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Hocine Ait Ahmed, un éminent dirigeant de notre mouvement de libération nationale et sociale : le devoir de reconnaissance

Publié le par Mahi Ahmed

Hocine Ait Ahmed, un éminent dirigeant de notre mouvement de libération nationale et sociale : le devoir de reconnaissance

Par Mahi Ahmed, ancien membre de la direction du PAGS

Si Hocine vient de nous quitter. L’Algérie éternelle lui doit une reconnaissance éternelle. Les générations d’aujourd’hui, celles de demain, plus que celles d’hier, doivent s’abreuver de sa riche mémoire et de ce qu’elle porte de sens constructeurs pour notre patrie.

Les valeurs des hommes de la trempe de Hocine Ait Ahmed apparaissent, avec toutes leurs richesses, lorsque qu’ils quittent pour toujours ce monde.

Les valeurs marquantes de si Hocine, tout au long des sept décennies de sa vie militante, ont été, pour synthétiser, celles qui étaient ancrées dans la déclaration du 1er novembre 1954.

Ces valeurs découlaient de l’âpre et riche expérience accumulée au fil des chocs avec la colonisation et des évolutions régionales et internationales.

Ces valeurs se rattachaient à une certaine idée de l’indépendance nationale, à une certaine compréhension des processus de formation de notre nation, à une vision de la lutte révolutionnaire portée par les masses populaires et de l´édification d’un État national démocratique et social. Elles visaient à « remettre le mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie » en combattant les fléaux de la corruption, du régionalisme, du népotisme etc.

Toute sa vie d’homme et de militant a été marquée par une adhésion fondamentale et créatrice à de telles valeurs.

Dés le début des années cinquante du siècle dernier j’entendais parler de lui comme un prodige du mouvement national, dans les milieux militants de Méchéria où je suis né et de Mascara où j’étais au collège. Son nom était souvent cité, avec admiration et respect, par les nationalistes comme Lamara Mohand Arab de Méchéria, Stambouli Mustapha, Belbagra Mohammed Seghir, Ferhat M’hammed, Mékkioui Mamoune, Mahi Mohammed ou par les communistes comme Malki Tayeb de Méchéria, Chergui Mahiedine ou Bouziri de Mascara.

Le coup de la poste d’Oran organisé par lui avec Ben Bella était une flamme supplémentaire qui a fortifié ma conscience et contribué à tracer le chemin de mon engagement. Pour l’exemple, fortifiant les consciences, qu’il nous a donné, je lui dois éternellement toute ma reconnaissance.

Si Hocine avait le sens du patriotisme. Il avait cette capacité de toujours rattacher ce dernier aux dynamiques complexes formatrices de la nation située, elle, dans son contexte réel et intégrée dans une vision objective de l’avenir.

Il a été conséquent avec lui-même dans ses convictions qu’ils n’a jamais considérées comme figées de même que dans son engagement au risque de devoir prendre ses distances, par nécessité historique, de franges du mouvement national qui avaient versé dans le populisme et les fléaux que celui-ci induit ou produit. C’est ainsi, par exemple, qu’il n’a pas cautionné les évolutions et les luttes qui ont caractérisé les instances de la révolution de libération nationale depuis le congrès de la Soummam et des textes fondateurs qui y ont été adoptés. Il a eu la perspicacité et le courage politique de refuser d’inscrire son engagement et sa crédibilité dans le coup de force qui a débouché sur l’installation du type de pouvoir populiste et autoritaire, hégémonique et coercitif, dès le lendemain de l’indépendance. Il a eu cette force de démissionner de toutes les instances nationales révolutionnaires dont il faisait partie pour clairement se différencier et donner plus de sens à sa fidélité aux orientations de son engagement et à la déclaration du 1er novembre 1954.

C’est ainsi aussi qu’il a fait montre de l’homme politique et surtout démocrate qu’il était en condamnant l’interdiction du Parti Communiste Algérien le 30 novembre 1962.

En créant le parti du Front de Forces Socialistes (FFS) en 1963 et en engageant la résistance au pouvoir mis en place en Juillet 1962, il a souligné plus fortement sa stature politique et historique. Il a fortement et durablement installé son parti en essayant de lui donner une dimension nationale dans le cours de l’histoire de l’Algérie indépendante et non encore réellement démocratique.

Son attachement inlassable et conséquent à fonder l’Etat républicain par une assemblée constituante démocratiquement formée et représentative des forces sociales et politiques caractérisant réellement notre société, a été et est resté une constante de son engagement patriotique et militant. C’est qu’il avait une compréhension concrète, vivante et réaliste, de la démocratie et de sa nécessité pour la construction, la viabilité et la pérennité de l’État républicain. Il a su rattacher la conscience de la démocratie à la nécessité du respect des droits de l’homme, à l’égalité entre les femmes et les hommes et à toutes les vertus qui se rattachent à la formation de la citoyenneté.

Son option pour qualifier son parti de socialiste était liée à une certaine idée de la justice sociale, à un attachement à la cause des masses déshéritées qui ont le plus enduré l’oppression coloniale, à une solidarité internationaliste avec les peuples colonisés d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs.

Il avait fait le choix de se réclamer de la social-démocratie et de faire adhérer son parti à l’internationale socialiste.

Il m’a été donné de le rencontrer à deux reprises. Celle qui m’a le plus marqué c’était sa participation à la séance d’ouverture du premier congrès de notre parti, le Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS) qui venait de sortir de plus de vingt-cinq années de clandestinité. C’était le signe et le signal que la démocratie ne pouvait être qu’une œuvre commune de toutes les forces politiques et sociales qui adhéraient concrètement à sa construction.

C’était un algérien qui a mérité de notre nation et auquel sied, de part son parcours et sa fidélité à L´engagement, le qualificatif d’historique. Son action l’a inscrit dans la mémoire éternelle de notre Algérie.

Un hommage réellement populaire lui est rendu aujourd’hui. Que le poids des actes de répression qu’il a subi, des souffrances de l’exil qu’il a endurées, des apports féconds que son action et sa pensée ont livrées, puissent aider à comprendre que seul la vérité et le concret comptent. Et la vérité ne peut être que celle que fait émerger la pratique.

Le parcours d’Ait Ahmed comme celui de Mohammed Boudiaf, pour ne parler que de ceux qu’on qualifie d’historiques, montre aujourd’hui à l’œil nu, que les racines de la crise qui nous ronge depuis des décennies sont liées à la nature du pouvoir mis en place au lendemain de l’indépendance nationale. Le parti unique, le populisme, la répression anti-démocratique, l’islamisme politique, la corruption, le népotisme en sont certaines des manifestations des plus destructrices.

Nous, mais surtout les générations d’aujourd’hui et de demain avons l’impérieux devoir d’œuvrer à rendre intelligible le réel complexe dans lequel nous baignons, de formuler les objectifs visant à la refondation démocratique de notre État et à l’édification d’une république démocratique et sociale dans l’esprit de la déclaration du 1er Novembre 1954 et enrichi par les enseignements de l’expérience historique accumulée.

Ainsi nous honorerons la mémoire d’Ait Ahmed et nous effacerons les larmes de crocodiles que déversent pour lui aujourd’hui les opportunistes de tous acabits.

Repose en Paix si Hocine et que ta mémoire contribue à faire fleurir, par le labeur et le savoir, l’Algérie de demain.

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Eradiquer le radicalisme

Publié le par Mahi Ahmed

Eradiquer le radicalisme

Par Ammar Belhimer

Une nouvelle expression fait aujourd’hui florès : la déradicalisation. Elle signifie sommairement extirper la part de dogmatisme, de sectarisme, de violence, de haine et d’intolérance qui s’exprime en certains membres de la communauté humaine pour rendre possible leur cohabitation avec les autres.

