Entretien : Abderrezak Dourari , Directeur du CNPLET-Alger : «Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire»

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien : Abderrezak Dourari , Directeur du CNPLET-Alger :

«Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire»

Entretien réalisé par Brahim Taouchichet

Abderrezak Dourari, docteur d’Etat en linguistique et directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET), est chargé de faire passer sans douleur une disposition controversée et hautement sensible contenue dans la Constitution 2016 en son article 3 bis qui fait de tamazight une langue officielle dans la pratique, c’est-à-dire la graphie en arabe. Levée de boucliers des tenants de sa transcription en latin et en tifinagh. Redoutable défi, car il ne s’agit pas de prêcher les convaincus qui l’attaquent, bien qu’en rangs dispersés. Notre interlocuteur en a conscience et c’est pourquoi il veut opposer à tous ses détracteurs l’argument scientifique quant à la dimension pragmatique de tamazight en langue arabe.

Le Soir d’Algérie : Le déni identitaire de l’amazighité et de l’algérianité est récurrent dans vos interventions. Tamazight langue officielle introduite dans la Constitution 2016 répond-elle à cette préoccupation ?

Aberrezak Dourari : Ce déni remonte déjà à la fin des années 20, début des années 30 (NDLR : du siècle dernier) et cela s’est formalisé dans le PPA-MTLD avec la crise de 1949. Le débat portait sur deux options pour la future Algérie : République algérienne ou arabe. La tendance dominante a opté pour la deuxième. Dans la première option il est dit que l’Algérie appartient à la sphère culturelle civilisationnelle arabe mais la primauté doit aller à l’algérianité avec ouverture sur la Méditerranée du Nord et de l’Est jusqu’à l’Asie, l’arabe et l’islam, le christianisme qui nous est venu d’Orient par Rome et le judaïsme par Carthage. Depuis cette époque, le déni identitaire s’est accentué, notamment avec l’Etat indépendant où il est devenu la règle d’or de tous les régimes jusqu’à tout récemment. Tamazight langue nationale en 2002 après 125 morts puis tamazight langue officielle après beaucoup de demandes sociales pourrait être compris comme une manière de ruser avec la politique étant donné le contexte dans lequel évolue aujourd’hui l’Algérie. Ce qui est certain, c’est que tamazight langue officielle dans la Constitution n’a pas émané de la volonté populaire ou de l’opposition mais des gestionnaires de l’Etat algérien, donc du pouvoir en place qui avait l’habitude de dénier tamazight et l’identité algérienne historique. Cela signifie qu’il y a une très grande avancée psychologique à leur niveau parce qu’ils ont été formatés dans la culture du parti unique. Et là ils acceptent la reconnaissance de leurs aïeux, de leur histoire vraie et non leur mytho-histoire qui a été imprimée sur la politique linguistique et culturelle. Ce tabou, ils l’ont brisé pour eux-mêmes et les peurs quant aux questions identitaires s’agissant de l’identité algérienne historique. Sur le plan symbolique, c’est un très grand pas en avant et le symbole est déterminant anthropologiquement dans une société. C’est là une récupération de l’algérianité, l’histoire de l’Etat qui remonte à Massinissa, c'est-à-dire deux siècles avant Jésus-Christ, à la constitution de l’Etat numide. Je n’ai pas compris pourquoi dans cette nouvelle Constitution il est dit aussi l’Algérie est une terre arabe ! Observons le paradoxe ! C’est très grave car on dit qu’elle est numide, donc amazighe. Entre les deux périodes, les Arabes nous ont-ils colonisés ? Je pose la question, car c’est ce qui est implicitement contenu dans cette affirmation. La rédaction du texte de la Constitution comporte beaucoup d’incohérences au-delà des avancées certaines, bien évidemment.

Avancées certaines…, aboutissement positif de plusieurs décennies de luttes. D’autres militants de la cause amazighe ne donnent pas satisfecit et considèrent que c’est une tromperie et que l’article 3 bis met tamazight sous tutelle de la langue arabe, confirmée comme un des fondamentaux de la nation algérienne...

