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QUELLE IMPASSE ?

Publié le par Mahi Ahmed

QUELLE IMPASSE ?

 

vendredi, 28 juillet 2017

Le thème de l’impasse, pour qualifier la situation qui caractérise le pays, revient fréquemment aujourd’hui, dans les interventions et les écrits de divers acteurs de la scène politique et économique nationale. Mais, derrière l’apparence de consensus général sur le constat, il importe de distinguer deux perceptions fondamentalement différentes de la nature de cette impasse et donc du comment en sortir, intimement liées, en fait, à la posture politique et idéologique qui les inspire, qu’elle soit assumée ou non.

 

1. C’est le sentier emprunté qui a débouché sur une impasse

L’impasse est de nature conjoncturelle, il manquerait « une politique économique « digne de ce nom » et une « bonne gouvernance ». Soit un ensemble de recettes, d’approches techniques, de procédures ; remplacer la mesure A par la mesure B, voire par la mesure C ou D, la politique économique A par la politique économique B ou C, comme autant de parades réussies à une réalité réfractaire qui ne peut pas être envisagée autrement. Bref, il faut emprunter un autre sentier. On veillera, ce faisant, à enlever toute pertinence aux lignes de clivage qui produisent du sens. On opère des modifications par ajouts, par ajustements, selon une démarche dite de « l’incrémentalisme méthodologique », des mesures de changements successifs des règles du jeu économique qui concourent à la même finalité libérale, mais dépouillées de tout identifiants sociaux (éviter les « clivages obsolètes »), incréments qui se révéleront cependant comme autant de seuils de non-retour. Et autant de paliers d’affaissement des capacités de développement national. Car, ce n’est pas un jeu à somme nulle. On fait tourner le ballon mais cette politique de gestion de l’impasse agit comme moteur « silencieux » de recompositions sociales, de redistribution des intérêts et des pouvoirs qui renforcent les positions du capital dans la décision économique, les profits des couches affairistes, conforte les privilèges mal acquis et les agissements des prédateurs de l’économie nationale, dont elle aggrave les vulnérabilités, creuse davantage les inégalités et érode en définitive les capacités de réponse aux menaces impérialistes dans la région et à nos frontières. Le « débat » ne porterait plus alors que sur des considérations circulaires qui ne touchent pas à l’étage essentiel des problèmes, à leur source. Il est circonscrit par le there is no alternative, il n’y a pas de plan B. Nous avons affaire à différentes variantes de politique de gestion de l’impasse où la question des marges de manœuvre devient centrale. Il ne nous resterait plus comme choix que l’ajustement choisi pour éviter l’ajustement subi...Mais, raisonner dans le cadre tracé par les questions de l’adversaire, c’est-à-dire se laisser enfermer pour ne pas dire piéger dans un raisonnement en labyrinthe focalisé sur des problèmes de conjoncture, de l’ordre de la tactique, c’est déjà perdre la bataille.

2. C’est la voie qui est sans issue

C’est l’impasse du point de vue des perspectives de l’Algérie. Une voie sans issue, celle des dilemmes insolubles de la gestion des espaces périphériques subordonnés de la mondialisation capitaliste, espaces économiquement surdéterminés et politiquement instrumentalisés, comme l’illustrent les cas de la Grèce, du Brésil et l’échec de l’intégration européenne à l’Est. Ici, le « comment en sortir » renvoie à l’ampleur et à la complexité de la tâche ; comment sortir de l’impasse, enserrés dans les mailles d’une souveraineté toujours plus limitée, dans un contexte de reconfiguration violente et agressive de l’ordre international qui cible l’Etat national, mais aussi d’émiettement, d’éparpillement des forces sociales dont l’intérêt objectif est dans le développement national et le progrès social, quand un brouillard idéologique épais masque les enjeux, dévoyant leur véritable nature sociale. Devient prioritaire, le besoin de dissiper, de clarifier, de comprendre, de décanter pour hâter les décantations politiques et idéologiques qui aideront à la fin de la longue errance de la pensée progressiste qui a accompagné la décomposition du projet de développement national populaire autonome

UNE IMPASSE DE NATURE STRUCTURELLE

En Algérie, les restructurations libérales inaugurées sous Chadli Bendjedid ont plombé le développement national dans le surplace trois décennies durant. L’échec du triptyque : libre échange-privatisation-IDE qui en constitue la clé de voûte est patent.

Le libre échange a été une ouverture économique « improvisée et non préparée qui a été fatale à bon nombre d’industries », une opération à pure perte pour l’économie algérienne. Il a conforté la domination du marché algérien par ceux qui en ont toujours fait une stricte destination commerciale. Pour ce qui est des IDE, le capital étranger n’a d’yeux que pour l’or noir. Le capital algérien, investisseur, preneur de risques, vecteur d’innovation, lui, est inexistant. Quant à la privatisation, elle se résume à une série de constats successifs d’échec dont le plus retentissant est celui de la privatisation d’El Hadjar qui plutôt que de doper la sidérurgie algérienne l’a dupée, en réalité. El-Hadjar ne fournit le marché national qu’à moins de 10%, obligeant l’Algérie à recourir à l’importation qui lui coûte annuellement environ 10 milliards de dollars.

Ce mécanisme global de « changement de cap » expérimenté sous diverses enseignes depuis la fin des années 1980, a profondément bouleversé la structure de l’économie algérienne au détriment des secteurs d’activité et de l’emploi productifs. L’édification d’une économie de production a laissé la place à une économie de bazar axée sur le seul commerce d’importation dont la caractéristique essentielle est l’allocation à des fins improductives prédominantes d’une ressource rare et non renouvelable. La dévitalisation de la sphère d’activité productive, au nom du « basculement à l’économie de marché », et de « la diversification de l’économie », est attestée par la part accaparée par les importations dans l’offre et par celle prise par le marché informel dans la satisfaction de la demande. Privée de sa substanceproductive, l’économie algérienne est gangrenée par les phénomènes de transfert illicite de devises

Les caractéristiques de l’impasse ; La panne du développement

La croissance économique obtenue à la faveur de l’augmentation substantielle des revenus pétroliers n’a engendré aucune dynamique réelle de développement. Socle de la construction du système productif national, l’industrie est le parent pauvre de cette croissance, fortement corrélée au boom des importations de biens de consommation et qui est à la fois de contenu non industriel et énergivore. La part de l’industrie dans la production intérieure brute est passée en trente ans de 25% à 4% Avec un secteur industriel qui ne représente plus que 4% du PIB en 2012, on recense 23.258 importateurs qui se partagent une enveloppe devises de plus de 40 milliards de dollars. Fin 2012, on recensait en Algérie 1585284 commerçants soit 1 commerçant pour 24 habitants contre 1 commerçant pour 37 habitants en 1992 ! En vingt ans leur nombre a été multiplié par 2,26 ! Le secteur industriel n’emploie plus que 6% de la main d’œuvre. Alors que l’emploi industriel représentait en 1987, l’équivalent de plus d’une fois et demie l’emploi dans la branche du commerce, en 2010, il n’en constitue plus que les huit dixièmes, environ Le secteur industriel étatique est aujourd’hui en train de disparaître en laissant le terrain à un secteur privé incapable de constituer un pôle industriel compétitif. Le secteur public, instrument-clé de la stratégie de développement national a été réduit à la portion congrue..

La dépendance s’est accentuée

L’ouverture économique « improvisée et non préparée a été fatale à bon nombre d’industries », soulignant l’incapacité du système de production locale à répondre aux besoins des consommateurs, couverts quasi intégralement par des importations en augmentation rapide, elles-mêmes financées exclusivement par des revenus pétroliers sur lesquels pèse l’hypothèque d’un effondrement des prix. La production locale ne couvre aujourd’hui que 5% des besoins des consommateurs contre 18% dans les années 1990 ». « Hormis les secteurs de l’agroalimentaire et du bâtiment, tout est à reconstruire ». Ce modèle pour couches aisées et riches ponctionne les réserves de pétrole et de change de l’Algérie

Les déséquilibres sociaux se sont creusés.

Au niveau de la structure sociale, les mutations sont de taille : une population de journaliers a succédé à la population de salariés tandis qu’on est passé du salariat permanent au salariat occasionnel et de l’entreprenariat public dans l’industrie à l’entreprenariat privé dans le tertiaire. Le taux de chômage parmi les promus de l’université est proche de 25 à 26% alors que l’économie nationale « n’a pas encore atteint le stade de développement lui permettant d’employer toutes les compétences universitaires ». Le paradoxe flagrant est que le phénomène du chômage des diplômés de l’enseignement supérieur dont l’ampleur a atteint 800 000 chômeurs en 2009(5) cœxiste avec celui de la grande faiblesse, voire de la médiocrité de l’encadrement technique, managérial et administratif du tissu entrepreneurial et de manière plus générale économique du pays. Conséquence logique, avec une population étudiante qui se chiffre à un million et demi de personnes, l’Algérie ne parvient plus à garder ses compétences.

Ce qui structure la réalité sociale, aujourd’hui, c’est la dynamique des inégalités croissantes qui séparent le haut et le bas des revenus, des inégalités de patrimoine, biens fonciers ou immobiliers, produits financiers, ressources en devises, des inégalités en termes de mobilité internationale et de statut citoyen y afférent, des inégalités de statut d’emploi, permanents, occasionnels, chômeurs ; la précarisation de larges couches de la population et surtout d’une majorité de la jeunesse, avec une population d’occupés formée aux trois-quarts d’occasionnels, des cohortes de diplômé(e)s du supérieur sans débouchés dignes de ce nom, le musèlement de l’expression des courants patriotiques et de progrès et l’étouffement des revendications des travailleurs. Livrés aux solutions d’attente sans lendemain, précaires et exclus sont, quant à eux, dans une logique de survie, pris entre le désir désespéré de révolte et de renverser de fond en comble la hiérarchie sociale et celui de la « harga

La transition libérale s’étire interminablement

L’ouverture de l’économie a été menée au pas de charge et l’ensemble du droit algérien a été refondu pour être mis aux normes des pays à économie capitaliste. Code du travail, loi sur la monnaie et le crédit, loi sur la concurrence et les prix, code de commerce, dispositif législatif de la privatisation, droit des sociétés, droit bancaire, droit des investissements, droit boursier, droit douanier, droit fiscal, droit du consommateur, droit immobilier ; l’œuvre normative accomplie depuis 1993 est effectivement « impressionnante » . L’effort de redéfinition des règles du jeu en faveur de « l’économie de marché », c’est à dire le capitalisme, est indéniablement intense. Mais les résultats de la transition en cours sont particulièrement décevants. Malgré cette marche forcée à la normalisation de l’économie algérienne et les efforts intensifs systématiques relayés par des médias en vue, pour instaurer un climat idéologique hégémonique favorable aux « affaires », la transition n’est pas achevée et la fameuse croissance hors hydrocarbures portée par sa propre dynamique, autrement dit, porteuse de développement, reste un vœu pieu. La transition libérale s’étire interminablement et le modèle de référence apparaît comme l’inatteignable ligne d’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche.

La « contrainte extérieure » est le prétexte pour d’autres recompositions internes

Aujourd’hui, la chute drastique des prix du pétrole est l’occasion de nous proposer un nouveau coup d’accélérateur du processus de démantèlement libéral inauguré sous l’ère de Chadli.

La « contrainte extérieure » est le prétexte pour d’autres recompositions internes. Une recomposition et un repositionnement des intérêts économiques et politiques au profit du renforcement et de l’extension des positions du capital (privé algérien et multinationales) et des couches qui lui sont liées, au détriment des intérêts du peuple algérien et de son développement.

La clameur idéologique assourdissante des partisans d’un nouveau round des thérapies de choc exagère délibérément, et c’est dans son intérêt, la situation difficile du pays, On assiste à la promotion d’un discours délibérément alarmiste visant à apeurer la population et faire qu’elle aille désarmée sinon consentante à l’abattoir social qu’on veut lui préparer. Elle doit servir de véhicule pour une violente recomposition du système politique. La transition ouverte tous voiles levés doit succéder à la transition souterraine sans identifiaux sociaux en œuvre depuis sa mise en branle timide mais résolue au début des années 1980 par le régime de Chadli Bendjedid. Une mutation systémique « au forceps » mais hautement incertaine dont on se hâte fébrilement à confectionner la façade institutionnelle crédible, qui va cibler ce qui reste des acquis du développement national et dont le coût social va être particulièrement élevé, comme l’a montré l’exemple des ex pays socialistes . Pour asseoir les bases d’un capitalisme dépendant qui ne peut avoir que le statut d’escale dans la mondialisation capitaliste, avec un Etat reconfiguré au rôle essentiel et quasi exclusif d’intermédiaire, d’opérateur administratif et d’interprète actif et consentant de leurs volontés.

Tout ceci, bien sûr, moyennant compromis, conflits, contradictions sur le dos de l’Etat national et alignements stratégiques auprès de protecteurs puissants (américains, français ou khalidjis) qui leur permettraient de prendre les choses en mains car, étant donné leur état réel, toutes ces forces sont plus ou moins conscientes qu’elles ne peuvent accéder au pouvoir qu’au prix d’un reniement de la souveraineté du pays et en s’aliénant à une puissance étrangère.

Retour à la case départ ?

