dirigée par les chefs militaires les plus implacables de l’insurrection» («Actuelles III»). Louise de Vilmorin se souvenait qu’André Malraux lui avait confié que Camus refusait le principe de la discussion (In Olivier Todd, «Camus, une vie», p. 834, Gallimard). Plus au fait de la situation politique nouvelle créée par la révolution, Sénac jugea l’idée de «trêve civile» dépassée. «La seule solution, notait Sénac, consiste à négocier d’égal à égal avec les chefs de la résistance algérienne» au lieu que Camus menaçait : «Si la violence continue, le devoir, même pour un homme comme moi, consistera à retourner à sa communauté parce qu’il sera impossible de rester neutre ou en dehors.»

Il avait donc cessé d’être un juste, puisqu’il préférait sa mère, Mme Sintès, à la justice d’Antigone. Kateb Yacine, dont le nationalisme se cimenta à l’occasion des massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata, écrit, à propos de la formule malheureuse prononcée lors de l’attribution du Prix Nobel, en 1957 : «A un moment donné, il [Camus] a été l’ami du peuple.

C’était compréhensible à l’époque paternaliste, puisqu’il n’y avait pas la force du front populaire, mais ce front populaire est présent, il a peur, il se réfugie dans des attitudes comme si j’ai à choisir entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. Il se fait que sa mère est l’Algérie. En tant qu’homme normal, il n’aurait pas dû faire la distinction entre sa mère et l’Algérie.» (Propos recueillis par Ph. Van Thiegen, janvier 1959). Dans «Un Français d’Algérie prend la parole», Jean Sénac assène trois vérités. Les Algériens ont pris les armes parce qu’ils étaient las de subir les traitements humiliants, les indignités, la misère et le chômage.

Ils se sont révoltés pour arracher au prix du sang leur dignité d’hommes et leur liberté. Cette insurrection armée a été rendue nécessaire par le blocage des voies pacifiques, par les truquages constant des élections. Enfin, le FLN et l’ALN ont reçu le soutien de la population musulmane dans son ensemble et des personnalités politiques de premier plan, comme Ferhat Abbas. Quant au sort des Européens d’Algérie qui angoissait fortement Camus, Sénac s’en préoccupa. Il était prévu que le statut futur des Européens d’Algérie soit celui d’une minorité avec toutes les garanties, conformément aux lois et aux règles en usage dans un régime démocratique.

La position du FLN était claire : «Dans un Etat libre algérien, la minorité européenne jouira pleinement de l’égalité des droits et des devoirs attachés à la qualité du citoyen algérien, sans discrimination d’aucune sorte.» Sénac partage cette position et précise qu’elle est la plus réaliste. La suite des évènements l’a montré, puisque les Européens d’Algérie, dans leur grande majorité, en prenant parti pour l’OAS, manquèrent l’occasion historique de demeurer en Algérie. Leur cécité politique se paya en l’espèce d’un prix exorbitant. Sénac s’y attendait un peu quand il déclarait : «Il est certain qu’habitués à la domination et à d’innombrables privilèges, il leur [aux Européens d'Algérie] sera difficile de les abandonner et d’accepter d’édifier en commun, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, une nouvelle patrie.»

Prisonnier des options politiques et idéologiques qu’il défendait dans «L’Homme révolté», Albert Camus en est arrivé, à propos de l’Algérie, à réagir comme un «petit Blanc». Il s’est désespérément accroché à des illusions et il n’a pas vu que «l’Algérie de Papa» était mourante. En revanche, Sénac a fait corps avec l’Algérie nouvelle. Sur ces dissensions fondamentales, l’amitié des deux hommes s’est fracassée. Mais l’amitié véritable, qui, sous le ciel d’Algérie est ombrageuse et exigeante, pouvait-elle souffrir les équivoques ? «Je suis certes l’ami de Platon, disait Aristote, mais plus encore que de Platon, je suis l’ami de la vérité».

Omar Merzoug : Docteur en philosophie, Journaliste et écrivain

Source : http://www.algerienews.info/lenvers-et-lendroit/

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La démocratie des gangs

Publié le par Mahi Ahmed

La démocratie des gangs

Objectivement, il est nécessaire que la société s'organise pour faire pression sur ses gouvernants. C'est même une exigence démocratique qui permet, dans le même temps, d'évaluer le degré de développement de la citoyenneté. A condition que cela se fasse dans la défense ou dans la promotion de l'intérêt général. A l'exemple des syndicats des salariés, des associations de défense des personnes vulnérables, de lutte contre les fléaux sociaux ou de protection de l'environnement. Mais ce n'est pas toujours le cas. Surtout quand il s'agit des lobbies. Ces groupes de pression nés dans les pays anglo-saxons avec le capitalisme industriel. Le mot lobby tire son origine de cette époque. Au Etats-Unis, il désignait les salles de la Maison-Blanche où s'exerçait le lobbying et en Grande-Bretagne, il évoquait les couloirs du Parlement où s'établissaient les contacts entre les lobbies et les membres de la Chambre des communes. Aujourd'hui, les lobbies se sont multipliés au point de se compter par milliers. Selon diverses sources, pour l'Union européenne on compterait 15.000 lobbyistes et pour les Etats-Unis autour de 35.000. Les plus influents représentent les banques, les entreprises ou des pays, à l'instar de l'AIPAC, qui guide la stratégie vis-à-vis d'Israël. Le phénomène est totalement légal et les accréditations lui donnent force de droit. Le rôle des lobbies est d'orienter la politique dans le sens des intérêts des payeurs. A cet effet, des milliards de dollars sont déboursés au profit du Congrès des Etats-Unis. Véritables institutions, les lobbies fournissent jusqu'à l'expertise et participent à la prise de décision et à la rédaction des lois au vu et au su des "défenseurs" de la démocratie et de la transparence. Nul ne parle de corruption, alors qu'elle est avérée. A peine relève-t-on des interrogations sur le bien fondé de telles pratiques et l'impact qu'elles "pourraient avoir" sur la représentativité des élus. Ceci en marge de la problématique que peut poser cette représentativité, du point de vue de la validité des choix électoraux, rapportée aux attentes de l'électorat en termes de capacité de ce dernier à discerner entre les programmes qui lui sont proposés. On comprend dès lors pourquoi les promesses des candidats ne sont presque jamais honorées. On comprend moins que des gouvernements, vassalisés par les lobbies, se permettent de détruire des pays et de massacrer des peuples au nom d'une démocratie dont ils ne respectent rien. A moins qu'il faille se faire à l'idée que tout est fait à escient, sous les ordres des lobbies et à leur service exclusif, comme cela a été fait pour Halliburton et consort en Irak et comme cela est en train d'être mené en Syrie sous les bonnes grâces d'autre gangs, au prix de la tragédie que l'on peut observer. Faut-il se résigner ou espérer que le banditisme finira par se brûler les ailes ? Tout augure que nous nous trouvons au seuil d'un grand déballage des frasques du système qui, dans ses propres bases, est de plus en plus démasqué et ne peut pas se départir de semer exclusion, désillusion et désespoir.