L’essentiel des militants les plus engagés dans la réflexion, à mon sens, ont salué cet acquis tout en notant la pusillanimité du rédacteur de cet article que rien ne l’obligeait de faire une distinction entre l’arabe scolaire comme langue nationale et officielle de l’Etat et tamazight langue officielle, mais de quoi ? Il est évident qu’une langue officielle est la langue de l’Etat, pourquoi alors supprimer ce syntagme : de l’Etat ? Les politiques, s’ils font quelque chose de bien, le font accompagner de choses négatives ! L’article 3 bis est une avancée symbolique et aussi pragmatique puisqu’il est concédé à tamazight une académie qui sera chargée de sa normalisation.

Mais sous tutelle de la langue arabe ?

Non, et là je fais dans l’analyse de l’intentionnalité. J’ai l’impression que le rédacteur de l’article ne savait pas le formuler alors que, pour ce faire, des experts auraient pu être consultés, et pourtant aucun ne l’a été. Sans doute le rédacteur parlant de la langue arabe scolaire avait à l’esprit les relations étrangères de l’Etat algérien. Quand la Chine vient traiter en Algérie, elle le ferait donc en langue arabe. En tant qu’entité dans les relations internationales, on ne peut pas remettre en question ce choix. Mais tamazight aurait dû être proclamé langue officielle de toutes les institutions de l’Etat jouissant du statut d’exterritorialité, c'est-à-dire les ambassades, les consulats, etc. On sent qu’il y a une crainte de confusion dans tamazight, langue officielle de l’Etat qui impliquerait que les contacts avec l’étranger se fassent dans cette langue. Je dois dire que sa rédaction est lacunaire, mais n’enlève rien à l’avancée évoquée.

Maintenant que la Constitution est votée, quelles seraient les retombées sur la promotion de tamazight induites par la Loi fondamentale compte tenu aussi de la polémique née justement de l’article 3 bis ?

Je relève deux aspects dans cette question. D’abord l’aspect symbolique qui procure un apaisement identitaire. Nous sommes le seul peuple de la planète qui se demande encore qui il est, qui ne se définit pas par le territoire mais par des ancêtres mythiques, c’est de la mythologie érigée en soi-disant pensée anthropologique. La définition arabo-islamique est de la fumisterie, ce n’est pas une définition de l’identité. En Algérie, nous sommes définis par l’algérianité, par rapport à un territoire, comme les Français, les Américains et autres, et qui a été appelée par rapport à cette territorialité Maghreb central et cet espace a une continuité depuis au moins deux millions et demi d’années. C’est-à-dire depuis le paléolithique inférieur. L’autre volet est l’aspect pragmatique de la décision : tant qu’il n’y a pas de travail au niveau de l’académie, il n’y aura pas de prolongements sur le terrain, sauf ce qui est déjà acquis puisqu’elle est dans l’éducation, dans la presse et dans les espaces où elle est présente qui s’appellent le domaine formel, comme on dit en sociolinguistique. Le travail de normalisation qui a été fait jusque-là pour tamazight est pléthorique et exige une évaluation globale pour une validation scientifique qui a manqué car il n’y avait pas d’autorité de référence. L’académie serait alors cette autorité scientifique et morale.

Il y a moins de crispation aujourd’hui en parlant de tamazight, tant les préjugés étaient nombreux...

C’est ce que j’appelle «apaisement identitaire». L’Algérien qui se culpabilisait d’être Kabyle, Mozabite, Targui, Chaoui ou Zenati est fier d’être ce qu’il est et parce qu’il a acquis une certaine sérénité. Les hommes ne choisissent par leurs parents ni leur lieu de naissance. Les gens étaient déstabilisés dans leur for intérieur dans ce qui fait leur Etre. Il n’y a aucune raison de stigmatiser nos origines.

Et pour preuve, cette année Yennayer a été fêté comme jamais auparavant, bruyamment et de façon presque ostensible. Une réhabilitation de nos traditions séculaires ?

Je crois qu’il y a une véritable avancée au niveau du personnel politique qui gère l’Algérie du fait de la lutte des différents mouvements de revendication et des travaux d’intellectuels amazighs mais aussi du contexte international. On voit aujourd’hui que les identités fabriquées, mythologiques, arabo-islamiques sont devenues des «identités meurtrières», pour reprendre l’écrivain libanais Amine Malouf.