Il n’y a pas de force capable de « forcer le passage »et d’imposer le changement politique et institutionnel adéquat à cette visée, qui permet d’abréger la transition. Les couches de néo-riches qui veulent émerger sur la scène politique en tant que force dirigeante ont les yeux politiques plus gros que le ventre économique. Ils ont eu l’argent, il leur faut maintenant le pouvoir. Cependant, opérer une mutation telle du rôle de l’Etat et de sa nature sociale n’est pas seulement affaire de décrets, de techniques ou de procédures. Cette prétention de la prébourgeoisie affairiste à s’ériger en classe dirigeante est lestée des limites étroites de son horizon de profitabilité et, quant au fond, des handicaps historiques qui l’ont confinée à la périphérie de la sphère des activités porteuses de dynamisme économique, technologique, social, en bref, la sphère d’activités qui lui aurait conféré la légitimité de classe- agent historique du développement national. Sa mise en selle pour prendre en mains les rênes du pouvoir politique ne peut résulter de son propre moteur interne. Elle devra s’appuyer, pour ce faire, sur les pressions directes et indirectes du capital multinational pour orienter et imposer une refondation de l’Etat en conformité avec ce but. Le rayon d’action du capitalisme algérien ne peut résulter que du poids énorme du capital supranational et de la dépendance politique, militaire et idéologique de l’Algérie par rapport aux Etats-Unis, à l’Otan et à l’UE. Cette intronisation du capital algérien va s’appuyer, pour se réaliser, sur les pressions directes et indirectes du capital multinational visant à impliquer le pouvoir dans un consensus préfabriqué par le haut qui doit servir de faire-valoir légitimant le basculement du système politique et institutionnel. Sur quoi doit porter le compromis ? Sur une plus grande soumission des règles institutionnelles aux appétits du capital privé et sur le renoncement au projet de développement national, c’est-à-dire autonome. En d’autres termes, donner le pouvoir économique et donc de décision à ceux qui n’écoutent que le critère du profit. Mais dans le contexte d’un espace périphérique sur déterminé économiquement, les déterminants du profit ne sont internes qu’en apparence, ils obéissent fondamentalement aux leviers de commande du centre .Les décisions de politique économique nationale ne vont plus correspondre aux nécessités et choix intérieurs mais dépendre d’abord de considérations internationales. Dans cette économie ouverte et alignée sur la commande centrale, il s’ensuit qu’il est impossible de ne pas faire ce que les autres font. Les décideurs sont structurellement limités par la nature et les règles du système dont ils font partie.

La discipline du capital ayant désormais étendu sa sphère de validité à l’espace national, quelles marges de manœuvre leur restera-t-il, sous la contrainte de l’efficacité globale et de la rentabilité financière ?Quelle influence peut exercer, en l’occurrence, l’« acteur » Algérie sur le taux de change du dollar ou sur le prime rate de la FED (la banque centrale des USA) qui commandent le mouvement des capitaux et leur orientation à l’échelle mondiale, déterminant dans une grande mesure la hiérarchie des zones d’accumulation rentable et de profits maximum[25] ?L’Etat peut-il orienter les capitaux conformément à la volonté politique « nationale » ? Le mode de production dans un pays donné peut-il être gouverné par des lois de fonctionnement antinomiques avec celles qui commandent le fonctionnement du mode de production dans lequel il s’est inséré à l’échelle internationale ? L’ampleur déstabilisatrice des recompositions sociales et politiques qu’un tel renversement de régime entraînera, exclue qu’il puisse s’opérer sans s’appuyer sur la violence d’Etat. On voit que la perspective d’un capitalisme « national » est potentiellement conflictuelle, pour ne pas dire impossible. Une chimère, à vrai dire. En réalité, ce qui est attendu de l’Etat, dans cette phase, c’est de reconfigurer son rôle pour imposer les conditions économiques, politiques et sociales de l’alignement sur la commande centrale, soit la reconversion de l’espace économique national pour permettre la pénétration illimitée des firmes nord américaines et européennes dans le marché national.

Un statut de sous-périphérie qui consacrera la fin de l’autonomie de décision nationale et videra de son contenu économique et social l’indépendance nationale

Abdeltif Rebah

 

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Le compromis national-libéral est l’enjeu du dialogue par Yacine Teguia SG du MDS

Publié le par Mahi Ahmed

Le compromis national-libéral est l’enjeu du dialogue

Yacine Teguia SG du MDS

 

le 25.07.17

Depuis les années 1990, les réformes successives des lois sur le travail permettent aux employeurs de gagner en flexibilité au nom des efforts qu’ils seraient prêts à consentir pour assurer le redressement urgent de notre économie, la diversifier et la tourner vers la production.

Le projet de réforme du code du travail, qui vient d’être retiré, était envisagé depuis 2005 et prétendait atteindre les mêmes objectifs, même si sa présentation s’est faite après avoir perdu bien des années et sans avoir totalement pris la mesure des limites des démarches précédentes. Ce retard est imputable, dans un premier temps, au coup porté au syndicalisme revendicatif par le pacte social et économique signé lors de la tripartite de juin 2006, à l’initiative du gouvernement Belkhadem, puis au Printemps arabe, dans lequel se sont engouffrés certains syndicats autonomes, qui, parce qu’on les poussait vers une lutte pour leur survie, au lieu de participer à organiser le monde du travail, se sont inscrits dans la CNCD.

La démarche politique portée par cette dernière a été condamnée par la société au nom de la stabilité face au danger d’un retour de l’islamisme. Rejet confirmé à l’occasion des législatives de 2012, puis de 2017. Dans un tel contexte, seules subsistaient les revendications salariales autour desquelles les syndicats autonomes allaient refaire la démonstration de leur combativité, tandis que tout débat était récusé de la part du gouvernement. Et en premier lieu celui sur le code du travail. Les choses sont-elles en train de changer ? L’offre de dialogue du nouveau Premier ministre sera-t-elle à la hauteur des exigences ?

La constante pression des forces au pouvoir, aujourd’hui renforcées à la suite des législatives du 4 mai 2017, les indécisions des segments patriotiques et modernistes en son sein, les réticences, ou l’hostilité de ceux dont les sympathies au sein de ce pouvoir vont vers les forces de l’argent sale, l’ont fait hésiter dans son ensemble, malgré l’exigence d’un virage en faveur d’une économie productive et du développement en grand du travail. En effet, le néolibéralisme, adossé à la rente, semble s’épuiser depuis qu’il a été mis en œuvre dans le sillage de l’ajustement structurel, inspiré par les institutions financières internationales.

Les deux moments de recul sur cette nécessité de changer de modèle s’étaient manifestés par le remplacement d’Ouyahia à la tête du gouvernement par Belkhadem, en 2006, et par son départ, en 2012, durant le Printemps arabe, après être revenu en 2008. Alors qu’il s’était tu en 2006, silence cependant significatif de désaccords au sein de la classe dirigeante, l’opinion se rappelle de ses propos fracassants sur les forces de l’argent sale lorsqu’il a quitté à nouveau la chefferie du gouvernement en 2012.

La position équivoque du pouvoir tendait à créer l’illusion que les forces de l’argent sale allaient accepter de bon gré une limitation à l’amiable de leurs activités prédatrices et qu’elles investiraient, «patriotiquement», les sommes colossales qu’elles avaient amassées. C’est le virage espéré avec la loi de finances complémentaire de 2009.

Tout s’est écroulé avec le Printemps arabe, avant que la chute des cours du pétrole, en 2014, n’impose de remettre à l’ordre du jour les exigences de transformation de notre modèle socioéconomique. Entre-temps, Ouyahia s’est rendu à l’idée d’un compromis avec les forces de l’argent sale, et, ce 29 avril 2017, à la salle Harcha, à Alger où il menait sa campagne pour les législatives, il a même déclaré : «Il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas payé leurs impôts depuis plusieurs années. Soit on passera notre temps à leur courir après, soit on discutera avec eux afin de les convaincre de quitter le circuit informel.»

Ce recul spectaculaire devant les forces de l’argent sale doit alerter sur le contenu de la réforme du code du travail et plus largement sur la disponibilité de Tebboune au dialogue. C’est aussi à l’aune de la dégradation du rapport de force général que l’on doit apprécier le message envoyé par Bouteflika, à la veille des législatives, et qui soulignait que la prochaine APN «devra également légiférer pour la finalisation de diverses réformes destinées à promouvoir une économie davantage diversifiée, de sorte à réduire la dépendance du développement du pays ainsi que le bien-être de la population envers le marché mondial des hydrocarbures».

Il est à craindre, qu’au mieux, comme pour la réforme de la Constitution, nous puissions observer au plan législatif des progrès quantitatifs, mais pas de changements qualitatifs à la hauteur des aspirations de la société. Et les déclarations de Saadani sur «la grandeur de la future Assemblée, qui sera mesurée à l’aune des textes qu’elle aura à voter pour continuer de traduire en loi la profonde révision constitutionnelle de mars 2016», semblaient n’être qu’un paravent pour justifier ce qui était annoncé : le manque de légitimité des députés.

L’arrogance du pouvoir et des forces de l’argent ne l’ont pas emporté. L’abstention massive et l’avalanche de bulletins nuls ont finalement imposé le dialogue au-delà des bancs de l’APN. Nous sommes en face de ce que dénonce Mebtoul dans un article paru dans un quotidien national : «La violence de l’argent est aujourd’hui rehaussée comme valeur suprême dans la société.

On peut ici identifier un ensemble de faits pervers liés à l’argent comme rapport social. Il renforce les inégalités sociales. Il produit de multiples transgressions et dérives à l’égard du travail qui ne pourra pas — contrairement à tous les discours normatifs des responsables (‘‘Il faut travailler’’) — imprimer sa marque dans la société. Les identités professionnelles sont profondément fragilisées, abîmées et non reconnues en raison de l’exclusion du travail comme valeur centrale.» C’est le clientélisme qui demeure à la base des rapports politiques et c’est la prédation qui en forme le socle socio-économique.

Et le projet de réforme du code du travail, avancé puis retiré, ne bouleversait pas encore ce rapport. Il n’offrait pas une revalorisation du travail, qui tienne compte de la réalité des entreprises, à travers un deuxième salaire différé, ni de protections nouvelles aux travailleurs qui devront affronter un marché de l’emploi qui va se caractériser par un bouleversement de sa structure (féminisation, qualification, migrants...) et une plus grande mobilité dans les trajectoires professionnelles.

Les déclarations et les actes des tenants du pouvoir et des membres du gouvernement restent favorables aux tenants de l’argent sale, malgré les démarcations vis-à-vis d’Ali Haddad ou de Sidi Saïd. La poursuite de la politique d’amnistie fiscale démontre qu’ils restent lestés de la volonté de compromis avec ces forces et sont insuffisamment à l’écoute des aspirations et des propositions les plus avancées des travailleurs aussi bien que des employeurs de l’économie productive. Ils agissent sous le camouflage du programme présidentiel, mais c’est ce même programme qui a autorisé l’explosion des importations et qui maintenant justifie la mise en place de quotas.

On peut donc se demander ce qu’il peut encore signifier, si ce n’est qu’il sert à être opposé à l’idée de rupture et à contrarier la mise en place d’un gouvernement dévoué à la cause du travail et aux libertés. Malgré tout cela, l’aspiration au changement radical n’a pas reflué. Aujourd’hui, après toutes les tentatives d’étouffement, nous continuons d’assister, sous la pression de la société et l’action des forces démocratiques les plus conséquentes, à des prises de position plus ouvertes de ceux qui, dans les institutions ou dans les organisations de la société civile, se disent attachés au modèle social algérien et à l’exigence de sortir de la dépendance au pétrole.

Peut-être espèrent-ils pouvoir agir à l’intérieur du compromis national-libéral et le faire évoluer vers une forme plus affirmée de patriotisme économique. C’est impossible sans une mobilisation plus grande de la société. La proposition de dialogue avancée par Tebboune peut en être le ressort.

On a vu comment le contenu de la politique de réconciliation nationale a été infléchi grâce à la résistance de la société, en particulier des différents secteurs qui ont affronté le terrorisme islamiste (familles des victimes, patriotes, GLD, retraités de l’ANP...) et à cause des évolutions mondiales qui ont remis à l’ordre du jour la nécessité de faire face au terrorisme islamiste. Il est donc possible de peser positivement sur le consensus socioéconomique et sur ses suites politico-idéologiques.

Les résultats des dernières élections ont été décisifs. Ils permettent une prise d’initiative. Le MDS avait appelé à voter blanc, massivement, pour dénoncer la manière scandaleuse dont la classe politique tournait le dos à l’exigence du travail et des libertés et n’indiquait pas, à titre d’exemple, de quelle manière ses élus se prononceraient sur la réforme du code du travail.

S’il est vrai qu’une fraction du patronat, aussi bien privé que public, a des intérêts liés aux forces de l’argent sale et de la spéculation, une large partie est prête à sacrifier les intérêts de ces milieux de la prédation, car elle est davantage liée à l’économie productive et aux services qui lui sont associés. Les premiers actes du nouveau gouvernement sont un indice de l’évolution des contradictions entre ces composantes, mais aussi de ce qu’aura réussi à imposer la société, en déjouant les manœuvres électorales des uns et des autres.

Mais si les résultats du scrutin du 4 mai justifient largement des changements à ce niveau, ils constituent paradoxalement, aussi, un succès des adversaires de l’économie productive. Dans le sens où ils sont, au sein de l’APN, le fruit des rapports de force à la veille de ces élections. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le large scepticisme qui les a entouré. C’est pour cela que le dialogue que propose Tebboune ne peut pas se cantonner aux seules forces présentes au sein de l’APN. Le projet de réforme du code du travail était porteur du déséquilibre du rapport de force pré-électoral.

