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L'essor de la Russie vers le pouvoir global

Publié le par Mahi Ahmed

L'essor de la Russie vers le pouvoir global
Paul Craig Rober
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Je rappelle que cet économiste et journaliste paléoconservateur américain a été sous-secrétaire au Trésor dans l'administration Reagan (1981-1982), et est un des pères fondateurs des Reaganomics. Il a également été rédacteur en chef adjoint au Wall Street Journal. Sa vision décape…
Olivier Berruye
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La propagande occidentale sur les événements en Ukraine a deux objectifs principaux. L'un consiste à couvrir, ou détourner l'attention, du rôle de Washington dans le renversement du gouvernement démocratiquement élu de l'Ukraine. L'autre consiste à diaboliser la Russie.

La vérité est connue, mais la vérité ne fait pas partie de la télévision ni de la presse écrite occidentale. L'appel téléphonique intercepté entre la sous-secrétaire d'Etat, Victoria Nuland, et l'ambassadeur américain en Ukraine Geoffrey Pyatt révèle que les deux fomenteurs de coup d'État discutaient lesquels des laquais de Washington seraient installés dans le nouveau gouvernement fantoche. L'appel téléphonique intercepté entre le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet et la représentante officielle de l'UE pour la politique étrangère, Catherine Ashton, a révélé des soupçons, plus tard confirmés par des rapports indépendants, que des tireurs d'élite ayant tué des gens des deux côtés de la protestation de Kiev sont venus du côté soutenu par Washington dans le conflit.

Pour résumer, quand Washington orchestra en 2004 la « révolution orange » et que la révolution a échoué à fournir l'Ukraine dans les mains de l'Ouest, Washington, selon Victoria Nuland, a versé 5 milliards de dollars en Ukraine pour les dix années suivantes [1]. L'argent est allé à des politiciens, que Washington a amadoués, et à des organisations non-gouvernementales (ONG) qui opèrent comme étant des structures éducatives, faisant la promotion de la démocratie, et pour la défense des droits de l'Homme, mais qui en fait, sont la cinquième colonne de Washington [2].

Lorsque le président Ianoukovitch, considérant les coûts et les avantages, a rejeté l'invitation faite à l'Ukraine pour adhérer à l'Union européenne [3], Washington a envoyé ses ONG habituelles à l'action. Les protestations ont éclaté à Kiev exigeant que M. Ianoukovitch change sa décision et rejoigne l'UE.

Ces protestations étaient pacifiques, mais bientôt les ultra-nationalistes et autres néo-nazis sont apparus et ont introduit la violence dans les manifestations. Les revendications sont passées de « rejoindre l'UE » à « renverser Ianoukovitch et son gouvernement ».

Le chaos politique s'en est suivi. Washington a installé un gouvernement fantoche, qui a été présenté comme étant une force démocratique contre la corruption. Cependant, les ultra-nationalistes et néo-nazis, comme le Secteur Droit [Pravyi Sektor], ont commencé à intimider les membres du gouvernement fantoche. Peut-être qu'en réponse, les laquais de Washington ont commencé à proférer des menaces contre la population russophone de l'Ukraine.

Les régions du sud et de l'est de l'Ukraine sont d'anciens territoires russes rattachés à l'Ukraine par les dirigeants soviétiques. Lénine a ajouté des zones russes à l'Ukraine dans les premières années de l'Union soviétique, et Khrouchtchev a rattaché la Crimée en 1954. Les habitants de ces régions russes, alarmés par la destruction des monuments de guerre soviétiques commémorant la libération par l'Armée Rouge de l'Ukraine à Hitler, par l'interdiction du russe comme langue officielle, et par des agressions physiques sur les personnes russophones en Ukraine qui ont éclaté dans les manifestations. La Crimée a voté son indépendance et a demandé la réunification avec la Russie, et les régions de Donetsk et Luhansk ont fait de même.

Washington, ses marionnettes de l'UE, et les médias occidentaux ont nié que les votes en Crimée, à Donetsk, et à Luhansk aient été sincères et spontanés. Au lieu de cela, Washington affirme que les manifestations conduisant à des votes et les votes eux-mêmes ont été orchestrés par le gouvernement russe via l'utilisation de pots de vin, de menaces et de la coercition. La Crimée a été décrite comme étant un cas d'invasion russe et d'annexion.

Ce sont des mensonges flagrants, et les observateurs étrangers des élections le savent, mais ils n'ont aucune voix audible dans les médias occidentaux, qui sont un ministère de la Propagande pour Washington. Même la – autrefois fière – BBC ment au service Washington.

Washington a réussi à contrôler l'explication de la « crise ukrainienne ». Les peuples unifiés en Crimée, à Donetsk, et à Luhansk et ont été qualifiés de « terroristes ». Par contre, les néo-nazis ukrainiens ont eu accès au club de la « coalition démocratique ». Encore plus étonnant , les néo-nazis sont décrits dans les médias occidentaux comme les« libérateurs » des régions séparatistes contenant des « terroristes ». Très probablement, les milices néo-nazis russophobes deviendront-elles l'armée du gouvernement fantoche à la solde de Washington, car de nombreuses unités de l'armée [régulière] ukrainienne ont été réticentes à tirer sur des manifestants pacifiques.

La question pour nous est de savoir comment le leader de la Russie, le président Poutine, s'apprête à jouer ce match. Son hésitation ou sa réticence à accepter Donetsk et Luhansk à faire partie de la Russie est utilisée par les médias occidentaux pour les présenter comme étant faibles et intimidés. En Russie, cela sera utilisé contre Poutine par les ONGs financées par Washington et par les nationalistes russes.

Poutine le comprend, mais il comprend aussi que Washington veut confirmer le portrait diabolisé de lui-même. Si Poutine accepte les demandes de Donetsk et Luhansk de réintégration en Russie, Washington va répéter son allégation selon laquelle la Russie pratique l'invasion et l'annexion. Très probablement, Poutine n'est ni faible ni intimidé, mais pour de bonnes raisons Poutine ne veut pas donner encore plus de matière à propagande pour que Washington l'utilise en Europe

.

La presse [aux ordres] de Washington favorable aux sanctions contre la Russie fait face à un obstacle en Allemagne. La chancelière allemande, Angela Merkel, est le vassal de Washington, mais le ministre des Affaires Etrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, et l'industrie allemande ne sont pas favorables aux sanctions. En plus de la dépendance de l'Allemagne au gaz naturel russe, des milliers d'entreprises allemandes font des affaires en Russie, et l'emploi de plusieurs centaines de milliers d'Allemands est dépendant des relations économiques avec la Russie. Les anciens chanceliers allemands, Helmut Schmidt et Gerhard Schröder, ont tancé Merkel pour sa soumission à Washington. La position de Merkel est faible, parce qu'elle s'est bêtement mise elle-même dans la position où elle sacrifie les intérêts de l'Allemagne en faveur des intérêts de Washington.

Poutine, qui a démontré qu'il n'était pas un politicien débile typique de ce qu'on trouve en Occident, voit dans le conflit entre les pressions américaines sur l'Allemagne et les intérêts réels Allemands une chance de briser l'OTAN et l'UE. Si l'Allemagne décide, comme M. Ianoukovitch l'a fait, que les intérêts de l'Allemagne se trouvent dans ses relations économiques avec la Russie, et non en étant un état marionnette de Washington, peut-être Washington décidera-t-elle de renverser le gouvernement Allemand et installera-t-elle une marionnette plus fiable ?

Peut-être l'Allemagne en a-t-elle simplement assez de Washington. Toujours occupée par les troupes américaines 69 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne a vu ses pratiques éducatives, son histoire, sa politique étrangère, son adhésion à l'UE et la mise en place de l'euro être fait sous la contrainte de Washington. Si les Allemands ont une fierté nationale, et en tant que peuple très récemment unifié, ils peuvent encore en avoir, ces directives imposées par Washington feront déborder le vase.

La dernière chose que l'Allemagne souhaite est une confrontation, économique ou militaire, avec la Russie. Le Vice- chancelier Allemand, Sigmar Gabriel, a déclaré qu'il « n'était certainement pas intelligent de créer l'impression en Ukraine qu'il fallait choisir entre la Russie et l'UE ». [4]

Si le gouvernement russe décrète que le contrôle de Washington sur l'Ukraine, ou sur n'importe quelle partie restante après la sécession, représente une menace stratégique inacceptable pour la Russie, l'armée russe saisira l'Ukraine, historiquement intégrée au territoire Russe. Si la Russie occupe Ukraine, il n'y a rien que Washington puisse faire, si ce n'est recourir à la guerre nucléaire. Les pays de l'OTAN, voyant leur propre existence en jeu, ne seront pas d'accord avec cette option.

Poutine peut reprendre Ukraine quand il veut et tourner le dos à l'Occident, une entité déclinante corrompue, embourbée dans la dépression et le pillage par la classe capitaliste. Le 21ème siècle appartient à l'Orient, la Chine et l'Inde. L'énorme expansion de la Russie repose sur ces deux pays les plus peuplés du monde.

La Russie peut prendre le pouvoir avec l'Orient. Il n'y a aucune raison pour qu'elle aille mendier auprès de l'Occident afin d'obtenir son approbation. Les bases de la politique étrangère des États-Unis sont les doctrines Brzezinski et Wolfowitz [5], qui déclarent que Washington doit empêcher la montée en puissance de la Russie. Washington n'a pas de bonne volonté envers la Russie et l'entravera à chaque occasion. Tant que Washington contrôlera l'Europe, la Russie n'a aucune chance de faire partie de l'Occident, à moins qu'elle ne devienne la marionnette de Washington, comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

Source : www.paulcraigroberts.org

28 mai 2014

[1]http://www.state.gov/p/eur/rls/rm/2013/dec/218804.htm
Victoria Nuland a déclaré que les USA avait investi plus de 5 milliards de dollars depuis 1991 et non 2004 afin de « promouvoir la démocratie »
[2] La cinquième colonne désigne les partisans cachés — au sein d'un État ou d'une organisation — d'un autre État ou d'une autre organisation hostile.
[3] il s'agit en fait d'un traité de libre-échange économique, non d'une adhésion à l'UE
[4] http://www.reuters.com/article/2014/05/14/us-ukraine-crisis-germany-idUSBREA4D07N20
140514
[5] voir note [1] du billet http://www.les-crises.fr/traduction-exclusive-washington-cherche-la-mise-a-mort-de-la-russie-par-paul-craig-roberts/ et Le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinsky

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Samir Amin : "Nous vivons dans un système de mondialisation déséquilibrée, inégale et injuste

Publié le par Mahi Ahmed

Samir Amin : "Nous vivons dans un système de mondialisation déséquilibrée, inégale et injuste".

mardi 27 mai 2014

ALGER- A la veille de la 17e conférence ministérielle du Mouvement des pays non alignés à Alger, l’économiste égyptien Samir Amin met l’accent, dans un entretien à l’APS, sur la nécessité pour le Mouvement de faire face au système de mondialisation « injuste » et « déséquilibré » et de choisir souverainement sa voie de développement.


