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Ici mieux que là-bas : Malek Alloula et le football

Publié le par Mahi Ahmed

Ici mieux que là-bas : Malek Alloula et le football

Par Arezki Metref

Il y a une année, le 17 février 2015, Malek Alloula nous faisait l’impardonnable surprise de s’éclipser. Subitement. Sans crier gare. Comme il a vécu. Avec lui, la chronique people n’a rien à gratter. Aucune place pour les apparences, les postures, le cirque médiatique. La discrétion faisait de lui l’un de ces êtres essentiels sur lesquels aucune futilité n’avait prise. Même dans sa présence à l’autre, on sentait cette retenue presque timide, celle d’une sentinelle veillant sur un univers dans une autre dimension.

Avec lui, bien qu’il n’en parlât pas – peut-être est-il primordial de ne pas en parler- on comprenait qu’être poète ne consiste pas uniquement à ciseler de beaux vers. C’est aussi et surtout habiter un autre monde avec ses codes et ses tourments auxquels s’ajoute celui de devoir se farcir un quotidien par trop prosaïque. A la différence de certains de ces poètes qui se glorifient de l’onction qu’est censé leur valoir cet état vécu comme une élévation, Malek Alloula vivait sa singularité comme une clandestinité qui le plaçait au même niveau que tout un chacun. Il ne donnait pas l’impression d’avoir un plus par rapport à vous et moi.

Pour être sincère, il m’est arrivé de vouloir échanger avec lui sur la poésie. En vain. Comme si en parler entre deux sujets quelconques allait profaner cette quête essentielle. La seule fois où son actualité éditoriale, à la faveur de la sortie de son ouvrage Le Cri de Tarzan, la nuit, dans un village oranais (2008), avait dicté que je lui fasse une interview, il avait exigé de répondre par écrit, comme s’il ne faisait pas confiance à la volatilité de la parole susceptible de trahir la patience, la durée, la réflexion, la densité qui sont l’apanage de la poésie. Avec lui, on réussissait la prouesse de ne pas s’exprimer oralement sur la poésie même lors d’une interview.

Pour moi, Malek Alloula a donc toujours été le poète puriste, exigeant, parfois même hermétique. Son univers, un entrelacs de pierres précieuses, de mots d’orfèvre, m’a toujours paru trop immaculé pour s’acoquiner avec le quotidien. Dans ses arcanes, on avait l’impression qu’il errait avec parfois le désarroi ironique de celui qui ne trouvait pas ses marques et qui pensait en même temps qu’il n’était pas nécessaire de les trouver.

Même quand je l’ai mieux connu, je l’imaginais chevauchant un nuage, loin de nos préoccupations de terriens et de nos lieux communs.

Et voilà qu’un jour, je découvre qu’il lui arrive de descendre de son nuage pour s’intéresser au… foot. Oui, ce fut pour moi très surprenant ! Franchement, je ne voyais pas Malek Alloula en passionné de foot. N’importe qui, mais pas lui ! Un préjugé me l’aurait même fait figurer dans cette liste d’intellectuels et d’artistes que nous nous amusions à élaborer avec des amis dans les années 1980, à l’époque de la Coupe du monde de 1982. Nous avions découvert ainsi qu’il y en avait parmi eux qui étaient infichus de dire combien de temps durait un match de football et combien de joueurs comportait une équipe. Quelque chose d’imprécis chez Malek Alloula m’avait laissé croire qu’il appartenait à cette catégorie. Eh bien non !

J’allais découvrir qu’il ne ratait pas un seul match à la télévision. Quand les circonstances le tenaient loin de chez lui à l’heure d’un grand match, il cherchait un café où on pouvait suivre la retransmission de la rencontre sportive. Mieux encore : lui, si peu loquace sur tout autre sujet, était capable de parler longtemps du classement de tel club ou des qualités et limites d’un joueur. Oui, c’est comme ça : il était capable de parler longtemps de stratégie et de tactique, lui par ailleurs si discret.

Mais je fus encore plus surpris d’apprendre de son propre aveu que dans sa jeunesse, il avait joué au foot à Bel-Abbès. Et sous la direction de… Ben Barek, la perle noire, celui dont Pelé disait : «Si je suis le roi du football, alors Ben Barek en est le dieu.» C’était en 1957, l’année où Ben Barek accepta pour une saison le poste d'entraîneur de l'USM Bel-Abbès.

A l’époque où je découvrais l’attrait du foot sur Malek Alloula, j’étais tombé sur un numéro de «Hommes et migrations», une revue française de sciences sociales consacrée aux faits migratoires. La publication traitait précisément des footballeurs immigrés.

Ayant parcouru avec beaucoup d’intérêt une longue biographie de Ben Barek, il me sembla naturel que je donne à lire à Malek Alloula cet article sur l’entraîneur dont il parlait avec beaucoup de fierté.

Malheureusement, étant moi-même un joueur médiocre, je mis longtemps à lui faire la passe. Il me relança pendant près de 6 mois, toutes les deux semaines. Je lui répondais invariablement que je n’avais toujours pas retrouvé cette revue dans mon fouillis.

Je finis par mettre la main dessus et je lui apportai comme promis. Plus tard, il me dira l’avoir lu avec l’intérêt qu’on peut imaginer pour son ancien entraîneur.

Je lui demandai ce qu’il avait pensé de cet article qui m’avait passionné. Il me répondit avec ce grand sourire éloquent qui précédait ses appréciations mitigées. Et aujourd’hui, je m’aperçois qu’avec Malek Alloula j’aurai davantage parlé foot que de poésie.

A. M.

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Soi-même comme un autre (1) ou l’aménagement de tamazight comme facteur de survie

Publié le par Mahi Ahmed

Soi-même comme un autre (1) ou l’aménagement de tamazight comme facteur de survie

Par Pr Abderrezak Dourari (*)

Le titre de cette présentation, emprunté à Paul Ricœur, même légèrement détourné, exprime ce désir, que ressentent parfois les chercheurs, de pouvoir parler de soi-même comme s’ils parlaient d’un autre quand ils sont en prise avec des questions qui touchent directement à leur personnalité, à leur intimité, à leur subjectivité.

En parler à la personne du délocuté, de manière objectale. C’est le niveau de réflexion exigé dans ce type de traitement de la langue maternelle qu’est l’aménagement linguistique lorsqu’on travaille soi-même sur sa propre langue maternelle, particulièrement quand celle-ci a subi les affres de la marginalisation et de l’oppression, et surtout quand nos propres actes pourraient lui causer de graves préjudices. Cette posture épistémique, absolument difficile à tenir, est, cependant, tout à fait nécessaire afin de garantir un traitement un tant soit peu objectif dans lequel l’empirisme intervient comme validation d’une procédure hypothéticodéductive et constructiviste sans aller, toutefois, jusqu’à l’invention de la réalité.

C’est ce en quoi consiste la dure posture épistémique de l’intellectuel critique, celui dont la société attend qu’il l’éclaire de son expertise et non qu’il se soumette douillettement à une posture apologétique populiste : plaire durant l’instant, quitte à provoquer la destruction de la volonté sociale. L’intellectuel n’a pas vocation à se ranger sur des postures militantes, être «pour» ou être «contre». Aussi le simplisme doit-il être absolument évité dans tout débat sur des questions sensibles et complexes que seul le paradigme de la complexité en sciences sociales est à même de comprendre les contours. Aménager une langue de moindre diffusion ayant survécu autant au darwinisme linguistique qu’aux interventions symboliquement destructrices de la volonté des hommes est une véritable gageure aux plans linguistique et symbolique. La survie d’une langue de moindre diffusion est une question d’une grande sensibilité, car quand elle sera perdue, elle le sera non seulement pour ses locuteurs natifs, mais aussi pour l’humanité entière. Cette survie dépend, aujourd’hui, en contexte de sociétés humaines mondialisées de la communication et ouvertes à toutes les influences, et à une tendance de standardisation culturelle et linguistique prégnante, de l’intelligence et de l’efficacité des institutions d’aménagement spécialisées, mais surtout de ses capacités créatives, utilitaristes, d’absorption et d’adaptation autant que de l’attachement affectif de ses locuteurs natifs.

La langue aménagée : un artefact

Pourtant, toute œuvre d’aménagement massif d’une langue entraîne, ipso facto, la distanciation de celle-ci de ses locuteurs et de leur affect pour devenir plus ou moins «artificielle». Et cette artificialité acquise entraîne l’amenuisement de son efficience et de sa fonctionnalité sociale locale. Ce qui équivaut à une restructuration profonde du paraître global de la langue, son aspect phénoménologique, dont le moindre effet est de déstabiliser sa cohérence habituelle et sa représentation mentale phonétique, morphologique, lexicale, sémantique et même syntaxique. C’est pour cela qu’il est toujours préférable d’agir par ce que Karl Popper appelle le peace-meal engeneering (= procéder par petites touches).

Les locuteurs natifs, pour la satisfaction desquels il aura été déployé d’énormes efforts militants, techniques, financiers et institutionnels, ne s’y reconnaîtraient pas et seraient mis en situation de réapprentissage, à leur corps défendant, d’une langue différente (artificielle) sous les apparences de leur langue maternelle, mais qui n’en a pas moins des caractéristiques d’une langue étrangère ! Si avec le développement des connaissances scientifiques en matière de didactique des langues, le fait d’apprendre une langue nouvelle n’est plus perçu comme un obstacle rédhibitoire, l’économie de l’éducation nous enseigne, cependant, que l’apprenant ne déploie des sacrifices d’apprentissage (temps et financement) que dans la mesure où les gains attendus sont plus grands ! Le marché linguistique, dans une société plurilingue, est animé par une concurrence féroce entre les différentes langues qui l’animent, et le critère de réussite sociale lié à la fonctionnalité de la langue en question devient déterminant(2). Dans quelles conditions peut-on imaginer qu’un locuteur kabylophone, par exemple, quels que soient son âge et son niveau d’instruction, ressentirait-il le besoin d’apprendre une langue artificielle même dite tamazight, au lieu d’apprendre le français, l’anglais ou l’arabe scolaire, compte tenu des fonctionnalités sociales de ces langues et bien d’autres (utilitarisme) ? Question inéluctable, certes, mais qui indique bien la voie à suivre en matière d’aménagement et les écueils à éviter.

