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Egypte, vers une dictature des Frères

Publié le par Mahi Ahmed

Egypte, vers une dictature des Frères ?

lundi 26 novembre 2012, par Alain Gresh

Avant de commencer, je voudrais renouveler l’appel que je lançais sur ce blog « aux lecteurs de Nouvelles d’Orient ». Ce blog, comme l’essentiel des contenus accessibles librement sur ce site, doivent leur existence au fait que Le Monde diplomatique existe, qu’il vit grâce aux abonnements que paient ses lecteurs ou à leur achat en kiosques. C’est pourquoi je vous demande de vous associer à la campagne de dons, non parce que le journal serait en difficulté, mais parce que de l’ampleur de ses moyens dépend sa qualité comme son indépendance.

Revenons à l’Egypte où se sont déroulés, ces derniers jours, de violents affrontements. Plusieurs sièges des Frères musulmans ont été brûlés, les juges se rebellent, les journalistes menacent de se mettre en grève, les manifestations se poursuivent à travers le pays, un jeune membre des Frères a été tué, tandis qu’un manifestant a succombé à ses blessures au Caire. Dans Le Monde diplomatique de novembre, j’ai publié un article qui posait la question : « Egypte, de la dictature militaire à la dictature religieuse ? ». La réponse que j’apportais était plutôt négative, les perspectives d’une dictature des Frères musulmans m’apparaissaient peu crédibles.

La décision du président égyptien Mohammed Morsi, issu des Frères musulmans, d’étendre ses pouvoirs a relancé le débat. Qu’a décidé le raïs le 22 novembre ?

La déclaration constitutionnelle qu’il a approuvée comporte sept points, dont les plus importants sont :

  • juger à nouveau les responsables de l’ancien régime coupables d’avoir fait tuer des manifestants (dont l’ancien président Moubarak), et dont certains ont été acquittés ; accorder des compensations supplémentaires aux victimes des affrontements de 2011 ;
  • garantir l’immunité au Majliss al-Choura (la seconde chambre) et à l’assemblée constituante, qui ne pourront pas être dissoutes par l’autorité judiciaire ;
  • la possibilité de démettre le procureur général, ce que le président a fait dans les heures qui ont suivi ;
  • l’impossibilité de contester les décisions du président devant les autorités judiciaires ;
  • enfin, le président s’octroie tous les pouvoirs pour prendre des mesures qui protègent l’unité nationale, l’ordre public et la révolution (lire « The president’s new powers », Egypt Independent, 23 novembre).

Un élément intéressant est que la déclaration a suscité des critiques y compris dans les rangs des Frères, confirmant que l’organisation n’est plus aussi monolithique qu’autrefois (« Brotherhood’s Shura Council chairman criticises Morsi déclaration », Ahramonline, 25 novembre).

Quelques rappels sont nécessaires. Les autorités judiciaires avaient dissous le Parlement (où les Frères dominaient largement avec les partis salafistes) en juin 2012 et plusieurs recours étaient en cours d’examen pour dissoudre aussi bien le Majliss Al-Choura que l’Assemblée constituante (les deux instances sont dominées par les islamistes). La Constitution est en cours de rédaction et devait achever ses travaux ce mois-ci, mais le président lui a donné deux mois supplémentaires pour ce faire ; entretemps, le raïs dispose de tous les pouvoirs législatifs. En octobre, le président Morsi avait tenté de se débarrasser de l’ancien procureur général, un homme totalement lié à l’ancien régime, mais avait dû faire marche arrière.

Enfin, il faut souligner qu’en août 2012, Morsi avait réussi à écarter le Conseil suprême des forces armées.

Avec ces nouvelles décisions, le président concentre dans ses mains, au moins en théorie, les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire — l’opposant Mohammed Al-Baradei a même affirmé que Morsi était devenu un nouveau pharaon. Les mesures ont soulevé une levée de boucliers, à la fois parmi les forces de l’opposition et parmi les juges, dont certains ont entamé une grève.

Ces derniers restent cependant divisés, certains appuyant le président.

Plusieurs responsables politiques, dont Hamdin Sabbahi (nassérien, arrivé en troisième position à l’élection présidentielle), Mohammed Al-Baradeï, l’ancien secrétaire général de l’AIEA, Amr Moussa, l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, ont formé un front de salut national (Lire « Sabbahi, ElBaradei launch National Front to fight Morsi’s decrees », Ahramonline, 24 novembre). En revanche, Abdelmonem Aboul Foutouh, arrivé en quatrième position à l’élection présidentielle, a condamné les décisions de Morsi, mais refuse de s’allier à des membres de l’ancien régime comme Amr Moussa (lire « Strong Egypt Party rejects protests, urges dialogue, », Ahramonline, 26 novembre).

Ces décisions sont survenues, alors que des affrontements se déroulaient rue Mohamed Mahmoud, les manifestants protestant contre le fait que des dizaines de personnes avaient été tuées au même endroit l’an dernier et que les coupables n’avaient toujours pas été punis.

Sur le site Jadaliyya, Hesham Sallam, dans son article (« Morsy and the "Nationalization" of the Revolution : Some Initial Reflections » du 22 novembre, remarque :

« Le président a utilisé la colère exprimée par les manifestants de Mahmoud Mohamed face à l’impunité de ceux qui ont blessé des militants révolutionnaires, depuis la chute de Hosni Moubarak, comme une justification implicite de sa décision de remplacer le procureur général. Alors que, si le fait de ne pas traduire en justice les responsables de la sécurité actuels et les anciens responsables soupçonnés d’actes répréhensibles pendant et depuis le soulèvement de janvier-février 2001 peut être en partie imputé à l’incompétence des procureurs, le principal obstacle à ce processus est l’absence de toute réforme significative des organes de la sécurité militaire et civile — une situation que Morsi n’a pas réussi à faire bouger. »

(...)

« Il convient également de mentionner le plus important, ce qui n’était pas abordé dans la déclaration. À la lumière de la brutalité policière contre les manifestants, de la colère répandue après le crash d’Assiout qui a entraîné la mort de dizaines d’enfants innocents (un accident dû, une fois de plus, à la vétusté des lignes de chemin de fer), et les retraits massifs de non-islamistes de l’Assemblée constituante en raison de désaccords sérieux sur le projet de constitution, on s’attendait à ce que le président annonce quelque chose de tout à fait différent. On attendait le remplacement du cabinet de Hesham Kandil, un plan de réforme du ministère de l’intérieur et des institutions de police, la dissolution de l’Assemblée constituante et la formation d’un organe plus crédible et représentatif pour sa rédaction. (...) Morsi a clairement pris parti : il n’est pas du côté de la révolution. »

Il est clair que les Frères musulmans ne sont pas une force révolutionnaire. Pourtant, est-ce vraiment la question ? Les Frères ont toujours été une force conservatrice, mais ils se sont battus pour la fin du régime de Moubarak. Et la création d’un ordre institutionnel stable, avec un gouvernement représentatif, l’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs, pourra difficilement être atteinte sans leur participation. Bien qu’élu, le président n’a pas prise sur ce qui reste de l’ancien régime.

D’autre part, toutes les décisions prises par le président ne sont pas négatives : ainsi de la décision de rejuger les responsables de l’ancien régime ; le président a nommé un homme favorable à l’indépendance de la magistrature au poste de procureur général ; enfin, il a donné deux mois supplémentaires à l’Assemblée constituante alors qu’il aurait pu se servir de la majorité pour imposer une nouvelle constitution.

Une nouvelle fois, la question posée aux forces révolutionnaires – qui ont obtenu plus de 40 % des voix à l’élection présidentielle – est celle-ci : avec qui s’allier ? Faut-il un front avec les responsables de l’ancien régime ?

Sur son excellent blog, The Arabist, Issandre el Amrani fait part de quelques réflexions rapides (lire « Questions about the crisis over Morsi’s decree », 23 novembre) sur la crise actuelle.

Il pense que le président pourrait peut-être revenir sur certaines de ses décisions, mais que l’opposition devrait être prête à formuler des demandes réalistes et à ne pas réclamer la chute du président. Car, comme l’explique un éditorialiste du site Egypt Independent, Tamer Wagih, (« Revolutionaries must resist Morsy, but also the feloul », 25 novembre), le danger ne vient pas seulement de Morsi mais aussi de l’ancien régime.

« Le vrai problème est la structure de l’opposition à Morsi. En raison de l’absence d’un grand bloc révolutionnaire cohérent, l’opposition est composée d’un méli-mélo de pouvoirs qui appartiennent au régime corrompu de Moubarak et d’autres forces centristes-libérales-réformistes-populistes — qui peuvent être désignées sous le nom de “pouvoirs civils”, quel que soit la signification exacte de ce terme.

Malheureusement, comme ces pouvoirs civils ne sont pas révolutionnaires et ont un caractère clairement centriste, ils ont tendance à se réconcilier, et même à s’allier avec les partisans de l’ancien régime dans leur lutte contre Morsi, croyant qu’il est leur grand rival.

À mon avis, cette tendance aura des répercussions catastrophiques pour l’avenir de la révolution. Elle permettra de réintroduire les feloul (partisans de l’ancien régime) comme acteurs acceptables dans le domaine politique et donnera la possibilité au régime de Moubarak de revenir, peut-être sous une forme encore pire. »

L’Egypte vit une période transitoire trop longue et trop instable. Le pays n’a toujours pas de parlement élu. Les problèmes du Sinaï s’aggravent. La police attend d’être réformée, l’indépendance des juges consolidée. Les difficultés économiques et sociales de la population sont immenses. Pour la seule journée du 25 novembre, la Bourse a perdu l’équivalent de 5 milliards de dollars (à peu près le montant du prêt consenti par le FMI). Seule une solution de compromis peut permettre d’achever la transition politique, d’éviter un retour de l’ancien régime et d’engager les vrais combats autour des questions sociales.

Où va Israël ?

En partenariat avec le blog Nouvelles d’Orient, l’iReMMO vous convie à son université populaireà Paris, consacrée à la Méditerranée et au Moyen-Orient le samedi 1er décembre.

Séance 1 (10h30-12h30)

Où en est la société israélienne ?, avec Dominique Vidal, journaliste, collaborateur au Monde diplomatique, co-auteur de Un autre Israël est possible (Editions de l’Atelier, 2012)

Séance 2 (14h-16h)

Qui sont les militants anti-colonialistes israéliens ?, avec Karine Lamarche, sociologue et auteure d’une thèse sur les militants israéliens contre l’occupation soutenue en 2011. Auteure de En attendant la chute du mur. Agir et protester en Israël aujourd’hui (éditions Ginkgo, 2011)

Séance 3 (16h-18h)

Qui sont les « groupes d’intérêt » pro-israéliens ?, avec Marc Hecker, chercheur à l’Institut Français des Relations Internationales (Ifri) et auteur d’Intifada française ? (Ellipses, 2012) et Samuel Ghiles-Meilhac, enseignant à Sciences-Po Paris et à l’IEP de Lille, il est l’auteur de Le Crif, de la Résistance juive à la tentation du lobby de 1943 à nos jours (Robert Laffont, 2011).

iReMMO - Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée et Moyen Orient - 5/7, rue Basse des Carmes 75005 Paris 01 43 29 05 65 / infos[@]iremmo.org Métro : Maubert Mutualité / Bus : 63, 86, 8

Source : http://blog.mondediplo.net/2012-11-26-Egypte-vers-une-dictature-des-Freres

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Le Mali : le prochain Afghanistan

Publié le par Mahi Ahmed

Le Mali : le prochain Afghanistan ?

Commentaire n° 340, 1er novembre 2012 /

mercredi, 28 novembre 2012 / Immanuel Wallerstein /

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

Si l’on met de côté ses voisins immédiats et l’ancienne puissance coloniale (la France), très rares sont ceux qui, jusqu’à une date encore extrêmement récente, avaient ne fût-ce qu’entendu parler du Mali. Plus rares encore étaient ceux qui savaient quelque chose de l’histoire et de la vie politique de ce pays. Aujourd’hui, le Nord du Mali a été soumis militairement par des groupes « salafistes » qui partagent la même vision du monde qu’Al Qaïda et pratiquent la forme la plus dure de la charia en appliquant des châtiments tels que la lapidation et l’amputation.

Cette « prise » du Nord malien a été condamnée par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies, lequel a estimé que cette situation constituait « une menace contre la paix et la sécurité internationales ». La résolution cite « la détérioration rapide de la situation humanitaire dans la région du Sahel », « la présence de plus en plus solidement établie d’éléments terroristes » et « les conséquences [potentielles de cette situation] pour les pays du Sahel et au-delà ». Les Nations unies se sont déclarées prêtes à envisager la constitution d’une « force militaire internationale (…) [pour] reprendre les régions occupées du Nord du Mali ».

Bien qu’adoptée à l’unanimité, cette résolution restera sans effet. Le Mali constitue aujourd’hui le cas d’école typique d’une situation de paralysie géopolitique. Tous les Etats de la région, grands et petits, et les principaux acteurs internationaux s’inquiètent réellement de la situation, mais aucun n’a la volonté ou la capacité d’agir, de crainte qu’une intervention ne débouche sur l’« afghanisation » du pays. Par ailleurs, au moins une douzaine d’acteurs différents sont impliqués dans le conflit, et presque tous sont profondément divisés.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Le Mali (autrefois appelé « Soudan français » après sa colonisation en 1892) est un Etat indépendant depuis 1960. Il a d’abord connu un régime laïc à parti unique menant une politique socialiste et nationaliste. Il fut renversé par un coup d’Etat militaire en 1968. Les putschistes, à leur tour, instaurèrent un régime de parti unique, mais plus libéral sur le plan économique. Il fut à son tour renversé par un coup d’Etat militaire en 1991 qui déboucha sur une Constitution qui autorisait le multipartisme. Un seul parti continua néanmoins de dominer la vie politique. Mais parce qu’il était doté de processus électoraux pluralistes, le régime malien fut salué par l’Occident comme un exemple de « démocratie ».

Pendant toute cette période, les groupes ethniques du Sud du pays (40 % du territoire malien) ont fourni l’essentiel du personnel politique et administratif des gouvernements successifs. Au Nord (les 60 % restants du pays), les populations touarègues, dispersées et moins nombreuses, ont été marginalisées et en ont conçu un fort ressentiment. Des rébellions ont éclaté régulièrement, accompagnées de revendications d’indépendance.

Beaucoup de Touaregs ont fui en Libye (et en Algérie), dans les régions du Sud accueillant déjà des populations touarègues. Certains ont rejoint l’armée libyenne. Dans le chaos qui a suivi la chute de Mouammar Kadhafi, les soldats Touaregs ont pu se procurer des armes et sont retournés au Mali reprendre la lutte pour l’Azawad, le nom qu’ils donnent à l’Etat touarègue indépendant, au sein d’un Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA).

Le 22 mars dernier, le troisième coup d’Etat depuis l’indépendance a porté au pouvoir un groupe de jeunes officiers conduit par Amadou Haya Sanogo. Pour justifier leur action, les putschistes ont mis en avant l’incapacité de l’armée malienne à faire face aux ambitions sécessionnistes du MNLA. La France, les Etats-Unis et la plupart des Etats d’Afrique de l’Ouest ont fermement condamné le coup d’Etat et exigé le rétablissement du gouvernement démis.

Un difficile compromis a été trouvé entre les forces de Sanogo et le régime précédent, qui s’est traduit par l’installation d’un nouveau président par intérim. Celui-ci a choisi comme premier ministre un homme ayant un lien de parenté avec le meneur du coup d’Etat de 1968. Il est difficile actuellement de dire qui contrôle quoi dans le Sud du Mali. Pour ne rien arranger, l’armée malienne, mal entraînée, est incapable d’entreprendre une action militaire d’envergure dans le Nord du pays.

Pendant ce temps-là en effet, dans le Nord, les musulmans relativement laïcs du MNLA ont cherché à s’allier avec des groupes plus fondamentalistes. Presqu’immédiatement, ceux-ci ont évincé le MNLA et pris le contrôle de toutes les grandes villes du Nord-Mali. Ces éléments plus radicaux étaient en réalité composés de trois groupes différents : Ansar Eddine, formé de Touaregs de la région ; Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), composé essentiellement de non-Maliens ; et le Mouvement pour le Tawhîd et du Jihad en Afrique de l’Ouest (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, MUJAO), qui constitue une scission d’AQMI. Les membres du MUJAO reprochaient à AQMI – ce qui a été à l’origine de leur rupture – d’être trop exclusivement intéressé par l’Afrique du Nord alors qu’au contraire, eux souhaitaient propager leur crédo vers les pays d’Afrique de l’Ouest. Ces groupes contrôlent différentes zones et leur degré d’unité collective est difficile à mesurer, sur le plan tactique comme sur les objectifs poursuivis.

Un autre ensemble d’acteurs dans la région est celui constitué des voisins du Mali. Tous voient d’un mauvais œil la prise de contrôle de fait de ce vaste territoire par des groupes « salafistes » qui ne font pas mystère de leur désir de diffuser leur doctrine dans les pays voisins. Or ces voisins sont également très divisés sur la marche à suivre. Ils sont notamment, à l’exception de la Mauritanie, rassemblés au sein de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Celle-ci se compose de quinze Etats qui sont tous d’anciennes colonies – sauf le Libéria – de la Grande-Bretagne, de la France et du Portugal.

La Cédéao a voulu aider le gouvernement malien à surmonter ses divisions. Ses membres ont indiqué être prêts, éventuellement, à envoyer des troupes pour reprendre le contrôle du Nord-Mali. Deux problèmes se posent toutefois. D’abord, les forces en présence dans le Sud du Mali, en particulier le camp Sanogo, redoutent une intervention prolongée de la Cédéao. D’autre part, le seul pays susceptible de fournir réellement des troupes – le Nigéria – est très réservé sur cette perspective, car il a besoin de ces mêmes soldats pour faire face à son propre problème « salafiste » sur son sol, la secte Boko Haram.

La Mauritanie, qui a su mieux que les autres Etats d’Afrique occidentale contenir les groupes « salafistes », s’inquiète fortement des risques d’incursions armées sur son territoire, notamment dans le cas où la Cédéao déciderait d’une action militaire contre les « salafistes » au Mali. Quant à la Libye, où de nombreux groupes armés génèrent déjà de graves désordres, elle redoute avant tout que les populations touarègues du Sud du pays ne rejoignent la lutte pour un grand Azawad.