Question : Quel est la nature du défi auquel sont confrontés aujourd’hui les pays non alignés sachant que 60 ans après la création du Mouvement, le monde a beaucoup changé ?

Samir Amin : Nous vivons dans un système de mondialisation déséquilibrée, inégale et injuste. Aux uns tous les droits d’accès aux ressources de la Planète pour leur usage, et même gaspillage, exclusifs. Aux autres l’obligation d’accepter cet ordre et de s’ajuster à ses exigences, quitte à renoncer à leur propre développement, allant jusqu’à renoncer au droit à la nourriture de base, à l’éducation et à la santé, à la vie même, pour de larges segments de leurs peuples – les nôtres.

Cet ordre injuste est qualifié de « mondialisation » ou de « globalisation » .Nous devrions même accepter que les puissances bénéficiaires de cet ordre mondial injuste, principalement les Etats Unis et l’Union Européenne, associés militaires dans l’OTAN, auraient le droit d’intervenir par la force armée pour faire respecter leurs droits abusifs d’accéder à l’usage – voire au pillage – de nos richesses. Ils le font sous des prétextes divers – la guerre préventive contre le terrorisme, évoqué lorsque cela leur convient. Ils le font en prétextant qu’ils viennent libérer nos peuples de dictateurs sanglants. Mais les faits démontrent que ni en Iraq, ni en Lybie par exemple leur intervention a permis de restaurer la démocratie. Ces interventions ont simplement détruit les Etats et les sociétés concernés. Elles n’ont pas ouvert la voie au progrès et à la démocratie, mais l’ont fermé. Notre mouvement pourrait
donc être qualifié de Mouvement des Pays Non Alignés sur la Globalisation.

Je précise : nous ne sommes pas des adversaires de toute forme de mondialisation. Nous sommes les adversaires de cette forme injuste de mondialisation dont nous sommes les victimes.

Les réponses que nous voulons donner à ce défi sont simples à formuler dans leurs grands principes.

Nous avons le droit de choisir notre propre voie de développement. Les puissances qui ont été et demeurent les bénéficiaires de l’ordre en place doivent, elles, accepter de s’ajuster aux exigences de notre développement. L’ajustement doit être mutuel, non pas unilatéral. Ce n’est pas aux faibles de s’ajuster aux exigences des forts, c’est à l’inverse des forts qu’on doit exiger qu’ils s’ajustent aux besoins des faibles. Le principe du droit est conçu pour cela, pour réparer les injustices, et non pas les perpétuer. Nous avons donc le droit de mettre en œuvre nos propres projets souverains de développement. Ce que les ténors de la globalisation en place nous refusent.

Nos projets souverains de développement doivent être conçus pour permettre à nos nations et à nos Etats de s’industrialiser comme ils l’entendent, dans les structures juridiques et sociales de leur choix, celles qui nous permettent de capter puis de développer par nous-mêmes les technologies modernes. Ils doivent être conçus pour garantir notre souveraineté alimentaire, et permettre à toutes les strates de nos peuples d’être les bénéficiaires du développement, mettre un terme aux processus de paupérisation en cours.

La mise en œuvre de nos projets souverains exige que nous reconquérions notre souveraineté financière. Ce n’est pas à nous de nous ajuster au pillage financier pour le plus grand profit des banques des puissances économiques dominantes. Le système financier mondial doit, lui, être contraint de s’ajuster à ce qu’implique notre souveraineté.

Il nous appartient à nous de définir ensemble les voies et moyens de développement de notre coopération Sud-Sud qui peuvent faciliter le succès de nos projets souverains de développement.

Question : Pensez vous que le MNA, qui représente le regroupement international le plus important plus importante (près de 120 pays) après les Nations Unies peut influencer aujourd’hui les décisions de la communauté internationale ?

Samir AMIN : Notre mouvement peut et doit agir au sein de l’ONU pour restaurer ses droits, bafoués par l’ordre de la globalisation injuste en place.

A l’heure actuelle un soi-disant « Communauté Internationale » autoproclamée s’est substituée à l’ONU. Les médias des puissances dominantes n’ont cesse de répéter : « La Communauté Internationale pense ceci ou cela, décide ceci ou cela ».

En regardant de plus près on découvre que la « Communauté internationale » invoquée est constituée par les Etats Unis, l’Union Européenne et deux ou trois pays triés sur le volet par les premiers, comme par exemple l’Arabie Séoudite ou le Qatar.

Oui, nous portons la grande responsabilité dans l’enceinte de l’ONU, où nous constituons un groupe numérique majeur, d’exiger la restauration des droits de l’ONU, le seul cadre acceptable pour l’expression de la Communauté Internationale.

Question : Près de 60 ans après la création du Mouvement les blocs qui existaient à l’époque ont disparu. Partant de là, le MNA a-t-il encore une raison d’être ?

Samir AMIN : Nous pouvons maintenant jeter un regard sur notre passé, qui nous offre une belle leçon de ce que nous avons été et que nous devrions être à nouveau.

Le Mouvement des Non Alignés s’est constitué en 1960, dans la voie ouverte par la Conférence de Bandoung en 1955, pour affirmer les droits de nos peuples et nations d’Asie et d’Afrique, alors non encore reconnus comme dignes d’être des partenaires égaux dans la reconstruction de l’ordre mondial.

Notre mouvement n’a pas été le sous produit du conflit des deux puissances majeures de l’époque – les Etats Unis et l’URSS – et de la « guerre froide », comme on essaye de nous le faire croire. Au lendemain de la seconde guerre mondiale l’Asie et l’Afrique étaient encore largement soumises au colonialisme odieux. Nos peuples étaient engagés dans des luttes puissantes pour la reconquête de notre indépendance, par des moyens pacifiques ou par la guerre de libération s’il le fallait.

Ayant reconquis notre indépendance et restauré l’existence de nos Etats nous nous sommes retrouvés en conflit avec l’ordre mondial qu’on voulait nous imposer à l’époque. Notre Mouvement des Pays Non Alignés a alors proclamé notre droit à choisir les voies de notre développement, a mis en œuvre ce droit et a contraint les puissances de l’époque à s’ajuster aux exigences de notre développement.

Certaines puissances de l’époque l’ont accepté. D’autres non. Les puissances occidentales – les Etats Unis et les pays de ce qui allait devenir l’Union Européenne, déjà associés depuis 1949 dans l’OTAN – n’ont jamais caché leur hostilité à nos projets propres de développement indépendant. Ils nous ont combattus par tous les moyens dont ils disposaient. D’autres puissances, l’URSS en premier lieu, ont choisi une autre voie à notre égard. Elles ont accepté et même parfois soutenu les positions du Mouvement des Pays Non Alignés. La puissance militaire que l’URSS de l’époque représentait a, de ce fait, limité les possibilités d’agression des nostalgiques du colonialisme et toujours fervents défenseurs de l’ordre international injuste.

Nous pouvons donc dire que même si le monde d’aujourd’hui n’est plus celui de 1960 – constatation d’une évidence banale – le Mouvement Non Alignés d’il y a 60 ans était déjà un Mouvement des Non Alignés sur la Globalisation, celle qu’on voulait nous imposer à l’époque.

Ceci dit, J’attends beaucoup de la Conférence Ministérielle des MPNA, prévue à Alger du 26 au 29 Mai prochain. C’est notre Conférence, celle de nos peuples et de nos Etats. Qu’ils fassent avancer nos positions dans la restauration du droit égal de tous les Etats à contribuer à la re-construction d’une mondialisation juste

Je leur souhaite bon succès.

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Hommage : LUCETTE !

Publié le par Mahi Ahmed

Hommage : LUCETTE !

Mohamed Benchicou
le 26 mai 20
14

Elle m’avait appris l’histoire, la géographie et deux ou trois petites choses dont je saurai plus tard qu’elles m’avaient servi de lanternes quand, dans ma vie, il faisait nuit.

C’était en 1971, à Alger, sous Boumediene et Lucette venait en Deux chevaux, « ma brouette pour aller chaque samedi à Cherchell ». C’était en 1971, sous Boumediene et « Cherchell », il valait mieux ne pas répéter deux fois. On ne savait jamais. Du reste, Lucette ne parlait ni de Cherchell, ni du PAGS, ni même de politique, seulement d’histoire, de géographie, de la pluie parfois, du mauvais temps et du bac. J’étais son meilleur élève, ce qui ne m’ouvrait droit à rien, seulement à des remontrances : « Ne dors pas sur tes lauriers ! » C’était la combattante qui parlait, mais moi, en retard d’une époque, je parlais à la prof. Elle avait des cheveux blonds, des yeux rieurs, un optimisme exaspérant, une vitalité de jeune fille. « Tu as compris ? Ne dors pas sur tes lauriers ! » Non, Lucette, c’est promis ! Des yeux rieurs, un sourire éternel accroché aux lèvres d’une belle bouche. Comment y voir le portrait d’une dame à la vie si dure, aux idéaux si intransigeants ?

Lucette, Moudjahida, journaliste engagée à l’hebdomadaire du Parti communiste algérien, puis à Alger Républicain en 1952. Elle ne parlait pas de cela, Lucette. Jamais. Seulement d’histoire, de géographie, de la pluie et du beau temps. Elle ne parlait pas de la guerre. Elle l’avait faite du côté du FLN. Elle ne parlait pas de torture. Ni de Bachir. Ni de Cherchell. Ni d’Ain-Sefra :

« Je jure sur la haine et la foi qui entretiennent la flamme
Que nous n’avons pas de haine contre le peuple français
».

Bachir Hadj Ali écrivait-il pour Lucette ? Sans doute.

« Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses
Que nous bannirons la torture
Et que les tortionnaires ne seront pas torturé
s ».

Elle ne parlait pas de cela. Non jamais.

Elle ne parlera plus de rien. Lucette est morte aujourd’hui.

Il n’y a brusquement rien à dire. Tout a été dit.

Sources TSA

Publié dans Information

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Décès de notre camarade Lucette Hadj Al

Publié le par Mahi Ahmed

Décès de notre camarade Lucette Hadj Ali

Mardi 27 mai 2014 2 27 /05 /Mai /2014 11:05

Nous avons appris avec beaucoup de peine le décès en France de notre camarade Lucette Hadj Ali, née Larribère, qui a été une militante active du Parti communiste Algérien et du Parti de l'Avant-garde Socialiste. Elle fut la compagne de notre camarade Bachir Hadj Ali, secrétaire du Parti communiste Algérien. Les obsèques de Lucette auront lieu à la Seyne-sur-mer, près de Toulon vendredi 30 mai 2014. Une cérémonie de recueillement avant son incinérations se déroulera au crématorium de la Seyne-sur-Mer ( 2, rue Alfred de Musset) de 15 h 30 à 16 heures. Nous présentons ci-dessous, une biographie de notre camarade.