Les menaces contre les libertés syndicales qui ne devraient pas dépendre d’un régime d’agrément mais relever d’un régime déclaratif, la grève illimitée et l’occupation de sites qui allaient être interdites dans les faits, les contradictions comme celle liée à la volonté de promouvoir le partenariat public/privé et la faiblesse des mesures proposées dans le projet à propos du travail dans ce cadre, la lutte contre le harcèlement sexuel mais en oubliant d’autres formes de discriminations dont les femmes sont victimes au travail, le renforcement des protections des enfants mais en baissant l’âge à partir duquel ils peuvent travailler, l’obligation de rédiger le contrat de travail en arabe alors que le contrat n’a même pas besoin d’être écrit, en étaient l’expression.

Au point où l’interdiction de fumer sur les lieux de travail était présentée comme une innovation essentielle. Et c’est vrai dans le sens où elle paraissait démontrer une volonté de se soumettre à des règles appliquées dans les pays les plus avancés, et donc dans le sens où elle trahissait une volonté de privilégier la forme au détriment du fond.

A l’issue du scrutin, la tentative de mettre en place un gouvernement d’unité nationale a échoué. Elle visait à ne pas avoir à reconnaître la force de la contestation dans la société et ne pas avoir à mener, avec détermination, le débat sur l’organisation du travail compatible avec les évolutions du monde de l’entreprise aussi bien du point de vue de la gestion que du point de vue technologique, mais aussi avec sa place dans la société qui sous-tend son autonomie et donc sa souveraineté.

La crise de représentation est toujours là, et seule l’avancée sur la question démocratique dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale pourra régler les problèmes vitaux posés à notre pays. Et une exigence verra le jour et devra faire face au consensus autoritaire et national-libéral qui se dessine, celle de rompre avec les conceptions idéologiques obsolètes, aussi bien celles qui font de toute idée de planification un tabou, que celles qui instrumentalisent la religion, y compris dans le domaine économique comme cela reste le cas à propos du week-end. Tous ces débats devront être menés avec sérieux et sérénité.

Malgré des restrictions de droits qui ne sont pas des garanties pour créer plus d’emplois, le projet de réforme du code du travail répondait assez largement aux attentes des employeurs en matière de flexibilité, mais dès qu’il s’agissait d’exprimer clairement les principes et les objectifs d’une nouvelle approche en matière de qualité des emplois et de protection sociale et plus encore de le traduire en termes concrets, on observait d’importants décalages avec les proclamations et les droits octroyés par la Constitution.

L’examen des passages qui ont été modifiés ou supprimés ainsi que de ceux qui ont été ajoutés, travail mené par les syndicats et des experts comme Nouredine Bouderba, indiquait qu’il s’agissait, de façon systématique, d’une tendance à amoindrir ou même rendre inopérant soit le pouvoir des syndicats, soit la limitation des pouvoirs des employeurs.

De plus, même si on considère que des protections importantes avaient été conservées, voire même avaient été ajoutées, il faut considérer l’orientation générale, la confusion et les grandes faiblesses qui caractérisaient les mesures en faveur des travailleurs, sans offrir de véritables garanties aux employeurs d’ailleurs. Ce qui soulignait la volonté du pouvoir de garder un contrôle absolu de la sphère socioéconomique.

Il y avait une grande et dangereuse contradiction pour, d’une part, l’avenir des travailleurs qui devront faire face à une plus grande mobilité professionnelle et, d’autre part, l’avenir de la réforme qui risque de ne pas trouver la base dans les organisations du patronat comme dans celles des travailleurs et plus largement dans la société pour la porter. Le dialogue le plus large est devenu une exigence et l’offre de Tebboune est donc la bienvenue. La réforme du code du travail telle qu’elle avait été entamée était d’autant plus illégitime que le crédit de la nouvelle APN est déjà nul.

Mais, même dans le cadre d’un large dialogue, elle échouera si on ne voit pas qu’elle est d’abord et avant tout une bataille qui met aux prises les intérêts contradictoires des tenants d’une économie productive et ceux de la prédation. Au final, cette bataille ne pourra déboucher sur des succès qu’à la condition de réaliser la jonction des travailleurs, des employeurs et des forces politiques porteuses d’un changement profond.

C’est pourquoi, s’il y a lieu de ne pas sous-estimer les possibilités ouvertes par le dialogue pour une transformation du rapport au travail, il faut faire preuve encore de la plus grande fermeté pour améliorer et faire appliquer le projet de code du travail par un véritable gouvernement du travail. La réforme du code du travail pose non seulement la question de son efficacité, mais aussi celle de son effectivité et de son efficience. Ce contrôle là revient au pouvoir exécutif.

texte

Yacine Teguia

 

© El Watan

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Le libéralisme en question

Publié le par Mahi Ahmed

 

Le libéralisme en question

 

Par Ammar Belhimer

Quel avenir pour l’ordre libéral à la lumière de la percée des nationalismes et des populismes dans le monde capitaliste ?

Foreign Affairs tente de le dessiner sous la plume de deux observateurs avisés, Jeff D. Colgan et Robert O. Keohane(*).

A leurs yeux, l’année 2016 marque un premier virage essentiel se rapportant aux forces qui modèlent la politique étrangère, laquelle découle, désormais, moins des relations entre Etats que de leurs particularités internes.

L’expression la plus manifeste d’un tel tournant est illustrée par la décision du Royaume-Uni de quitter l'UE, ou Brexit, et l'élection de Donald Trump en tant que Président américain.

Les deux auteurs voient dans cette évolution la marque d’un «leader populiste (qui) prétend représenter le peuple et cherche à affaiblir ou à détruire des institutions telles que les législatures, les magistrats et la presse et à rejeter les restrictions externes pour défendre la souveraineté nationale.»

Il convient toutefois d’éviter la confusion entre populisme de gauche et populisme de droite : le premier œuvre «à “immerger les riches” au nom de l'égalité ; le second veut supprimer les contraintes sur la richesse au nom de la croissance». Le charisme du leader et l’aversion aux limites de la souveraineté et à des institutions puissantes sont les deux principaux vecteurs de ce dernier.

«De telles institutions sont, bien sûr, des éléments clés de l'ordre libéral: pensez aux Nations-Unies, à l'UE, à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et à d'importantes alliances comme l'Otan. Grâce à eux, l'ordre dirigé par Washington encourage la coopération multilatérale sur des questions allant de la sécurité au commerce et aux changements climatiques. Depuis 1945, l'ordre a aidé à préserver la paix entre les grandes puissances et à décourager des pays comme l'Allemagne, le Japon, l'Arabie Saoudite et la Corée du Sud d'acquérir des armes nucléaires.»

Cet aspect de la consolidation de la paix de l'ordre libéral a été «un succès extraordinaire».

Le hic est que cet ordre est de plus en plus déconnecté des populations qu’il gouverne : «Depuis le début des années 1980, les effets d'un programme économique néolibéral ont érodé le contrat social qui avait précédemment assuré un soutien politique crucial pour l'ordre.»

Le contrat social qui était au cœur de la démocratie libérale disposait, formellement, que les personnes désavantagées par les forces du marché ne pouvaient pas rester trop loin derrière, en préservant notamment l’ascenseur social.

Les élites néolibérales ont violé ce contrat : «Entre 1974 et 2015, le revenu médian réel des ménages américains sans diplôme d'études secondaires a diminué de près de 20%. Ceux qui possèdent des diplômes d'études secondaires, mais sans aucune formation universitaire, ont vu leurs revenus chuter de 24%. Ceux qui ont un diplôme universitaire ont vu leurs revenus et leurs richesses se développer ; parmi ces Américains, le revenu médian réel des ménages a augmenté de 17%.»

Le fossé se creuse en termes de revenus, mais pas seulement. Il touche des espaces jusque-là insoupçonnés : les territoires : «Les différents groupes d'Américains vivent dans des mondes séparés. Les mieux lotis ne vivent plus près des pauvres ou n’interagissent plus avec eux dans les institutions publiques autant que d'habitude. Cette auto-ségrégation a altéré un sentiment de solidarité de la vie civique américaine: même si les technologies de la communication ont relié les gens comme jamais auparavant, différentes classes sociales se sont séparées, devenant presque étrangères les unes aux autres.»

La conséquence de telles cloisonnements a été de rendre incompatibles la solidarité et la démocratie.

Une tare essentielle du système néolibérale a été également perdue de vue : «Les élites économiques ont conçu des institutions internationales pour servir leurs propres intérêts et créer des liens plus étroits entre eux et les gouvernements. Les gens ordinaires ont été exclus. Le moment est venu de reconnaître cette réalité et de pousser à des politiques qui peuvent sauver l'ordre libéral avant qu'il ne soit trop tard.»

«Les élites ont profité de l'ordre libéral mondial, parfois par inadvertance, parfois intentionnellement, pour s’accaparer des richesses au cours des dernières décennies, et ils n'ont pas beaucoup partagé avec les classes moyennes et inférieures.» Aussi, convient-il de ne pas sous-estimer «la menace que ce changement politique pose à l'ordre libéral».

La sous-estimation des dangers du populisme affecte y compris les milieux de l’industrie et de la finance : « Les dirigeants d'entreprises et les marchés boursiers, qui auraient pu servir de frein à la ferveur populiste, ont plutôt récompensé des propositions pour des taxes plus faibles sans aucune réduction des dépenses publiques. C'est une myopie (…) Cette position rappelle la façon dont les aristocrates français du dix-huitième siècle ont refusé de payer des taxes tout en se livrant à de coûteuses aventures militaires étrangères. Ils s'enfuirent pendant de nombreuses années, jusqu'à ce que la Révolution française mette fin à leurs privilèges. Les élites d'aujourd'hui risquent de commettre la même erreur.»

La révolte populiste se nourrit par ailleurs de «deux facteurs contributifs découlant de l'ordre international» :

• Primo, une perte de solidarité nationale provoquée par la fin de la guerre froide : «Au cours de ce conflit, la menace soviétique perçue avait suscité un fort sentiment commun non seulement entre les alliés de Washington, mais aussi au sein des institutions multilatérales. Les psychologues sociaux ont démontré l'importance cruciale de “l'autre” dans la formation de l'identité, tant pour les individus que pour les nations (…) La chute de l'Union soviétique a enlevé l’“autre” de l'imaginaire politique américaine et réduit ainsi la cohésion sociale aux États-Unis. La fin de la Guerre froide a généré des difficultés politiques particulières pour le Parti républicain, qui était depuis longtemps un bastion de l'anticommunisme. Avec la disparition des Soviets, les élites de Washington ont progressivement remplacé les communistes. Le trumpisme est l'extension logique de ce développement.»

• Secundo, un mécontentement à l’endroit de l'ordre libéral associé à un «dépassement multilatéral» : «L'interdépendance exige que les pays réduisent leur autonomie afin que des institutions telles que l'ONU et la Banque mondiale puissent faciliter la coopération et résoudre les problèmes mutuels. Mais la tendance naturelle des institutions, de leurs dirigeants et des bureaucraties qui accomplissent leur travail est d'élargir leur autorité. L'effet cumulatif de telles expansions d'autorité internationale consiste à limiter excessivement la souveraineté et à donner aux gens le sentiment que des forces étrangères contrôlent leur vie. Étant donné que ces institutions multilatérales sont éloignées et antidémocratiques — malgré leur rhétorique inclusive — le résultat est leur aliénation publique.»

Un conseil : «Comme l'a soutenu le psychologue social Jonathan Haidt, les progressistes doivent apprendre à parler d'honneur, de fidélité et d'ordre, en plus d'égalité et de droits.»

A. B.

 

(*) Jeff D. Colgan and Robert O. Keohane, The Liberal Order Is Rigged : Fix It Now or Watch It Wither, Foreign Affairs, mai/juin 2017

https://www.foreignaffairs.com

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/07/25/article.php?sid=216889&cid=8

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Tunisie :Qu’avons-nous fait de notre République en 60 ans ?

Publié le par Mahi Ahmed

 

 

Tunisie :Qu’avons-nous fait de notre République en 60 ans ?

 

publié le 24/07/2017

Le 25 juillet 2017, nous fêterons 60 ans de République. Soixante ans pendant lesquels l’Etat s’est cherché quelques fois et pendant lesquelles il a été dans l’obligation de muter. Une mutation dont la quintessence était l’avènement de la deuxième assemblée constituante et le vote d’une deuxième constitution. Toutefois, les effets sur la vie quotidienne des Tunisiens ne se font pas ressentir. Alors, pouvons-nous réellement parler de deuxième République ?

 

C’était le 25 juillet 1957 que l’assemblée nationale constituante décide l’abolition de la monarchie et donc l’instauration de la République, dont Habib Bourguiba sera le président. Jusqu’au 26 janvier 2014, la Tunisie aura eu 4 présidents : Habib Bourguiba, Zine El Abidine Ben Ali, Foued Mebazâa et Moncef Marzouki. Pendant la majeure partie de la présidence de Habib Bourguiba, le pays a connu une certaine expansion au niveau économique et infrastructurel, cela s’est poursuivi sous la présidence Ben Ali.

 

C’est au niveau des droits et des libertés fondamentales que la Tunisie n’a pas su (ou voulu) sauter le pas, ce qui a créé chez les citoyens tunisiens une certaine frustration. Une frustration qui allait en grandissant avec les dépassements de l’ancien régime. C’est ainsi que la deuxième République est née. Le vote d’une nouvelle constitution, la mise en place d’une autre assemblée constituante, le changement fondamental du système politique… sont autant de moyens par lesquels une certaine classe politique espérait conjurer le sort et barrer la route à toute nouvelle tentation hégémonique en dispersant le pouvoir entre trois pôles qui sont l’Assemblée des représentants du peuple, la présidence du gouvernement et la présidence de la République.