S’agissant plus particulièrement de la communauté musulmane confrontée à une vague de violence sans précédent, paradoxalement, c’est en son sein même qu’est enregistré le plus grand nombre de victimes de la barbarie radicale mue par une sentence, macabrement célèbre, de Rachid Ridha déclarant la guerre aux musulmans : «Les musulmans sont aujourd’hui plus ignorants que les Arabes de la jahiliyya.» Rachid Ridha est un intellectuel syrien, né en 1865 à Damas et mort au Caire en 1935 chez qui on peut déceler des tendances racistes avérées puisqu’il ne cache pas sa conviction quant à la supériorité religieuse des Arabes sur les autres peuples de la même communauté. De nos jours, le radicalisme religieux en question se confond avec la doctrine officielle d’un pays phare (ou enfer), l’Arabie Saoudite. Il n’est rien d’autre que la doctrine et l’idéologie officielles de cet Etat moyenâgeux qui a construit son hégémonisme sur les «Lettres aux musulmans» d’Ibn Abd al-Wahhab (cinquante et une lettres) qui renouent avec «l’Appel à conversion» (ou à «reconversion») de musulmans accusés d’être «impies». Ainsi, aux «gens du Maghreb», est-il intimé l’ordre de carrément se convertir !

Cette idéologie est, de nos jours et fort heureux, partout combattue. Les efforts internationaux visant à la soumettre à la raison de la communauté internationale se recoupent autour d’un axe majeur : la déradicalisation. C’est la version la plus récente des thérapies mises en œuvre contre le regain de violence enregistré au nom de la religion. On connaissait en effet la solution répressive et sécuritaire radicale visant à l’extermination physique des partisans de la violence, parallèlement à la solution politique – bien discutable – consistant à insérer (voire à corrompre) les éléments les plus visibles et les plus actifs du radicalisme religieux dans le jeu institutionnel pour absorber leur potentiel de violence.

Trois modèles, nouveaux et peu connus, de déradicalisation, sont de plus en plus cités en exemple : les modèles allemand, britannique et danois, objet d’une récente étude parue dans la revue Politique Etrangère(*).

En Allemagne, qui compte 1,5 million de musulmans, dans leur vaste majorité originaires de Turquie, l’Office fédéral de protection de la Constitution, le DRS local, recense environ 730 individus parmi les groupes armés terroristes en Syrie et en Irak. Certains de ceux parmi eux qui sont revenus, environ 230, ont été condamnés à des peines de prison allant jusqu’à 10 ans.

Auparavant, suite à l’intervention américaine en Irak en 2003, un nombre croissant d’Allemands a commencé à se rendre sur les théâtres djihadistes irakiens et dans les zones tribales en Afghanistan et au Pakistan.

Les autorités entreprennent alors les premières actions de prévention consistant surtout à fournir des supports de formation (bandes dessinées, brochures, vidéos, etc.) à des établissements scolaires, des associations ou des institutions d’État. En juin 2010, – les services de sécurité fédéraux ou BFV – lancent, sans succès, le programme Hatif – «téléphone» en arabe et Heraus Aus Terrorismus und Islamistischem Fanatismus en allemand («Sortir du terrorisme et du fanatisme islamiste»).

Hayat – «vie» en arabe et en turc – est un autre programme de conseil et de suivi pour les jeunes radicalisés et leur famille. Lancé par le Centre de la culture démocratique (ZDK) de Berlin, qui disposait d’une expertise en matière de déradicalisation dans les milieux d’extrême droite («EXIT-Deutschland»), Hayat mobilise un ancien officier de police et des spécialistes de l’islamisme radical.

«La composante idéologique (du programme) inclut la déconstruction des notions, interprétations et récits fondateurs des extrémistes, et nécessite une connaissance approfondie des concepts islamiques et islamistes. Le programme comporte également une composante dite pragmatique, englobant les démarches administratives ou de réinsertion professionnelle susceptibles de modifier l’environnement de l’individu», peut-on lire dans la même étude.

L’exemple britannique est tout aussi intéressant.

2,7 millions de personnes se déclarant «musulmanes» y vivent. Ils sont originaires d’Asie, principalement du Pakistan, du Bangladesh et d’Inde – rejoints récemment par un accroissement des conversions dans les communautés antillaises.

La Grande-Bretagne compte au moins 700 cas de départs vers la Syrie ou l’Irak – avec environ 300 retours.

Historiquement, Londres a été un important pôle du djihadisme en Europe. Les islamistes et djihadistes y ont bénéficié d’une politique d’asile ouverte, et d’une liberté d’expression, jusqu’à ce que les attentats du 11 septembre 2001 laissent libre cours à leurs desseins cachés. Les autorités croient pouvoir raboter l’épaisse couche d’intolérance qui recouvre le corps des djihadistes par un plan d’action national, appelé Contest, qui englobe un des programmes résumés par les «quatre P» : «Prepare, Pursuit, Protect, Prevent» (Préparer, Poursuivre, Protéger, Prévenir).

Le modèle danois emprunte une tout autre voie.

Le Danemark compte environ 133 000 musulmans, soit environ 4 % de sa population, principalement originaires de Turquie, d’ex-Yougoslavie, d’Irak et du Liban, et dans une moindre mesure de Somalie. Des réseaux islamistes et djihadistes se sont implantés au Danemark à partir du début des années 1990, principalement par l’intermédiaire d’immigrés originaires d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Ils ont commencé à recruter parmi les jeunes Danois des deuxième et troisième générations, et parmi des convertis au début des années 2000.

À ce jour, environ 170 Danois sont partis combattre en Syrie et en Irak, plaçant leur pays en cinquième position des pays d’Europe de l’Ouest les plus touchés par les «départs» de djihadistes en proportion de leur population.

Plus de 50 de ces djihadistes sont revenus. Au Danemark, comme en Allemagne et en Grande-Bretagne, le fait de rejoindre un groupe terroriste à l’étranger est considéré comme un crime.

En 2014, le gouvernement danois a ouvert un programme de déradicalisation et de réhabilitation de djihadistes : l’EXIT Programme, avec pour objectifs de «déconstruire les “grands récits” structurant la propagande djihadiste, de prodiguer des conseils aux jeunes radicalisés et d’inciter les djihadistes partis en Syrie et en Irak à rentrer».

«L’approche danoise de la contre-radicalisation est remarquable par le degré de coopération qu’elle instaure entre société civile et services étatiques. Elle prend fortement en considération la marginalisation socio-économique et la faible représentation politique des jeunes Danois immigrés des deuxième et troisième générations, et évite la stigmatisation des communautés musulmanes grâce à des mesures sensibles et différenciées.»

«Il n’existe pas de processus standard de radicalisation. Plusieurs facteurs générateurs s’enchevêtrent à des degrés divers : marginalisation socio-économique, aliénation et recherche de sens et d’identité, perception d’injustice à l’encontre des musulmans, développement d’une sous-culture du djihad, embrigadement sectaire, attraction de la violence, etc. Face à un processus aussi complexe, on ne peut concevoir de recette miracle pour prévenir la radicalisation ou déradicaliser.

Les acteurs impliqués dans les programmes de contre-radicalisation doivent venir aussi bien d’institutions étatiques que de la société civile. Les exemples étudiés montrent qu’une implication trop importante des services de sécurité peut nuire à l’efficacité d’un programme : les communautés musulmanes risquent de se sentir ciblées, de refuser de coopérer et de se replier sur elles-mêmes. Comme quoi, le salut ne peut venir que de l’intérieur. Il revient à ces mêmes communautés ce qui en leur sein et en leur nom salit leur réputation et pervertit leur message de vie, de paix et de tolérance.