L’arabo-islamisme a produit des monstres comme Daech, El-Qaïda, Aqmi ou l’ex-FIS algérien et les GIA. Le système éducatif, qui a été mis sous le boisseau de cette idéologie depuis l’indépendance et qui a continué après la parenthèse Mostefa Lacheraf, alors ministre de l’Education nationale. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous redécouvrons nos origines. La ministre de l’Education actuelle a fait fort d’organiser une conférence nationale sur l’éducation où elle a beaucoup insisté sur la notion d’algérianité qui est l’espace bien sûr, la culture et l’amazighité qui en constituent le socle historique et anthropologique.

On peut donc parler d’un avant et d’un après tamazight langue nationale et officielle ?

Dans les questions intellectuelles il n’y a jamais un basculement immédiat. Il y a plutôt eu une accumulation dans tout ce qui s’est fait. Au départ il y a avait comme une peur de la découverte de soi-même, comme quelqu’un qui, après une chirurgie esthétique, appréhende de se regarder dans un miroir. La chirurgie, ce n’était pas seulement la colonisation mais aussi la forte présence de l’idéologie arabo-islamiste qui a dénaturé nos origines, notre identité et on avait donc peur de se découvrir Berbère. Dans un ouvrage collectif édité en janvier dernier en Angleterre, j’ai développé l’idée des Berbères en Afrique du Nord comme majorité ethnique et minorité linguistique, ce qui fait que les gens étaient complexés de parler de leurs origines, d’où la haine de soi qui n’a plus lieu aujourd’hui. L’Etat algérien doit être fier de l’Etat fondé par Massinissa qui a constitué le Maghreb central durant 55 ans sans discontinuer menaçant même Carthage et semant la peur dans la toute puissante Rome qui a fini par lui déclarer la guerre alors qu’il était son allié. Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire et la haine de soi. Mais il n’y a pas que cela, ce qui est pervers dans la pensée politique algérienne est de croire et de tout remettre à la question de l’identité qui est un élément changeant. Il y a le versant «mêmeté» et le versant «différence» qui est alimenté par les discours de droite comme on le voit dans la France de Sarkozy.

Ça bouge aussi au Maroc, en Libye et même en Tunisie. Selon vous, l’ensemble maghrébin se dirige-t-il vers une configuration qui rompt avec nos références classiques en matière d’appartenance arabo-islamique du fait de l’introduction de la dynamique amazighe ?

C’est une question très pertinente et je m’explique. D’abord cet ensemble a été appelé Union du Maghreb arabe (UMA), ce qui a faussé tout le processus. Les Marocains n’en parlent plus en ces termes et lui substituent Union du Maghreb amazigh.

J’avais défendu cette idée et aujourd’hui on s’y oriente et l’UMA reste l’UMA parce que cette entité est amazighe, elle recoupe la notion de «tamazgha», d’ailleurs revendiquée par le mouvement pro-berbère depuis fort longtemps. Cet espace commun a de tout temps était berbère. Ibn Khaldoun l’appelle le pays des Berbères, «bilad elbarbare».

De Slane l’a traduit sous le vocable de «Berbérie». Tamazight est langue nationale et officielle au Maroc et en Algérie, le processus est enclenché, en Libye et en Egypte, on revendique maintenant cette berbérité (NDLR : oasis de Siwa) dans le débat sur l’égyptianité en cours.

Objectivement il y a un territoire continu, une culture continue, arabe, islamique, chrétienne, judaïque. Notons que la Constitution marocaine reconnaît la liberté du culte ainsi que la nouvelle Constitution algérienne. Nous sommes donc dans un espace que tout peut réunir compte tenu des enjeux internationaux. Je rappelle que l’Union du Maghreb est née des pressions européennes parce qu’ils avaient besoin d’un espace de repli du point de vue économique et commercial avec un marché de 80 millions d’habitants — à l’époque ­— qui serait un atout extraordinaire. La notion de tamazgha, assez avancée dans les représentations populaires, est une idée qu’il faut reprendre à mon sens dans le cadre de l’Union du Maghreb qui peut réunir plus de 120 millions d’habitants. Ce projet me tient particulièrement à cœur parce qu’il règle le problème du repli identitaire tout comme en Europe qui a su le surmonter avec la construction de l’horizon européen. Qu’est-ce qui empêche de faire pareil, le pari économique est lié à cet espace ?

