La crise pétrolière internationale et les périls cachés pour l’économie algérienne Pour une posture offensive afin de tirer avantage des évolutions en cours

Publié le par Mahi Ahmed

La crise pétrolière internationale et les périls cachés pour l’économie algérienne

Pour une posture offensive afin de tirer avantage des évolutions en cours

Dr Mourad Preure*

mouradpreure@yahoo.fr

Le choc baissier qui frappe l’industrie pétrolière et impacte négativement notre économie cache deux périls, plus dangereux encore.

Ce choc a révélé, s’il en était besoin, l’excessive exposition de notre économie aux cycles du marché pétrolier, par nature convulsif et instable. Elle a mis à nu nos vulnérabilités et toute l’ampleur du Dutsch Disease qui affecte notre économie, ce syndrome hollandais caractéristique où les importations rendues possibles par la prospérité pétrolière inhibent et parviennent à détruire tout le tissu productif et, par conséquent, toute perspective de croissance endogène. Notre pays subit le choc baissier qui affecte lourdement ses équilibres externes. L’attention est donc focalisée sur cet important traumatisme pour l’économie nationale. Mais je veux surtout insister sur le fait que cette crise dissimule deux périls qui peuvent être autrement plus dévastateurs pour l’économie algérienne et dont la probabilité de survenance est forte les cinq prochaines années. Ces deux périls sont (i) un collapsus de l’économie mondiale, qui pourrait survenir dès cette année, mais très probablement dans un horizon proche, (ii) la perte de nos débouchés gaziers européens dès 2017-2019 avec la venue à échéance des contrats gaziers algériens et l’arrivée de nouveaux entrants agressifs sur le marché gazier européen.

La crise pétrolière est structurelle.

Elle indique l’émergence d’un nouveau paradigme pétrolier où l’Opec doit trouver sa place. Mais les prix sont en voie de retrouver un sentier haussier.

Les prix pétroliers, qui ont perdu 75% de leur valeur depuis juin 2014, sont à leur niveau le plus bas depuis 12 ans. Les raisons sont connues, un excédent d’offre de près de 2 mbj engendré par la révolution des huiles de schistes américains, une surproduction de l’Opec qui a produit 31,85 mbj en moyenne en 2015 ainsi qu’un ralentissement de la demande. Ces facteurs déterminants interviennent dans un contexte de ralentissement de l’économie mondiale dont la croissance traîne autour de 3% contre 5% en moyenne les dix années avant la crise de 2008. L’Arabie Saoudite a entraîné l’Opec dans une guerre des prix dont il apparaît de plus en plus qu’elle se terminera en queue de poisson, comme les précédentes. Quelles évolutions pouvons-nous attendre pour l’industrie pétrolière en 2016 et 2017 ? L’industrie pétrolière est en grande souffrance et approche dangereusement du point de rupture. Le seuil de 30 dollars le baril est un seuil critique que ne peut pas supporter cette industrie. La production américaine, où un quart de la production est encore rentable à 25$, est frappée de plein fouet. Elle décline depuis mai 2015 et ce déclin devrait s’accélérer en 2016 où la baisse devrait être de 600 000 bj. Les faillites se multiplient dans le secteur des schistes américains alors que le secteur financier qui en porte une part importante du risque (endettement, assurances) est en phase d’être gravement contaminé. L’éclatement de la bulle créée par les huiles de schiste peut être dévastateur et un effet domino de contagion à toute l’économie mondiale n’est pas à exclure. Cela accroît les risques de crise économique majeure vers 2016-2017. Pour 2016, l’Opec est exposée au retour sur le marché de volumes iraniens, libyens et irakiens (3 mbj au total).

La discipline au sein de l’Opec et le partage des sacrifices seront difficiles à tenir. Je ne suis pourtant pas certain que les installations iraniennes, sous cocon depuis une dizaine d’années, soient en mesure d’incrémenter le marché de 1 mbj dans l’année. Il reste que l’arrivée de l’Iran complique la question de la cohésion au sein de l’Opec, et ça, le marché en est conscient et l’intègre parfaitement.

