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LETTRE A JULIETTE

Publié le par Mahi Ahmed

Dimanche 30 octobre 2011 7 30 /10 /Oct /2011 07:12

LETTRE A JULIETTE

Al'occasion de l'hommage qui a eté rendu par la moubadara du 24 fevrier aujourdhui au camarade georges acampora , une lettre a été lue , adressée a la camarade juliette sa femme !

 

Bonjour camarade !

Aujourd’hui je voudrais te dire des tas de choses !

Comme, comment m’apprendre à tresser le courage, tailler l’espoir pour en faire emblème! comment allaiter le condamné a mort avant la guillotine !

Te dire de m’apprendre à résister et lutter pour deux, pour mille, pour l’idéal !

Je me contenterais juste de te demander de me raconter l’histoire du (pull)

Le pull destiné A Fernand, il avait froid le camarade en ce début du mois de février 1957 dans le quartier des condamnés a mort de la prison de Barberousse a ALGER ! Sa femme est venue te voir pour lui transmettre à travers son compagnon Georgio, un pull qui puisse le tenir au chaud car c’était ton jour de parloir !

Et tu te présentas fierté !a la porte de la prison voulant faire la chaine pour voir ton amour  GEORGIO, les femmes présentes sur les lieux t’avaient alors demandé de ne pas rentrer ce jour la ! Étonnée et angoissée tu avais foncé vers la porte et la on t’informa que FERNANT IVETON à été guillotiné a l’aube, avec ses compagnons Mohamed OUENNOURI et MOHAMED LAKHNECHE

La terre avait tremblé sous tes pieds, et tu avais éclaté en sanglots, les femmes t’avaient dis alors !surtout pas devant eux ! Ne pleure pas devant « l’isstiaamar »le colonialisme.

Ils les ont guillotinés à l’aube !....le poète Nazim Hikmet disait dans une lettre de prison à sa bien aimée pour la rassurer « on ne va comme même pas arracher la tête d’un homme comme on arrache un navet ! »

Et pourtant ma chère JULIETTE ! Comme l’avais dis le jour même de l’exécution ANNIE FIORIO STEINER détenue au même moment et a la même prison dans le quartier réservé aux femmes !

Ce matin ils ont osé

C’était un matin clair

Aussi doux que les autres

Ou vous aviez envie

De vivre et de chanter.

Vivre était votre droit

Vous l’avez refusé

Pour que par votre sang

D’autres soient libérés.

Que vive votre idéal

Et vos sangs entremêlés

Pour que demain ils n’osent plus

Ils n’osent plus

Nous assassiner.

En sanglots tu te présentas au parloir devant GEORGIO qui te répéta la même chose « ne pleure pas, veux tu faire plaisir aux gardiens ? Ressaisis toi, oui, à l’aube ils ont exécuté Fernand Iveton et les deux frères ! Surtout ne pleure pas !

Le couffin a été remis et le pull d’IVETON c’est  GEORGIO qui l’a mis  jusqu'à la fin , jusqu'à ce qu’il tombe en lambeaux !

La légende dis que ce pull a été porté par tous les condamnés à mort exécutés et ceux restés en vie !

Par nos chouhada tombés au champ d’honneur pour que vive l’ALGERIE libre et indépendante !

Ce pull a voyagé dans le ciel bleu d’ALGERIE ! Pour raconter le rêve des martyrs pour la justice, la solidarité et la liberté !

Ce pull qu’a porté GEORGIO et toi ma chère JULIETTE nous le porterons toujours sur notre dos et dans nos cœurs ! La légende dit qu’il avait trois couleurs, vert, blanc et rouge frappé d’un croissant et d’une étoile !

JULIETTE je t’embrasse !

aujourd’hui je voudrais te dire des choses !que je ne pourrais jamais parler de GEORGIO, OUENNOURI, IVETON, LAKHNECHE, sans penser à toi !et à tes semblables résistants anonymes de notre peuple !

Que je ne pourrais jamais penser au combat sans me rappeler ton doux sourire et ta voie cristalline !

Que je ne pourrais jamais parler liberté sans condamner le colonialisme !

Tu sais JULIA rien qu’hier sur les colonnes d’EL WATAN deux journalistes de ce quotidien ont écris en réponse a un historien indigné devant leur aplaventurisme devant l’OTAN que (la lutte contre l’impérialisme est un combat d’arrière garde), c’est sûr qu’ils ne t’ont pas connue !c’est sûr qu’ils n’ont pas porté le pull d’IVETON et d’un million et demi de « chouhada » !savent- ils au moins qu’ils parlent du stade suprême d’un ordre qui a engendré le colonialisme ?

Je t’embrasse mère, camarade !

FATEH AGRANE

28 10 2011

 

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Bernard Cassen : l’Amérique latine se consolide à gauche

Publié le par Mahi Ahmed

Bernard Cassen : l’Amérique latine se consolide à gauche

30 octobre 2011    

Bernard Cassen, président d’honneur d’ATTAC et secrétaire général de Mémoire des luttes, analyse les mesures progressistes prises par les gouvernements d’Amérique latine, qui s’installent entre la gauche et le centre gauche. Victime de campagnes de désinformation et de dénigrement par les grands médias, le continent le plus stable du monde selon Cassen, où « l’intégration passe moins par l’économique que par le politique », insiste-t-il, devrait servir d’exemple à l’Europe.

Propos recueillis pas Vladimir de Gmeline

L’Amérique du Sud est en train de sortir du libéralisme ?

C’est un bien grand mot. Même si le socialisme du XXIème siècle est revendiqué comme objectif, il y a plutôt une convergence vers un modèle de type social-démocrate (celui de l’Europe des années d’après-guerre), sans remise en cause globale et immédiate du capitalisme et de l’économie de marché. Ce qui prime est la volonté d’éliminer la pauvreté et de réduire les inégalités, même si on est très loin d’y être arrivé complètement, de redistribuer les richesses, de récupérer les ressources naturelles, le tout s’accompagnant d’une prise de distance vis à vis du libre-échange. L’Amérique latine s’installe entre la gauche et le centre gauche.

A partir du début des années 2000, l’objectif prioritaire des luttes de tous les mouvements sociaux latino-américains a été de mettre un coup d’arrêt au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA en espagnol et en portugais), de l’Alaska à la Terre de Feu, impulsé par Washington. Ce projet aurait en effet permis aux Etats-Unis d’institutionnaliser des relations totalement asymétriques et de recoloniser ainsi le reste de l’hémisphère. Le libre-échange est en effet un outil au service des forts et au détriment des faibles. Le projet a finalement été enterré en 2005 sous la pression conjointe de Hugo Chavez, de Lula et de Nestor Kirchner.

De nouvelles structures d’intégration, essentiellement politiques, ont ensuite vu le jour, sans que les Etats-Unis soient conviés à en faire partie : en 2008, l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) dotée de surcroît d’un Conseil de défense. C’est une « première » depuis le Traité de Rio de 1947, dit Traité américain d’assistance réciproque (TIAR), qui n’était ni plus ni moins qu’un instrument permanent d’intervention de Washington. D’un point de vue géopolitique, il s’agit de renforcer le mouvement vers une pluri-polarité du monde. 
Quant à la Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) qui regroupera tous les pays de ces deux zones (dont Cuba), elle sera officiellement mise en place en décembre prochain à Caracas.

Par ailleurs, en décembre 2004, a été lancée par Cuba et le Venezuela une construction inter-étatique radicalement nouvelle : l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), à laquelle se sont ensuite incorporés la Bolivie, le Nicaragua, l’Equateur et trois petits Etats anglophones (La Dominique, Antigua-et-Barbuda et Saint-Vincent-et-les Grenadines). Le Honduras, qui en était également membre, en a été retiré par les putschistes qui ont renversé le président Manuel Zelaya en juin 2009.

Quelle est l’originalité de l’ALBA ?

Ce n’est pas une zone de libre-échange, mais un espace politique et économique organisé, fondé sur la solidarité, la complémentarité et la prise en compte des asymétries.

Sa finalité est avant tout sociale : la lutte contre la pauvreté, le chômage, l’exclusion, pour l’accès gratuit et universel à l’éducation et la santé, pour la préservation de l’environnement. En favorisant le commerce intra-zone, parfois sous forme de troc, et en réduisant au maximum l’utilisation du dollar comme monnaie d’échange. D’où la création d’une monnaie commune virtuelle des pays de l’ALBA (comme l’était, en Europe, l’ECU avant l’euro) : le SUCRE.

L’Amérique latine est-elle unie idéologiquement ? N’y a-t-il pas deux pôles : d’un côté les pays de l’ALBA, justement, et, de l’autre, le Brésil ?

Par ignorance ou pour tenter d’isoler les gouvernements les plus engagés dans la transformation sociale et le refus de l’ingérence de Washington (en premier lieu le Venezuela), les grands médias prétendent qu’il y aurait « deux gauches » qui s’opposent en Amérique latine : d’un côté une gauche radicale, celle de Chavez, Correa et Morales, et, de l’autre, une gauche « raisonnable », représentée par le Brésil de Lula puis de Dilma Roussef, l’Uruguay, le Pérou d’Ollanta Humala et l’Argentine de Cristina Fernandez, veuve de Nestor Kirchner, triomphalement réélue à la présidence le 23 octobre (si tant est que l’on puisse ainsi classer le péronisme).

En fait, on constate un continuum entre les gauches de ces pays, chacune ayant sa spécificité. Elles s’emboîtent les unes dans les autres. Leurs dirigeants se rencontrent ou se parlent en permanence et sont animés d’une volonté commune : celle de construire la Grande patrie latino-américaine pensée par Simon Bolivar, d’oeuvrer à la justice sociale et de se débarrasser de la tutelle du grand voisin du Nord. 

Bien sûr il existe des conflits historiques, comme entre la Bolivie et le Chili, mais que nul ne songe plus à trancher par les armes. Plus prosaïquement, se présentent des contentieux économiques qui se règlent au fur et à mesure : entre le Brésil et l’Argentine sur les importations ; entre l’Argentine et l’Uruguay sur la construction d’une usine de pâte à papier qui présentait des risques de pollution du fleuve Uruguay, etc.

Au plan politique, on peut parler d’une véritable convergence. En Colombie, le nouveau président, Juan Manuel Santos, a pris le contrepied de son prédécesseur Alvaro Uribe en se réconciliant avec le Venezuela. Il se comporte comme un membre de la grande famille latino-américaine et non plus comme un relais régional des Etats-Unis. L’autre Etat pro-américain, le Pérou, est également passé au centre-gauche avec l’élection de Ollanta Humala. Il y a un seul gouvernement ouvertement de droite, celui du Chili, dirigé par l’homme d’affaires Sebastian Pinera, qui a annoncé qu’il voulait gérer le pays comme une entreprise : c’est un échec lamentable !

Cette réussite n’est-elle pas très dépendante d’un fort protectionnisme, et de ressources énergétiques et en matières premières importantes ?

Ce protectionnisme n’est pas si fort, et en tout cas pas plus que celui des Etats-Unis ! Mais il n’y a effectivement plus de course aux traités de libre-échange ! Ensuite, il faut reconnaître que la politique d’aide aux plus démunis en Argentine est financée par le boom des exportations agricoles, notamment du soja, et elle n’est tenable que si ces exportations se maintiennent à un très haut niveau. Quant à la manne pétrolière du Venezuela, évidemment, le pays en vit, mais, contrairement à ses prédécesseurs, Chavez en a fait bon usage pour le financement de programmes sociaux de très grande envergure. Il en a également fait profiter les pays d’Amérique central et de la Caraïbe, via le projet PetroCaribe. Combien de dirigeants diraient comme lui : « Le hasard a fait que le pétrole est ici, mais il appartient à l’Amérique du Sud » ?

Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions. En Amérique latine, et en premier lieu au Brésil, la richesse est toujours scandaleusement mal répartie. Et pourtant Lula a quitté le pouvoir avec 80% d’opinions favorables. Que s’est-il passé ? Dans son bilan, il a évoqué les 30 millions de personnes sorties de la pauvreté et l’émergence des classes moyennes. Mais s’il a été plébiscité par les classes populaires et moyennes, il l’a aussi été par les couches les plus riches qui, sous ses deux mandats, sont devenues encore plus riches ! La forte croissance a fait grossir le gâteau, mais n’a pas modifié la répartition des tranches.