 

Sauf que cette dispersion du pouvoir, couplée à l’avènement de nouvelles têtes inexpérimentées et avides, aux postes de responsabilité, a eu des effets désastreux à tous les niveaux. Déliquescence de l’Etat, creusement de tous les déficits, situation économique intenable, crises sociales à répétition…l’avènement de ce que l’on croyait une certaine liberté ne s’est pas fait sans dégâts. Par conséquent, la deuxième République, même s’il est encore trop tôt pour en juger, est le synonyme de la reconquête de certaines libertés, comme celle de l’expression ou de la presse. Elle s’est trouvée également être le synonyme de la perte du prestige de l’Etat et d’un certain immobilisme. Ceci peut être expliqué de manière objective par la dispersion des centres de décision et le fait qu’il faille s’adapter à ce nouveau système. La deuxième raison est plus vicieuse. Cette dispersion du pouvoir fait qu’il est parfaitement concevable aujourd’hui qu’un directeur par exemple sabote, discrètement, l’action d’un ministre qui se trouve obligé de le garder par le jeu des équilibres politiques. L’Etat, et par ricochet la République, deviennent le théâtre où se confrontent les enjeux politiques et où se concentrent les manigances politiciennes.

 

C’est principalement ce phénomène de déliquescence, de perte de prestige et d’autorité de l’Etat qui inquiète une certaine partie de l’opinion publique tunisienne. Une opinion qui rassemble plusieurs personnes d’un certain âge qui ont été les contemporains de Bourguiba et qui restent viscéralement attachés au rôle protecteur de l’Etat dans sa vision forte et omniprésente. Une autre partie de l’opinion trouve que ces perturbations sont une sorte de passage obligé ou de prix à payer pour que s’installent définitivement les libertés et le respect des droits en Tunisie. Ils soutiennent que cela est plus important pour les générations futures que de laisser des routes et des ponts.

Entre ces deux points de vue, il en existe un troisième qui ne se trouve pas représenté de manière aussi bruyante que les deux précédents. Un courant qui dit que la Tunisie ne peut pas s’offrir le luxe de rater le train économique et que se retrouver avec l’euro à 3 dinars, avec tous les comptes dans le rouge et avec de réelles menaces sur le pouvoir d’achat du Tunisien n’est pas une position tenable. Car le père de famille qui sera dans l’incapacité de nourrir sa famille ne leur dira pas qu’ils doivent s‘estimer heureux car ils sont libres de se plaindre. De l’autre côté, il n’est pas question de renoncer aux droits et libertés des Tunisiens mais celles-ci doivent se traduire dans tous les codes qui régissent la vie quotidienne des citoyens. Pour cela, un grand travail doit être entamé pour que les législations correspondent à la constitution de 2014. Tout cela doit être couplé à une réelle conscience des droits et des devoirs par les citoyens ce qui passe par un travail pédagogique important.

 

Par conséquent, la République est loin d’être un simple principe écrit en lettres d’or dans une constitution. La République, à tort ou à raison, s’exprime dans le rôle de l’Etat dans la vie quotidienne des citoyens. La redéfinition du rôle de l’Etat et le redéploiement de sa force de frappe est l’un des problèmes fondamentaux qui vont se poser de manière insistante dans les prochaines années de la vie républicaine de la Tunisie.

 

Marouen Achouri

 

 

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Total dans le champ de mines de la politique iranienne QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

Publié le par Mahi Ahmed

Total dans le champ de mines de la politique iranienne

QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > DÉCRYPTAGE > MARC MARTINEZ > 25 JUILLET 2017

La « supermajor » pétrolière française Total vient de signer avec le gouvernement iranien un contrat de 4,8 milliards de dollars, le premier de ce type conclu par une entreprise occidentale depuis la levée (partielle) des sanctions internationales en janvier 2016. La stratégie économique de Téhéran qui consiste à encourager les investissements étrangers dans le secteur pétrolier et gazier mécontente les partisans d’une « économie de résistance », qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et voient d’un mauvais œil l’influence grandissante du président Hassan Rohani.

 

Une hirondelle — aussi grosse soit-elle — ne fait pas le printemps. Il en est aussi ainsi du gigantesque contrat récemment signé par Total et au terme duquel la compagnie française développera la phase 11 du champ gazier Pars-Sud. Ce contrat de 4,8 milliards de dollars met Total à la tête d’un consortium international incluant le chinois China National Petroleum Corporation International (CNPCI) et la société iranienne Petropars et lui permet de devenir la première compagnie pétrolière occidentale à revenir en Iran.

 

Les gains potentiels sont colossaux, mais l’aventure pourrait s’avérer risquée pour Total. L’entreprise qui emploie actuellement 6 000 personnes aux États-Unis a annoncé en mars dernier 1,7 milliard de dollars d’investissements supplémentaires pour étendre ses activités dans le secteur pétrochimique local. La décision d’investir en Iran place donc Total sous la menace de nouvelles sanctions que l’administration Trump souhaite imposer à l’Iran et qui sont actuellement examinées par la Chambre des représentants. C’est peut-être ce risque qui donne à ce contrat toute sa portée, car malgré « l’incertitude Trump », Total a considéré qu’il lui était impossible de rester en dehors du marché iranien, recevant ainsi la reconnaissance du gouvernement iranien dont le ministre du pétrole, Bijan Namdar Zanganeh, a annoncé : « Nous n’oublierons jamais que Total a été le précurseur ».

 

TENSIONS ENTRE GOUVERNEMENT ET OPPOSITION

 

La signature de ce contrat est importante à plus d’un titre pour les modérés iraniens menés par le président Hassan Rohani. Il est, en effet, le premier accord à suivre les modalités établies par le nouveau contrat pétrolier iranien, un contrat-cadre que le gouvernement a fermement défendu contre l’opposition conservatrice. Cette dernière critiquait certaines mesures limitant la souveraineté iranienne sur l’extraction de ressources énergétiques — sujet délicat en Iran où le rôle de certaines compagnies étrangères a été historiquement vécu comme une humiliation — telle que la possible renégociation du prix en cas d’importantes fluctuations et le contrôle majoritaire des sociétés étrangères sur les joint-ventures.

 

La question est tellement sensible qu’elle a poussé quelques parlementaires à demander la révision d’un contrat qui, selon eux « pourrait mettre en question, voire en danger » les intérêts nationaux iraniens. Bien que leurs protestations soient purement symboliques compte tenu des pouvoirs limités du Parlement, elles traduisent la réalité de tensions croissantes entre le président Rohani et l’opposition conservatrice. Celles-ci avaient été mises en sourdine suite au double attentat commis le 7 juin dernier par l’organisation de l’État islamique (OEI) à Téhéran contre le mausolée de l’ayatollah Khomeiny et le siège du Parlement, deux des puissants symboles du pouvoir politique. Elles sont réapparues avec force lorsque Rohani a critiqué le rôle des Gardiens de la révolution islamique dans l’économie, allant même jusqu’à les accuser de constituer un « gouvernement armé » et de nuire au retour des investisseurs étrangers.

 

C’est la récente annonce de la signature de ce gigantesque contrat qui a ravivé les tensions. D’un côté les partisans d’une « économie de résistance » chère au Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et le développement d’une demande interne appuyée sur des entreprises publiques ou parapubliques proches du pouvoir ; de l’autre, les forces modérées et réformistes pour lesquelles le redémarrage de l’économie ne pourra se faire sans l’afflux massif de capitaux étrangers. Toutefois, cette ligne de fracture transcende la division classique entre modérés et conservateurs. Une partie des Gardiens de la révolution islamique et une partie du clergé soutiennent, en effet, la politique d’ouverture gouvernementale dans la mesure où elle leur a permis d’augmenter revenus et influence.

 

Seule la multiplication des contrats pétroliers et gaziers pourrait réduire le nombre et la violence des critiques contre Rohani. Or, le marché de l’énergie (notamment celui du pétrole) est saturé ; la révolution du fracking — technique qui permet d’extraire plus efficacement le pétrole des roches de schiste — a détourné les investisseurs du Proche-Orient et de sa relative instabilité et relancé l’industrie de l’extraction nord-américaine.

 

QUELLES RETOMBÉES POUR LA POPULATION ?

 

Ce contrat est donc, à bien des égards, unique et la probabilité de voir la signature d’un autre contrat de cette importance dans de brefs délais est très faible. Total a pu conclure cet accord aussi rapidement après la fin des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien parce que la compagnie française avait une relation historique avec Téhéran. Déjà en 20041 puis en 2009, l’entreprise avait signé après plusieurs années de négociations un contrat similaire pour le développement de la même phase du champ gazier Pars-Sud. La compagnie avait dû interrompre ses investissements suite à la participation du gouvernement français au renforcement des sanctions internationales contre l’Iran en 2012.

 

Le succès de Total est à mettre au crédit de sa connaissance de l’Iran, des acteurs politiques et commerciaux, des rouages de l’administration, et de l’art de la négociation à l’iranienne. C’est aussi le succès des « réseaux Total » au sein de la République islamique et de l’investissement des services de l’État français, jusqu’au président Emmanuel Macron qui a reçu le ministre des affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif lors de sa visite en Europe quelques jours seulement avant la signature officielle du contrat. Toutefois, aussi colossal soit-il, ce contrat n’est qu’une goutte d’eau dans un océan d’investissements nécessaires au renouveau de l’économie iranienne. Selon le ministre du pétrole, le secteur de l’extraction nécessite à lui seul 200 milliards de dollars d’investissement sur les cinq prochaines années afin de puiser notamment dans les 33 800 milliards de mètres cubes de réserves prouvées de gaz.

 

La population a perçu cette signature de contrat comme un signe positif démontrant que la politique gouvernementale portait enfin ses premiers fruits. Toutefois, il s’étale sur vingt ans et ne porte que sur le développement d’un gisement gazier offshore. Les Iraniens ne sentiront donc ses bénéfices que très indirectement et seulement si le gouvernement décide d’investir une partie des 72 milliards de dollars de revenus du gaz qu’il devrait percevoir dans d’autres secteurs de l’économie ou les services publics. Ses bénéfices seront aussi tardifs, car le gaz produit n’« alimentera le marché domestique iranien [qu’]à compter de 2021 », selon un porte-parole de Total.

 

Ce contrat participe à la stratégie de Téhéran de concentrer les investissements directs à l’étranger reçus vers les secteurs de l’extraction des ressources premières et celui de l’industrie. À eux deux, ces secteurs ont monopolisé 42 % des 12,5 milliards d’investissements reçus au cours de l’année 2016. Bien que cette politique soit compréhensible compte tenu de l’importance de ces secteurs dans la composition du produit intérieur brut, les investissements sur le long terme n’auront que peu d’impact sur la population et notamment sur le taux de chômage. Les Iraniens pourraient dès lors réclamer davantage et augmenter la pression sur le gouvernement.

 

UNE MENACE POUR LES CONSERVATEURS

 

La rapide détérioration des relations entre le président et les élites conservatrices tant religieuses que militaires va au-delà du contrat pétrolier iranien. Il s’agit pour partie d’une tradition voulant que les présidents iraniens soient toujours réélus pour un second mandat, obligatoirement marqué par une recrudescence des tensions entre le président et le Guide suprême. Le pouvoir impose ainsi une stabilité institutionnelle et limite dans le même temps l’émergence d’hommes forts, respectés et capables de tenir tête au Guide suprême en cristallisant autour d’eux un mouvement d’opposition. Parce que le président a été réélu avec 57 % des voix — une augmentation de 7 % par rapport à sa première élection — avec une participation de 73 %, le pouvoir perçoit désormais Hassan Rohani comme une menace. Malgré une campagne anti-Rohani agressive, cette élection s’est transformée en un plébiscite pour l’action gouvernementale menée depuis la signature de l’accord nucléaire entre l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne en 2015. C’est aussi un mandat explicite pour accélérer le rythme et la profondeur des réformes sociales.

 

Hassan Rohani est ainsi devenu une menace pour les conservateurs, car le soutien populaire grandissant dont il bénéficie pourrait faire de lui un personnage-clé lors du choix du prochain Guide suprême, à la mort de l’ayatollah Khamenei (qui a fêté ses 78 ans le 17 juillet dernier). Si certains prêtent au président un plus grand destin compte tenu de sa relative jeunesse (68 ans), de son caractère consensuel et de ses excellents rapports avec la communauté internationale, il est difficilement envisageable qu’il puisse devenir Guide suprême. Il pourrait toutefois exercer une influence déterminante sur le choix du futur homme fort. Contrairement à l’ancien président Hachémi Rafsanjani, il ne poussera pas pour la fin du velayat-e faqih2, doctrine qui a permis de justifier religieusement la mainmise d’un seul homme sur l’État, et pour la mise en place d’une gouvernance collégiale. Mais Rohani pourrait réussir l’exploit d’imposer un religieux modéré.

 

Cette nomination n’apaiserait pas les partisans d’un changement de régime qui, comme le très controversé Conseil national de la résistance iranienne (dominé par les Moudjahidin du peule), cherchent à influencer l’administration américaine à travers certains faucons républicains tels que le sénateur John Mc Cain et l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani. Cependant l’arrivée au poste de Guide suprême d’un religieux modéré aurait pour mérite de renforcer la stabilité des institutions en assurant la pérennité de cette si complexe protodémocratie. Elle permettrait de contrôler les forces centrifuges ethnoséparatistes, de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme sunnites, mais aussi contre le trafic de drogue venu d’Afghanistan.

 

MARC MARTINEZ

1Ajout d’information effectué le 25 juillet 2017.