Par Ahmed Halfaoui

Source : Les Débats du 11.09.12

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Retour à Darwich

Publié le par Mahi Ahmed

Retour à Darwich

Par : Abdelmadjid Kaouah

Il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais. Il y a quatre ans, nous quittait Mahmoud Darwich au sommet de sa plénitude poétique. Depuis sa disparition le 9 août 2008, il repose sur une colline de Ramallah, face à Jérusalem. Il a disparu au moment où la «puissance de feu» de son lyrisme avait atteint la perfection. Mahmoud Darwich, la voix, le champion et le héraut du martyrologue du peuple palestinien, avait de son vivant récusé les ors et les maroquins ministériels pour mener une vie de citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout durant le siège imposé par Israël en 2002.

Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans, on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la «Nakba», que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ?
Epique, lyrique, parabolique, sa poésie ne s’est jamais voulue programme politique.

De l’activisme politique, il en était d’ailleurs revenu («Je n’arrive pas à faire dirigeant le jour et poète la nuit») sans jamais fléchir dans son engagement aux côtés de son peuple : «J’ai choisi le camp des perdants, je me sens comme un poète troyen, un de ceux à qui on a enlevé jusqu’au droit de transmettre sa propre défaite.» Face à la déshérence de la cause palestinienne, sa parole est devenue d’autant plus précieuse qu’elle permettait au public du monde arabe entre deux récitals de renouer avec les incantations et l’utopie originelle…

On percevait comme un fugace agacement chez Mahmoud Darwich lorsque le public lui demandait tel ou tel titre fétiche «Djawas essafar» (Passeport), «Ahmed El Arabi» de l’époque héroïque. Il s’y prêtait de bonne grâce en n’en déclamant qu’un extrait. Il s’expliquait ainsi : «Je réclame d’être traité en tant que poète, non en tant que citoyen palestinien écrivant de la poésie. Je suis las de dire que l’identité palestinienne n’est pas un métier. Le poète peut évoquer de grandes causes, mais nous il nous faut le juger sur ses spécificités poétiques, et non sur le sujet qu’il traite.

C’est sur le plan esthétique qu’on reconnaît la poésie, non sur le contenu. Et si les deux coïncident, tant mieux.» Il déclarait un an avant sa mort : «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions difficiles demandent au poète d’être le chroniqueur des évènements tragiques qui se déroulent tous le jours en Palestine. Mais la langue poétique ne peut pas être celle d’un journal ou de la télévision, elle doit même rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail.»

Dans ses derniers textes, il avait commencé un long et pathétique apprentissage de la mort. Il l’avait déjà croisée et en avait relaté quelques épisodes. Et partant, il s’était orienté vers la poésie des choses de la vie, le dialogue avec un brin d’herbe («Je n’aime pas les fleurs en plastique»), hélas bien répandues dans le monde arabe), les volutes du café qui à lui seul est une géographie.

Durant les affrontements fratricides interpalestiniens, il s’était désolé de cette dérive : «Nous sommes entrés, nous Palestiniens, dans un phase absurde : l’absurdité des soldats qui, dans la bataille, s’entretuent. Une absurdité fatale. Les significations nous échappent, la route nous échappe, notre image-même nous échappe.»

Après la prise de pouvoir de Ghaza par Hamas, il écrit : «Dès cet instant ”tu” est un autre», un texte plein d’amertume, sinon de désespoir : «Nous fallait-il tomber de si haut et voir notre sang sur nos mains… pour nous apercevoir que nous n’étions pas des anges… comme nous le pensions… Il a mis son masque, rassemblé son courage, et a tué sa mère… parce que c’est elle qu’il a pu trouver comme gibier…»

Avec modestie, il faut le relever, rare chez les poètes du monde arabe, il précisait : «La poésie est un gouffre. J’ai le sentiment de n’avoir rien écrit.» Reprenant le Grec Yannis Ritsos, il définissait la poésie comme «l’événement obscur», celui «qui fait de la chose une ombre, et de l’ombre une chose, mais qui peut éclairer notre besoin de partager la beauté universelle.»
A l’image de son poème «Le Joueur de dés» jouant sur un volcan :

«Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis ?
Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau
pour que je devienne visage
ni le roseau percé par le vent
pour que je devienne flûte…
Je suis le joueur de dés
je gagne ou je perds
Je suis votre pareil
ou un peu moins…»

De l’exil, de l’abandon du peuple palestinien par la communauté internationale, des états de siège, du dénuement, de l’enfermement, du Mur, des fausses illusions des accords d’Oslo, de l’indifférence des pays arabes, de la volonté de puissance et du sectarisme politique et religieux, des affrontements fratricides, de la corruption, de l’érosion de l’espérance, de tout cela, Mahmoud Darwich en est mort :

«Je gagne ou je perds
Je suis votre pareil
Ou un peu moins…»

A. K

 

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Syrie-Opposition :Un paravent kurde à la tête de l’opposition off-shore

Publié le par Mahi Ahmed

Syrie-Opposition

Un paravent kurde à la tête de l’opposition off-shore

Par : René Naba

 

«Toujours la trahison trahit le traître… et le jour vient où les traîtres sont odieux même à ceux qui profitent de la trahison» (dixit Victor Hugo). La rencontre entre Kurdes et Israéliens est intervenue dans la semaine qui a vu l’élection d’un Kurde à la tête de l’opposition syrienne off-shore.

Un Kurde a été élu, en juin 2012, à la tête de l’opposition syrienne de l’extérieur, dans une double démarche destinée à élargir à la minorité kurde sunnite de la population syrienne les assises de l’opposition, et, à restaurer son image ternie, alors que la contestation armée contre le pouvoir baasiste marque le pas dix-huit mois après son déclenchement du fait de ses divisions et de son impuissance.

Seul candidat, Abdel Basset Sida, âgé de 56 ans, a été porté à la présidence du Conseil national syrien par les trente-trois membres de cette instance, considérée par les pays occidentaux et leurs alliés pétromonarchiques arabes comme leur principal interlocuteur dans leur combat contre le régime de Bachar Al Assad.

Le choix du Kurde diffère radicalement de celui de son prédécesseur en ce que le nouveau président est un opposant qui vit depuis vingt ans en Suède, un pays bénéficiant d’une solide réputation de neutralité au sein de l’opinion internationale, contrairement au pays hôte de son prédécesseur, la France, l’artisan du démembrement de la Syrie du temps de son mandat sur ce pays. M. Sida a, en effet, succédé au tandem franco-syrien, les universitaires Bourhane Ghalioune et Basma Kodmani, dont la prestation calamiteuse a considérablement contrarié les projets de leurs parrains franco-turcs et suscité une levée de boucliers au sein des autres membres du CNS, supposé représenter une alternative démocratique au régime autoritaire du pouvoir alaouite.

Basma Kodmani, son «besoin de juifs», les chrétiens arabes et la diversité

Basma Kodmani a fait l’objet d’une vive controverse à propos de son amateurisme et sa désinvolture aggravés par son absence de passé oppositionnel, se manifestant avec éclat avec la mise en circulation d’une ancienne émission de télévision professant devant des personnalités juives ou israéliennes son «besoin de juifs et d’Israël» pour favoriser la diversité culturelle au Moyen-Orient (1).