Comment ont évolué les rapports entre les Etats-Unis et l’Amérique latine ?

A l’orée de son premier mandat, George Bush – qui baragouine l’espagnol -, avait annoncé son intérêt pour le sous-continent, ce qui n’était pas de bon augure. Les circonstances ont fait qu’il s’est trouvé mobilisé ailleurs après le 11 septembre. Le malheur des uns…

Il faut cependant mettre à son « actif », l’appui au coup d’Etat avorté du 11 avril 2002 au Venezuela, comme à l’ « actif » d’Obama l’appui de fait au coup d’Etat de juin 2009 au Honduras contre le président élu Manuel Zelaya. La politique des Etats-Unis en Amérique latine est restée pratiquement identique d’un président à l’autre. Mais elle a trouvé en face d’elle un continent de plus en plus soudé pour lui résister. En témoignent, comme nous l’avons vu plus haut, l’échec de la ZLEA, la création de l’ALBA, de l’UNASUR et de la CELAC.

Aujourd’hui, la priorité des priorités de Washington est de déstabiliser le Venezuela dans la perspective de l’élection présidentielle d’octobre 2012 à laquelle Chavez sera à nouveau candidat. Les services américains financent les opposants au gouvernement bolivarien, organisent contre lui des campagnes de presse, parfois grotesques, mais qui trouvent des relais complaisants dans les grands médias, plus particulièrement en Espagne et en France.

Dans les mois qui viennent, il faut s’attendre à une intensification de la désinformation contre Chavez. A cet effet, les agents de la CIA implantés dans les ambassades américaines sont à la manoeuvre un peu partout en Europe. Un de leurs objectifs est de créer un « cordon sanitaire » autour du gouvernement vénézuélien pour l’isoler non seulement de la droite, mais aussi des forces de gauche en Europe. Sont aussi visés les mouvements de solidarité avec le Venezuela et l’Amérique latine.

L’Amérique latine pourrait-elle servir d’exemple à l’Europe ?

Bien sûr ! Ce qui frappe en Amérique latine, c’est que l’intégration passe moins par l’économique que par le politique. C’est la volonté politique qui prime, l’exemple de l’ALBA étant à cet égard significatif. C’est aujourd’hui le continent le plus stable du monde, on devrait donc s’y intéresser ! Or ce qui est sidérant, c’est le peu d’intérêt que la majorité de la gauche européenne lui porte, pour partie en raison du matraquage médiatique hostile. A cet égard, les agissements de la CIA et du département d’Etat ont porté leurs fruits. Le terrain est d’autant plus facile à occuper pour la propagande américaine que peu nombreux sont les dirigeants de gauche qui ont un minimum de culture « latine » et qui parlent espagnol ou portugais. 

Ceux qui ont une bonne connaissance de l’Amérique latine et qui en tirent vraiment les enseignements sont Alain Lipietz (mais il n’a plus de responsabilités nationales chez les Verts EE) et surtout Jean-Luc Mélenchon. Le candidat présidentiel du Front de gauche y a fait plusieurs voyages d’études, il parle bien l’espagnol, et le titre de son livre Qu’ils s’en aillent tous !est un clin d’œil au mouvement social argentin du début des années 2000 avant l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner. A un degré moindre, j’ajouterai Olivier Besancenot qui se réfère souvent au Che et qui a fait des visites à Cuba et au Venezuela.

Et, chez les socialistes, Arnaud Montebourg ?

Posez-lui la question ! Je note que, dans son entourage proche, Christiane Taubira, élue de la Guyane, est très sensibilisée aux questions latino-américaines. Par ailleurs, Montebourg a cité la modalité du référendum révocatoire prévue par la Constitution vénézuélienne comme un exemple à suivre pour une VIème République. 

Au sein de la gauche du PS, Benoît Hamon et le maire du 14ème arrondissement de Paris, Pascal Cherki, sont également très attentifs à ce qui se passe en Amérique latine. En revanche, je n’ai jamais entendu François Hollande ou Martine Aubry s’exprimer sur le sujet.

Pourquoi ce manque d’intérêt ?

Je crois que l’Amérique latine donne mauvaise conscience aux dirigeants sociaux-démocrates : il y a dans cette région du monde des processus de transformation sociale qu’ils n’auraient peut-être pas le courage de mettre en place en France. Au mieux, ils ne veulent pas voir ce qui se passe là-bas, ils regardent ailleurs. Au pire, ils reprennent à leur compte les campagnes de désinformation et de dénigrement des grands médias.

L’Amérique latine est aujourd’hui la seule région du monde où, certes de manière parfois désordonnée, des gouvernements mettent en œuvre des mesures réellement progressistes, créent les conditions de la participation populaire, rompent avec les dogmes néolibéraux, mettent le projet politique au poste de commandement et instaurent, dans le cas de l’ALBA, des formes de relations internationales fondées sur la solidarité et non pas la concurrence.

Ces expériences mériteraient logiquement d’être étudiées et soutenues par tous les mouvements de gauche en Europe. Ce n’est pas – ou pas encore - le cas. Sans doute parce qu’elles constituent un vivant reproche pour tous ceux qui ont renoncé à changer la société autrement qu’en paroles.

http://www.medelu.org/Bernard-Cassen-l-Amerique-latine

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Les opérations clandestines de Washington contre l'Iran

Publié le par Mahi Ahmed

Les opérations clandestines de Washington contre l'Iran

 

Par Dr. Ismail Salami

Le 31 octobre 2011

 

 
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L’agenda secret américain pour renforcer son étau sur la république islamique d’Iran a apparemment pris une nouvelle tournure après que le soi-disant complot d’assassinat de l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis Adel al-Jubeir ait fait lever quelques sourcils parmi les experts et les analystes du monde entier.

Avec son fort penchant pour pousser à plus d’actions contre l’Iran, le gouvernement Obama a déjà imposé toutes une série de sanctions contre la république islamique. Quoi qu’il en soit, un comité du congrès à dominante républicaine vient de demander le déploiement d’une série d’opérations clandestines contre le pays.

Ces opérations qui vont d’attaques cybernétiques aux assassinats politiques, doivent être effectuées sous le couvert de la faible excuse que l’Iran a été l’architecte derrière le complot d’assassinat de l’envoyé saoudien aux Etats-Unis. En parlant d’assassinats politiques, les membres de congrès américains parlent de la liquidation physique des scientifiques nucléaires iraniens, actions qui ont déjà commencé il y a un moment.

Le général en retraite John Keane a dit Mercredi durant une audition avec deux sous-comités clé du départment de la sécurité nationale (DHS): “Nous devons mettre nos mains autour de leur cou maintenant. Pourquoi ne les tuons-nous pas ?… Nous tuons d’autres gens qui en tuent d’autres.”

La députée Jackie Speier (Démocrate-Californie) a émis quelques perles  de sagesse les unes au dessus des autres en appellant pour plus de “discussion sobre et raisonnée”.

“Les leaders de l’Iran doivent être tenus pour responsables de leur action”, a t’elle dit, “mais nous ne pouvons pas prendre de mesures iraisonnées qui pouraient rouvrir un autre front dans la ‘guerre contre la terreur’, ce que les Américains ne veulent pas et ne peuvent pas se permettre financièrement.”

Bien entendu, le gouvernement ne peut pas se payer une autre guerre du moins en ce qui concerne le désastre économique qu’il a amené sur les citoyens américains et ceci indépendemment d’autres facteurs influents.

La pierre qui roule arriva dans les mains du député de New York Peter King, qui fit un commentaire pour le moins bizarre. Il suggéra que les Etats-Unis devraient virer les officiels iraniens des Nations-Unies à New York et de Washington et de les accuser d’espionnage, ignorant le simple fait que les Nations-Unies sont considérées comme un corps international indépendant et que les Etats-Unis n’ont aucune autorité pour expulser en masse des diplomates accrédités aux Nations-Unies.

Débordant d’un faux sentiment d’urgence, il renouvela les accusations de soi-disant complot d’assassinat de l’Iran et dit fébrilement: “vous avez l’assassinat d’un ambassadeur étranger, vous avez la volonté d’assassiner des centaines d’Américains, ceci est un acte de guerre.” A dit King “Je ne pense pas que nous pouvons continuer comme si de rien n’était ou même appliquer des sanctions comme d’habitude.”

De fait, les actions anti-Iran ont commencé dès 2007 lorsque le congrès tomba d’accord avec Bush, le président d’alors, pour financer une augmentation d’opérations clandestines contre l’Iran. D’après les officiels du renseignement qui parlèrent de cela sur la chaîne ABC News.com, la CIA obtint un accord de la présidence pour commencer ses opérations de déstabilisation clandestines en Iran. A ces fins, plus de 400 millions de dollars furent débloqués grâce à un décret signé par le président. Son but ultime était d’handicaper le gouvernement religieux iranien et les opérations impliquaient de soutenir la minorité Ahwazi arabe et baluchis ainsi que d’autres groupes d’opposition ainsi que de collecter des renseignements sur les sites nucléaires iraniens.

Les officiels du renseignement, parlant sous le couvert de l’anonymat à cause de la nature “sensible” du sujet, confirmèrent que Bush avait signé un “décret présidentiel non-léthal”, donnant carte blanche à la CIA pour s’engager dans toute activité de sabotage, incluant une campagne coordonnée de propagande, de désinformation et de manipulation de la monnaie iranienne et des transactions financières internationales dans le but de déstabiliser et d’éventuellement parvenir à opérer un changement de régime en Iran.

“Je ne peux pas confirmer ou réfuter qu’un tel programme existe et si le président l’a signé, mais cela serait très en accord avec la ligne de conduite américaine essayant de trouver des moyens de pression sur le régime iranien”, a dit Bruce Riedel, un officiel de la CIA en retraite et expert sur l’Iran et le Moyen –Orient (ABCNews.com le 22 Mai 2007)

En Juin 2007, le magazine New Yorker publia un article similaire de Seymour Hersh, confirmant que le décret avait été signé par Bush dans l’intention de déstabiliser le gouvernement islamique. “Son point de focalisation était de miner  les ambitions nucléaires de l’Iran et d’essayer de changer le gouvernement”, l’article citait une personne qui connaissait bien le programme et impliquée “a travaillé avec les groupes d’opposition et passé l’argent”.

D’un point de vue du renseignement, le fait que le gouvernement des Etats-Unis se soit résolu à des opérations clandestines contre l’Iran élimine la possibilité d’une frappe militaire contre le pays.

D’après certains rapports, les ambassadeurs américains à Islamabad ont demandé répétitivement l’ouverture d’un consulat dans la province du Baluchistan, ce qui est une demande très suspicieuse venant des Etats-Unis. En 2011, la demande fut renouvellée par l’ambassadeur américain Cameron Munter à Islamabad. Cette persistance dans cette demande est à prendre très séreusement. Le Baluchistan est stratégiquement très important car c’est la hâvre du groupe terroriste anti-iranien le Jundallah en première instance et une province séparatiste du Pakistan en second lieu.

En fait, Washington favorise grandement l’établissement d’un “grand Baluchistan” qui intégrerait les zones baluches du Pakistan avec celle de l’Iran. L’expert militaire lieutenant-colonel Ralph Peters suggère que le Pakistan devrait être morcelé, ceci menant à la formation d’un pays séparé: “le Baluchistan libre” (Juin 2006 dans le journal des Forces Armées). Ceci aurait pour résultat d’incorporer les provinces baluches du Pakistan et d’Iran en une entité politique unifiée, qui pourrait être ciselée suivant les intérêts de Washington dans la région.

Ainsi il apparaît que les Etats-Unis aient deux motifs ultérieurs si cette demande obtient le succès escompté. D’abord, cela pourra fournir l’occasion de réaliser ce rêve d’un grand Baluchistan, de consolider une présence ferme dans cette zone séparatiste du Pakistan et dans un second temps, offrir l’opportunité d’utiliser cette influence pour porter des activités de sabotage en Iran.