La France comme les Etats-Unis considèrent qu’il est urgent de chasser les « salafistes » du Nord du Mali. Mais les Etats-Unis, dont les capacités militaires sont déjà surexploitées, ne souhaitent pas envoyer de troupes. La France – ou plutôt le président François Hollande – a adopté une position plus énergique. Le pays est prêt, semble-t-il, à envoyer des soldats. Toutefois, la France étant l’ancienne puissance coloniale, la présence de troupes françaises au Mali pourraient engendrer une forte réaction nationaliste.

La France et les Etats-Unis sont par conséquent en train d’essayer de convaincre l’Algérie, qui partage une frontière avec le Nord du Mali et dispose d’une puissante armée, d’être aux avant-postes d’une opération militaire. Cette idée laisse les Algériens extrêmement dubitatifs. Car d’une part, le Sud algérien est un pays touarègue. Et d’autre part, le gouvernement algérien a le sentiment d’avoir jusqu’à présent contenu le danger « salafiste » et il redoute profondément qu’une intervention militaire au Mali ne remette en cause cet acquis.

Bref, tout le monde souhaite voir disparaître les groupes « salafistes », mais à condition que le « sale boulot » soit fait par d’autres – d’autant que, dans chacun de ces pays, des voix nombreuses s’opposent à toute forme d’action militaire, qui risquerait selon elles « d’afghaniser » la situation. Autrement dit, leur crainte est qu’une action militaire ait pour effet de renforcer les « salafistes » (et non pas de les affaiblir), en faisant affluer dans le Nord-Mali les partisans d’Al-Qaïda. L’Afghanistan est devenu le symbole de ce qu’il ne faut pas faire. En l’espèce, « ne rien faire » est synonyme de « paralysie géopolitique ».

Le Mali apparaît en définitive comme la victime du chaos géopolitique actuel. Le plus probable, c’est qu’il n’y aura pas d’intervention militaire. La seule question en suspens est de savoir si les populations du Nord-Mali, qui pratiquent le « soufisme » – un type d’islam très tolérant – et acceptent mal la situation présente, se dresseront ou non contre les « salafistes ».

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606 begin_of_the_skype_highlighting GRATUIT 1.336.286.6606 end_of_the_skype_highlighting. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

http://www.medelu.org/Le-Mali-le-prochain-Afghanistan

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RELIGION, RÉVOLUTION ET CONSTITUTION : LE CAS DE LA TUNISIE

Publié le par Mahi Ahmed

RELIGION, RÉVOLUTION ET CONSTITUTION : LE CAS DE LA TUNISIE

mardi 27 novembre 2012

 

Yadh Ben Achour
Conférence prononcée au Center for Middle Eastern Studies, à Harvard University, Boston, le 17 septembre 2012
Mis en ligne le 13 novembre 2012 sur leaders.com

Invité du Centre d’Etudes sur le Moyen Orient à l’Université de Harvard, le Pr Yadh Ben Achour (*) devait traiter de la révolution et de la religion et de la Constitution, s’appuyant particulièrement du contexte tunisien. Ci-après le texte intégral de la version en langue française. Télécharger la version en langue anglaise


Introduction


Depuis le XIXe siècle, à tous les niveaux de l’existence, le monde musulman vit un dualisme fondamental entre le patrimoine historique, turâth, et les phénomènes sociaux, culturels ou politiques qui, de l’extérieur, ont investi ce patrimoine. Le terme arabe « hadathi » rend bien compte du phénomène. Le « hadath » désigne le phénomène inattendu, qui rompt l’unité et la continuité de l’histoire. Le moderne, hadathi, est donc « ce qui advient », ce qui rompt l’écoulement naturel de l’histoire. Depuis, le monde musulman s’inscrit dans une dialectique d’opposition entre le « turathi » et le « hadathi », l’ancien et le nouveau.

La religion se trouve au cœur de cette dialectique, en particulier dans le domaine de la politique, de la culture et du droit. La Constitution n’y échappe pas, comme nous allons le constater pour la Tunisie.

Le parcours du religieux dans le grand débat politique et constitutionnel de même que dans l’action politique, a connu des formes extrêmement diversifiées. Elles peuvent être celles de la confrontation, ou celle de la récupération, celle de l’acculturation, ou encore celle de l’étatisation. Toutes ces formes ont lieu soit dans les rapports de la religion avec l’État, soit dans ses rapports avec la société politique environnante. L’hypothèse de la confrontation directe a été vécue dans des pays comme la Turquie ou l’Iran des Pahlevi, et à un moindre degré en Tunisie, sous Bourguiba, ou en Égypte.

La seconde hypothèse est celle de la récupération. Les Etats musulmans ont quasiment tous utilisé la récupération. Il s’agit, pour un État réformateur, d’utiliser la doctrine, les dires où les symboles du religieux pour faire passer ses projets de réforme dans la société tout en se posant lui-même comme le seul porte-parole autorisé de la religion. Au service de la cause étatique, l’islam et ses textes ont été tour à tour mis au service du socialisme, du nationalisme, du libéralisme, de la monarchie, de la république, du parlementarisme, du parti unique, du constitutionnalisme etc.

La troisième hypothèse englobe le cas où l’islam, en tant qu’idéologie et conviction politique, renonce aux formes les plus aiguës de ses idées politiques, pour les adapter au contexte et pouvoir cohabiter pacifiquement avec les autres forces concurrentes, en général dans un climat oppositionnel. Cette expérience a été vécue en Tunisie après la grève de la faim du 18 octobre 2005, à laquelle nous reviendrons.
Au cours de leur longue histoire, les musulmans ont expérimenté des pratiques « temporelles » incontestables. Il en est ainsi dans les domaines fiscal, militaire, artistique, scientifique. Cependant, la sharia restait le référent théorique et pratique dominant. Elle couvrait en effet tous les aspects de la vie sociale. Qu’en est-il aujourd’hui ? Plus particulièrement quel est l’impact de la révolution tunisienne sur les rapports de la religion et de la constitution ? Commençons par un très bref regard sur la question sous la dictature parce qu’elle éclaire le reste..


I. De la dictature, de la religion et de la Constitution


Les analystes ont émis plusieurs hypothèses sur la nature des rapports entre le religieux et le politique dans des régimes politiques « modernisateurs » comme ceux de la Tunisie. La nature « laïque » de ce type de régime figure parmi les hypothèses clefs.

Religion d’Etat

En fait, aussi bien sous le « despotisme éclairé » de Habib Bourguiba, que sous le despotisme policier de Ben Ali, l’hypothèse qui se rapproche le plus, à mon avis, de la réalité du régime, c’est qu’il s’agit bien, comme l’affirme d’ailleurs la constitution, d’une « religion d’État », dans laquelle le religieux, avec ses symboles, ses normes, sa moralité, son culte, et surtout son langage, est placé au service des politiques du régime, même dans le cas où le régime entreprend des politiques hostiles à la religion majoritaire ou aux partis politiques à référence religieuse. Dans cette perspective, il est interdit d’avoir une religion nationale différente que celle qui est déterminée par le chef de l’État et préconisée par lui.

La répression des partis « religieux »

C’est donc au nom de la religion, « bien comprise », selon les normes d’interprétation fixée par le régime en place, que l’État engage ses forces politiques et sécuritaires essentiellement dans deux directions. Tout d’abord, contre « la religion traditionnelle » et ses institutions privées et publiques. Ensuite, contre les partis politiques d’opposition qui se réclament de la religion, c’est-à-dire les partis dits « islamistes ». La répression peut être extrêmement violente et laisser des victimes en grand nombre. C’est ce qui s’est passé sous le régime de Ben Ali qui, à partir des années 90, a mené une politique sans faille de répression systématique, d’emprisonnements, de liquidations, de tortures, contre le parti islamiste le plus représentatif « Nahdha ». Cette politique a duré des années, jusqu’à la chute du régime, en janvier 2011.

Islamisation des partis démocratiques,
démocratisation des partis « islamistes »

Les conséquences politiques de ces pratiques ne font que consolider ces partis. La victimisation, la résistance à la dictature, la symbolique religieuse bafouée, la perversion et la corruption de la dictature, leur servent d’autant de slogans pour mobiliser leurs troupes, mais également pour se donner une figure valorisante au sein d’une grande partie de l’opinion, et en particulier au sein de la population majoritaire du « peuple des croyants », extrêmement importante dans le contexte islamique, et que je qualifie de « orthodoxie de masse ». Les élections du 23 octobre 2011, en Tunisie, prouve la véracité de ce phénomène.

Mais la politique de répression va avoir un effet assez inattendu. Elle va pousser les partis « démocratiques », sécularisés, qu’ils soient de tendance socialiste, communiste, ou nationaliste, à faire alliance avec les partis islamistes, pour faire front commun contre la dictature. C’est exactement ce qui s’est passé lors de la grève de la faim organisée le 18 octobre 2005 entre un certain nombre de partis démocratiques laïques et le parti Nahdha. Se retrouvant ensemble, dans un climat pathétique intense sur le plan psychologique et politique, les responsables de ces partis politiques ont vécu une expérience commune d’opposition au pouvoir qui a fini par influencer les uns et les autres, dans un phénomène d’islamisation des démocrates et de démocratisation de l’islam politique. Un certain nombre de déclarations importantes ont été adoptées conjointement par l’ensemble de ces forces regroupées au sein du « comité du 18 octobre 2005 » sur des thèmes aussi sensibles que ceux des droits de la femme, de la constitution, de l’État de droit, de la démocratie et du pluralisme.


II. De la révolution et de la religion


Entre décembre 2010 et janvier 2011 la Tunisie s’est engagée dans un processus révolutionnaire, rapide mais profond. Ce processus est « révolutionnaire » pour les raisons suivantes.

L’évènement révolutionnaire. Son sens et sa portée

L’évènement est tout d’abord constitutif de mémoire. Par sa profondeur, sa densité symbolique, son intensité historique, les événements de décembre 2010 - janvier 2011, symbolisés par le suicide par le feu de Mohamed Bouazizi, marqueront la mémoire du peuple tunisien. Il fait partie de ces éléments privilégiés qui se démarquent des autres pour constituer la mémoire historique d’une nation. Contrairement à la révolte, à l’insurrection, à la rébellion, la « Révolution » a le privilège de fixer sur le très long terme le projet d’avenir historique d’un peuple.
Ce processus devait, en premier lieu, détruire un régime dont rien ne laissait prévoir la fin. Contre ce régime toutes les sonnettes d’alarme ont été utilisées. Mais aucune initiative n’a réussi à l’ébranler. Au contraire, elles ont souvent été un alibi pour augmenter sa force d’exclusion et de répression.

La religion et le message de la Révolution

Sans aller jusqu’à dire que le message révolutionnaire était consciemment « laïc », il ne fait aucun doute qu’au cours des événements, aucun slogan à caractère religieux n’a été entendu. Le message était donc amplement sécularisé. Il était à caractère « civil » madani, et non religieux, dînî. Les tendances islamistes étaient relativement absentes des événements et les slogans qui ont été entendus ou affichés, sont des slogans « temporels ».
Évidemment, lorsque nous disons que le message de la révolution était à caractère « civil », sans aucune référence religieuse, sans aucune présence physique des partis ou des forces d’inspiration religieuse, cela ne veut pas dire que ces partis avait disparu de la scène politique. Le parti Nahdha s’imposera dès la suite immédiate de la révolution, comme un parti avec lequel il faudra compter, surtout après le retour de son président Rached Ghanouchi de son long exil londonien, le 30 janvier 2011. Ce parti reçut son visa légal le 1er mars 2011.

La fin d’une légende : « la démocratie importée de l’Occident »

La révolution, enfin, bouleverse les pratiques et les procédures d’organisation politique. Cela se manifeste tout d’abord par l’idée d’une réorganisation totale du système politique, par l’intermédiaire d’une Assemblée constituante. L’idée fut imposée par la rue et les occupations de casbah 1 et casbah 2. Cela se manifeste également par le foisonnement des partis politiques autorisés légalement ; enfin, sur le plan institutionnel, par la « révolution » du système juridique, initiée par la Haute instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique. C’est, en effet, la haute instance qui dés le début de sa première séance, le 17 mars 2011, a préparé l’ensemble du cadre juridique destiné à permettre des élections libres, transparentes et pluralistes, en vue de l’élection d’une Assemblée nationale constituante. C’est la « haute instance » qui a voté les six lois de la libération : la loi électorale, la loi sur l’instance électorale indépendante, la loi sur les partis politiques, la loi sur les associations, la loi sur la liberté de la presse, et la loi sur la liberté des médias.

Il s’agit donc d’un changement radical des mentalités et de « l’esprit civique ». Pour la première fois, dans le monde arabe, le message démocratique est intériorisé. À partir du 14 janvier 2011, l’idée démocratique ne peut plus être regardée comme un article d’exportation. Ce message est articulé autour des idées de liberté et de pluralisme politique, de dignité de l’homme et de justice sociale, enfin de probité dans la gestion des affaires publiques.

La contagion de la révolution tunisienne dans le monde arabe

Ces à partir du feu allumé en Tunisie, que s’est propagée, à partir de février 2011, la série de soulèvements populaires contre les régimes et les responsables en place, en Égypte, au Yémen, en Libye, en Syrie. Cela s’est terminé par le départ, imposé ou négocie, ou la mort d’un certain nombre de dirigeants politiques comme l’ancien président Moubarak, le « guide » Moamar Kadhafi, le président du Yémen. Le tremblement politique se poursuit encore aujourd’hui dans des conditions tragiques, dans une Syrie, dirigée par une dictature dynastique, celle des Assad. Il faut évidemment lire l’ensemble de ces événements avec prudence. Leur portée sociale, idéologiques et politiques n’est pas la même. Elle dépend directement de l’ensemble des circonstances environnantes de l’événement lui-même, mais également de la profondeur historique dans laquelle il s’est inscrit. En Tunisie, l’événement s’inscrit dans un long cycle de réformes intellectuelles, politiques, juridiques et sociales, qui date du XIXe siècle, que ni la Libye, ni le Yémen, ni même l’Égypte n’ont vécu de la même manière, ni surtout avec la même intensité. L’histoire nous dira qu’en Tunisie, il s’agit bien d’une « révolution », pour les raisons que nous avons indiquées précédemment. Les structures sociales, les modes de pensée et de conduite, étant ce qu’elles sont en Libye ou au Yémen ne peuvent donner les mêmes résultats. Dans un cas il s’agit de révolution, dans un autre cas il s’agit de révoltes.


III. De la Révolution de janvier aux élections d’octobre 2011


Le découpage du temps juridique, au cours de la période transitoire pourrait être présenté de la manière suivante : dans une première phase, entre le 14 janvier 2011 et le 23 mars, le pays a vécu sous l’empire de la constitution de 1959 et l’application de son article 57, relatif à la vacance définitive de la présidence de la république. Cette perspective étant devenue matériellement et politiquement irréalisable, nous sommes alors passés à une deuxième phase caractérisée par la suspension de la constitution de 1959, sur la base du consensus, et son remplacement par une organisation provisoire des pouvoirs publics, promulguée par le décret-loi numéro 14 du 23 mars 2011. Tout cela a été mené sur la base du consensus social et apporte une preuve supplémentaire à l’idée qu’en période révolutionnaire le droit public nouveau se constitue à partir de la violation du droit ancien. Autrement dit, nous avons vécu une rupture ou une discontinuité au niveau de l’ordre constitutionnel. Enfin, la troisième phase débute avec les élections du 23 octobre 2011 et se caractérise au niveau du cadre juridique par l’adoption de la « loi constitutive » n°6, du 16 décembre 2011, relative à la nouvelle organisation provisoire des pouvoirs publics et que les tunisiens ont pris l’habitude de dénommer : « La petite constitution. »

La première période transitoire a été de très courte durée. On avait alors espéré, par l’application de l’article 57 de l’ancienne constitution, pouvoir être en mesure d’organiser, dans les 60 jours à partir de la vacance de la présidence, de nouvelles élections présidentielles. Mais, le pays connaissant alors une très grave perturbation de l’ordre public, l’organisation d’élections présidentielles n’a pas été possible. Par ailleurs, la pression de la rue, a obligé le gouvernement à renoncer aux élections présidentielles et à envisager l’organisation d’élections pour l’Assemblée nationale constituante qui serait chargée d’adopter une nouvelle constitution pour la Tunisie. La rue était soutenue par les grands partis politiques de l’opposition, les grandes organisations nationales non-gouvernementales, certains ordres professionnels comme celui des avocats, ou le syndicat national des ouvriers tunisiens, UGTT, la plupart d’entre eux regroupés au sein du « Conseil national de protection de la révolution » créée le 11 février 2011.

Le Gouvernement dans l’organisation provisoire
des pouvoirs publics, mars 2011,
Les lois révolutionnaires de la « Haute Instance »

C’est, dans ce contexte, que la constitution de 1959 a été suspendue et que nous sommes alors entrer dans la deuxième période transitoire à partir du 23 mars 2011. Cette deuxième période transitoire se caractérise, sur le plan institutionnel, par les éléments suivants.

Tout d’abord, un exécutif composé du gouvernement, présidé par le premier ministre, et du président provisoire de la république. Ce dernier exerce à la fois la fonction de chef de l’État et assume l’exercice du pouvoir législatif, par ordonnances, marsoum. Cette architecture, comme nous l’avons précédemment évoquée, ne bénéficie d’aucune légitimité électorale, mais repose entièrement sur le consensus. Cet exécutif a pris toutes les initiatives nécessaires et les décisions à caractère législatif ou réglementaire en vue d’assurer la direction et la gestion des affaires publiques, ainsi que l’organisation des élections, selon les standards démocratiques.

Ensuite, la mise sur pied d’une « haute instance de réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ». Cette instance a été mise sur pied avant même la promulgation du texte régissant l’organisation provisoire des pouvoirs publics. Elle s’est réunie pour la première fois le 17 mars 2011. Elle est composée de deux organismes, un organisme représentatif, le « Conseil », de plus de 150 membres, représentant les partis politiques, des représentants des conseils régionaux de la révolution, des personnalités nationales, ainsi que des organisations non-gouvernementales d’opposition à la dictature de Ben Ali. Le deuxième organisme, « le comité d’experts », est un organisme technique de 21 experts juristes. Pour résumer, nous pouvons simplement rappeler que la haute instance a élaboré et adopté les six lois libératrices du pays : la loi électorale, la loi relative à l’instance électorale indépendante, la loi concernant les partis politiques, celle concernant les associations, enfin celles concernant la liberté de la presse et enfin la loi sur la liberté des médias. Cette œuvre législatrice, sanctionné par des « ordonnances » présidentiels, a été accomplie entre le mois d’avril 2011 et le mois de septembre.