BIOGRAPHIE DE LUCETTE HADJ ALI

Lucie Hadj Ali, plus connue sous le nom de Lucette, est née à Oran le 9 décembre 1920. Son père Jean-Marie Larribère, venu à l'âge de cinq ans en Algérie avec ses parents dans les années 1892 était un Français originaire des Pyrénées orientales. Il exercera sa profession de gynécologue dans la clinique qu'il avait ouverte à Oran en 1928. Sa mère, Yvonne Verdier, née en Algérie en 1896, était institutrice. L'oncle de Lucette, Camille Larribère avait été un dirigeant du Parti communiste Français dés les premières années de sa fondation, ensuite du Parti communiste Algérien dont il fut membre de son comité central.

Après avoir suivi ses études au lycée d'Oran et obtenu son baccalauréat, elle rejoint Paris pour préparer à la Sorbone une licence d'histoire et géographie. Elle revient en Algérie en 1939, quand la seconde guerre mondiale est déclenchée, avec deux certificats qui lui permettent d'achever sa licence d'histoire et géographie à la Faculté d'Alger. Elle prépare ensuite son mémoire de diplôme d'études supérieures qu'elle obtient au moment du débarquement en Algérie des troupes alliées de la coalition anti-hitlérienne en novembre 1942. De décembre 1942 à janvier 1943, elle enseigne dans le secondaire. Puis de janvier 1943 à décembre 1944 elle exercera la profession de journaliste à l'Agence Française de presse (AFP). C'est là qu'elle se lie d'amitié avec Gilberte Sarfaty qui deviendra la compagne d'Henri Alleg, une grande amitié qui a duré tout au long de leur vie. Dans son ouvrage "Mémoire Algérienne" , Henri Alleg qui a été lui-même embauché à la rédaction de l'AFP, raconte comment il fit la connaissance de Lucette et de Gilberte et comment il les a convaincues de donner leur adhésion au PCA. A propos de Lucette, il écrit ce qui suit: " Lucette avait grandi sous l'influence des idées de ce père et de cet oncle. Autant dire qu'il n'était pas nécessaire de polir ses arguments pour convaincre quelqu'un qui appartenait déjà à une tribu si motivée".

De son côté Lucette évoquant son cheminement jusqu'à son adhésion au Parti communiste Algérien écrit: " Mon enfance ressemble à celle de tous les petites européennes d'Oran à cette époque: complètement coupée de la population algérienne. Au lycée, il n'y avait qu'une seule Algérienne (pendant toutes mes années de lycée) et à l'université d'Alger, en histoire-géo, il n'y avait aucun étudiant algérien. C'était comme si la population algérienne et la population européenne vivaient sur deux planètes différentes."

Elle poursuit son récit comme suit:" Il y a cependant plusieurs choses qui ont déterminé mon avenir politique dés cette époque:

J'étais issue d'une famille communiste:

- Mon grand-père, Pierre Larribère, instituteur, l'un des fondateurs du PCA en Oranie, militant actif politique et syndical (syndicat des instituteurs), sanctionné professionnellement pour cette raison et peut-être même destitué?

-Mon oncle: Camille Larribère, médecin à Sig, dont j'ai découvert peu à peu le passé politique communiste....

Puis elle ajoute :"Bouclée dans une société complètement coupée des milieux algériens, je n'ai pris conscience de l'oppression coloniale qu'à partir du moment où j'ai travaillé à "Liberté" (organe du PCA) et surtout après mon adhésion au parti (juillet/aoüt 1945) et , je suppose, encore lentement. C'est quand j'ai été plongée dans l'action, au Parti et surtout à l'Union des Femmes d'Algérie (dont elle fut l'une de ses dirigeantes à partir de 1946 jusqu'à 1955 NDLR) que j'en ai pris réellement conscience."

Elle sera, en effet, dans toutes les luttes des femmes aux côtés de leurs compagnons engagés dans les grèves des dockers de Béni-Saf, d'Oran, des ouvriers agricoles de Descartes, c'est-à-dire les combats des couches les plus déshéritées de la société algérienne qui se dressaient contre le système d'oppression coloniale et d'exploitation capitaliste. C'est dans ses luttes mémorables que Lucette se forgea à la fois une conscience nationale avec un contenu de classe. Son activité militante, son engagement dans les batailles du peuple algérien est tout d'abord l'une des raisons de sa participation à des écoles de cadres des trois partis communistes nord-africains qui se sont tenues à Alger. Elle fut aussi élue membre du comité central en 1949. Elle le demeura jusqu'à la fin de la guerre de libération nationale.

En 1952, la direction du PCA lui demande de rejoindre la rédaction du quotidien anticolonialiste "Alger républicain". La direction de ce journal lui confie la responsabilité de l'équipe rédactionnelle de jour qu'elle anime jusqu'à son interdiction en 1955 par l'administration coloniale, au lendemain de l'insurrection armée du premier novembre 1954.

Après la disparition d'Alger républicain en Septembre 1955, "Le parti, écrit-elle, m'a désignée pour militer aux côtés de Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjerés et Jacques Salort, à l'organisation armée des "Combattants de la libération Nationale". J'ai été chargée d'assurer, en juillet-août 1956 l'hébergement à Oran de Guerrab, rescapé de la liquidation du groupe de Henri Maillot dans l'Oursenis. Au début de septembre 1956, quand le réseau d'Oran est tombé, je suis passée dans la clandestinité provisoirement en attendant que l'on sache s'il avait été question de moi pendant les interrogatoires des camarades. Mais avant de recevoir cette information, la police est venue à mon domicile pour m'expulser en France, comme elle le faisait pour nombre de camarades européens surtout. Ce qui fait que je suis restée dans la clandestinité."

Durant toute cette période, entre le 4 septembre 1956 et le 9 juillet 1962, elle est une collaboratrice active de la direction clandestine du PCA et notamment de Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerés. Elle assure les liaisons avec les organisations du parti, participe à la rédaction des journaux et des tracts clandestins, effectue les travaux de dactylographie et de reproduction des documents communistes diffusés pendant la guerre de libération nationale.

Il faut noter également que la famille de Lucette est engagée également pendant toute la guerre de libération nationale. Son premier compagnon, Robert Manaranche, militant communiste est arrêté et interné au camp de Lodi. Ses deux soeurs Aline et Paulette seront arrêtées pour leur activité au sein des réseaux du PCA chargés de soutenir le FLN. Aline a été condamnée à 8 ans de prison et Paulette, après son accouchement en prison fut expulsée en France.

Le combat de Lucette ne s'arrête pas au lendemain de l'indépendance, il se poursuivra. Après 1962, elle reprend sa fonction d'enseignante en Histoire et Géographie au lycée El-Idrissi de 1962 à 1975. Puis de 1975 à 1977 elle participe au sein de l'I.P.N., à la confection des manuels destinés à l'enseignement de la géographie, ensuite elle reprend son poste d'enseignante du Français au lycée El-Idrissi et à partir de 1978 jusqu'à 1981 elle est détachée à l'université de Bab-Ezzouar où elle participe aux activités de l'Institut des Sciences de la Terre.

Après l'arrestation de Bachir Hadj Ali et des autres militants communistes et progressistes arrêtés au lendemain du coup d'Etat de 1965, Lucette militera aux côtés de toutes les familles dont les enfants subissaient la répression du pouvoir en place. Elle aura une correspondance très suivie avec Bachir Hadj Ali, qu'elle publie plus tard sous le titre "Lettres à Lucette".

Après 1990, elle reviendra pendant un moment au journal "Alger républicain" afin de participer à sa rédaction et au secrétarit de la direction.

On ne peut oublier non plus toute sa sollicitude et les efforts qu'elle a prodigués pour soutenir Bachir Hadj Ali pendant sa maladie et jusqu'à sa disparition.

Sa vie a été bien remplie. Tous ceux qui l'ont connue et qui ont milité à ses côtés gardent d'elle le souvenir d'une femme engagée pour les intérêts des couches les plus déshéritées, assoiffées de justice sociale, de dignité, de liberté. A sa famille et à ses enfants nous présentons nos plus sincères condoléances et notre solidarité militante.

Source : Le Lien

Quelques extraits d’hommages

Les morts ne sont pas morts

‎Hier ‎28 ‎mai ‎2014, ‏‎10:11:27 | Nour

Ils habitent nos vies
Ils vivent dans nos cœurs
Et vibrent en nos mémo
ires

2

Les morts ne sont pas morts
Ils peuplent nos silences
Et inventent pour nous
Des paroles de traverse
Qui nous vont droit
au cœur

3

Les morts nous regardent
À l'envers de nos vies
Et murmurent des pluies
De tendresse
inouïe

Des mots sans rades
au goût
De vent nomade
Passager et serein
sur la crête des dunes
Que nos pas amoncellent
Sans en touch
er la fin...

Safia et Bachir
ne sont pas morts
Ils habitent nos vies
et vibrent en nos mémoi
res...

SMB

mai 2014

Safia a rejoint Bachir

28 Mai 2014 ,

Hier au mois de mai
Ya goumriet lebroudj***
Qu’as-tu à refleurir
Que tu n’as pas fleuri
Qu’as-tu a plus chérir
Que fière Algérie
Qu’as-tu à parcourir
Plus que les tortures
De ton défunt mari
Qu’as-tu encore à nous dire
Que Bachir n’a écrit
Dans mansarde sur pelure
Pour tes yeux sa chérie
Pour l’humai
n avenir
De justice nourrie

Safia a rejoint Bachir
Hier au mois de mai
J’ai vu le ciel sourire
Et combat s’animer
De classe bien sur
Serein à jamais
Battant la mesure
D’un poème déclamé
Safia a rejoint Bachir
Hier au mois de mai

Fateh Agrane
Copyright tou
s

Hommage à Lucette Safia Hadj Ali Larribère

Le ciel se noie dans mon verre
Le rêve rajeunit au contact de l’air
Mon amie est ailleurs devant
moi.

Mai… fugace désespérance
Pourtant mois des espérances
Lucie/Safia absente t’habit
era.

Loin de toi et de septembre
Loin de toi et de décembre
Les chants de ces mois se font nom
bre.

« Soleils sonores » sur nos têtes
« Que la joie demeure »
Que se perpétue la fête
Le poète retrouve la
voix.

« Mémoire clairière » sur nos crêtes
« Rêves en désordre » sur les faîtes
Tuer la nuit, l’ennui, terrasser la b
ête.

Étreindre enfin avec ses dents
Ce "pays de parfums blancs
".