Plus tôt en 2007, ABCNews.com révéla le rôle du gouvernement américain dans son soutien du groupe terroriste iranien, qui est responsable d’un certain nombre d’assassinats partculièrement horribles sur es civils iraniens à la frontière irano-pakistanaise. Le groupe terroriste ne perd aucune occasion de semer la terreur dans la province du sud iranien du Sistan-Baluchistan et leur appétit de meurtre et de cruauté ne connaît aucune rémission. Les victimes de ce groupe sont essentiellement des femmes, des enfants qui sont devenus la cible directe de leurs meurtres. En Juillet 2010, le group organisa une paire d’attaques suicides dans une mosquée shi’ite majeure dans la ville de Zahedan, la capitale de la province iranienne du Sistan-Baluchistan, attentats qui ont tués des douzaines de fidèles et blessés plus de cent personnes.

Bien que les officiels américains réfutent la notion de “financement direct” du groupe terroriste, ils reconnaissent être en contact avec le leader du groupe de manière régulière. Une attaque terroriste similaire fut lancée par le même groupe dans une mosquée de Zahedan en Mai 2009, attaque qui éleva beaucoup de fidèles au rang de martyrs.

De manière très décevante, le service de renseignement pakistanais l’ISI (Inter-Service Intelligence) soutient implicitement le groupe et est dit abriter quelques uns de membres de haut niveau de l’organisation, en coordination avec la CIA.

N’est-il pas paradoxal que le Jundallah, groupe terroriste et branche d’Al Qaïda, est directement financé par le gouvernement américain, qui continue à avancer sa soi-disant “guerre à la terreur” dans le monde ?

Ceci est bien suffisant pour que les Etats-Unis baissent la tête en signe de honte et d’humilité.



Article original : Washington's Black Ops against Iran, Extensive range of covert operations envisaged by US Congress, paru le 30 octobre 2011.

Traduit de l’anglais par Résistance 71

Dr. Ismail Salami est un analyste politique et écrivain iranien. Ecrivain prolixe, il a écrit de nombreux livres et articles sur le Moyen-Orient. Ses articles ont été traduits dans bon nombre de langues.


 

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Le Pentagone planifie son redéploiement au Proche-Orient

Publié le par Mahi Ahmed

 

 

 

 

Le Pentagone planifie son redéploiement au Proche-Orient

Réseau Voltaire | 30 octobre 2011

 

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Suite à l’échec des négociations irako-US, le président Obama a annoncé le retrait complet des troupes états-uniennes d’Irak à la fin 2011. Cependant, les experts militaires s’accordent à considérer que cette situation ne sera pas tenable : l’Irak, qui est déjà largement sous influence conjointe de Téhéran et de Damas, va former une alliance de facto avec l’Iran, la Syrie et le Liban, à la fois opposés à l’exploitation impériale du Proche-Orient et à la colonisation de la Palestine.

C’est pourquoi, selon le New York Times, le Pentagone prépare un plan de redéploiement de ses forces dans la région. Les troupes stationnées en Irak seraient simplement déplacées au Koweït. Ce petit émirat, qui a déjà renoncé à la souveraineté sur la majorité de son territoire pour héberger 22 000 GI’s, deviendrait alors la plus importante base états-unienne dans le monde. En outre, Washington miserait sur le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), déjà transformé en alliance contre-révolutionnaire des monarchies du Proche-Orient et d’Afrique du Nord depuis son association avec la Jordanie et le Maroc. Le Pentagone encadrerait et armerait un peu plus les États du CCG, principalement l’Arabie saoudite dont l’armée a écrasé les révoltes populaires à Bahreïn et au Yémen, et le Qatar et la Jordanie qui ont participé à la prise de la Libye par l’OTAN.

« U.S. Is Planning Buildup in Gulf After Iraq Exit », par Thom Shanker et Steven Lee Myers, The New York Times, 29 octobre 2011.

 

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GRECE :le compositeur Mikis Theodorakis : Si les peuples d'Europe ne se lèvent pas, les banques ramèneront le fascisme

Publié le par Mahi Ahmed

GRECE :le compositeur Mikis Theodorakis : Si les peuples d'Europe ne se lèvent pas, les banques ramèneront le fascisme

Montag, 31. Oktober 2011,

 

28 octobre 2011 (Nouvelle Solidarité) – Alors que la Grèce est placée sous tutelle de la Troïka, que l'Etat réprime les manifestations pour rassurer les marchés et que l'Europe poursuit les renflouements financiers, le compositeur Mikis Theodorakis a appelé les grecs à combattre et mis en garde les peuples d'Europe qu'au rythme où vont les choses les banques ramèneront le fascisme sur le continent.

Interviewé lors d'une émission politique très populaire en Grèce, Theodorakis a avertit que si la Grèce se soumet aux exigences de ses soi-disant « partenaires européens », c'en sera « fini de nous en tant que peuple et que nation ». Il a accusé le gouvernement de n'être qu'une « fourmi » face à ces « partenaires », alors que le peuple le voit comme « brutal et offensif ». Si cette politique continue, « nous ne pourrons survivre (…) la seule solution est de se lever et de combattre ».

Résistant de la première heure contre l'occupation nazie et fasciste, combattant républicain lors de la guerre civile et torturé sous le régime des colonels, Théodorakis a également adressé une lettre ouverte aux peuples d'Europe, publié dans de nombreux journaux… grecs.

Extraits :

"Notre combat n'est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu'ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. (…) Leurs programmes de « sauvetage de la Grèce » aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l'intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle.

Il n'y pas d'autre solution que de remplacer l'actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d'un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s'imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne.

La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches.Il ne faut pas autoriser aujourd'hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu'elles ont elle-même générées sous forme de dettes.

Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté et d'Europe. (…)

Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd'hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l'autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. (...)

Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l'Europe en la transformant en Tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme.

http://www.centpapiers.com/theodorakis-si-les-peuples-d'europe-ne-se-levent-pas-les-banques-rameneront-le-fascisme/85452

 

Publié dans Choix d'articles

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Kateb Yacine, jeux de mémoire et traces d’Histoire

Publié le par Mahi Ahmed

 