A. B.

(*) El Difraoui Asiem, Uhlmann Milena, Prévention de la radicalisation et déradicalisation : les modèles allemand, britannique et danois., Politique étrangère 4/2015 (Hiver) , p. 171-182.

www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2015-4-page-171.htm.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/12/29/article.php?sid=189281&cid=8

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Aït Ahmed Boudiaf et nous…

Publié le par Mahi Ahmed

Aït Ahmed Boudiaf et nous…

Par Brahim Senouci

Ainsi, un cycle s’achève avec la disparition du dernier des «fous» à avoir cru en la possibilité d’en finir avec la colonisation. Fou, il fallait l’être assurément pour imaginer, ne serait-ce qu’un instant, avoir raison d’une puissance nucléaire, aérienne, maritime, économique et financière de la taille de la France, en lui opposant des fusils de chasse et, surtout, la volonté d’un peuple. Evidemment, c’est cette dernière qui a été déterminante dans la victoire finale.

La suite est connue. Sitôt libérée, l’Algérie a été le théâtre d’un combat fratricide de sinistre mémoire, la guerre des wilayas. Il a fallu que le peuple, encore lui, descende dans la rue en scandant «Sept ans, ça suffit!», pour qu’une trêve fragile s’instaure. Des chefs prestigieux ont connu la prison, voire la condamnation à mort, et seule la fuite à l’étranger leur a épargné le sort funeste qui leur était promis. En ce qui concerne Boudiaf, la condamnation a été exécutée avec trente ans de retard, sous les regards sidérés des téléspectateurs algériens. Le second, Aït Ahmed, est mort dans son lit, la paisible Suisse lui ayant offert un abri plus sûr que celui que l’Algérie enfiévrée de 1992 avait réservé à son compagnon de lutte…

Ces deux personnages avaient en commun de s’être opposés au projet autoritaire porté notamment par les officiers supérieurs de l’armée des frontières. Ils appelaient de leurs vœux l’édification d’une véritable démocratie, la prise en compte de la diversité culturelle, l’accès pour tous à l’éducation et une vision profondément imprégnée par le désir d’extraire la population de la misère, qui était le lot de son écrasante majorité. Ils ont perdu la bataille. Ainsi, au lendemain de l’Indépendance, le silence et l’obéissance sont devenus les maîtres mots, les maîtres maux…

A l’ombre du système, se sont développés les passe-droits, la corruption et un gâchis scandaleux des richesses fournies par l’exportation des hydrocarbures. Ce pays, si bien pourvu par la nature, a peu à peu sombré dans la pauvreté, aussi bien matérielle que morale et intellectuelle. Peu à peu, les Algériens se sont repliés sur eux-mêmes en développant l’art de la débrouille et du chacun-pour-soi, au détriment du sens collectif qui leur avait permis d’arracher leur indépendance. Ils y ont, sans doute, perdu une partie de leur âme et ont cru pouvoir trouver refuge dans une religiosité exacerbée. Des années plus tard, cette tendance a trouvé corps dans l’émergence d’un parti islamiste radical, surpuissant, dont l’aura tenait à sa capacité supposée de faire tomber un système honni. Des dizaines de milliers de morts plus tard, le système est toujours là, mais la société, en dépit du traumatisme de la déferlante intégriste, a intériorisé la vision dont ce mouvement est porteur, vision proscrivant l’idée même de nouveauté, frappée du sceau de l’impiété, et prônant un Islam rigoriste, dogmatique, pour lequel la vie quotidienne se réduit à la répétition mécanique des mêmes gestes, des mêmes mots, dans une uniformité mortifère. L’observation absolue de ces règles est jugée suffisante pour l’accès au Paradis. C’est ainsi, du moins, que le sens commun l’entend. En dehors de cela, les principes sur lesquels la communauté vivait depuis des siècles, tombent en déshérence. Le mensonge, la corruption, la rapine se banalisent. Le sens du sacré, la spiritualité, qui étaient la marque de l’Islam algérien, disparaissent du paysage devant l’avancée de la nouvelle doctrine fondée sur l’ostentation et un simplisme ravageur. La «société» est beaucoup plus prompte à condamner celles et ceux qui, par leurs tenues vestimentaires ou leur absence de pratique religieuse, se tiennent en dehors du cadre, que les pillards en burnous ou en kamis qui dévitalisent l’Algérie en se goinfrant de sa moelle.

Le peuple algérien a gagné la guerre de Libération. Il a échoué à «faire société». Sans doute faut-il voir dans cette incapacité le résultat d’une Histoire qui hésite depuis des décennies entre la tragédie et la bouffonnerie, une Histoire dans laquelle notre peuple a si souvent tenu un rôle subalterne qu’il n’arrive pas à s’imaginer dans un autre rôle : celui d’acteur de son destin. Il se contente d’être l’inépuisable commentateur de la scène politique, de ses turpitudes et de ses rebondissements. Quand la coupe est pleine, il brûle des pneus, saccage des édifices publics, brûle des voitures, avant de retourner à sa prostration coutumière. «Pas bouger», telle est sa devise. Le mouvement, voilà l’ennemi! Quelle folie, n’est-ce pas, que de vouloir changer le cours d’une histoire quand elle est, de toute évidence, celle à laquelle il se croit assigné!

La classe dirigeante ne fait évidemment rien pour contrarier une tendance qui sert si bien ses intérêts. Bien au contraire, elle s’ingénie à la conforter. Il est si facile de gouverner un peuple si intimement convaincu qu’il ne peut rien contre les oukases du destin, y compris quand celui-ci prend les traits des tenants du Pouvoir. Il est si simple pour ce dernier de pourrir la vie des Algériens, de les spolier de leurs richesses quand il sait que c’est eux-mêmes, dans leur majorité, qui se dresseront devant celles et ceux qui auraient des velléités de le contester. Le peuple continue de penser, en effet, que l’alternative au régime actuel ne peut se solder que par le retour d’une tragédie dont il n’a pas eu la possibilité de consommer le deuil.

Boudiaf est mort au bout d’un petit semestre de présidence, le semestre le plus prometteur sans doute qu’ait connu l’Algérie indépendante. Son assassinat, télévisé en direct, a contribué à convaincre l’opinion de l’impossibilité d’un changement pacifique. Le long exil suisse d’Aït Ahmed, qui ne s’est interrompu qu’avec sa mort, a eu le même effet…

Last but not least, vieille locution anglaise pour signifier que ce qui est cité en dernier n’est pas le moins important : il y a eu l’entreprise de démolition de la charge symbolique de l’épopée de la guerre de Libération. A force de mensonges et d’instrumentalisation, c’est toute cette période qui est remise en question. Contrairement aux lois de la biologie, les anciens moudjahidine se multiplient, les rentes de situation qui leur sont généreusement octroyées, sont à l’avenant, pendant que la jeunesse algérienne cherche un improbable salut dans une fuite éperdue. Le président de la République passe une partie de sa convalescence aux Invalides, en compagnie des cendres des généraux qui ont investi l’Algérie en 1830, en y semant la destruction et la mort. Le Premier ministre salue «Paris, ville lumière», délivrant au monde la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en décembre 1948. Il commet là d’abord une erreur factuelle : ce n’est pas la France mais l’ONU qui est à l’origine de cette déclaration rédigée par un panel de personnalités internationales, présidé par Eleanor Roosevelt. La France s’est contentée d’accueillir au Palais de Chaillot l’Assemblée Générale de l’ONU qui l’a adoptée. Mais ce n’est pas le plus important. Comment un chef de gouvernement peut-il ignorer qu’en 1948, l’Algérie était sous occupation coloniale et que le régime auquel étaient soumis ses compatriotes de l’époque, était décidé à Paris? Comment peut-il ignorer la proximité calendaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus trois ans plus tôt sur ordre de la «ville-lumière»? Comment peut-il ignorer la terrible répression qui s’est abattue sur les Algériens manifestant pour l’indépendance à Alger, Oran, Constantine…, au mois de décembre 1960? Comment sommes-nous tombés si bas? Oui, le complexe du colonisé, bien sûr, théorisé par Albert Memmi et Frantz Fanon. Mais le Vietnam s’en est bien débarrassé en recouvrant sa personnalité et il est en train de se développer!

