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Où va l’Egypte ?

Publié le par Mahi Ahmed

Où va l’Egypte ?

Hocine Belalloufi

Mardi 29 Mai 2012

 

Les islamistes et les partisans du régime de Moubarak sont les grands vainqueurs du premier tour de l’élection présidentielle égyptienne des 23 et 24 mai dernier. Comment cela a-t-il été possible ? Ce scrutin débouchera-t-il sur un retour au régime Moubarak, sur une république théocratique à l’iranienne ou à la saoudienne ou sur un régime militaro-islamiste à la soudanaise ? La révolution égyptienne sera-t-elle confisquée ?



 

Reuteurs

Le scrutin s’est caractérisé par un fort taux d’abstention de l’ordre de 54%. Plus d’un électeur sur deux n’a pas jugé utile de participer à la « première élection présidentielle libre du pays ». Pour quelles raisons ? Doit-on y voir la marque d’un manque de confiance à l’égard des organisateurs du scrutin, du Conseil supérieur des forces armées (CSFA) en l’occurrence ? Les candidats sélectionnés n’ont-ils pas su répondre aux attentes des électeurs ? Il est encore trop tôt pour répondre avec exactitude à ces questions.

En attendant la proclamation officielle – le mardi 29 mai 2012 – des résultats définitifs déjà contestés par au moins deux des cinq candidats en lice, la tendance générale annonçait la qualification pour le second tour de Mohamed Morsi (27,5%), candidat du Parti de la liberté et de la justice (PLJ) soutenu par la confrérie des Frères musulmans, et de l’ex-général Ahmed Chafik (26%), dernier Premier ministre de Hosni Moubarak soutenu, non officiellement, par le CSFA qui dirige le pays depuis la chute de l’ancien rais.
Le second tour devrait, sauf coup de théâtre, mettre face à face le candidat des islamistes et celui de la haute hiérarchie militaire.

 

De quelques considérations générales sur les révolutions

Nombre d’observateurs ont été surpris et déçus par l’identité des deux duellistes qualifiés pour l’ultime stade de la compétition présidentielle. Est-il concevable, se disent-ils, qu’après plus d’une année de révolution populaire sanctionnée par des centaines et des centaines de morts et des milliers de blessés, les deux termes de l’alternative résident dans le « retour au régime de Moubarak » et « l’instauration d’un régime théocratique » ? Comment peut-il se faire que les révolutionnaires ne disposent pas de « leur » propre candidat et que celui-ci ne figure pas au second tour ? Pourquoi deux courants qui n’ont pas participé à la révolution, l’ont encore moins initiée, voire l’ont combattue sortent-ils vainqueurs de la compétition électorale ? Les électeurs doivent-ils soutenir l’ex-général collaborateur de Moubarak pour faire face au danger islamiste ou au contraire soutenir le candidat des Frères musulmans pour empêcher les anciens de la dictature Moubarak de reprendre les rênes du pouvoir ? Faut-il s’abstenir de choisir entre la peste et le choléra ? Cruel dilemme, digne d’une tragédie shakespearienne…

Afin de comprendre pourquoi ceux, qui n’ont pas initié, ni participé à la révolution (islamistes), arrivent en tête du scrutin aux côtés de ceux qui étaient du côté du dictateur (militaires), il convient de rappeler que ce ne sont pas les partis qui font les révolutions, mais les masses, c’est-à-dire des millions d’anonymes inorganisés et pas forcément engagés, ni formés politiquement. Les révolutions populaires s’accomplissent lorsque ces sans-grades ne supportent plus le sort qui leur est réservé et se mutinent, descendent dans la rue et s’insurgent contre les dominants. C’est l’émergence de ces millions de « monsieur et madame tout le monde » qui fait basculer la partie, qui bouleverse le rapport de forces et permet à la révolution de triompher.

Les révolutions russes de 1905, de février et d’octobre 1917 ne furent pas l’œuvre des bolchéviks, pas plus que les révolutions de 1789 et de 1871 n’obéirent aux desseins de quelques partis révolutionnaires que ce soit. Idem pour les révolutions chinoises de 1927, la révolution iranienne de 1979, népalaise de 2006 ou tunisienne et égyptienne de 2011. Les millions d’individus qui réalisent concrètement les révolutions ne le font pas par fidélité à une doctrine ou à un dessein politique préétabli qu’ils ignorent la plupart du temps, mais par nécessité. L’immense explosion révolutionnaire advient lorsque le plus grand nombre ne peut plus supporter son sort et qu’aucune perspective crédible ne s’ouvre à l’horizon.