Par Ahmed Cheniki
Il n’est nullement possible de parler du théâtre en Algérie et dans les pays anciennement colonisés sans évoquer la question de l’altérité et, bien entendu, des jeux mémoriels qui marquent la représentation artistique. Nous essaierons, dans cet exposé, de voir rapidement comment se manifestent les traces mémorielles et les lieux de l’histoire dans la production théâtrale de Kateb Yacine et comment utilisent-ils les différentes techniques théâtrales.
Le théâtre, tel qu’il fut et est pratiqué en Algérie, est un art d’emprunt, adopté dans des conditions précises, marqué par les circonstances de son appropriation, portant les stigmates de la culture d’emprunt, c’est-à-dire la culture européenne et des résidus de la culture autochtone. Cette situation ambiguë, ambivalente, caractérise le paysage artistique algérien où s’entremêlent essentiellement deux mémoires, tissant une écriture double marquée essentiellement par la présence de deux univers culturels apparemment distincts, voire conflictuels, porteurs de deux projets différents. C’est vrai que les Algériens n’ont emprunté le théâtre que très tardivement, suite à la rencontre tragique avec la colonisation, alors qu’il était possible de le puiser directement d’Athènes, à un moment où les Arabes avaient assumé entièrement l’héritage d’une Grèce tardivement récupérée et appropriée par l’Europe pour les besoins vraisemblablement d’une certaine légitimation historique et idéologique. L’assimilation du modèle français n’effaça pas les lieux culturels populaires qui se manifestaient dans les pièces écrites par les auteurs trop marqués par l’imaginaire collectif et les stigmates de la littérature populaire. C’est vrai que plusieurs formes «traditionnelles » connurent une relative disparition, une fois le théâtre adopté par les Algériens, et surtout sous la pression des changements et des événements qui secouaient de fond en comble la société algérienne, engendrant une profonde coupure épistémologique et l’émergence d’un nouveau discours et d’un nouveau langage. C’est ce que le sociologue tunisien, Mohamed Aziza, appelle «hypothèque originelle», et Jean Duvignaud nomme «les mythes et les idéologies dramatiques ». Cette situation de «syncrétisme paradoxal », une sorte d’écriture disséminée, caractérise tous les espaces culturels et politiques des pays anciennement colonisés qui ont découvert dans des conditions particulières ce type d’altérité, d’ailleurs imposée, mais non consentie, et fonctionnant paradoxalement comme une structure triadique. Le théâtre est ainsi en Algérie et dans les pays anciennement colonisés un lieu fondamental où s’entrechoquent pans de mémoires et lieux d’histoire dont les traces sont évidentes. D’ailleurs, toute la production katébienne s’articule autour des jeux cérémoniels et de la fête. D’où la fascination qu’avait sur lui l’expérience athénienne. Ainsi, des pans mémoriels puisés dans la pratique théâtrale grecque, le jeu élisabéthain, la culture populaire, l’histoire et la politique ainsi que le propos journalistique participent de la mise en œuvre de son discours théâtral. Une mémoire plurielle et une histoire réinventée marquent son territoire dramatique. A commencer par ses premiers textes réunis dans son ouvrage édité en 1959, Le cercle des représailles, une suite tétralogique (deux tragédies, une satire et un poème dramatique). Ce qui fait déjà penser à Athènes et à la tragédie d’Eschyle. L’idée de fête caractérise toute son aventure. Plusieurs mémoires travaillent le texte de Kateb Yacine, s’entremêlant, s’entrechoquant et participant de la mise en forme définitive du texte. La mémoire devient le lieu de prédilection contribuant à la subversion de toute histoire officielle. Kateb use des jeux mémoriels pour neutraliser une histoire trop prisonnière de certains schémas idéologiques. La mémoire se conjugue désormais au présent, narguant ostensiblement l’histoire. C’est ce qui avait séduit Jean-Marie Serreau qui monta en 1959, en pleine guerre de Libération, Le cadavre encerclé. Chez Kateb Yacine, la présence d'Eschyle (notamment au niveau du fonctionnement du chœur) et de Shakespeare (dans le rapport qu'entretient l'histoire avec le mode tragique) est évidente. Kateb qui était en désaccord avec Brecht réagit vivement à propos de la notion de tragédie dans une rencontre organisée en 1959 par Serreau en soutenant, contre Brecht, l’idée d’une sorte de contamination de la tragédie telle qu’on la connaît par les jeux tragiques quotidiens de la guerre et la mémoire qu’elle porte et transporte. Pour lui, «la tragédie est animée d'un mouvement circulaire et ne s'ouvre et ne s’étend qu’à un point imprévisible de la spirale comme un ressort. Ce n'est pas pour rien qu'on dit, dans le métier : les “ressorts de l'action”. Mais cette circularité apparemment fermée, qui ne commence et ne finit nulle part, c'est l'image même de tout univers poétique et réel». C’est le retour à Eschyle et au jeu singulier de la contamination des mémoires, de toutes les mémoires. Jean-Marie Serreau poursuit dans ce sens, il écrit ceci à propos de cette pièce : «La tragédie de Kateb Yacine est celle de l'homme algérien dont les blessures sont immémoriales et confondues dans le temps, et qui n’en finit pas de se chercher à travers un monde en révolution». Le cercle des représailles dont fait partie Le cadavre encerclé est une suite tétralologique empruntée à l’espace grec. La référence est évidente. La tragédie est, chez Kateb Yacine, paradoxalement vouée à l’optimisme ; la mort donne naissance à la vie. Le mythe tribal ne constitue nullement un retour aux sources mais une manière de se définir par rapport à un passé accoucheur d’un présent ambigu et abâtardi. Le jeu avec le temps et l’espace, un des éléments essentiels de la dramaturgie en tableaux, est lié à la quête de la nation encore perturbée et insaisissable. La légende, lieu d’affirmation-interrogation de l’histoire, investit l’univers dramatique de Kateb Yacine. Dans Le cadavre encerclé, le héros tragique Lakhdar, meurtri et blessé à mort, évolue dans un univers épique. L'épique et le tragique se donnent en quelque sorte la main. Le conflit et les désirs individuels du héros s'effacent pour s'intégrer dans l’épopée collective du peuple traversé par de multiples malheurs et de perpétuels drames. Ce n'est pas pour rien que Lakhdar, poignardé par un traître, se sacrifie, pas pour des intérêts égoïstes, mais pour obéir au procès collectif de l'histoire. Sa mort n'est pas présentée comme une fatalité, mais comme une nécessité historique. Ainsi, on peut parler de «liberté tragique». La transcendance s'identifie ici à l'histoire. Comme chez Eschyle, le chœur prend une importante place dans le mouvement dramatique. Il explique les situations tout en prenant position avec les patriotes. Il incarne en quelque sorte le peuple. Sa parole prend parfois des accents épiques et s'insurge contre l'inauthenticité d'un monde oppressif, négateur de toute possible libération. Toute réconciliation est impossible. Seule la victoire des patriotes peut permettre l'émergence d'un monde authentique. Contrairement à de nombreuses pièces tragiques, Le cadavre encerclé propose une issue, une ouverture. La quête de Lakhdar, même mort, reste ouverte : la libération de la patrie. Nous avons ici affaire paradoxalement à une tragédie optimiste. Le premier metteur en scène de la pièce, Jean Marie Serreau, parlait ainsi du personnage de Lakhdar : «Lakhdar, presque immobile, au centre d'un univers qui tourne autour de lui [...]. Personnage fixe au centre d'un monde qui n'en finit pas de se désorganiser et de se recomposer. C'est ainsi qu'il est au sens le plus large, encerclé [...], ce cadavre sans cesse renaissant et sans cesse assassiné échappe au réalisme conventionnel d'une histoire qui suivait un déroulement unilatéral du temps. La tragédie de Lakhdar est celle de l'homme algérien dont les blessures sont immémoriales et confondues dans le temps, et qui n’en finit pas de se chercher à travers un monde en révolution». Le discours originel laisse place à une transmutation dramatique mettant l’une à côté de l’autre deux mémoires, deux conceptions du monde et de l’écriture dramatique. Cette transmutation des signes opère un surinvestissement du sens et met en mouvement un geste double, mais concourant paradoxalement à la mise en œuvre d’une unité discursive. Les signes portent et produisent un système de représentation engendrant une sorte d’ambivalence discursive. Nous sommes en présence d’une unité disséminée. Notre objectif n’est nullement de proposer une analyse exhaustive de ce texte — de nombreux travaux lui ont été consacrés —, mais de fournir les traits généraux de cette tragédie qu’on retrouve dans la mise en scène de Mustapha Kateb. Les ancêtres redoublent de férocité, de veine tragique, met en situation deux personnages, Hassan et Mustapha en quête du chemin du Ravin de la Femme sauvage, lieu mythique où se trouve Nedjma, hantée par le vautour incarnant Lakhdar. Mustapha et Hassan réussissent à délivrer la Femme sauvage, enlevée par un ancien soldat de l’Armée royale marocaine. Hassan meurt, Mustapha est arrêté par l’armée ennemie. Le troisième volet de cette tétralogie est constitué par une pièce satirique, La Poudre d’Intelligence, qui tourne en dérision les arrivistes, les faux-dévots et les opportunistes. Nuage de fumée, rencontre dans ses nombreuses balades mufti, cadi et marchands qu’il ridiculise et qu’il tourne en bourrique. Ce texte servira de point de départ à toutes les pièces d’après les années 1970 comme Mohamed, prends ta valise, La guerre de 2 000 ans, Le roi de l’Ouest, Palestine trahie… Cet ensemble dramatique puisé dans l’histoire de l’époque avec ses contradictions et ses ambiguïtés, caractérisé par la présence de traits lyriques et l’utilisation d’une langue simple, ne s’arrête pas uniquement à la dimension politique et la guerre, mais la dépasse et interroge l’être algérien déchiré, mutilé. Le réseau des oppositions est large et traversé par un discours ambivalent. Tragique et épique se côtoient, se donnent en quelque sorte la réplique. Le «je» singulier (relation amoureuse de Lakhdar et de Nedjma par exemple) alterne avec le «nous» collectif (inscription du personnage dans le combat collectif). La disparition d’un personnage individuel (Lakhdar ou Mustapha) laisse place à l’émergence d’un personnage collectif : le peuple, la patrie. La fin est ouverte, jamais totalement négative. La mort n’est pas marquée du sceau de la négativité, elle arrive à créer les conditions d’un sursaut et d’un combat à poursuivre. Lakhdar est le lieu d’articulation de plusieurs temps (passé, présent et futur virtuel), il prophétise l’à-venir. Ses paroles prémonitoires sont le produit de son combat. Le chœur prend en charge le discours du peuple et s’insurge contre les sournoises rumeurs de la mort. Il est vérité éternelle : «Non, ne mourrons pas encore, pas cette fois.» L’histoire s’inscrit comme élément de lecture d’une réalité précise, d’un vécu algérien ambigu, piégé par ses propres contradictions. Ce n’est ni le passé ni le présent qui sont surtout valorisés mais le futur, lieu de la quête existentielle et politique de l’Algérie incarnée par Nedjma ou la Femme sauvage, ce personnage écartelé entre deux voies différentes, sinon opposées et porteur d’une mort productrice d’une vie nouvelle. Le paradigme féminin, noyau central des deux tragédies, fonctionne comme un espace ambigu, mythique. Nedjma, étoile insaisissable autour de laquelle tournent tous les protagonistes masculins, incarnerait l’Algérie meurtrie, terre à récupérer. Elle est également le symbole des femmes combattantes. Dans Le Cadavre encerclé et Les Ancêtres redoublent de férocité, les mêmes personnages reviennent et peuplent l’univers diégétique. L’histoire, espace réel côtoie la légende, lieu du mythe. Histoire et histoire s’entrechoquent et s’entremêlent. Histoire et légende semblent se répondre comme dans une sorte d’affabulation sublimée, paradoxalement vraisemblable. Le discours sur la nation suppose une diversité et une multiplicité des réseaux spatio-temporels. Le temps historique, paysage des référents existentiels (mai 1945, guerre de Libération…), localisé dans des lieux clos (prison…) ou dans la ville, laisse place au temps mythique, instance occupée sur le plan géographique par la campagne, le désert ou le ravin de la Femme sauvage. Le déplacement de l’histoire à la légende se fait surtout par le retour à la tribu, source du vécu populaire et territoire-refuge de tous les personnages qui reviennent à cet espace afin de retrouver leur force. Le mythe tribal ne constitue nullement un retour aux sources mais une manière de se définir par rapport à un passé accoucheur d’un présent ambigu et abâtardi. Le jeu avec le temps et l’espace, un des éléments essentiels de la dramaturgie en tableaux, est lié à la quête de la nation encore perturbée et insaisissable. La légende, lieu d’affirmation-interrogation de l’histoire, investit l’univers dramatique de Kateb Yacine. A côté de sa suite tétralogique, Kateb Yacine allait mener une nouvelle expérience où les jeux de mémoire et d’Histoire investissent fondamentalement ses textes, notamment après 1970 et sa pièce Mohamed, prends ta valise». Après 1970, le discours de l’auteur se veut fondamentalement politique. Il reprend dans ses textes des personnages et des situations de ses chroniques journalistiques, des actions puisées dans le conte populaire, des jeux d’écriture pris de formes athéniennes, vietnamiennes et des saynètes reprises de Ksentini. Ce n’est pas sans raison qu’il reprend la chansonnette comme espace de ponctuation de ses pièces. Kateb Yacine avait toujours voulu s’imposer sur la scène théâtrale en mettant en forme un «théâtre de combat» prenant en charge les préoccupations et les problèmes des couches populaires tout en mettant en œuvre un discours internationaliste épousant les contours de moments révolutionnaires (Vietnam, Chili, pays arabes, Palestine, Afrique…) que la mémoire réinvente. Les intentions de l’auteur sont, dès le départ, politiques et idéologiques. Son expérience de l’écriture dramatique et sa rencontre capitale avec Jean-Marie Serreau lui donnèrent la possibilité de réfléchir à la transformation radicale de l’espace scénique. Kateb Yacine eut également la chance, au gré des circonstances, de faire la connaissance d’une extraordinaire équipe dirigée par Kaddour Naimi, aujourd’hui en Europe, Le Théâtre de la mer qui marqua profondément son époque (fin des années 1960-début des années 1970), grâce à ses recherches et à sa capacité d’utiliser, dans sa mise en scène, de nouvelles techniques faisant notamment appel à l’expression corporelle et gestuelle. Il écrivit et monta, avec la collaboration du groupe, sa pièce-fétiche, Mohamed, prends ta valise. Ce fut le départ d’une expérience qui allait durer plus d’une vingtaine d’années. Du Théâtre de la mer au Théâtre régional de Sidi-Bel-Abbès (Oranie) en passant par l’Action culturelle des travailleurs (ACT), Kateb Yacine qui voulait, à tout prix, toucher un public de travailleurs et de jeunes tentait constamment d’adapter l’outillage technique à la réalité du public-cible. Mohamed, prends ta valise, en rupture très relative, avec les précédentes pièces, écrites en français ( Le cercle des représailles et L’homme aux sandales de caoutchouc), fut un événement-phare dans l’expérience de Kateb qui s’enorgueillissait souvent d’avoir touché à l’époque plus de soixante-dix mille émigrés. Ce fut un véritable exploit et une première remise en question de l’édifice théâtral conventionnel. L’auteur évoquait ainsi cette aventure : «Au début, la troupe s’appelait Théâtre de la mer ; c’était une jeune troupe subventionnée par le ministère du Travail (1970-1971). J’avais rencontré Ali Zamoum qui était directeur de la formation professionnelle. C’était lui qui avait aidé la troupe. Nous avions pensé qu’on pouvait faire une pièce sur l’émigration, c’était un thème d’actualité. C’était aussi le temps de parler et j’avais beaucoup de choses à dire. L’émigration était une chose que je sentais parce que j’ai vécu dix ans d’exil. Alors, nous avions constitué cette troupe. Après huit mois de travail intensif, nous étions allés en France et nous avions fait pendant cinq mois le tour de ce pays avec Mohamed, prends ta valise. C’était une tournée unique dans son genre. Nous avions touché près de 70 000 émigrés. Notre style de théâtre est simple : peu de costumes, peu d’argent. Si on veut vraiment faire bouger le théâtre, il faudrait être léger.» Cet extrait de l’entretien que j’ai réalisé avec Kateb Yacine en 1986 résume toutes les intentions et la problématique scénique de cet auteur qui avait pris la courageuse décision d’abandonner le roman, à la grande déception de certains de ses admirateurs qui connaissaient mal l’auteur et qui dévalorisaient la fonction de l’art théâtral, pour se lancer dans l’écriture théâtrale. Son objectif était clair : toucher le maximum de personnes et faire du théâtre une arme de combat. Il se déplaçait dans des lieux ouverts (hangars, places publiques, marchés, casernes…) et utilisait un dispositif scénique extrêmement léger. Les choix politiques et idéologiques le poussaient à opter pour un lieu ouvert, susceptible de contribuer à la mise en circulation de son discours idéologique. L’essentiel était de se déplacer vers les gens pour transmettre une parole contestataire, à contre-courant de la politique officielle. Kateb avait donc la possibilité de déplacer sa troupe dans divers endroits, des espaces ouverts conférant plus de liberté de mouvement et de manœuvre aux comédiens qui pouvaient ainsi se mouvoir aisément sur le plateau. La scène fonctionne comme un espace interchangeable, ouvert à toute transformation et remodelage des signes de la représentation. Le signe se pose comme espace alternatif. La scène est presque vide. Le dispositif scénique est sérieusement allégé. Les acteurs opéraient aisément dans les différentes aires de représentation. Kateb Yacine expliquait ainsi cette réalité : «C’est le temps du théâtre, du grand public. Maintenant, je pense que le théâtre peut aller à la rue, au stade… La culture, c’est qu’on laisse le théâtre sortir dans la rue. On l’a fait. A H’amr el-Aïn (un village) par exemple : pour attirer le public, on a pris quelques comédiens et on a commencé à chanter dans la rue. Et tout de suite, ça avait marché, le public était là. On a fait des spectacles dans les douars (petits villages) et dans les domaines de la révolution agraire. On pêche le public à la source. Une fois, nous étions allés à Khémissa (est de l’Algérie), et comme nous étions arrivés à la tombée de la nuit, et que nous étions obligés de partir, nous n’avions joué que vingt minutes, éclairés par les phares des gendarmes. Nous avons joué dans des cités universitaires. Nous avons touché une très grande force d’étudiants qu’on ne peut négliger.» C’est ainsi qu’il opta pour un attirail léger permettant à ses comédiens de jouer dans n’importe quel lieu. Ce qui facilitait considérablement la communication. C’était un théâtre qui allait vers les gens et qui se déplaçait juste dans les lieux de travail et les petits villages. Les conditions de production du discours théâtral impliquaient la mise en branle de mécanismes souples libérant le comédien des contraintes d’un attirail lourd et d’un espace figé et favorisaient la participation active des spectateurs qui avaient également la possibilité de se déplacer et de converser entre eux. Le théâtre de Kateb Yacine était un théâtre nu, un «espace vide» pour reprendre la belle expression de Peter Brook. Les objets, identifiables et dotés d’une forte charge symbolique, dominaient la représentation. Dans toutes ses pièces ( Mohamed, prends ta valise, Sawt ennissa ou la voix des femmes, La guerre de deux mille ans, Palestine trahie, Le roi de l’Ouest…), l’auteur employait des objets et des accessoires qui participaient d’une occupation de l’espace imaginaire incluant la participation active et dynamique du spectateur. Le regard du spectateur construisait les décors nécessaires à la représentation et structurait la scène donnant l’impression que le plateau était disposé en fonction de calculs scénographiques précis. L’objet qui était un élément central du théâtre de Kateb se transformait et remodelait continuellement l’espace scénique. Le décor était surtout constitué d’accessoires qui fonctionnaient parfois comme des substituts de personnages précis. Un simple chapeau pouvait signifier un pays ou un dirigeant politique. Les objets utilisés produisaient et articulaient une pluralité de signes qui ne perturbaient nullement le regard parce que renvoyant à des modèles et à des situations précises. Les signes scéniques mettaient en pièces le regard traditionnel et subvertissaient le discours officiel. Le public avait la possibilité de voir les comédiens se changer, les musiciens jouer et les objets changer de statut et de fonction au fur et à mesure du déroulement de la pièce. La scène «vide» s’emplit d’accessoires qui changeaient de fonctions et d’attributs permettant à l’œil de tenter de déconstruire et de reconstruire des faits et des événements connus par le public. Tous les effets utilisés concourent à installer une distance entre le(s) comédien(s) et le(s) personnage(s) et le(s) personnage(s) et le spectateur. Les comédiens, en s’habillant sur scène et en interprétant plusieurs personnages, réduisent considérablement les possibilités d’identification et perturbent la relation cathartique (sans la supprimer définitivement) et l’illusion. Les comédiens étaient appelés à maîtriser plusieurs catégories d’interprétation pour pouvoir bien donner à voir des situations et des événements renvoyant à des réalités historiques et politiques particulières. Mais le manque de formation et de professionnalisme de beaucoup de ses comédiens desservaient son discours et neutralisaient sa force suggestive. Kateb Yacine reprenait l’idée de distanciation à Bertolt Brecht, même si dans certains de ses entretiens, il attaquait ce procédé qu’il considérait comme peu opératoire et inefficace dans des sociétés comme l’Algérie. Le chant constituait un important élément de ponctuation permettant la transition entre différents tableaux et l’accélération ou la décélération du rythme. L’auteur qui, s’inspirant du conte populaire, construisait son texte comme une suite de sauts elliptiques, privilégiant une sorte d’écriture en fragments qui mettait côte à côte contes, aphorismes familiers, complaintes et vieilles chansons satiriques. Ce qui retenait surtout l’attention, c’était cette propension à transformer le contenu des chansons populaires et à conserver les airs et le rythme. Chez Kateb, les musiciens, installés sur scène durant tout le long du spectacle, se transformaient en comédiens et participaient ainsi activement à la représentation. La musique est également impliquée dans l’action. Elle n’a plus uniquement une fonction d’illustration. Elle prend en charge les moments forts de la pièce et contribuait à l’articulation et à l’harmonisation des tableaux. Les comédiens devaient, dans le théâtre de Kateb Yacine, interpréter plusieurs rôles et prendre en charge plusieurs fonctions. Réussirent-ils à assimiler le message de l’auteur ? Dans de nombreux cas, la performance des comédiens dénaturaient le discours théâtral. L’espace vide (ou lieu nu) exige de sérieuses qualités et une préparation sans faille. Le corps devait conjointement à la parole dessiner les contours de l’espace scénique. L’usage des techniques du conteur populaire et le choix du personnage légendaire Djeha exigeaient des acteurs une formation rigoureuse et précise, et une sérieuse connaissance des conditions d’émergence et du fonctionnement des schèmes et des modèles de la culture populaire. Ce qui n’était pas le cas de l’équipe de Kateb dont beaucoup d’éléments semblaient ignorer les rudiments élémentaires du jeu d’acteur. Djeha, installé sur un plateau de théâtre, devait acquérir un double statut et de multiples lieux référentiels : il est personnage de théâtre, mais également conteur ou narrateur. Les personnages typés ou les archétypes correspondaient en quelque sorte à des marionnettes qui apportaient une note de gaieté et de sympathie. La redondance est une des particularités essentielles de l’œuvre dramatique de Kateb Yacine. On retrouvait des séquences entières reprises dans toutes ses pièces. Mais c’est Djeha (Nuage de fumée ou Moh Zitoun) qui, en quelque sorte, colle les morceaux et apporte une sorte de caution et de légitimité au récit. Il trône au-dessus de la mêlée, fournit des indications, sous forme de paraboles ou de métaphores et trace les contours de la construction dramaturgique. Alléger le dispositif scénique devenait une nécessité impérieuse et permettait ainsi à la troupe de se déplacer en toute liberté dans tous les lieux de représentation. Kateb Yacine me parlait ainsi de son public : «Le public, ce n’est pas une chose dans l’absolu. (…). Nous avons joué pour eux (les travailleurs), et avec de jeunes travailleurs, nous allons dans les centres professionnels, dans les lycées, dans les lieux où on peut rencontrer de jeunes travailleurs, des jeunes en général. (…) Pour une troupe comme la nôtre, et pour ce qu’on veut faire, il faut définir ce public – pas n’importe quel public —, c’est pour ça que nous ne voulons pas affronter ce qu’on appelle le grand public.» Le travail s’articulait autour du public qui déterminait les contours de l’espace scénique, marquait les instances esthétiques et artistiques et imposait un type de lieu précis (souvent ouvert). La troupe qui se déplaçait dans des villages de l’Algérie profonde jouait devant des gens qui n’avaient jamais entendu parler de théâtre, mais qui pouvaient, une fois le personnage de Djeha et les airs musicaux reconnus, participer pleinement à la représentation. Kateb Yacine ne pouvait nullement échapper à cette réalité. La mémoire s’introduisait par effraction dans un univers nouveau qui ne pouvait résister à cette incursion transformant fondamentalement la structure théâtrale. Profondément ancrés dans l’imaginaire populaire, les faits culturels originels se réveillent, de façon désordonnée et éparse, au contact de valeurs et de formes extérieures. La latence est marquée par la durée. Les signes latents caractérisent le vécu social et restent en éveil, en attente. On ne peut évacuer un élément important, La culture populaire, prétendument disparue et considérée comme définitivement morte, se métamorphose subitement et réussit jusqu’à transformer les formes dites savantes, produit d’une autre histoire et lieu d’articulation d’une autre mémoire. C’est surtout l’inattendu qui caractérise cette intrusion dans des espaces apparemment fermés. La place publique s’introduisait ainsi en force, virtuellement, dans le théâtre. Le spectateur la transportait dans les salles de spectacles. Contrairement à cette nouvelle mode de certains hommes de théâtre qui, quittant la salle à l’italienne, ne font finalement que la déplacer dans un lieu ouvert condamné paradoxalement à une certaine clôture. Kateb Yacine articulait la structure narrative autour du personnage de Djeha (devenu, pour la circonstance Nuage de Fumée ou Moh Zitoun) qui se transformait radicalement sur scène et qui devenait le centre d’événements actuels, porteur de deux espaces mémoriels. Il faisait appel à Djeha, démultipliant les espaces et les temps et fragmentant le récit, renouant essentiellement avec l’expérience du théâtre athénien, désirant rompre avec le théâtre européen (mais en conservant Shakespeare) qu’il considère comme trop éloigné de l’expérience athénienne.
A. C.