L’écriture et l’orthographe comme image de la langue

L’écriture et l’orthographe, quelles que soient les graphies, est la première image que se construit l’apprenant d’une langue. C’est par l’écriture que devient visible l’aménagement de la langue. Les règles d’écriture et d’orthographe doivent être des facilitateurs de l’accès à la langue… La notion de simplicité, sans jeu de mots, n’est pas «simple» à définir. Elle appartient à ce langage épistémologique minimum donné comme allant de soi, mais qui, en matière de description, revient à qualifier une situation où un minimum de moyens descriptifs, de règles, sont utilisés pour rendre compte d’un maximum de faits et de situations. C’est une loi d’économie. En ce sens, le système descriptif doit être conçu de sorte à satisfaire à un critère d’adéquation interne (3) (cohérence et simplicité du système) et externe (adéquation aux données linguistiques empiriques). Dans une perspective épistémologique évaluative, et non pas de découverte, un système descriptif qui a recours à des moyens trop nombreux et complexes ne satisfait pas aux critères de simplicité et d’adéquation, car la description est censée faciliter la compréhension et la réutilisation par un apprenant (ou, plus généralement, par un utilisateur) autant qu’elle permet précisément la falsifiabilité(4).

Nous voyons bien que les procédures épistémologiques évaluatives les plus modernes consacrent le retour permanent de la raison critique sur elle-même comme seule force valide de la vérité. Le retour accéléré signifie qu’une connaissance scientifique nouvelle a un effet boomerang sur les connaissances antérieures qu’elle bouleverse et produit une accélération du progrès de la connaissance, y compris sur d’autres domaines non visés expressément. Par conséquent, aucune autorité individuelle ou institutionnelle ou même surnaturelle qui puisse être mise hors de portée de la raison critique.

Ecrire tamazight, entre histoire et projection future

Tamazight, culture et langue, n’est pas entièrement de tradition orale. Une tradition scripturaire a existé, en effet, depuis la plus haute antiquité. Elle fut écrite (de manière très limitée) en tifinagh (surtout dans le Sud algérien, au Niger et au Mali…) ; en hébreu carré au Maroc (tachelhit) ; en caractères arabes (Maroc, Algérie et Libye), et en caractères latins (Algérie, Maroc). Ces choix ne furent pas le résultat d’une réflexion méthodique antérieure sur les caractères qui seraient les plus adéquats à la langue, selon l’expression commune d’aujourd’hui. Aussi loin que l’on regarde dans l’histoire, une graphie s’était toujours imposée spontanément selon le contexte linguistique dominant dans chaque époque historique. Ainsi les tifinaghs (= lettres phéniciennes) ont été utilisés sous l’influence de la période phénicienne (punique), les caractères hébraïques pendant l’émergence de la culture juive, notamment au Maroc, les caractères arabes suite à la domination de la culture arabe et les caractères latins suite à la domination française. Tamazight n’eut pas le privilège, à notre connaissance, d’avoir servi comme langue du domaine formel (où l’écriture est nécessaire) dans une période quelconque de l’histoire connue.

Méthodologiquement, décider aujourd’hui de quelle graphie le tamazight pourrait se parer pour s’exprimer visuellement exige la prise en compte d’une double référence :

1- à une perspective linguistique qui tienne compte des caractéristiques structurales de la langue — partant du fait qu’une langue partage des caractéristiques structurales (système phonologique et morphologique notamment) avec les autres membres de sa famille linguistique, et que, par conséquent, une graphie déjà adaptée à l’un des membres de la famille serait plus adéquate qu’une autre ;

2- à une perspective sociolinguistique : (a) macrosociologique qui tienne compte de la réception sociale de la langue et de sa graphie au niveau de la société globale, et (b) méso ou microsociologique locale (la communauté qui la parle représentations de ses locuteurs). Il s’agit bien sûr, ici, d’une question d’attitude sociolinguistique déterminante pour l’apprenant et pour les institutions de normalisation. Comme ces deux perspectives peuvent susciter des réponses très différenciées au regard du contexte dans lequel évolue tamazight et de son passé, on s’attendra à ce que le choix de l’une ou de l’autre perspective aura des incidences en matière d’extension de la réception de la langue, et, par conséquent, de sa vitalité et de son poids dans le marché linguistique en question.

La simplicité de l’interface écrite de la langue

Toutes les langues, même les plus diffusées et les plus dynamiques dans le processus de production de connaissances scientifiques, connaissent des problèmes dans leurs orthographes et requièrent des changements. Signalons aussi les nombreuses résistances sociétales ardues à ces changements autant par nostalgie à l’ancienne norme que par misonéisme. En effet, autant il est nécessaire de mettre en place une autorité dotée d’une légitimité scientifique, politique et morale qui servirait de guide et de levier à la réforme/aménagement de la norme de la langue, autant il est capital d’établir le corpus de référence qui fonde la légitimité de cette norme dans les pratiques sociales et linguistiques des locuteurs. En somme deux autorités doivent encadrer tout travail de normalisation sérieux de la langue : l’autorité d’une académie scientifiquement et financièrement viable et l’autorité d’un corpus de la langue, recueilli dans des conditions scientifiquement fixées.

Des dictionnaires ainsi que des grammaires complètes de référence en seraient extraits et pourraient alors être établis de manière consensuelle afin de concrétiser et de diffuser précisément la norme linguistique retenue.

Ce qui constitue un grand pas vers la standardisation. Mais ces produits culturels et intellectuels, faisant partie de ce qu’on appelle l’industrie de la langue, sont eux-mêmes écrits selon certaines normes et doivent à leur tour servir de référence normative en matière grammaticale et sémantique, d’écriture et d’orthographe. L’idée consiste à donner à tous les éléments une image relativement fixe et simplifiée.

Réforme orthographique d’autres langues

Les langues italienne et espagnole ont connu chacune sa (ses) réforme moderne et une évolution vers une orthographe plus phonétique où l’on ne retient que les informations liées à l’expression et à la signification, convaincu du fait qu’une désambiguïsation totale est impossible. La langue française a connu sa réforme en 1991 à travers des institutions comme le Conseil de la langue française ou l’Académie de la langue française ou de l’Office québécois de la langue française. La langue allemande a connu, elle aussi, sa réforme en 1996 (appliquée en 2005). Ce fut le Cercle de travail international pour l’orthographe (constitué de linguistes allemands, autrichiens et suisses) qui rendit publiques ses recommandations de simplifications, notamment l’écriture orthographique des mots étrangers et des mots très longs.

Les réformes orthographiques dans le monde, aujourd’hui, agissent dans le sens d’une plus grande simplification du nombre de règles et de signes utilisés pour écrire une langue (minimiser le nombre de diacritiques, de traits d’union, des accents circonflexes, des digrammes…). La réduction, donc, de certaines informations dans le signe écrit est une véritable avancée pour soulager la mémoire de l’apprenant du fait que celui-ci n’ait, la plupart du temps, aucun besoin de données historiques ou segmentales de rang inférieur pour pouvoir lire et comprendre un texte écrit, et cela au-delà de la confusion souvent constatée entre la segmentation distributionnelle d’un corpus en «ses plus petits éléments dotés de signification» (analyse morphématique/monématique) et écriture orthographique.

Ecrire «rechtschreibreform» (=réforme de l’orthographe) en un seul morphogramme, en allemand, ou l’écrire en trois morphogrammes séparés par des blancs recht schreib reform a une conséquence certaine sur la simplicité de la lecture/écriture. On pourrait faire encore plus compliqué, si l’on veut, et unir les trois morphogrammes par des traits d’union comme suit : recht-schreib-reform en conformité avec les mêmes arguments que ceux avancés par une certaine tendance dans la normalisation de tamazight. On voit aussi, dans la langue française, des morphogrammes amalgamés dont on ne se doutait même pas : «ortho-graphe» (=droite, écriture); «marcherais» qui pourrait s’orthographier en trois unités séparées par des blancs ou des traits d’union : marche-r-ai-s correspondant aux unités signifiantes constituantes du morphogramme : (lexème verbal-futur-première pers. Sing-conditionnel-présent) ; trouvâmes : trouv-â-mes : (lexème verbal-1re pers plu-passé simple)…

Le trait d’union dans l’écriture de tamazight

Au fur et à mesure que les orthographes des langues du monde développé se simplifient en se débarrassant des informations superfétatoires pour le lecteur (en première lecture/analyse), l’écriture de tamazight se complique. Ainsi, quand le trait d’union disparaît peu à peu dans l’écriture française, il semble au contraire promis à un meilleur avenir dans sa délocalisation vers l’écriture latine de tamazight. On oublie ainsi que la notation n’est pas l’écriture orthographique et ne revêt, surtout, aucun caractère sacré. Kamel Nait Zerrad(5), l’un des plus importants contributeurs en matière de normalisation de la notation de tamazight en caractères latins, nous dit ceci :

Trait d’union. On rappellera la règle générale : les affixes sont liés au nominal, au verbe ou à la préposition auxquels ils se rapportent par un trait d’union, qu’ils soient antéposés ou postposés. Pour le verbe, les affixes sont les pronoms compléments direct et indirect et les particules d’orientation ; pour le nominal, les démonstratifs et les possessifs ; pour la préposition, les pronoms. (p.120) Cela implique pour le lecteur et le scripteur d’un texte en kabyle, par exemple, qu’il sache reproduire l’analyse que vient de faire ici-même le grammairien ! Dans le langage de Lucien Tesnière, cela signifie qu’un lecteur/scripteur de texte doit pouvoir analyser explicitement celui-ci (donné pour lecture et décryptage/encryptage de la signification) en hiérarchies comme les constellations (en astronomie) et la hiérarchie des planètes (noms, verbes) et leurs satellites (les affixes). Inutile de dire qu’aucune écriture de langue n’obéit à une telle exigence.