Arab, Oran/Alger 2012 - 2014

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« Entre le massif et le vase se meurt la rose
L’oiseau se meurt entre l’espace et la cage
Entre le sable et l’étranger se meurt l’oasis
La cruche se meurt entre le feu et le marché
Entre le rêve et la nuit se meurt la fiancée vendue
L’exilé se meurt entre le départ et l’arrivée
Entre l’étreinte et la rupture se meurent les amants
Le miel a besoin de sa douceur
Le feu a besoin de sa chaleur
Le jasmin de sa blancheur
Pour vivre
» Bachir Hadj Ali -Epaves


Notre camarade Lucette Hadj Ali est morte, loin de son pays. C’est un mois de mai qui avait déjà emporté Bachir, son époux, dont elle avait défendu, avec détermination et sobriété, l’impérieux legs poétique et politique. Elle était née à Oran en 1920. Fille du docteur Larribère, elle en hérite l’ouverture et la générosité, même si sa prise de conscience du fait colonial et son engagement ont été tardifs, comme elle l’expliquait elle-même, avec courage, dans son témoignage : Itinéraire d’une militante algérienne.

Dès 1943 elle travaille à Liberté, l’organe du Parti communiste algérien. En 1945 elle rejoint le mensuel de l’Union des femmes d’Algérie puis se voit confier la responsabilité du secrétariat collectif de l’organisation. En 1952 elle collabore à Alger républicain. Elle connaîtra les dures années de la clandestinité durant la guerre de libération et plus tard le calvaire de son mari arrêté et atrocement torturé parce que membre de la direction du PAGS. Une épreuve qui n’entamera pas la passion de l’un pour l’autre comme en témoigne l’ouvrage : lettres à Lucette.

A sa sortie de prison, elle s’occupe de Bachir jusqu’à son décès. Il a vu sa santé se dégrader en quelques années suite à l’arbitraire qu’il avait subi. Entourée de jeunes militants qui la soutiennent, elle contribue à leur formation. Alors qu’Alger républicain réapparaît, elle est retraitée de l’éducation mais apportera sa contribution avec la rigueur qu’elle mettait dans chacun de ses engagements, même les plus modestes.

Quand l’Algérie se verra imposer l’affrontement avec le terrorisme islamiste, ses cheveux blancs ainsi que sa présence digne et familière auront marqué bien des moments de lutte ou des célébrations, aux côtés des femmes à l’avant-garde du combat pour la défense de la république ou aux côtés de celles et ceux qui régulièrement auront commémoré la mémoire de leurs camarades disparus depuis la guerre de libération nationale. Elle aura incarné, jusqu’au bout, sa dévotion à un pays et à ceux qui auront lutté pour l’émancipation de son peuple, toujours éclairée de l’amour lumineux qu’elle et Bachir se vouaient.

Lucette c’est avec émotion que nous retiendrons ton exemple. A sa famille et à ses amis nombreux, les militantes et militants du MDS présentent leurs condoléances les plus attristées.

Alger, le 26 mai 2014
Le Secrétaire général du MDS
Yacine T
eguia

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Au Sahel, le gendarme français bombe le torse

Publié le par Mahi Ahmed

Au Sahel, le gendarme français bombe le torse

mardi 20 mai 2014, par Philippe Leymarie

Sur ce plan, au moins, le pouvoir français a de la suite dans les idées : méthodiquement, Paris met en œuvre son « plan antiterroriste » à l’échelle du Sahel. Le ministre français de la défense, Jean-Yves le Drian, en avait livré la primeur au secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel le 24 janvier dernier. La réorganisation du dispositif français avait aussitôt été entamée. Et le mini-sommet « régional » organisé samedi dernier dans l’urgence à Paris par le président français François Hollande, pour « déclarer la guerre » au groupe intégriste Boko Haram au Nigeria, en est la suite naturelle, au moment où intervient une nouvelle dégradation de la situation au Nord-Mali.

A première vue, le projet avait de quoi décontenancer : une réunion sur la sécurité à l’intérieur de la première puissance d’Afrique de l’Ouest, pratiquement « convoquée » par un chef d’Etat non africain (même s’il est sans cesse rappelé que le nigérian Goodluck Jonathan en aurait fait la proposition à François Hollande) ; et organisée en France, ce qui n’est pas non plus le lieu symboliquement le plus évident ; « Aux origines de la secte Boko Haram », Le Monde diplomatique,avril 2012. le tout constituant de fait un désaveu du régime de Goodluck Jonathan, incapable de maîtriser la situation au nord de son pays, et accusé — par une fraction de l’opinion nigériane et de la communauté internationale — de ne pas avoir pris ses responsabilités depuis la dernière vague d’attentats attribués à Boko Haram [1] qui a culminé avec l’enlèvement de deux cent soixante-seize lycéennes le 14 avril à Chibok, dans l’Etat de Borno (deux cent vingt-trois d’entre elles, en majorité chrétiennes, sont toujours portées disparues).

Politiquement, l’entreprise paraît réussie :

les chefs d’Etat des six pays africains concernés étaient au rendez-vous, à Paris, une dizaine de jours seulement après le lancement du projet (même s’il est vrai que la plupart n’ont rien à refuser au « parrain » français).
Goodluck Jonathan, le Nigérian (qui a beaucoup à se faire pardonner) s’est dit « pleinement engagé pour retrouver les filles où qu’elles soient » — ce qui est bien le moins.
Paul Biya, le Camerounais (dont les relations avec son voisin nigérian n’ont pas toujours été cordiales, et qui est soupçonné d’avoir fermé les yeux sur les activités de Boko Haram sur son territoire) a lancé un martial « Nous sommes ici pour déclarer la guerre à Boko Haram », lors de la conférence de presse de clôture du mini-sommet.
Thomas Boni Yayi, président du Bénin, a soutenu que « l’intolérance religieuse n’a plus sa place » en Afrique (un vœu pieux de plus).
Mahamadou Issoufou, président du Niger, s’est félicité que ce sommet ait permis de discuter « du développement économique et social de la zone », c’est à dire du long terme.
Et Idriss Deby, le président du Tchad (qui s’y connaît, dans le genre) a estimé que « ces terroristes ayant déjà fait du mal dans la sous-région, les laisser continuer, c’est prendre le risque de laisser l’ensemble de la sous-région, de l’Afrique, dans le désordre ».
Enfin, les gouvernements américain et britannique avaient donné leur onction à cette réunion franco-africaine, où ils étaient représentés par des ministres.

« Hollande l’Africain »

Une opération politico-médiatique rondement menée, donc, par « Hollande l’Africain » fort de ses campagnes militaires au Mali et en Centrafrique, engagé avec constance dans une « diplomatie militaire » où on ne l’attendait pas trop, qui a trouvé dans ce nouveau combat élargi au Sahel, et maintenant contre Boko Haram au Nigeria, un champ d’action à sa mesure — le dernier, à vrai dire, où la France ait conservé quelque influence.

Le « plan » adopté par ce sommet-express prévoit, dans l’immédiat, de :

« procéder à des patrouilles coordonnées » (ce qui est déjà le cas, par exemple entre le Nigeria et le Niger) [2] ;
« mettre en place un système de partage du renseignement » ;
développer « des mécanismes d’échanges d’information sur les trafics d’armes et renforcer les mesures de sécurisation des stocks des armées » ;
« mettre en place des mécanismes de surveillance des frontières ».

Tout cela est bel et bon, mais ce n’est pas la première fois que ce type de mesures est préconisé, et adopté. Leur réalisation se heurte au manque de moyens et de personnels qualifiés, ainsi qu’à des obstacles relatifs à la souveraineté de ces pays.

Stratégie régionale

A plus long terme, les participants à ce sommet se sont engagés à :

« mettre en place une cellule de fusion du renseignement » ;
« instituer une équipe dédiée qui identifiera les moyens à mettre en œuvre et élaborera dans un second temps une stratégie régionale de lutte contre le terrorisme, dans le cadre de la Commission du bassin du lac Tchad » (avec, selon les termes du président Hollande, « une présence militaire autour du lac Tchad et une capacité d’intervention en cas de danger ») ;
« accélérer la mise en place de sanctions internationales, en priorité dans le cadre des Nations unies, à l’encontre de Boko Haram, d’Ansaru (un mouvement dissident) et de leurs principaux responsables ».

Toujours selon les conclusions de ce sommet, la France, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et l’Union européenne s’engagent à :

« soutenir cette coopération régionale et à renforcer le dispositif international de lutte contre Boko Haram et de protection des victimes » (expertise technique, programmes de formation et soutien à des programmes de gestion des espaces frontaliers) ;
« mobiliser les bailleurs de fonds en faveur de programmes favorisant le développement socio-économique des régions concernées », en particulier en faveur des femmes.
veiller à « la protection des droits des jeunes filles victimes de violences, de mariages forcés ou menacées d’esclavage ».

Sur du velours

Visiblement, le « paquet » de résolutions était ficelé d’avance, et n’a pas fait l’objet de débats approfondis de la part des chefs d’Etat, qui n’ont passé que quelques heures sur place. Leur mise en œuvre est incertaine. C’est sans doute pour conjurer ce pessimisme que, précise le communiqué final du sommet, le Royaume-Uni accueillera le mois prochain au niveau ministériel une « réunion de suivi » pour faire le point sur les progrès de ce plan d’action.

Dans l’immédiat, la seule « valeur ajoutée » de ce sommet aura été de mettre en relief la faiblesse de l’actuel pouvoir fédéral nigérian ; et d’avoir, grâce à une amicale pression française sur le président camerounais Paul Biya, amené Yaoundé à s’engager lui aussi dans le combat contre Boko Haram.

Pour ce qui est de sa propre participation à cet effort, Paris joue sur du velours : il « n’est pas besoin pour la France de déployer des unités militaires, [puisqu’]elles sont présentes dans la région », a relevé samedi François Hollande, lors de la conférence de presse de clôture du sommet.

Une cellule de la Direction du renseignement militaire (DRM) a été envoyée au Nigeria, où elle a retrouvé plusieurs de ses homologues étrangers. Des moyens d’observation sont disponibles à N’Djamena (Rafale, Atlantic) et Niamey (drones), et peuvent opérer avec les éléments américains également déployés dans la région. Reste à organiser ce partage du renseignement, et à définir les procédures de coopération entre les divers moyens disponibles dans la région, sachant qu’il n’est pas question, en principe, d’intervention directe au Nigeria.

Des unités des forces spéciales françaises, basées au Burkina, sont susceptibles d’intervenir dans toute la région. Par ailleurs, des réserves de troupes sont disponibles au Mali, en Côte d’Ivoire, au Gabon, et jusqu’au Sénégal, voire à Djibouti.

Sans date limite

Ce dispositif est cependant en cours de réorganisation. Partant du principe que la « guerre frontale contre les groupes djihadistes au Mali est terminée » (Jean-Yves Le Drian) [3], mais que le Sahel reste une « zone de dangers et de trafics en tous genres » et que les frontières ne constituent pas un obstacle pour les bandes armées, il sera mis fin dans les mois à venir aux opérations Serval (Mali), Epervier (Tchad), Sabre (Burkina) sous leurs formes actuelles.