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/10/29/article.php?sid=125106&cid=16

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Entretien exclusif du Pr Ahmed Djebbar

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien exclusif du Pr Ahmed Djebbar

"Cette année sera importante dans l'histoire moderne des pays arabes"

Par :

Abordant plusieurs sujets à la fois, le professeur Ahmed Djebbar se confie à liberte-algerie.com dans un entretien exclusif. Que ce soit le « printemps arabe », la formation, la récupération du patrimoine nationale, ou encore ses activités, celui qui est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire des sciences du monde arabo-musulman se « lâche » à sa manière. A lire.

Entretien réalisé par Salim KOUDIL

Professeur Ahmed Djebbar, en tant qu'un des spécialistes de l'histoire des sciences du monde arabo-musulman, croyez vous que l’Algérie a donné assez d’importance à ce domaine ?

Si votre question concerne les institutions de l'Etat, ma réponse est non. Mais, parallèlement, il y a eu, dans notre pays, de nombreuses initiatives en faveur de l'enseignement et de la recherche en histoire des sciences. Cela s'est fait au niveau d'institutions universitaires (E.N.S. de Kouba, Université de Constantine, Université Houari Boumediene, etc.), sous forme de cours, de colloques internationaux, de publications et, surtout, de mise sur pieds de Magisters et de Doctorats. Actuellement, il y a une quinzaine de travaux universitaires, réalisés par mes anciens étudiants en Magister ou en Doctorat, qui n'attendent que les subventions nécessaires pour être publiés. Cette publication est d'autant plus nécessaire que nous sommes entrés dans une phase nouvelle, celle du L.M.D. (Licence-Master-Doctorat) qui prévoit un enseignement obligatoire d'histoire des sciences dans toutes les licences scientifiques. Or, au dire même des responsables de certaines universités que j’ai pu rencontrer ces derniers temps, le déficit dans ce domaine est flagrant. Pourquoi ? Parce qu’on a mis, encore une fois, la charrue avant les bœufs. On a demandé aux institutions universitaires d’appliquer le L.M.D. (qui prévoit l’enseignement de l’histoire des sciences en Licence) sans avoir préparer la mise en application de cette décision importante sur le plan culturel et pédagogique, c'est-à-dire sans avoir formé les futurs enseignants de cette nouvelle discipline. Ce n’est pas encore trop tard, mais il faut faire vite.

Vous mentionnez l’enseignement, un secteur que vous connaissez bien. En plus d’avoir été conseiller du défunt président, Mohamed Boudiaf, vous avez été aussi ministre de l’enseignement supérieur et de l’éducation. 17 ans après votre dernier poste officiel en Algérie, que faut-il revoir, selon vous, dans les systèmes éducatif et universitaire algériens ?

Depuis l'ordonnance de 1976, le système éducatif algérien a bénéficié d'un certain nombre de mesures pour en améliorer le fonctionnement et le rendement. Mais la plupart de ces mesures n'était que du replâtrage. L'école algérienne a donc besoin, plus que jamais, d'une réforme profonde qui se fasse dans la durée et qui mobilise toutes les énergies de la famille de l'éducation. Le chantier étant tellement énorme, il n'est pas possible, ici, de détailler les initiatives que beaucoup de professionnels de l’éducation, d'observateurs et de parents d’élèves jugent nécessaires de prendre. Sur un plan très général, il s'agit, en premier lieu, de concevoir et de mettre en place une politique éducative favorisant l'émergence d'un nouveau profil de citoyen, mieux formé, plus éclairé et plus cultivé. En second lieu, les apprentissages doivent inculquer des savoirs et des savoir-faire permettant une véritable insertion dans le marché du travail au sens large.

D'une manière plus précise, une future réforme devraient privilégier certains axes fondamentaux. En particulier, l'enseignement des langues pratiquées dans notre pays, langues dont le niveau technique et le contenu culturel laissent beaucoup à désirer. Il y a aussi le contenu des programmes d'histoire, la pédagogie de l'enseignement des matières scientifiques, l'élévation du niveau des enseignants et la redéfinition de la fonction d'inspecteur.  Mais, pour réussir une réforme écrite sur le papier, il faut des conditions minimales pour en assurer l'application : un suivi par les plus hautes instances de l'Etat, un financement prioritaire des secteurs qui ont accusé du retard, comme les bibliothèques et les laboratoires, une évaluation régulière par des institutions indépendantes du Ministère de tutelle.