Au cours de cette période, les crises ont été nombreuses. Mais, pour comparer avec la troisième période transitoire, nous pouvons remarquer que le débat autour de la religion était quasiment absent. La seule préoccupation des institutions de cette période, malgré les crises, ont été des préoccupations politiques, administratives, de gestion des crises, de mise sur pied d’un arsenal législatif pluraliste, démocratique, conformément aux objectifs de la révolution.

Les élections du 23 octobre 2011, « Dieu est dans les urnes »

Les opérations électorales ont été supervisées, gérées et réalisées par « l’Instance supérieure électorale indépendante », élue par la « haute instance » de la révolution, en avril 2011. Cette instance fut dirigée par un opposant de la gauche tunisienne, M. Kemal Jendoubi. Elle a accompli un travail remarquable, dans un temps record, pour enregistrer les électeurs, mettre sur pied des instances électorales régionales, le système informatique, les bureaux et les centres de vote, recruter des milliers d’agents pour l’enregistrement des électeurs, l’organisation des bureaux de vote, la gestion des urnes, le dépouillement, le rassemblement des résultats etc. Les élections du 23 octobre 2011 ont été les premières élections véritables de la Tunisie indépendante. Même les partis qui ont émis des réserves sur la composition de l’instance électorale ou sur son président ont été obligés de reconnaître que le travail accompli à été mené en toute rigueur et a donné des résultats électoraux honnêtes qu’aucun parti n’a pu contester.

Les résultats des élections sont connus. Le parti Nahdha a remporté les élections avec 1.500.649 voix sur 4.308.888 suffrages exprimés. Au sein de l’assemblée constituante, il occupe 89 sièges sur 217. Le Congrès pour la république CPR avec 341.549 voix dispose de 29 sièges ; la Pétition populaire, al aridha a 252.025 voix et dispose de 26 sièges. Le forum démocratique pour la liberté et le travail, Ettakatol, a 250.686 voix et dispose de 20 sièges. Le premier parti, n’ayant pas la majorité absolue des sièges, sera donc obligé de composer avec les deux partis qui lui succèdent pour former le gouvernement de coalition, la troïka, qui continue à gérer aujourd’hui la Tunisie. La figure de Dieu, absente au cours de la révolution, de même qu’au cours de la première et la deuxième période transitoire se retrouve dans les urnes. Cette divine surprise va avoir des conséquences énormes sur la suite des événements.

Le résultat des élections prouve qu’il existe un décalage profond entre les deux parties du peuple qui ont été à l’origine du « printemps arabe ». Il existe, de notre point de vue, une différence capitale entre le « peuple de la révolution » et « le peuple des élections ». La révolution a été menée par quelques milliers de personnes appartenant à la jeunesse, de jeunes diplômés chômeurs, de jeunes blogueurs et internautes, qui, par les moyens modernes de communication, ont réussi à mobiliser la rue et les foules de la révolution. Ils ont été encadrés et encouragés par l’union générale des travailleurs tunisiens, l’ordre des avocats, l’association des magistrats tunisiens, des partis de l’extrême gauche, la ligue tunisienne des droits de l’homme, les mouvements féministes. Comme nous l’avons indiqué précédemment les partis islamistes n’ont pas été très actifs au cours de la première période.

Un autre peuple s’est exprimé le jour des élections du 23 octobre. Je l’ai personnellement appelé le « peuple dormant des croyants majoritaires ». Ce peuple a fait confiance au parti Nahdha pour plusieurs raisons. Les deux raisons essentielles sont les suivantes : la première revient à la légitimité historique de ce parti qui a payé le tribut le plus lourd contre la dictature. L’électeur a tenu à exprimer une sorte de reconnaissance à cette grande victime de la dictature. La deuxième raison provient du fait qu’au cours de la campagne électorale l’électeur moyen a eu l’impression que le combat politique opposait « le défenseur de la religion » et « le négateur de la religion ». Il y a eu par conséquent une mobilisation assez forte pour défendre une religion qu’on croyait menacée par les « laïques »,al ilmâniyun. La majorité du peuple étant fermement attachée à la défense de sa religion personnelle, cela explique les résultats.


IV. La religion dans le débat constitutionnel actuel


Les mots et les choses

Comme nous l’avons indiqué précédemment, la bipolarisation de la vie intellectuelle, culturelle et politique dans des pays musulmans comme la Tunisie, le Maroc, l’Égypte, le Liban ou la Turquie se trouve au cœur de la vie sociale et politique. Dans la confusion des mots, pour désigner les choses, nous pouvons cependant relever que le débat se forme autour d’un certain nombre de couples sémiotiques d’opposition, soit pour signifier l’exclusion, l’opposition et le refus, soit au contraire pour exprimer l’échange, la contagion et la scissiparité. Pour signifier l’antagonisme et l’exclusion, le langage politique s’articule autour des couples madanî/dînî, ou bien encore almânî/tiuqrâtî , laïkî/’usûlî, etc. Ce sont les mots que les différents protagonistes et les partis utilisent sur le terrain du combat politique et idéologique. Mais en politique, il n’y a pas que des batailles. Il existe également des lieux de rencontres, d’échanges, de dialogue et de réciproque influence. Nous avons évoqué plus haut le phénomène de l’islamisation des partis de gauche et de démocratisation de l’islam politique aysaratu l islâm et aslamatu al yasâr. C’est dans ce sens que les mots et les choses s’imbriquent pour se situer sur le terrain de l’entente et du dialogue. C’est ainsi que nous avons vu le chef du parti islamiste Rached al ghannouchi reprendre à son compte dans une conférence publique donnée récemment la notion de « laïcité procédurale » ‘almâniyya ‘ijra’iyya ou encore « laïcité partielle » ‘almaniyya juz’iyya, adopté par l’intellectuel égyptien Abdewahab Msiri. Pour le président du parti Nahda, ce concept est acceptable, dans le sens où il ne remet pas en cause les fondements mêmes de la croyance autrement dit, pour être plus clair, il est acceptable dans la mesure où il rejette l’athéisme. C’est dans ce sens que ce concept est opposé à ‘almaniyya shâmilah, ce qui veut dire « laïcité intégrale », c’est-à-dire, en fait, rejet de la religion, de ses dogmes, de son Dieu et de ses prophètes. Dans le même ordre d’idées, et pour démarquer cet « islam de pouvoir » électoral majoritaire à l’islam périphérique dit « salafiste », y compris ses branches jihadistes, militant par la violence prosélyte. On avance souvent les concepts de « islam modéré » à « islam radical », « islam mu ‘tadill » et « islam mutatarrif ». Cette théorisation associe islam de pouvoir et islam modéré, et oppose cet islam modéré de pouvoir à l’islam « excessif » des partis islamistes d’opposition. La mosquée constitue son lieu principal d’exercice. La mosquée est devenue un enjeu de pouvoir entre les salafistes et la Nahda, et cette dernière se trouve en vérité extrêmement mal à l’aise dans ce combat insidieux autour des lieux de culte. Il s’agit en réalité d’une reprise, dans le monde actuel, de la vieille théorie qui a opposé dès le tout début de l’islam, les « gens de la Sunna et du consensus » « ahl a sunna wal jamâ’a », à ceux de la dissidence et du sectarisme insurrectionnel, c’est-à-dire « les sectaires » a shî’a et « les sortants » al khawarij, ou encore « les refusants »,a rawafidh. Cela prouve que c’est toujours le parti au pouvoir, avec ses institutions sécuritaires, militaires, culturelles, idéologiques et religieuses qui définit et détermine le sens des mots et les choses. Le pouvoir dispose toujours de cette sorte de privilège linguistique extraordinaire. Les théoriciens de la souveraineté ont oublié de dire que ce privilège linguistique fait partie de la souveraineté. C’est un élément fondamental dans la constitution d’une orthodoxie.

Les points de focalisation du débat

Cet immense débat s’articule, en réalité, autour de quelques points principaux de focalisation : le premier concerne le rapport entre la charia et le droit positif, le second concerne les droits de la femme et l’égalité homme, femmes, le troisième est relatif à la liberté de conscience, de penser et d’expression. Ce sont là, en quelque sorte, des « abcès de fixation » autour desquels s’articulent aussi bien l’action et le militantisme politique réel que la confrontation théorique, culturelle et idéologique.

La Sharia, source du droit

Cette question a été soulevée immédiatement après la première réunion de l’ANC en novembre par un député conservateur, Sadok Chourou, ancien président du parti nahdha. Ce député a non seulement revendiqué que la Constitution contienne un article indiquant que la Sharia sera la source essentielle de la législation, mais par la suite a rappelé à des « coupeurs de route » protestataires qu’ils étaient justiciables, d’après lui, du verset 33 de la sourate de « La Table » qui prévoie des peines de mort, de crucifixion ou d’amputation.

Vers le mois de mars 2012, un projet de constitution imputé à la Nahdha, a commencé à circuler avec un article 10 prévoyant que la Sharia sera l’une des sources essentielles de la législation. Par ailleurs, ce projet de constitution prévoyait une disposition portant création d’un « haut conseil Chara’ique » « majliss a’lâ lli ‘iftâ’ » chargée de contrôler la conformité des lois aux normes de la charia. Tout cela avait lieu dans un climat médiatique alourdi par des polémiques sur la polygamie, l’adoption et les droits de la femme.

C’est dans ces conditions que le 20 mars 2012 eut lieu une manifestation de plus de 25000 personnes contre toutes ces expressions militantes de religiosité. Le 25 mars, après une réunion de la direction de son parti, Rached Ghannouchi annonçait officiellement le retrait du projet relatif à la charia, ajoutant que l’article premier de l’ancienne constitution de 1959 été suffisant pour affirmer la présence de l’islam dans la constitution. Cet article premier dispose : « a Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». Le consensus se fit autour de cet article premier est la querelle autour de la charia sembla se dissiper. En fait, comme nous le verrons par la suite, elle reviendra par d’autres voies.


L’égalité homme femme


Les droits de la femme font partie des grands acquis de la Tunisie indépendante. Le président Bourguiba a veillé dès l’indépendance et avant même la promulgation de la constitution de 1959 à codifier le droit de la famille dans une perspective réformatrice, par l’intermédiaire d’un nouveau code de la famille appelée en Tunisie : « Code de statut personnel », adopté en août 1956. Ce code abolit et sanctionne la polygamie, institut le divorce par voie judiciaire, interdit le divorce unilatéral du mari, élève l’âge minimum du mariage, réforme le droit de l’héritage. Une loi intervenue par la suite institue en Tunisie le régime de l’adoption des enfants, qui d’après l’interprétation historique des fuqaha, est un régime interdit par le Coran.

Depuis les élections du 23 octobre 2011, un certain nombre de polémiques ont eu lieu à propos de l’adoption, de la polygamie, des mères célibataires et, d’une manière générale, sur les droits de la femme. Le parti majoritaire s’est toujours glorifié d’être un défenseur quasiment inconditionnel de l’égalité homme femme. Lorsque la parité hommes femmes a été adoptée par la haute instance de la révolution en avril 2011, les représentants de ce parti ont voté avec enthousiasme cette disposition de la loi électorale. Dans le discours officiel des responsables de ce parti l’égalité homme femme a toujours été avancée. Cependant, dans le projet de constitution, un article 28 du chapitre deux sur les droits et libertés a lancé une polémique d’une ampleur étonnante. Cet article peut être traduit ainsi : « l’État garantit la protection des droits de la femme et la consolidation de ses acquis en considérant qu’elle constitue un partenaire authentique, avec l’homme, dans la construction de la patrie et par leurs rôles complémentaires à l’intérieur de la famille ». Indépendamment de la défectuosité rédactionnelle manifeste de cet article, son contenu et sa formulation ont déclenché des réactions véhémentes dans l’ensemble de la société civile et en particulier au sein des mouvements féministes. Le 13 août 2012 à l’occasion de la « journée de la femme » une manifestation suivie d’un rassemblement au palais des congrès à Tunis a été l’occasion de manifester, encore une fois, l’opposition majoritaire de la société civile à ces « retours au naturel » du parti au pouvoir. Le président de la république, Moncef Marzouki, défenseur des droits de l’homme, ancien président de la ligue tunisienne de défense des droits de l’homme, a publiquement dénoncé toute tentative qui pourrait être interprétée comme une remise en cause de l’égalité homme femme. Personnellement, je pense que cette affaire de l’article 28 a été montée en épingle par les forces traditionnellement hostiles au parti d’inspiration religieuse, mais je reconnais que la faiblesse de la rédaction de cet article avait ouvert la voie à ce genre de réactions.

La liberté d’expression et le respect du sacré :
« Hurmat al Muqaddassat »,
Les tentatives de criminalisation de l’atteinte au sacré

C’est par une série d’événements significatifs que ce débat autour du sacré et de la liberté d’expression fut lancé, pour finir par investir la scène politique. Le premier événement se situe vers la mi-juin 2011. Un film réalisé par Nadia Fanny, intitulé : « ni Allah ni maître » fut projeté à Tunis. Des « barbus », dont certains en tenue afghane et avec de fausses barbes, envahirent et endommagèrent la salle, agressèrent le directeur. Malgré les appels des responsables, la police n’intervint pas. En octobre 2011, la chaîne de télévision Nessma diffusa un dessin animé fort connue, « Persépolis », réalisée par Saprati... Ce film iranien était extrêmement critique vis-à-vis du parti religieux au pouvoir en Iran. Parmi les scènes de ce dessin animé figure une séquence au cours de laquelle nous voyons une enfant révoltée par le mal humain et l’oppression dialoguer avec un vénérable vieillard à longue barbe, symbolisant Dieu. La figuration de Dieu étant interdite en islam, des manifestations d’islamistes radicaux eurent lieu et la maison du directeur de la chaîne fut attaquée. Une action en justice diligentée par un certain nombre d’avocats fut dirigée contre le directeur de la chaîne. La première audience fut reportée en janvier 2012. À cette occasion, deux rassemblements furent organisés, l’un à l’intérieur du tribunal pour soutenir le directeur de la chaîne et l’autre devant le palais de justice pour demander la condamnation. Ces manifestants islamistes attaquèrent et blessèrent un professeur universitaire, M. Hamadi Redissi, ainsi qu’un journaliste fort connu, Ziyad Krichen. Pour répondre à ces agressions, une grande manifestation fut organisée à Tunis le 25 janvier 2012.

Entre-temps des agressions physiques contre des intellectuels, des artistes, des conférenciers ou des personnes en tenue d’été « indécente », d’après les critères des militants islamistes, se multiplièrent. Le point culminant fut atteint à la mi juin 2012 avec l’affaire de la « ‘ibdiliyya », un ancien palais hafside, à l’intérieur duquel fut organisée une exposition d’œuvres artistiques d’une teneur anticonformiste. L’exposition dura une dizaine de jours et à la veille de la clôture des manifestations islamistes furent organisées, le palais fut investi par quelques athlétiques barbus, et quelques œuvres furent pillées. Il s’est avéré par la suite que l’œuvre principale incriminée n’avait même pas été exposée et que toute l’affaire reposait sur de fausses nouvelles colportées par Facebook. Le ministre des affaires culturelles, le ministre des affaires religieuses, celui des droits de l’homme, le représentant du ministre de l’intérieur tinrent une conférence de presse au cours de laquelle ils affirmèrent, du bout des lèvres, la liberté d’expression mais, semble-t-il pour calmer l’excitation des islamistes radicaux, proclamèrent qu’il n’était pas permis de porter atteinte aux valeurs sacrées de la société et que ces atteintes devaient être punies. Cette notion de « ‘i »tida’ ala al muqaddassat » « atteinte aux choses sacrées » prit énormément d’ampleur et nous allons la retrouver dans deux articles du projet de constitution élaborée par les différentes commissions de l’assemblée nationale constituante.

Le projet de Constitution et le projet loi relatifs
à « l’atteinte au sacré »

Suite à l’affaire de la « ibdilliya », un projet de loi fut déposé le 1er août 2012 auprès de l’assemblée constituante par le parti Nahdha. Par une modification de l’article 165 du code pénal, ce projet visait à criminaliser les atteintes au sacré, par une peine de prison pouvant aller jusqu’à deux ans, et quatre ans en cas de récidive, et une amende de 2000 dinars. Les « choses sacrées » sont définies par le projet de loi de la manière suivante : « Dieu, Allah, qu’il soit glorifié, ses prophètes, ses livres, la Sunna du Prophète, ses envoyés, les mosquées, les églises et les synagogues ». Quant à l’atteinte, elle est définie comme « l’injure, la profanation, la dérision et la représentation d’Allah et de Mahomet ». D’après les formulations utilisées, il est clair que ce projet s’inscrit directement dans le contexte politique ambiant.

Le projet de constitution tel qu’il a été élaboré par les six commissions constitutionnelles a été diffusé récemment, en août 2012. À deux reprises, il reprend cette idée du sacré. L’article 4 du chapitre Ier consacré aux « Principes généraux » dispose : « L’État protège la religion, garantit la liberté de croyance et l’exercice des cultes religieux. Il protège les choses sacrées muqaddassat et garantit la neutralité des lieux de culte contre la propagande partisane. »

Nous trouvons un article similaire dans le chapitre 2 sur les « Droits et libertés ». Il se lit ainsi : « l’État garantit la liberté de croyance ainsi que l’exercice des cultes religieux et punit toute atteinte aux valeurs sacrées de la religion ». Ainsi, le parti au pouvoir qui avait renoncé à inscrire la charia comme source du droit, revient à la charge avec encore plus de force.

Dans une importante rencontre organisée le mercredi 22 août 2012 par l’Association tunisienne de droit constitutionnel, ce projet de constitution a fait l’objet d’une critique extrêmement ferme aussi bien au niveau de la forme que du fonds par l’ensemble des intervenants. Personnellement, m’adressant à l’auditoire, j’ai affirmé dans le rapport introductif de cette rencontre, amplement et massivement médiatisé le jour même : « Avec de telles dispositions nous consacrons le gouvernement théocratique. Vous pouvez dire adieu à la liberté qui vous a été offerte par la révolution. Le recours à la criminalisation de l’atteinte au sacré est la manifestation d’une contre-révolution ». Ces propos ont fait les gros titres des journaux le lendemain et j’ai été invité à expliquer ma position sur les écrans de télévision, sur les ondes radiophoniques et dans la presse écrite.