On pourra aisément tenter de réécrire un texte, une poésie, un roman selon un système orthographique simplifié (sans les traits d’union, tout en le systématisant), en apprécier le visuel résultant et les facilités de lecture (test auprès d’élèves débutants) qu’il offre. Ce type d’étude scientifique doit absolument être mené en toute objectivité, et les conclusions diffusées et prises en compte dans tout travail d’aménagement de l’écriture et de l’orthographe quelle que soit la graphie retenue, par ailleurs : aucune n’est privilégiée par nous.

Ce travail pourrait être fait par cette future académie. Les articles proposés dans le dernier numéro (n0 6) de Timsal n tamazight, produit par le CNPLET/MEN, qui sera bientôt mis en ligne sur le site /cnplet.net/, dans la diversité de leurs points de vue, entrent dans ce cadre. Qu’il s’agisse d’écriture littéraire ou théorique, d’imprimerie traditionnelle ou de traitement de texte, la notion de simplicité impliquant l’économie typographique, d’effort, d’argent, de papier, de mémoire… est de mise.

Les utilisateurs comme les normalisateurs doivent échanger leurs préoccupations, même les plus techniques, afin d’obtenir une amélioration substantielle de l’écriture/orthographe de tamazight dans l’objectif d’en faciliter l’accès et l’usage et en élargir les possibilités de diffusion y compris dans les couches de la société les moins instruites, c’est-à-dire les plus nombreuses.

A. D.

(*) Docteur de l’université de la

Sorbonne, professeur des sciences du langage et de traductologie

Bibliographie

A. Dourari, «Tamazight dans le marché linguistique algérien», in Actes du colloque international Médias, communication, langues et langages : Où en est tamazight ? HCA, Azazga, 2014, (pp 73-88)

A. Dourari, De Ferdinand de Saussure à Noam Chomsky, Essai de présentation critique de théories linguistqiues, Ed. Frantz Fanon, 2016

Kamal Nait-zerrad, «La notation usuelle et la standardisation du berbère, Ecrire en berbère, oui mais comment ?» in Tifin, revue de littératures berbères, N 1/2006, pp 112-128

Karl Popper, La connaisance objective, ISBN 978-2-08-081405-0

....................

1) En référence au livre de Paul Ricœur du même titre paru aux éditions du Seuil en 1990.

2) V. A. Dourari, «Tamazight dans le marché linguistique algérien…», in Actes HCA op cit. 2014

3) A. Dourari, De Ferdinand de Saussure à Noam Chomsky, Essai de présentation critique de théories linguistiques, Frantz Fanon, 2016

4) Karl Popper, La connaissance objective, op cit. Ce concept est rendu parfois par «la réfutabilité»

5) Kamal Naït-Zerrad, «La notation usuelle et la standardisation du berbère, Ecrire en berbère, oui mais comment ?» in Tifin, revue de littératures berbères, N 1/2006, pp 112-128.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/02/28/article.php?sid=192340&cid=41

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Vers la fin de l’État rentier en Arabie Saoudite ? Marie-Claire AOUN

Publié le par Mahi Ahmed

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Alarme rouge nucléaire

Publié le par Mahi Ahmed

Alarme rouge nucléaire

par Manlio Dinucci

Attention : l’Arabie saoudite, bien que signataire du Traité de non-prolifération des armes nucléaires, vient en violation de sa signature d’acquérir des bombes atomiques auprès du Pakistan.

RÉSEAU VOLTAIRE | ROME (ITALIE) | 23 FÉVRIER 2016

« Nous avons des bombes nucléaires » : c’est ce qu’a déclaré le 19 février à Russia Today l’analyste politique saoudien Daham al-Anzi, de fait porte-parole de Riyad, en le répétant sur une autre chaîne arabe. L’Arabie Saoudite avait déjà déclaré [1] son intention d’acquérir des armes nucléaires au Pakistan (qui n’est pas adhérent au Traité de non-prolifération), dont elle finance 60 % du programme nucléaire militaire. Maintenant, par l’intermédiaire d’al-Anzi, elle fait savoir qu’elle a commencé à les acheter il y a deux ans. Bien entendu, selon Riyad, pour affronter la « menace iranienne » au Yémen, en Irak et en Syrie, où « la Russie aide Assad ». C’est-à-dire, où la Russie aide le gouvernement syrien à libérer le pays de Daesh (État islamique) et autres formations terroristes, financées et armées par l’Arabie Saoudite dans le cadre de la stratégie USA/Otan.

Riyad possède plus de 250 chasseurs bombardiers à double capacité conventionnelle et nucléaire, fournis par les USA et par les puissances européennes. Depuis 2012, l’Arabie Saoudite fait partie de la « Nato Eurofighter and Tornado Management Agency », l’agence Otan qui gère les chasseurs européens Eurofighter et Tornado, dont Riyad a acheté à la Grande-Bretagne un nombre double de celui de toute la Royal Air Force. Dans ce même cadre entre l’imminent maxi-contrat de 8 milliards d’euros —grâce à la ministre Roberta Pinotti, efficiente représentante de commerce d’armes— pour la fourniture au Koweït (allié de l’Arabie Saoudite) de 28 chasseurs Eurofighter Typhoon, construits par le consortium dont fait partie Finmeccanica avec des industries de Grande-Bretagne, Allemagne et Espagne. C’est la plus grande commande jamais obtenue par Finmeccanica, dans les caisses de qui entrera la moitié des 8 milliards. Garantie avec un financement de 4 milliards par un pool de banques, parmi lesquelles Unicredit et Intesa Sanpaolo, et par la Sace du groupe Cassa depositi e prestiti.

Ainsi s’accélère la reconversion armée de Finmeccanica, avec des résultats exaltants pour ceux qui s’enrichissent avec la guerre : en 2015 l’action Finmeccanica a enregistré en bourse une croissance de valeur de 67 %. À la barbe du « Traité sur le commerce d’armements », ratifié par le parlement en 2013, dans lequel est stipulé que « aucun État partie n’autorisera le transfert d’armes dans le cas où il saurait que les armes puissent être utilisées pour des attaques dirigées contre des objectifs ou des sujets civils, ou pour d’autres crimes de guerre ». Face à la dénonciation que ces armes fournies par l’Italie sont utilisées par les forces aériennes saoudiennes et koweïtiennes faisant des massacres de civils au Yémen, la ministre Pinotti répond : « Ne faisons pas devenir les États qui sont nos alliés dans la bataille contre Daesh, des ennemis, ce serait un erreur très grave ».

Ce serait surtout une « erreur » de faire savoir qui sont « nos alliés » saoudiens et koweïtiens : des monarchies absolues où le pouvoir est concentré dans les mains du souverain et de son cercle familial, où partis et syndicats sont interdits ; où les travailleurs immigrés (10 millions en Arabie Saoudite, la moitié environ de la force travail ; 2 millions sur 2,9 millions d’habitants au Koweït) vivent dans des conditions de surexploitation et d’esclavage, où celui qui revendique les plus élémentaires droits humains est pendu ou décapité.

Dans ces mains l’Italie « démocratique » met des chasseurs bombardiers capables de transporter des bombes nucléaires, sachant que l’Arabie Saoudite les possède déjà et qu’elles peuvent être utilisées aussi par le Koweit.

À la « Conférence de droit international humanitaire », la ministre Pinotti, après avoir souligné l’importance de « respecter les normes du droit international », a conclu que « l’Italie, en cela, est un pays énormément crédible et respecté ».

Java

Manlio Dinucci

Traduction

Marie-Ange Patrizio

Source

Il Manifesto (Italie)

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Alexander Rahr: The Future of World Order

Publié le par Mahi Ahmed

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Bouthaina Shaaban: Syrian People Will Never Accept Partition of Syria

Publié le par Mahi Ahmed

Publié dans Information

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La crise pétrolière internationale et les périls cachés pour l’économie algérienne Pour une posture offensive afin de tirer avantage des évolutions en cours

Publié le par Mahi Ahmed

La crise pétrolière internationale et les périls cachés pour l’économie algérienne

Pour une posture offensive afin de tirer avantage des évolutions en cours

Dr Mourad Preure*

mouradpreure@yahoo.fr

Le choc baissier qui frappe l’industrie pétrolière et impacte négativement notre économie cache deux périls, plus dangereux encore.

Ce choc a révélé, s’il en était besoin, l’excessive exposition de notre économie aux cycles du marché pétrolier, par nature convulsif et instable. Elle a mis à nu nos vulnérabilités et toute l’ampleur du Dutsch Disease qui affecte notre économie, ce syndrome hollandais caractéristique où les importations rendues possibles par la prospérité pétrolière inhibent et parviennent à détruire tout le tissu productif et, par conséquent, toute perspective de croissance endogène. Notre pays subit le choc baissier qui affecte lourdement ses équilibres externes. L’attention est donc focalisée sur cet important traumatisme pour l’économie nationale. Mais je veux surtout insister sur le fait que cette crise dissimule deux périls qui peuvent être autrement plus dévastateurs pour l’économie algérienne et dont la probabilité de survenance est forte les cinq prochaines années. Ces deux périls sont (i) un collapsus de l’économie mondiale, qui pourrait survenir dès cette année, mais très probablement dans un horizon proche, (ii) la perte de nos débouchés gaziers européens dès 2017-2019 avec la venue à échéance des contrats gaziers algériens et l’arrivée de nouveaux entrants agressifs sur le marché gazier européen.