Quant à l'université, elle souffre, en particulier, du niveau des étudiants qui s’y inscrivent pour la première fois (et cela renvoie aux médiocres performances du système éducatif), du niveau d'une partie non négligeable de l'encadrement, de l'état réel de la recherche qui y est pratiquée et du manque d'autonomie dans le fonctionnement de ses institutions. Là aussi, un vaste chantier est à prévoir. Bien sûr, et malgré la situation que je viens de décrire, l’université algérienne arrive quand même à produire une élite. Mais cette élite est infime au regard du nombre de bacheliers entrant à l’université et au regard des investissements de l’Etat. Plus grave encore, les meilleurs diplômés de nos universités sont, dans une proportion inquiétante, absorbés par des pôles scientifiques étrangers. C’est comme si nos universités avaient été spécialisées pour produire, à grand frais, des élites sur mesure pour des pays qui n’ont pas investi un seul centime dans leur formation.

Concernant la formation, une, spécialement, semble vous tenir à cœur, celle des journalistes scientifiques. Vous aviez abordé le sujet lors de la conférence que vous aviez animée à Alger le 25 août dernier. Qu’en est-il précisément ?

En 2004, à l'occasion d'une mission à l'Université de Blida pour y donner des conférences, J'ai été reçu par la Rectrice de cette Université, Mme MIMOUNE. Je lui ai soumis l'idée d'une formation en Journalisme Scientifique qui serait d'abord locale puis nationale puis régionale (Maghreb et Afrique subsaharienne) et à laquelle participerait le Centre d'Histoire des Sciences et d’Épistémologie de l'Université de Lille 1 où j'enseignais. Ce centre avait déjà (et a toujours) une longue expérience de formation en Journalisme Scientifique, en collaboration avec l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Mme la Rectrice avait adhéré à cette idée et avait souhaité établir une coopération avec ces deux établissements.

C'est ainsi que la Faculté des Sciences de l'Université de Blida a mis sur pieds cette formation, en collaboration avec des membres du C.H.S.E. de Lille et avec les meilleurs professeurs du Département "Journalisme et Communication" de l'Université d'Alger.

La formation a commencé par une année de préfiguration au cours de laquelle des journalistes ont été initiés au traitement des informations scientifiques (collecte, rédaction d'article, réalisation d'émissions audiovisuelles, etc.). Elle a été suivie par un concours national puis par une année de formation proprement dite dont le niveau était celui d'un Master II. L’expérience a duré trois ans puis, après le départ de Mme la Rectrice, tout s’est arrêté, sans aucune raison apparente. L’administration de l’Université a même « oublié » de payer les enseignants qui devaient, selon les textes du Ministère, prétendre à des honoraires.

Quel est l’avis du spécialiste de l'histoire des sciences du monde arabo-musulman que vous êtes sur l’année 2011 et le « printemps arabe » ?

Ce n'est pas en tant que spécialiste de l'histoire des sciences que je répondrai à cette question mais en tant que simple citoyen qui observe les évènements du monde. Je vous dirai que, quelle que soit l'issue et les conséquences proches ou lointaines des évènements politiques qui se sont déroulés en 2011, cette année sera importante dans l'histoire moderne des pays arabes, et cela pour plusieurs raisons. Elle a d'abord montré que le changement est possible et qu'il peut être préparé ou provoqué par les sociétés mécontentes de la gouvernance qui leur est imposée. Elle a aussi révélé l'incapacité de la plupart des dirigeants à faire des analyses prospectives ou à prendre en considération les signaux que leur envoient différentes catégories de leur population aspirant au changement. Elle a montré le rôle des médias étrangers et, plus particulièrement d'Internet, dans la circulation de l'information et l'incapacité des pouvoirs, des différents pays qui ont connu des mouvements de contestation, d'empêcher cette circulation. Au niveau international, l'année 2011 a confirmé la position stratégique des pays arabes et les appétits que peuvent susciter leurs richesses et leurs marchés intérieurs. Ce qui pourrait entraîner, soit une consolidation du statut quo politique dans certains pays soit, au contraire, des interventions plus ou moins directes pour accélérer le changement au sommet de tel ou tel Etat arabe.

Revenons à votre activité en Algérie. Vous avez animé une émission quotidienne tout au long du mois de Ramadhan précédent, sur les quatre chaînes télé, l’ENTV, Canal Algérie, la Chaine tv3, et la Chaine tv4, ainsi que sur la radio nationale. Quels sont les échos qui vous sont parvenus ?

J'ai reçu beaucoup de mails. Tous étaient favorables et, souvent, enthousiastes, sauf un ! Son auteur, un universitaire de formation scientifique, n'a pas du tout apprécié. Cela dit, au-delà de leur divergence, ces opinions sont peu nombreuses pour être significatives. Il faudrait plutôt interroger l'ENTV qui doit pratiquer des sondages sur l'impact de ses émissions.

Il y a eu aussi des réactions que j'ai observées sur le vif, celles de citoyens qui m'ont intercepté dans la rue, dans les transports en commun ou dans des aéroports, et qui me disaient des choses très aimables sur les émissions, certains me demandant même de leur vendre des copies DVD!

C’est la première fois qu’on vous revoit au devant de la scène médiatique depuis votre départ du gouvernement en 1994. Comment s’est fait ce retour ?

Ce sera un "retour", comme vous dites, lorsque vous me verrez dans une émission politique diffusée par un média algérien. Pour le moment, il s'agit d'une activité culturelle parmi d'autres. Mais vous avez raison de parler de "retour" à la télévision nationale parce que c'est la première fois que je parle d'histoire des sciences aux téléspectateurs, en arabe. Pour le tamazight, c'était un doublage parce que, malheureusement, je n'ai jamais eu l'occasion d'apprendre à le parler. Mais, il n'est jamais trop tard pour bien faire !

Comment mon passage à l'ENTV a été rendu possible ? En fait, avant ces émissions, des journalistes, comme vous, se sont intéressés à mes activités universitaires et ils m'ont ouvert les colonnes de leurs journaux. En 2007, une journaliste de la radio, Mme Dalila SMAÏL, une grande professionnelle de la chaîne III, m'a invité à son émission "V.I.P." puis elle m'a proposé de parler, chaque vendredi à 18h, de ce que je savais sur les sciences en pays d'Islam. Comme je suis un grand bavard, j'ai accepté sans trop réfléchir. Ce qui était un peu téméraire de ma part parce que je n'avais aucune expérience dans le domaine de la vulgarisation radiophonique. Ces émissions n'ont pas eu beaucoup de publicité mais le "bouche à oreille" a fonctionné.

Puis, un jour, une autre professionnelle algérienne, Mme Narimane BENAMER m'a contacté pour réaliser des émissions de télévision sur des thèmes semblables. Après plusieurs entretiens, elle a opté pour des émissions très courtes. Je me suis donc mis au travail et, après une période d'investigation, je lui ai proposé de raconter la vie et les activités d'une trentaine de scientifiques des pays d'Islam que j'avais choisis en essayant de respecter un certain équilibre entre les différentes régions de l'empire musulman, entre les différentes phases de son histoire et entre les disciplines scientifiques les plus importantes qui y ont été pratiquées.

Malgré cela, certains de vos lecteurs pourraient s'étonner que des savants importants n'aient pas eu droit à une émission. La raison est très simple : il y a en fait des dizaines de scientifiques dont on connaît les contributions, souvent importantes, mais dont on ne sait rien ou presque rien sur leurs activités professionnelles et encore moins sur leurs vies privées. Parler, même pendant six minutes, uniquement du contenu de leurs travaux, aurait été très ennuyeux pour les téléspectateurs. J'ai donc décidé de les mettre provisoirement de côté.

En juin 2009, vous aviez animé une conférence à Alger dans laquelle vous parliez de l’astrolabe de la Grande mosquée d’Alger qui avait disparu en 1830 et dont vous aviez retrouvé les traces.  Vous aviez alors souhaité que l'instrument puisse être acheté par l'Algérie. Y a-t-il eu du nouveau depuis ?

 

Après ma conférence, et surtout après l'article que vous avez consacré à ce superbe instrument dans "Liberté" (http://www.liberte-algerie.com/actualite/l-astrolabe-de-la-grande-mosquee-d-alger-retrouve-en-france-il-date-du-debut-du-xviiie-siecle-et-a-disparu-apres-1830, ndlr), je pensais que des initiatives allaient être prises, à un niveau ou à un autre, pour acheter l'astrolabe. Vous savez, dans ce domaine, l'information circule vite et il faut réagir "au quart de tour". Quelques jours après ma conférence, j'ai appris que l'instrument avait été vendu à une personne dont on ne m'a pas révélé le nom. Mais votre question m'offre l'occasion de tirer, une nouvelle fois, la sonnette d'alarme à propos d'autres instruments que possèdent nos musées et, surtout, à propos des milliers de manuscrits qui sont dans des bibliothèques privées, en particulier dans les villes et les zaouïas du Sud algérien. Des efforts sont faits, depuis quelques années, pour les répertorier et les restaurer. Il faudrait accroître ces efforts et faire participer les chercheurs à la fois dans le travail de préservation et dans celui de la valorisation des contenus. Ce que je viens de dire est bien sûr valable pour notre patrimoine archéologique qui témoigne des différentes périodes de notre histoire. Sa situation n’est pas meilleure. Ce que j’ai appris au cours du colloque qui a été organisé à Tlemcen, du 17 au 19 octobre dernier, et auquel j’ai participé, me rend à la fois optimiste et inquiet : optimiste parce que des initiatives de plus en plus nombreuses sont prises pour exhumer ce patrimoine, le restaurer et le valoriser. Mais ce qui m’inquiète (et là je ne fais que reprendre les constatations de spécialistes du domaine), c’est la manière dont l’exhumation et la restauration sont faites.

En plus d’être professeur à l’université de Lille, en quoi consiste votre travail actuellement ? et quels sont vos activités en Algérie ?

Je poursuis mes recherches sur l'histoire des activités mathématiques en Andalus et au Maghreb, je dirige des Magisters et des Thèses, j'écris des livres de vulgarisation, je participe à des colloques internationaux et je fais de nombreuses conférences pour mettre les résultats de la recherche à la portée du grand public. Une partie de ces activités, je les ai menées en Algérie, depuis 25 ans, et je continue à les mener. A titre d'exemples, deux de mes étudiants vont soutenir leur Doctorat, à Annaba et à Sétif, au cours de cette année universitaire. Il y a quelques jours, j’ai présenté, au Qatar, la version anglaise (publié à Kuala Lumpur), d’un nouveau livre, intitulé « Les découvertes en pays d’Islam » destiné aux élèves des collèges et visant à les aider à mieux assimiler les matières scientifiques de leurs programmes tout en se cultivant. Enfin, dans quelques jours, je publie à Alger, et en arabe, un nouveau livre intitulé "Les savants de la civilisation arabo-musulmane et leurs contributions".

S.K

http://www.liberte-algerie.com/entretiens/cette-annee-sera-importante-dans-l-histoire-moderne-des-pays-arabes-entretien-exclusif-du-pr-ahmed-djebbar

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Le Printemps arabe : l’arabisme en question (1re partie)

Publié le par Mahi Ahmed

Le Printemps arabe : l’arabisme en question (1re partie)

le 29.10.11 |

Le vent de révolte sociale et démocratique qui souffle sur le Monde arabe n’a épargné ni les pays pauvres en ressources, comme la Tunisie et la Jordanie, ni ceux riches et pétroliers, comme Bahreïn et l’Algérie(1).

Il a secoué des régimes dissimulant leur autoritarisme sous une démocratie de façade, comme l’Egypte et le Yémen, aussi bien que d’autres ouvertement dictatoriaux, comme le régime libyen. L’unité géopolitique de la région s’étendant «du Golfe à l’océan», pour employer une formule arabiste rituelle, s’est manifestée sous la forme inattendue de luttes synchronisées pour la justice et la liberté. Ces luttes ont pris pour cible des pouvoirs autocratiques, pour certains installés depuis des dizaines d’années, et qui n’entendaient se régénérer que dans le cadre rassurant des successions familiales, les despotes vieillissants cédant leur trône à leur postérité. Il n’est pas étonnant que leur simultanéité revigore les thèses panarabistes.