2NDLR. Le velayat-e faqih ou «  gouvernement du docte  » est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des douze imams qui lui ont succédé, le dernier d’entre eux s’est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l’«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants  ? Selon l’ayatollah Khomeini et les partisans du velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l’«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

Total dans le champ de mines de la politique iranienne

QUE SIGNIFIE LE CONTRAT SIGNÉ PAR LA COMPAGNIE FRANÇAISE ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > DÉCRYPTAGE > MARC MARTINEZ > 25 JUILLET 2017

La « supermajor » pétrolière française Total vient de signer avec le gouvernement iranien un contrat de 4,8 milliards de dollars, le premier de ce type conclu par une entreprise occidentale depuis la levée (partielle) des sanctions internationales en janvier 2016. La stratégie économique de Téhéran qui consiste à encourager les investissements étrangers dans le secteur pétrolier et gazier mécontente les partisans d’une « économie de résistance », qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et voient d’un mauvais œil l’influence grandissante du président Hassan Rohani.

 

Une hirondelle — aussi grosse soit-elle — ne fait pas le printemps. Il en est aussi ainsi du gigantesque contrat récemment signé par Total et au terme duquel la compagnie française développera la phase 11 du champ gazier Pars-Sud. Ce contrat de 4,8 milliards de dollars met Total à la tête d’un consortium international incluant le chinois China National Petroleum Corporation International (CNPCI) et la société iranienne Petropars et lui permet de devenir la première compagnie pétrolière occidentale à revenir en Iran.

 

Les gains potentiels sont colossaux, mais l’aventure pourrait s’avérer risquée pour Total. L’entreprise qui emploie actuellement 6 000 personnes aux États-Unis a annoncé en mars dernier 1,7 milliard de dollars d’investissements supplémentaires pour étendre ses activités dans le secteur pétrochimique local. La décision d’investir en Iran place donc Total sous la menace de nouvelles sanctions que l’administration Trump souhaite imposer à l’Iran et qui sont actuellement examinées par la Chambre des représentants. C’est peut-être ce risque qui donne à ce contrat toute sa portée, car malgré « l’incertitude Trump », Total a considéré qu’il lui était impossible de rester en dehors du marché iranien, recevant ainsi la reconnaissance du gouvernement iranien dont le ministre du pétrole, Bijan Namdar Zanganeh, a annoncé : « Nous n’oublierons jamais que Total a été le précurseur ».

 

TENSIONS ENTRE GOUVERNEMENT ET OPPOSITION

 

La signature de ce contrat est importante à plus d’un titre pour les modérés iraniens menés par le président Hassan Rohani. Il est, en effet, le premier accord à suivre les modalités établies par le nouveau contrat pétrolier iranien, un contrat-cadre que le gouvernement a fermement défendu contre l’opposition conservatrice. Cette dernière critiquait certaines mesures limitant la souveraineté iranienne sur l’extraction de ressources énergétiques — sujet délicat en Iran où le rôle de certaines compagnies étrangères a été historiquement vécu comme une humiliation — telle que la possible renégociation du prix en cas d’importantes fluctuations et le contrôle majoritaire des sociétés étrangères sur les joint-ventures.

 

La question est tellement sensible qu’elle a poussé quelques parlementaires à demander la révision d’un contrat qui, selon eux « pourrait mettre en question, voire en danger » les intérêts nationaux iraniens. Bien que leurs protestations soient purement symboliques compte tenu des pouvoirs limités du Parlement, elles traduisent la réalité de tensions croissantes entre le président Rohani et l’opposition conservatrice. Celles-ci avaient été mises en sourdine suite au double attentat commis le 7 juin dernier par l’organisation de l’État islamique (OEI) à Téhéran contre le mausolée de l’ayatollah Khomeiny et le siège du Parlement, deux des puissants symboles du pouvoir politique. Elles sont réapparues avec force lorsque Rohani a critiqué le rôle des Gardiens de la révolution islamique dans l’économie, allant même jusqu’à les accuser de constituer un « gouvernement armé » et de nuire au retour des investisseurs étrangers.

 

C’est la récente annonce de la signature de ce gigantesque contrat qui a ravivé les tensions. D’un côté les partisans d’une « économie de résistance » chère au Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui prônent la méfiance envers les compagnies étrangères et le développement d’une demande interne appuyée sur des entreprises publiques ou parapubliques proches du pouvoir ; de l’autre, les forces modérées et réformistes pour lesquelles le redémarrage de l’économie ne pourra se faire sans l’afflux massif de capitaux étrangers. Toutefois, cette ligne de fracture transcende la division classique entre modérés et conservateurs. Une partie des Gardiens de la révolution islamique et une partie du clergé soutiennent, en effet, la politique d’ouverture gouvernementale dans la mesure où elle leur a permis d’augmenter revenus et influence.

 

Seule la multiplication des contrats pétroliers et gaziers pourrait réduire le nombre et la violence des critiques contre Rohani. Or, le marché de l’énergie (notamment celui du pétrole) est saturé ; la révolution du fracking — technique qui permet d’extraire plus efficacement le pétrole des roches de schiste — a détourné les investisseurs du Proche-Orient et de sa relative instabilité et relancé l’industrie de l’extraction nord-américaine.

 

QUELLES RETOMBÉES POUR LA POPULATION ?

 

Ce contrat est donc, à bien des égards, unique et la probabilité de voir la signature d’un autre contrat de cette importance dans de brefs délais est très faible. Total a pu conclure cet accord aussi rapidement après la fin des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien parce que la compagnie française avait une relation historique avec Téhéran. Déjà en 20041 puis en 2009, l’entreprise avait signé après plusieurs années de négociations un contrat similaire pour le développement de la même phase du champ gazier Pars-Sud. La compagnie avait dû interrompre ses investissements suite à la participation du gouvernement français au renforcement des sanctions internationales contre l’Iran en 2012.

 

Le succès de Total est à mettre au crédit de sa connaissance de l’Iran, des acteurs politiques et commerciaux, des rouages de l’administration, et de l’art de la négociation à l’iranienne. C’est aussi le succès des « réseaux Total » au sein de la République islamique et de l’investissement des services de l’État français, jusqu’au président Emmanuel Macron qui a reçu le ministre des affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif lors de sa visite en Europe quelques jours seulement avant la signature officielle du contrat. Toutefois, aussi colossal soit-il, ce contrat n’est qu’une goutte d’eau dans un océan d’investissements nécessaires au renouveau de l’économie iranienne. Selon le ministre du pétrole, le secteur de l’extraction nécessite à lui seul 200 milliards de dollars d’investissement sur les cinq prochaines années afin de puiser notamment dans les 33 800 milliards de mètres cubes de réserves prouvées de gaz.

 

La population a perçu cette signature de contrat comme un signe positif démontrant que la politique gouvernementale portait enfin ses premiers fruits. Toutefois, il s’étale sur vingt ans et ne porte que sur le développement d’un gisement gazier offshore. Les Iraniens ne sentiront donc ses bénéfices que très indirectement et seulement si le gouvernement décide d’investir une partie des 72 milliards de dollars de revenus du gaz qu’il devrait percevoir dans d’autres secteurs de l’économie ou les services publics. Ses bénéfices seront aussi tardifs, car le gaz produit n’« alimentera le marché domestique iranien [qu’]à compter de 2021 », selon un porte-parole de Total.

 

Ce contrat participe à la stratégie de Téhéran de concentrer les investissements directs à l’étranger reçus vers les secteurs de l’extraction des ressources premières et celui de l’industrie. À eux deux, ces secteurs ont monopolisé 42 % des 12,5 milliards d’investissements reçus au cours de l’année 2016. Bien que cette politique soit compréhensible compte tenu de l’importance de ces secteurs dans la composition du produit intérieur brut, les investissements sur le long terme n’auront que peu d’impact sur la population et notamment sur le taux de chômage. Les Iraniens pourraient dès lors réclamer davantage et augmenter la pression sur le gouvernement.

 

UNE MENACE POUR LES CONSERVATEURS

 

La rapide détérioration des relations entre le président et les élites conservatrices tant religieuses que militaires va au-delà du contrat pétrolier iranien. Il s’agit pour partie d’une tradition voulant que les présidents iraniens soient toujours réélus pour un second mandat, obligatoirement marqué par une recrudescence des tensions entre le président et le Guide suprême. Le pouvoir impose ainsi une stabilité institutionnelle et limite dans le même temps l’émergence d’hommes forts, respectés et capables de tenir tête au Guide suprême en cristallisant autour d’eux un mouvement d’opposition. Parce que le président a été réélu avec 57 % des voix — une augmentation de 7 % par rapport à sa première élection — avec une participation de 73 %, le pouvoir perçoit désormais Hassan Rohani comme une menace. Malgré une campagne anti-Rohani agressive, cette élection s’est transformée en un plébiscite pour l’action gouvernementale menée depuis la signature de l’accord nucléaire entre l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne en 2015. C’est aussi un mandat explicite pour accélérer le rythme et la profondeur des réformes sociales.

 

Hassan Rohani est ainsi devenu une menace pour les conservateurs, car le soutien populaire grandissant dont il bénéficie pourrait faire de lui un personnage-clé lors du choix du prochain Guide suprême, à la mort de l’ayatollah Khamenei (qui a fêté ses 78 ans le 17 juillet dernier). Si certains prêtent au président un plus grand destin compte tenu de sa relative jeunesse (68 ans), de son caractère consensuel et de ses excellents rapports avec la communauté internationale, il est difficilement envisageable qu’il puisse devenir Guide suprême. Il pourrait toutefois exercer une influence déterminante sur le choix du futur homme fort. Contrairement à l’ancien président Hachémi Rafsanjani, il ne poussera pas pour la fin du velayat-e faqih2, doctrine qui a permis de justifier religieusement la mainmise d’un seul homme sur l’État, et pour la mise en place d’une gouvernance collégiale. Mais Rohani pourrait réussir l’exploit d’imposer un religieux modéré.

 

Cette nomination n’apaiserait pas les partisans d’un changement de régime qui, comme le très controversé Conseil national de la résistance iranienne (dominé par les Moudjahidin du peule), cherchent à influencer l’administration américaine à travers certains faucons républicains tels que le sénateur John Mc Cain et l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani. Cependant l’arrivée au poste de Guide suprême d’un religieux modéré aurait pour mérite de renforcer la stabilité des institutions en assurant la pérennité de cette si complexe protodémocratie. Elle permettrait de contrôler les forces centrifuges ethnoséparatistes, de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme sunnites, mais aussi contre le trafic de drogue venu d’Afghanistan.

 

MARC MARTINEZ

1Ajout d’information effectué le 25 juillet 2017.

2NDLR. Le velayat-e faqih ou «  gouvernement du docte  » est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des douze imams qui lui ont succédé, le dernier d’entre eux s’est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l’«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants  ? Selon l’ayatollah Khomeini et les partisans du velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l’«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

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La lettre de l'historien israélien Shlomo Sand. Ph à Emmanuel Macron

Publié le par Mahi Ahmed

 

La lettre de l'historien israélien Shlomo Sand. Ph

 à Emmanuel Macron

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

Shlomo Sand, historien israélien(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin.

Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre.

Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

Source : Les invités de Mediapart

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L’INDISPENSABLE RECONSTRUCTION DE L’INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS ET DES PEUPLES

Publié le par Mahi Ahmed

 

L’INDISPENSABLE RECONSTRUCTION DE L’INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS ET DES PEUPLES

 

SAMIR AMIN

 

 

1

Le système en place depuis une trentaine d’années est caractérisé par l’extrême centralisation du pouvoir dans toutes ses dimensions, locales et internationales, économiques, politiques et militaires, sociales et culturelles.

Quelques milliers d’entreprises géantes et quelques centaines d’institutions financières, associées dans des alliances cartellisées, ont réduit les systèmes productifs nationaux et mondialisés au statut de sous-traitance. De cette manière les oligarchies financières accaparent une part croissante du produit du travail et de l’entreprise transformée en rente pour leur bénéfice exclusif.

Ayant domestiqué les partis politiques traditionnels majeurs  de « droite »  et de « gauche », les syndicats et les organisations de la société dite civile, ces oligarchies exercent désormais également un pouvoir politique absolu, et le clergé médiatique qui leur est soumis fabrique la désinformation nécessaire pour la dépolitisation des opinions générales. Les oligarchies ont annihilé la portée ancienne du pluripartisme et lui ont substitué un régime de quasi parti unique du capital des monopoles. Privée de sens, la démocratie représentative perd sa légitimité.

Ce système du capitalisme tardif contemporain, parfaitement clos, répond aux critères du « totalitarisme », qu’on se garde néanmoins d’invoquer à son endroit. Un totalitarisme pour le moment encore « doux » mais toujours prêt à recourir à la violence extrême dès lors que, par leur révolte possible, les victimes – la majorité des travailleurs et des peuples – viendraient à se révolter.

Les transformations multiples associées à ce processus dit de « modernisation » doivent être appréciées à la lumière de l’évolution majeure identifiée dans les lignes précédentes. Il en est ainsi des défis écologiques majeurs (la question du changement climatique en particulier) auxquels le capitalisme ne peut apporter aucune réponse (et l’accord de Paris sur le sujet n’est rien d’autre que de la poudre jetée aux yeux des opinions naïves), comme des avancées scientifiques et des innovations technologiques (informatique entre autre) rigoureusement soumises aux exigences de la rentabilité financière qu’elles doivent procurer aux monopoles. L’éloge de la compétitivité et de la liberté des marchés, que les médias asservis présentent comme garants de l’expansion des libertés et de l’efficacité des interventions de la société civile, constitue un discours aux antipodes de la réalité, animée par les conflits violents entre fractions des oligarchies en place et réduite aux effets destructeurs de leur gouvernance.