La crise pétrolière est structurelle.

Elle indique l’émergence d’un nouveau paradigme pétrolier où l’Opec doit trouver sa place. Mais les prix sont en voie de retrouver un sentier haussier.

Les prix pétroliers, qui ont perdu 75% de leur valeur depuis juin 2014, sont à leur niveau le plus bas depuis 12 ans. Les raisons sont connues, un excédent d’offre de près de 2 mbj engendré par la révolution des huiles de schistes américains, une surproduction de l’Opec qui a produit 31,85 mbj en moyenne en 2015 ainsi qu’un ralentissement de la demande. Ces facteurs déterminants interviennent dans un contexte de ralentissement de l’économie mondiale dont la croissance traîne autour de 3% contre 5% en moyenne les dix années avant la crise de 2008. L’Arabie Saoudite a entraîné l’Opec dans une guerre des prix dont il apparaît de plus en plus qu’elle se terminera en queue de poisson, comme les précédentes. Quelles évolutions pouvons-nous attendre pour l’industrie pétrolière en 2016 et 2017 ? L’industrie pétrolière est en grande souffrance et approche dangereusement du point de rupture. Le seuil de 30 dollars le baril est un seuil critique que ne peut pas supporter cette industrie. La production américaine, où un quart de la production est encore rentable à 25$, est frappée de plein fouet. Elle décline depuis mai 2015 et ce déclin devrait s’accélérer en 2016 où la baisse devrait être de 600 000 bj. Les faillites se multiplient dans le secteur des schistes américains alors que le secteur financier qui en porte une part importante du risque (endettement, assurances) est en phase d’être gravement contaminé. L’éclatement de la bulle créée par les huiles de schiste peut être dévastateur et un effet domino de contagion à toute l’économie mondiale n’est pas à exclure. Cela accroît les risques de crise économique majeure vers 2016-2017. Pour 2016, l’Opec est exposée au retour sur le marché de volumes iraniens, libyens et irakiens (3 mbj au total).

La discipline au sein de l’Opec et le partage des sacrifices seront difficiles à tenir. Je ne suis pourtant pas certain que les installations iraniennes, sous cocon depuis une dizaine d’années, soient en mesure d’incrémenter le marché de 1 mbj dans l’année. Il reste que l’arrivée de l’Iran complique la question de la cohésion au sein de l’Opec, et ça, le marché en est conscient et l’intègre parfaitement.

Tous ces facteurs rendent le marché très sensible et volatile. Mais le consensus des experts est que le marché tend à se rééquilibrer. Ma conviction est que les prix se raffermiront au pire au troisième trimestre, au mieux au quatrième trimestre pour s’orienter résolument à la hausse en 2017. La crise pétrolière affecte les compagnies, mais aussi les pays producteurs les plus significatifs qui commencent à envisager des approches nouvelles pour raffermir les prix et soulager leurs économies. Il en est ainsi de la dernière rencontre entre l’Arabie Saoudite, le Venezuela et la Russie au Qatar et de l’embryon de décision qui en a résulté. Il est significatif que cette ébauche de solution ait vu le jour hors de l’Opec, qu’elle bénéficie de la bienveillance de l’Iran dont les intentions restent encore obscures autant que ses marges de manœuvre réelles. L’industrie pétrolière est à la recherche d’un nouvel équilibre alors que les prix pétroliers sont portés par une tendance haussière de long terme tirée par une anticipation d’épuisement des réserves et un retour vers le pétrole Opec. Avec une offre Nopec plus flexible, plus réactive aux prix alors que la demande est plus rigide, les ajustements offre-demande-prix seront plus sophistiqués et détermineront des équilibres de plus en plus complexes.

L’Opec doit trouver sa place dans ce nouveau modèle. Elle la cherche. Nous pensons que la logique qui a fondé l’Opec demande à être actualisée en fonction des nouvelles réalités du marché pétrolier. De fait, comme nous l’affirmons, la puissance des pays producteurs provient de plus en plus davantage de la puissance, de la compétitivité et de l’envergure de leurs compagnies nationales que du niveau de leurs réserves et de leurs productions. Ainsi, dans le contexte d’un marché pétrolier qui a changé de nature, désormais interconnecté avec les marchés financiers et les marchés de commodities, où les logiques boursières dominent, considérant aussi la complexité du jeu des fondamentaux avec une offre marginale flexible et volatile, la solidarité entre pays producteurs devra s’affirmer à l’avenir comme une solidarité entre compagnies pétrolières nationales. Cette solidarité prendrait la forme de partenariats stratégiques incités et orientés par les Etats mais fondés sur les logiques opérationnelles de l’industrie pétrolière et encadrées par les règles du marché. Les Etats producteurs membres de l’Opec peuvent ainsi opérer un dépassement dialectique du dilemme défense des prix – défense des parts de marchés où ils sont enfermés et s’ouvriraient réellement de nouvelles perspectives stratégiques.

A ce prix, ils permettraient à l’industrie pétrolière de sortir par le haut de cette crise et éviteront à cette industrie et à l’économie mondiale une déflagration destructrice qui surviendrait les dix prochaines années si rien n’était fait. Le ralentissement des investissements (-21% en 2015 et autant au moins en 2016) provoquera un effet de ciseau entre la courbe d’offre et celle de demande vers fin 2016-début 2017 où les prix du pétrole prendront un sentier haussier. Sur le long terme, nous sommes sur une perspective haussière indiscutablement, la demande ne cessera d’augmenter les trente prochaines années avec un rythme de 1.1 mbj/an pour atteindre, selon nos calculs, les 115 mbj en 2030. Le consensus des experts estime que la production mondiale ne pourra pas dépasser le seuil des 100 mbj. Il faut découvrir deux Arabies Saoudites pour satisfaire la demande. Des ajustements violents sont à attendre avant la fin de la décennie car ni les Etats-Unis ni les Opec en général ne sont en mesure de réguler durablement le marché.

Les convulsions de l’économie mondiale et les risques pour notre pays.

L’économie mondiale est assise sur trois bâtons de dynamite : (i) la brutale crise pétrolière où les prix ont été divisés par trois depuis juin 2014, (ii) le ralentissement de l’économie chinoise qui impacte les pays émergeants exportateurs de matières premières autant que les pays OCDE exportateurs de biens manufacturés ainsi que la demande pétrolière, (iii) le surendettement des banques américaines et leur surexposition sur les produits dérivés. La crise des pays producteurs induite par la baisse des prix impacte et fragilise plus que prévu la croissance mondiale. La crise des émergents, qui représentent 70% de la croissance mondiale, a un effet amplificateur fort.

La montée des incertitudes pousse les investisseurs à fuir les marchés d’actions et à se reporter sur l’or, dont la demande explose ainsi que les prix, et sur les dettes souveraines, induisant un afflux de fonds à des taux très bas, créant un effet de bulle très dangereux. Le fossé s’accroît entre l’économie réelle et la spéculation boursière. Encore un effet de bulle, comparable à la situation connue en 2007-2008, alors que les Etats OCDE n’ont plus les moyens de venir au secours de leur système financier. La Banque européenne ainsi que nombreuses banques OCDE s’engagent dangereusement dans le sentier des taux d’intérêt négatifs, entraînant à terme la FED américaine.

Les banques américaines sont exposées à hauteur de 247 000 G$ sur les dérivés soit 13 fois la dette publique américaine qui est de 19 000 G$. Les effets pervers d’un collapsus, selon nous très probable, seraient une guerre des monnaies, une vague de dévaluations, c’est-à-dire de destruction de richesse et une spirale baissière des prix des matières premières, dont les prix pétroliers, qui enclencherait un cercle vicieux, aggravant encore la crise. La détérioration actuelle du commerce mondial est un signal fort. Après avoir tergiversé et maintenu des taux zéro pendant sept ans, entretenu une bulle d’actifs et un développement fort du crédit, la FED a relevé les taux directeurs au plus mauvais moment, alors que l’économie américaine s’affaiblit. Le renforcement du dollar qui en serait induit pourrait n’être que temporaire et fortement dommageable pour l’économie américaine qui tire, rappelons-le, la croissance mondiale. L’économie mondiale est ainsi à la merci d’une étincelle qui donnerait naissance au plus grand krach sans doute jamais connu.

Les évolutions structurelles de l’industrie gazière et les risques qui pèsent sur nos débouchés gaziers

En effet, l’arrivée des gaz de schistes, la mise à jour de nouvelles provinces de gaz conventionnel (Australie, Afrique de l’Est, Méditerranée orientale) et le retour de l’Iran ainsi qu’une plus grande agressivité de la Russie et surtout du Qatar, conjugués au ralentissement de la demande entretiennent une bulle gazière qui ne cessera d’augmenter dans un proche futur et ne manquera pas d’exercer une pression sur le marché européen et de menacer les débouchés algériens. La crise économique a durement impacté la demande gazière et a arrêté une croissance forte de la demande qui a duré trois décennies.

Le marché gazier est entré dans une période de surcapacité. Il a été fortement affecté par le ralentissement de la demande asiatique qui pèsera fort dans les équilibres gaziers dans un proche futur. Le Japon revient vers le nucléaire et ferme des centrales à gaz en même temps que l’Australie s’affirme comme le futur leader mondial dans le GNL à partir de 2018, exerçant dès lors une barrière pour le gaz moyen-oriental, voire russe, qui vont, en conséquence, affluer en force les vingt prochaines années vers l’Europe. Les prix mondiaux du gaz resteront bas jusqu’à 2020 du fait des nouvelles capacités arrivant sur le marché, et ce malgré une croissance soutenue de la demande. Les prix spot tendent à converger avec les prix de long terme et à les orienter. Nous vivons par ailleurs un renversement de l’équilibre gazier américain. D’une perspective de dépendance, les Etats-Unis passent au statut d’exportateur potentiel.