Plusieurs sections nationales du parti Baath ont salué une formidable «révolution arabe» en marche(2). Beaucoup d’intellectuels arabistes, bien plus influents que cette organisation panarabe affaiblie par la chute du régime de Saddam Hussein et le discrédit de son frère ennemi syrien, se sont fait l’écho de ces proclamations enthousiastes. Pour l’Egyptien Yahia Al Qazzaz, par exemple, «ce à quoi nous assistons comme expansion révolutionnaire ne peut être décrit comme une suite de révolutions nationales. Il s’agit bien d’une révolution sans précédent de la nation arabe, dont l’étincelle s’est allumée en Tunisie et la base s’est établie en Egypte, au regard de sa position de plus grand Etat arabe(3)». Ce réveil arabe(4) est présenté comme un probable prélude à un mouvement d’unification transnational : «La question demeure posée de savoir s’[il] peut fournir le fondement d’un régime de gouvernement à caractère unioniste, fédéral ou confédéral […]. C’est ce que je souhaite, c’est notre vieux rêve à tous !»


D’autres intellectuels partagent les affirmations arabistes de Yahia Al Qazzaz bien qu’ils ne s’interrogent pas, comme lui, sur l’éventuel prolongement «unioniste» des intifadhas arabes. Le Jordanien Abdallah al Naqrash écrit : «Le fait est que, sous une forme ou une autre […], il y a des révolutions arabes en Tunisie, en Egypte, au Yémen, en Libye(5)». Le Soudanais Taha Al Noâmane n’hésite pas, lui non plus, à regrouper ces soulèvements sous le vocable de «deuxième révolte arabe(6)», la première étant celle qui, en 1916, a vu la péninsule arabique et une partie du Levant déclarer la guerre aux Ottomans, avec le soutien actif des Britanniques : «En dépit des différences apparentes entre leurs directions et certains points de leurs agendas, il y a entre ces deux révoltes des éléments communs essentiels, au cœur desquels se trouve la libération de la volonté de la nation (arabe ; ndlr).»
Plus nuancé, un autre écrivain soudanais, Ayman Souleymane, juge que «la véritable grande révolte arabe œuvrant à la réalisation de l’indépendance et de l’unité véritables», est celle qui a commencé en Tunisie à la fin de l’année 2010 et non «la révolte anglaise du Chérif de La Mecque(7)».


Les régimes arabistes aussi contestés


A bien les examiner, de tels discours ressemblent à des extrapolations qui ne se fondent sur rien, sinon l’unité spatiotemporelle de ces intifadhas, que la presse mondiale, par commodité, rassemble sous le nom générique de «Printemps arabe». Il est relativement facile de leur opposer des faits qui établissent le caractère primordialement national de chacune d’elles. Les pouvoirs à prétention nationaliste-arabe, comme celui de Mouâmmar El Gueddafi – et, dans une moindre mesure, celui de Bachar Al Assad(8) – n’échappent pas à la colère populaire. Des minorités linguistiques, dont la conscience anti-arabiste s’est aiguisée ces vingt dernières années, ont pris part aux protestations : en Algérie et en Libye, les groupes berbérophones y ont activement participé ; au Maroc, la reconnaissance du berbère en tant que langue officielle a été une des revendications des manifestations du 20 février 2011, au même titre que l’adoption d’une Constitution démocratique.

La solidarité interarabe s’est exprimée, quant à elle, de façon moins massive qu’en d’autres occasions. Des marches ont bien eu lieu en Egypte en soutien aux Tunisiens et aux Libyens et en Tunisie en soutien aux Egyptiens. Toutefois, elles n’ont pas mobilisé ces dizaines de millions qui, en 1990-1991, des jours durant, avaient condamné l’intervention militaire alliée en Irak. Si des slogans dénonçant l’Etat hébreu ont pu être scandés au Caire et à Tunis et qu’on a pu voir sur les murs de Benghazi des graffitis qualifiant Mouâmmar El Gueddafi d’«agent d’Israël et de l’Amérique», il est difficile d’affirmer que la cause palestinienne a conservé, dans ces contestations, sa position de «cause centrale des Arabes» pour utiliser un lieu commun de la rhétorique arabiste.
(A suivre)

 

Notes :
-(1) Cet article a été publié initialement en traduction anglaise dans Perspectives Middle East, numéro spécial : «The Arab world in revolt», avril 2011. Il paraît ici avec l’accord de la revue Afkar-Idées qui en a publié la version française originelle dans son n°30 (juin 2011). La note n°15 a été ajoutée pour cette version publiée par El Watan.
-(2) Dans une déclaration de l’instance exécutive du Baath en Tunisie, datée du 11 février 2011 (la page facebook de cette organisation), nous lisons : «La révolution de la fière Egypte, prolongement de la révolution arabe tunisienne, est un lumineux repère sur la voie de la révolution arabe globale afin d’abattre les régimes corrompus et despotiques qui ont consacré le morcellement (de la nation arabe, ndlr).» Nous lisons, dans une déclaration datée du 1er février 2011 du Parti de l’avant-garde arabe et socialiste du Liban, une organisation également baathiste (la page facebook «Al ourouba al jadida») : «Si les révolutions des peuples tunisien et égyptien se sont manifestées sous un aspect de classe, celui des revendications de pain et de travail, elles, ont un autre visage, national-arabe.»
-(3) Cet article a été publié le 22 février 2011 sur beaucoup de sites nationalistes arabes comme «Al ba’s al arabi» (la force arabe) et «Zaman al arab» (le temps des Arabes).
(4) L’auteur donne pour preuve de la réalité de ce réveil arabe une déclaration de l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Gabi Ashkenazi, qui, commentant le soulèvement du 25 janvier 2011 en Egypte, a préconisé «plus de modestie dans nos jugements sur le Monde arabe». Cette déclaration a été rapportée le 15 février 2011 par le journal égyptien Al Badil  (www. http://elbadil.net).
-(5) Article intitulé «Enseignements de l’actuelle révolution arabe», paru le 2 mars 2011 sur le site internet de l’agence de presse jordanienne AmmonNews (http://ammonnews.ne).
-(6) Article intitulé «La deuxième grande révolte arabe», paru le 1er mars 2011 dans le journal soudanais Akher Lahza  (http://www.akhirlahza.sd).
-(7) Article intitulé «La vraie et la fausse grande révolte arabe», paru le 23
février 2011 dans le journal électronique soudanais Sudanile (http://www.sudanile.com).
-(8) Cet article a été rédigé au tout début de la révolte syrienne, avant son
extension et sa radicalisation (ndlr).
 

Yassin Temlali

http://www.elwatan.com/contributions/idees-debats/le-printemps-arabe-l-arabisme-en-question-1re-partie-29-10-2011-145305_240.php

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L'Algérie face à la crise libyenne

Publié le par Mahi Ahmed

L'Algérie face à la crise libyenne

par Abed Charef

L'Algérie et l'Egypte auraient dû jouer un rôle de premier plan dans la recherche d'une solution à la crise libyenne. Mais les deux pays n'ont pas participé à la compétition: ils ont été éliminés dès les préliminaires.

La mort de Maammar Kadhafi marque la fin d'un cycle en Libye, et ouvre une longue période d'incertitudes pour toute la région. Dans un tel contexte, l'Algérie doit, à son corps défendant, gérer une partie des conséquences de cette crise, ce qui devrait pousser à revoir, de manière critique, l'attitude algérienne tout au long de la crise.

Même si elle pouvait être contestable, la position algérienne a été assez logique au départ. Mais des flottements ont rapidement pris le dessus mesure que la situation sur le terrain évoluait. N'ayant pas su s'adapter, l'attitude algérienne est, par la suite, apparue totalement décalée, pour finir dans le vague.

Dans un premier temps, quand des manifestants ont défié le régime de Maammar Kadhafi à Benghazi, les dirigeants algériens sont restés de marbre. Pas seulement à cause de leur peu d'enthousiasme pour les idéaux démocratiques, ni en raison d'une sympathie particulière envers le dirigeant libyen, mais parce que les principaux centres de décision du pays font la lecture qu'ils maitrisent : lecture sécuritaire et raison d'état.

On est alors en pleine tourmente en Tunisie et en Egypte. Les dirigeants algériens et libyens font la même lecture des évènements. Ils ne voient pas dans cette contestation une soif de liberté, ni un appel au changement, mais une menace contre le régime et une tentative de déstabilisation. Kadhafi s'apprête donc à réprimer, et l'Algérie approuve discrètement. Après tout, tout Etat est responsable de l'ordre sur le territoire qu'il contrôle, et aucun état n'accepte la contestation de son pouvoir. Et puis, on fait ce qu'on sait faire le mieux. En l'occurrence, réprimer. Alger et Tripoli sont donc sur la même longueur d'ondes.

La position algérienne face à ce qui se passe en Libye est probablement arrêtée dans trois cercles : le président Abdelaziz Bouteflika, qui se considère encore comme ministre des affaires étrangères et qui connait le colonel Kadhafi depuis quarante ans ; l'armée, qui a des soucis de sécurité aux frontières ; et les services de sécurité, supposés être très présents en Libye, mais dont la réaction laisse supposer qu'ils n'ont pas vu venir la tempête.

Ces trois cercles convergent naturellement vers ce qui les unit: garantir le statuquo, éviter toute déstabilisation, éviter également toute menace sur les frontières du pays, et sauver éventuellement de vieilles amitiés. Car quoiqu'on dise, Kadhafi a été pendant longtemps un proche, sinon un ami de l'Algérie. Pendant la guerre de libération, Tripoli a abrité la base la plus célèbre des services spéciaux algériens, la célèbre base Didouche, ce qui laisse évidemment des traces.

D'autres éléments ont favorisé cette position. En février, on est en plein printemps arabe, et l'Algérie vient à peine de sortir d'une semaine d'émeutes qui a fait trembler le pouvoir. Tout ce qui vient de la rue est donc une menace, en Algérie comme en Libye. Et les pouvoirs en place sont naturellement solidaires les uns des autres.

De plus, les contestataires libyens sont des inconnus. Personne ne sait qui ils sont réellement, et les autorités algériennes, comme tous les régimes, ont peur de l'inconnu. D'autant plus que des manipulateurs professionnels les prennent rapidement en charge sur le plan médiatique.

Tout ceci explique la position algérienne, mais ne la justifie pas. Et il faudra bien se poser certaines questions un jour : comment, malgré un compagnonnage aussi long, l'Algérie n'a-t-elle pas décelé les fractures qui s'opéraient au sein du clan Kadhafi ? Comment des dissidences d'hommes aussi importants que d'anciens ministres de la justice et de l'intérieur n'ont pas été décelées et exploitées suffisamment tôt ?

PESER SUR LE L'EVOLUTION DE LA CRISE

Cette position adoptée au départ par les autorités algériennes a, par la suite, plombé la position de l'Algérie, qui a toujours eu une étape de retard. Il ne s'agissait même pas, pour l'Algérie, de soutenir la démocratisation de la Libye. Il s'agissait seulement de ne pas se mettre hors jeu, de garder des cartes, pour préserver les intérêts du pays, et garder une certaine influence pour peser sur le déroulement et l'issue de la crise. Et sur ce terrain, les erreurs sont manifestes.

Pour peser sur l'issue du conflit, il fallait deux préalables: faire une bonne évaluation de la situation, et établir des ponts avec les deux parties. Or, sans aller jusqu'aux dénonciations folkloriques concernant l'envoi de mercenaires algériens pour aider Kadhafi, il semble bien que l'Algérie a péché sur ce terrain. Elle a longtemps refusé de considérer le CNT comme un interlocuteur.

Plus tard, elle n'a pas su adapter sa position en fonction de ce qui se passait sur le terrain. Quand l'aviation de l'OTAN a commencé à bombarder la Libye, il était évident que l'issue de la crise ne pouvait plus être seulement interne. Quand l'aviation de l'OTAN a immobilisé les troupes de Kadhafi, il était devenu évident que celui-ci ne pouvait plus gagner. Quand l'Union Africaine a été dessaisie du dossier, il était évident que la solution avait changé de nature. Enfin, quand Barak Obama a déclaré que Kadhafi ne faisait plus partie de la solution, un nouveau pas avait été franchi, mais l'Algérie ne semble pas en avoir tenu compte. Et ce n'est que lors de la réunion de la Ligue arabe au Caire que l'Algérie a officiellement établi un premier contact avec le CNT, alors que celui-ci avait largement pris le contrôle du pays.