 

2

Dans  sa dimension planétaire le capitalisme contemporain procède toujours de la même logique impérialiste qui a caractérisé toutes les étapes de son déploiement mondialisé (la colonisation du XIX è siècle constituait une forme évidente de mondialisation). La « mondialisation » contemporaine n’échappe pas à la règle : il s’agit d’une forme nouvelle de mondialisation impérialiste, et rien d’autre. Ce terme passe partout, sans qualification, cache la réalité majeure : le déploiement de stratégies systématiques développées par les puissances impérialistes historiques (Etats Unis, pays de l’Europe occidentale et centrale, Japon) qui poursuivent l’objectif de pillage des ressources naturelles du Grand Sud et la sur exploitation de ses forces de travail que la délocalisation et la sous-traitance commandent. Ces puissances entendent conserver leur « privilège historique » et interdire à toutes les autres nations de sortir de leur statut de périphéries dominées.

L’histoire du siècle dernier avait précisément été celle de la révolte des peuples des périphéries du système mondial, engagés dans la déconnexion socialiste ou dans les formes atténuées de la libération nationale, dont la page est provisoirement tournée. La recolonisation en cours, privée de légitimité, demeure de ce fait fragile.

Pour cette raison les puissances impérialistes historiques de la triade ont mis en place un système de contrôle militaire collectif de la planète, dirigé par les Etats Unis. L’appartenance à l’Otan, indissociable de la construction européenne, comme la militarisation du Japon, traduisent cette exigence du nouvel impérialisme collectif qui a pris la relève des impérialismes nationaux (des Etats Unis, de la Grande Bretagne, du Japon, de l’Allemagne, de la France et de quelques autres) naguère en conflit permanent et violent.

Dans ces conditions la construction d’un front internationaliste des travailleurs et des peuples de toute la planète devrait constituer l’axe majeur du combat face au défi que représente le déploiement capitaliste impérialiste contemporain.

 

3

Face au défi défini dans les paragraphes précédents l’ampleur des insuffisances des luttes conduites par les victimes du système paraît béante.  Les faiblesses de ces réponses populaires sont de nature diverse que je rangerai sous les rubriques suivantes :

(i) L’émiettement extrême des luttes, du local au mondial, toujours spécifiques, concernant des lieux et des domaines particuliers (écologie, droits des femmes, services sociaux, revendications communautaires etc.). Les rares campagnes de portée nationale ou même mondiale n’ont guère enregistré de succès significatifs entraînant des changements dans les politiques mises en œuvre par les pouvoirs ; et nombre de ces luttes ont été absorbées par le système et nourrissent l’illusion de la possibilité de sa réforme.

La période est pourtant celle de l’accélération prodigieuse de processus de prolétarisation généralisée : la presque totalité des populations des centres sont désormais soumis au statut de travailleurs salariés vendeurs de leur force de travail, l’industrialisation de régions du Sud a entraîné la constitution de prolétariats ouvriers et de classes moyennes salariées, leurs paysanneries sont désormais pleinement intégrées au système marchand. Mais les stratégies politiques mises en œuvre par les pouvoirs sont parvenues à émietter ce gigantesque prolétariat en fractions distinctes, souvent en conflit. Cette contradiction doit être surmontée.

(ii) Les peuples de la triade ont renoncé à la solidarité internationaliste anti impérialiste à laquelle ont été substituées au mieux des campagnes « humanitaires » et des programmes « d’aide » contrôlés par le capital des monopoles. Les forces politiques européennes héritières de traditions de gauche adhèrent largement de ce fait à la vision impérialiste de la mondialisation en place.

(iii) Une idéologie nouvelle de droite a gagné l’adhésion des peuples.

Au Nord le thème central de la lutte de classe anti capitaliste est abandonné – ou réduit à son expression la plus parcellaire – au bénéfice d’une prétendue définition nouvelle de la « culture sociétaire de gauche », communautariste, séparant la défense de droits particuliers du combat général contre le capitalisme.

Dans certains pays du Sud la tradition des luttes associant le combat anti-impérialiste au progrès social a cédé la place à des illusions passéistes réactionnaires d’expression para religieuses ou pseudo ethniques.

Dans d’autres pays du Sud les succès de l’accélération de la croissance économique au cours des dernières décennies nourrissent l’illusion de la possibilité de la construction d’un capitalisme national « développé » capable d’imposer sa participation active au façonnement de la mondialisation.

 

4

Le pouvoir des oligarchies de l’impérialisme contemporain paraît indestructible, dans les pays de la triade et même à l’échelle mondiale (la « fin de l’histoire » !). L’opinion générale souscrit à son déguisement en « démocratie de marché » et le préfère à son adversaire du passé – le socialisme – affublé des qualificatifs les plus odieux (autocraties criminelles, nationalistes, totalitaires etc.).

Et pourtant ce système n’est pas viable pour beaucoup de raisons :

(i) Le système capitaliste contemporain est présenté comme « ouvert » à la critique et à la réforme, inventif et flexible. Des voix commencent à s’exprimer qui prétendent mettre un terme aux abus de sa finance incontrôlée et aux politiques d’austérité permanente qui l’accompagne, et ainsi de « sauver le capitalisme ». Mais ces appels resteront sans écho : les pratiques en cours servent les intérêts des oligarchies de la triade – les seuls qui comptent – dont elles garantissent la croissance continue de la richesse, en dépit de la stagnation économique qui frappe la triade.

(ii) Le sous-système européen fait partie intégrante de la mondialisation impérialiste. Il a été conçu dans un esprit réactionnaire, antisocialiste, pro-impérialiste, soumis à la direction militaire des Etats Unis. L’Allemagne y exerce son hégémonie, en particulier dans le cadre de la zone euro et en Europe orientale annexée comme l’Amérique latine l’est par les Etats Unis. L’«Europe allemande» sert les intérêts nationalistes de l’oligarchie germanique, exprimés avec arrogance comme on l’a vu dans la crise grecque. Cette Europe n’est pas viable et son implosion est déjà amorcée.

(iii) La stagnation de la croissance dans les pays de la triade fait contraste avec son accélération dans des régions du Sud qui ont été capables de tirer profit de la mondialisation. On en a conclu trop vite que le capitalisme est bien vivant, mais que son centre de gravité se déplacerait des vieux pays de l’Occident atlantique au Grand Sud en particulier asiatique. En fait les obstacles à la poursuite de ce mouvement correctif de l’histoire sont appelés à prendre toujours plus d’ampleur dans la violence de leur mobilisation – par le moyen entre autre des agressions militaires. Les puissances impérialistes n’entendent pas permettre à un pays quelconque de la périphérie – grand ou petit – de se libérer de leur domination.

(iv) Les dévastations écologiques associées nécessairement à l’expansion capitaliste viennent renforcer les raisons pour lesquelles ce système n’est pas viable.

Le moment actuel est celui de « l’automne du capitalisme » sans que celui-ci ne soit renforcé par l’émergence du « printemps des peuples » et de la perspective socialiste. La possibilité de réformes progressistes d’ampleur du capitalisme parvenu à son stade actuel ne doit pas faire illusion. Il n’y a pas d’alternative autre que celle que rendrait possible un renouveau de la gauche radicale internationaliste, capable de mettre en œuvre – et non pas seulement d’imaginer – des avancées socialistes. Il faut sortir du capitalisme en crise systémique et non pas tenter l’impossible sortie de cette crise du capitalisme.

Dans une première hypothèse rien de décisif ne viendrait affecter  l’attachement des peuples de la triade à leur option impérialiste, en particulier en Europe. Les victimes du système demeureraient dans l’incapacité de concevoir la sortie des sentiers battus du « projet européen », la déconstruction nécessaire de ce projet, préalable incontournable à sa reconstruction, plus tard, dans une autre vision. Les expériences de Siriza, de Podemos, de la France insoumise, les hésitations de Die Linke et d’autres témoignent de l’ampleur et de la complexité du défi. L’accusation facile de « nationalisme » à l’endroit des critiques de l’Europe ne tient pas la route. Le projet européen se réduit de plus en plus visiblement dans celui du nationalisme bourgeois de l’Allemagne. Il n’y a pas d’alternative, en Europe comme ailleurs, à la mise en place d’étapes de projets nationaux populaires et démocratiques (non bourgeois, mais antibourgeois), amorçant la déconnexion de la mondialisation impérialiste. Il faut déconstruire la centralisation outrancière de la richesse et du pouvoir associée au système en place.

Dans cette hypothèse le plus probable serait un « remake » du 20 è siècle : des avancées amorcées exclusivement dans quelques périphéries du système. Mail il faut savoir alors que ces avancées demeureront fragiles comme l’ont été celles du passé, et pour la même raison, à savoir la guerre permanente que les centres impérialistes ont poursuivi contre elles, largement à l’origine de leurs limites et dérives. Par contre, l’hypothèse d’une progression de la perspective de l’internationalisme des travailleurs et des peuples ouvrirait la voie à d’autres évolutions, nécessaires et possibles.

La première de ces voies est celle de la « décadence de la civilisation ». Elle implique que les évolutions ne sont maîtrisées par personne, se creusent leur chemin par la seule « force des choses ». A notre époque, compte tenu de la puissance de destruction à la disposition des pouvoirs (destructions écologiques et militaires) le risque, dénoncé par Marx en son temps, que les combats détruisent tous les camps qui s’y affrontent, est réel. La seconde voie par contre exige l’intervention lucide et organisée du front internationaliste des travailleurs et des peuples.

 

5

La mise en route de la construction d’une nouvelle Internationale des travailleurs et des peuples devrait constituer l’objectif majeur du travail des meilleurs militants convaincus du caractère odieux et sans avenir du système capitaliste impérialiste mondial en place. La responsabilité est lourde et la tâche exigera des années encore avant de donner des résultats visibles. Pour ma part je soumets les propositions suivantes :

(i) L’objectif est de créer une Organisation (l’Internationale nouvelle) et non simplement un « mouvement ». Cela implique qu’on aille au-delà de la  conception d’un Forum de discussions. Cela implique également qu’on prenne la mesure des insuffisances associées à l’idée, encore dominante, de « mouvements » prétendus horizontaux, hostiles aux organisations dites verticales, sous prétexte que ces dernières sont par nature antidémocratiques. L’organisation naît de l’action qui secrète par elle-même des cercles « dirigeants ». Ces derniers peuvent aspirer à dominer, voire manipuler les mouvements ; mais on peut également se protéger contre ce danger par des statuts appropriés. Matière à discussion.

(ii) L’expérience de l’histoire des Internationales ouvrières doit être étudiée sérieusement, même si l’on pense qu’elles appartiennent au passé. Non pour « choisir » un modèle parmi elles, mais pour inventer la forme la mieux appropriée aux conditions contemporaines.

(iii) L’invitation doit être adressée à un bon nombre de partis et d’organisations en lutte. Un premier comité responsable de la mise en route du projet devrait être constitué rapidement.

(iv) Je n’ai pas souhaité alourdir ce texte. Je renvoie néanmoins à des textes complémentaires (en français et en anglais) :

a) un texte fondamental concernant l’unité et la diversité dans l’histoire moderne des mouvements au socialisme

b) un texte concernant l’implosion du projet européen

c) quelques textes concernant : l’audacité exigée dans la perspective du renouveau de gauches radicales, la lecture de Marx, la nouvelle question agraire, la leçon d’Octobre 1917 et celle du maoisme, le renouveau nécessaire de projets nationaux populaires.

 

 

 

 

 

 

 

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Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne

Publié le par Mahi Ahmed

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

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Le docteur Jean-Marie Larribère, un combattant à part entière pour l'indépendance

Publié le par Mahi Ahmed

Le docteur Jean-Marie Larribère, un combattant à part entière pour l'indépendance

Par Farouk Mohammed-Brahim*, 18 juillet 2017

 

http://www.lequotidien-oran.com/files/spacer.gif

 

La société civile oranaise a appris avec beaucoup de satisfaction et de soulagement l'annulation de la débaptisation de la clinique Jean-Marie Larribère, rendant ainsi justice à la mémoire d'un combattant à part entière pour l'indépendance, et non un simple ami de la révolution, comme l'a qualifié un quotidien national, le 12 juillet 2017.

 

Ce qualificatif d' «ami» est de plus en plus usité pour désigner les combattants et les martyrs algériens d'origine européenne. Le martyr Henri Maillot, n'a-t-il pas été qualifié «d'ami de l'Algérie» par l'APS lors du soixantième anniversaire de sa mort ? Ce déserteur de l'armée française, avec un camion chargé d'armes et de munitions, a écrit, après son acte de bravoure, à la presse française : «Je ne suis pas musulman, je considère l'Algérie comme ma patrie et avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils». 60 ans après son martyre, aucune rue ne porte son nom dans son propre pays. La tentative de débaptisation de la clinique J.M. Larribère suit de peu celle avortée, grâce à la mobilisation de la société civile, de la rue Fernand Yveton.

 

La question que l'on peut se poser devant ces actes est : y a-t-il d'un côté les combattants et martyrs algériens d'origine musulmane et de l'autre celles et ceux d'origine européenne ? Pourtant la répression des forces coloniales ne faisait pas une telle différence. Ces combattants, comme leurs frères et sœurs «musulmans» ont connu la guillotine (Fernand Yveton), les disparitions forcées (Maurice Audin), la condamnation à la peine capitale (Jacqueline Guerroudj).