Les Etats-Unis se préparent à être un acteur gazier majeur sur le marché européen. Les exportations américaines viseront le marché européen ainsi que le marché asiatique accessible depuis la côte pacifique, repoussant les sources moyen-orientales vers le marché européen. Le marché gazier européen, notre marché naturel, sera plus compétitif à l’avenir avec l’arrivée des nouveaux acteurs qui peuvent se montrer agressifs et bouleverser les équilibres en vigueur.

Après avoir envisagé de déplacer son offre vers l’Asie, le Russie Gazprom revient en force vers l’Europe. Les concessions faites par la Russie à la Commission de Bruxelles avec le doublement du Northstream (11 Gm3) augurent d’une réactivation du Southstream (63 Gm3) qui vise l’Europe du Sud, dont la réalisation est largement avancée et dont l’option turque est désormais compromise vu la détérioration des relations entre la Russie et la Turquie.

L’Iran vise un niveau d’exportations de 66 à 80 Gm3 à moyen terme. Cela pourrait justifier la réactivation du gazoduc Nabucco (54 Gm3) qui pourrait drainer le gaz iranien ainsi que celui de la Caspienne vers l’Europe du Sud.

L’Egypte, avec la découverte du champ offshore de Zohr (850 Gm3 déjà prouvés), reviendra sur la scène gazière dès 2017, donnant une d’ampleur nouvelle aux sources du bassin du Levant (Chypre et Israël). Ces volumes, opérés pour l’essentiel par l’ENI italienne, pourraient bénéficier des facilités égyptiennes (GNL) à l’arrêt et arriver très vite sur le marché. Une guerre des prix sur le marché européen n’est pas exclure à l’avenir. Elle affectera particulièrement l’Europe du Sud, notre marché naturel. Sur le marché européen le processus de libéralisation engagé en 1995 sous l’égide de l’Union européenne a conduit à l’émergence d’un marché spot qui coexiste avec les contrats de long terme, les mettant ainsi en péril. Aujourd’hui, les acheteurs européens de gaz veulent imposer par le recours à la négociation et à l’arbitrage une baisse des prix, l’abandon de l’indexation sur les prix du pétrole et l’alignement sur les prix spot. Ceci accroît la pression sur le gaz algérien, alors que nos contrats gaziers arrivent bientôt à échéance, alors que notre part, qui était de 16% sur ce marché dans les années 90, n’est plus que de 8%.

En ce 24 février, quels son les challenges qui se posent à nous ?

Je pense qu’il nous faut d’abord garder notre sang-froid, diversifier notre économie et nous préparer à l’après-crise. Nous avons les moyens de résister à cette dépression pour peu que nous changions de modèle économique et reposions notre croissance sur la production nationale de richesse, pour peu que nous asseyions la puissance de notre pays non plus sur les hydrocarbures mais sur l’intelligence, le travail et la volonté des Algériens, pour peu que nous revenions vers un patriotisme économique encourageant les entreprises nationales publiques et privées et créant les conditions de leur compétitivité. Cet ultime challenge entre parfaitement dans l’esprit du 24 Février dont il nous incombe de régénérer la symbolique novembriste qui l’a porté.

L’Algérie ne peut plus se suffire à être une source d’hydrocarbures mais s’imposer comme un acteur énergétique en mesure de tirer avantage des transformations en cours dans la scène énergétique mondiale et dont le présent choc n’est que l’un des symptômes

. Le grand acquis de l’histoire militante des pays producteurs est l’émergence des compagnies pétrolières nationales, telle Sonatrach qu’il convient à présent de renforcer aux plans managérial et technologique, lui permettre de devenir un grand découvreur d’hydrocarbures, élargir sa base de réserves en Algérie et en international, et pour cela articuler son développement à l’université et aux PME nationales pour qu’elle en soit la locomotive, accroisse sa compétitivité et renforce sa position concurrentielle en retour.

En matière gazière, nous devons fondamentalement reconsidérer notre approche. Notre pays, malgré l’affaiblissement conjoncturel de son offre gazière, possède des arguments de négociation qu’il doit valoriser, parmi lesquels ses infrastructures transcontinentales, la fiabilité reconnue de la source algérienne, le riche potentiel de notre domaine minier et enfin le souci de diversification des approvisionnements gaziers de l’Europe. Mais il nous faut aller vers de nouvelles approches partenariales en négociant une intégration croisée où les gaziers européens investissent et partagent avec l’Algérie le risque amont en même temps qu’ils ouvrent à Sonatrach l’aval gazier et la génération électrique en Europe.

Ainsi, même dans le cas où les transactions spot de court terme orientent le marché et rendent obsolètes les contrats de long terme indexés sur les prix pétroliers, Sonatrach maîtrisera et le risque volume et le risque marché. Il faut donc absolument que Sonatrach pénètre l’aval gazier européen et la génération électrique afin de tirer profit des nouveaux volumes de gaz arrivant sur le marché européen au lieu de les subir, accéder aux marges aval, les plus rémunératrices et en même temps protéger ses débouchés. Il faut, certes, continuer à défendre les contrats de long terme avec clause de take or pay, mais être réaliste et se préparer aux nouvelles réalités en faisant valoir nos facteurs clé de succès.

La symbolique novembriste qui a porté le 24 Février fut et est avant tout fondée sur le réalisme et une anticipation clairvoyante du futur. Elle est fondée sur la rigueur et la confiance en l’intelligence algérienne, en le patriotisme des hommes et des femmes qui ont fait l’histoire pétrolière et gazière de l’Algérie et dont les sacrifices et l’expertise sont incarnées par la Sonatrach. Il nous faut projeter résolument vers le futur cette symbolique pour prendre la mesure des enjeux et challenges qui se posent à notre pays et construire, encore une fois par notre génie, la puissance de notre chère Algérie.

M. P.

* Expert pétrolier international, président du Cabinet Emergy

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/02/22/article.php?sid=192037&cid=41

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France : débat sur la laïcité :

Publié le par Mahi Ahmed

France : débat sur la laïcité :

1. par Régis Debray

https://youtu.be/7SopKadJxps

2. par Jean Paul Scot

https://youtu.be/n-XVaJNsSFg

Publié dans v⁄déos

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Entretien : Abderrezak Dourari , Directeur du CNPLET-Alger : «Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire»

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien : Abderrezak Dourari , Directeur du CNPLET-Alger :

«Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire»

Entretien réalisé par Brahim Taouchichet

Abderrezak Dourari, docteur d’Etat en linguistique et directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET), est chargé de faire passer sans douleur une disposition controversée et hautement sensible contenue dans la Constitution 2016 en son article 3 bis qui fait de tamazight une langue officielle dans la pratique, c’est-à-dire la graphie en arabe. Levée de boucliers des tenants de sa transcription en latin et en tifinagh. Redoutable défi, car il ne s’agit pas de prêcher les convaincus qui l’attaquent, bien qu’en rangs dispersés. Notre interlocuteur en a conscience et c’est pourquoi il veut opposer à tous ses détracteurs l’argument scientifique quant à la dimension pragmatique de tamazight en langue arabe.

Le Soir d’Algérie : Le déni identitaire de l’amazighité et de l’algérianité est récurrent dans vos interventions. Tamazight langue officielle introduite dans la Constitution 2016 répond-elle à cette préoccupation ?

Aberrezak Dourari : Ce déni remonte déjà à la fin des années 20, début des années 30 (NDLR : du siècle dernier) et cela s’est formalisé dans le PPA-MTLD avec la crise de 1949. Le débat portait sur deux options pour la future Algérie : République algérienne ou arabe. La tendance dominante a opté pour la deuxième. Dans la première option il est dit que l’Algérie appartient à la sphère culturelle civilisationnelle arabe mais la primauté doit aller à l’algérianité avec ouverture sur la Méditerranée du Nord et de l’Est jusqu’à l’Asie, l’arabe et l’islam, le christianisme qui nous est venu d’Orient par Rome et le judaïsme par Carthage. Depuis cette époque, le déni identitaire s’est accentué, notamment avec l’Etat indépendant où il est devenu la règle d’or de tous les régimes jusqu’à tout récemment. Tamazight langue nationale en 2002 après 125 morts puis tamazight langue officielle après beaucoup de demandes sociales pourrait être compris comme une manière de ruser avec la politique étant donné le contexte dans lequel évolue aujourd’hui l’Algérie. Ce qui est certain, c’est que tamazight langue officielle dans la Constitution n’a pas émané de la volonté populaire ou de l’opposition mais des gestionnaires de l’Etat algérien, donc du pouvoir en place qui avait l’habitude de dénier tamazight et l’identité algérienne historique. Cela signifie qu’il y a une très grande avancée psychologique à leur niveau parce qu’ils ont été formatés dans la culture du parti unique. Et là ils acceptent la reconnaissance de leurs aïeux, de leur histoire vraie et non leur mytho-histoire qui a été imprimée sur la politique linguistique et culturelle. Ce tabou, ils l’ont brisé pour eux-mêmes et les peurs quant aux questions identitaires s’agissant de l’identité algérienne historique. Sur le plan symbolique, c’est un très grand pas en avant et le symbole est déterminant anthropologiquement dans une société. C’est là une récupération de l’algérianité, l’histoire de l’Etat qui remonte à Massinissa, c'est-à-dire deux siècles avant Jésus-Christ, à la constitution de l’Etat numide. Je n’ai pas compris pourquoi dans cette nouvelle Constitution il est dit aussi l’Algérie est une terre arabe ! Observons le paradoxe ! C’est très grave car on dit qu’elle est numide, donc amazighe. Entre les deux périodes, les Arabes nous ont-ils colonisés ? Je pose la question, car c’est ce qui est implicitement contenu dans cette affirmation. La rédaction du texte de la Constitution comporte beaucoup d’incohérences au-delà des avancées certaines, bien évidemment.