« Comment le Sahel est devenu une poudrière », Le Monde diplomatique, avril 2012. L’ensemble des éléments français déployés au Sahel — qui seront maintenus, assure le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, à un niveau de trois mille hommes, « le temps qu’il faudra, sans date limite » — sera commandé à partir d’un état-major régional créé à N’Djamena, qui aura autorité sur le « G5 » (dans le ressort des cinq Etats sahéliens), en liaison désormais avec le Nigeria, et — dans la mesure du possible — avec l’Algérie. Il sera composé ainsi :

un millier d’hommes resteront basés à Gao (Mali), qui devient un pôle d’opérations à vocation régionale ;
le Tchad continuera d’héberger notamment un important détachement aérien ;
Niamey (Niger) sera spécialisé dans le renseignement et les drones ;
Ouagadougou (Burkina) dans les forces spéciales ;
des postes avancés seront créés ou maintenus dans les confins du Niger (Agadez, Arlit), du Tchad (Faya-Largeau, Abéché), de Mauritanie (Atar), du Mali (Tessalit) ;
l’implantation d’Abidjan — où Licorne laissera la place aux « Forces françaises en Côte d’Ivoire » — devient la base opérationnelle avancée sur la façade ouest de l’Afrique, qui servira également de pôle logistique, « en appui aux opérations dans la bande sahélo-saharienne ».

Nation-cadre

Le tout sera articulé avec deux pôles de coopération, de conseil et de formation au profit des forces régionales africaines, qui seront les bases de Dakar (Sénégal) pour l’Afrique de l’Ouest, et de Libreville (Gabon), pour l’Afrique centrale — cette dernière, jusqu’ici spécialisée dans l’intervention, étant appelée à changer de vocation.

Non seulement l’exécutif français ne paraît pas redouter d’être à nouveau catalogué comme un « gendarme de l’Afrique », mais il semble en redemander, aspirant à être la « nation cadre » d’un dispositif antiterroriste international. Le ministre français de la défense a fait ces dernières semaines le tour de ces implantations, pour expliquer le sens de sa réforme.

A l’état-major, on évoque un dispositif plus souple et évolutif que le système actuel, et un « raisonnement en termes de “plates-formes” » et non plus de « logique de garnisons ». Un rapport de l’Assemblée nationale sur l’état, le rôle et l’avenir des bases françaises est attendu pour septembre. Le nouveau dispositif devrait pouvoir se mettre en place à partir de l’an prochain.

Notes

[1] Une quinzaine d’attaques, depuis le début de cette année, ont fait au moins mille cinq cents victimes.

[2] Dans la région, le Mali a aussi conclu des accords bilatéraux avec le Niger et la Mauritanie.

[3] L’attaque les 16 et 17 mai par des groupes armés du gouvernorat de Kidal, chef-lieu d’une des provinces du nord du Mali, lors d’une visite du premier ministre malien, suivie de la prise en otage d’une trentaine de fonctionnaires, et de la mort de six d’entre eux, dont le préfet, a été considérée par les les forces françaises (Serval) ou africaines (Minusma) comme une affaire intérieure, d’ordre politique, si bien qu’elles n’ont pas bougé.

http://blog.mondediplo.net/2014-05-20-Au-Sahel-le-gendarme-francais-bombe-le-torse

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Accords stratégiques Moscou-Pékin Contre-offensive sur le front oriental

Publié le par Mahi Ahmed

Accords stratégiques Moscou-Pékin

Contre-offensive sur le front oriental

Manlio Dinucci

Pendant que l’OTAN convoque demain à Bruxelles les 28 ministres de la défense pour potentialiser ses forces dans une fonction anti-russe, en intensifiant aussi l’entraînement de militaires et paramilitaires de Kiev (y compris les bandes armées qui ont tenté d’assassiner le secrétaire du PC ukrainien), et que l’Ue prend de nouvelles sanctions contre la Russie, la réponse vient non pas de Moscou mais de la lointaine Pékin.

Le président Poutine commence aujourd’hui sa visite officielle en Chine, durant laquelle sera signée une trentaine d’accords bilatéraux, dont le premier effet sera celui de rendre vain le plan de Washington visant à « isoler la Russie de Poutine en coupant ses liens économiques et politiques avec le monde extérieur ».

La portée des accords est stratégique. Un contrat d’une valeur de 270 milliards de dollars entre la compagnie publique russe Rosneft et la China’s National Petroleum Company prévoit que la Russie fournira à la Chine dans les 25 prochaines années plus de 700 millions de tonnes de pétrole. Un autre contrat prévoit que la compagnie publique russe Gazprom fournira à la Chine, d’ici 2018, 38 milliards de m3 de gaz par an, c’est-à-dire environ un quart de celui qu’elle fournit aujourd’hui à l’Europe.
Se servant aussi d’investissements chinois prévus pour 20 milliards de dollars, Moscou projette de potentialiser l’oléoduc entre la Sibérie orientale et le Pacifique, en le flanquant d’un gazoduc de 4000Kms pour approvisionner la Chine. Pékin est intéressé pour effectuer des investissements en Crimée aussi, en particulier pour la production et exportation de gaz naturel liquéfié, pour la modernisation de l’agriculture et la construction d’un terminal céréalier.
En même temps Moscou et Pékin sont en train de penser à abandonner le dollar comme monnaie pour les échanges dans la région asiatique. Et la Russie est en train de projeter son propre système de paiements, sur le modèle du chinois Union Pay, dont les cartes de crédit peuvent être utilisées dans plus de 140 pays, se plaçant au second rang mondial après les Visa.

La coopération russo-chinoise ne se limite pas au domaine économique. Les présidents Xi Jinping et Vladimir Poutine, d’après des sources diplomatiques, feront une « substantielle déclaration » sur la situation internationale.
La convergence d’intérêts stratégiques sera exemplifiée par la manœuvre conjointe que les marines des deux pays effectueront en Mer de Chine Méridionale, justement après que s’est déroulée aux Philippines une grosse manœuvre aéronavale étasunienne. Et un accord militaire est pratiquement conclu : dans le cadre de cet accord, Moscou fournira à Pékin des chasseurs multi-rôles Soukhoï Su-35, des sous-marins de classe Lada et les systèmes de défense missilistique les plus avancés, S-400.

Pour souligner la convergence d’intérêts entre Moscou et Pékin, Poutine intervient à la Conférence sur les mesures d’interaction et de renforcement de la confiance en Asie (Cica) qui, présidée par Xi Jinping, se tient à Shanghai les 21-22 mai prochains, avec la participation notamment du premier ministre irakien Nouri al-Maliki, du président afghan Hamid Karzai et de l’iranien Hassan Rouhani.
Une claque aux Etats-Unis qui, après avoir dépensé dans les guerres en Irak et Afghanistan 6mille milliards de dollars, voient maintenant la Chine de plus en plus présente économiquement dans ces pays. En Irak, elle achète environ la moitié du brut produit et effectue de gros investissements dans l’industrie pétrolifère ; en Afghanistan, elle investit surtout dans le secteur minier, après que des géologues du Pentagone ont découvert de riches gisements de lithium, cobalt, or et autres métaux. Et, ouvrant à l’Iran des débouchés à l’est, Russie et Chine rendent de fait vain l’embargo effectué par les USA et l’Ue.

Les choses ne vont pas mieux pour Washington sur le front occidental. La possibilité, exposée par l’administration Obama, de réduire de plus de 25% en une décennie les fournitures de gaz russe à l’Europe pour les remplacer par du gaz naturel liquéfié fourni par les Etats-Unis, est en train de se révéler être du bluff.
Ce que confirme le fait que, malgré les sanctions annoncées par Berlin, des sociétés allemandes continuent à investir dans l’industrie énergétique russe : la Rma Pipeline Equipment, productrice de valves d’oléoducs et gazoducs, est en train d’ouvrir son plus gros site dans la région de la Volga. Et Gazprom a déjà signé tous les contrats, dont un de deux milliards d’euros avec la firme italienne Saipem (Eni), pour la réalisation du gazoduc South Stream qui, contournant l’Ukraine, apportera le gaz russe à travers la Mer Noire jusqu’en Bulgarie et de là dans l’Ue. Même si les Etats-Unis arrivaient à bloquer le South Stream, la Russie pourrait dérouter le gaz jusqu’à la Chine.
Le « East Stream » est désormais ouvert.

Edition de mardi 20 mai de il manifesto
http://ilmanifesto.it/controffensiva-sul-fronte-orientale/
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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Le CNES, «l’institution cerveau» anesthésiée

Publié le par Mahi Ahmed

Le CNES, «l’institution cerveau» anesthésiée

par YAZID TALEB

L’importance des programmes de dépenses publiques mis en œuvre au cours de la décennie écoulée en Algérie, leur impact et leur poids croissant sur l’économie et la société suscitent des interrogations et des inquiétudes sur la soutenabilité de ce modèle économique «ultra dépensier».

La période récente a vue émerger de nombreux appels à la création d’une, voire de plusieurs institutions capables, à la fois d’évaluer de manière indépendante, l’impact des politiques publiques, de les orienter et d’éclairer l’avenir des futurs possibles pour l’économie algérienne.

Des appels formulés régulièrement par de nombreux experts indépendants, et relayés tout récemment encore, au cours de la campagne présidentielle, par un candidat comme M.Ali Benflis. Son programme proposait la création d’une « Agence » destinée à «procéder à une évaluation indépendante des politiques publiques, et qui aura la charge de mener des évaluations régulières des interventions de l’Etat dans le domaine économique, de quantifier les coûts-bénéfices des plus gros programmes, et de mener des évaluations d’impact rigoureuses de programmes économique pilotes ».

C’est dans ce contexte que les regards de beaucoup d’observateurs de l’économie algérienne se tournent spontanément vers une institution déjà existante, mais au bilan très controversé, comme le Conseil National Economique et Social (CNES). C’était, par exemple, le point de vue exprimé dans une intervention récente par M. Abdelhak Lamiri, un des principaux animateurs du débat économique public de ces dernières années, qui verrait bien le CNES promu en « institution cerveau » au service du développement de l’économie algérienne, sous réserve d’« une augmentation de ses moyens et de ses instruments d’analyse (bases de données, modèles, centre d’intelligence économique) ».

LE CNES RELANCE PAR LES «REFORMATEURS»

La deuxième « version » du CNES, après celle des années 1960, dissoute par Houari Boumédiène, avait été remise en route par les «réformateurs» au début des années 1990, dans le but de «mâturer» les réformes économiques et d’ancrer le débat contradictoire économique et social dans les traditions de notre pays. Les statuts du CNES disposent que cette institution de l’Etat émane des «groupes socioprofessionnels qui la composent ». Deux groupes ont émergé, lors de sa deuxième création. D’un côté, les représentants des travailleurs, et de l’autre, ceux des patronats publics et privés. Les autres groupes socioprofessionnels ont fait «l’appoint» de manière à élargir au maximum sa représentativité et enrichir le débat au sein du CNES.