 

Comme leurs sœurs et frères «musulmans» ils s'engageaient dans la lutte avec les mêmes risques, allant jusqu'au sacrifice suprême. Ils tomberont au champ d'honneur comme Henri Maillot, Maurice Laban, ou encore Raymonde Pechard. Ils rempliront, comme leurs sœurs et frères «musulmans», des actes héroïques à grands risques, comme Danielle Minne, en commettant l'attentat du 06 janvier 1957 à l'OTOMATIC d'Alger, alors qu'elle n'avait que 17 ans, ou encore Daniel Timsit, l'une des chevilles ouvrières du réseau des bombes lors de la bataille d'Alger.

 

Alors pourquoi l'on tente de les effacer de l'histoire de la révolution algérienne ? La cause remonte à bien avant le début de la guerre de libération, selon l'historien Mohammed Harbi, quand on a «légitimé le nationalisme par l'Islam». «L'identité algérienne a pris forme autour de la religion et de la langue arabe. Les critères d'appartenance nationale ne sont pas politiques, mais ethniques et religieux» (L'Algérie en perspective).

 

Ainsi, on inculque au peuple, dès le début de la révolution, la notion de «Djihad fi sabil Allah» (le combat pour Dieu). La scène relatée par madame Zohra Drif dans son livre «Une combattante de l'ALN dans la zone autonome d'Alger» illustre à elle seule cet état d'esprit. «Danielle Minne rejoint Djamila Bouhired, Hassiba Benbouali et Zohra Drif dans leur cache à la Casbah. C'est alors que la grand-mère de Djamila aura cette réflexion à haute voix : la pauvre Danielle est une moudjahida comme vous, mais n'ira pas au Paradis !».

 

Et pourtant, cela va à l'encontre des textes fondateurs de la révolution : «Cette guerre est une guerre d'indépendance et non une guerre de religions», ou encore «Constituante algérienne souveraine, sans distinction de race ou de religion». Le combattant de la bataille d'Alger, Daniel Timsit, écrira bien après l'indépendance : «Comme notre révolution est grande, nous y avons communié ensemble pour les mêmes aspirations. Malheureusement, l'on a tourné le dos aux valeurs que proclamait le congrès de la Soummam».

 

L'historien René Gallissot écrit «Comme le colonialisme l'a voulu, le communautarisme est demeur黫Les limites de la colonisation se situent au Maghreb dans la définition de la nationalité -citoyenneté sur le statut musulman. C'est là que la colonisation a fait son œuvre non défaite». (La colonisation au Maghreb).

 

Les combattants et les martyrs d'origine européenne de la guerre d'indépendance, comme beaucoup de sœurs et frères «musulmans», ont rêvé d'une Algérie algérienne plurielle.

Pour honorer leur mémoire, il faudrait qu'à chaque date anniversaire, qu'à chaque événement, on se remémore leur parcours combattant et le relater aux jeunes générations. C'est pourquoi, dans cette contribution, je retrace le parcours du docteur Jean-Marie Larribère.

 

La première fois que j'entendais son nom, c'est lorsque j'ai rejoint dans les années soixante le CHUO comme étudiant en médecine. La maternité d'Oran gardait encore les traces de sa présence, matérialisées par l'hygiène et la discipline et ce, trois ans après son départ définitif. Madame Bouziane (sage-femme), madame Boudinar (surveillante) et madame Messissi (anesthésiste) évoquaient son passage et le relataient avec beaucoup de déférence. A chacun de nos gestes de stagiaires, son exemple était cité. Dans un hôpital sans moyens humains et matériels, le docteur J.M. Larribère se dépensait sans compter par une présence quasi-permanente. Il s'ingéniait à trouver des solutions pour parer dans l'urgence à ce manque. On louait sa rigueur dans le travail et son souci de la perfection. Chaque consultation, chaque accouchement, étaient pour lui autant d'occasions de faire des recommandations aux patientes quant à la surveillance de la grossesse ou l'espacement des naissances, actions qu'il menait depuis trente ans selon les témoins sus-citées.

 

Madame Mehtar-Boudraa, qui a rejoint le CHUO en 1959 comme infirmière puis anesthésiste, avait fait de nombreuses gardes avec lui. Elle évoque à ce jour un homme affable, toujours volontaire, prenant très peu de repos pendant les gardes, passionné par son travail et l'avenir de l'Algérie. C'est par son frère, le professeur Boudraa, responsable de l'antenne médico-chirurgicale du FLN ALN, Tombouctou (Ville Nouvelle) qu'elle apprendra la participation aux soins du docteur Larribère pendant cette période.

 

C'est ainsi que j'ai commencé à tenter de reconstituer son parcours de militant

 

Le docteur Jean-Marie Larribère est né en 1892, de parents tous les deux instituteurs, dans un milieu très marqué à gauche et par les luttes sociales. C'est tout naturellement que, tout jeune, il s'engagea dans ces luttes. En 1949, il passa une année comme instituteur. Cette année, il prendra encore plus conscience des discriminations dont est victime la population algérienne. Il abandonne la carrière d'instituteur pour s'inscrire à la faculté de médecine d'Alger où il soutient sa thèse de doctorat pour la spécialité de gynéco-obstétrique en 1927.

 

Pendant la guerre d'indépendance du Rif dirigée par Abdelkrim (1924-1925) il est mobilisé comme médecin-lieutenant. Il refusera de faire cette guerre et c'est certainement de cette époque que dure son engagement pour «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes».

 

Son adhésion est d'abord sociale. Il fera de son appartement, dans un quartier populaire d'Oran, un cabinet d'accouchement où sa clientèle sera essentiellement une clientèle des couches sociales les plus défavorisées, tant pieds-noires qu'algériennes. C'est au début des années 40 qu'il édifie la clinique portant aujourd'hui son nom, au boulevard Front de Mer.

 

Cette clinique, avant le déclenchement de la révolution, jouera un rôle social important. Son activité sociale, le milieu dans lequel il évolue, le porteront tout naturellement à adhérer au communisme. En 1945, il est élu pour une brève période au conseil municipal d'Oran. Son activité militante débordante fera de lui, en 1953, le seul médecin à participer aux manifestations des dockers d'Oran qui avaient refusé de charger les bateaux à destination de l'Indochine.

 

Dès le déclenchement de la révolution, il y adhérera corps et âme. En 1956, il organise les secours aux prisonniers politiques et leurs familles, les abris clandestins, la collecte de médicaments. Quelques blessés sont soignés clandestinement dans sa clinique, mais surtout lors de ses prétendues visites à domicile pour le contrôle des grossesses, dans les quartiers populaires.

 

En 1957 il part à Alger pour se mettre à la disposition des maquis de l'ALN, en pleine bataille d'Alger. La cache qu'il devait rejoindre est investie par les parachutistes du général Massu. Il se replie à Oran pour continuer inlassablement son travail de militant.

 

Dès le début 1961, il est dans le collimateur de l'OAS. Les Ultras d'Oran l'appellent alors «le médecin du FLN». Le 24 avril 1962, il échappe miraculeusement à la mort, lors de la destruction de sa clinique par une charge de plastique. Peu de temps avant, il échappera aussi miraculeusement à un attentat de l'OAS, le pistolet du tireur s'étant enrayé. Après cet attentat au plastic, il se rendra pour un court séjour à Paris, avant de rejoindre Oran, mise à cette période à feu et à sang par l'OAS. Les blessés par l'OAS et les malades algériens ne peuvent plus se soigner au CHU, contrôlé par l'OAS, sans risque de se faire assassiner, comme cela a été le cas, en mars 1962, pour des infirmiers et des malades algériens. La zone autonome ALN/ FLN d'Oran, pour pallier cette situation sanitaire, ouvre dans les quartiers algériens des antennes médico-chirurgicales. Dans l'organigramme de ces services de santé ALN/FLN de la zone autonome d'Oran, donné par M. Mohammed Fréha dans le tome 2 de son livre «Du mouvement national à la guerre de libération à Oran», l'on note que le docteur Jean-Marie Larribère est responsable du secteur Victor Hugo Petit Lac.

 

Monsieur Boudjorf, ancien anesthésiste au pavillon 10 du CHU d'Oran, a été infirmier au côté du docteur Larribère à cette époque. Il le décrit comme un homme avec un sens aigu de l'organisation, volontaire et qui avait beaucoup d'autorité pour se faire respecter pendant cette période trouble, par des hommes souvent armés.

Au début du mois de juin 1962, le responsable du service sanitaire de la zone autonome d'Oran, le docteur Nait Belkacem, réunit les médecins responsables de secteurs pour faire un point de la situation. Le professeur B. Boudraa, présent à cette réunion, m'a décrit la fougue avec laquelle le docteur Larribère voulait que l'on discute aussi de la future reprise en main du fonctionnement du CHUO dès le 1er juillet 1962, se projetant déjà dans l'avenir d'une Algérie indépendante.

 

Effectivement, ce 1er juillet 1962, une poignée de médecins algériens venant de l'ALN, relance l'activité du CHU. Il s'agit d'abord des docteur Boudraa, Taleb, Lazreg, Kandil, Mansouri, Benaï. Evidemment, le docteur Larribère les accompagne. Il sera désigné chef de service de gynéco-obstétrique à la Maternité. Toutes et tous ceux qui l'on connu à cette période témoignent de son activité débordante, faite d'une modernisation des soins, en introduisant la notion d'accouchement sans douleur, la lutte pour l'application d'un planning familial sans attendre, et la formation. Une sage-femme en formation en ces premières années de l'indépendance se souvient encore de ses accès de colère devant leurs fautes en leur assénant : «Nous, vos aînés, avons libéré le pays, à vous de vous battre pour son développement et ce, en étant performants dans vos secteurs d'activité».

 

Au début de l'année 1965, il est mis fin brutalement et arbitrairement à sa fonction de chef de service par le ministre de la Santé de l'époque. Pour certains, ce serait suite à un rapport sur la Maternité qu'il avait adressé, remettant en cause la compétence de gynécologues des pays de l'Est. Mais plus probablement, selon un anesthésiste qui a vécu cette époque, ce fut sur injonction de l'épouse d'un ministre qui voulait régner sur la Maternité et le planning familial sans partage.

 

A la suite de cette ingratitude, celui qui a tant donné à l'Algérie, son pays (il a fait don de sa clinique à la santé publique bien avant la nationalisation des cliniques privées), partira en France. En cette année 1965, il trouvera la mort en chutant d'une fenêtre. Deux pistes sont avancées : la chute accidentelle ou le suicide. Cependant, certains de ceux qui l'avaient connu pendant les années de feu, connaissant sa force de caractère, ne pouvaient accréditer la thèse du suicide. Ils évoquent l'hypothèse, peut-être, d'un assassinat par les réseaux de l'OAS en France, maquillé en accident.

 

En 2012, lors de journées scientifiques au CHUO, je donnais une conférence à la séance inaugurale sur l'histoire du CHUO depuis 1883 et, lors de la période post-indépendance. J'avais évoqué le docteur Jean-Marie Larribère. A la fin de la séance, je suis abordé par un groupe d'étudiants en médecine stagiaires au service d'endocrinologie, à la clinique qui porte son nom. C'était la première fois qu'ils apprenaient qui était le docteur Larribère ! A qui la faute ?

 

Source : Le Quotidien d'Oran

 

*Professeur de chirurgie et cancérologie CHU Oran

Le docteur Jean-Marie Larribère, un combattant à part entière pour l'indépendance

Par Farouk Mohammed-Brahim*, 18 juillet 2017

 

http://www.lequotidien-oran.com/files/spacer.gif

 

La société civile oranaise a appris avec beaucoup de satisfaction et de soulagement l'annulation de la débaptisation de la clinique Jean-Marie Larribère, rendant ainsi justice à la mémoire d'un combattant à part entière pour l'indépendance, et non un simple ami de la révolution, comme l'a qualifié un quotidien national, le 12 juillet 2017.

 

Ce qualificatif d' «ami» est de plus en plus usité pour désigner les combattants et les martyrs algériens d'origine européenne. Le martyr Henri Maillot, n'a-t-il pas été qualifié «d'ami de l'Algérie» par l'APS lors du soixantième anniversaire de sa mort ? Ce déserteur de l'armée française, avec un camion chargé d'armes et de munitions, a écrit, après son acte de bravoure, à la presse française : «Je ne suis pas musulman, je considère l'Algérie comme ma patrie et avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils». 60 ans après son martyre, aucune rue ne porte son nom dans son propre pays. La tentative de débaptisation de la clinique J.M. Larribère suit de peu celle avortée, grâce à la mobilisation de la société civile, de la rue Fernand Yveton.

 

La question que l'on peut se poser devant ces actes est : y a-t-il d'un côté les combattants et martyrs algériens d'origine musulmane et de l'autre celles et ceux d'origine européenne ? Pourtant la répression des forces coloniales ne faisait pas une telle différence. Ces combattants, comme leurs frères et sœurs «musulmans» ont connu la guillotine (Fernand Yveton), les disparitions forcées (Maurice Audin), la condamnation à la peine capitale (Jacqueline Guerroudj).

 

Comme leurs sœurs et frères «musulmans» ils s'engageaient dans la lutte avec les mêmes risques, allant jusqu'au sacrifice suprême. Ils tomberont au champ d'honneur comme Henri Maillot, Maurice Laban, ou encore Raymonde Pechard. Ils rempliront, comme leurs sœurs et frères «musulmans», des actes héroïques à grands risques, comme Danielle Minne, en commettant l'attentat du 06 janvier 1957 à l'OTOMATIC d'Alger, alors qu'elle n'avait que 17 ans, ou encore Daniel Timsit, l'une des chevilles ouvrières du réseau des bombes lors de la bataille d'Alger.