Aït Ahmed et Boudiaf sont morts. Plutôt que de cultiver des regrets inutiles, revisitons-les. Soyons enfin dignes d’eux, mais aussi de nos combattants de l’ombre, de nos emmurés, de nos enfumés qui nous ont permis de vivre libres. Abandonnons nos ridicules querelles et travaillons à rétablir la vérité, à retrouver cette mémoire que nous avions en partage et qui nous a permis de nous unir face à une formidable adversité…

B.S.

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Le FFS appelle à la «décence» ceux qui combattaient Aït Ahmed de son vivant

Publié le par Mahi Ahmed

Le FFS appelle à la «décence» ceux qui combattaient Aït Ahmed de son vivant

28.12.2015 12:00

Le Front des forces socialistes a dénoncé les «colporteurs de racontars» et l'excès de ceux qui ont tourné le dos au projet et aux idées de Hocine Aït Ahmed de son vivant.

Malik Moffok

Le Front des forces socialistes a dénoncé les «colporteurs de racontars» et l’excès de ceux qui ont tourné le dos au projet et aux idées de Hocine Aït Ahmed de son vivant. Dans un communiqué rendu public hier, en fin de journée, le FFS a relevé tout d’abord «l’extraordinaire flux d’informations et de communication sur tous types de supports qui accompagne le décès de Hocine Aït Ahmed». Un flux qui «charrie un nombre impressionnant de témoignages sur sa vie et d’innombrables hommages à sa stature exceptionnelle de père fondateur de la Nation algérienne et de militant infatigable de la lutte pour la liberté, l’Etat de droit et la démocratie». S’il salue «tous ceux, les plus nombreux, journalistes, historiens, acteurs politiques et sociaux ou simples citoyens qui ont contribué à mieux faire connaître l’homme et ses idées», le FFS appelle, néanmoins, à la retenue. Affirmant qu’il se refuse à toute polémique, en ces jours de deuil et de recueillement, et qu’il remet à plus tard la correction des approximations sur le parcours de Si l’Hocine, le plus vieux parti de l’opposition demande ainsi aux«colporteurs de racontars sans aucun fondement de vérité sur ses pratiques et ses idées politiques», de se taire. Mais pas seulement. Il lance également une pique aux opportunités si nombreux à se déplacer au siège du parti pour verser quelques larmes de crocodiles en multipliant des déclarations qui frôlent l’indécence politique. «A aucun moment, récent ou passé, Hocine Aït Ahmed n’a apporté sa caution ou son soutien à quelque clan que ce fût du Pouvoir. Son combat, dès les premiers jours de son engagement patriotique et jusqu’à ses derniers instants, est toujours allé de pair avec un sens élevé de l’éthique politique qui interdit les grenouillages et ce qu’il appelait ‘les fourbilatérales’», a souligné le FFS, appelant à ce que «ceux qui furent sourds à ses idées de son vivant, aient au moins la décence de mettre une sourdine en ces jours de deuil». Il faut préciser que la clientèle du pouvoir, notamment celle qui est au FLN, s’est massivement déplacée au siège du FFS pour présenter ses condoléances à la famille politique de Hocine Aït Ahmed.

M.M.

source. Impact24

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Les vérités de Aït Ahmed

Publié le par Mahi Ahmed

Les vérités de Aït Ahmed

par K. Selim

Le 10 novembre 2002, Le Quotidien d'Oran publiait un entretien exclusif avec Hocine Aït Ahmed. Une interview dans laquelle celui qui disait que «la guerre de libération n'est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, ou une coterie», apportait un témoignage sans appel sur le congrès de la Soummam et sur Abane Ramdane. Les réponses d'Aït Ahmed dans cet entretien sonnent comme une tranchante mise au point, toujours d'actualité, sur des faits historiques qui ont marqué la guerre de libération nationale. La republication de cet entretien aujourd'hui se veut un hommage au grand homme que fut Hocine Aït Ahmed.

Le Quotidien d'Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ?

Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l'Algérie vient d'en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs: je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J'en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd'hui.

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase: la guerre de libération n'est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d'étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique.

En tant que militant de terrain, je m'interroge d'abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d'analyse - des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d'un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l'annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N'oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l'iceberg nationaliste. C'est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l'UDMA, le PCA, les Oulémas, s'étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C'est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l'algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l'abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C'est à ce message qu'a finalement répondu l'appel du 1er Novembre.

Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l'étape précédente avaient trahi ?

H.A.A.: Pas d'anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c'est ce genre de retours destructifs au passé qu'il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l'opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s'agit de porter des jugements d'ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN.

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d'une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n'aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s'expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l'OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L'absence d'une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle - jusqu'au-boutiste de l'Algérie française - prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d'engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.

Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !

H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s'informer).

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d'abord au sein de l'organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l'OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n'avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l'absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M'hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n'est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d'un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d'ouverture d'esprit et d'une serviabilité doublée d'humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l'ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d'assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l'Assemblée algérienne d'avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d'origine. Son tort fut d'être l'enfant du pays idolâtré, puisque c'est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d'une crasse politique fut proclamé représentant du peuple).

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s'adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l'appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l'UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l'UGTA, Moufdi Zakaria, l'éternel poète symbole d'un Mzab fidèle à lui-même et à l'Algérie, qui sera l'auteur de l'hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l'aide financière, nerf de la guerre. L'impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu'ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu'à titre individuel, leurs militants s'intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l'ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l'Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l'essai, c'est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN.

C'était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l'urgence absolue, l'hystérie des répressions coloniales risquant d'étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ?

Force est de constater que ce quasi-miracle s'est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M'hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l'ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l'honneur, sans même savoir la nature de l'événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances. Mais, une première également, les structures de l'ALN et du FLN ont été précisées.

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d'un programme relève de l'ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu'à nos jours, une validité incontestable.

Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ?

H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c'était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J'étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d'un gouvernement provisoire.

J'avais transmis au CCE - la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l'intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l'absurdité d'un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d'un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l'Algérie n'en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n'avait pas été assassiné par les siens et si Ben M'hidi n'avait pas été exécuté par les autres. En d'autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté.

Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires...

H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu'on n'empêchera pas les racontars d'aujourd'hui – à l'exemple des racontars d'hier - de tenter d'asservir l'histoire à des fins de légitimation et de propagande.

Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l'individu, de l'homme qu'il fut ?

H.A.A.: J'ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun - Chelghoum Laïd - où il travaillait comme secrétaire dans l'administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l'arabe» qu'il avait vécues de très près.

Je préfère vous parler de l'homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l'examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l'administration d'être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l'empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen.

Autre anecdote sans commentaire: arrêté par la PRG, alors qu'il était le responsable de l'OS dans la région de Sétif, il n'avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d'une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d'inciter les droits communs à l'agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d'Algérie durent l'envoyer en relégation dans le nord de la France.