Sans ancrage sur le terrain, Basma Kodmani a paru ignorer l’extraordinaire diversité culturelle du monde arabe, particulièrement la Syrie, constituée d’une mosaïque de 18 communautés ethnico-religieuses, seul pays arabe avec le Liban d’ailleurs où se construisent encore des églises, dont les adeptes sont par ailleurs régulièrement soumis, en Irak, en Egypte, voire même en Syrie, aux coups de butoir des islamistes, les principaux alliés de l’ancienne porte-parole de l’opposition syrienne. Le monde arabe compte 26 millions de chrétiens, soit autant que le Benelux et la Suisse, un important levier d’influence dans les pays de la diaspora en Europe, sur le continent américain et en Océanie (Australie).

La mémorable passe d’armes entre le Patriarche maronite, Mgr Béchara El Rahi, réticent à l’égard des équipées atlantistes en terre arabe, et Nicolas Sarkozy, en février 2012, témoigne de l’aberration politique et mentale des dirigeants occidentaux et de leurs supplétifs arabes, largement conditionnés par une pensée philo-sioniste en ce qui concerne les problèmes de la rive sud de la Méditerranée. Le prélat se serait fortement opposé à l’implication du Liban dans le conflit de Syrie, repoussant l’offre d’une évacuation des chrétiens arabes vers l’Europe particulièrement la France, de crainte que le Liban ne serve de patrie de substitution aux Palestiniens. La prestation de Mme Kodmani a pris ainsi rétrospectivement l’allure d’une reddition intellectuelle et morale à l’imperium colonial et exacerbé la suspicion à son égard au point que le chef des Frères musulmans de Syrie a exigé sa démission immédiate (2).

L’empressement de M. Ghalioune à obtenir l’adoubement du prédicateur islamique Youssef Al Qaradawi a discrédité, quant à lui, le nouveau chef nominal de l’opposition syrienne, en ce que sa renonciation à sa posture laïque antérieure a signé la marque d’un renoncement. Sa précipitation à donner des gages au camp israélo-américain en annonçant la rupture du ravitaillement stratégique du Hezbollah libanais en cas de victoire a été perçue comme la marque d’un reniement, plongeant dans la consternation ses parrains par son amateurisme contre-productif et découragé bon nombre de ralliement à sa cause.

Pour un duo qui se voulait représentatif de la future Syrie libre, moderne, démocratique et indépendante, son placement sous tutelle de l’ancien pouvoir colonial, un des grands soutiens aux dictateurs arabes déchus (Egypte, Tunisie), artisan du démembrement de leur pays d’origine, la Syrie, au bénéfice de la Turquie, par détachement du district d’Alexandrette, et, maître d’œuvre du blocus de Ghaza sous la mandature Sarkozy, pouvait difficilement se percevoir comme une marque de génie politique, nonobstant les effets corrosifs de cette servilité sur la crédibilité du leadership de l’opposition.

A coups de cascade de fatwa démagogiques d’une caste cléricale wahhabite en perte de repères, en crainte d’une perte de magistère, offrant tantôt une rançon pour le meurtre du président syrien Bachar Al Assad, prônant même la primauté de la collaboration avec les Israéliens sur les Alaouites, une secte schismatique de l’Islam, l’opposition externe, amputée de résistants authentiques, a offert le spectacle d’une vaste foire d’empoigne.

Un lamentable concert de cacophonie mettant en compétition d’anciens féodaux à la reconquête de leurs anciens fiefs pré-baasistes, tels Adib Al Chichakli, fils de l’ancien dictateur syrien ou Naufal Dawalibi, fils de l’ancien Premier ministre proirakien de Syrie par la suite conseiller du roi d’Arabie Saoudite ou encore la brigade Al Farouk du commandant Abdel Kader Tlass et les autres phalanges salafistes, dont la concurrence est à l’origine du collapsus de Bâb Amro, à Homs, en février 2012.

L’impunité sunnite et la schizothymie de Manaf Tlass

La «diplomatie du carnet de chèques» a été, de tous temps, maniée par les Saoudiens, pour restaurer le pouvoir sunnite tant à Beyrouth qu’à Damas. Au-delà du cas de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, artisan de la délocalisation de l’intégrisme wahhabite dans une société pluraliste, et du général Rifa’at Assad, le frère du fondateur du clan, alaouite certes, mais propre beau-frère du roi d’Arabie, les deux cautions sunnites inamovibles du pouvoir alaouite pendant quarante ans, le général Moustapha Tlass, ministre de la Défense, et Abdel Halim Khaddam, vice-président de la République et ministre des Affaires étrangères, deux personnalités de premier plan présumées socialistes du régime baasiste, ont cédé aux sirènes des pétrodollars saoudiens, avant de se désintégrer.

Le militaire laissera convoler sa fille Nahed, une belle tige de la société syrienne, vers le septuagénaire marchand d’armes saoudien Akram Ojjeh, avant de sombrer dans le comique d’une problématique doctorat universitaire parisien (Cf à ce propos:http://www.rue89.com/2012/07/08/le-general-syrien-la-veuve-du-marchand-darmes-et-le-tout-paris-233691).

Son héritier Manaf Tlass, général au sein de la Garde républicaine syrienne, scellera la rupture de la famille Tlass avec le clan Assad, avec l’annonce de sa défection à Paris, fin juin 2012, à l’occasion de la «Conférence des amis de la Syrie» chapeautée par la France.
Manaf Tlass et le Premier ministre en exercice Riad Hijab, constituent à ce jour la plus grosse défection médiatique du régime baasiste en dix-huit mois de déstabilisation antisyrienne.

Le play-boy s’était mis à l’écart depuis près d’un an à la suite de l’exil à Doubaï de son frère aîné Firas, fournisseur en équipements de l’armée syrienne. Les médias gravitant dans le giron atlantiste et pétromonarchique omettent toutefois de signaler que son oncle Talal continue d’exercer ses responsabilités en tant que n° 2 du ministère de la Défense. Farouk Al Chareh, le vice-président de la République syrienne en titre, programmé en sa qualité de sunnite pour piloter dans le schéma occidental la période transitoire post-Assad, aurait adopté la même attitude. Pour faire taire les rumeurs de son exil en Jordanie, il a toutefois été désigné pour conduire le deuil des quatre personnalités syriennes tuées dans l’attentat du 18 juillet 2012.

En choisissant comme lieu d’exil, Paris, la capitale occidentale la plus active dans le combat anti-Assad, Manaf a franchi un point de non-retour, mettant un terme à près d’un demi-siècle de prédation conjointe de l’économie syrienne. Exfiltré via Beyrouth, selon toute vraisemblance sous la supervision des services de Denis Pietton, ancien ambassadeur de France au Liban et directeur de cabinet de Laurent Fabius, ministre socialiste des Affaires étrangères, maître d’œuvre de précédentes exfiltrations de servants français de la bataille de Bab Amro (Homs), en février 2012, Manaf Tlass paraît destiné, dans le schéma occidental, en cas de réussite de la déstabilisation de la Syrie, au rôle de futur chef fédérateur de la Syrie post-baasiste, un vœu secret de l’Arabie Saoudite, avec pour mission de coopérer avec le bloc atlantiste dans la lutte contre la dissémination des armes toxiques, y compris à l’égard du Hezbollah libanais.