Avancées certaines…, aboutissement positif de plusieurs décennies de luttes. D’autres militants de la cause amazighe ne donnent pas satisfecit et considèrent que c’est une tromperie et que l’article 3 bis met tamazight sous tutelle de la langue arabe, confirmée comme un des fondamentaux de la nation algérienne...

L’essentiel des militants les plus engagés dans la réflexion, à mon sens, ont salué cet acquis tout en notant la pusillanimité du rédacteur de cet article que rien ne l’obligeait de faire une distinction entre l’arabe scolaire comme langue nationale et officielle de l’Etat et tamazight langue officielle, mais de quoi ? Il est évident qu’une langue officielle est la langue de l’Etat, pourquoi alors supprimer ce syntagme : de l’Etat ? Les politiques, s’ils font quelque chose de bien, le font accompagner de choses négatives ! L’article 3 bis est une avancée symbolique et aussi pragmatique puisqu’il est concédé à tamazight une académie qui sera chargée de sa normalisation.

Mais sous tutelle de la langue arabe ?

Non, et là je fais dans l’analyse de l’intentionnalité. J’ai l’impression que le rédacteur de l’article ne savait pas le formuler alors que, pour ce faire, des experts auraient pu être consultés, et pourtant aucun ne l’a été. Sans doute le rédacteur parlant de la langue arabe scolaire avait à l’esprit les relations étrangères de l’Etat algérien. Quand la Chine vient traiter en Algérie, elle le ferait donc en langue arabe. En tant qu’entité dans les relations internationales, on ne peut pas remettre en question ce choix. Mais tamazight aurait dû être proclamé langue officielle de toutes les institutions de l’Etat jouissant du statut d’exterritorialité, c'est-à-dire les ambassades, les consulats, etc. On sent qu’il y a une crainte de confusion dans tamazight, langue officielle de l’Etat qui impliquerait que les contacts avec l’étranger se fassent dans cette langue. Je dois dire que sa rédaction est lacunaire, mais n’enlève rien à l’avancée évoquée.

Maintenant que la Constitution est votée, quelles seraient les retombées sur la promotion de tamazight induites par la Loi fondamentale compte tenu aussi de la polémique née justement de l’article 3 bis ?

Je relève deux aspects dans cette question. D’abord l’aspect symbolique qui procure un apaisement identitaire. Nous sommes le seul peuple de la planète qui se demande encore qui il est, qui ne se définit pas par le territoire mais par des ancêtres mythiques, c’est de la mythologie érigée en soi-disant pensée anthropologique. La définition arabo-islamique est de la fumisterie, ce n’est pas une définition de l’identité. En Algérie, nous sommes définis par l’algérianité, par rapport à un territoire, comme les Français, les Américains et autres, et qui a été appelée par rapport à cette territorialité Maghreb central et cet espace a une continuité depuis au moins deux millions et demi d’années. C’est-à-dire depuis le paléolithique inférieur. L’autre volet est l’aspect pragmatique de la décision : tant qu’il n’y a pas de travail au niveau de l’académie, il n’y aura pas de prolongements sur le terrain, sauf ce qui est déjà acquis puisqu’elle est dans l’éducation, dans la presse et dans les espaces où elle est présente qui s’appellent le domaine formel, comme on dit en sociolinguistique. Le travail de normalisation qui a été fait jusque-là pour tamazight est pléthorique et exige une évaluation globale pour une validation scientifique qui a manqué car il n’y avait pas d’autorité de référence. L’académie serait alors cette autorité scientifique et morale.

Il y a moins de crispation aujourd’hui en parlant de tamazight, tant les préjugés étaient nombreux...

C’est ce que j’appelle «apaisement identitaire». L’Algérien qui se culpabilisait d’être Kabyle, Mozabite, Targui, Chaoui ou Zenati est fier d’être ce qu’il est et parce qu’il a acquis une certaine sérénité. Les hommes ne choisissent par leurs parents ni leur lieu de naissance. Les gens étaient déstabilisés dans leur for intérieur dans ce qui fait leur Etre. Il n’y a aucune raison de stigmatiser nos origines.

Et pour preuve, cette année Yennayer a été fêté comme jamais auparavant, bruyamment et de façon presque ostensible. Une réhabilitation de nos traditions séculaires ?

Je crois qu’il y a une véritable avancée au niveau du personnel politique qui gère l’Algérie du fait de la lutte des différents mouvements de revendication et des travaux d’intellectuels amazighs mais aussi du contexte international. On voit aujourd’hui que les identités fabriquées, mythologiques, arabo-islamiques sont devenues des «identités meurtrières», pour reprendre l’écrivain libanais Amine Malouf.

L’arabo-islamisme a produit des monstres comme Daech, El-Qaïda, Aqmi ou l’ex-FIS algérien et les GIA. Le système éducatif, qui a été mis sous le boisseau de cette idéologie depuis l’indépendance et qui a continué après la parenthèse Mostefa Lacheraf, alors ministre de l’Education nationale. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous redécouvrons nos origines. La ministre de l’Education actuelle a fait fort d’organiser une conférence nationale sur l’éducation où elle a beaucoup insisté sur la notion d’algérianité qui est l’espace bien sûr, la culture et l’amazighité qui en constituent le socle historique et anthropologique.

On peut donc parler d’un avant et d’un après tamazight langue nationale et officielle ?

Dans les questions intellectuelles il n’y a jamais un basculement immédiat. Il y a plutôt eu une accumulation dans tout ce qui s’est fait. Au départ il y a avait comme une peur de la découverte de soi-même, comme quelqu’un qui, après une chirurgie esthétique, appréhende de se regarder dans un miroir. La chirurgie, ce n’était pas seulement la colonisation mais aussi la forte présence de l’idéologie arabo-islamiste qui a dénaturé nos origines, notre identité et on avait donc peur de se découvrir Berbère. Dans un ouvrage collectif édité en janvier dernier en Angleterre, j’ai développé l’idée des Berbères en Afrique du Nord comme majorité ethnique et minorité linguistique, ce qui fait que les gens étaient complexés de parler de leurs origines, d’où la haine de soi qui n’a plus lieu aujourd’hui. L’Etat algérien doit être fier de l’Etat fondé par Massinissa qui a constitué le Maghreb central durant 55 ans sans discontinuer menaçant même Carthage et semant la peur dans la toute puissante Rome qui a fini par lui déclarer la guerre alors qu’il était son allié. Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire et la haine de soi. Mais il n’y a pas que cela, ce qui est pervers dans la pensée politique algérienne est de croire et de tout remettre à la question de l’identité qui est un élément changeant. Il y a le versant «mêmeté» et le versant «différence» qui est alimenté par les discours de droite comme on le voit dans la France de Sarkozy.

Ça bouge aussi au Maroc, en Libye et même en Tunisie. Selon vous, l’ensemble maghrébin se dirige-t-il vers une configuration qui rompt avec nos références classiques en matière d’appartenance arabo-islamique du fait de l’introduction de la dynamique amazighe ?

C’est une question très pertinente et je m’explique. D’abord cet ensemble a été appelé Union du Maghreb arabe (UMA), ce qui a faussé tout le processus. Les Marocains n’en parlent plus en ces termes et lui substituent Union du Maghreb amazigh.

J’avais défendu cette idée et aujourd’hui on s’y oriente et l’UMA reste l’UMA parce que cette entité est amazighe, elle recoupe la notion de «tamazgha», d’ailleurs revendiquée par le mouvement pro-berbère depuis fort longtemps. Cet espace commun a de tout temps était berbère. Ibn Khaldoun l’appelle le pays des Berbères, «bilad elbarbare».

De Slane l’a traduit sous le vocable de «Berbérie». Tamazight est langue nationale et officielle au Maroc et en Algérie, le processus est enclenché, en Libye et en Egypte, on revendique maintenant cette berbérité (NDLR : oasis de Siwa) dans le débat sur l’égyptianité en cours.

Objectivement il y a un territoire continu, une culture continue, arabe, islamique, chrétienne, judaïque. Notons que la Constitution marocaine reconnaît la liberté du culte ainsi que la nouvelle Constitution algérienne. Nous sommes donc dans un espace que tout peut réunir compte tenu des enjeux internationaux. Je rappelle que l’Union du Maghreb est née des pressions européennes parce qu’ils avaient besoin d’un espace de repli du point de vue économique et commercial avec un marché de 80 millions d’habitants — à l’époque ­— qui serait un atout extraordinaire. La notion de tamazgha, assez avancée dans les représentations populaires, est une idée qu’il faut reprendre à mon sens dans le cadre de l’Union du Maghreb qui peut réunir plus de 120 millions d’habitants. Ce projet me tient particulièrement à cœur parce qu’il règle le problème du repli identitaire tout comme en Europe qui a su le surmonter avec la construction de l’horizon européen. Qu’est-ce qui empêche de faire pareil, le pari économique est lié à cet espace ?

Cela nous amène à l’enseignement de tamazight dans le secteur de l’éducation, déjà en cours et qui sera étendu à 32 wilayas dès la prochaine rentrée scolaire. Il est même question de l’introduire dans le cycle secondaire. A votre avis, n’est-ce pas là aller vite en besogne ? Peut-on croire à une réelle maturation de cette démarche ?