Conclusion


Nous terminerons ces propos par un certain nombre de remarques générales. Comme nous l’avons indiqué, il existe un décalage assez accentué entre le message de la révolution et les projets agités depuis les élections du 23 octobre. Le débat constitutionnel ne fait, à mon avis, que commencer. La rédaction de la constitution va prendre certainement beaucoup de retard, à cause de cette agitation perpétuelle des idées et des normes depuis que l’Assemblée constituante a tenu ses premières réunions.

Si, comme il le proclame clairement et officiellement, le parti Nahda continue à défendre l’idée que la constitution n’est pas celle d’un parti et qu’elle devra faire l’objet d’un consensus, aussi bien à l’intérieur de l’Assemblée constituante qu’à l’extérieur, nous pouvons alors espérer que les choses iront pour le mieux même si ce n’est pas dans « le meilleur des montres possibles ». Au contraire si la majorité persiste dans ses tentatives répétées de générer au sein du débat public des thèmes polémiques, alors nous pouvons nous attendre au pire. En effet, dans ce cas l’adoption de la constitution devra se faire à la majorité des deux tiers des membres de l’Assemblée constituante, or cette majorité ne sera pas atteinte et nous serons forcés, conformément à la « petite constitution » d’aller vers le référendum. Or, le référendum constitue, à mon avis, une course à l’aventure.

Les tergiversations du parti majoritaire, ses avancées et ses reculades, ne doivent pas être imputés, comme on le pense souvent, au double langage ou à la mauvaise foi. Comme toute la société politique, le parti Nahdha est traversé par des courants opposés. Aux militants et responsables qui ont participé à la plate-forme du 18 octobre, le parti est obligé de compter avec de vieux esprits, attachés à la lettre du texte, véritables intégristes caractérisés par la rigidité de leur pensée. À ce clivage horizontal, s’ajoute un clivage vertical entre la direction et la base électorale de ce parti.

D’autres clivages ont un impact direct sur le débat constitutionnel. Tout d’abord, la division idéologique au sein même de la troïka gouvernante. Mais ensuite, et surtout, la présence d’organisations civiles non-gouvernementales, d’associations, de centres de recherche, de syndicats, de partis d’opposition qui ont toujours été là pour empêcher les dérives susceptibles de remettre en cause les acquis de la sécularisation de la société tunisienne. Enfin, il faudra compter avec un élément d’ordre électoral et politique. Plus le parti majoritaire restera au pouvoir, plus sa crédibilité sera atteinte et plus sa base électorale se rétrécira. Les fautes de gestion de l’État s’accumulent et la troïka est de plus en plus contestée. C’est peut-être cette perspective qui explique qu’on ait tant de difficultés à adopter la loi sur l’instance électorale indépendante et qu’on n’a même pas commencé à discuter la loi électorale, pour les prochaines élections. La troïka étonne par sa passivité, par son absence de sens de l’État, par son incohérence interne, par ses décisions contradictoires. Tout cela comporte de grands risques. Pour les éviter, il faut aller au plus vite à l’adoption de la constitution, l’élection d’un régime stable avec des institutions permanentes et démocratiques. Si la démocratie comme l’ont dit de brillants esprits n’est pas le meilleur régime, elle constitue cependant la meilleure voie pour résoudre non seulement le problème de la liberté, mais également celui des contradictions d’une société post révolutionnaire et qui se trouve dans un véritable état d’ébullition politique.

Les mutations profondes que connaît la société tunisienne sont fondamentales. S’agissant de la Sharia, tout d’abord, nous pouvons affirmer qu’elle est devenue un système repérable et a perdu le caractère diffus qu’elle avait dans la société ancienne. Nous savons aujourd’hui où la trouver, dans le culte évidemment et dans certains éléments du droit, en particulier du droit de la famille et du droit pénal. Son champ s’est donc rétréci. Ensuite, et c’est le plus important, pour exister elle est obligée de passer par les mécanismes, les codes, les méthodes de raisonnement, les procédures d’un droit très largement sécularisé qui ne doit rien aux antécédents historiques. Elle se trouve obligée d’emprunter des canaux de transmission qui n’ont pas été les siens au cours de l’histoire.

Après les révolutions arabes, nous avons assisté à un succès électoral évident des partis islamistes qui leur a donné le droit de gouverner leur pays. Du coup, la sharia, au niveau du discours et du symbole, est devenue l’un des éléments les plus importants du débat politique. Pourtant, c’est en termes de droit positif, de réformes constitutionnelles, de souveraineté populaire, de contrat social et en leur nom, que la charia peut se permettre d’accéder au débat public. Sans cela, elle n’a aucune chance d’aboutir. C’est ce que nous observons dans des pays comme la Tunisie, le Maroc, l’Egypte ou la Libye.

Parmi les éléments significatifs de cette sécularisation du sacré, il ne faut pas omettre l’influence et le poids du droit international, en particulier celui de la démocratie et des droits de l’homme. Ces éléments font également partie du débat, des luttes politiques et de l’action politique. Il en est ainsi en particulier de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou des pactes de 1966. Les partis islamistes adhèrent à ces principes, pour dire évidemment qu’ils sont d’extraction islamique. Mais qu’importent les références de couverture. L’essentiel, chacun avec ses propres mots, est d’arriver à un monde plus libre et plus juste. Le grand problème consiste à savoir quel prix, en termes de couts sociaux et politiques, il faudra payer pout y arriver.

Yadh Ben Achour
Conférence prononcée au Center for Middle Eastern Studies, à Harvard University, Boston, le 17 septembre 2012

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Sources : leaders.com.tn


(*) Yadh Ben Achour, ancien doyen de la faculté des sciences juridiques de Tunis. Démissionnaire du Conseil constitutionnel en 1992, opposant au régime du président Zine el-Abidine Ben Ali Lors de la révolution tunisienne de 2011, il est nommé à la tête d’une commission de réforme des textes et des institutions, chargée de débarrasser le droit tunisien des dispositions du régime déchu de Ben Ali. Cette commission fusionne ensuite avec les révolutionnaires et représentants de partis et d’associations réunis au sein du Conseil pour la protection de la révolution pour devenir la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique. À sa tête, il met en place les institutions chargées de veiller sur la transition démocratique en Tunisie. Il est élu membre du Comité des droits de l’homme des Nations unies le 7 mai 2012 en remplacement d’Abdelfattah Amor mort le 2 janvier (ndlr socialgerie
Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Yadh_B....

Voir en ligne : http://www.leaders.com.tn/article/r...

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Rethinking Capitalist Crisis» vidéo

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DÉCLIN OU CHUTE DE L'OCCIDENT

Publié le par Mahi Ahmed

DÉCLIN OU CHUTE DE L'OCCIDENT

Pourquoi?

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Lundi 26 Novembre 2012 -

Les signes d'un craquement de l'hégémonie occidentale commencèrent à poindre à l'horizon

«Le but de la civilisation, c'est la culture et le luxe. Une fois ce but atteint, la civilisation se gâte et décline, suivant en cela l'exemple des êtres vivants.» Ibn Khaldun

Assiste-t-on à la chute de la civilisation occidentale? La civilisation occidentale est-elle supérieure aux autres civilisati-ons? Telles étaient les questions que le journaliste Franz-Olivier Giesbert a posé à ses invités le 23 novembre sur France 5. Il était entouré d'intellectuels défendant des courants de pensée différents avec notamment Alain Finkielkraut, Abdennour Bidar. On sait que le thème du déclin de l'Occident est un thème récurrent même Kissinger, dit-on, était préoccupé par les causes de la chute de l'Empire romain. Bien avant le père de la sociologie Ibn Khaldoun, philosophe maghrébin du Moyen Âge- superbement ignoré en Occident par une doxa de l'exclusivité du magister dixit- dans son oeuvre magistrale «La Muqqadima»,«Les prolégomènes», avait pointé du doigt l'évolution des civilisations qui passent par trois stades, l'avènement, l'apogée et le déclin. Ainsi analyse-t-il le déclin de la civilisation musulmane comme un lent et long délitement, le centre ayant de moins en moins de prise sur le périphérique. Ce qui a dû se passer pour l'Empire perse, l'Empire romain et plus tard l'Empire ottoman. «Le Déclin de l'Occident est un essai d'Oswald Spengler. Il y développe une synthèse historique qui rassemble tout à la fois, l'économie politique et la politique, les sciences et les mathématiques, les arts plastiques et la musique. Il fut traduit en français par son ami le philosophe algérien Mohand Tazerout en 1948. Cette oeuvre analyse l'histoire en distinguant des grandes cultures historiques qui, semblables à des êtres biologiques, naissent, croissent, déclinent et meurent. Il développe une vision cyclique ou «sphérique» de l'Histoire. Chaque culture est déterminée par son héritage, ses valeurs et son sentiment du destin.(1)

Pourquoi l'Occident décline?
Il nous faut parler d'abord de la construction de la suprématie occidentale. Tout est parti magister dixit des anciens ou de l'actuelle doxa occidentale réputée infaillible D'ailleurs son avatar: le pouvoir colonial l'a bien compris, pour asséner des vérités qui ont force de parole d'Evangile. A titre d'exemple, l'histoire du pays colonisé est niée et rasée au profit d'une nouvelle histoire, une nouvelle identité, voire une nouvelle religion... Cela va même plus loin, la religion chrétienne est convoquée et mise au service de l'entreprise coloniale. Lisons ce morceau d'anthologie attribué au roi des Belges qui recommande aux missionnaires d'inculquer aux Noirs du Congo: «Vous veillerez à désintéresser les sauvages de leur richesse dont regorgent leur sol et leur sous-sol. Votre connaissance de l'Evangile vous permettra de trouver facilement des textes recommandant aux fidèles d'aimer la pauvreté. Par exemple: «Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux»; «Il est difficile aux riches d'entrer aux cieux» Vous ferez tout pour que les nègres aient peur de s'enrichir. Apprenez aux jeunes à croire et non à raisonner...» (2)
Ce discours résume à lui tout seul les vérités sur la suprématie de l'homme blanc et le mythe de la race supérieure. On l'aura compris, des clichés, des préjugés et des dogmes. D'où vient cette hégémonie qui fait que l'Occident est le seul dépositaire de sens? Il est courant d'admettre que l'Occident est parti à la conquête du Monde après la première révolution industrielle. En fait, il serait plus indiqué de remonter dans le temps pour s'apercevoir que l'hégémonie occidentale a débuté après ce qu'on appelle dans la doxa occidentale «Les Grandes découvertes». Prenant la relève d'un Orient et d'une civilisation islamique sur le déclin, et au nom de la Règle des trois C - Christianisation, Commerce, Colonisation, il mit des peuples en esclavage. Il procéda à un dépeçage des territoires au gré de ses humeurs sans tenir compte des équilibres sociologiques que les sociétés subjuguées ont mis des siècles à sédimenter. Pendant cinq siècles, au nom de ses «Droits de l'Homme» qui «ne sont pas valables dans les colonies» si l'on en croit Jules Ferry, l'Occident dicte la norme, série, punit, récompense, met au ban des territoires qui ne rentrent pas dans la norme. Ainsi, par le fer et par le feu, les richesses des Sud épuisés furent spoliées par les pays du Nord. (3)
Bien plus tard et après l'implosion de l'empire soviétique, ce fut la fin de l'histoire selon le mot de Fukuyama avec une pax americana qui paraissait durer mille ans. Une étude du Pnac (Programme for New American Century) recommandait de chercher un motif pour relancer l'hégémonie américaine d'une façon définitive, L'arrivée du 11 septembre fut du pain bénit. Le Satan de rechange tombait du ciel, l'Islam. Ainsi, furent organisées les expéditions punitives que l'on sait un peu partout semant le chaos, la destruction et la mort. (4)
Cependant, les signes d'un craquement de l'hégémonie occidentale commencèrent à poindre à l'horizon. Des voix inquiètes commençaient à douter de la pérennité du magister occidental. Ce n'est pas l'avis de la CIA qui a publié un rapport intitulé: Le monde en 2025. On constate une prise de conscience d'une nouvelle donne à la fois démographique, économique, financière et même dans une certaine mesure, pour la première fois, les Américains reconnaissent qu'ils ne seront plus les maîtres du monde! (5)
Pourtant et malgré cela, «l'Empire» ne se laisse pas faire. Les tenants de la «théorie de l'empire global» considèrent les événements politico-économiques internationaux survenus depuis 1989 comme témoins de la transition de l'humanité vers un «empire global», un ordre mondial polarisé autour d'une seule puissance: les États-Unis. Brzezinski estime que les États-Unis devront s'allier avec l'Europe pour dominer l'Eurasie. A l'autre bout du curseur concernant l'avenir du Monde, le besoin d'équilibre et la multiplicité des visions, nous trouvons l'analyse lumineuse de l'ambassadeur singapourien Kishore Mahbubani qui décrit le déclin occidental: recul démographique, récession économique, et perte de ses propres valeurs. Il observe les signes d'un basculement du centre du monde de l'Occident vers l'Orient. (Citant l'ouvrage de l'historien britannique Victor Kiernan «The Lords of Humankind, European Attitudes to the Outside World in the Imperial Age» qui avait été publié en 1969, lorsque la décolonisation européenne touchait à sa fin. Victor Kiernan qui écrivait: «La plupart du temps, cependant, les colonialistes étaient des gens médiocres mais en raison de leur position et, surtout, de leur couleur de peau, ils étaient en mesure de se comporter comme les maîtres de la création. Même si la politique coloniale européenne touchait à sa fin, l'attitude colonialiste des Européens subsisterait probablement encore longtemps.» (6)
«En fait, poursuit Kishore Mahbubani, celle-ci reste très vive en ce début de XXIe siècle. Souvent, on est étonné et outré lors de rencontres internationales, quand un représentant européen entonne, plein de superbe, à peu près le refrain suivant: «Ce que les Chinois [ou les Indiens, les Indonésiens ou qui que ce soit] doivent comprendre est que...», suivent les platitudes habituelles et l'énonciation hypocrite de principes que les Européens eux-mêmes n'appliquent jamais. Le complexe de supériorité subsiste. Le fonctionnaire européen contesterait certainement être un colonialiste atavique. Comme l'écrit Mahbubani: «Cette tendance européenne à regarder de haut, à mépriser les cultures et les sociétés non européennes a des racines profondes dans le psychisme européen.» (6)
Ce que Mahbubani attaque, c'est l'anomalie absurde d'un pouvoir mondial occidental envahissant et persistant dans un monde sujet à des changements fondamentaux à la marche vers la modernité, devant le repli dans des forteresses et le triomphalisme occidental. Mahbubani reproche à l'Europe sa myopie, son autosatisfaction et son égocentrisme. Pour lui «le moment est venu de restructurer l'ordre mondial», que «nous devrions le faire maintenant». L'Occident est dans l'incapacité à maintenir, à respecter et encore plus à renforcer les institutions qu'il a créées. Et l'amoralité avec laquelle il se comporte sape davantage les structures et l'esprit de la gouvernance mondiale. (7)
Décadence? Le mot évoque le destin de l'Empire romain avec sa chute, ou son déclin, tout dépend du sens que l'on accorde à ce moment de l'Histoire. Pour Margerite Yourcenar qui évoque la décadence: «Les maux dont on meurt sont plus spécifiques, plus complexes, plus lents, parfois plus difficiles à découvrir ou à définir. Mais nous avons appris a découvrir ce gigantisme qui n'est que la contrefaçon malsaine d'une croissance, ce gaspillage qui fait croire à l'existence de richesses qu'on n'a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d'en haut, cette atmosphère d'inertie et de panique, d'autoritarisme et d'anarchie, ces réaffirmations pompeuses d'un grand passé au milieu de l'actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs et ces accès de vertu qui ne se manifestent que par des purges, ce goût du sensationnel qui finit par faire triompher la politique du pire, ces quelques hommes de génie mal secondés, perdus dans la foule des grossiers habiles, des fous violents, des honnêtes gens maladroits et des faibles sages.» (8)