L’engagement de cet ancien membre du premier cercle du pouvoir baasiste dans l’arène diplomatique en faveur d’une transition politique du pouvoir, sans intervention extérieure, pourrait donner du relief à une coalition oppositionnelle apparue jusqu’à présent, au vu de ses prestations, comme une conjuration de cloportes de supplétifs de l’équipée atlantiste. Il reléguerait à l’arrière-plan la cohorte des théoriciens de pacotille des opposants de la dernière heure. Et, accessoirement, mettre en concurrence les deux dames de la bourgeoisie syrienne de Paris, Nahed Ojjeh Tlass, qui se veut la nouvelle égérie des cercles mondains parisiens et Basma Kodmani, l’universitaire cosmopolite des cercles atlantistes de Bilderberg.

La mise en circulation dans la presse française, fin juillet 2012, de photos de Manaf Tlass en compagnie de Dieudonné Mbala Mbala, l’humoriste franco-camerounais décrié en France, relève précisément de cette guerre souterraine entre les divers clans syriens de Paris. Une manœuvre oblique destinée à discréditer celui que les Saoudiens envisagent de parachuter d’autorité à la tête de l’opposition syrienne, privant le clan des bureaucratiques académiques français des bénéfices de ses prestations empressées.

La photo festive Manaf-Dieudonné, attablés dans un restaurant à Damas, en compagnie de Frédéric Chatillon, un communicant proche de l’extrême-droite française, peut faire se glapir le landerneau politique français, mais reste sans conséquence sur l’opinion arabe encore moins sur son parrain. Manaf a d’ailleurs inauguré ses activités oppositionnelles en effectuant le petit pèlerinage de la Mecque, en Arabie Saoudite, comme la marque d’un adoubement wahhabite.

Dans sa première prestation publique, une déclaration sur la chaîne transfrontière saoudienne «Al Arabia», le 25 juillet 2012, Manaf Tlass a lancé un appel à la lutte «contre la corruption et l’autoritarisme» qui sévissent, selon lui en Syrie, oubliant, dans une belle démonstration de schizothymie, les origines de sa fortune et celle de l’ensemble de sa famille, à savoir le passeport diplomatique syrien et les exonérations fiscales y afférentes dont bénéficie à Paris sa soeur Nahed Ojjeh Tlass, les considérables rétro-commissions de son frère Firas, générées par ses transactions avec l’armée syrienne, enfin, dernier et non le moindre, le fait que son père, le général Moustapha Tlass, ait cautionné et cosigné, du fait de la loi martiale, en sa qualité de ministre de la Défense, toutes les exécutions capitales ordonnées en Syrie en quarante ans de règne du clan Assad-Khaddam-Tlass.

Quant à l’autre transfuge syrien célèbre, également sunnite, le bien nommé Abdel Halim Khaddam, dont le patronyme en arabe signifie littéralement «le serviteur», il reniera singulièrement son militantisme après avoir abusivement ponctionné le Liban, opérant par cupidité la plus retentissante reconversion de l’histoire politique récente, finissant sa vie en factotum de son coreligionnaire sunnite libanais Rafic Hariri. Vice-président de la République sous Hafez Al Assad, il sera l’un des plus fermes opposants à la politique d’ouverture prônée par Bachar à la succession de son père, dont il redoutait les conséquences comparables à la perestroïka soviétique.

Il fera alliance avec les Frères musulmans syriens, la bête noire du régime, et se targuera de mener, depuis Paris, un combat pour la restauration de la démocratie en Syrie, après avoir abusivement ponctionné l’économie libanaise, en partenariat avec Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais assassiné.

M. Khaddam a été amplement gratifié de sa forfaiture d’un somptueux cadeau, -la résidence du nabab pétrolier grec, Aristote Onassis, sur la plus célèbre artère de la capitale française, l’avenue Foch-, alors que le compère français de Hariri, l’ancien président Jacques Chirac, avait droit à un appartement avec vue sur Seine, Quai Voltaire à Paris, pensionnaire posthume de son ami, dont l’assassinat résulte vraisemblablement du grand basculement opéré par le président français dans la foulée de l’invasion américaine de l’Irak.

Curieux destin que celui des sunnites syriens, les familles Khaddam et Tlass, qui auront activement participé à la prédation de l’économie syrienne et qui pourraient se voir propulser au rôle de sauveur de la Syrie, du fait de leur appartenance sunnite. Exonérées de leurs turpitudes antérieures de leur seul fait sunnite, exclusivement du fait de cette appartenance sunnite et de leurs connexions saoudiennes, en dépit des nombreux griefs qui pèsent sur eux. Il en est de même du Premier ministre fugitif Riad Hijab, dont la défection a valu son pesant d’or au Qatar, le principal financier de ses opérations de détachement des sunnites syriens du régime baasiste. Une communautarisation institutionnalisée et instrumentalisée par la France au Liban, reprise par les Occidentaux sur l’ensemble arabe en vue d’entraver l’avènement d’une société démocratique et laïque.

Assef Chawkat : un personnage encombrant

La désertion de Manaf Tlass est survenue une dizaine de jours avant le spectaculaire attentat contre le pouvoir alaouite le 18 juillet 2012 à Damas, emportant quatre hauts responsables de l’appareil militaro-sécuritaire, notamment le ministre de la Défense Daoud Rajha et surtout Assef Chawkat, beau-frère de Bachar Al Assad, un personnage encombrant dont les excès ont desservi le clan Assad.

Epoux de Bouchra, l’unique fille de l’ancien président Hafez Al Assad, fondateur de cette dynastie républicaine, Assef Chawkat, est l’ancien chef des services de sécurité dont les Occidentaux réclamaient la tête en compensation de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Perçu comme une pièce rapportée, Assef Chawkat a entretenu des relations houleuses avec le frère cadet du président, le colonel Maher, le nouvel homme fort du régime, au point que le benjamin de la fratrie a blessé à l’estomac son beau-frère, d’un coup de pistolet en 1999, en plein palais présidentiel. L’attentat-suicide contre le centre du pouvoir syrien a tendu à donner une plus grande visibilité à une opposition gangrénée par ses divisions et à galvaniser ses ardeurs combatives.

Intervenant dans un climat exacerbé par l’épreuve de force diplomatique à l’ONU entre l’Alliance atlantiste-pétromonarchique et leurs adversaires russes et chinois, elle tendrait à accréditer l’idée d’un régime sur la défensive, en perte de maîtrise de la situation. Et inciter, du coup, les Occidentaux à chercher à vouloir forcer la décision finale en Syrie, en vue de couper court à la contestation qui se fait jour dans la zone chiite du Golfe à Bahreïn et en Arabie Saoudite, notamment le secteur d’Al Qatif, où de violents heurts opposent depuis la mi-juillet des activistes chiites saoudiens aux forces de l’ordre.

