Aït Ahmed Boudiaf et nous…

Publié le par Mahi Ahmed

Aït Ahmed Boudiaf et nous…

Par Brahim Senouci

Ainsi, un cycle s’achève avec la disparition du dernier des «fous» à avoir cru en la possibilité d’en finir avec la colonisation. Fou, il fallait l’être assurément pour imaginer, ne serait-ce qu’un instant, avoir raison d’une puissance nucléaire, aérienne, maritime, économique et financière de la taille de la France, en lui opposant des fusils de chasse et, surtout, la volonté d’un peuple. Evidemment, c’est cette dernière qui a été déterminante dans la victoire finale.

La suite est connue. Sitôt libérée, l’Algérie a été le théâtre d’un combat fratricide de sinistre mémoire, la guerre des wilayas. Il a fallu que le peuple, encore lui, descende dans la rue en scandant «Sept ans, ça suffit!», pour qu’une trêve fragile s’instaure. Des chefs prestigieux ont connu la prison, voire la condamnation à mort, et seule la fuite à l’étranger leur a épargné le sort funeste qui leur était promis. En ce qui concerne Boudiaf, la condamnation a été exécutée avec trente ans de retard, sous les regards sidérés des téléspectateurs algériens. Le second, Aït Ahmed, est mort dans son lit, la paisible Suisse lui ayant offert un abri plus sûr que celui que l’Algérie enfiévrée de 1992 avait réservé à son compagnon de lutte…

Ces deux personnages avaient en commun de s’être opposés au projet autoritaire porté notamment par les officiers supérieurs de l’armée des frontières. Ils appelaient de leurs vœux l’édification d’une véritable démocratie, la prise en compte de la diversité culturelle, l’accès pour tous à l’éducation et une vision profondément imprégnée par le désir d’extraire la population de la misère, qui était le lot de son écrasante majorité. Ils ont perdu la bataille. Ainsi, au lendemain de l’Indépendance, le silence et l’obéissance sont devenus les maîtres mots, les maîtres maux…

A l’ombre du système, se sont développés les passe-droits, la corruption et un gâchis scandaleux des richesses fournies par l’exportation des hydrocarbures. Ce pays, si bien pourvu par la nature, a peu à peu sombré dans la pauvreté, aussi bien matérielle que morale et intellectuelle. Peu à peu, les Algériens se sont repliés sur eux-mêmes en développant l’art de la débrouille et du chacun-pour-soi, au détriment du sens collectif qui leur avait permis d’arracher leur indépendance. Ils y ont, sans doute, perdu une partie de leur âme et ont cru pouvoir trouver refuge dans une religiosité exacerbée. Des années plus tard, cette tendance a trouvé corps dans l’émergence d’un parti islamiste radical, surpuissant, dont l’aura tenait à sa capacité supposée de faire tomber un système honni. Des dizaines de milliers de morts plus tard, le système est toujours là, mais la société, en dépit du traumatisme de la déferlante intégriste, a intériorisé la vision dont ce mouvement est porteur, vision proscrivant l’idée même de nouveauté, frappée du sceau de l’impiété, et prônant un Islam rigoriste, dogmatique, pour lequel la vie quotidienne se réduit à la répétition mécanique des mêmes gestes, des mêmes mots, dans une uniformité mortifère. L’observation absolue de ces règles est jugée suffisante pour l’accès au Paradis. C’est ainsi, du moins, que le sens commun l’entend. En dehors de cela, les principes sur lesquels la communauté vivait depuis des siècles, tombent en déshérence. Le mensonge, la corruption, la rapine se banalisent. Le sens du sacré, la spiritualité, qui étaient la marque de l’Islam algérien, disparaissent du paysage devant l’avancée de la nouvelle doctrine fondée sur l’ostentation et un simplisme ravageur. La «société» est beaucoup plus prompte à condamner celles et ceux qui, par leurs tenues vestimentaires ou leur absence de pratique religieuse, se tiennent en dehors du cadre, que les pillards en burnous ou en kamis qui dévitalisent l’Algérie en se goinfrant de sa moelle.