Cela nous amène à l’enseignement de tamazight dans le secteur de l’éducation, déjà en cours et qui sera étendu à 32 wilayas dès la prochaine rentrée scolaire. Il est même question de l’introduire dans le cycle secondaire. A votre avis, n’est-ce pas là aller vite en besogne ? Peut-on croire à une réelle maturation de cette démarche ?

Tamazight est enseigné aussi bien en Algérie qu’au Maroc et bientôt en Libye. Il y a chez nous une forte précipitation qui relève de notre tempérament et une demande sociale très forte. Rappelons-nous la grève du cartable, les grèves au Maroc et la naissance du Mouvement populaire, parti berbériste de Mahjoubi Aherdane. Tamazight a été introduit pour calmer les esprits. Dans les années 95, on n’était pas encore prêt. C’était insuffisant comme recul pour l’introduire dans le système éducatif. Avec la création du HCA (Haut-Commissariat à l’amazighité), on n’avait encore aucune pédagogie, aucune didactique, aucun manuel scolaire, aucun enseignant formé. Ça s’appelle une gageure ! Tamazight était enseigné dans les associations puis il y a eu la création de quatre instituts (Tizi-Ouzou, Bouira, Béjaïa, Khenchela et Batna) depuis deux ans. Avec la création du HCA, on est passé directement à son enseignement. Le manuel scolaire est superficiel, les méthodes didactiques insuffisamment développées.

C’est vrai que nous disposons d’experts, mais il fallait aussi la formation des enseignants des différents niveaux. J’ai fait parie de l’équipe qui a mis en place le premier institut en 1990 à Tizi-Ouzou avec des spécialistes comme Salem Chaker. Là aussi il y a eu précipitation du fait des ambitions électoralistes du RND qui voulait absolument faire quelque chose en Kabylie.

Voilà qui nous amène à entrer de plain- pied dans la controverse née de la transcription de tamazight, c'est-à-dire la graphie : tifinagh, arabe, latin (en français) ? Vous, vous avez opté pour l’arabe et vous y travaillez d’ores et déjà ce qui vous vaut, soit dit en passant de violentes attaques, comme chargé de mission du pouvoir ou d’arabo-islamiste incapable de s’exprimer en kabyle. C’est dire que le sujet est d’une grande sensibilité… Cela procède de la même obsession identitaire. Nous sommes dans l’idenditarisme le plus fondamentaliste. En 2002, j’ai fait une recherche pour l’université d’Austin (Texas) aux Etats-Unis : «Du symbole graphique au symbole identitaire». Ecrire en caractère latin, c’est comme si on se projetait dans le monde développé, l’Occident. Ecrire en langue arabe signifierait qu’on se projetait dans l’arabo-islamisme, dans l’islamisme politique, le conservatisme. Et si on écrivait en caractère tifinagh, on serait dans l’archaïsme.

12 ans auparavant j’avais écrit pour le Credich, ancêtre du Crasc d’Oran où j’ai évoqué tous les problèmes inhérents à l’introduction de tamazight dans le système éducatif. Aujourd’hui, nous sommes en plein dedans. Du point de vue linguistique, la graphie est extérieure à la langue qui peut s’écrire dans n’importe laquelle.

Ainsi, grâce au système binaire, un ordinateur peut écrire dans n’importe quelle langue du monde. Mais dès qu’on sort de la théorie linguistique structurale, quand on interroge les mécanismes sous-jacents de la langue et le rapport de celle-ci à la société, nous nous retrouvons forcément dans le symbole. En tant que socio-sémioticien et sociolinguiste je pose un ensemble de problématiques :