L'ancien ambassadeur Abdelaziz Rahabi a noté que ces erreurs sont dues, entre autres, à l'absence de fonctionnement institutionnel de la diplomatie algérienne et du pays de manière générale. Ce qui pose un problème primaire de la gestion des affaires du pays : non seulement les positions officielles privilégient les intérêts du régime sur ceux du pays, mais de plus, l'Algérie ne dispose pas des structures en mesure de s'adapter à une situation mouvante, comme le fut la crise libyenne. Les institutions algériennes ne fonctionnent même plus en temps normal. Comment peuvent-elles fonctionner correctement en temps de crise ?

La centralisation excessive de la décision interdit aux acteurs algériens de prendre des initiatives et de s'adapter. La nature des relations au sein des cercles du pouvoir interdit à qui que ce soit de prendre la moindre initiative tant que le président Bouteflika lui-même n'a pas donné son aval. Or, celui-ci n'est pas en mesure d'impulser la vitesse et la dynamique qu'impose une situation comme la crise libyenne. C'est dire le handicap que constitue la présence d'un homme comme M. Bouteflika au sommet du pouvoir. Non seulement sa lecture des évènements, établie selon une grille datant du milieu du siècle passé, est en décalage total avec le réel, mais le fonctionnement des centres de décision s'en trouve paralysé, ce qui ne permet pas les adaptations nécessaires pour défendre au mieux les intérêts du pays.

Sans aller jusqu'à une reconnaissance du CNT dès les premiers moments, ni à un soutien résolu aux contestataires, rien n'interdisait à l'Algérie d'établir des ponts avec les rebelles libyens dès le mois de mars. Ceci offrait l'avantage de mieux préserver l'avenir, de connaitre le CNT et sa composante, et de garder un œil sur la destination des armes libyennes au moment où les arsenaux se vidaient.

Etablir une relation avec le CNT pouvait aussi être utilisé comme moyen de pression sur Kadhafi, pour l'amener à tempérer son discours et à négocier. Peut-être était-ce même un moyen de l'aider à éviter les erreurs qui ont conduit à l'irréparable, la guerre civile. Car si le régime algérien est borgne, celui de Kadhafi était aveugle. Et il était toujours possible de l'aider à éviter le pire.

RATTRAPAGE

M'Hamed Yazid avait l'habitude de dire que quand on n'arrive pas à résoudre une crise, on peut toujours essayer de la canaliser. Dans le cas libyen, il était tout à fait possible de donner à la crise une tournure précise. Quitte à aider franchement les rebelles et à menacer Kadhafi. Car l'enjeu, pour l'Algérie, était énorme : c'est toute la carte de la région qui est en train d'être redessinée, et ce sont des milliers de kilomètres de frontières qui sont désormais exposées à toutes sortes de menaces. Toutes les frontières de l'Algérie dans la zone du Sahara sont désormais exposées. Le risque était tel qu'il justifiait une véritable prise de risques avant que d'autres n'imposent leurs solutions. L'ampleur de ces risques méritait même de hausser le ton envers les grandes puissances qui ont la prétention d'imposer leur hégémonie dans la région.

Mais aujourd'hui que le mal est fait, un rattrapage est-il possible ? Oui, à condition de supprimer les deux handicaps majeurs qui entravent l'action de l'Algérie : revenir à une évaluation rationnelle de la situation, et mettre en place les institutions en mesure de réaliser les objectifs fixés, en utilisant les arguments et les moyens disponibles.

En termes d'évaluation, cela ne devrait pas se limiter à la Libye, mais inclure la Tunisie, l'Egypte et l'ensemble de la région du Sahel. C'est pratiquement la moitié de l'Afrique qui se trouve concernée, avec des enjeux énormes. Les bouleversements qui s'opèrent ne peuvent être gérés en colmatant les brèches, maie en devenant, ou en redevenant un acteur de cette recomposition. Et, contrairement à ce qu'on croit, les moyens existent, et ne sont pas seulement militaires. Il faut être présent, et organisé en conséquence.

Pourquoi n'avoir pas envoyé un million d'Algériens en Tunisie cet été, en doublant ou en triplant éventuellement l'allocation devises, pour aider l'économe tunisienne et offrir une possibilité de vacances aux Algériens, s'est demandé un ancien ministre ? C'était là un formidable moyen d'aider la Tunisie qui souffre de la baisse de ses ressources touristiques, de contribuer à la stabilité de ce pays, et de prendre des gages sur l'avenir. Au lieu de cela, un ministre algérien a déclaré qu'il allait mobiliser les cités universitaires pour organiser les vacances des Algériens !

Il est possible d'aller de l'avant, aussi bien en Libye que dans d'autres pays. A condition d'innover, de sortir des archaïsmes dominants, d'avoir de l'ambition. A condition surtout que la nature du pouvoir en place ne constitue pas un frein, voire une prison, qui interdit toute action. Autrement, l'Algérie sera contrainte de subir indéfiniment les évènements, de polémiquer pour savoir s'il faut pleurer Kadhafi ou non, s'il faut maintenir l'asile offert à sa famille, pendant que la carte de la région se dessine ailleurs.

En d'autres circonstances, la crise libyenne aurait du être gérée par l'Algérie et l'Egypte. Ces deux pays auraient du imposer une solution, leur solution, celle qui préserve leurs intérêts, car ceux qui imposent la solution en tireront forcément els dividendes. Or, les deux pays ont été éliminés avant le déclenchement de la crise libyenne. Ils n'ont pas du tout participé à la compétition. L'Algérie a été réduite à publier une série de démentis, qui l'ont placé constamment sur la défensive. Une position indigne de son histoire, et dangereuse pour sa sécurité.

Mais l'Algérie peut-elle avoir de l'influence sur le changement dans la région si elle-même ne change pas ?




http://www.lequotidien-oran.com/?news=5159774

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Le succès des islamistes en Tunisie, ou la voie de la servitude ?

Publié le par Mahi Ahmed

Le succès des islamistes en Tunisie, ou la voie de la servitude ?

Freitag, 28. Oktober 2011, | Habib M. Sayah

 

Le chef d'Ennahda Rached Ghannouchi affiche son optimisme après avoir voté en Tunisie le 23 octobre, REUTERS/Jamal Saidi

Le 27 octobre 2011.Alors que les résultats définitifs des élections de l’Assemblée Constituante n’ont pas encore été rendus publics, nous savons d’ores et déjà que le parti islamiste Ennahdha est arrivé en tête. Que signifient ces résultats ? Quelles perspectives pour la liberté en Tunisie ?

Un succès à relativiser

A l’annonce des premiers résultats, les médias français parlent de « raz-de-marée islamiste » et de « vague verte », mais cela décrit-il la réalité tunisienne ? Il faut regarder ces résultats à la loupe pour constater que plus de 60% des tunisiens ont voté pour des candidats non-islamistes, Ennahdha n’ayant recueilli que 40% des sièges de l’Assemblé Constituante. S’il est évident que ces élections marquent le succès d’Ennahdha, on ne peut pas dire que la Tunisie a opté pour l’islamisme.

En réalité, l’échec cuisant subi par les partisans de la sécularité s’explique moins par la popularité de l’islam politique que par d’innombrables erreurs de stratégie politique.

Tout d’abord, face aux islamistes unis autour d’un seul grand parti, les laïcs ont fait cavalier seul, divisés entre 4 ou 5 partis de taille moyenne, chacun espérant triompher en appelant au vote utile… Ainsi divisés, la plupart de ces partis n’ont pas atteint la masse critique nécessaire pour obtenir des sièges dans les petites et moyennes circonscriptions. Seuls Ettakatol, et dans une moindre mesure le PDP, ont réussi à obtenir suffisamment de sièges. Résultat : alors que l’ensemble des partis dits « progressistes » ont réuni 50% à 75% des voix selon les circonscriptions, ils ont souvent recueilli individuellement des scores insuffisants pour obtenir un siège. Leurs voix sont parties en fumée et ils ont assuré la victoire d’Ennahdha en fragmentant les voix des laïcs, alors que ces derniers auraient pu obtenir une majorité absolue des sièges s’ils s’étaient unis en amont des élections. Mais cela ne suffit pas à expliquer leur défaite. En effet, Ennahdha a tout de même réalisé un formidable travail de terrain alors que les « progressistes » n’ont pas su se rapprocher de la population. Ils ont en outre renforcé Ennahdha en l’attaquant frontalement, et en donnant à croire au tunisien que laïcité était synonyme d’athéisme d’Etat et non de liberté de culte. Ennahdha avait donc la posture la plus rassurante et la stratégie la plus proche du peuple.

Mais le plus surprenant dans ces élections n’est pas le score d’Ennahdha, qui était prévisible, mais celui d’Al Aridha (la Pétition), une liste indépendante inconnue il y a encore quelques jours des observateurs les plus avertis. Cette liste, qui s’appuie sur le Parti Conservateur Progressiste, mené par Hachmi Hamdi originaire de Sidi Bouzid où la révolte a commencé, a obtenu plus de 10% des sièges. Un discours populiste a sans doute fait son succès dans les régions les plus défavorisées. Hamdi, qui dirige la chaîne de télévision Al Mustakillah basée à Londres, a frayé avec les islamistes dans les années 80, avant de devenir le porte-voix du RCD de Ben Ali. Il s’est sans doute appuyé sur les réseaux du RCD pour mener campagne et il semble difficile de prédire quel sera le véritablement positionnement de ce personnage excentrique et imprévisible…

Quelle coalition gouvernementale autour d’Ennahdha ?

Avec ses 40%, Ennahdha ne pourra gouverner seule et formera une coalition que rejoindra certainement le CPR de Moncef Marzouki (10 à 13%), une formation de gauche arabisante favorable à un « Etat civil » mais prônant un rapprochement avec les islamistes. La grande question reste de savoir si Ettakatol, parti laïc crédité de 10% des sièges, acceptera d’entrer dans un gouvernement d’union nationale. Si tel est le cas, il risque servir de caution laïque à un gouvernement à majorité islamiste, alors qu’il serait plus utile comme leader de l’opposition, afin de construire une alternative crédible en vue des prochaines échéances électorales, car si Ennahdha a remporté cette première bataille, il n’est pas question de la laisser dominer l’espace public tunisien.

Le libéralisme théologique pour éviter la voie de la servitude

Hamadi Jebali, pressenti pour le poste de Premier Ministre avait déclaré à l’hebdomadaire Réalités au mois de février que les Tunisiens n’étaient pas prêts pour l’application de la charia, mais qu’à terme il faudrait notamment rétablir les châtiments corporels. Malgré cette bourde, relativement passée inaperçue, les stratèges d’Ennahdha sont patients et savent que l’opinion publique n’est pas prête à se délester de ses libertés au nom d’une pratique rigoriste de l’Islam importée d’Orient. Ils vont donc jouer la carte des bonnes mœurs pour modeler progressivement les mentalités vers plus de conservatisme, mais en attendant ils assurent les Tunisiens qu’ils ne toucheront pas au statut de la femme et aux libertés individuelles. Il faut donc s’attendre à une constitution à première vue acceptable, rédigée de manière suffisamment vague pour contenir les brèches qui permettront à l’avenir d’islamiser le droit tunisien.

La menace islamiste n’est donc pas significative pour les mois et années à venir, mais il est nécessaire de commencer à agir immédiatement, que ce soit dans le cadre d’une opposition démocratique ou à travers la société civile. Les libertés économiques ne sont pas tant menacées, Ennahdha ayant présenté un programme économique relativement libéral, bien que teinté de populisme. Ce sont les libertés individuelles, et surtout l’attachement des Tunisiens à ces libertés qui se trouve aujourd’hui menacé. Il faut donc tirer des leçons du résultat des attaques formulées par les laïcs à l’encontre d’Ennahdha. C’est en effet dans l’Islam même qu’il sera possible de trouver les outils permettant de contrer l’islamisme politique. La clé se situe dans la revivification du libéralisme théologique initié en Tunisie par Salem Bouhageb au 19e siècle en proposant une lecture moderniste du Coran, et qui justifiera plus tard l’égalité des sexes et la sécularisation du droit tunisien, faisant de ce pays l’exception dans le monde arabe. L’approche adéquate ne sera pas savante mais pédagogique, afin que l’esprit libéral de l’Islam s’insinue à nouveau dans la société tunisienne.

Habib Sayah en collaboration avec UnMondeLibre.org

 

Publié dans TUNISIE Spécial

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