Le retour du religieux responsable du chaos?
On dit que le déclin occidental est du à la sortie de la religion. «Cet imposant retour du religieux au sein de notre société pourtant théoriquement sécularisée depuis la loi de 1905 sur ladite laïcité, André Malraux l'avait anticipé: «Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y réintégrer les dieux», déclara-t-il le 21 mai 1955. Une manière de répondre, implicitement, à Friedrich Nietzsche lorsque celui-ci proclama, dans le préambule d'«Ainsi parlait Zarathoustra» (1885), la mort de Dieu. La mort de Dieu, vraiment? (...) Cette métaphore nietzschéenne, destinée à illustrer à quel point le véritable sens du divin était en train de s'éclipser à l'horizon de notre bien rétrograde monde, énonce une vérité qui, pour provocante et peut-être même excessive qu'elle soit, n'en demeure pas moins interpellante, sinon pertinente: oui, Dieu est mort! (...) L'explication ultime, en même temps que sa véritable portée théologique, s'en trouve formulée dans le non moins fameux paragraphe 125 de son «Gai Savoir» (1882): «Dieu est mort! Dieu reste mort!», s'y écrie en effet, Nietzsche. Mais il y ajoute aussitôt, d'une sentence définitive: «Et c'est nous qui l'avons tué! Comment nous consolerons-nous, nous, meurtriers entre les meurtriers! Ce que le monde a possédé de plus sacré et de plus puissant jusqu'à ce jour a saigné sous notre couteau;... qui nous nettoiera de ce sang?» (...) le même Nietzsche écrit:
«On rapporte encore que ce fou entra le même jour en diverses églises et y entonna son Requiem aeternam Deo. Expulsé et interrogé, il n'aurait cessé de répondre toujours la même chose: «Que sont donc encore les églises sinon les tombeaux et les monuments funèbres de Dieu?» (9)
On le voit partout, la foi s'est refroidie en rites et elle est instrumentalisée. «C'est dire si la très sévère critique que Jean Soler, historien des religions, adresse au fil de son oeuvre, à l'encontre des trois grands monothéismes, notamment dans son tout récent «Qui est
Dieu?» s'avère fondée. Il y explique pourquoi cette croyance en un Dieu unique induit aussi souvent, lorsqu'elle exclut toute tolérance à l'égard des autres façons de penser Dieu, l'extrémisme et la violence. Il n'est pas jusqu'à l'un des plus prestigieux théologiens de l'Islam moderne, Mohammed Iqbal (1873-1938), que d'aucuns considèrent comme le «Luther de l'Islam», qui ne la posât explicitement, dès 1905..».(9)
Et en Algérie? Nous sommes aussi par mimétisme ravageur en décadence sans avoir rien produit sinon copié outrageusement les travers d'un Occident ravageur du sens qui nous lisse dans le sens du dépenser sans penser. La décadence en Algérie, ce sont les dépenses inutiles. Ce sont ces joueurs payés à prix d'or et qui sont là pour anesthésier les jeunes pendant que le système gagne du temps et perdure ces «stars» qui roulent aussi sur deux neurones. La décadence, ce sont les fabuleux profits mal acquis pendant que les besogneux sont en apnée. Dans le débat sur la 5, deux interventions étaient contradictoires; celle d'Alain Finkielkraut dont on connaît l'affection pour le multiculturalisme. On sait que depuis plus d´une quinzaine d´années il pense sauver la civilisation occidentale en combattant la communauté musulmane, déniant de ce fait, à la République d´être une société multiculturelle exception faite, de la culture fondement de son identité originelle. Il explique le mal-être français par le brunissement des Français. On l'aura compris, tout son argumentaire dans l'émission tourne autour de l'identité européenne qu'il dit menacée par ces hordes barbares (les Arabes,les immigrés, les Noirs). Citant à tour de bras Montaigne et Levy Strauss, chantre lui aussi, de la supériorité de l'Occident, il déclare: «On échange à partir de ce qu'on est. Si on n'a plus rien à échanger on devient un carrefour, une salle des pas perdus...Gardons notre identité.»
Laquelle identité Monsieur Finkielkraut celle des Français de souche depuis Vercingétorix, celle de ces épaves maghrébines entre deux mondes qui sont en France depuis plus d'un siècle, à la fois tirailleurs sur les champs de bataille pour sauver la France puis ces tirailleurs bétons pour la reconstruire, ou celle de ces Français de «profession» depuis quelques décades qui sont plus royalistes que le roi? Pour Abdennour Bedar, l'Occident s'arroge le droit de construire l'universel tout seul. Nous sommes deux civilisations en face de la liberté. Il prône un universel commun en citant Paul Ricoeur. Là encore il cite le philosophe Ibn Arabi - ignoré en Occident au nom de la suprématie du sens- qui parlait de l'égalité des religions et des cultures. Il ajoute qu'il ne croit pas que les civilisations soient autosuffisantes, mais se complètent. Il parle de confluence.
On le voit, les positions sont diamétralement opposées, A Finkielkraut arc-bouté sur «son» pré carré de l'Europe qu'il veut, aseptisée de ces scories allogènes, pour garder le monopole du sens, Abdennour Bedar, lui, parle de convivialité des religions pour un apaisement de la condition humaine qui doit s'inventer une nouvelle manière de vivre. «La plus grande caractéristique de la civilisation orientale est de connaître le contentement, alors que celle de l'Occident est de ne pas le connaître.» Cette maxime de Hu-Shih résume à elle seule la boulimie sans retenue de la civilisation du toujours plus» qui amènera la planète au chaos. Ce n'est pas simplement l'Occident qui va décliner, ce sont tous les peuples qui vont le suivre dans une descente aux abimes pour n'avoir pas à temps été économes en tout...
1. Le Déclin de l'Occident: Encyclopédie Wikipédia
2. Discours accablant du roi des Belges aux missionnaires Léopold II en 1883
3. C.E Chitour http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=18575
4. Etude du PNAC Programm for new Amercan Century
5. Rapport de la CIA «Le monde en 2025» le 26/2/2010
6. K.Mahbubani: The Irresistible Shift of Global Power to the East, septembre 2008
7. C.E.Chitour: L'Occident à la conquête du Monde.ed. Enag. Alger. 2009
8. Marguerite Yourcenar, Mount Desert Island, 1958 dans Bernard Dugué Décadence ou déclin de nos sociétés Agoravox mercredi 18 mars 2009 9.http://laveritedesmasques.blogs.nouvelobs.com/tag/abdennour+bidar 03/10/2012

 

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Démondialisation, le débat continue

Publié le par Mahi Ahmed

Démondialisation, le débat continue

vendredi, 2 novembre 2012 / Roger Martelli /

Historien, président d’honneur de la Fondation Copernic

 

Suite à la publication dans nos colonnes de l’article de Christophe Ventura « Poursuivre et approfondir le débat sur la démondialisation » et à la parution l’ouvrage collectif Démondialiser ?(*), également présenté sur notre site –, Roger Martelli, historien et président d’honneur de la Fondation Copernic, nous fait parvenir une contribution intitulée « Réflexions sur la démondialisation » que nous présentons ci-dessous.

Dans cet article, l’auteur propose une analyse du « substrat, à la fois matériel et symbolique, de (...) la mondialisation », et identifie « quatre ordres du monde qui se recoupent sans s’annuler » pour constituer le monde. Et Roger Martelli de s’interroger sur la portée de la notion de démondialisation dans cette « polyphonie » qu’incarne la mondialisation. Bien qu’il soit difficile de « penser une alternative à l’échelle planétaire », l’auteur affirme la nécessité d’investir le champ des biens communs pour la gauche et les mouvements sociaux.

*

Réflexions sur la « démondialisation »

Par Roger Martelli, historien, président d’honneur de la Fondation Copernic

Christophe Ventura a fait circuler un texte intéressant, proposé par Mémoire des luttes, où il revient de façon nuancée sur le thème de la démondialisation, qu’il continue de faire sien.

Louis Weber a coordonné un travail collectif, sous le titre de Démondialiser ?, publié aux Éditions du Croquant. Cet ouvrage présente un tableau honnête et complet du débat qui a agité la gauche de la gauche et la gauche tout court, il y a un peu plus d’un an. Voici les réflexions que me suggèrent ces lectures.

1. La mondialisation que nous vivons n’est ni la première, ni même la plus spectaculaire. En fait, l’humanité se développe dès le départ sous la double forme de l’extension infinie de ses espaces d’activité et de la particularisation de ses territoires de vie. La dialectique des deux facettes est permanente ; historiquement, elle a pris la forme d’un mouvement pendulaire, tantôt vers la diffusion, tantôt vers la rétraction. La mondialisation n’a donc rien d’un processus inéluctable et continu : elle va et elle vient… Toutefois, quelque chose se tisse, dans le dernier tiers du XXe siècle, qui renvoie à l’évolution profonde des économies et des sociétés. Cycles économiques, mutations technologiques et culturelles, conjonctures politiques s’entremêlent à des échelles de plus en plus supranationales, continentales ou planétaires. Là se trouve le substrat, à la fois matériel et symbolique, de l’ainsi nommée « mondialisation ».

2. La mondialisation ne peut se penser abstraitement, hors des logiques générales qui façonnent et qui scandent la vie des sociétés. Celle que nous vivons depuis trois décennies est marquée, dans son essence même, par la matrice capitaliste de son déploiement ; sa forme dominante et structurante est celle d’un capitalisme financier mondialisé. Il est donc raisonnable de penser qu’il faut déstructurer cette face omniprésente de la mondialisation : quand le capitalisme « globalise », il n’est pas absurde de vouloir « déglobaliser » ce qu’il a relié. On ne réforme pas un système qui, à rebours des liens nécessaires, sépare les hommes dans la quête absurde de la concurrence libre et non faussée. Disons-le autrement : la mondialisation du capital ne se prête pas à l’adaptation à la marge, sous les auspices de la « bonne gouvernance » ; l’objectif ne peut être de « l’améliorer ». Cette mondialisation-là doit donc être détissée, de part en part. En ce sens, les démondialisateurs ont raison d’insister sur l’ampleur subversive que devrait assumer tout effort vers l’émancipation et l’égalité.

3. Pourtant, une part de l’œuvre du capital échappe à son créateur. Le capitalisme n’a pas « inventé » la mondialisation : il s’est inscrit dans ses exigences pour les infléchir à son avantage, comme il se glissa, il y a plus de deux siècles, dans le mouvement émancipateur issu des Lumières. Ce n’est pas parce que la bourgeoisie prôna jadis la raison que le mouvement ouvrier devait hier renoncer à la rationalité… La mondialisation actuelle est pilotée par le seul marché pleinement mondialisé : celui des capitaux. Mais elle a une autre face, franchement propulsive celle-là. Elle est aussi celle des créateurs, chercheurs, intellectuels qui partagent leurs travaux sans les vendre. Elle est dans la myriade des ruisseaux critiques, des organismes internationaux (Unesco, Programme des Nations unies pour le développement -PNUD), des ONG, des associations qui militent activement et pratiquement pour rompre les cycles maudits de la faim, de l’illettrisme, de la maladie, de la dette et des inégalités.

La mondialisation est celle des luttes, des mouvements anciens ou nouveaux, des syndicats, des organisations paysannes, des « nouveaux mouvements sociaux ». Un symptôme rafraîchissant en est apparu en 2011, avec l’étonnante épidémie qui a fait se répandre les « révolutions » du monde arabe ou la rage des « indignés », jusque devant le grand temple de la finance, à Wall Street. À quelques mois de distance, le mouvement de la Puerta del Sol à Madrid n’a pas hésité à imiter ouvertement celui de la place Tahrir occupée par les révoltés du Caire. À tous ceux-là, qui tissent la trame d’un autre monde possible, il pourrait être déplacé de répondre que l’urgence est de « démondialiser ». Celles et ceux qui espèrent, s’engagent et luttent ont plutôt besoin d’un état d’esprit qui les raccorde, qui donne à leur combat particulier une résonance universelle, qui fasse de leurs aspirations immédiates le terreau d’un nouveau projet de civilisation. En bref, d’un projet qui fasse d’eux un autre monde, la matrice d’un autre processus mondialisateur.

4. Penser une alternative à l’échelle planétaire n’est pas chose aisée. La mondialisation du capital n’a pas en effet simplifié l’ordre du monde. Tout au contraire : en fait, il n’y a pas un seul, mais quatre ordres du monde qui se recoupent sans s’annuler (Lévy, Durand, Retaillé [1]).

  • Le monde, tout d’abord, est un agrégat de sociétés distinctes. C’est sa forme la plus ancienne, celle qui juxtapose des groupements humains spécifiques et autocentrés, communiquant entre eux sur leurs marges, vivant sur le registre dominant de l’identité et de la différence. Il en est ainsi depuis que l’homme s’est sédentarisé : le monde est celui des communautés agraires ou agropastorales, celui des tribus, puis des États. Au terme actuel du processus, nous avons le monde des États-nations ou de ceux qui aspirent encore à le devenir. Ce monde-là n’est qu’une tendance : aucune société n’a jamais vécu en complète autarcie. Mais, dans un monde de chaos, la logique du repli sur soi peut être une tentation ; par essence, elle se double du fantasme de la sécurité. Si la propriété ne peut pas être universelle, protégeons au moins la propriété de ceux qui en bénéficient. Face au désordre, se profile le mythe de l’ordre sécuritaire, allant des banlieues que l’on « nettoie » jusqu’au concert des nations, que l’on place sous la vigilance du service d’ordre de l’Otan. Si l’on ne peut réduire le nombre des pauvres, protégeons les plus riches de leurs rancœurs.
  • Le monde, par ailleurs, est un équilibre de forces. Les États établissent entre eux des relations plus ou moins généralisées. Il en résulte des équilibres instables, en perpétuelle redéfinition. L’apogée de ce jeu d’équilibre se situe entre les XVIIe et XIXe siècles, avec l’installation des « relations internationales », dont on situe l’acte de naissance en 1648, avec le traité de Westphalie. Alors se forme le droit international, qui est en fait la codification juridique des rapports des forces entre les États. C’est le moment où s’opère la rationalisation savante de la guerre et de la paix, par l’alliance/concurrence des guerriers et des diplomates. Cette étape a fait corps avec la domination de l’Europe : sa maturité éclate avec le système louis-quatorzien au XVIIe siècle ; son épanouissement correspond à la mise en place de l’Europe du Congrès de Vienne en 1815 ; son apogée se situe au moment où la Conférence de Berlin achève le partage de l’Afrique, entre 1885 et 1887 ; sa crise s’amorce avec les déboires du traité de Versailles après 1919. Ce monde des rapports de forces est celui de la ou des géopolitiques, des équilibres précaires et des conflits, directs ou indirects, « chauds » ou « froids ».
  • Mais le monde - troisième niveau de réalité - est plus que l’équilibre fragile et informel de toutes ses composantes : il est structuré en réseaux hiérarchisés. Les rapports multilatéraux des États s’ordonnent en systèmes intégrés sur la base de relations inégales. Cela s’est vu très tôt, avec les modèles antiques de l’imperium. La tendance a été poursuivie avec les « économies-mondes » des XVe et XVIe siècles. La dynamique d’intégration s’est imposée plus encore quand a primé la logique sociale la plus expansive et, à certains égards, la plus universelle : celle des rapports marchands capitalistes. Sur cette base s’est agencé, sous la forme de l’opposition centre-périphérie, le face-à-face classique des dominants et des dominés. Ce fut, à partir de la fin du XIXe siècle, le monde des impérialismes, puis des blocs. À l’extrême limite, ce troisième modèle peut ouvrir sur la domination universelle d’un « ultraimpérialisme », sur l’ « économie-monde capitaliste » ou sur le « système national-mondial hiérarchisé » (Kautsky, Wallerstein [2], Beaud [3]). Entre 1947 et 1991, le monde était bipolaire. Après 1991, il a été réputé unipolaire. Illusion, pour une large part. Aujourd’hui, on parle d’un condominium sino-américain, d’un « G2 » ou même d’une « Chinamerica »…
  • Enfin, le monde - quatrième niveau - est de plus en plus une « société-monde ». Les sociétés sont interdépendantes ; elles sont marquées par la poussée des flux matériels et immatériels, l’émergence de l’information instantanée en réseaux et la déconnexion importante des territoires anciens et des lieux contemporains du pouvoir. La planète fonctionne déjà en partie comme un tout structuré. « L’inter-nations » devient à proprement parler un monde, les problèmes sont dits globaux, l’écologie est planétaire, la primauté va de plus en plus au droit international. Culturellement, la société-monde relève au départ d’une utopie, celle de la société universelle et de la paix perpétuelle, utopie communautaire à forte matrice agraire, que l’internationalisme ouvrier a modernisée et que prolonge aujourd’hui l’image du « village planétaire » (Mac Luhan). Il est donc un volet prometteur de l’universalisme moderne : celui de la mobilité choisie de l’emploi ou du loisir, celui des réseaux numériques et l’intercommunication, celui du partage et de la gratuité.
  • Mais ce volet se présente sous une forme dominée. Pratiquement, l’universalité se coule avant tout dans les normes de l’expansion capitaliste, qui va des rouages de l’économie mondiale aux réseaux de la « communication-monde » (Mattelart [4]). Le monde en temps réel, est alors celui de la Bourse, des circuits financiers et des grandes multinationales de l’information. La mondialisation la plus contraignante est celle des firmes multinationales et du capital financier. La figure de l’universel qui en découle est bien pauvre : c’est celle du marché généralisé…

5. Le monde ne se déploie pas selon un principe unique ; ses quatre ordres sont profondément distincts et difficilement conciliables. Historiquement, les modèles se sont succédé, puis imbriqué les uns dans les autres, si bien que chaque réalité contemporaine, d’une manière ou d’une autre, relève de tous les quatre en même temps. Par ailleurs, ils ne structurent pas le monde avec la même force. La tendance historique à long terme va vers le quatrième modèle, vers la maison commune planétaire ; mais la dominance est encore au troisième, au réseau mondial hiérarchisé de matrice capitaliste-impérialiste ; quant à la conjoncture, elle relève souvent des deux premiers, de la particularisation des nations et ethnies, ou des rapports des forces, souvent violents, qui s’établissent entre elles.

Cette polyphonie rend difficile toute pensée de l’action volontaire. Le premier ordre, celui des États, pousse au repli égoïste en cas de difficulté : son attrait et ses limites se sont vues et se voient encore dans les réticences de l’Allemagne ou de la Finlande à porter secours aux voisins européens les plus fragilisés par la crise. Le second, celui des rapports de forces institutionnalisés, a toujours été gros de tous les conflits, soit pour l’accaparement de la richesse, soit pour reporter sur plus pauvre encore tout le poids de la pauvreté. Le troisième, celui du réseau hiérarchisé, est par nature instable. Tout État hégémonique est contesté dans son magistère par l’ambition de ses plus proches. Du temps des économies rurales et tributaires, les grands empires comme Rome pouvaient imposer leur domination sur une longue période de plusieurs siècles. Au début de l’expansion capitaliste, l’Angleterre a pu imposer la sienne pendant plus d’un siècle. Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’imperium américain n’a semblé sans rival qu’un laps de temps très court, dans les quelques années qui suivent la guerre froide. La paix impériale, jamais, ne s’est imposée comme durable. Enfin, le quatrième ordre, celui de la « société-monde », ne présente d’unité achevée que dans sa forme financière. Pour le reste, l’interdépendance vraie ne produit qu’une unité bien relative. En fait, l’unité du village global n’est que virtuelle. Pour qu’elle accède à l’effectivité, il faudrait qu’elle soit politique, au sens fort du terme. Or le « monde » existe comme entité économique ; d’un point de vue social, il est un objet imparfait ; comme entité politique, il est tout juste balbutiant.

6. Le cadre national se trouve pris dans un entre-deux. Pour une part, il est de plus en plus inadéquat pour faire face aux grands enjeux du siècle, économiques, sociaux, géopolitiques ou écologiques. Mais il reste pertinent quand on glisse de l’économique au politique. Les savants mécanos contemporains de la « gouvernance mondiale » n’y peuvent rien : à ce jour, ni le continental ni le planétaire ne sont des espaces constitués de démocratie politique. Aucune construction nationale ne peut ignorer la présence devenue concrète du supranational ; aucune construction collective large ne peut ignorer la persistance matérielle et subjective du fait national.