Tamazight est enseigné aussi bien en Algérie qu’au Maroc et bientôt en Libye. Il y a chez nous une forte précipitation qui relève de notre tempérament et une demande sociale très forte. Rappelons-nous la grève du cartable, les grèves au Maroc et la naissance du Mouvement populaire, parti berbériste de Mahjoubi Aherdane. Tamazight a été introduit pour calmer les esprits. Dans les années 95, on n’était pas encore prêt. C’était insuffisant comme recul pour l’introduire dans le système éducatif. Avec la création du HCA (Haut-Commissariat à l’amazighité), on n’avait encore aucune pédagogie, aucune didactique, aucun manuel scolaire, aucun enseignant formé. Ça s’appelle une gageure ! Tamazight était enseigné dans les associations puis il y a eu la création de quatre instituts (Tizi-Ouzou, Bouira, Béjaïa, Khenchela et Batna) depuis deux ans. Avec la création du HCA, on est passé directement à son enseignement. Le manuel scolaire est superficiel, les méthodes didactiques insuffisamment développées.

C’est vrai que nous disposons d’experts, mais il fallait aussi la formation des enseignants des différents niveaux. J’ai fait parie de l’équipe qui a mis en place le premier institut en 1990 à Tizi-Ouzou avec des spécialistes comme Salem Chaker. Là aussi il y a eu précipitation du fait des ambitions électoralistes du RND qui voulait absolument faire quelque chose en Kabylie.

Voilà qui nous amène à entrer de plain- pied dans la controverse née de la transcription de tamazight, c'est-à-dire la graphie : tifinagh, arabe, latin (en français) ? Vous, vous avez opté pour l’arabe et vous y travaillez d’ores et déjà ce qui vous vaut, soit dit en passant de violentes attaques, comme chargé de mission du pouvoir ou d’arabo-islamiste incapable de s’exprimer en kabyle. C’est dire que le sujet est d’une grande sensibilité… Cela procède de la même obsession identitaire. Nous sommes dans l’idenditarisme le plus fondamentaliste. En 2002, j’ai fait une recherche pour l’université d’Austin (Texas) aux Etats-Unis : «Du symbole graphique au symbole identitaire». Ecrire en caractère latin, c’est comme si on se projetait dans le monde développé, l’Occident. Ecrire en langue arabe signifierait qu’on se projetait dans l’arabo-islamisme, dans l’islamisme politique, le conservatisme. Et si on écrivait en caractère tifinagh, on serait dans l’archaïsme.

12 ans auparavant j’avais écrit pour le Credich, ancêtre du Crasc d’Oran où j’ai évoqué tous les problèmes inhérents à l’introduction de tamazight dans le système éducatif. Aujourd’hui, nous sommes en plein dedans. Du point de vue linguistique, la graphie est extérieure à la langue qui peut s’écrire dans n’importe laquelle.

Ainsi, grâce au système binaire, un ordinateur peut écrire dans n’importe quelle langue du monde. Mais dès qu’on sort de la théorie linguistique structurale, quand on interroge les mécanismes sous-jacents de la langue et le rapport de celle-ci à la société, nous nous retrouvons forcément dans le symbole. En tant que socio-sémioticien et sociolinguiste je pose un ensemble de problématiques :

1-Du point de vue strictement structuraliste, le caractère arabe convient le mieux. Pourquoi ? Parce tout simplement l’arabe, le tamazight, le copte, l’hébreu, le syriaque, l’araméen sont des langues de la même famille. Toutes ces langues écrites avec la graphie arabe marchent bien parce qu’elle reflète leur structure phonologique. Ceci dans le cadre d’un laboratoire de linguistique. Sur le plan sociolinguistique ou socio-sémiotique nous avons deux niveaux : l’un qui prend la société dans sa globalité et en Algérie c’est la langue arabe qui est la plus diffusée et qui est maîtrisée. Madame la ministre de l’Education nous a surpris en révélant que sur 100 élèves qui entrent en cours d’initiation, 4 seulement arrivent au bac ! Et ceux qui appartiennent à cette déperdition scolaire ne maîtrisent que l’arabe. Du fait même que tamazight, dans sa structure, ressemble à toutes les langues chamito-sémitiques, c’est-à-dire de la même famille, son écriture en arabe est facile. Vous apprenez les 26 lettres arabes et le lendemain vous être alphabétisé. Il faut aussi procéder à l’analyse sociolinguistique régionale parce que tamazight existe dans différentes variantes. Là on est obligé de tenir compte des représentations et des attitudes des locuteurs.

Quand vous êtes en Kabylie, l’attitude est favorable au caractère latin parce que c’est avec la langue arabe que les différents pouvoirs qui se sont succédé ont tenté d’étouffer son identité. Cette attitude s’appelle la réactance à la langue arabe. Au regard de l’histoire, ce sont les Kabyles qui ont le plus diffusé la langue arabe et la religion musulmane.

Les zaouïas, vers lesquelles on venait de toutes les régions du pays, arabisaient… même les arabophones ! Quant un marabout kabyle décède, les gens viennent du Sénégal même. Bachir El-Ibrahimi a fait sa formation religieuse et de langue arabe à Bouzeguène. Historiquement, il n’y a pas une attitude de rejet de la langue arabe. Cela ne change rien que de laisser la Kabylie transcrire tamazight en latin, c’est l’attitude la plus rationnelle ; la région chaouie et les mozabites en caractère arabe comme elles le font, et les touareg dans le tifinagh ancestral. L’académie à mettre sur pied devrait normaliser les trois graphies.

Vous avez déclaré que la transcription de tifinagh au Maroc a été un échec ?

Oui. Au Maroc il y a une histoire. Elle a commencé en hébreu carré, c’est le chleuh pour passer au caractère arabe qui est largement diffusé, y compris dans la presse. Avec la naissance de l’Ircam en 2003, une étude avait porté sur les trois graphies et avait conclu à la préférence de la langue arabe. J’étais présent avec Mohamed Chafik, premier recteur de l’Ircam.

Le Palais royal avait décidé que c’est tifinagh, une écriture adaptée à la pierre et non au papier ! Cet échec pourrait nous pousser à utiliser d’autres graphies. Il me semble que seules les graphies arabe et latine peuvent être en concurrence sur l’avenir de tamazight. Tifinagh pourrait être intégrée dans toutes les questions ayant valeur emblématique. Il peut faire partie de l’enseignement de l’histoire de la langue mais utiliser tifinagh comme image de tamazight, je ne le pense pas.

L’hébreu a été ressuscité, qu’en dites-vous ?

La Turquie a opté pour la graphie latine mais cela n’a pas empêché les islamistes de gouverner ce pays depuis 15 ans. La graphie arabe qui est maintenue en Iran a produit un pays hyperpuissant sur tous les plans, culturel, technologique, militaire. C’est devenu une grande puissance. Le lien entre la graphie et la modernité est idiot, il n’y a pas de rapport entre elles. Le davana gari, en Inde, n’a pas produit une Inde moins dévloppée, l’urdu au Pakistan n’a pas été particulièrement un facteur de développement ou de retard. La graphie n’a pas d’effet magique, c’est du fétichisme. Sur la question de l’hébreu, il faut rappeler à vos lecteurs qu’il y a un livre merveilleux écrit par Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé (NDLR : en vente dans les librairies). L’Etat israélien est un Etat moderne, plurilingue, pluriethnique et multiculturel. Pour se fonder au départ il avait besoin d’une idéologie commune. Les Israéliens sont allés puiser dans l’hébreu rabbinique (la plus ancienne) ce qui pouvait rassembler les juifs de différentes cultures : américaine, russe, français, etc. Ce n’est qu’une façade. En vérité, la recherche se fait en langue anglaise et bizarrement aussi en langue arabe qui est la deuxième langue officielle au même titre que l’hébreu. Il ne faut pas trop rêver. Une langue qui a été pendant très longtemps en marge de l’histoire ne peut pas prendre en charge rapidement la pensée moderne scientifique. Aujourd’hui, certaines langues comme le français peinent dans certains domaines, cela s’appelle la perte de domaine, certaines langues qui maîtrisaient certaines spécialités l’ont perdu au profit d’autres parce qu’elles n’arrivent plus à produire. C’est le problème de la pensée. Si l’arabe est en retard, ce n’est pas la faute à la langue mais à l’inexistence d’une pensée arabe scientifique, rationnelle, moderne qui peut évoluer en dehors des autoritarismes des Etats arabes.

Qu’en sera-t-il de l’académie de la langue amazighe telle que préconisé par la nouvelle Constitution ?

En 2006 le CNPLET a été consulté mais était bloqué quant aux recrutements. J’avais songé à m’en retirer, on m’a alors demandé d’élaborer des statuts pour l’académie, «L’Académie algérienne de la langue amazighe» et c’est d’ailleurs ce titre qui est repris dans la Constitution.

Il faut reconnaître au mouvement citoyen de Kabylie d’avoir défendu bec et ongles ce projet qui avait un peu les faveurs du gouvernement qui a fini par accepter ces statuts en 2008. Soumis à l’examen du Conseil des ministres, il a été déprogrammé par trois fois et donc mis en veilleuse. J’espère que cette fois-ci il sortira avec tous les moyens scientifiques, cognitifs et matériels pour sa concrétisation. Sans un minimum de 30 chercheurs, il n’est pas possible de faire quoi que ce soit.

Tamazight nécessite beaucoup de travail. On peut aussi solliciter le concours de spécialistes de Russie, d’Allemagne, de Hollande, d’Italie et de France bien sûr. On ne peut nous passer de leur expertise, c’est pourquoi il nous faudra une disposition afin d’avoir des académiciens correspondants sur des sujets précis.

Avoir des consultants étrangers permettra d’introduire plus de sérénité dans les débats entre Algériens qui sont mêlés à la politique, l’idéologie… Si on ne fait pas une académie avec tous les moyens sérieux, on aura malheureusement tout détruit.

Etes-vous disposé à piloter ce projet ?

Oui, si on me le propose, quoique je ne sois pas le seul dans la course car beaucoup de candidats postulent déjà. Quant à moi, s’il n’y a pas de garantie d’autonomie de l’institution avec ses moyens scientifiques, je ne suis pas preneur.