La société civile, l’administration et le groupe des «intuitu nominé» complètent le spectre de 180 conseillers que compte le CNES. Cette distribution devait assurer la diversité, en même temps que le professionnalisme, et mobiliser des ressources humaines dotées de capacités de propositions. L’administration du CNES, de son côté, est essentiellement constituée par du personnel administratif de soutien logistique et de cadres techniques spécialisés, chargés du suivi des travaux des commissions. Un budget «études» est également prévu pour mener des travaux spécifiques, décidés par le bureau et attribués à des bureaux d’études publics et privés et à des personnalités - es-qualité - autant que de besoin et contractualisés. Le CNES produit et adopte des rapports qui contiennent des recommandations en direction du président de la République ou du chef du gouvernement, en fonction de la saisine. Il peut s’autosaisir également.

LES BONNES INTENTIONS DE M. BABES

Dès son entrée en fonction en février 2007, l’actuel Président du CNES, M. Mohamed Seghir Babès, avait affiché d’excellentes intentions en déclarant vouloir imprégner une nouvelle dynamique au Conseil national économique est social. « La programmation de l’activité et l’orientation, sur le moyen terme, du CNES mettent l’accent sur l’élaboration d’un véritable tableau de bord relatif aux politiques publiques, avec, à terme, la relance d’une dynamique d’aide à la décision stratégique,» affirmait M. Babès.

Beaucoup plus récemment, il confirmait encore les ambitions de l’institution qu’il préside : «Nous sommes, pour un certain nombre de choses, aux avant-postes, mais du point de vue de son statut, le CNES n’est pas constitutionnalisé pour mener ses missions », avait-il déclaré l’année dernière, lors d’une rencontre-débat sur l’évolution de la situation socioéconomique de l’Algérie durant les cinquante dernières années. « La question de constitutionnaliser le CNES ne va pas manquer d’émerger, » avec la prochaine révision de la Constitution, avait appuyé M. Babes. « Ce conseil mérite d’être constitutionnalisé. C’est notre point de vue au niveau du CNES et c’est aussi celui de l’opinion publique. C’est un vœux légitime », avait-il également souligné.

UNE INSTITUTION «NEUTRALISEE» PAR LE POUVOIR POLITIQUE

L’auto-satisfaction affichée par M.Babès est très loin de faire aujourd’hui l’unanimité. Un ancien membre de l’institution, comme Mourad Goumiri, dresse un bilan sans concession du fonctionnement actuel du CNES. Pour lui, jusqu’à la démission du défunt Mohamed Salah Mentouri de la présidence du CNES en 2005, cette institution de l’Etat « a produit et approuvé, en assemblée générale, des rapports de bonne facture, sur différents sujets économiques et sociaux qui lui font honneur et qui vont devenir des références, en dépit d’actions intérieures sournoises qui consistaient à «mettre sous le coude,» l’examen des dossiers sensibles (politique des hydrocarbures, déséquilibres régionaux, dette extérieure) sans que cela ne puisse arrêter la volonté des conseillers de débattre des sujets tabous et de proposer des solutions».

COQUILLE VIDE

Malheureusement, toujours selon M. Goumiri, « cette marge de manœuvre, pourtant très étriquée, va être sans cesse remise en cause par les différents pouvoirs qui se sont succédé jusqu’à aujourd’hui. Tous les présidents de la République et les Premiers ministres successifs, n’ont eu de cesse de tenter de neutraliser le CNES, de manière à ce qu’il « rentre dans les rangs » et qu’il encense les différentes politiques publiques menées, sans aucune critique possible. « Au lieu de considérer nos rapports comme des instruments opérationnels pour améliorer la gouvernance, les pouvoirs publics successifs les considéraient comme des documents «subversifs» chargés de déstabiliser leur pouvoir, » souligne Mourad Goumiri. Que reste-t-il aujourd’hui de cette institution, à part son administration, s’interroge-t-il ? « Rien, le CNES est rentré dans le rang et a rejoint le lot des appareils transformés en «coquille vide», que le pouvoir instrumentalise à satiété».

Source : Le Quotidien d’Oran du 20.5.14

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Rencontre (presque) imaginaire avec Kateb

Publié le par Mahi Ahmed

Rencontre (presque) imaginaire avec Kateb


Par Ahmed Cheniki
Il n’en peut plus. Il piaffe d’impatience de s’exprimer devant les gens, ceux qu’il aime, les gens modestes qui vivent l’ineffable condition d’humiliés au moment où on n’arrête pas de parler en leur nom alors qu’ils n’existent pas, aux yeux de ceux qui, à longueur de journées, ânonnent sans fin qu’ils sont le «peuple».
Il respire un coup, comme au théâtre, se prend à témoin tout en me bombardant d’ un regard hagard et commence à me narrer ses positions, notamment en octobre 1988, et son article tronqué, mal interprété à l’époque, paru dans un journal, Le Monde, qui se targue d’être libre alors qu’il fait tout pour manipuler le propos de l’autre, refusant même, d’autorité, de publier sa mise au point. Kateb était affligé, lui qui a, de tout temps, été là, présent, dans toutes les luttes, disant son mot, au théâtre, à Tizi en 1980, condamnant les arrestations de Constantine en 1986.
Il était présent partout. Ce n’est pas sans raison qu’il a choisi de rentrer au pays en 1970, lui, le plus grand romancier maghrébin et africain, abandonnant un genre où il excellait, le roman, pour se consacrer au théâtre.
Il me disait souvent et même dans mon entretien paru dans Révolution africaine en 1985 qu’il ne pouvait s’imaginer loin de sa terre et des combats quotidiens, optant pour l’expression théâtrale parce que, là, il pouvait «communier et communiquer avec le peuple». Je lui parle du théâtre et de cette absence totale de productions sérieuses, de ces festibouffes qui mobilisent énormément d’argent, dilapidé, et d’auteurs démiurges à partir du moment qu’ils sont responsables, courtisé par d’autres directeurs craintifs, peureux, écuelle à la main, de ces «coopératives» (c’est le nouveau jargon, lui dis-je) de cinéma et de théâtre qui se sucrent à n’en plus finir, de ces «écrivains», «éditeurs» et «traducteurs» amateurs qui, comble de la démesure, ne maîtrisent sérieusement aucune langue. L’argent qui corrompt tout à la pelle au moment où l’Algérie agonise et les vrais producteurs mis à la marge.
Il écoute, lui qui allait à l’essentiel, refusant la danse du ventre, spécialité favorite de nombreux écrivains et artistes de l’époque et d’aujourd’hui qui se taisent, se terrent, queue en l’air, déconfite, ne voulant nullement s’impliquer, attendant les miettes du roi comme ce personnage de Dib, Wassem, un faux intellectuel, qui n’arrête pas de s’imaginer le bouffon incongru d’un roi en plastique. Il aimait le théâtre, mais bien plus que l’art scénique, il aimait son peuple.
Je lui ai raconté, lui l’ami d’Armand Gatti, de Jean-Marie Serreau et de bien d’autres grands noms de la littérature et des arts et surtout de Hrikès et de ce cordonnier du coin dont il a oublié le nom et aussi… cet imam de Sidi Bel Abbès, El Ouafi, qui devait être le héros d’une de ses pièces, mais jamais écite.
«Peut-être, me dit-il, qu’aujourd’hui, parce que j’ai beaucoup de temps, je l’écrirais et je la mettrais en scène avec de grands comédiens».
Je lui apprends que certains de ses anciens proches l’avaient lâchement attaqué, allant jusqu’à dire qu’il n’avait rien à voir avec le théâtre. Il sourit tristement et ne dit rien, lui, beau comme ce pin de Collo que nous visitâmes ensemble. Pas un traître mot. Il est au-dessus de la mêlée. Non, ce n’est pas important. L’essentiel est ailleurs.
Il ne veut pas trop s’appesantir sur le passé. Je lui apprends la mort d’amis communs : Alloula, Medjoubi, Lacheraf, Djaout, Mimouni et bien d’autres artistes et intellectuels de renom.
Il est affligé : «Quelle perte ! Djaout, avec ses moustaches, ressemblait à un saint ; Mimouni, génial maître du mot, avait un sourire timide qui ne le quittait jamais. Ah ! Abdelkader, je l’ai toujours imaginé comme un coureur de fond, Lacheraf était l’inusable forgeron des mots et d’idées nouvelles. Je les aimais beaucoup. Que dire d’autre de ces vrais poètes ? Je les ai toujours appréciés.»
Ce qu’il appréciait beaucoup chez eux, c’est leur engagement politique, leur courage et leur sincérité qui se conjuguaient avec leur manière de dire le monde et la littérature. Il rejoint ainsi Sartre qui, dans sa psychanalyse existentielle, insistait, en citant Faulkner, qu’aimait également Kateb, sur la relation dialectique entre style et vision du monde. Sartre et Kateb lancent en chœur : «Être c’est s’unifier dans le monde.» C’est cette idée justement qui semble plaire à Kateb qui veut s’informer sur les derniers soubresauts marquant le terrain social et politique : «Du nouveau ?» Enormément, lui répondis-je ? C’est l’impasse. «Comme j’aurais aimé être là, avec mes frères de combat. Il faudrait en finir avec les simulacres de démocratie et la terne pensée unique. Pour cela, il faudrait mobiliser tout le monde, au-delà de leurs appartenances politiques.» Volubile, il s’arrête, c’est un train qui passe tout en donnant l’impression qu’il est à l’arrêt : «Où sont les «intello» ou du moins ceux qui s’autoproclament comme tels ?» Je lui parle de l’élection, de Barakat, de la «coordination», des syndicats autonomes… Il reprend : «Tu sais, Ahmed, beaucoup m’ont tourné le dos quand j’avais, dans un entretien à Jeune Afrique, dit que les intellectuels, je m’en moquais. Ils attendent souvent une petite récompense du «chef», ils sont trop bavards quand il s’agit de s’attaquer aux petits chefs qui sont partis pour célébrer le nouveau venu paré de toutes les qualités. Je suis sûr que rien n’a changé. Ils mangent goulûment, tels des chacals et de mauvais bourricots, à tous les râteliers. Ils n’arrêtent pas de justifier leur lâcheté. Maintenant, vous avez internet et facebook, m’a-t-on appris, ils sont tellement d’impénitents froussards qui n’arrêtent pas de présenter des portraits figés et des images d’animaux sur leurs pages comme celles qu’on montrait à la télévision au moment de graves crises comme en octobre 1988 où la télévision était devenue un véritable aquarium. Mais tu trouveras toujours quelques rares écrivains, artistes, qui vont s’indigner sincèrement, vite lynchés par une meute de chiens avec de fausses dents. Mais, Ahmed, je crois toujours que ce sont des femmes qui vont changer les choses.» Je lui raconte les histoires de femmes-ministres.
Il sourit, il n’accorde nulle importance à mon propos. Puis, dès que je lui raconte l’histoire d’une jeune femme qui pourrait être une véritable Fatma n’Soumer et d’autres présentes dans un espace restreint d’universitaires, de journalistes et quelques rares écrivaines, elles se battent, selon la rumeur, pour mettre en œuvre une véritable refondation politique s’articulant autour de la quête renouvelée d’une légitimité et d’une citoyenneté à installer, avec des jeunes dont un romancier, son visage, déjà très beau, s’éclaire davantage : «Ah! quelle chance !» Puis, il se retourne, me fixe et me dit : «Et les autres écrivains ? Les autres artistes ? Les universitaires ? «Il y en a quelques-uns, très peu nombreux», lui rétorquais-je.
«C’est important, conclut-il, ses yeux lumière en bandoulière, c’est déjà un bon départ, tout est possible.» Je n’ai pas voulu l’accabler davantage, je l’ai laissé avec son livre de chevet, J’avoue que j’ai vécu de Pablo Neruda.
A. C.