Tous ces facteurs rendent le marché très sensible et volatile. Mais le consensus des experts est que le marché tend à se rééquilibrer. Ma conviction est que les prix se raffermiront au pire au troisième trimestre, au mieux au quatrième trimestre pour s’orienter résolument à la hausse en 2017. La crise pétrolière affecte les compagnies, mais aussi les pays producteurs les plus significatifs qui commencent à envisager des approches nouvelles pour raffermir les prix et soulager leurs économies. Il en est ainsi de la dernière rencontre entre l’Arabie Saoudite, le Venezuela et la Russie au Qatar et de l’embryon de décision qui en a résulté. Il est significatif que cette ébauche de solution ait vu le jour hors de l’Opec, qu’elle bénéficie de la bienveillance de l’Iran dont les intentions restent encore obscures autant que ses marges de manœuvre réelles. L’industrie pétrolière est à la recherche d’un nouvel équilibre alors que les prix pétroliers sont portés par une tendance haussière de long terme tirée par une anticipation d’épuisement des réserves et un retour vers le pétrole Opec. Avec une offre Nopec plus flexible, plus réactive aux prix alors que la demande est plus rigide, les ajustements offre-demande-prix seront plus sophistiqués et détermineront des équilibres de plus en plus complexes.

L’Opec doit trouver sa place dans ce nouveau modèle. Elle la cherche. Nous pensons que la logique qui a fondé l’Opec demande à être actualisée en fonction des nouvelles réalités du marché pétrolier. De fait, comme nous l’affirmons, la puissance des pays producteurs provient de plus en plus davantage de la puissance, de la compétitivité et de l’envergure de leurs compagnies nationales que du niveau de leurs réserves et de leurs productions. Ainsi, dans le contexte d’un marché pétrolier qui a changé de nature, désormais interconnecté avec les marchés financiers et les marchés de commodities, où les logiques boursières dominent, considérant aussi la complexité du jeu des fondamentaux avec une offre marginale flexible et volatile, la solidarité entre pays producteurs devra s’affirmer à l’avenir comme une solidarité entre compagnies pétrolières nationales. Cette solidarité prendrait la forme de partenariats stratégiques incités et orientés par les Etats mais fondés sur les logiques opérationnelles de l’industrie pétrolière et encadrées par les règles du marché. Les Etats producteurs membres de l’Opec peuvent ainsi opérer un dépassement dialectique du dilemme défense des prix – défense des parts de marchés où ils sont enfermés et s’ouvriraient réellement de nouvelles perspectives stratégiques.

A ce prix, ils permettraient à l’industrie pétrolière de sortir par le haut de cette crise et éviteront à cette industrie et à l’économie mondiale une déflagration destructrice qui surviendrait les dix prochaines années si rien n’était fait. Le ralentissement des investissements (-21% en 2015 et autant au moins en 2016) provoquera un effet de ciseau entre la courbe d’offre et celle de demande vers fin 2016-début 2017 où les prix du pétrole prendront un sentier haussier. Sur le long terme, nous sommes sur une perspective haussière indiscutablement, la demande ne cessera d’augmenter les trente prochaines années avec un rythme de 1.1 mbj/an pour atteindre, selon nos calculs, les 115 mbj en 2030. Le consensus des experts estime que la production mondiale ne pourra pas dépasser le seuil des 100 mbj. Il faut découvrir deux Arabies Saoudites pour satisfaire la demande. Des ajustements violents sont à attendre avant la fin de la décennie car ni les Etats-Unis ni les Opec en général ne sont en mesure de réguler durablement le marché.

Les convulsions de l’économie mondiale et les risques pour notre pays.

L’économie mondiale est assise sur trois bâtons de dynamite : (i) la brutale crise pétrolière où les prix ont été divisés par trois depuis juin 2014, (ii) le ralentissement de l’économie chinoise qui impacte les pays émergeants exportateurs de matières premières autant que les pays OCDE exportateurs de biens manufacturés ainsi que la demande pétrolière, (iii) le surendettement des banques américaines et leur surexposition sur les produits dérivés. La crise des pays producteurs induite par la baisse des prix impacte et fragilise plus que prévu la croissance mondiale. La crise des émergents, qui représentent 70% de la croissance mondiale, a un effet amplificateur fort.

La montée des incertitudes pousse les investisseurs à fuir les marchés d’actions et à se reporter sur l’or, dont la demande explose ainsi que les prix, et sur les dettes souveraines, induisant un afflux de fonds à des taux très bas, créant un effet de bulle très dangereux. Le fossé s’accroît entre l’économie réelle et la spéculation boursière. Encore un effet de bulle, comparable à la situation connue en 2007-2008, alors que les Etats OCDE n’ont plus les moyens de venir au secours de leur système financier. La Banque européenne ainsi que nombreuses banques OCDE s’engagent dangereusement dans le sentier des taux d’intérêt négatifs, entraînant à terme la FED américaine.