Quel tempérament ! Son identité, c'est ce qu'il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n'a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement.

Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l'histoire ?

H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu'hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d'enracinement profond dans le présent et l'avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l'histoire, en tant que discipline, qu'elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l'histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes.

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Tunisie :Yadh Ben Achour: Patriotes, réveillez-vous!

Publié le par Mahi Ahmed

Yadh Ben Achour: Patriotes, réveillez-vous!

La violence terroriste sacrificielle qui se développe actuellement dans notre pays constitue certainement la forme la plus aiguë de violence, mais elle est loin d’en monopoliser le champ. Vous n’avez qu’à prendre la route pour vous rendre compte qu’un «code» pas seulement de la route, mais du comportement, n’existe plus vraiment. Le règne du laisser-faire\laisser-aller ne peut conduire à rien d’autre qu’à la violence.

Le président de la République avait gagné les élections pour avoir axé sa campagne électorale sur deux principes fondamentaux. Le premier : « un État civil, pour un pays musulman ». Le second : « rétablir l’autorité de l’État» haybat a-dawlah. C’est grâce à ces deux slogans mobilisateurs qu’il a pu rassembler dans un seul parti un ensemble tout à fait disparate de forces, de partis et de personnalités de tous bords, uniquement cimentés, d’une part, par le souci de revenir au mythe fondateur de l’indépendance : «oui à la religion sociale réformée, non à la religion politique et, d’autre part, par le souci de mettre fin au laisser-faire\laisser-aller à tous les niveaux de la vie sociale.

«Un État civil pour un pays musulman» n’est pas une expression vide de sens. Elle implique une action déterminée contre toutes les formes de religiosité politicienne. Cette action, évidemment, ne doit pas se faire par les moyens de contrainte, encore moins par les moyens de violence. C’est une action de longue haleine de nature culturelle, éducative et sociale. Ce retour au mythe fondateur de notre indépendance ne doit évidemment pas se faire par la seule action de l’État. La société civile doit y contribuer très fortement. C’est d’ailleurs l’action de cette société civile qui a empêché toute les tentatives d’islamisation de la société et de l’État au cours de la période transitoire. Aujourd’hui, nous sommes très loin du compte. L’islamisation de la société qui, pour certains, doit préparer l’islamisation de l’État, continue à se développer, malgré l’action de redressement que le gouvernement exerce, par exemple au niveau des affaires religieuses ou de l’éducation. Nous le constatons dans les grandes institutions étatiques et les services publics. Dans les lieux publics, les hôpitaux, les cliniques, les écoles, les tribunaux, continue de régner cette sorte de bigoterie légaliste ravageuse. Dans certains services d’état civil, devant certains tribunaux, non seulement le Code du statut personnel est laissé de côté, mais la constitution elle-même de 2014 est ignorée et violée. C’est ainsi que certains juges, comme la cour d’appel de Tunis dans son arrêt du 26 juin 2014, agissent comme si la constitution de 2014 n’existait pas, ou lui donnent une interprétation totalement absurde qui la vide de son sens. Il reste par conséquent beaucoup à faire et le gouvernement doit établir une stratégie de longue haleine, cohérente et rigoureuse, pour lutter contre la culture qui essaye de renverser l’ordre des choses en confondant religion sociale et religion politique. C’est dans ce milieu, dans cette culture, que le terroriste puise ses ressources et sa conviction fondamentale, d’après laquelle le monde terrestre des humains doit être détruit s’il ne répond pas à l’ordre théologico-législatif décidé par Dieu. L’anti-humanisme du terroriste procède de cette conviction que sa vie et celles des autres peuvent être sacrifiées pour cette cause, à ses yeux la plus sublime de toutes. Lutter contre le terrorisme, c’est d’abord s’attaquer à cette culture.

Le terrorisme en Tunisie se nourrit à la fois du contexte idéologique de l’islamisme post-révolutionnaire, du contexte international et régional, mais également, et dans une forte mesure, du problème de la justice sociale non maîtrisé et qui constitue, à côté de la culture, la cause la plus directe du phénomène terroriste. La question se ramène aux seuils inadmissibles de pauvreté aggravée après la révolution et qui renforcent le sentiment d’exclusion sociale et affaiblissent ou parfois même détruisent le sentiment d’appartenance nationale et citoyenne. Le témoignage de Nassim Soltani, parent du berger Mabrouk Soltani, décapité par des terroristes dans la région de Sidi Bouzid et diffusé le 16 novembre 2015 par la télévision, est, sur cette question, plus éloquent que tous les livres écrits sur les origines du terrorisme. Ces seuils de pauvreté qui fortifient les ressorts psychologiques de toute forme de violence permettent aux terroristes d’acheter à la fois les consciences et le silence de leurs victimes et de procéder à leur recrutement, à leur entraînement et au lavage de leurs cerveaux. L’enracinement du terrorisme dans le monde et dans notre pays n’est pas le produit d’une aberration. Pour lutter contre le terrorisme avec efficacité, il est nécessaire de prendre conscience que ce dernier peut avoir de bonnes raisons d’agir comme il le fait, dans un milieu qui a de justes raisons de l’accueillir. À ce niveau, nous revenons au problème de la justice sociale qui constitue la moitié des objectifs de la révolution, l’autre moitié étant la liberté Les mesures sécuritaires et les lois antiterroristes, comme la loi organique n° 22/2015 du 7 août 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et la répression du blanchiment d’argent, indépendamment de leur caractère liberticide, à eux seuls, ne résoudront pas les problèmes.

Que ce soit en traitant le problème du terrorisme, ou celui de l’autorité de l’État, une idée essentielle, existentielle, doit toujours demeurer à l’esprit : une révolution a eu lieu. Trop de gens ont tendance à l’oublier. Nous ne pouvons pas pratiquer la politique en oubliant ce fait majeur. Or, il est triste de constater que la pratique politique aujourd’hui ne répond pas à ce qui fut la cause essentielle de la révolution et ne correspond pas non plus à cette promesse de rétablir l’autorité de l’État. L’actualité non seulement ne va pas dans le sens du rétablissement de l’autorité de l’État, mais, au contraire, va dans le sens de son affaiblissement.

Les autorités exécutives, certains partis politiques, certains députés de l’ARP se comportent tout d’abord comme si la révolution n’avait pas eu lieu. La division à l’intérieur de Nida Tounes ne serait pas trop grave si elle avait des implications limitées à ce seul parti. Malheureusement, ces divisions vont bien au-delà. Elles touchent l’équilibre des coalitions si difficilement acquis à l’intérieur de l’Assemblée des représentants du peuple, elles touchent le fonctionnement et l’équilibre des pouvoirs publics et même l’interprétation et l’application de la Constitution. Est-ce cela l’autorité de l’État? Par ailleurs, il faut rappeler que le peuple tunisien est devenu viscéralement et épidermiquement hostile aux affaires de clans et de famille. Sans vouloir juger aucunement les personnes et quelle que soit leur valeur respective, fussent-elles des réincarnations de ‘Umar Ibn Abdelaziz ou de Marc-Aurèle, il se fait que notre peuple ne supporte plus les affaires de clans ou de famille. C’est un fait objectif, peut-être injuste sur le plan de la justice distributive personnelle, mais qu’il ne faut pas discuter. Il en est ainsi parce que la révolution en a ainsi décidé et que des martyrs sont tombés pour cette cause. Parce qu’une révolution a eu lieu, le rétablissement de l’autorité de l’État doit être compris dans cette unique perspective. Les affaires de Nida Tounes portent une grave atteinte au président de la République, au niveau national et au niveau international, mais, par-dessus tout, elles atteignent profondément le prestige de l’État, Dans ce jeu, tout le monde sortira perdant, sauf les terroristes. Patriotes, réveillez-vous!.