Source : Le Soir d'Algérie du 20.5.14

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Ali Bensaad : Les migrants du Sahel sont contraints de prendre plus de risques

Publié le par Mahi Ahmed

Ali Bensaad : Les migrants du Sahel sont contraints de prendre plus de risques

par Abed Charef (Interview Via Internet)

Pour Ali Bensaad, un des meilleurs connaisseurs des migrations dans les régions du Maghreb et du Sahel, la crise libyenne et la situation au Mali ont bouleversé les migrations dans cette partie de l'Afrique.

Le Quotidien d'Oran : Une nouvelle et terrible tragédie s'est déroulée dans la région d'In Guezzam. 46 nigériens sont morts en tentant de rejoindre l'Algérie. Comment expliquez-vous la répétition de ces tragédies?

Ali Bensaad: On ne se perd pas n'importe comment au Sahara. Même s'ils sont insuffisants, le Sahara est quand même assez balisé en itinéraires et en villes étapes, et cela depuis le moyen âge et le commerce transsaharien, si bien qu'on peut le traverser de part en part sans pour autant basculer dans l'inconnu. Même les nomades, malgré l'image romantique qui en est véhiculée, sont loin d'être des aventuriers, mais plutôt des « routiniers », dont les déplacements cycliques vont du connu vers le connu. Tout cela pour dire que ces « naufrages dans le désert » n'arrivent que si les concernés sont obligés de s'écarter de ces itinéraires balisés.

Q.O.: Pourquoi ils s'en écartent ?

A.B.: Ils s'en écartent lorsqu'ils constatent qu'il y a un contrôle pour empêcher leur mobilité. Alors ils tentent de contourner ces contrôles, en s'écartant, momentanément, et sur de très courtes distances, des lieux balisés qui sont sous contrôle. Et c'est là, s'ils ne retrouvent plus l'instant d'après l'itinéraire balisé, que le drame peut arriver.

Q.O.: Comment expliquer l'impuissance des pays de la région à éviter ces drames ?

A.B.: Au contraire, ces pays sont « tout puissants » à les provoquer, puisque ce sont leurs « contrôles », et parfois une véritable chasse aux migrants, qui poussent ces derniers à s'aventurer en dehors des itinéraires balisés dont ils ne s'écartent jamais d'emblée. Ce fut le cas lorsque l'Europe a imposé la conditionnalité migratoire dans ses relations avec les pays du Maghreb et que ces derniers ont monnayé leur rôle de sentinelle avancée. Mais bien avant même que l'Europe ne les implique dans ses politiques migratoires, en bons autoritaires, les pouvoirs maghrébins, jouaient de la carotte et du bâton puisqu'ils toléraient la présence de migrants dont ils avaient besoin au Sahara, mais recouraient à la répression dès que ces derniers remontaient vers le Nord ou dépassaient un certain « seuil ».

Q.O.: Ces drames sont-ils un phénomène nouveau, ou est-ce simplement médiatisation qui donne cette impression?

A.B.: Ces drames sont anciens, bien avant qu'apparaissent les routes « clandestines » vers l'Europe. Mais ils se déroulaient dans le huis clos saharo-sahélien et dans le silence qu'imposait la chape de plomb autoritaire, à quelques exceptions près. Comme ce fut le cas en 1986 où l'Algérie avait été pointée par une campagne de presse internationale pour ses expulsions de maliens et nigériens en plein désert. Mais là on était dans un contexte de rébellion touareg qui avait suscité de la sympathie en Europe et disposait de relais dans ses médias. Sinon, c'était le silence. Personnellement dès la fin des années 90, j'ai recueilli des témoignages sur ces « naufrages dans le désert », avant d'être confronté directement, en février 2001, à l'un d'entre eux, qui a concerné probablement plus d'une centaine de personnes, alors que seuls 27 d'entre-elles avaient été retrouvées mortes de soif. Ce drame n'apourtant pas eu d'écho dans les médias. C'est « grâce » aux feux de l'actualité braqués sur la région, notamment depuis la guerre du Mali, qu'on en parle plus.

Q.O.: La guerre au Mali a-t-elle aggravé les choses ?

A.B.: La situation des migrants s'est compliqué avec la guerre du Mali et la multiplication des dispositifs militaires et de surveillance que cela a entraîné. Aussi, en plus du fait qu'on en parle plus, il est probable que le nombre de drames se soit effectivement accru. Mais cet accroissement ne veut pas forcément dire qu'il y a plus de migrants subsahariens, mais seulement que les conditions de leur mobilité deviennent plus difficiles et compliquées.

Q.O.: Plus de contrôles, plus de difficultés pour se déplacer, est-ce que cela amène ces migrants à prendre plus de risques ?

A.B.: Oui, ils prennent plus de risques parce que se rétrécissent pour eux les possibilités de déplacement et l'accès aux itinéraires habituels et balisés. Il y a bien sûr d'abord la situation de guerre au Mali et la multiplication des dispositifs militaires et de contrôle qui, souvent, ignorent les réalités saharo-sahélienne et notamment celles des déplacements cycliques qui sont au fondement de cet espace. Mais surtout une sorte de sacro-sainte alliance de régimes de la région, de la France et des Etats-Unis contre le « terrorisme » qui, comme on l'a vu ailleurs et y compris aux Etats-Unis, assimile à un « risque terroriste » tout ce qui sort de la norme comme ce type de déplacement. Mais la guerre au Mali, en perturbant et remodelant les équilibres au sein des populations nomades sahariennes, a entrainé une autre forme de violence, moins visible à l'international, celle des luttes de recomposition au sein même de ces populations et dont les migrants font les frais. Par exemple, les affrontements qualifiés faussement de « tribaux » qu'il y a eu à AïnGuezzam en Algérie, ne sont qu'un des épisodes des luttes de reclassement, pour imposer une autorité sur les trafics transfrontaliers dont les filières, les alliances et les allégeances ont été bouleversées par la guerre du Mali qui a rebattu complètement les cartes. Les migrants en sont parfois otages. Ainsi, les nigériens morts ont été victimes de leurs propres convoyeurs, des nomades. Je préfère le mot de convoyeur à celui de passeur. Les populations nomades qui ne fournissent pas de migrants fructifient dans les conditions de la modernité leur capital et leur vieille fonction de « convoyeur » du temps du commerce transsaharien, en facilitant le déplacement dans ce milieu hostile. Mais il arrive aussi que ce soit eux-mêmes qui s'attaquent aux migrants et les perdent, et cela en vertu même de la vieille tradition des tribus nomades « convoyeurs/pilleurs ». Souvent, ce n'est même pas pour les piller mais pour affirmer leur prééminence sur cet espace. C'est souvent arrivé ainsi, et c'est le cas aujourd'hui, dans un contexte incertain de recomposition des rapports de force. Les migrants en font les frais.

La Libye constituait un débouché important pour les migrants. La chute de Kadhafi, l'instabilité ont bouleversé la donne.

La situation en Libye a accentué ce climat d'incertitude. D'abord parce c'est le marché de travail régional le plus important. Avec une capacité variable de un à deux millions de personnes, il est pour le Sahel, ce qu'est le Golfe pour le Machrek. La crise politique dans ce pays a fermé ce marché, et a eu pour conséquence de réorienter le flux entre autres vers l'Algérie. Mais même les migrants qui tentent malgré tout de se rendre en Libye, et il y en a, rencontrent des difficultés pour y arriver. D'abord parce que le Fezzan, passage obligé, est également terrain de violences. Non pas, comme il s'écrit, de la part d'islamistes, qui sont plutôt à l'Est, mais parce qu'il est l'objet d'âpres luttes de recomposition entre communautés, notamment les Beni Slimane, traditionnels opposants à Kadhafi, et les Toubous, au rôle ambigu, y compris aujourd'hui à l'égard des restes des dignitaires de l'ancien régime.

Mais même ceux qui réussissent malgré tout à entrer en territoire libyen sont l'objet d'exactions décuplées. Ils sont devenus les victimes expiatoires du « panafricanisme » de Kadhafi, alors que les nouvelles autorités, du CNT au Congrès National, affichent officiellement une xénophobie d'Etat.

Q.O.: Là, on, est dans l'actualité, avec ses bouleversements et ses drames. Mais au départ, qu'est-ce qui motivait ces migrations ? Comment se sont-ellesstructurées?

A.B.: En fait, et au-delà des conjonctures, il y a la réalité d'une migration nigérienne, et malienne d'ailleurs, ancienne, qui s'est construite en réponse à des besoins réels de l'économie algérienne, et dans la complémentarité. Derrière les images de mendicité dans les villes, ou les aléassubis par des réfugiés, qui peuvent par ailleurs émouvoir, il y a surtout la réalité d'une migration de travail. Elle est apparue avant même l'indépendance, pour ne cesser de s'accroître depuis. Elle a d'abord consisté en migrations saisonnières, pour des travaux agricoles, puis une partie de cette main d'œuvre s'est orientée vers les chantiers urbains et les services, tout en profitant de ses déplacements saisonniers pour les fructifier en activités commerciales, notamment pour contourner la non convertibilité du dinar algérien.

Q.O.: Ces réseaux de migrants arrivaient-ils à vivre en harmonie avec le reste de la population ?