R. N.

http://www.algerienews.info/un-paravent-kurde-a-la-tete-de-lopposition-off-shore/

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ECCE HOMO*

Publié le par Mahi Ahmed

ECCE HOMO*

Salima Ghezali

Mercredi 5 Septembre 2012

 

« L’Europe entre dans une époque de laideur politique. Nous serons contraints de démentir nos idéaux. »
P. Sloterdijk
« Les Etats qui reposent sur la puissance militaire ou économique ne tenant pas compte d’un leadership par l’éthique sont destinés à s’effondrer. »**
YAN Xuetong
« Que ferons-nous, nous Africains, afin de s’assurer que demain nous appartient ? »
Thabo Mbeki

 

 

Le cri de colère de Mgr Desmond Tutu1 contre l’ordre impitoyable imposé au monde par les dirigeants parmi les plus puissants de la planète et son refus de participer aux côtés de Tony Blair à la conférence sur Discovery Invest Leadership résonne comme un rappel à l’ordre pour les consciences encore endormies. Il vient dénoncer le cynisme qui s’est imposé depuis l’invasion de l’Irak, la guerre contre la Libye, la déstabilisation sanglante de la Syrie et les menaces de guerre contre l’Iran risquent de faire déborder la coupe déjà pleine de griefs contre le mensonge et l’immoralité qui gouvernent le monde. « Au lieu d’admettre le fait que le monde où nous vivons, avec des communications, des transports et des systèmes d’armes de plus en plus sophistiqués, nécessitaient un leadership lui aussi sophistiqué qui aurait pour tâche de réunir la famille mondiale, ceux qui étaient alors les dirigeants des Etats-Unis et du Royaume-Uni ont fabriqué de toutes pièces les raisons de se comporter comme des brutes sur un terrain de jeu et de nous diviser encore plus. Ils nous ont conduits au bord du précipice devant lequel maintenant nous sommes- avec le spectre d’une guerre contre la Syrie et l’Iran devant nous. »

Avant lui, Thabo Mbeki2 avait, avec force, dénoncé le retour des puissances de l’Otan à des pratiques d’agressions néo- coloniales : « Notre désunion et la faiblesse du continent à l’égard de la défense du droit de toute l’Afrique à agir pour garantir notre droit à l’autodétermination ouvre la porte à notre " re-colonisation", notamment dans le contexte de la volonté des puissances occidentales de limiter notre possibilité d’établir une alliance véritablement stratégique en particulier avec la République populaire de Chine ».

L’Afrique accablée de toutes parts semble s’être transformée en une gigantesque cour des miracles où tous les coups seraient permis, toutes les audaces autorisées, toutes les barrières renversées. Après des décennies de pillage et de soutien éhonté aux régimes les plus féroces, voici que les mêmes, qui hier festoyaient à la table des dictateurs, se mettent à redessiner la carte des privilèges et des territoires à leur guise sous des motifs tels que « la protection des civils » la « défense de la démocratie » ou « la protection des minorités ».

 

James Bond et la reine

A l’ouverture des jeux olympiques de Londres en juillet dernier, le spectacle, retransmis à travers toute la terre, mit en scène la reine escortée de James Bond sautant en parachute au dessus du stade. La cérémonie était autrement plus sympathique que le travail accompli par les agents de sa très gracieuse majesté partout à travers le monde, et plus particulièrement en Syrie aujourd’hui. Le cynisme de cette revendication des performances du « travail de l’ombre » est encore accentué par la mise en place de tout un dispositif législatif qui légalise à tour de bras les opérations « sales ».Et donne, de fait, un permis de tuer et de manipuler des tueurs sur des terrains de plus en plus divers. Les puissances occidentales qui sont confrontées à une crise d’envergure, se sont donné les moyens médiatiques, politiques et juridiques de s’approprier les moyens humains et matériels qui leur manquent, partout où ils se trouvent sur la carte du monde.

A son arrivée au gouvernement, l’actuel ministre de l’intérieur français Manuel Valls, a ordonné la création par la commission des lois de l’Assemblée nationale, d’une « mission d’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement ». Une mission dont la création dit-on a un lien avec l’affaire Merrah : « C’est le fonctionnement des services de renseignement et les liens qu’il y a pu y avoir entre ce tueur (Mohammed Merah) et la DCRI ou certains de ses agents qui suscitent des interrogations. » Le souci n’est pas que de transparence ou de reprise en main d’un service fabriqué spécialement par l’équipe de Sarkozy3.

La France s’active, elle aussi, à mettre à niveau global l’arsenal juridique qui donnera les coudées franches à ses interventions sur des terrains où elle active de longue date . Quant aux missions d’information sur cette partie de son action dans le monde, il est peu probable qu’elles voient le jour de sitôt.

Que peuvent alors nos pauvres pays qui n’ont même pas réussi à réglementer les horaires de ramassage des ordures, l’occupation de la voie publique ou les conditions d’accès aux services de l’état ?

Thabo Mbeki a raison de nous le rappeler, nous sommes effectivement trop faibles, trop divisés, trop démunis face à un occident féroce dont la puissance s’est constituée contre nous, mais aussi en partie, à cause de nos tares et de nos insuffisances.



Notes
*Ecce homo : Expression latine voulant dire : voici l’homme, attribuée à Ponce-Pilate désignant Jésus sur la croix. L’interventionnisme occidental au nom de la protection des peuples n’est pas sans évoquer le célèbre précédent.
** Comment la Chine peut battre les Etats-Unis
1- Tony Blair doit être jugé à la Haye pour crime de guerre
2- Thabo Mbeki. «Voici comment nous devons défendre notre souveraineté »
3- Vers une mission d'information sur les services de renseignement

 

Source :

http://www.lanation.info

 

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De l'information et du côté obscur de la rébellion syrienne

Publié le par Mahi Ahmed

De l'information et du côté obscur de la rébellion syrienne

par Akram Belkaid: Paris

En règle générale, et en matière d'actualité, l'être humain aime les histoires simples, celles où les frontières entre le mal et le bien sont clairement délimitées et où l'ambigüité et le clair-obscur sont réduits à la portion congrue. Mais l'une des règles majeures du (bon) journalisme est de se méfier des contes parfaits, des situations binaires où chaque partie (bonne et mauvaise) est bien identifiée. Malheureusement, c'est l'une des règles parmi les moins respectées en ces temps de course au clic et à l'audience, de « story telling » (l'art de raconter une belle histoire) et de simplification du message. Le cas de la guerre en Syrie et de la manière dont elle est couverte par une majeure partie de la presse occidentale, sans oublier les télévisions arabes Al-Jazeera et Al-Arabia, en sont une parfaite illustration. D'un côté, le mal absolu (le régime de Bachar al-Assad) et, de l'autre, le bien personnifié (la rébellion).

Commençons par l'indispensable préalable. Le régime syrien est une dictature sanguinaire et indéfendable. A son modeste niveau, le présent chroniqueur peut témoigner de la brutalité d'un système basé sur la peur et la délation et que seul égalait en horreurs son équivalent irakien de l'époque de Saddam Hussein (à côté de ces deux dictatures, celle, pourtant paranoïaque, de Zine el Abidine Ben Ali faisait pâle figure). Il ne s'agit donc pas d'introduire le moindre doute. Assad et sa clique terrorisent et tuent leur propre peuple. Il leur faudra donc répondre de leurs actes et il n'est pas acceptable qu'ils puissent se maintenir au pouvoir. Ceci étant précisé, faut-il pour autant restreindre l'information quand celle-ci ne colle pas à la grille de lecture manichéenne chère à Bernard-Henry Levy et à tous ceux qui, comme lui (y compris en Algérie…), n'en finissent pas d'en appeler à une intervention militaire ? C'est d'autant plus important que personne ne sait à quoi ressemblera l'après-Assad, les « bons » d'aujourd'hui pouvant facilement devenir les « méchants » de demain comme en témoignent certains signaux précurseurs inquiétants.