Parler de tamazight renvoie au HCA. Dans les différents colloques et séminaires qu’il organise, on ne voit pas le spécialiste que vous êtes...

Le HCA tout comme le Conseil supérieur de la langue arabe sont deux lobbies linguistiques institués par l’Etat, lobby du point de vue de la sociologie politique et non attaque contre qui que ce soit. C’est dit ainsi afin d’éviter les mauvaises interprétations. Le HCA n’a pas pour vocation de formaliser la langue amazighe. C’est aussi valable pour le Conseil supérieur de la langue arabe car c’est à l’académie de le faire. Je relève malheureusement que le Conseil de la langue arabe est constitutionnalisé et pas le HCA ni l’académie de la langue arabe. Cela perturbe l’harmonie de ce projet. Pour ce qui est des colloques du HCA, j’ai déjà participé à quelques-uns. Mais j’étais contraint de dire à mon ami secrétaire général du HCA que, depuis 2004, l’institution n’a pas de haut commissaire qui, au demeurant, a rang de ministre. Le poste de secrétaire général est administratif. Je voulais que le HCA soit au même niveau que le Conseil supérieur de la langue arabe qui a vu défiler des personnalités à rang de ministre à l’image de Larbi Ould khelifa ou Azeddine Mihoubi.

Le HCA est réduit en termes de représentation. Les colloques avaient pris la forme d’un activisme excessif. Je ne peux pas participer à 15 colloques par an, a fortiori scientifiques. D’autre part, j’ai demandé des conseils scientifiques qui mettent en place une problématique et un conseil scientifique d’évaluation des communications avant publication. Cela n’a pas été retenu par le HCA, mais on s’entraide mutuellement sur d’autres chapitres.

B. T.

taouchichetbrahim@ymail.com

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/02/20/article.php?sid=191962&cid=50

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Samuel Huntington, le messager qui apporte la mauvaise nouvelle

Publié le par Mahi Ahmed

La chronique de Recherches internationales

Samuel Huntington, le messager qui apporte la mauvaise nouvelle !

Michel Rogalski

Directeur de la revue Recherches internationales

Peu d’auteurs auront fait l’objet d’aussi nombreux commentaires, pour être décrié ou salué, qu’Huntington qui annonçait en 1993, dans un article de la revue américaine Foreign Affairs[1], que nous étions désormais entrés dans l’ère du « choc des civilisations », thèse qu’il développera dans un livre portant le même titre et paru en 1996 aux États-Unis, puis traduit en France l’année suivante[2].

Le contexte idéologique états-unien de sa rédaction doit être rappelé : dès 1989 Francis Fukuyama, conseiller au ministère de la défense publiait un article intitulé « La fin de l’Histoire »[3], exprimant ainsi l’idée qu’après la chute du Mur de Berlin les valeurs de la démocratie libérale l’avaient définitivement emporté et que le temps des grands conflits idéologiques susceptibles de dégénérer en guerres étaient terminés. Huntington conteste cette vision irénique de l’avenir et pose qu’au contraire, il faut s’attendre à la survenue de conflits qui ne trouveront principalement leurs sources ni dans l’économie, ni dans l’idéologie mais seront adossés à des grandes civilisations qui se définiront essentiellement autour de la religion et de la langue et secondairement de l’appartenance ethnique et communautaire.

L’Histoire s’est chargée de répondre à Fukuyama, notamment avec les avancées progressistes qui ont gagné l’Amérique latine dès la fin de la décennie 90 et qui ont montré que les perspectives socialistes n’étaient pas remisées comme l’avaient un peu hâtivement envisagé certains.

La réponse de Huntington découpant le monde en cinq à huit civilisations (principalement chinoise, japonaise, hindoue, musulmane et occidentale) a dérangé, bien qu’il ne fusse pas le premier à s’y essayer (Mauss, Braudel, Toynbee, …). D’abord parce que le personnage, très lié à Zbigniew Brzezinski et au Président Carter, s’était déjà illustré dans les années 70 comme co-rédacteur d’un Rapport de la Commission Trilatérale[4] qui constatant que les sociétés devenaient ingouvernables, préconisait de limiter la démocratie. Ce coup de pouce donné aux dictatures féroces qui sévissaient alors en Amérique latine laissa un goût amer. Il avait néanmoins retenu la leçon d’un voyage au Vietnam du Sud en 1967 qu’il ne servait à rien pour une civilisation d’aller se mêler des affaires d’une autre et qu’il était vain de vouloir imposer à un pays une société et un système politique calqués sur le modèle américain. Ensuite, parce que l’analyse de Huntington suggérait la mise en œuvre d’une diplomatie bousculant les alliances – notamment en ne traitant plus la Russie comme ennemie - et reposant sur la construction de rapports de forces entre civilisations. La mise sur pied d’un ordre international relevant alors plus de la stratégie de la tension, de préparation à l’affrontement que de recherche de coopérations. Bref, Hobbes et Aron plutôt que Kant.

Huntington, disparu en 2008, appartenait au courant décliniste qui considère que l’Occident est appelé à jouer un rôle moindre dans les affaires du monde, notamment face à l’essor des autres civilisations. L’avenir, nous dit-il, verra monter les antagonismes entre différentes civilisations de la planète. Et cette tension pourrait être à l’origine de nombreux conflits, voire de guerres. Cette tendance s’accompagne d’un retour du religieux – « la revanche de Dieu » -, mais d’un religieux qui n’aspire plus à s’adapter aux valeurs laïques mais à redonner un fondement sacré à l’organisation des sociétés. Le renouveau des religions non-occidentales ne se traduit pas par un rejet de la modernité qui reste recherchée comme instrument de puissance. Cette nouvelle situation peut se résumer par la formule « nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous ». A ses yeux, l’islam s’est déjà modernisé et ambitionne aujourd’hui d’islamiser la modernisation.

Il croît dans la supériorité des « valeurs occidentales » des droits de l’homme, de la démocratie, du libre commerce notamment et considère que tant que l’Occident possède la puissance, il peut prétendre les imposer aux autres civilisations. Mais dès lors que le déclin s’annonce, il faut s’en dispenser et s’apprêter à faire face à ceux qui n’acceptent plus cette suprématie des idées de l’Occident. Il faut y voir la marque d’un isolationnisme qui le rendra peu écouté des Princes et opposé aux « Neocons ». Il condamnera les interventions en Afghanistan et en Irak et prendra soin de se démarquer de la ligne bushienne de la « guerre globale au terrorisme » dans laquelle il ne se reconnaît pas, bien qu’on voudra lui en attribuer la paternité.

Au-delà des appréciations que nous portons sur la pertinence ou non des analyses de Huntington et à leur capacité à éclairer le monde de l’après-guerre froide, il convient d’observer quelques principes méthodologiques à son égard. Nous les illustrerons par une métaphore. Quand un météorologue prédit la pluie pour la semaine prochaine, convient-il de fusiller le messager et de ne pas tenir compte de son annonce ? Doit-on également pour conjurer le sort suggérer que sa prédiction n’est que la preuve qu’il aime la pluie, ou bien qu’en l’annonçant il crée les conditions de sa réalisation et qu’il devrait donc s’en abstenir. Ne convient-il pas d’éviter de confondre prédiction et prescription, de s’équiper d’un bon parapluie et voir s’il n’est pas possible d’atténuer l’intensité de la tornade prévisible ? Nous semblons mieux disposés à l’égard des climatologues qui prédisent le réchauffement climatique dont nous nous efforçons de réduire l’ampleur et les dégâts.

La mondialisation que l’on pensait uniformisatrice s’est révélée un puissant facteur de développement d’identités. Elle a marqué tout autant que la fin de la guerre froide la scène mondiale, théâtre depuis une trentaine d’années de conflits dont l’éclairage ne pouvait faire l’économie de l’analyse de Huntington. Déjà avant même la fin de la guerre froide, la guerre civile libanaise ou la première guerre d’Afghanistan échappaient à sa surdétermination. De même, plus tard, les lignes de fractures autour desquelles la Yougoslavie s’est désintégrée correspondaient aux lignes de fractures des religions catholique, orthodoxe et musulmane en Europe. Les religions et les facteurs culturels sont aussi des composants du chaos moyen-oriental, sahélien ou ukrainien. Bien sûr, le retour du religieux n’a pas supprimé le pétrole, mais le curseur des causes relatives s’est déplacé. Partout où l’intégrisme l’emportera sur les modérés au sein de chaque culture ou religion, on se rapprochera du conflit et l’hypothèse de Huntington prendra du crédit. Bref, il s’agit de savoir si l’on est confronté à une hypothèse prospective contrariable ou à une tendance lourde structurante de l’ordre mondial. On peut se demander si le Choc ne résiderait non pas dans l’existence en soi de plusieurs civilisations, mais plutôt dans le fait que, contrairement aux préconisations de Huntington, les États-Unis ont multiplié les interventions extérieures hors de leur zone civilisationnelle. La cause du Choc serait alors à mettre au crédit de cette politique.

On peut se réjouir de la tendance, l’encourager et la prescrire, mettre de l’huile sur le feu, exacerber le phénomène, aiguiser ses couteaux et se préparer aux affrontements sanglants. Certains s’y emploient et il convient de les combattre. On peut penser que ces conflits ont un avenir devant eux et s’efforcer de les contrarier et de les prévenir. Il vaut mieux alors éviter de se mettre la tête dans le sable mais plutôt écouter – de façon critique – le messager.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

6, av. Mathurin Moreau; 75167 Paris Cedex 19

Site : http://www.recherches-internationales.fr/

Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

[1] Samuel Huntington, « The Clash of Civilizations », Foreign Affairs, Été 1993, vol. 72, n° 3.

[2] Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 402 p., 1997.

[3] Développé en français dans : Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[4] Michel Crozier, Samuel Huntington, Joji Watanuki, The Crisis of Democracy, New York University Press, New York, 1975.

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