Les banques américaines sont exposées à hauteur de 247 000 G$ sur les dérivés soit 13 fois la dette publique américaine qui est de 19 000 G$. Les effets pervers d’un collapsus, selon nous très probable, seraient une guerre des monnaies, une vague de dévaluations, c’est-à-dire de destruction de richesse et une spirale baissière des prix des matières premières, dont les prix pétroliers, qui enclencherait un cercle vicieux, aggravant encore la crise. La détérioration actuelle du commerce mondial est un signal fort. Après avoir tergiversé et maintenu des taux zéro pendant sept ans, entretenu une bulle d’actifs et un développement fort du crédit, la FED a relevé les taux directeurs au plus mauvais moment, alors que l’économie américaine s’affaiblit. Le renforcement du dollar qui en serait induit pourrait n’être que temporaire et fortement dommageable pour l’économie américaine qui tire, rappelons-le, la croissance mondiale. L’économie mondiale est ainsi à la merci d’une étincelle qui donnerait naissance au plus grand krach sans doute jamais connu.

Les évolutions structurelles de l’industrie gazière et les risques qui pèsent sur nos débouchés gaziers

En effet, l’arrivée des gaz de schistes, la mise à jour de nouvelles provinces de gaz conventionnel (Australie, Afrique de l’Est, Méditerranée orientale) et le retour de l’Iran ainsi qu’une plus grande agressivité de la Russie et surtout du Qatar, conjugués au ralentissement de la demande entretiennent une bulle gazière qui ne cessera d’augmenter dans un proche futur et ne manquera pas d’exercer une pression sur le marché européen et de menacer les débouchés algériens. La crise économique a durement impacté la demande gazière et a arrêté une croissance forte de la demande qui a duré trois décennies.

Le marché gazier est entré dans une période de surcapacité. Il a été fortement affecté par le ralentissement de la demande asiatique qui pèsera fort dans les équilibres gaziers dans un proche futur. Le Japon revient vers le nucléaire et ferme des centrales à gaz en même temps que l’Australie s’affirme comme le futur leader mondial dans le GNL à partir de 2018, exerçant dès lors une barrière pour le gaz moyen-oriental, voire russe, qui vont, en conséquence, affluer en force les vingt prochaines années vers l’Europe. Les prix mondiaux du gaz resteront bas jusqu’à 2020 du fait des nouvelles capacités arrivant sur le marché, et ce malgré une croissance soutenue de la demande. Les prix spot tendent à converger avec les prix de long terme et à les orienter. Nous vivons par ailleurs un renversement de l’équilibre gazier américain. D’une perspective de dépendance, les Etats-Unis passent au statut d’exportateur potentiel.

Les Etats-Unis se préparent à être un acteur gazier majeur sur le marché européen. Les exportations américaines viseront le marché européen ainsi que le marché asiatique accessible depuis la côte pacifique, repoussant les sources moyen-orientales vers le marché européen. Le marché gazier européen, notre marché naturel, sera plus compétitif à l’avenir avec l’arrivée des nouveaux acteurs qui peuvent se montrer agressifs et bouleverser les équilibres en vigueur.

Après avoir envisagé de déplacer son offre vers l’Asie, le Russie Gazprom revient en force vers l’Europe. Les concessions faites par la Russie à la Commission de Bruxelles avec le doublement du Northstream (11 Gm3) augurent d’une réactivation du Southstream (63 Gm3) qui vise l’Europe du Sud, dont la réalisation est largement avancée et dont l’option turque est désormais compromise vu la détérioration des relations entre la Russie et la Turquie.

L’Iran vise un niveau d’exportations de 66 à 80 Gm3 à moyen terme. Cela pourrait justifier la réactivation du gazoduc Nabucco (54 Gm3) qui pourrait drainer le gaz iranien ainsi que celui de la Caspienne vers l’Europe du Sud.