1-Du point de vue strictement structuraliste, le caractère arabe convient le mieux. Pourquoi ? Parce tout simplement l’arabe, le tamazight, le copte, l’hébreu, le syriaque, l’araméen sont des langues de la même famille. Toutes ces langues écrites avec la graphie arabe marchent bien parce qu’elle reflète leur structure phonologique. Ceci dans le cadre d’un laboratoire de linguistique. Sur le plan sociolinguistique ou socio-sémiotique nous avons deux niveaux : l’un qui prend la société dans sa globalité et en Algérie c’est la langue arabe qui est la plus diffusée et qui est maîtrisée. Madame la ministre de l’Education nous a surpris en révélant que sur 100 élèves qui entrent en cours d’initiation, 4 seulement arrivent au bac ! Et ceux qui appartiennent à cette déperdition scolaire ne maîtrisent que l’arabe. Du fait même que tamazight, dans sa structure, ressemble à toutes les langues chamito-sémitiques, c’est-à-dire de la même famille, son écriture en arabe est facile. Vous apprenez les 26 lettres arabes et le lendemain vous être alphabétisé. Il faut aussi procéder à l’analyse sociolinguistique régionale parce que tamazight existe dans différentes variantes. Là on est obligé de tenir compte des représentations et des attitudes des locuteurs.

Quand vous êtes en Kabylie, l’attitude est favorable au caractère latin parce que c’est avec la langue arabe que les différents pouvoirs qui se sont succédé ont tenté d’étouffer son identité. Cette attitude s’appelle la réactance à la langue arabe. Au regard de l’histoire, ce sont les Kabyles qui ont le plus diffusé la langue arabe et la religion musulmane.

Les zaouïas, vers lesquelles on venait de toutes les régions du pays, arabisaient… même les arabophones ! Quant un marabout kabyle décède, les gens viennent du Sénégal même. Bachir El-Ibrahimi a fait sa formation religieuse et de langue arabe à Bouzeguène. Historiquement, il n’y a pas une attitude de rejet de la langue arabe. Cela ne change rien que de laisser la Kabylie transcrire tamazight en latin, c’est l’attitude la plus rationnelle ; la région chaouie et les mozabites en caractère arabe comme elles le font, et les touareg dans le tifinagh ancestral. L’académie à mettre sur pied devrait normaliser les trois graphies.

Vous avez déclaré que la transcription de tifinagh au Maroc a été un échec ?

Oui. Au Maroc il y a une histoire. Elle a commencé en hébreu carré, c’est le chleuh pour passer au caractère arabe qui est largement diffusé, y compris dans la presse. Avec la naissance de l’Ircam en 2003, une étude avait porté sur les trois graphies et avait conclu à la préférence de la langue arabe. J’étais présent avec Mohamed Chafik, premier recteur de l’Ircam.

Le Palais royal avait décidé que c’est tifinagh, une écriture adaptée à la pierre et non au papier ! Cet échec pourrait nous pousser à utiliser d’autres graphies. Il me semble que seules les graphies arabe et latine peuvent être en concurrence sur l’avenir de tamazight. Tifinagh pourrait être intégrée dans toutes les questions ayant valeur emblématique. Il peut faire partie de l’enseignement de l’histoire de la langue mais utiliser tifinagh comme image de tamazight, je ne le pense pas.

L’hébreu a été ressuscité, qu’en dites-vous ?

La Turquie a opté pour la graphie latine mais cela n’a pas empêché les islamistes de gouverner ce pays depuis 15 ans. La graphie arabe qui est maintenue en Iran a produit un pays hyperpuissant sur tous les plans, culturel, technologique, militaire. C’est devenu une grande puissance. Le lien entre la graphie et la modernité est idiot, il n’y a pas de rapport entre elles. Le davana gari, en Inde, n’a pas produit une Inde moins dévloppée, l’urdu au Pakistan n’a pas été particulièrement un facteur de développement ou de retard. La graphie n’a pas d’effet magique, c’est du fétichisme. Sur la question de l’hébreu, il faut rappeler à vos lecteurs qu’il y a un livre merveilleux écrit par Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé (NDLR : en vente dans les librairies). L’Etat israélien est un Etat moderne, plurilingue, pluriethnique et multiculturel. Pour se fonder au départ il avait besoin d’une idéologie commune. Les Israéliens sont allés puiser dans l’hébreu rabbinique (la plus ancienne) ce qui pouvait rassembler les juifs de différentes cultures : américaine, russe, français, etc. Ce n’est qu’une façade. En vérité, la recherche se fait en langue anglaise et bizarrement aussi en langue arabe qui est la deuxième langue officielle au même titre que l’hébreu. Il ne faut pas trop rêver. Une langue qui a été pendant très longtemps en marge de l’histoire ne peut pas prendre en charge rapidement la pensée moderne scientifique. Aujourd’hui, certaines langues comme le français peinent dans certains domaines, cela s’appelle la perte de domaine, certaines langues qui maîtrisaient certaines spécialités l’ont perdu au profit d’autres parce qu’elles n’arrivent plus à produire. C’est le problème de la pensée. Si l’arabe est en retard, ce n’est pas la faute à la langue mais à l’inexistence d’une pensée arabe scientifique, rationnelle, moderne qui peut évoluer en dehors des autoritarismes des Etats arabes.