Ce qui se passe en Syrie est une guerre civile, certes asymétrique (aviation, chars et artillerie d'un côté, armes légères de l'autre), mais c'est tout de même un conflit où les deux parties ne font aucun quartier. Si les horreurs commises par l'armée et les forces de sécurité syriennes – sans oublier les milices de supplétifs – sont largement évoquées par la presse internationale, les informations, et mises en causes, sont plus rares concernant les actions controversées de la rébellion (comme en témoignent les commentaires lapidaires à propos des explosions à la voiture piégée dans Damas lesquelles ne sont rien d'autre que du terrorisme). Dans un article récent, le grand reporter Robert Fisk a mis en exergue quelques éléments troublants dont il est rarement question dans les grandes publications et encore moins sur les ondes d'Al-Jazeera (1). Celui qui sillonne la région depuis plus de trente ans et, que l'on ne peut soupçonner de la moindre sympathie pour le régime d'Assad, rapporte ainsi que l'Armée syrienne libre (ASL) est parfois bien mieux équipée qu'on ne le croit et qu'elle est aussi composée de combattants étrangers ce qui conforte les informations selon lesquelles la Syrie est devenue le point de convergence de nombreux djihadistes.

Surtout, Fisk explique que les actions armées contre le régime obéissent parfois à des plans qui semblent soigneusement préparés. Tel fut le cas par exemple de l'attaque contre l'école d'artillerie d'Alep où sont stationnées des éléments chargés de la défense anti-aérienne du pays. Autre information fournie par le journaliste : les assassinats de pilotes de l'armée de l'air syrienne ont commencé bien avant que cette dernière n'intervienne contre les insurgés. Robert Fisk rappelle aussi que de nombreux scientifiques employés par le régime ont été assassinés depuis le début de la guerre civile. L'ASL est-elle infiltrée par des djihadistes ou, plus encore, ces derniers en constituent-ils l'ossature principale ? Cette armée a-t-elle reçu pour mission de préparer le terrain à une intervention aérienne étrangère en mettant hors de service l'aviation loyaliste ? Et quelles contreparties les pays du Golfe ont-ils exigé avant d'armer l'ASL ?

Ces questions sont légitimes. Les poser ne signifie pas que l'on défende le régime mais juste que l'on cherche à connaître la vérité sachant que cette dernière est, avec les populations civiles, l'une des premières victimes de la guerre. D'ailleurs, à propos de populations civiles, un autre article de Fisk a largement été passé sous silence par le rouleau compresseur médiatique anti-Assad. Il s'agit du massacre de Darraya où près de 300 personnes ont perdu la vie (2). Bien loin de la version communément admise (et qui met en cause l'armée syrienne), il semble que la tuerie ait résulté d'un échange de prisonniers qui aurait mal tourné et que les deux parties seraient impliquées. Dire cela, le rapporter au public est une manière de se prémunir vis-à-vis des lendemains qui déchantent. La Guerre d'Espagne a montré que le « camp du bien », en l'occurrence celui des républicains, pouvait être capable lui aussi des pires exactions. Est-ce que cela discrédite la cause défendue par ceux qui, au final, ont été vaincus par les franquistes ? Evidemment non mais connaître la vérité, ne serait-ce au moins qu'une partie, est nécessaire.

Le régime d'Assad finira par tomber. La question est de savoir quand et comment. Surtout, on a le droit de s'interroger à propos de ce qui va suivre. Que la lutte armée soit menée, en partie, par des djihadistes armés par des pays comme l'Arabie Saoudite et le Qatar n'est pas forcément une bonne nouvelle. Quelle tendance va triompher au sein de la rébellion ? Les démocrates et autres forces dites laïco-progressistes ? Ou bien alors les partisans d'une théocratie qui, une fois installés au pouvoir, s'empresseront d'oublier leurs promesses de tolérance et de respect du pluralisme politique. Nul ne le sait mais une chose est certaine : au pire peut toujours succéder l'« encore pire ».

Note:

(1) « The bloody truth about Syria's uncivil war », The Independent, 26 août 2012.

(2) « Inside Daraya - how a failed prisoner swap turned into a massacre », The Independent, 29 août 2012.

 

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Où va le Mali ?

Publié le par Mahi Ahmed

Où va le Mali ?

Hocine Belalloufi

Mardi 4 Septembre 2012

 

L’assassinat non encore confirmé officiellement à Alger d’un otage algérien détenu par les rebelles du Mujao et la prise de Douentza par les combattants de ce même mouvement islamiste replacent le Mali au centre de l’attention internationale.

 

 

 

Au départ, en mars 2012, la crise politique malienne se présentait sous les traits d’un pays divisé en deux. Au Nord, une vaste province et sa population délaissées depuis des années par un pouvoir central situé au Sud se rebellaient et proclamaient l’indépendance et la naissance d’un nouvel Etat : l’Azawed. Au Sud, un pouvoir en crise s’avérait impuissant à juguler l’offensive triomphante des Touaregs menée par le Mouvement national de libération de l’Azawed (MNLA).

Mais les choses s’avérant toujours plus complexes qu’il n’y paraît, les deux aspects de cette contradiction Nord/Sud étaient, pour chacun d’entre eux, une contradiction. Celle du Nord opposait les touaregs sécessionnistes plus ou moins démocrates et laïcs du MNLA aux islamistes d’Ansar Eddine et d’Aqmi qui entendaient pour leur part imposer l’application de la charia dans tout le Mali. Celle du Sud opposait un Président de la république élu et son régime finissants à des sous-officiers et soldats mécontents de l’impuissance de Bamako face à l’offensive nordiste. Résultat : une junte militaire renversa le président Amadou Toumani Touré (ATT). Pour être plus ou moins complet, ce tableau doit intégrer les intrigues d’autres Etats de la région (pays d’Afrique de l’ouest, Libye, Arabie saoudite…) ainsi que les intérêts et ingérences plus ou moins grossières de grandes puissances impérialistes extra-africaines (France, Etats-Unis…). Le tout sur fond de crise économique et sociale provoquée et aggravée par les politiques néolibérales imposées par les institutions capitalistes du Nord (FMI, Banque mondiale et les Etats du G7).

 

Les lignes bougent

Aujourd’hui, la situation a évolué. Le retrait de la junte militaire et l’imposition par les Etats voisins d’Afrique de l’ouest d’un président de la République et d’un Premier ministre intérimaires non élus n’ont pas résolu la crise politique à Bamako. La proclamation récente d’un « gouvernement d’union nationale » n’a toujours pas débouché sur la reconstruction de l’Etat central malien et, en premier lieu, de son armée en décomposition. Les conditions d’une réconciliation ou, à tout le moins, d’un dépassement de la crise politique au Sud sont-elles réunies aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr.

Au Nord, les islamistes – qui se sont avérés divisés en plusieurs formations : Ansar Eddine mais aussi Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique (Mujao) – ont pris le contrôle des principales villes (Gao, Tombouktou, Kidal), chassé les combattants du MNLA et proclamé l’instauration de la charia. Ne s’inscrivant pas dans la perspective d’un Etat touareg, ils affirment leur volonté d’instaurer la charia dans tout le Mali.