L’Egypte, avec la découverte du champ offshore de Zohr (850 Gm3 déjà prouvés), reviendra sur la scène gazière dès 2017, donnant une d’ampleur nouvelle aux sources du bassin du Levant (Chypre et Israël). Ces volumes, opérés pour l’essentiel par l’ENI italienne, pourraient bénéficier des facilités égyptiennes (GNL) à l’arrêt et arriver très vite sur le marché. Une guerre des prix sur le marché européen n’est pas exclure à l’avenir. Elle affectera particulièrement l’Europe du Sud, notre marché naturel. Sur le marché européen le processus de libéralisation engagé en 1995 sous l’égide de l’Union européenne a conduit à l’émergence d’un marché spot qui coexiste avec les contrats de long terme, les mettant ainsi en péril. Aujourd’hui, les acheteurs européens de gaz veulent imposer par le recours à la négociation et à l’arbitrage une baisse des prix, l’abandon de l’indexation sur les prix du pétrole et l’alignement sur les prix spot. Ceci accroît la pression sur le gaz algérien, alors que nos contrats gaziers arrivent bientôt à échéance, alors que notre part, qui était de 16% sur ce marché dans les années 90, n’est plus que de 8%.

En ce 24 février, quels son les challenges qui se posent à nous ?

Je pense qu’il nous faut d’abord garder notre sang-froid, diversifier notre économie et nous préparer à l’après-crise. Nous avons les moyens de résister à cette dépression pour peu que nous changions de modèle économique et reposions notre croissance sur la production nationale de richesse, pour peu que nous asseyions la puissance de notre pays non plus sur les hydrocarbures mais sur l’intelligence, le travail et la volonté des Algériens, pour peu que nous revenions vers un patriotisme économique encourageant les entreprises nationales publiques et privées et créant les conditions de leur compétitivité. Cet ultime challenge entre parfaitement dans l’esprit du 24 Février dont il nous incombe de régénérer la symbolique novembriste qui l’a porté.

L’Algérie ne peut plus se suffire à être une source d’hydrocarbures mais s’imposer comme un acteur énergétique en mesure de tirer avantage des transformations en cours dans la scène énergétique mondiale et dont le présent choc n’est que l’un des symptômes

. Le grand acquis de l’histoire militante des pays producteurs est l’émergence des compagnies pétrolières nationales, telle Sonatrach qu’il convient à présent de renforcer aux plans managérial et technologique, lui permettre de devenir un grand découvreur d’hydrocarbures, élargir sa base de réserves en Algérie et en international, et pour cela articuler son développement à l’université et aux PME nationales pour qu’elle en soit la locomotive, accroisse sa compétitivité et renforce sa position concurrentielle en retour.

En matière gazière, nous devons fondamentalement reconsidérer notre approche. Notre pays, malgré l’affaiblissement conjoncturel de son offre gazière, possède des arguments de négociation qu’il doit valoriser, parmi lesquels ses infrastructures transcontinentales, la fiabilité reconnue de la source algérienne, le riche potentiel de notre domaine minier et enfin le souci de diversification des approvisionnements gaziers de l’Europe. Mais il nous faut aller vers de nouvelles approches partenariales en négociant une intégration croisée où les gaziers européens investissent et partagent avec l’Algérie le risque amont en même temps qu’ils ouvrent à Sonatrach l’aval gazier et la génération électrique en Europe.

Ainsi, même dans le cas où les transactions spot de court terme orientent le marché et rendent obsolètes les contrats de long terme indexés sur les prix pétroliers, Sonatrach maîtrisera et le risque volume et le risque marché. Il faut donc absolument que Sonatrach pénètre l’aval gazier européen et la génération électrique afin de tirer profit des nouveaux volumes de gaz arrivant sur le marché européen au lieu de les subir, accéder aux marges aval, les plus rémunératrices et en même temps protéger ses débouchés. Il faut, certes, continuer à défendre les contrats de long terme avec clause de take or pay, mais être réaliste et se préparer aux nouvelles réalités en faisant valoir nos facteurs clé de succès.

La symbolique novembriste qui a porté le 24 Février fut et est avant tout fondée sur le réalisme et une anticipation clairvoyante du futur. Elle est fondée sur la rigueur et la confiance en l’intelligence algérienne, en le patriotisme des hommes et des femmes qui ont fait l’histoire pétrolière et gazière de l’Algérie et dont les sacrifices et l’expertise sont incarnées par la Sonatrach. Il nous faut projeter résolument vers le futur cette symbolique pour prendre la mesure des enjeux et challenges qui se posent à notre pays et construire, encore une fois par notre génie, la puissance de notre chère Algérie.

M. P.

* Expert pétrolier international, président du Cabinet Emergy

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/02/22/article.php?sid=192037&cid=41

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