Yadh Ben Achour

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. Comment Daech progresse en Libye

Publié le par Mahi Ahmed

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Comment Daech progresse en Libye

Ali Bensaâd. Enseignant chercheur à l’université Aix-Marseille, CNRS-IDEMEC et École française de Rome.

le 18.12.15 | 10h00

L’Etat Islamique a trouvé un interstice dans l’angle mort territorial et politique qu’est devenu le Golfe de Syrte, aux limites des deux pouvoirs concurrents de Tripoli et de Tobrouk. Mais aussi une région vaincue et laissée pour compte comme ancien fief de Kadhafi.

‘installation de Daech dans le Golfe de Syrte, en Libye, est la première et seule implantation territorialisée de l’organisation en dehors de l’Irak-Syrie. Elle doit moins aux capacités propres de Daech qu’à la fragmentation du pays écartelé entre une multiplicité de pouvoirs locaux et déchiré entre deux gouvernements se disputant la légitimité.

L’un à Tripoli, composé pour partie d’islamistes, se réclame de la légitimité révolutionnaire et l’autre basé à Tobrouk, en Cyrénaïque, se réclame de la légitimité que lui ont donné les élections et que la communauté internationale reconnaît. La guerre qu’ils se livrent et la faiblesse de leur emprise sur des pouvoirs locaux autonomes, les empêchent d’asseoir une autorité sur le pays réel, laissant des pans entiers de territoire dans une sorte d’angle mort échappant à tout pouvoir.

Daech a trouvé un interstice dans l’angle mort territorial qu’est devenu le Golfe de Syrte, aux confins de chacune des deux grandes régions historiques que sont la Tripolitaine et la Cyrénaïque, et aux limites des deux pouvoirs concurrents de Tripoli et de Tobrouk. Mais c’est aussi une région vaincue et laissée pour compte comme ancien fief de Kadhafi.

Avec la présence à Syrte de communautés marginalisées et humiliées, les Kadhadfa, tribu de Kadhafi, et leurs alliés dont nombre de dignitaires et d’officiers de l’ancien régime, il y aurait ainsi tous les ingrédients d’une situation à l’irakienne, où les cadres de l’armée de Saddam Hussein et de son parti, le Baas, ont rejoint Daech. Mais la greffe n’a pas pour autant pris sur la population locale comme en Irak. En tout cas pas encore.

Ni sur les Kadhadfa, réprimés par les révolutionnaires vainqueurs et particulièrement par les islamistes, et qui se sont ralliés au général Hafter qui fait de l’anti-islamisme l’alibi de la guerre qu’il a lancée pour s’imposer à Benghazi et qui, par ailleurs, s’appuie sur des dignitaires de l’ancien régime.

Ni sur l’autre communauté de la ville de Benghazi, la tribu El Fourjane, pourtant rivale des Kadhadfa, et que Daech s’est vite aliénée en voulant imposer une allégeance humiliante à ses religieux et en inaugurant son règne par la crucifixion d’un cheikh salafiste de cette communauté.

La majeure partie de la population a fui la ville réduisant ainsi la ressource que constitue le prélèvement de «l’impôt islamique», alors que Daech n’a pas non plus développé d’autres activités lucratives. Il n’a ni accès aux puits de pétrole ni réussi encore à capter les trafics dont celui de la drogue qui reste entre les mains des réseaux tribaux ou de la fraction djihadiste rivale liée à El Qaeda, et surtout parce qu’il n’a pas encore atteint le Fezzan, au sud-ouest de la Libye, et ses pistes de migration et de contrebande transsahariennes.

Son implantation reste donc fragile. Mais les ingrédients de son renforcement ne manquent pas. L’instrumentalisation du djihadisme par les deux pouvoirs qui s’affrontent n’en est pas le moindre.

D’un côté, les islamistes au sein du gouvernement de Tripoli entretiennent avec lui des rapports ambigus, allant de la passivité bienveillante comme ce fut le cas lors de la destruction de mausolées, d’attaques contre les intérêts occidentaux ou d’assassinats de militaires, jusqu’à le légitimer publiquement comme l’a fait le Congrès de Tripoli contre la décision de l’ONU du 19 novembre 2014 de classer l’organisation salafiste Ansar Charia(1) comme terroriste. Ils ont ainsi ouvert un espace politique à des djihadistes dont l’ancrage civil est pourtant faible.

De l’autre, le gouvernement de Tobrouk veut en faire un épouvantail pour gagner le ralliement des puissances occidentales et un alibi dans sa volonté d’éradiquer ses adversaires tous abusivement assimilés à des «terroristes», y compris ceux qui ne sont pas islamistes.

Benghazi, en Cyrénaïque, est le théâtre où, plus qu’ailleurs, se confrontent les divers instrumentalisations du djihadisme pour au final le renforcer.

Dès le lendemain de la révolution, Ansar Charia y a systématiquement liquidé les anciens officiers de Kadhafi qui ont rejoint l’insurrection, plus de 600, et les militants des droits de l’homme. Ansar Charia ne revendique pas mais ne condamne pas tout en ne se privant pas de stigmatiser les victimes, instillant une atmosphère faite d’alliage de suspicion et de terreur que les autorités de Tripoli, avant que le pays ne se divise, n’avaient jamais cherché à dissiper, bien au contraire.

C’est cette «ambiguïté» qui a légitimé un aventurier plus que controversé, l’ancien général kadhafiste Hafter, pour intervenir sur le terrain militaire et politique, en dehors de tout cadre, au prétexte du combat contre les djihadistes. Il les a au contraire renforcés. Mais tout en réussissant, lui, à s’imposer au gouvernement de Tobrouk comme chef de ses armées. Usant de méthodes brutales à la «Sissi» («homme fort» en Egypte), frappant avec amalgame autant islamistes radicaux que révolutionnaires refusant de lui faire allégeance, il a contribué à faire basculer beaucoup de ces derniers dans le camp djihadiste.

Tripoli, dans un jeu où ce qui lui importe est l’affaiblissement du camp de Tobrouk, continue à soutenir Ansar Charia à Benghazi et à l’alimenter en armement. Les deux protagonistes ont ainsi contribué à donner au djihadisme l’ampleur qu’il n’avait pas et à l’imposer aux autres forces. La réalité n’est pourtant pas si binaire.

Sur sept lignes de fronts ouverts par le général Hafter dans la ville, il est confronté dans au moins deux d’entre eux à une résistance animée exclusivement par des combattants non islamistes. Les «Bouclier de Benghazi», structure sécuritaire de la ville créée au lendemain de la révolution, sont dirigés par un révolutionnaire, Wissam Benhamid, qui n’a rien d’un islamiste et encore moins djihadiste.

Mais une alliance de fait s’est établie entre eux, les djihadistes se couvrant de son capital symbolique de révolutionnaire et lui de leur appui militaire devant la machine de guerre de Hafter.

Celui-ci n’a toujours pas réussi à faire bouger les lignes de front contre les djihadistes mais il a par contre étendu sa répression à tous les secteurs de la société civile, même ceux critiques à l’égard des islamistes censés être l’unique cible du général, à l’image de Fethi Tebril, peu susceptible d’islamisme, une des icônes de la révolution, l’avocat dont l’emprisonnement avait signé le déclenchement du soulèvement contre Kadhafi et qui est aujourd’hui contraint de fuir Benghazi.