 

Alors pourquoi l'on tente de les effacer de l'histoire de la révolution algérienne ? La cause remonte à bien avant le début de la guerre de libération, selon l'historien Mohammed Harbi, quand on a «légitimé le nationalisme par l'Islam». «L'identité algérienne a pris forme autour de la religion et de la langue arabe. Les critères d'appartenance nationale ne sont pas politiques, mais ethniques et religieux» (L'Algérie en perspective).

 

Ainsi, on inculque au peuple, dès le début de la révolution, la notion de «Djihad fi sabil Allah» (le combat pour Dieu). La scène relatée par madame Zohra Drif dans son livre «Une combattante de l'ALN dans la zone autonome d'Alger» illustre à elle seule cet état d'esprit. «Danielle Minne rejoint Djamila Bouhired, Hassiba Benbouali et Zohra Drif dans leur cache à la Casbah. C'est alors que la grand-mère de Djamila aura cette réflexion à haute voix : la pauvre Danielle est une moudjahida comme vous, mais n'ira pas au Paradis !».

 

Et pourtant, cela va à l'encontre des textes fondateurs de la révolution : «Cette guerre est une guerre d'indépendance et non une guerre de religions», ou encore «Constituante algérienne souveraine, sans distinction de race ou de religion». Le combattant de la bataille d'Alger, Daniel Timsit, écrira bien après l'indépendance : «Comme notre révolution est grande, nous y avons communié ensemble pour les mêmes aspirations. Malheureusement, l'on a tourné le dos aux valeurs que proclamait le congrès de la Soummam».

 

L'historien René Gallissot écrit «Comme le colonialisme l'a voulu, le communautarisme est demeur黫Les limites de la colonisation se situent au Maghreb dans la définition de la nationalité -citoyenneté sur le statut musulman. C'est là que la colonisation a fait son œuvre non défaite». (La colonisation au Maghreb).

 

Les combattants et les martyrs d'origine européenne de la guerre d'indépendance, comme beaucoup de sœurs et frères «musulmans», ont rêvé d'une Algérie algérienne plurielle.

Pour honorer leur mémoire, il faudrait qu'à chaque date anniversaire, qu'à chaque événement, on se remémore leur parcours combattant et le relater aux jeunes générations. C'est pourquoi, dans cette contribution, je retrace le parcours du docteur Jean-Marie Larribère.

 

La première fois que j'entendais son nom, c'est lorsque j'ai rejoint dans les années soixante le CHUO comme étudiant en médecine. La maternité d'Oran gardait encore les traces de sa présence, matérialisées par l'hygiène et la discipline et ce, trois ans après son départ définitif. Madame Bouziane (sage-femme), madame Boudinar (surveillante) et madame Messissi (anesthésiste) évoquaient son passage et le relataient avec beaucoup de déférence. A chacun de nos gestes de stagiaires, son exemple était cité. Dans un hôpital sans moyens humains et matériels, le docteur J.M. Larribère se dépensait sans compter par une présence quasi-permanente. Il s'ingéniait à trouver des solutions pour parer dans l'urgence à ce manque. On louait sa rigueur dans le travail et son souci de la perfection. Chaque consultation, chaque accouchement, étaient pour lui autant d'occasions de faire des recommandations aux patientes quant à la surveillance de la grossesse ou l'espacement des naissances, actions qu'il menait depuis trente ans selon les témoins sus-citées.

 

Madame Mehtar-Boudraa, qui a rejoint le CHUO en 1959 comme infirmière puis anesthésiste, avait fait de nombreuses gardes avec lui. Elle évoque à ce jour un homme affable, toujours volontaire, prenant très peu de repos pendant les gardes, passionné par son travail et l'avenir de l'Algérie. C'est par son frère, le professeur Boudraa, responsable de l'antenne médico-chirurgicale du FLN ALN, Tombouctou (Ville Nouvelle) qu'elle apprendra la participation aux soins du docteur Larribère pendant cette période.

 

C'est ainsi que j'ai commencé à tenter de reconstituer son parcours de militant

 

Le docteur Jean-Marie Larribère est né en 1892, de parents tous les deux instituteurs, dans un milieu très marqué à gauche et par les luttes sociales. C'est tout naturellement que, tout jeune, il s'engagea dans ces luttes. En 1949, il passa une année comme instituteur. Cette année, il prendra encore plus conscience des discriminations dont est victime la population algérienne. Il abandonne la carrière d'instituteur pour s'inscrire à la faculté de médecine d'Alger où il soutient sa thèse de doctorat pour la spécialité de gynéco-obstétrique en 1927.

 

Pendant la guerre d'indépendance du Rif dirigée par Abdelkrim (1924-1925) il est mobilisé comme médecin-lieutenant. Il refusera de faire cette guerre et c'est certainement de cette époque que dure son engagement pour «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes».

 

Son adhésion est d'abord sociale. Il fera de son appartement, dans un quartier populaire d'Oran, un cabinet d'accouchement où sa clientèle sera essentiellement une clientèle des couches sociales les plus défavorisées, tant pieds-noires qu'algériennes. C'est au début des années 40 qu'il édifie la clinique portant aujourd'hui son nom, au boulevard Front de Mer.

 

Cette clinique, avant le déclenchement de la révolution, jouera un rôle social important. Son activité sociale, le milieu dans lequel il évolue, le porteront tout naturellement à adhérer au communisme. En 1945, il est élu pour une brève période au conseil municipal d'Oran. Son activité militante débordante fera de lui, en 1953, le seul médecin à participer aux manifestations des dockers d'Oran qui avaient refusé de charger les bateaux à destination de l'Indochine.

 

Dès le déclenchement de la révolution, il y adhérera corps et âme. En 1956, il organise les secours aux prisonniers politiques et leurs familles, les abris clandestins, la collecte de médicaments. Quelques blessés sont soignés clandestinement dans sa clinique, mais surtout lors de ses prétendues visites à domicile pour le contrôle des grossesses, dans les quartiers populaires.

 

En 1957 il part à Alger pour se mettre à la disposition des maquis de l'ALN, en pleine bataille d'Alger. La cache qu'il devait rejoindre est investie par les parachutistes du général Massu. Il se replie à Oran pour continuer inlassablement son travail de militant.

 

Dès le début 1961, il est dans le collimateur de l'OAS. Les Ultras d'Oran l'appellent alors «le médecin du FLN». Le 24 avril 1962, il échappe miraculeusement à la mort, lors de la destruction de sa clinique par une charge de plastique. Peu de temps avant, il échappera aussi miraculeusement à un attentat de l'OAS, le pistolet du tireur s'étant enrayé. Après cet attentat au plastic, il se rendra pour un court séjour à Paris, avant de rejoindre Oran, mise à cette période à feu et à sang par l'OAS. Les blessés par l'OAS et les malades algériens ne peuvent plus se soigner au CHU, contrôlé par l'OAS, sans risque de se faire assassiner, comme cela a été le cas, en mars 1962, pour des infirmiers et des malades algériens. La zone autonome ALN/ FLN d'Oran, pour pallier cette situation sanitaire, ouvre dans les quartiers algériens des antennes médico-chirurgicales. Dans l'organigramme de ces services de santé ALN/FLN de la zone autonome d'Oran, donné par M. Mohammed Fréha dans le tome 2 de son livre «Du mouvement national à la guerre de libération à Oran», l'on note que le docteur Jean-Marie Larribère est responsable du secteur Victor Hugo Petit Lac.

 

Monsieur Boudjorf, ancien anesthésiste au pavillon 10 du CHU d'Oran, a été infirmier au côté du docteur Larribère à cette époque. Il le décrit comme un homme avec un sens aigu de l'organisation, volontaire et qui avait beaucoup d'autorité pour se faire respecter pendant cette période trouble, par des hommes souvent armés.

Au début du mois de juin 1962, le responsable du service sanitaire de la zone autonome d'Oran, le docteur Nait Belkacem, réunit les médecins responsables de secteurs pour faire un point de la situation. Le professeur B. Boudraa, présent à cette réunion, m'a décrit la fougue avec laquelle le docteur Larribère voulait que l'on discute aussi de la future reprise en main du fonctionnement du CHUO dès le 1er juillet 1962, se projetant déjà dans l'avenir d'une Algérie indépendante.

 

Effectivement, ce 1er juillet 1962, une poignée de médecins algériens venant de l'ALN, relance l'activité du CHU. Il s'agit d'abord des docteur Boudraa, Taleb, Lazreg, Kandil, Mansouri, Benaï. Evidemment, le docteur Larribère les accompagne. Il sera désigné chef de service de gynéco-obstétrique à la Maternité. Toutes et tous ceux qui l'on connu à cette période témoignent de son activité débordante, faite d'une modernisation des soins, en introduisant la notion d'accouchement sans douleur, la lutte pour l'application d'un planning familial sans attendre, et la formation. Une sage-femme en formation en ces premières années de l'indépendance se souvient encore de ses accès de colère devant leurs fautes en leur assénant : «Nous, vos aînés, avons libéré le pays, à vous de vous battre pour son développement et ce, en étant performants dans vos secteurs d'activité».

 

Au début de l'année 1965, il est mis fin brutalement et arbitrairement à sa fonction de chef de service par le ministre de la Santé de l'époque. Pour certains, ce serait suite à un rapport sur la Maternité qu'il avait adressé, remettant en cause la compétence de gynécologues des pays de l'Est. Mais plus probablement, selon un anesthésiste qui a vécu cette époque, ce fut sur injonction de l'épouse d'un ministre qui voulait régner sur la Maternité et le planning familial sans partage.

 

A la suite de cette ingratitude, celui qui a tant donné à l'Algérie, son pays (il a fait don de sa clinique à la santé publique bien avant la nationalisation des cliniques privées), partira en France. En cette année 1965, il trouvera la mort en chutant d'une fenêtre. Deux pistes sont avancées : la chute accidentelle ou le suicide. Cependant, certains de ceux qui l'avaient connu pendant les années de feu, connaissant sa force de caractère, ne pouvaient accréditer la thèse du suicide. Ils évoquent l'hypothèse, peut-être, d'un assassinat par les réseaux de l'OAS en France, maquillé en accident.

 

En 2012, lors de journées scientifiques au CHUO, je donnais une conférence à la séance inaugurale sur l'histoire du CHUO depuis 1883 et, lors de la période post-indépendance. J'avais évoqué le docteur Jean-Marie Larribère. A la fin de la séance, je suis abordé par un groupe d'étudiants en médecine stagiaires au service d'endocrinologie, à la clinique qui porte son nom. C'était la première fois qu'ils apprenaient qui était le docteur Larribère ! A qui la faute ?

 

Source : Le Quotidien d'Oran

 

*Professeur de chirurgie et cancérologie CHU Oran

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MESSAGE DE Sadek HADJERES , A la direction et aux militants du Parti Algérien de la Démocratie et du Socialisme

Publié le par Mahi Ahmed

 

MESSAGE DE Sadek HADJERES ,

A la direction et aux militants du Parti Algérien de la Démocratie et du Socialisme

 

Chers camarades

Je partage votre émotion et vous adresse mes fraternelles condoléances.

Aujourd’hui nous quitte encore un autre et illustre vétéran du mouvement national et social algérien.

Boualem KHALFA fut en effet durant plusieurs décennies, un des acteurs infatigable et largement reconnu du mouvement communiste algérien.

Il marqua de son talent les expressions médiatiques de ce mouvement dans le prestigieux quotidien Alger-républicain, dans l’hebdomadaire Liberté-Al Hourriya du PCA et dans le clandestin et légendaire Saout-Echaâb. Les trois organes furent sur la longue durée les porte-parole confirmés des luttes nationales et sociales des travailleurs manuels et intellectuels, des jeunes et des femmes de nos villes et de nos campagnes.

Notre camarade Boualem assuma sa part de sacrifices dans la guerre d’indépendance, comme responsable des Combattants de la Libération de l’Oranie. Cette participation lui valut les épreuves de la torture et de l’emprisonnement colonialiste, dont il se libéra par une évasion spectaculaire.

Politiquement, Boualem Khalfa fut l’un des nombreux artisans de la longue et dure résistance du PAGS et du mouvement social et démocratique à l’étouffante chape du système du parti unique. J’ai toujours en mémoire les neuf longues années  vécues stoïquement par Boualem avant son retour à la vie légale en 1974. A ses souffrances physiques s’ajoutait le sentiment douloureux d’impuissance face aux situations difficiles vécues par sa femme Colette, son fils et sa fille que je tiens à saluer une fois de plus pour toutes leurs épreuves endurées.

Dès le début des années 90, un énorme séisme géopolitique a frappé les forces mondiales de progrès et de liberté insuffisamment préparées. En Algérie, les coups directs ou indirects des impérialistes néolibéraux se sont conjugués avec ceux des forces réactionnaires régionales et  locales. Les uns et les autres ont su utiliser les multiples clivages  à caractère identitaire dans la société algérienne pour obscurcir les vrais enjeux stratégiques et fondamentaux. Ils sont parvenus à diviser et affaiblir les nécessaires et larges mobilisations nationales et démocratiques. Face aux situations graves et complexes ainsi engendrées, les différents courants qui traversaient les forces politiques progressistes y compris le PAGS   n’ont pas encore réussi à maîtriser leurs divergences en forgeant l’action unie et le pacte  social et identitaire exigés par la situation.

En cet instant de recueillement à la mémoire d’un camarade disparu,

Renforçons nos volontés de fructifier en actes constructifs et novateurs les enseignements des moments fastes et des sacrifices de nos luttes passées.

Rendons  le meilleur hommage à notre camarade, en œuvrant à la relève historique et critique des nobles idéaux auxquels il a dédié sa vie.

Sadek HADJERES

 

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