A.B.: La structuration socio-économique des villes sahariennes, notamment dans le grand Sud, s'est faite par migrations internes et externes. Les migrants subsahariens, notamment nigériens et maliens, y ont occupé, dès le début, une place structurelle. Il faut savoir qu'à côté des fonctionnaires venus du Nord, vous aviez schématiquement, dans les villes du sud, les réseaux « sétifiens » pour l'alimentation et le commerce général, les « Kabyles » pour l'hôtellerie-restauration, les « Batnéens » dans le BTP, en raison des traditions dans la région de Mérouana, notamment, mais surtout de la proximité avec la hiérarchie militaire dans des villes où le rôle de l'armée est important. Mais vous aviez aussi les Nigériens et Maliens qui venaient s'insérer naturellement dans cette « spécialisation ethnique », en servant de main d'œuvre. Sous l'écume de la mendicité, il ya la réalité de travailleurs qui peuvent dans certaines exploitations agricoles ou chantiers gagner 1.500 ou 2.000 dinars/jour. Tamanrasset a pu compter à certains moments, comme dans les années 1990, jusqu'à deux-tiers de subsahariens. On peut en trouver trace dans les documents officiels des autorités locales.Au milieu des années 2000, le consulat du Niger évaluait à 20.000 le nombre de ses ressortissants dans la seule ville de Tamanrasset. Cela peut sembler incongru que dans un pays qui connaît le chômage, des migrants puissent s'insérer. Pourtant, c'est le cas. Dans le secteur en pleine expansion de la construction qui connaît une tension globale en main d'œuvre qualifiée, mais surtout des pénuries ponctuelles ou locales de main d'œuvre, au gré des chantiers, les subsahariens, nombreux à avoir des qualifications dans le secteur du bâtiment, permettent à des entreprises, notamment les plus petites, connaissant des tensions et des fluctuations dans leurs activités, d'être flexibles.Cela fait plus de vingt ans que ce sont des subsahariens qui construisent les villas de la nouvelle nomenklatura sur les hauteurs d'Alger.

Q.O.: Peut-on parler de réseaux économiques ou de créneaux propres aux ressortissants su bsahariens ?

A.B.: Si les subsahariens sont devenus visibles dans certaines « niches » comme la cordonnerie qui connaît une déprise par les nationaux, ils sont moins visibles, et pourtant importants dans l'entreprenariat, dans un pays où son émergence est pourtant contrariée. J'avais été surpris de découvrir, en 2005, 50 ateliers de confection tenus par des subsahariens à Tamanrasset. Je n'étais pas au bout de mes surprises puisque plus tard, un anthropologue, originaire de la ville et donc mieux à même d'en décoder la réalité, avancera le chiffre de 150 ! C'est à la fois une infirmation évidente du cliché d'une immigration de misère, mais aussi l'attestation la plus probante de sa place structurelle.

Q.O.: Quel est le profil de ces migrants ? D'où viennent-ils ? Ont-ils été scolarisés ?

A.B.: Même si les nigériens et les maliens sont les moins diplômés parmi eux, les migrants subsahariensont, pour un tiers, un niveau d'instruction du supérieur. De plus, nombre d'étudiants venus en Algérie se reconvertissent en salariés. On en retrouve ainsi dans le secteur privé, et parfois même dans des multinationales, dans des services comme la comptabilité ou la communication, parce souvent ils ont une meilleure maîtrise de la langue française ou anglaise que les nationaux. C'est l'amorce d'une tendance qui, au Maroc où la libéralisation et la mondialisation ont plus d'effets, est plus nette. Les centres d'appel, les services de communication des multinationales y font appel prioritairement aux subsahariens, parce que les nationaux maitrisent de moins en moins les langues étrangères. Aussi, on y retrouve des subsahariens nombreux, même dans le journalisme. Ces travailleurs qualifiés, notamment dans l'informatique, sont également nombreux en Algérie mais moins visibles, parce qu'ayant un statut informel.Donc on voit bien la diversité et l'importance de la présence des subsahariens dans le pays.



Q.O.: Il n'y a pas que des universitaires et des diplômés…

A.B.: Bien sûr, d'autres types de présence se greffent là-dessus, notamment des réfugiés dans les périodes de sécheresse, comme il y en a eu dans les années 1980, ou depuis peu, ceux désirant se rendre en Europe.

Q.O.: En Algérie, sont-ils de passage, ou ont-ils l'intention de s'installer ?

A.B.: J'ai souvent lu ces derniers temps dans la presse algérienne, l'expression « de pays de transit, l'Algérie est devenue un pays d'immigration ». C'est le contraire qu'on devrait dire. L'immigration subsaharienne en Algérie est devenue une réalité structurelle plusieurs décennies avant que n'apparaissent les routes terrestres et maritimes « clandestines » vers l'Europe.

www.quotidien-oran.com&t=Quotidien%20d%27Oran

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La honte des hôpitaux algériens : «pas de place, allez voir ailleurs»

Publié le par Mahi Ahmed

La honte des hôpitaux algériens : «pas de place, allez voir ailleurs»

par Dr Benzaghou Tarik *

A l'heure des réformes du système de santé tous azimuts, et à l'heure des milliards dépensés pour des projets pharaoniques, je voudrais attirer l'attention de notre cher ministre et autres bureaucrates sur une réalité qu'affronte n'importe quel Algérien n'ayant pas de carte d'accès au Val de Grâce présentant une pathologie grave dans nos hôpitaux mais qu'affronte aussi nos médecins surtout les résidents qui sont en première ligne pour recevoir la détresse humaine.

Imaginez un instant qu'arrive aux urgences un cas médical grave ou parfois un cas nécessitant une hospitalisation et vous vous savez que vous n'avez pas de place d'hospitalisation alors comment faire ? dans un pays qui se respecte et respecte le droit d'être soigné, une solution doit et va être trouvée mais qu'en est-il chez nous ? comment est-on arrivé au point de faire balloter de pauvres citoyens de wilaya à wilaya et d'hôpital à hôpital sans états d'âme ?

UNE COMMUNICATION CATASTROPHIQUE

La logique voudrait que quand un malade doit être évacué ou quand in juge que les moyens dont on dispose soient insuffisants, on va rapidement contacter d'autres hôpitaux afin d'évacuer celui-ci et là premier obstacle de taille, la communication. Tout le monde s'accorde sur la mal communication entre nous alors imaginez si ça concerne une vie humaine. Les hôpitaux disposent de standard avec des personnes payées pour recevoir les appels. c'est un miracle pour que quelqu'un daigne vous répondre et après faut trouver le service qui nous intéresse et là c'est au bon vouloir des personnes qui reçoivent l'appel, décrocher ou pas est le dernier de leurs soucis. Alors deux solutions : centraliser les appels des services hospitaliers sur un seul centre qui contactera directement le service concerné et attention, tout est enregistré, analysé et les sanctions tomberont sur les indélicats qui se désintéressent de cet aspect, du directeur d'hôpital au chef de service et autres administratifs sensés répondre à la demande. Autre solution, des lignes spécifiques reliant tous les services et urgences du pays avec un code à quatre chiffres par exemple.

Revenant au cas du médecin décidé d'évacuer son malade vers un autre hôpital. J'ai souvenir d'avoir entendu parler d'une circulaire ou d'une instruction interdisant l'évacuation d'un malade sans accord préalable d'une autre structure mais souvent , sous la pression parfois de la famille, le malade est évacué par ses propres moyens et aucune ambulance n'est utilisée permettant de contourner cette interdiction. Le ministère doit créer une structure s'occupant de ces cas carrément de liquidation humaine où des sanctions doivent être prises à l'encontre du médecin et du directeur d'hôpital qui doit veiller à éviter ce genre de pratiques.

Qui dit communication dit bien sur structures d'accueil disponibles et médecins s'occupant de ce type de demandes. Il ne faut pas que ce soit des parents de malades qui cherchent désespérément une solution en devenant parfois agressifs et le dialogue doit demeurer strictement médical.

DES MOYENS DERISOIRES

C'est vrai que beaucoup de choses ont été amélioré. L'argent du pétrole aidant, des services peu fréquentés se retrouvent avec plus de moyens qu'un CHU saturé. Ceci amène à douter des fois de l'adage populaire comme quoi les grands hôpitaux notamment dans la capitale ont tout et les autres villes rien. Il faut que des études sérieuses soient faites sur les vrais besoins en tel et tel service dans telle région selon les standards internationaux et non selon les milliards dont on dispose. Oui, il arrive dans des endroits où le médecin est démuni, souvent par son plateau technique que ce soit les bilans biologiques ou radiologiques et c'est là où il faut évaluer et faire évoluer les choses. Ceci est de la responsabilité de l'administration centrale qui doit gérer cette disparité de moyens financiers et humains

LE SAMU C'EST POUR ?

Le service d'aide médicale urgente doit exister et bien exister. Si un médecin dans n'importe quelle région est confronté à un malade pour lequel une prise en charge rapide et une réanimation sont nécessaires. Le SAMU est fait pour ça !!!! Ce sont des équipes d'urgentistes chevronnés qui vont réanimer et stabiliser le patient et s'occuper de son transfert vers la structure adéquate et là, un centre de contrôle central est encore une fois nécessaire pour trouver une place le plus tôt et à l'hôpital le plus proche. Ce n'est pas au médecin de la petite structure initiale qui va se démener pour que quelqu'un quelque part décroche, c'est une vie humaine bon sang !!!! Tout doit être bien et rapidement fait et on se retrouve avec des catastrophes où un malade présentant une urgence vitale est évacué par une ambulance ou parfois par sa famille dans des urgences bondés et il va décéder faute de prise en charge immédiate.

HOPITAUX SATURES, JUSQU'A QUAND ?

Deux aspects sont à considérer : d'abord le constat dans de nombreux services que beaucoup de malades viennent de bourgades situées à des centaines de kilomètres alors même que plusieurs hôpitaux sont beaucoup plus proches. Y a-t il manque de confiance entre médecins ? Imaginez un pauvre malade qui habite en face de l'hôpital et qui le jour où il consultera pour une pathologie grave nécessitant une hospitalisation s'entend dire : pas de place, allez voir ailleurs. Peut-il l'accepter ? Peut-on décemment refuser un malade de son secteur pour garder des malades pouvant être pris en charge ailleurs ? Faut des lois, des décrets pour organiser et obliger les structures à répondre aux besoins de la population, cette situation perdurera.

Deuxième aspect et là on touche au point sensible : les limite de la gratuité !!!! Oui les urgences sont saturées par de faux malades, de simples consultants qui viennent profiter du tout gratuit. On trouve plus d'espace pour examiner, stabiliser des urgences, trouver le temps pour évacuer des malades dans les normes, demander des avis spécialisés. Aucun système de gestion des urgences n'a montré son efficacité dans nos hôpitaux et ceci est loin d'être réglé.

POUR CONCLURE

Aucun médecin ne pourra renvoyer un malade grave sans se dire " que suis-je entrain de faire ? " " Comment ce système de santé m'a perverti à ce point ?" " Est-ce que ma conscience me le pardonnera un jour ? " on est tous responsable car nous taire et pointer juste le système est la meilleure façon d'essayer de nous déculpabiliser. A quoi sert des syndicats professionnels si ce n'est pour faire pression pour le bien du malade ? Gageons que le peu d'humanité qui nous reste nous permettra de changer les choses.

* Médecin

Source : Le Quotidien d’Oran du 19.54

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