C’est aussi le cas de près de cinquante mille (50 000) familles fuyant autant les combats que les expéditions punitives de milices tribales se réclamant de Haftar et dont les motivations régionalistes, contre les originaires de Misrata qui dominaient traditionnellement l’économie locale, l’emportent. Ce contexte est propice à Daech qui, sans y avoir encore territorialisé sa présence, la renforce en se fondant avec les autres djihadistes. Ansar Charia qui a violemment combattu Daech dans la ville de Derna, le tolère à Benghazi comme appui et la présence de ses éléments est attestée sur au moins trois des fronts de la ville même si ce n’est pas encore en position dominante.

C’est au Fezzan, dans le Sud libyen, que les ingrédients les plus propices à l’enracinement du djihadisme sont en train de fermenter, même si Daech y est encore absent et que les autres djihadistes, plutôt installés au Nord, n’ont pas l’implantation qu’on leur prête.

Dans cet ancien bastion de Kadhafi, celui-ci y a structuré de puissantes milices prétoriennes basées sur des tribus nomades y compris sahéliennes, tout en y entreposant les plus importants stocks d’armement après le bombardement de Tripoli par les américains en 1986. La chute du régime y a rebattu les cartes et rouvert les concurrences pour la domination des trafics transsahariens. Les deux gouvernements se disputant le pouvoir au Nord ont réussi à s’y immiscer et à clientéliser les parties en conflit y compris en utilisant auprès des originaires du Sahel la question de l’attribution de la nationalité déjà marchandée par Kadhafi.

C’est ainsi que Touaregs et Toubous, après avoir cohabité en paix depuis plus d’un siècle, sont entrés dans un conflit armé sans fin. Sans y être encore véritablement implantés, des djihadistes, notamment du Mali, entretiennent des liens, basés sur la parenté, avec ces communautés. Celles-ci ignorées par le Nord, peuvent être facilement perméables à leur influence comme ce fut le cas au Mali.

C’est alors le Niger, préservé jusque-là par le djihadisme, qui risquerait de tomber dans leur escarcelle.

En plus de se trouver dans l’axe de circulation le plus important entre la Libye et le Sahel, le Niger est aussi le seul pays où se retrouvent présentes, sans exclusif, toutes les communautés qui composent le Fezzan et qui n’auraient donc pas de peine à y exporter leur conflit. La jonction serait alors faite avec Boko Aram.

Ali Bensaâd

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Enjeux d’une élection en forme de défi pour le chavisme : entretien avec Romain Migus dans « L’Humanité »

Publié le par Mahi Ahmed

Enjeux d’une élection en forme de défi pour le chavisme : entretien avec Romain Migus dans « L’Humanité »

Venezuela /

dimanche, 6 décembre 2015 / Romain Migus /

Journaliste (Caracas)

Les élections législatives se déroulent dans un climat tendu sur le plan économique en raison de la chute du cours du pétrole. La baisse du prix des matières premières dont souffre toute l’Amérique latine suffit-elle à expliquer la crise ?

Romain Migus. Si la baisse des prix des matières premières a touché tous les pays de la région, le Venezuela a été terriblement affecté. Son économie est dépendante de son exploitation pétrolière, qui représente 98 % de ses exportations, et donc de ses rentrées de devises, et 50 % des recettes fiscales. La baisse de plus de la moitié de la valeur du brut depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro, en 2013, a considérablement amputé le budget de l’État vénézuélien. À cela s’ajoute une guerre économique qui rappelle le mot d´ordre du président Nixon contre le Chili d’Allende : « faire crier l’économie » locale. La contrebande de produits de première nécessité, d’essence, ou encore de la monnaie vénézuélienne ont des conséquences néfastes sur la qualité de vie. Depuis la mort d’Hugo Chavez, en 2013, la valeur du dollar au marché noir a augmenté de 8 900 %, ce qui crée une distorsion sans précédent entre le prix des produits au Venezuela et leur revente à l’étranger, notamment en Colombie. Ainsi, pour le prix d’un dollar changé au taux du marché noir, on peut acheter 9 300 litres d’essence au Venezuela. Cette guerre économique, si souvent décriée dans les médias internationaux, est rendue possible par la participation du narco-paramilitarisme colombien et la complicité du gouvernement de Bogota.

Quelles en sont les conséquences ?

Romain Migus. Cette guerre économique produit des effets épouvantables : baisse du pouvoir d’achat, pénurie de produits de base, files d’attente. C’est le moral de la base populaire du chavisme qui est attaqué de plein fouet. Le but de cette offensive économique est de « retourner » électoralement la population lors du prochain scrutin législatif. Pas besoin d’attendre trente ans et le déclassement de documents pour comprendre que la puissance impériale a lancé une attaque sans précédent contre le Venezuela bolivarien dans le but de reconquérir cette source d’approvisionnement en énergie.

La majorité chaviste a-t-elle créé les conditions pour se dégager du modèle économique de la rente pétrolière et réduire sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur ?

Romain Migus. Bien entendu, ceci n’est possible que parce que la révolution bolivarienne n’a pas pu, malgré les efforts en ce sens du président défunt Hugo Chavez, développer un appareil productif industriel et agricole. Le passage d’une économie de rente à une économie productive implique aussi un changement culturel qu’il est difficile d’établir en une ou deux décennies. Même si la part de l’activité non pétrolière dans le PIB est en constante augmentation depuis 2003 et est sept fois supérieure à la part de l’économie pétrolière, cette dernière demeure la seule à générer les devises étrangères nécessaires aux importations. Le problème principal de l’activité non pétrolière au Venezuela est qu’elle est surtout fondée sur les services. La part de la production agricole reste minime et l’alimentation des Vénézuéliens est donc sujette aux importations qui se réalisent avec les devises. Cette crise exprime moins un rejet du modèle bolivarien que du système rentier et de la culture de la rente.

Comment ce contexte économique a-t-il influencé les politiques d’inclusion sociale qui ont été la cheville ouvrière des succès électoraux du chavisme jusqu’à présent ?

Romain Migus. La réaction du gouvernement bolivarien face à cette crise économique est une leçon pour l’Europe néolibérale. Malgré la chute spectaculaire du budget de l’État, les programmes sociaux n’ont pas été amputés. L’État considère que ce ne sont pas les plus démunis qui doivent supporter le poids d´une crise dû à l’effondrement du cours du brut. D’où, d’ailleurs, le côté pernicieux de la guerre économique. La spéculation contre le bolivar (la monnaie nationale – NDLR) et la contrebande organisée ont été induites pour retourner cette tendance gouvernementale contre les plus humbles, et faire de leur vie un calvaire.

La majorité présidentielle peut-elle perdre les élections face à une opposition de droite ?

Romain Migus. En raison de la situation décrite précédemment, il est sûr que le chavisme affronte le scénario électoral le plus compliqué depuis son accession au pouvoir. Néanmoins, et à rebours de ce que la presse internationale nous annonce, le Parti socialiste unifié du Venezuela (Psuv) et ses alliés pourraient profiter du système électoral, qui attribue 70 % des postes de députés de manière nominale et 30 % à la proportionnelle. Fort d’une organisation politique efficace, le Psuv pourrait dégager une courte majorité de députés qui ne refléterait pas le pourcentage total de votes exprimés en sa faveur. Il ne s’agit pas d’une incohérence démocratique, la plupart des démocraties européennes fonctionnent ainsi, et peu de voix s’élèvent pour dénoncer un tel système. Dans ce cas, il est à craindre que l’opposition crie à la fraude et se lance dans une de ses aventures antidémocratiques dont elle a le secret.

Source : http://www.humanite.fr/venezuela-le-scrutin-le-plus-complique-quont-eu-affronter-les-chavistes-591619

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Victoire de l’opposition vénézuélienne aux élections : et maintenant ?