Qu’en sera-t-il de l’académie de la langue amazighe telle que préconisé par la nouvelle Constitution ?

En 2006 le CNPLET a été consulté mais était bloqué quant aux recrutements. J’avais songé à m’en retirer, on m’a alors demandé d’élaborer des statuts pour l’académie, «L’Académie algérienne de la langue amazighe» et c’est d’ailleurs ce titre qui est repris dans la Constitution.

Il faut reconnaître au mouvement citoyen de Kabylie d’avoir défendu bec et ongles ce projet qui avait un peu les faveurs du gouvernement qui a fini par accepter ces statuts en 2008. Soumis à l’examen du Conseil des ministres, il a été déprogrammé par trois fois et donc mis en veilleuse. J’espère que cette fois-ci il sortira avec tous les moyens scientifiques, cognitifs et matériels pour sa concrétisation. Sans un minimum de 30 chercheurs, il n’est pas possible de faire quoi que ce soit.

Tamazight nécessite beaucoup de travail. On peut aussi solliciter le concours de spécialistes de Russie, d’Allemagne, de Hollande, d’Italie et de France bien sûr. On ne peut nous passer de leur expertise, c’est pourquoi il nous faudra une disposition afin d’avoir des académiciens correspondants sur des sujets précis.

Avoir des consultants étrangers permettra d’introduire plus de sérénité dans les débats entre Algériens qui sont mêlés à la politique, l’idéologie… Si on ne fait pas une académie avec tous les moyens sérieux, on aura malheureusement tout détruit.

Etes-vous disposé à piloter ce projet ?

Oui, si on me le propose, quoique je ne sois pas le seul dans la course car beaucoup de candidats postulent déjà. Quant à moi, s’il n’y a pas de garantie d’autonomie de l’institution avec ses moyens scientifiques, je ne suis pas preneur.

Parler de tamazight renvoie au HCA. Dans les différents colloques et séminaires qu’il organise, on ne voit pas le spécialiste que vous êtes...

Le HCA tout comme le Conseil supérieur de la langue arabe sont deux lobbies linguistiques institués par l’Etat, lobby du point de vue de la sociologie politique et non attaque contre qui que ce soit. C’est dit ainsi afin d’éviter les mauvaises interprétations. Le HCA n’a pas pour vocation de formaliser la langue amazighe. C’est aussi valable pour le Conseil supérieur de la langue arabe car c’est à l’académie de le faire. Je relève malheureusement que le Conseil de la langue arabe est constitutionnalisé et pas le HCA ni l’académie de la langue arabe. Cela perturbe l’harmonie de ce projet. Pour ce qui est des colloques du HCA, j’ai déjà participé à quelques-uns. Mais j’étais contraint de dire à mon ami secrétaire général du HCA que, depuis 2004, l’institution n’a pas de haut commissaire qui, au demeurant, a rang de ministre. Le poste de secrétaire général est administratif. Je voulais que le HCA soit au même niveau que le Conseil supérieur de la langue arabe qui a vu défiler des personnalités à rang de ministre à l’image de Larbi Ould khelifa ou Azeddine Mihoubi.

Le HCA est réduit en termes de représentation. Les colloques avaient pris la forme d’un activisme excessif. Je ne peux pas participer à 15 colloques par an, a fortiori scientifiques. D’autre part, j’ai demandé des conseils scientifiques qui mettent en place une problématique et un conseil scientifique d’évaluation des communications avant publication. Cela n’a pas été retenu par le HCA, mais on s’entraide mutuellement sur d’autres chapitres.

B. T.

taouchichetbrahim@ymail.com

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/02/20/article.php?sid=191962&cid=50

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