Il n’y a, de ce fait, rien d’absurde à utiliser les marges de manœuvre des États pour infléchir les mécanismes globaux, surtout quand, à l’instar de la France, ces États s’appuient sur des ressources réelles de puissance. Au fond, le Royaume-Uni a largement usé de cette marge dans un sens ultralibéral ; la France pourrait en faire de même dans un esprit antilibéral. Faut-il alors jouer la tension, voire la crise pour aviver les contradictions réelles, pour fractionner les adversaires et rassembler les hésitants ? Excellente idée ! La crise n’est pas une possibilité dans l’Europe actuelle : elle est une réalité, hélas. Rien ne serait pire que de demeurer dans cette crise-là. Il n’en reste pas moins que toute affirmation nationale et toute tension dans l’espace de l’Union doivent avoir pour ambition de déplacer, le plus vite possible, les lignes fondamentales au sein de l’Europe et dans l’arène internationale. Il n’y a, en fait, aucune raison pour que les forces critiques laissent la mondialisation entre les mains de ceux qui la régissent. D’ores et déjà les choix destructeurs des dominants laissent envisager de nouveaux reculs dans l’esprit de solidarité entre les continents et les États. Si l’on y réfléchit bien, la logique actuelle de la gouvernance, celle de tous les « G », à deux, à vingt ou à trente, conduit à une démondialisation régressive, qui sépare les peuples par la concurrence, pour ne les réunir que par l’austérité.

7. C’est dire que l’on peut mobiliser encore les ressources de l’État national pour contredire les pentes prédatrices d’une finance mondialisée. Mais ce versant du combat serait affaibli s’il ne s’appuyait pas sur un effort concerté pour changer le système international tout entier. L’objectif ne peut être de gripper un peu plus la machine erratique de la gouvernance mondiale des puissants. Dès maintenant, il devrait être de passer d’une logique dominante à une autre. À l’échelle planétaire, un affrontement se mène de fait, autour des grands modèles possibles du développement humain durable. Pour l’instant, nous n’avons connu que le modèle hiérarchique du centre et de la périphérie et celui de l’archipel qui concentre et qui exclut. Le raisonnable pousserait désormais à la recherche d’un nouveau modèle, celui d’un réseau qui relie, qui partage et qui inclut. Possible ? Pourquoi pas ? À condition de penser et d’appliquer les mêmes logiques d’action du global au local, ou du local au global.

L’axe de la mondialisation tourne autour de quatre notions : dérégulation, marchandisation, privatisation et dépolitisation. Ce faisant, elle n’a pas homogénéisé les territoires autour d’une « classe moyenne », mais elle a déchiré les sociétés ; elle a ralenti la croissance, mais n’en a pas évité les effets écologiques destructeurs ; elle n’a pas tissé les liens du vivre-ensemble, mais produit les tentations de la violence et du repliement. Une démarche alternative se fixerait d’autres finalités, articulant le développement des capacités humaines et la sobriété recherchée. Un développement humain et soutenable est l’horizon. Le chemin pour s’en approcher pourrait se décliner en quatre grands chapitres : limiter la fluidité financière et marchande en réinjectant de la règle ; renverser la hiérarchie des normes contraignantes en plaçant les normes sociales à son sommet ; revaloriser l’appropriation sociale comme modalité par excellence de développement des biens communs ; pousser la méthode démocratique le plus loin possible en rompant avec l’esprit de la gouvernance.

8. De même que la force du néolibéralisme fut de s’appliquer méticuleusement, dans un continuum allant du local au planétaire, de même l’option transformatrice doit ambitionner d’agir dans la même continuité. Pour parvenir à ces fins, chaque niveau d’organisation territoriale dispose aujourd’hui de ses opportunités :

- localement, l’expérience vécue pousse à ressentir les effets de la délocalisation et de la marginalisation par rapport à l’archipel métropolitain global : cette échelle est propice à la recherche de micro-solutions, de mises en réseau localisées pour dégager des ressources et créer de la dynamique collective autour du tissu productif et des services publics ;

- au niveau national, les traditions de luttes sociales et ce qui reste de sens public peuvent permettre de réorienter les instruments étatiques persistants, de réorganiser le crédit, de redonner légitimité à la politique monétaire, à la politique industrielle et à l’investissement national ;

- au plan européen, les traces persistantes du mouvement ouvrier et l’esprit de lutte sociale permettraient d’agir autour de l’exigence d’une harmonisation par le haut des législations sociales, de revaloriser la norme publique étouffée par la règle concurrentielle et de réorienter de façon drastique les organismes financiers, en commençant par renoncer au dogme de l’indépendance de la Banque centrale européenne, pour la réintégrer dans le dispositif institutionnel public de l’Union ;

- à l’échelle planétaire, la prise de conscience des enjeux de civilisation les plus criants (faim, pauvreté, migrations, fracture numérique, environnement), l’existence d’un mouvement altermondialiste actif et la contestation soutenue des États minorés par la grande polarisation offriraient un champ non négligeable à l’action pour une refonte des grands organismes financiers, une relance soutenue des grands objectifs sociaux et une réhabilitation massive d’un multilatéralisme épuisé par trente années de gouvernance.

9. À chaque échelle de territoire, les pièces existent pour de vastes rassemblements collectifs. À chaque niveau, les propositions et les projets de manquent pas. Sur le plan national, des convergences se tissent autour de projets qui s’écartent ouvertement de la voie libérale dominante suivie par des gouvernements de droite et de gauche. Le syndicalisme renâcle devant une logique destructrice de plusieurs décennies, les politiques dites « sociales-libérales » provoquent de plus en plus de scepticisme, les mouvements « d’indignés » s’accumulent, des projets de reconquête sociale et publique se façonnent un peu partout. Au niveau européen, l’Union connaît la plus grave crise de son histoire, qui révèle au grand jour combien était inappropriée la double méthode du libéralisme intégral en économie et du mixte d’inter-gouvernementalisme et de technocratie qui règne sur les institutions communautaires. L’ampleur de la crise relégitime la parole des acteurs sociaux, stimule le sursaut syndical et réactive la lutte sociale, notamment dans les pays méditerranéens, les plus fragilisés par trente décennies de libéralisation au forceps. Au plan mondial enfin, les thématiques de l’altermondialisme ont fait leur bout de chemin. Elles sont, de fait, relayées au sein des institutions onusiennes. Depuis vingt ans, le PNUD accumule les instruments de mesure et les recommandations pour une réorientation profonde des visées et des méthodes du développement. Ses rapports remarquables ne suscitent qu’une attention distraite, beaucoup moins intense que n’en provoquent les tractations pour désigner un nouveau responsable du FMI. En 2004, l’ONU a publié un ensemble cohérent de propositions pour « Une mondialisation juste : créer des opportunités pour tous ». Ces propositions peuvent apparaître comme une charte minimale – mais non sans puissance subversive - pour un autre monde. Elles sont restées dans l’ombre.

Le projet fondateur du mouvement altermondialiste – refuser l’ordre-désordre du monde et en promouvoir un autre – reste d’une validité absolue. Si une dynamique se tisse partout pour en appliquer les normes, si les acteurs sociaux s’attachent à faire converger institutions publiques nationales et supranationales, ONG, mouvements sociaux et États délaissés, alors c’est un autre visage de la mondialisation qui se dessine. Et une imposture se dévoile : celle qui a pu laisser accroire que l’esprit de lucre était capable de produire du lien social et de bâtir un monde. D’avoir culturellement laissé la mondialisation au capital était et reste une faute. Appelons historicité la capacité à marquer de la façon la plus générale les grandes représentations de la société et de son histoire. Jusqu’à ce jour l’historicité reste du côté du capital, fût-il en crise. C’est une malédiction ; ce n’est pas une fatalité. Des institutions onusiennes à la Puerta del Sol madrilène, nombreux sont les éléments pour donner à la mondialisation un souffle populaire, rebelle et transformateur. Mais elle n’a pas cette cohérence de projet partagé qui fit autrefois du mouvement ouvrier un acteur fondamental de la modernité. Il manque aux indignés, aux « alters », aux militants des biens communs, aux gouvernements rebelles du Sud, la force irrésistible d’une perspective politique commune.

10. Si cela est vrai, être pour ou contre la mondialisation n’a pas plus de sens, aujourd’hui, qu’être pour ou contre l’Europe. Ce n’est pas parce que le capital mondialisait à sa manière, que le mouvement ouvrier a refusé d’assumer l’universalité du devenir humain. Alors que le capital commençait à mondialiser, le mouvement ouvrier s’est fait internationaliste. L’histoire a montré qu’il pouvait y avoir des retours en arrière. Chaque fois que l’internationalisme a dérapé dans son projet unifiant, chaque fois qu’il a confondu unité et uniformité, cohérence d’action et rigidité étatique d’organisation, le désir s’est installé de revenir à une particularisation qui semblait préférable à tous les raccourcis. La Deuxième et la Troisième Internationales s’y sont cassé les dents.

Mais, en retour, chaque fois que le mouvement a oublié un tant soit peu sa vocation universelle, chaque fois que la parcellisation a pris le pas sur l’unification, alors chaque fois la voie a été ouverte pour de l’inefficacité. Que le mouvement altermondialiste soit à la croisée des chemins, qu’il hésite sur ses formes sont des faits avérés. Ce n’est pas une raison pour interrompre son élan et pour retourner aux certitudes trompeuses du quant-à-soi. À ce jeu, on peut produire de l’affaiblissement du mouvement ou relancer le mécanisme stérile de la conquête d’hégémonie de tel ou tel courant. Ce n’est pas en laissant libre cours à la concurrence des modèles – l’américain, le chinois, l’allemand, le russe, le balte, le brunéien, le vénézuélien… – que l’on surmontera la lourde perte du modèle bolchevico-stalinien qui marqua si profondément le XXe siècle, en bien comme en mal.

Les « démondialisateurs » ont certes raison de suggérer que ce combat planétaire nouveau doit tirer les leçons… de l’échec même de la mondialisation du capital. À vouloir unifier sous l’égide de la finance, par en haut, à marches forcées, on n’a pas nourri l’esprit de solidarité, mais la peur de l’ouverture. À standardiser les cultures, on risque de les appauvrir, tout comme la vulgate répétitive du marché épuise dans l’ordre économique. En voulant passer par-dessus les espaces familiers de la politisation démocratique, notamment les espaces nationaux, on a fini par asphyxier la démocratie elle-même.

La tension entre la logique de la dissociation et celle de l’agrégation est aussi vieille que le monde, aussi ancienne que celle de l’expansion et de la rétraction. La question qui se pose à nous est de savoir si nous devons nous résoudre au balancier perpétuel de l’une à l’autre, ou si nous devons chercher enfin à maîtriser la contradiction, pour penser et maîtriser, dans un même mouvement, la diversité des expériences et l’appel de la mise en commun. Si nous choisissons le second terme de l’alternative, une seule voie s’offre à nous : celle d’une démocratie assumée, appuyée sur la conviction que le commun et le spécifique sont les deux faces nécessaires de notre humanité. À toutes les échelles, la clé est dans la combinaison de deux principes simples et compatibles : la subsidiarité, qui implique que le supranational ne fait que ce que les États ne peuvent faire eux-mêmes ; la souveraineté populaire, qui suppose que les citoyens interviennent le plus souvent possible, sur le plus grand nombre de sujets possibles. À toutes les échelles, et donc à celle d’une mondialisation émancipatrice, seule à même de produire le commun d’un « monde », à partir de la pluralité des devenirs humains.

Il ne faut pas renoncer à dire haut et fort, et à des centaines de millions de voix, à quelle condition une mondialisation est utile et comment il faut s’y prendre pour la conduire humainement. Le grand économiste libéral Jean de Sismondi évoquait en 1819, « le genre humain ou cette partie du genre humain qui commerce ensemble et qui ne constitue plus en quelque sorte qu’un seul marché ». Il y voyait la base incontournable de l’unification humaine. Or le capital est en train de faire la démonstration que ses prétentions à édicter l’historicité sont désormais hors de propos. Aux cultures de l’émancipation et du développement humain et durable de montrer qu’elles sont candidates pour frayer la voie de l’avenir.

11. Il n’y a jamais eu de mondialisation irréversible. Mais le mouvement vers une seule humanité capable de maîtriser solidairement son destin est une tendance, dont l’achèvement ne se réalisera pas avant longtemps. Faut-il ralentir dans cette quête, éventuellement au nom du réalisme ? Aucun peuple n’y gagnerait. Sortir de l’Europe ? S’abstraire de la mondialisation ? Rien ne garantit que les peuples ne seraient pas contraints, une fois de plus, à payer les coûts de cette sortie, en France comme en Grèce. Et quand bien même ils décideraient de rompre de façon radicale avec des choix de trois décennies, parviendraient-ils à tenir longtemps si, à l’échelle supranationale, des inflexions sérieuses ne se dessinaient pas dans les politiques économiques et sociales suivies ? Le petit village gaulois qui encore et toujours résiste à l’envahisseur relève de la bande dessinée. La réalité historique, elle, est tout autre. Si le combat démocratique, en France et ailleurs, ne s’appuie pas sur des avancées conséquentes dans une mise en commun planétaire, il peut très bien se trouver dans les impasses qui furent naguère celles du « socialisme dans un seul pays ».

Longtemps, la mondialisation des destins humains représentait une virtualité contredite par les possibilités mêmes de son développement. Au XVIIIe siècle, si la principauté féodale apparaissait trop étroite pour la marche en avant des sociétés, le monde, lui, semblait trop abstrait pour que l’on pense pouvoir le maîtriser pleinement. C’est de cette double carence que la nation a tiré sa force : plus large que la principauté, plus concrète que le monde. Aujourd’hui, les conditions existent pour que la communauté planétaire de destin devienne une réalité. Mais on ne sait pas énoncer encore, avec assez de force politique et de clarté, les conditions pour conduire le processus de convergence de façon solidaire et maîtrisée. Le plus important, aujourd’hui, est donc de retisser une culture de la rupture et des formes convergentes de la faire vivre, dans chaque niveau de territoire, du bas jusqu’en haut, de la cave au grenier, de la « société civile » à « l’État ». Dans ce processus de reconstruction, la nation gardera-t-elle sa structure ? Pour un long moment sans doute. Au-delà, on verra…

En attendant, notre tâche est claire : décapitaliser le monde et mondialiser le développement humain et durable, ce processus par lequel la visée suprême est le libre développement des capacités humaines, et non l’accumulation infinie de la marchandise et du profit. Il faut donc vouloir être à la fois émancipateur et mondialisateur. Émancipateur, et donc respectueux de la diversité des sociétés humaines, de leur texture, de leur histoire. Mondialisateur conséquent, et donc respectueux des nations. Mais respectueux n’a jamais voulu dire idolâtre…

12. La seule universalité incontestable est celle du genre humain. Pour le reste, il y a… universel et universel. Il est des modalités présumées universelles que l’on tiendra pour critiquables, à tout le moins. On a évoqué celle du marché, insidieuse et pauvre : comment tenir pour un paradigme de l’universalité ce qui fonctionne à l’opposition du gagnant et du perdant ? Il y a aussi celle de l’empire, moins subtile et qui, de fait, se confond avec l’hégémonie, dont elle n’est que l’extension spatiale extrême. Prosaïquement, en effet, n’est universel que ce qu’une force dominante à le pouvoir de faire reconnaître comme universel. La domination de l’Occident a débouché, entre le XVIe et le XXe siècle, sur une universalisation de ce type. Assurée d’elle-même et de ses « valeurs » – mais lesquelles, au fait ? – l’Europe a pensé longtemps que son univers mental ne pouvait qu’être universel et donc transposable partout, sans médiation. De cette prétention, elle donna des formes frustes et même grossières, à l’instar des propos de Jules Ferry qui, en 1885, justifiait la colonisation amorcée au nom de ce que les « races supérieures » avaient le devoir moral de civiliser les « races inférieures ». D’autres formulations ont été bien plus raffinées.

L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions. Robespierre pouvait bien mettre en garde les révolutionnaires, au printemps 1792, quand il leur rappelait que les peuples n’aimaient pas les « missionnaires armés ». En fait nul n’a évité, pas même les « jacobins » d’alors, la propension à croire que les valeurs pouvaient s’exporter, dès l’instant où, fondées sur la raison et sur le « droit naturel », elles étaient, par fondation, applicables à tout le genre humain. Les hommes ne savent pas toujours où est leur propre bien ; aux plus éclairés de leur ouvrir la route vers la morale bien comprise et donc vers le bonheur… Nous savons aujourd’hui que cette méthode aboutit inéluctablement à son contraire : parce que le droit que l’on s’arroge d’imposer une valeur finit par conduire à la conviction que la fin justifie les moyens ; parce qu’une valeur inculquée par la contrainte finit presque toujours par nourrir, chez celui qui la reçoit, la haine de la valeur elle-même. Les idées révolutionnaires importées en Allemagne par les armées révolutionnaires et impériales, à la charnière des XVIIIe et XXe siècles, n’ont pas nourri la vague jacobine, mais la flambée contre-révolutionnaire. La haine de l’héritage stalinien, à la fin du XXe siècle, n’a pas porté vers un communisme refondé, mais vers un capitalisme sauvage.

Faut-il, par là-même, renoncer à tout désir d’universalisation ? Cela équivaudrait à renoncer à donner, au destin collectif de l’espèce, les bases communes assumées de son développement. À ne pas les produire, à s’en tenir à un relativisme absolu (il n’y a pas de valeurs universelles) on risque, soit de laisser le champ libre aux rapports des forces à l’état pur, soit de laisser la main aux opérateurs existants d’unification que sont le marché et la puissance. Si toute pratique collective en valait une autre, le meurtre, la mutilation, la domination de race ou de genre et le despotisme seraient acceptables, dès l’instant où ils sont enchâssés dans une culture. Pour se sortir du dilemme, sans doute devrons-nous infléchir les termes même de l’action. À proprement parler, « l’universel » n’existe pas plus que « l’identité ». Ce que nous devrons viser n’est pas l’accession à une idéalité déjà existante, mais la maîtrise d’un processus : non pas parvenir à l’universel, mais produire de l’universalisation. Ne tendra à devenir universel que ce que nous déciderons ensemble d’universaliser…

13. Au fond, plutôt que l’universel, c’est le paradigme du commun que nous devrions valoriser. « Communis » en latin, c’est à la fois ce qui appartient à plusieurs, ce qui est accessible à tous et c’est celui qui accomplit sa charge. Communis est issu de la vieille racine indo-européenne (mei-) qui veut dire aussi bien échanger que muer, muter ou migrer. Le monde n’aura de sens collectif – et donc d’universel – que celui que les humains lui donneront en commun. La base de l’universalisation est donc le compromis. Non pas la compromission, qui est depuis le XVIIIe siècle l’action de transiger avec les principes, mais le compromis au sens premier de l’arbitrage et donc de l’accord obtenu par concessions mutuelles.