Publié le par Mahi Ahmed

Victoire de l’opposition vénézuélienne aux élections : et maintenant ?

Le point de vue de Christophe Ventura

mardi, 8 décembre 2015 / Christophe Ventura /

Mémoire des luttes

L’opposition vénézuélienne a remporté les élections législatives pour la première fois en seize ans. Est-ce une surprise ? Comment expliquer ce tournant ?

L’opposition remporte une nette victoire dans le contexte d’une forte participation. C’est effectivement une première depuis les débuts de la Révolution bolivarienne. La Table pour l’unité démocratique (MUD) obtient 112 sièges sur les 167 à pourvoir. Le chavisme en obtient, lui, 55. La coalition de droite s’assure donc une majorité qualifiée des 2/3, fixée à 111 sièges. Elle dispose donc de tous les pouvoirs possibles à l’Assemblée.

Les résultats s’inscrivent de fait dans la tendance haute de ce qu’on pouvait observer ces dernières semaines. Ce n’est donc pas à proprement parler une surprise. Ce qui est remarquable, c’est la qualité démocratique du Venezuela, pays pourtant souvent mis à mal par les médias internationaux et les formations proches de l’opposition, qui ont en général assez facilement tendance à condamner le pays pour ses soi-disant dérives autoritaires. On a en réalité assisté à un modèle de journée civique et démocratique : 75% de participation au vote, un contexte de tranquillité totale, une reconnaissance immédiate des résultats de la part de Nicolas Maduro qui a reconnu sa défaite et remercié l’ensemble des Vénézuéliens pour la bonne tenue des élections. Pourtant, les médias internationaux – dont les nôtres – annonçaient, eux, le pire : campagnes de fraudes élaborées par le gouvernement, pressions et violences politiques, etc. Une nouvelle fois, il se confirme qu’il existe une distorsion problématique dans le traitement médiatique et idéologique de ce pays. En réalité, le problème le plus préoccupant venait au final de l’opposition qui avait refusé, avant l’élection, de s’engager à reconnaître les résultats, quels qu’ils soient. Cet engagement était pourtant une exigence de la délégation de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) présente sur place. Le message de la MUD était clair : « Nous reconnaîtrons les résultats si nous gagnons, pas si nous perdons ».

Désormais commence une nouvelle étape et une question est posée à la MUD, coalition d’organisations très diverses dont le programme commun s’est essentiellement résumé jusqu’ici à son rejet du gouvernement et de la Révolution bolivarienne. Que va-t-elle faire de cette victoire maintenant qu’elle est majoritaire dans cette Assemblée qui siègera du 5 janvier 2016 à janvier 2021 ? Va-t-elle privilégier la guérilla politique et juridique contre Nicolas Maduro et son gouvernement ? Chercher à l’empêcher de gouverner et de terminer son mandat ? Va-t-elle proposer des solutions concrètes aux problèmes économiques et sociaux des Vénézuéliens ? Si oui, lesquelles ? Va-t-elle conserver son unité ? Autre interrogation : le chavisme va-t-il être capable de se régénérer après cette défaite qui, à mon sens, exprime en premier lieu une sanction populaire contre la situation économique et sociale, les phénomènes de corruption et d’insécurité, etc., davantage qu’une adhésion au projet de l’opposition dont on peine à dessiner les contours.

En quoi l’expérience de la cohabitation sera-t-elle un défi pour la démocratie vénézuélienne ? Va-t-on vers une recomposition des forces politiques avec l’instauration d’un contrepoids ou bien vers une paralysie politique à travers la limitation des pouvoirs du Parlement ?

C’est assez difficile à dire car c’est la première fois depuis 1998 que la droite remporte une élection majeure. C’est un précédent. Cette forme de cohabitation n’est pas à confondre avec celle à la française, le régime politique n’ayant rien à voir. Le modèle vénézuélien est de type présidentialiste, proche du modèle américain, c’est-à-dire avec des pouvoirs assez forts du côté du gouvernement et du président. Ce dernier a toute latitude pour conserver et nommer son gouvernement, sans passer par l’Assemblée nationale. Avec une majorité simple (ou dite « absolue ») de 84 député(e)s, la nouvelle majorité a, elle, le pouvoir, par exemple, d’approuver le budget de l’Etat ou celui des dépenses de la Banque centrale, de discuter et d’approuver tout projet de loi fiscale et de crédit public. Elle a également la possibilité de mettre en place des commissions d’enquête. Elle autorise aussi, selon la Constitution, « la nomination du procureur général de la République et des chefs de missions diplomatiques permanentes ». Avec une majorité de 100 députés (majorité des 3/5e) – il lui manque un siège pour le moment –, elle peut entre autres approuver – ou pas – les lois habilitantes (ordonnances présidentielles) et voter des motions de censure contre le vice-président et les ministres. Avec 111 députés, elle dispose d’une majorité qualifiée des 2/3 et peut alors voter l’organisation d’une assemblée constituante, un projet de réforme constitutionnelle, un projet de loi organique (ou de modification des existantes). Ces initiatives sont ensuite soumises à référendum. Avec une telle majorité, la MUD peut également élire et révoquer des magistrats du Tribunal suprême de justice, du Conseil national électoral, soumettre des projets de lois à référendum populaire.

On sait que le premier projet de la MUD est de proposer une loi d’amnistie et de réconciliation pour obtenir la libération de M. Léopold Lopez, condamné à 13 ans de prison pour incitation à la violence à l’encontre du gouvernement. La Constitution donne en effet à l’Assemblée le droit de « décréter des amnisties ».

Les Vénézuéliens cherchent des solutions concrètes à la crise économique et à la gestion du modèle de développement du pays. Ce message est envoyé à la fois à l’opposition et au gouvernement. Ce sont sur ces thèmes que l’on verra dans le temps se dessiner le nouveau rapport de forces entre l’Assemblée et le gouvernement. Et se préciser la crédibilité des acteurs.

Certains affirment que la défaite du chavisme fait écho aux élections présidentielles argentines du mois de novembre. Partagez-vous ce point de vue ?

Oui, en partie. Aujourd’hui, les trois pays les plus affectés par l’importante crise économique et financière en Amérique latine sont l’Argentine, le Brésil et le Venezuela, où on assiste à des situations de récessions lourdes ou de croissance faible. Ces pays sont moteurs dans l’animation de la vie politique et géopolitique latino-américaine (notamment pour ce qui concerne l’intégration régionale). La victoire de M. Macri en Argentine est un signal qui montre qu’il y a un reflux des forces progressistes latino-américaines ou, plus précisément, de l’hégémonie de la gauche sur cette partie du continent. Cela étant, ce n’est pas la fin brutale d’un cycle qui verrait l’arrivée triomphale des oppositions de centre-droit et de droite, le processus étant plus complexe. En Argentine, M. Macri a gagné sans être plébiscité et de nombreux pouvoirs restent à l’ancienne majorité. Au Venezuela, il y a une alternance partielle dont on peut penser qu’elle débouchera sur une séquence d’instabilité politique plus forte si la polarisation de la société se confirme. Au Brésil, il y a une crise qui impacte tous les acteurs du système politique d’opposition et de majorité qui subissent un discrédit chaque jour plus grandissant. De ce point de vue, il n’y a pas véritablement d’homogénéité sur la nature de ce reflux incontestable mais complexe.

Source : www.iris-france.org/victoire-de-lopposition-venezuelienne-aux-elections-et-maintenant

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Conférence de Mouloud Hamrouche à Batna

Publié le par Mahi Ahmed

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