Profitant de la décomposition politique apparente d’un régime miné par la corruption, les islamistes du Nord ont lancé une offensive militaire dans la zone Sud du pays formellement sous contrôle de Bamako. Traversant la ligne de démarcation qui sépare l’Azawad du Sud du pays, ils viennent de s’emparer, sans combats, de la ville de Douentza, située à 800 km de Bamako. Assistons-nous aux prémices d’une offensive générale des rebelles qui entendent profiter de la situation de troubles politiques dans le Sud et de la décomposition des forces armées qu’elle entraîne pour s’emparer de tout le pays ? Ou s’agit-il d’une simple manœuvre visant à tester les lignes de défense militaire et la capacité de réaction politique du pouvoir central ? On ne devrait pas tarder à le savoir.

 

L’impuissance des va-t-en guerre

Les Etats de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (Cédéao) menacent depuis plusieurs mois d’intervenir militairement au Mali en déployant une force composée de 3 300 soldats. Menant officiellement, sous la houlette du Burkina Faso, une mission de bons offices entre les différents acteurs de la crise malienne, ils pressent les forces politiques de Bamako (militaires, partis politiques…) de constituer un pouvoir fort à même de partir à la reconquête des vastes territoires du Nord.

Ces voisins interventionnistes sont vivement encouragés de l’extérieur par les grandes puissances occidentales – en premier lieu les gouvernements français, de droite comme de gauche – qui n’entendent pas engloutir une fortune (400 millions de dollars) dans une intervention directe qui risquerait de s’enliser. La situation s’avère particulièrement délicate car la crise dépasse largement le cadre du seul Mali et touche toute la région. Une intervention militaire occidentale pourrait embraser tout le Sahel.

Paris se dit prête à parrainer une intervention militaire de la Cédéao auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. Des promesses de soutiens financiers et logistiques sont régulièrement annoncées. Des discussions se poursuivent avec le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika pour pousser l’Algérie à intervenir militairement au Mali.

En attendant, sur le terrain, les islamistes assoient chaque jour un peu plus leur pouvoir au Nord et commencent à poser des jalons dans le Sud.

Le Mali fait face à une crise politique interne. Aucune force militaire étrangère ne sera en mesure de la régler à la place du peuple malien. Une intervention militaire – régionale ou extracontinentale – risque au contraire de s’embourber dans les sables de la région car elle débordera fatalement du territoire malien. Toute la région du Sahel risque alors d’être déstabilisée. Personne n’en sortirait indemne. Chaque Etat de la région sera touché, au prorata de son investissement politique et militaire dans le conflit.

 

Le talon d’Achille des oppresseurs

La solution aux problèmes du Mali ne viendra pas de l’extérieur. Quelles que soient les difficultés rencontrées pour sa mise en œuvre, elle ne pourra venir que de l’intérieur du Mali. C’est dans la résistance aux oppresseurs, à tous les oppresseurs, qu’émergeront les forces qui viendront à bout de la crise malienne. Ceux qui, au Nord comme au Sud, disposent aujourd’hui de la force des armes, semblent invincibles. Ils ont pourtant un talon d’Achille qui peut, s’il est atteint, les faire chuter. Ce talon d’Achille réside dans l’oppression qu’ils font subir à leur propre peuple, oppression qui engendre des résistances.

On voit ainsi émerger des forces qui résistent dans le Nord au régime réactionnaire et oppresseur imposé par les troupes d’Ansar Eddine et du Mujao. A Gao, à Tombouctou et à Kidal, des jeunes et des moins jeunes refusent l’instauration d’un pouvoir prétendument islamique qui se réduit à détruire les mausolées des saints traditionnels, à couper la main des voleurs, à lapider les couples vivant hors-mariage et à fouetter les femmes qui ne portent pas le voile ainsi que tous ceux qui fument, s’adonnent au jeu, à la musique…

Dans le reste du Mali, les pouvoirs en place se sont soumis depuis longtemps aux ingérences des Etats voisins, de la France et des Etats-Unis pour favoriser le pillage de leur propre économie, le pompage de ses ressources financières, la mise en coupe réglée de son économie... Les terres, le bétail, les ressources minières et les hommes sont bradés au profit de multinationales et d’institutions financières étrangères. Cette politique néolibérale est appliquée par des régimes compradores corrompus qui ont imposé une thérapie de choc à leur propre peuple. Cela a provoqué une grande crise sociale puis l’effondrement du Nord face au MNLA et aux islamistes. Le pouvoir au Sud a fini par être rattrapé par la crise, ce qui a provoqué l’émergence de forces civiles et militaires qui refusent la descente aux enfers du Mali.

 

La solution entre les mains du peuple malien

La résistance au pouvoir compradore, aux puissances étrangères et aux oppresseurs islamistes prendra du temps car ces forces sont faibles pour l’instant. Mais elles sont, à l’exclusion de toutes les autres, porteuses d’avenir.

Ces forces peuvent converger autour d’un projet émancipateur, c’est-à-dire véritablement national, social, laïc et démocratique. Contrairement à une idée largement répandue, le Mali n’est pas dépourvu d’atouts économiques. C’est un pays riche de son agriculture, de son élevage, de sa pêche, de ses richesses minières et, surtout, de son peuple. Il dispose des moyens de développer une industrie légère de transformation de ses produits agricoles. Mais il a besoin de se protéger des ingérences des grandes puissances alléchées par ses richesses et sa position géostratégique.

Le peuple malien a besoin d’un projet répondant aux aspirations de la majorité : travailleurs, agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, chômeurs, étudiants, petits commerçants et artisans… Un projet qui n’impose ni croyances ni rites mais qui respecte au contraire la liberté de conscience et la liberté de culte de chacun. Un projet basé sur l’égalité entre hommes et femmes. Un projet qui reconnait et accorde toute sa place aux différentes cultures, langues et croyances populaires. Seul un tel projet sera en mesure d’intégrer les différentes parties du peuple malien pour en faire une force redoutable sur laquelle viendront se fracasser toutes les tentatives de domination locale et étrangère.

 

 

Source :

http://www.lanation.info

 

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Cinquante années de développement économique en Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Cinquante années de développement économique en Algérie

Une dimension particulière d’une crise complexe

Par : Nadji Safir*

 

En cette année du cinquantième anniversaire de l’Indépendance, l’économie algérienne apparaît comme peu diversifiée et dominée par une logique rentière liée à l’exploitation des hydrocarbures

En effet, depuis le début des années 2000, ceux-ci représentent, sensiblement, 35 à 40% du Produit intérieur brut, 65 à 70% des recettes budgétaires de l’Etat et 98% des recettes d’exportations. Les indicateurs sont clairs et renvoient à une économie marquée par une logique rentière systémique dont les effets négatifs se diffusent en direction de toutes les activités de production de biens – hors-hydrocarbures – qui sont en régression.