Non pas la compromission, mais la compréhension, au sens fort de « comprendre », qui est de saisir ensemble. La compréhension n’est rien d’autre que la capacité à penser ensemble, au travers de la diversité des cultures, pour délimiter dans un même mouvement, et non pas séparément, ce que toutes les cultures ont de différent et de profondément semblable.

Biens communs, droit commun… L’air du temps est au commun. Il reste à en faire vivre le projet collectif. Dans tous les territoires.

[1] Jacques Lévy, Marie-Françoise Durand et Denis Retaillé, Le monde : espaces et systèmes, Presses de la FNSP, Paris, 1993.

[2] Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des système-monde, La Découverte, Paris, 2006.

[3] Michel Beaud, Le système national mondial hiérarchisé, la Découverte, Paris, 1987

[4] Armand Mattelart, La communication-monde, Paris, La Découverte, Paris, 1992


 

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European Foreign Policy and the Euro Crisis( une lecture américaine)

Publié le par Mahi Ahmed

European Foreign Policy and the Euro Crisis

Author: Jeanne Park, Deputy Director
November 20, 2012

Introduction

Since the onset of the Greek sovereign debt crisis in late 2009, the problems governing the seventeen-member eurozone have laid bare the structural inadequacies of a single monetary plan that must work with seventeen national fiscal policies. They highlight the EU's mismatch of advanced economic integration and incomplete political union.

This lack of political integration combined with near-constant crisis management over the eurozone have also thwarted European policymakers from forging a more unified foreign policy at a time when myriad challenges, from the escalating civil war in Syria to global climate change, demand a coordinated European response. Expert Walter Russell Mead has called the eurozone crisis (WSJ) "a geopolitical as well as an economic event."

A Common Foreign and Security Policy

The Maastricht Treaty (1992) formally recognized foreign policy as an area of engagement for the EU, reflecting European leaders' long-cherished aspirations to advance a political union. The milestone treaty carved out "three pillars" of the EU: the European Community (i.e., monetary union), Common Foreign and Security Policy (CFSP), and Justice and Home Affairs. However, the foreign policy pillar remained under the purview of member states, and joint efforts in this sphere were subject to inter-governmental negotiations. (Only the first pillar, dealing with the administration of the currency union, was elevated to the supranational EU level.)

In the intervening years, the EU experienced a rapid growth spurt and its membership jumped from fifteen to twenty-seven member states over a three-year period. To many onlookers, the incorporation of ten former Soviet republics and two island nations during this short period of time signaled a new era of European manifest destiny. No longer facing threats from the East, the EU's territorial ambitions seemed virtually limitless.

The Lisbon Treaty, which came into force on December 1, 2009, eliminated the pillar structure, and promoted the idea of a pan-European foreign policy by establishing the post of high representative for foreign affairs and security policy and a common diplomatic corps. The European External Action Service (EEAS), which launched on the one-year anniversary of the Lisbon Treaty, was not meant to replace national embassies, but instead complement them.

The creation of the high representative for foreign affairs and security policy post was seen, in part, as a long-awaited response to former U.S. Secretary of State Henry Kissinger's rhetorical question, "Who do I call when I want to speak to Europe?" Yet critics of the process said it produced a candidate of modest stature with little foreign policy experience (EuroNews). To many critics, Britain's Catherine Ashton's chief virtue, apart from representing the center-left faction of European politics, was assuring national leaders that they would not be overshadowed on the global stage.

Competing Theories of Integration

From the earliest days of the European Coal and Steel Community, a precursor to the modern-day EU, integration has always followed a gradual, incremental path. However, competing theories of integration have clouded efforts to forge stronger political ties over the years.

The "Monnet Method," named after EU founding father Jean Monnet, refers to the process of fostering political union through economic integration. Monnet believed that a merger of economic activity in particular sectors across borders would "spill over" and provoke wider economic integration in related areas, eventually producing political integration and the creation of supranational institutions to accelerate this process.

An alternative theory argues that national governments acting in their own economic self-interest are the dominant force in shaping integration. Intergovernmentalists remain wary of the development of EU supranational organizations, which they view as an encroachment upon states' rights and democratic governance.

These alternative theories correspond to differing German and French approaches of European integration. Historically seen as the central axis of the EU, Franco-German ties worsened after the election of French President François Hollande in May 2012. While Germany, under the leadership of Chancellor Angela Merkel, has made it clear that it wants a fiscal and political union in exchange for continued financial assistance, France continues to favor a more intergovernmental approach that would preserve its sovereignty.

This integration debate is at the crux of resolving the current euro crisis, and "the relinquishing of sovereignty [the fiscal union] will require from member states provides the potential foundation for a collective security policy," writes the Eurasia Group's Stephen Majors in Foreign Policy. European Commission President José Manuel Barroso told MPs during his State of the Union speech in September 2012, "We will need to move toward a federation of nation states."

But crisis management techniques wrought by the three-year-old crisis have also reinforced strong critiques (Economist) of this top-down approach to European unification--namely that it often shows a disregard for democracy. "The democratic deficit is one of the key issues slumbering at the core of this crisis," says Carnegie Europe Director Jan Techau. "The problem is that we have never tried 'more Europe' with more democracy."

The Siren Song of Nationalism

A number of experts, pointing to the resurgent nationalism on the continent, have questioned European leaders' ability to summon the political will to make the practical concessions required for a common foreign policy. "If Europeans were serious about being a major power, they would trade the British and French United Nations Security Council seats for a European one. This is not about to happen," wrote CFR President Richard N. Haass in May 2010 in the Financial Times.

Successive rounds of unpopular austerity measures implemented in peripheral eurozone countries like Greece, Ireland, Portugal, Spain, and Italy by the "troika" of the European Commission, the International Monetary Fund, and the European Central Bank have contributed to the rise of nationalist parties (Guardian) that highlight the growing chasm between European elites and their constituents.

"This is not the time for major strides toward supra-nationalism. This is an era of populism, borne of economic pain." -- CFR's Charles Kupchan

Nationalist politics, fueled by growing anti-immigration sentiment in many crisis-worn states, have also called the future of the Schengen passport-free zone into question. Last year, France responded to the influx of North African migrants by briefly reintroducing checks (BBC) along its shared border with Italy. There is also rising speculation that Schengen states will reinstate passport checks for travelers arriving from Greece (WSJ), as a way of combatting the flood of Central Asian and North African migrants who use the country's poorly policed borders as their port of entry into Europe.

"There's a cruel irony to this situation," says CFR Senior Fellow Charles Kupchan. "This is not the time for major strides toward supra-nationalism. This is an era of populism, borne of economic pain."

From Lisbon to Libya

National interests continue to undermine the Lisbon Treaty's aspirations of enabling Europe to punch its collective weight on the global stage. For many, the EU's divided response to the Libyan crisis in 2011 serves as a stark example of the lack of mutual cooperation that continues to hamper efforts to a forge a more unified European foreign policy.

The division that the influx of refugees, fleeing the unrest in Libya, engendered in European countries only deepened as calls for the imposition of a no-fly zone intensified. On March 17, 2011, the United Nations Security Council adopted Resolution 1973, which paved the way for military action in Libya. To the great surprise of many in the international community, Germany broke ranks with France and the United Kingdom by abstaining, aligning with Russia, China, India, and Brazil.

The common security and defense policy (CSDP), an important aspect of the CFSP set forth in Lisbon, was meant to foster cooperation among member states on military and defense issues. However, the CSDP stipulates that unanimity among EU member states is a prerequisite for military action. And as the vote leading up to the adoption of UNSCR 1973 demonstrates, building consensus among European partners can be difficult.

Common Defense Amid Austerity

The shortfalls of the Libyan intervention have prompted many to ask how serious Europeans are about coalescing around a common security and defense policy given the severity of the debt crisis that continues to preoccupy EU leaders. Lisbon's ambitions of shaping a common foreign policy, drafted in economically flush times, seem increasingly adrift in an age of austerity.

In his outgoing speech (WashPost) to the NATO Council in June 2011, former U.S. defense secretary Robert Gates rebuked European countries for shrinking defense budgets that have left the United States to do much of the heavy lifting on the security front. "There will be dwindling appetite and patience in the U.S. Congress--and in the American body politic writ large--to expend increasingly precious funds on behalf of nations that are apparently unwilling to devote the necessary resources or make the necessary changes to be serious and capable partners in their own defense," he cautioned.

According to figures published by the Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) in April 2012, EU member states spent approximately $281 billion on military spending in 2011, down from $289 billion in 2008 (EU Observer). In contrast, U.S. military spending in 2011 amounted to $711 billion, which accounted for 41 percent of the world total.

The report also notes the effects of austerity on European military spending. While crisis-struck states like Greece, Spain, Italy, and Ireland experienced the deepest cuts, the defense budgets of France, Germany, and the United Kingdom also showed noticeable paring. Since 2008, France's military budget fell by 4 percent, and while cuts in Germany (1.4 per cent) and the UK (0.6 per cent) have been more modest, both plan to implement further reductions in the coming years.

Some policymakers point to the defense cooperation treaty (BBC) signed by France and the United Kingdom in November 2010, as an important precedent for future EU joint military operations. Spurred on by the economic crisis, both countries, widely perceived as the strongest on defense in the twenty-seven-member body, opted to pool resources.

NATO's new strategic concept, "Smart Defense," has also tried to advance the idea of "pooling and sharing" military resources and capabilities as a response to Europe's shrinking defense sector. This project, in effect, aims to facilitate deeper military integration by stressing the savings that European countries can incur by specializing and eliminating redundancy.

But American Security Project Fellow Joshua Foust questions the wisdom (Atlantic) of this "assembly-line" approach to crafting a defense policy. "Once countries specialize so much that they depend on one another to carry out a military campaign, what happens to NATO's military effectiveness if its political leaders start disagreeing?"

The Future of EU Foreign Policy

Despite these myriad challenges, Carnegie Europe's Techau insists that it's not all doom and gloom on the EU foreign policy front. "European foreign policymaking is happening during the crisis," he says, pointing to the EU's sanctions against Iran (Reuters) as an example of effective foreign policymaking.

"European foreign policymaking is happening during the crisis." -- Jan Techau, Carnegie Endowment

Techau also cites Ukraine as an area where Europe can make gains without passing more treaties or taking new steps toward integration. He supports the ratification of the EU Association Agreement, which was initiated in March 2012 but has since been stalled over the EU's concerns about the country's slide into authoritarianism. "The EU should sign the agreement because it gives them real leverage," he says.

TheEconomist echoes these sentiments: "Europe is still rich and has tools of revival in its hands. Its own enlargement still offers the best means of exerting influence." With Croatia scheduled to become the twenty-eighth member of the union in July 2013 and countries in the Western Balkans steadily working toward accession, the EU's eastern expansion looks to remain on track.

To revive the spirit of Lisbon's common foreign and security policy, an informal group of eleven European foreign ministers convened in September 2012 and subsequently issued a report that called for closer European integration (PDF) on a number of fronts. Helmed by Poland's Radoslaw Sikorski and Germany's Guido Westerwelle, the Future of Europe group highlighted the need for a more muscular EU security and defense policy, with some members going as far to call for the creation of a European army (NYT).

However, experts like Carnegie's Stefan Lehnestress that economic strength is essential to projecting power in the international arena. "If the EU manages to overcome the crisis, the external challenges will certainly move up the agenda again and will prompt renewed efforts to strengthen the EU's capacity in this area," Lehne says.

As for the near- to mid-term prospects for the EU, CFR's Kupchan advises tempered expectations. "The best-case scenario would be one where Europe climbs out of its debt crisis in the next two to three years, the EEAS finds its legs, and [President of the European Council Herman] Von Rompuy and Ashton are replaced by individuals of greater profile and weight. But even that most optimistic scenario doesn't turn Europe into a major actor; it turns it into a regional player of modest capabilities," he says. The other possibility, he says, is "one where individual national militaries continue to hollow out, countries refuse to pool what they have, and Europe gradually slips into geopolitical oblivion."

 

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La politique étrangère des Etats-Unis et l’opinion publique étatsunienne

Publié le par Mahi Ahmed

La politique étrangère des Etats-Unis et l’opinion publique étatsunienne

 

Commentaire n° 339, 15 octobre 2012 /

vendredi, 2 novembre 2012 / Immanuel Wallerstein /

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

Avec les élections qui approchent, la politique étrangère des Etats-Unis est en train de s’immiscer parmi les sujets de la campagne présidentielle. Ce n’est un secret pour personne qu’au cours des cinquante dernières années, cette politique a été marquée par une certaine cohérence de long terme. Les divergences internes les plus violentes se sont exprimées à l’époque de la présidence de George W. Bush quand celui-ci se lança dans une tentative « supermacho », délibérément unilatérale, de restaurer la domination étatsunienne sur le monde en envahissant l’Afghanistan et l’Irak.

En mobilisant la puissance militaire de leur pays, Bush et les néoconservateurs espéraient intimider le monde entier et changer des régimes qu’ils jugeaient inamicaux. Ce qui semble acquis aujourd’hui, c’est que leur politique n’a pas atteint son objectif. Au lieu d’intimider, cette politique a transformé le lent déclin de la puissance étatsunienne en déclin précipité. En 2008, Barack Obama s’est présenté sur un programme visant à rompre avec cette politique. En 2012, il affirme avoir rempli cette promesse et avoir par conséquent réparé les dégâts causés par les néoconservateurs.

Mais a-t-il vraiment réparé ces dégâts ? Pouvait-il le faire ? J’en doute. Mon propos, toutefois, n’est pas de me prononcer ici sur le succès ou l’échec de la politique étrangère actuelle des Etats-Unis. Je souhaite plutôt aborder la question de ce que la population en pense.

Les incertitudes et le manque de clarté sont actuellement le fait le plus marquant aux yeux de l’opinion publique étatsunienne s’agissant de la politique étrangère de leur pays. De récents sondages indiquent que pour la première fois, une majorité de la population estime que les interventions militaires de Bush au Moyen-Orient ont constitué une erreur. Les sondés semblent considérer que ces dernières ont exigé de trop importantes dépenses financières et de trop grosses pertes en vies étatsuniennes au regard des résultats négatifs obtenus.

Leur perception est que le gouvernement irakien est plus proche du gouvernement iranien que des Etats-Unis, que le gouvernement afghan se trouve sur un sol très instable et que son armée est infiltrée en nombre par des sympathisants talibans n’hésitant pas à abattre les soldats étatsuniens avec lesquels ils travaillent. Si les sondés veulent que les troupes de leur pays quittent l’Afghanistan en 2014 comme promis, ils n’en sont pas convaincus pour autant qu’une fois ce retrait devenu effectif, le gouvernement en place sera stable et amical vis-à-vis des Etats-Unis.

Il est significatif que dans le débat télévisé opposant les deux candidats à la vice-présidence, le démocrate Joe Biden ait affirmé avec force qu’aucun soldat étatsunien ne serait envoyé en Iran. Et que Paul Ryan ait déclaré que personne dans son camp n’envisageait cette perspective. Peu importe qu’ils aient, l’un comme l’autre, exprimé ou non leur véritable position sur le sujet. La chose à relever est que tous deux semblent estimer que le fait d’émettre la menace d’envoyer des troupes au sol risquerait d’avoir des conséquences négatives sur les chances respectives de leur camp auprès des électeurs.

Et donc ? C’est justement bien la question. Ceux-là même qui affirment que les interventions étatsuniennes furent une erreur ne sont pourtant en aucune façon prêts à accepter l’idée que les Etats-Unis doivent cesser de maintenir, voire de développer l’étendue des forces militaires du pays. Le Congrès continue de voter pour le Pentagone des budgets plus importants que ce que celui-ci réclame lui-même. Pour une part, cela s’explique par le souhait de certains législateurs de conserver des emplois liés aux forces armées dans leurs circonscriptions. Mais cela est aussi le fruit du fait agissant du mythe de la superpuissance des Etats-Unis qui conserve une charge émotionnelle très forte auprès de la population.

Faut-il en déduire que s’ouvre la perspective d’un isolationnisme insidieux ? Jusqu’à un certain point, sans aucun doute. Il existe en effet à la gauche de la gauche et à la droite de la droite des électeurs qui commencent à donner de la voix sur la nécessité et le souhait d’une réduction des engagements militaires des Etats-Unis dans le reste du monde. Mais mon sentiment est que pour l’instant il ne s’agit pas, ou pas encore, de voix qui portent vraiment.

Ce qui pourrait s’avérer plus plausible, c’est une révision lente et discrète, mais néanmoins très importante, de la façon dont les Etatsuniens vivent leur relation avec un certain nombre d’alliés. Que les Etats-Unis se détournent de l’Europe, quelle que soit la définition de celle-ci, n’est pas quelque chose de nouveau. Pour eux, après tout ce qu’ils considèrent avoir consenti pour elle au cours des soixante-dix dernières années, militairement et économiquement, l’Europe est tenue pour « ingrate ». Pour beaucoup de citoyens étatsuniens, l’Europe ne semble pas disposée à soutenir la politique de leur pays. En Allemagne, mais pas seulement, des soldats étatsuniens sont d’ailleurs actuellement en cours de retrait.

Bien sûr, « l’Europe » constitue une catégorie très large. L’Etatsunien de la rue porte-t-il un regard différent selon que l’on parle de l’Europe orientale (les ex-satellites soviétiques) ou de la Grande-Bretagne avec laquelle les Etats-Unis sont supposés entretenir une « relation spéciale » ? Celle-ci est d’ailleurs davantage un poncif entretenu par les Britanniques plutôt que par les Etatsuniens : les Etats-Unis récompensent la Grande-Bretagne quand elle suit la ligne, pas quand elle en dévie. Et l’Etatsunien moyen ne semble guère au courant de cet engagement géopolitique.

L’Europe orientale est différente. Les pressions ont été bien réelles de part et d’autre pour maintenir des relations étroites. Du côté des Etats-Unis, il y a eu un véritable intérêt du gouvernement à utiliser les liens avec l’Europe orientale pour contrer les tendances à l’autonomisation clairement à l’œuvre en Europe occidentale. Et d’autres pressions allant dans le sens du développement de ces liens ont été exercées par les descendants d’immigrés de ces pays d’Europe centrale et orientale. Néanmoins, l’Europe orientale commence à ressentir les effets de la réduction de l’engagement militaire étatsunien, sur lequel elle peut donc moins compter. Cette région commence également à comprendre que ses liens économiques avec l’Europe occidentale, et l’Allemagne en particulier, deviennent prééminents pour elle.