Le peuple algérien a gagné la guerre de Libération. Il a échoué à «faire société». Sans doute faut-il voir dans cette incapacité le résultat d’une Histoire qui hésite depuis des décennies entre la tragédie et la bouffonnerie, une Histoire dans laquelle notre peuple a si souvent tenu un rôle subalterne qu’il n’arrive pas à s’imaginer dans un autre rôle : celui d’acteur de son destin. Il se contente d’être l’inépuisable commentateur de la scène politique, de ses turpitudes et de ses rebondissements. Quand la coupe est pleine, il brûle des pneus, saccage des édifices publics, brûle des voitures, avant de retourner à sa prostration coutumière. «Pas bouger», telle est sa devise. Le mouvement, voilà l’ennemi! Quelle folie, n’est-ce pas, que de vouloir changer le cours d’une histoire quand elle est, de toute évidence, celle à laquelle il se croit assigné!

La classe dirigeante ne fait évidemment rien pour contrarier une tendance qui sert si bien ses intérêts. Bien au contraire, elle s’ingénie à la conforter. Il est si facile de gouverner un peuple si intimement convaincu qu’il ne peut rien contre les oukases du destin, y compris quand celui-ci prend les traits des tenants du Pouvoir. Il est si simple pour ce dernier de pourrir la vie des Algériens, de les spolier de leurs richesses quand il sait que c’est eux-mêmes, dans leur majorité, qui se dresseront devant celles et ceux qui auraient des velléités de le contester. Le peuple continue de penser, en effet, que l’alternative au régime actuel ne peut se solder que par le retour d’une tragédie dont il n’a pas eu la possibilité de consommer le deuil.

Boudiaf est mort au bout d’un petit semestre de présidence, le semestre le plus prometteur sans doute qu’ait connu l’Algérie indépendante. Son assassinat, télévisé en direct, a contribué à convaincre l’opinion de l’impossibilité d’un changement pacifique. Le long exil suisse d’Aït Ahmed, qui ne s’est interrompu qu’avec sa mort, a eu le même effet…

Last but not least, vieille locution anglaise pour signifier que ce qui est cité en dernier n’est pas le moins important : il y a eu l’entreprise de démolition de la charge symbolique de l’épopée de la guerre de Libération. A force de mensonges et d’instrumentalisation, c’est toute cette période qui est remise en question. Contrairement aux lois de la biologie, les anciens moudjahidine se multiplient, les rentes de situation qui leur sont généreusement octroyées, sont à l’avenant, pendant que la jeunesse algérienne cherche un improbable salut dans une fuite éperdue. Le président de la République passe une partie de sa convalescence aux Invalides, en compagnie des cendres des généraux qui ont investi l’Algérie en 1830, en y semant la destruction et la mort. Le Premier ministre salue «Paris, ville lumière», délivrant au monde la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en décembre 1948. Il commet là d’abord une erreur factuelle : ce n’est pas la France mais l’ONU qui est à l’origine de cette déclaration rédigée par un panel de personnalités internationales, présidé par Eleanor Roosevelt. La France s’est contentée d’accueillir au Palais de Chaillot l’Assemblée Générale de l’ONU qui l’a adoptée. Mais ce n’est pas le plus important. Comment un chef de gouvernement peut-il ignorer qu’en 1948, l’Algérie était sous occupation coloniale et que le régime auquel étaient soumis ses compatriotes de l’époque, était décidé à Paris? Comment peut-il ignorer la proximité calendaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus trois ans plus tôt sur ordre de la «ville-lumière»? Comment peut-il ignorer la terrible répression qui s’est abattue sur les Algériens manifestant pour l’indépendance à Alger, Oran, Constantine…, au mois de décembre 1960? Comment sommes-nous tombés si bas? Oui, le complexe du colonisé, bien sûr, théorisé par Albert Memmi et Frantz Fanon. Mais le Vietnam s’en est bien débarrassé en recouvrant sa personnalité et il est en train de se développer!

Aït Ahmed et Boudiaf sont morts. Plutôt que de cultiver des regrets inutiles, revisitons-les. Soyons enfin dignes d’eux, mais aussi de nos combattants de l’ombre, de nos emmurés, de nos enfumés qui nous ont permis de vivre libres. Abandonnons nos ridicules querelles et travaillons à rétablir la vérité, à retrouver cette mémoire que nous avions en partage et qui nous a permis de nous unir face à une formidable adversité…

B.S.

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