Ainsi, lors d’un débat à l’Assemblée populaire nationale, l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia a pu affirmer, dans sa «déclaration de politique générale», le 21 octobre 2010 : «…Malgré quelques reprises, l’industrie se voit de plus en plus marginalisée et n’a participé qu’à près de 5% de la valeur-ajoutée globale de l’année dernière, soit moins que la part des services de l’administration.» Cette «nouvelle donne» de l’économie algérienne doit être réinscrite dans le cours de l’histoire du pays sur les cinq dernières décennies et qui peut être considérée selon quatre grandes périodes :

- La première se caractérise, dans un contexte politique et institutionnel relativement confus, par la volonté de poser les premiers jalons d’une politique économique «socialiste» tout en prenant en charge les nombreux problèmes d’une société bouleversée par la guerre qui vient de s’achever et qui en subit encore les nombreux traumatismes. Cette phase apparaît comme ayant été dominée, dans un contexte postcolonial marqué, plus par un ensemble de dynamiques politiques et idéologiques que par la mise en œuvre de principes réellement structurants de l’économie nationale, à l’exception des textes de Mars 1963 organisant les modalités de fonctionnement de l’autogestion dans certains secteurs d’activité.

- La deuxième est celle au cours de laquelle s’affirmera une politique visant de manière volontariste à mettre en place un système productif national contrôlé par le secteur public. Le recours à «l’Etat-entrepreneur» apparaît à l’époque comme une option incontournable en raison de la faiblesse des capacités nationales en la matière ; elles-mêmes liées au type de colonisation qu’a connu le pays. Si le «modèle», dans sa formulation, se veut équilibré, il sera vite caractérisé, dans sa mise en œuvre, par des déséquilibres croissants en faveur du secteur industriel, destiné à fonctionner comme un attribut tangible de la modernité et un moteur du développement, dont la centralité croissante aura de lourdes conséquences directes sur l’ensemble de la société.

Ceci dit, c’est la nationalisation des hydrocarbures en 1971 qui va jouer un rôle absolument décisif en fournissant les indispensables ressources financières exigées par l’accumulation projetée, étant donné les énormes besoins en investissements, notamment dans le secteur industriel dont la base était très faible. Mais, il faut être conscient qu’en même temps, est introduite dans le fonctionnement de l’économie – et, progressivement de manière plus large, dans celui de toute la société – une logique de rente qui, en raison de la non-maîtrise de son utilisation selon des mécanismes transparents, va être à l’origine de beaucoup de dysfonctionnements majeurs. Cette phase dont la cohérence de la vision – notamment en termes de logique productive – est indéniable s’achèvera toutefois, sur la base des faibles performances de l’économie, dans les conditions d’une crise de plus en plus évidente du «modèle» postulé dont la mise en œuvre aura fait apparaître de trop nombreux déséquilibres et blocages.

- La troisième est dominée par une volonté de réforme du mode dominant de régulation de l’économie allant dans le sens d’un renforcement des principes liés à l’économie de marché et à l’ouverture sur le marché mondial. De ce point de vue, divers processus de réforme vont être engagés qui se poursuivront tout au long de la décennie 1980, mais dont les résultats en termes de transformation effective des réalités économiques et sociales visées seront relativement faibles. En effet, comme le prouveront les «évènements d’Octobre 1988», qui inaugureront un processus de crise majeure marquant une rupture dans l’histoire du pays, il existait un trop fort décalage entre la volonté affichée de réforme et la capacité politique réelle d’action en direction de la société. Dès lors, cette phase s’achèvera dans une impasse politique d’une gravité sans précédent et qui relèguera les préoccupations d’ordre économique au second plan, loin derrière les urgences politiques et même sécuritaires.

- La quatrième consacrera progressivement la domination de la logique rentière systémique liée à l’exploitation des hydrocarbures. Elle commence dans un contexte difficile d’exacerbation de la violence terroriste qui, au cours, des années 1990, atteindra des sommets réduisant à sa plus simple expression toute capacité de formulation d’une politique économique. Ce n’est qu’une fois le niveau de la violence ramené à un bas niveau d’intensité et relativement limité géographiquement – soit, à partir des années 2000 – que les contours d’une politique économique se dessinent.

Fondamentalement basée sur, d’une part, le recours à une forte dépense publique – notamment orientée vers le bâtiment et les travaux publics – alimentée par les ressources rentières et, de l’autre, une ouverture sur le marché mondial favorisant la multiplication de nouveaux monopoles ou oligopoles commerciaux privés locaux, elle a eu deux types de conséquence, étroitement articulés dans un «cercle vicieux» : d’abord, une régression généralisée des activités productives assimilable à une véritable crise de créativité de la société ; ensuite l’émergence concomitante d’une «économie de bazar», elle-même plus ou moins inscrite dans un secteur informel en pleine expansion et greffée sur des logiques de prédation des ressources rentières.

En conclusion, l’histoire de l’économie algérienne sur les cinquante dernières années est dominée par l’échec, à la fois, du projet «industrialisateur» des années 1970 et des diverses tentatives qui, depuis les années 1980, ont essayé de le réformer dans un long processus de transition qui dure encore. Au terme des diverses évolutions évoquées, aujourd’hui, sont en présence de deux visions du développement de l’économie : la première, créatrice, l’intégrant dans un projet, plus large et à plus long terme, de modernisation de la société et visant à faire de celle-ci un espace effectif de créativité dans tous les domaines d’activité, ouvert sur les logiques mondiales contemporaines et impliquant donc, progressivement, une maîtrise sociale de l’utilisation des ressources rentières allant dans le sens d’une réduction de la dépendance à leur égard.

La seconde, prédatrice, souvent arguant d’un nationalisme de façade peu convaincant et s’inscrivant dans une vision de court terme, veut continuer d’en faire un espace clos – d’où les réticences, en dehors du cas des hydrocarbures, à l’égard des investissements privés nationaux et étrangers – permettant en réalité la poursuite de la prédation des ressources rentières au profit des segments de l’élite et des catégories sociales en contrôlant les conditions de l’utilisation.

Chacune de ces deux visions dispose d’une base sociale au sein de la société en général, ainsi que de la société civile et des différents segments des élites civiles et militaires constitutifs de la bureaucratie contrôlant le pouvoir d’Etat et les divers appareils institutionnels. De l’issue de la lutte entre ces deux visions, telle que réinscrite dans le contexte des dynamiques sociales, politiques et culturelles en cours, vont dépendre les évolutions futures de la société. C’est dans ce cadre global que doit être resituée l’économie dont les caractéristiques particulières prennent toutes leurs significations une fois qu’elle est saisie comme une dimension inscrite dans une crise complexe, fondamentalement multidimensionnelle, toujours active et dont les perspectives de sortie ne sont pas encore esquissées.

N. S.

Repères

  • La première période (1962/1965) : de la formation du premier gouvernement présidé par Ahmed Ben Bella, en septembre 1962, au coup d’Etat du 19 juin 1965.
  • La deuxième période (1965/1978) : exercice du pouvoir par le Président Houari Boumediène.
  • La troisième période (1979/1991) : exercice du pouvoir par le Président Chadli Bendjedid.
  • La quatrième période (depuis 1992) : inaugurée par l’interruption du processus électoral et le déclenchement de la violence armée et correspondant, depuis 1999, aux mandats exercés par le Président Abdelaziz Bouteflika.

Nadji Safir : Chargé de cours, Institut de sociologie de l’université d’Alger

 

 

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