L’antagonisme avec le Mexique, lié à la question des migrants sans-papiers, joue désormais un rôle important dans la politique des Etats-Unis et a miné les liens économiques théoriquement étroits entre ces deux pays. Quant au reste de l’Amérique latine, les prises de position géopolitiques marquées par une indépendance toujours plus affirmée ont été source de frustrations pour le gouvernement étatsunien et source d’impatience au sein de l’opinion publique.

S’agissant de l’Asie, les campagnes « anti-chinoises » aux Etats-Unis deviennent un jeu de plus en plus populaire, malgré tous les efforts des gouvernements (qu’ils soient démocrates ou républicains) pour les contenir. Les Etats-Unis refusent certains investissements d’entreprises chinoises que même la Grande-Bretagne accueille.

Et, pour finir, qu’en est il avec le Moyen-Orient, cette région située au cœur des préoccupations étatsuniennes ? Actuellement, la priorité est l’Iran. Et comme avec l’Amérique latine, le gouvernement paraît frustré par le nombre limité d’options qui s’offrent à lui. La pression exercée par Israël pour qu’il fasse plus ne s’est jamais relâchée, même si personne n’est complètement certain de ce que « plus » veut dire.

Le soutien à Israël de toutes les façons possibles a constitué une pièce maîtresse de la politique étrangère des Etats-Unis depuis au moins 1967, voire plus. Rares sont ceux qui osent remettre en question cette politique. Mais ces quelques rares personnes commencent à recevoir davantage d’appuis explicites de dirigeants militaires qui suggèrent que la politique d’Israël est dangereuse pour les intérêts militaires étatsuniens.

Ce soutien envahissant à Israël va-t-il se maintenir avec la même vigueur dans les dix ou vingt années à venir ? J’en doute. Israël pourrait bien être le dernier des engagements affectifs des Etats-Unis à s’estomper. Il en sera ainsi presque assurément.

En 2020 probablement, en 2030 certainement, la politique étrangère des Etats-Unis aura commencé à intégrer cette réalité que ce pays n’est pas « la » superpuissance unique et omnipotente, mais simplement un centre de puissance géopolitique parmi quelques autres. Ce changement de perspective aura été encouragé par l’évolution de l’opinion des Etatsuniens ordinaires, qui continuent de se soucier davantage de leur propre bien-être économique que des problèmes qui existent au-delà de leurs frontières. Alors que le « rêve américain » attire de moins en moins de non-américains, il prend aux Etats-Unis un tour introspectif.

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606 begin_of_the_skype_highlighting GRATUIT 1.336.286.6606 end_of_the_skype_highlighting. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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Gaza… ironie de l'histoire

Publié le par Mahi Ahmed

Gaza… ironie de l'histoire

par Djamel Labidi

A Gaza, la question palestinienne se rappelle au souvenir du monde arabe en tant que question centrale, au moment même où les monarchies du Golfe et leurs alliés occidentaux voulaient faire, eux, de l'affrontement entre Arabes, en Irak, puis en Libye, puis encore en Syrie, et de celui avec l'Iran, la confrontation centrale .

Ils pensaient pouvoir «s'occuper» tranquillement de la Syrie, mais voilà que les Palestiniens ressurgissent… comme leur mauvaise conscience. L'embarras des monarchies du Golfe est grand. Comment expliquer en effet qu'elles aient voulu le boycott économique, financier, diplomatique de la Lybie et de la Syrie et qu'elles ne le réclament pas pour Israël ? Comment expliquer qu'elles aient demandé au Conseil de sécurité une zone d'exclusion aérienne dans ces pays, et d'y intervenir militairement et qu'elles ne le demandent plus dès qu'il s'agit de protéger les Palestiniens contre Israël ? Comment justifier qu'elles aient apporté leur soutien militaire à des forces d'opposition en Libye et en Syrie, qu'elles soient même intervenus militairement directement en Libye, comme l'a fait le Qatar, et qu'elles ne le fassent pas pour Gaza ? Qui ne se souvient de leur activité intense pour constituer, côte à côte avec les puissances occidentales, une alliance de pays sous la formule «les Amis de la Libye», et les «Amis de la Syrie». Que ne le font-ils pas pour Gaza et la Palestine ?

La contradiction est trop flagrante. Et, ironie de l'histoire, les monarchies du Golfe, qui ont toujours subordonné la question de la Palestine aux intérêts de leur alliance avec les Etats Unis et les autres pays occidentaux, s'affairent aujourd'hui à obtenir sans attendre une trêve dans la nouvelle opération militaire d'Israël contre Gaza. Le Qatar reproche même à qui veut l'entendre à la Ligue arabe sa passivité. Il envoie une délégation à Gaza. L'Arabie saoudite agit aussi pour une trêve rapide, alors qu'en Décembre 2008, lors de la sanglante opération militaire «Plomb durci» d'Israël contre Gaza, elle était allée, avec l'ex président Moubarak, jusqu'à accuser Hamas d'avoir provoqué l'agression, et qu'en Janvier 2009, elle avait refusé, toujours avec l'Egypte, de participer au sommet arabe extraordinaire convoqué à Doha à ce sujet. Cette fois-ci, ils ne le font pas. Quoique…certains, diffusent, de façon parfaitement indigne, à travers leurs relais, la thèse que cette nouvelle attaque israélienne n'est que le résultat«d'un complot du régime syrien» visant à détourner l'attention de la Syrie.

Que s'est-il donc passé ? A quoi est due cette évolution ? Personne n'est dupe: il ne s'agit pas d'actions et de moyens au niveau de ceux, énormes, financiers et militaires mobilisés par les monarchies arabes pour intervenir en Libye et en Syrie. Ce qui s'est passé c'est que l'Egypte, cette fois-ci, a rappelé, en signe de protestation, son ambassadeur en Israël et que son premier ministre est allé à Gaza, en signe de soutien. Il a été suivi par le ministre des affaires étrangères tunisien. Des actes qui auraient été impensables, il y a à 4 ans, fin 2008, lors de la précédente opération d'Israël contre Gaza. Ce n'est pas un hasard si ces deux initiatives ont été prises par les deux pays arabes où les changements sont venus de deux soulèvements authentiquement populaires, dont les pouvoirs qui en sont issus, islamistes ou autre, sont obligés de tenir compte désormais de leur opinion sous peine de perdre toute crédibilité et de n'avoir aucun avenir. Ce sont, indéniablement, les premiers fruits des luttes des peuples arabes pour la démocratie. Les luttes pour la démocratie dans les pays arabes ne peuvent être différées ou sacrifiées sur l'autel des«intérêts supérieurs du pays» ou sous prétexte des manœuvres occidentales et des féodalités du Golfe pour les récupérer, les orienter dans le sens de leurs intérêts. Même s'il commence à peine à se dessiner, ce nouveau contexte arabe dans lequel se présente la lutte du peuple palestinien apporte la démonstration directe de la relation intime entre la défense de la cause nationale et la démocratie. Les initiatives prises par l'Egypte et la Tunisie ont créé une dynamique. Des Etats arabes, qui avaient été effrayés par l'attaque de l'OTAN contre la Libye, parlent plus librement. L'énorme pression des pays du Golfe sur la Ligue arabe commence à se relâcher Certains Etats arabes s'enhardissent et envoient des délégations à Gaza. L'Irak va jusqu'à réclamer l'utilisation de l'arme du pétrole, ce dont on ne parlait plus depuis 40 ans, depuis la guerre d'Octobre 1973. La Ligue arabe envoie elle aussi une délégation à Gaza.

Du côté des monarchies arabes et des puissances occidentales, le souci est donc désormais d'aboutir rapidement à une trêve et de faire pression dans ce sens sur Israël afin d'éviter un développement incontrôlable de cette dynamique de soutien à la Palestine. La différence de l'attitude des pays occidentaux avec celle qui avait été la leur en 2008 est là aussi manifeste. La France, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne dépêchent sans attendre leur ministre des affaires étrangères. L'Union européenne intervient elle aussi en urgence et demande un cessez le feu immédiat. A l'heure où ces lignes sont écrites, le mardi 19 novembre, la Turquie, membre de l'OTAN a envoyé elle aussi une délégation à Gaza, et le Secrétaire général de l'ONU vient lui aussi d'arriver dans la région pour obtenir un cessez le feu. Les medias occidentaux ont envoyé cette fois des correspondants à Gaza et donnent des images en direct des bombardements israéliens sur Gaza, et jusqu'à celles des enfants palestiniens tués, ce qui est une autre façon de faire pression sur Israël. Quand ils le veulent, n'est-ce pas….

Israël lui-même semble hésiter entre «la solution diplomatique et la solution militaire» comme il présente son dilemme. En réalité il doute des gains qu'il pourrait obtenir d'une action frontale et brutale par rapport aux risques politiques de l'opération.

Mais désormais ce que demande Hamas aux dirigeants arabes, c'est une vraie solidarité, c'est-à-dire la fin du blocus israélien sur Gaza et de leurs infinies souffrances. Les monarchies du Golfe ont tout fait pour éliminer les dirigeants des dictatures nationalistes arabes. Mais les inconséquences de ceux-ci servaient à la fois d'alibi et de couverture à leurs propres contradictions et à leurs turpitudes. Aujourd'hui les monarchies arabes se trouvent en première ligne face aux exigences de la cause nationale arabe. Et maintenant que les dirigeants nationalistes arabes ont été éliminés, elles se trouvent mises à nu, étrangement isolées, et désormais en danger. Ironie de l'Histoire.

 

source: le Quotidien d'Oran du 251112

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Une analyse marxiste de l'explosion du chômage dans la zone euro

Publié le par Mahi Ahmed

Une analyse marxiste de l'explosion du chômage dans la zone euro

par Domenico Moro, économiste du Parti des communistes italiens (PdCI), consultant pour la CGIL

 

 

Dans la zone euro, le chômage est structurel...

 

La véritable urgence dans la zone euro n'est pas le spread[NdT: nom donné en Italie à l'écart dans les taux de financement des Etats entre l'Allemagne et les autres pays de la zone euro]mais le chômage. La BCE l'admet dans son dernier rapport sur le marché du travail(1), qui révèle combien ce fort taux de chômage constitue désormais une caractéristique structurelle de l'économie européenne. Entre 2008 et 2011, l'Europe a perdu 4 millions d'emplois ( - 2,6%). Aux Etats-unis, la perte est encore plus importante, soit 6 millions d'emplois ( - 4,5%), à mettre toutefois en relation avec une baisse similiare du PIB (- 5%). Mais tandis qu'après 2010 – quand les deux économies ont atteint un taux de chômage de 10% - il a commencé à diminuer aux Etats-unis, en Europe il a continué à croître (atteignant, dans la seule zone euro, en septembre dernier, les 18,5 millions de chômeurs). Le chômage dans la zone euro, en moins de trois ans, a augmenté de 2 points, passant de 9,6% en 2009 à 11,6% en septembre 2012 (2).Dans le même temps, le chômage de longue durée (3)a augmenté, regroupant 67,3% du chiffre total (7 points de plus qu'en 2008). Un signe évident que le chômage n'est pas un phénomène conjoncturel. Entre septembre 2011 et septembre 2012, plus de 2 millions 174 000 travailleurs sont venus rejoindre les rangs des chômeurs.

 

... mais il y a divergence entre l'Allemagne et la quasi totalité de la zone euro

 

Dans la première phase de la crise en Allemagne et en Belgique, la perte d'emplois n'a été que de 1%, bien que la baisse du PIB reste dans la moyenne européenne, tandis qu'en Irlande elle est de l'ordre de 15%, en Espagne et en Grèce de 10%. Entre 2009 et septembre 2012, le taux de chômage en Allemagne a même diminué de plus de 2 points (de 7,8% à 5,4%). Il a également diminué en Belgique, certes de peu, comme en Autriche (ou, toutefois, entre septembre 2011 et septembre 2012, il est passé de 4 à 4,4%). En revanche, dans les autres pays, qui représentent la majorité des travailleurs européens, l'augmentation a été bien plus importante et parfois impressionnante. La Hollande passe de 3,7% à 5,4%, la France de 9,5% à 10,8%, l’Irlande de 11,9% à 15,1%, le Portugal de 10,6% à 15,7%, la Grèce de 9,5% à 24,4%, l'Espagne de 18,1% à 25,8%. L’Italie passe de 5,1% début 2007 à 7,8% en 2009 enfin à 10,8% en septembre 2012. Les prévisions pour l'Italie concernant 2013, selon l'ISTAT, annoncent une dégradation à venir, avec un taux de chômage à 11,4%, à cause de la contraction de l'emploi et de l'augmentation du chômage de longue durée (4). Un tel pourcentage devrait correspondre à près de 3 millions de chômeurs. Dans de nombreux pays, on atteint déjà un taux de chômage comparable à celui de la Grande Dépression.

 

En réalité, le taux de chômage (5) ne nous dit pas tout sur la gravité de la crise de l'emploi. En premier lieu, parce qu'il y a le chômage technique (cassa integrazione) et ensuite parce que le nombre total de chômeurs est rapporté à une main d’œuvre disponible (6) qui est en progression. En Italie, par exemple, on est passé d'une main d’œuvre disponible de 24,93 de travailleurs potentiels au premier trimestre 2009, à 25,73 millions au second trimestre 2012 (7). Il s'agit d'une augmentation due au phénomène dit du « travailleur supplémentaire », c'est-à-dire à l'entrée sur le marché du travail de jeunes et en particulier de femmes qui dans leur famille voient une personne perdre son travail, souvent le mari. Selon la BCE, les causes de cette divergence d'emploi dans les pays de la zone euro sont dues à la structure différentes de leurs économies nationales. Là où l'économie est orientée à l'exportation, comme en Allemagne, les entreprises ont réduit les heures de travail mais pas les emplois, en prévision d'une relance du marché mondial. Là où la croissance économique est basée surtout sur le boom immobilier, comme en Espagne et en Italie, l'explosion de la bulle immobilière a conduit à une restructuration permanente du secteur. La BCE tait, cependant, le rôle joué par l'introduction de l'euro qui a objectivement avantagé l'économie allemande et accentué les processus de divergence entre les zones centrales et périphériques d'Europe.

 

Les responsabilités des politiques d'austérité et les nouveaux « travailleurs pauvres »

 

Pour comprendre l'évolution du taux de chômage, il faut le mettre en relation avec les choix de fond en terme de politique économique. Ce n'est pas un hasard si la situation de l'emploi n'est devenue difficile qu'en 2010, quand la crise de la dette a touché l'Irlande et la Grèce. Au début de la crise, on avait réagi en soutenant la demande agrégée et en encourageant la réduction du temps de travail.

 

Par la suite, avec le passage à une politique centrée sur les coupes drastiques dans les dépenses publiques pour réduire les déficits publics, le chômage a explosé. Le phénomène est évident également en Italie. En 24 mois, dans la pire période de la crise, entre janvier 2008 et décembre 2009, le nombre de chômeurs a augmenté de 463 000. En seulement dix mois, entre novembre 2011, date de l'investiture du gouvernement Monti, et septembre 2012, ce sont 416 000 travailleurs qui ont rejoint les rangs des chômeurs, passant de 2 359 000 chômeurs à 2 774 000 en septembre 2012 (8).

 

La BCE de Mario Draghi juge que la cause principale du chômage structurel n'est pas la crise mais la rigidité salariale excessive. La solution, donc, serait de garantir une plus grande flexibilité salariale en poursuivant les « réformes du marché du travail », comme celles qui sont mises en œuvre en Italie (réforme Fornero), en Grèce, au Portugal, en Irlande et en Espagne. Petit problème, à ce jour on a réduit le pouvoir d'achat des travailleurs sans que le chômage n'ait cessé de croître. Le fait est qu'aujourd'hui en Europe, comme aux États-Unis, on tend à reconstruire une grande « armée industrielle de réserve », composée de travailleurs à temps partiel qui peuvent être intégrés et licenciés à volonté selon les cycles d'une économie qui est destinée à végéter, pour on ne sait combien de temps encore, à un taux de croissance très faible et très loin du plein-emploi. Vu que les baisses de salaires et du coût du travail n'ont jamais créé de nouveaux emplois, le véritable objectif des réformes du travail est d'affronter la concurrence mondiale toujours plus aiguë, en comprimant les salaires de millions de travailleurs à des niveaux de subsistance ou même en dessous de ce seuil. Renvoyée à l'histoire la société du bien-être et de la consommation, sous la bienveillance des théoriciens de la « décroissance heureuse », tandis que fait son retour sur la scène sociale la figure du travailleur pauvre, victime du chantage et disposé à accepter des conditions et des rythmes de travail encore pires. Du reste, qu'importe si le salaire réel baisse ? Ce n'est pas le marché intérieur qui intéresse les grandes entreprises multi-nationales mais celui mondial. C'est le modèle allemand qui s'impose. Le problème c'est que, si tout le monde le copie, le marché mondial s'écroulera, comme étant de s'effondrer celui de la zone euro. Un scénario qui pourrait devenir bientôt réalité, en particulier si les États-Unis, après les élections présidentielles, renonçaient à l'instrument des hausses fiscales pour faire face au fiscal cliff[NdT : concept inventé au début de la crise évoquant un « gouffre fiscal » rendant nécessaire l'adoption d'un programme de hausses d'impôts et de coupes budgétaires].

 

[1] BCE,Euro area labour market and the crisis, Octobre 2012. 

[2] Per les données entre septembre 2011 et septembre 2012 voir Eurostat, Euro area unemployment rate at 11.6. 31 Octobre 2012.
[3] Pour la BCE il y a chômage de longue durée lorsqu'il excède six mois. Pour l'ISTAT, c'est lorsqu'il dépasse un an 

[4], Le prospettive per l’economia italiana nel 2012-2013, 5 novembre 2012. 

[5] Le taux de chômage est le rapport entre les personnes qui sont à la recherche d'un emploi (soit qu'elles ont perdu leur emploi soit qu'il s'agisse de leur premier emploi) et les forces de travail totales. Le taux d'activité traite en revanche du rapport entre force de travail et population totale entre 15 et 64 ans ; 

[6] La main d’œuvre disponible est composée des personnes de 15 à 64 ans occupées ou qui sont à la recherche d'un emploi. Le taux d'activité mesure le rapport entre cette main d’œuvre et la population totale entre 15 et 64 ans. 

[7] Istat, juillet2012 Occupati e disoccupati. 

[8] Istat, Septembre 2012 Occupati e disoccupati 

 

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