Mais si les masses font les révolutions, ce sont les forces politiques qui les dirigent. Celles du moins qui sont bien préparées à le faire du fait de leur structuration, de leur implantation ou de leurs relais dans la société, de leur discipline, de leur aptitude à agir et à fixer des perspectives crédibles… C’est pourquoi on parle de « révolution bolchévique » en Russie ou de « révolution islamique » en Iran. Les partis ne déclenchent pas arbitrairement les révolutions, mais ils peuvent en prendre la direction pour les approfondir et les élargir ou, au contraire, les confisquer et les mener sur une voie de garage. Les révolutions sont donc des processus spontanés qui convergent et peuvent éventuellement fusionner, à certains moments et dans certaines conditions, avec des forces conscientes qui se préparaient depuis de longues années, voire depuis des décennies et qui font la preuve de leur aptitude à offrir des perspectives politiques concrètes aux insurgés. On parle alors de « révolution bolchévique », de « révolution islamique »…

L’aptitude de forces qui n’ont pas fait la révolution, ou qui s’y sont opposées, à en prendre la direction s’avère encore plus puissante lorsque cette révolution est relativement faible et que son sort se joue aux élections. Il n’y a donc rien d’étonnant à assister au triomphe des Frères musulmans égyptiens aux élections à la constituante ou à la présidentielle alors même qu’ils n’ont pas initié la révolution ni participé à son développement. De même qu’il n’est point surprenant de voir un candidat du régime Moubarak occuper la place d’outsider dans ce même scrutin. Car ceux que l’on appelle les « révolutionnaires » qui ont déclenché l’insurrection ayant renversé le raïs et qui sont restés su la brèche durant de longs mois, ceux-là n’étaient ni organisés, ni unis, ou l’étaient insuffisamment. Au moment décisif, ils n’étaient pas prêts. Ils ne purent, de ce fait, peser sérieusement sur le cours des événements politiques et orienter la révolution en incarnant une perspective crédible. Ils servirent de bélier aux forces qui, tapies dans l’ombre, se contentèrent d’observer les événements, de compter les coups avant d’intervenir le moment venu pour récupérer la mise.

 

Que donnera le second tour ?

Trois hypothèses sont théoriquement envisageables. La première est celle d’un « retour à l’ancien régime » en cas de victoire d’Ahmed Chafik. Il convient à ce propos de nuancer l’idée de « retour » car si Moubarak est tombé, il n’en va pas de même de son régime. La haute hiérarchie militaire moubarakienne dont Ahmed Chafik est le champion est restée aux commandes du « processus de transition ». Elle a fixé les rythmes, modalités et ampleurs de cette transition. Elle chevauche la vague révolutionnaire depuis une année, sachant quand il le faut avancer, temporiser, louvoyer, reculer pour mieux repartir et grignoter les acquis arrachés de haute lutte par les révolutionnaires. On peut affirmer que le régime actuel est le régime de Moubarak sans Moubarak saupoudré de libertés démocratiques et d’élections remportées par des forces d’opposition (Assemblée constituante). Mais ces acquis démocratiques restent extrêmement fragiles tant que le cœur du pouvoir reste aux mains des forces qui sont au cœur du régime Moubarak. Ces dernières tolèreront ces libertés le temps de se remettre en selle, mais n’hésiteront pas à les renier à la première occasion dès qu’elles sentiront que le mouvement populaire s’affaiblit. On imagine mal cependant le pouvoir confisquer immédiatement toutes les libertés et faire table-rase de l’élection à l’Assemblée constituante. Le pouvoir militaire devra donc composer avec les islamistes et avec les forces démocratiques et progressistes.

La deuxième hypothèse est celle de l’instauration d’un régime théocratique. Tel est le projet des islamistes emmenés par le candidat Mohamed Morsi. Mais en dépit de leur écrasante victoire aux élections à la constituante, ils éprouveront beaucoup de mal à imposer une dictature théocratique. Ils ne dirigent ni l’armée, ni la police alors même que les milieux d’affaires, la classe ouvrière et les Coptes ne leurs sont pas favorables. De tels obstacles ne les contraindront certainement pas renoncer à leur projet, mais constitueront autant d’entraves et de difficultés sur le chemin de sa réalisation. Incapables de passer en force, ils seront forcés de composer, de louvoyer et de passer des compromis, ce qui ne devrait pas manquer d’attiser les divisions en leur sein et peut-être même de les faire éclater. Une victoire électorale du candidat islamiste serait ainsi susceptible d’ouvrir des brèches dans lesquelles les forces démocratiques et progressistes pourraient certainement s’engager.

La troisième hypothèse, celle d’une entente entre islamistes et militaires constituerait le pire des scénarios. Elle verrait en effet deux forces non démocratiques s’entendre pour comploter contre la révolution et les forces populaires. Une division des tâches politiques pourrait ainsi s’établir entre les deux larrons. A l’armée reviendrait la gestion de ses biens et le contrôle des grands équilibres politiques extérieurs (paix avec Israël, alliance avec les Etats-Unis et l’UE…), les islamistes héritant du contrôle des corps, des esprits, des mœurs et de la justice pour poursuivre et accentuer les politiques d’austérité néolibérales. Un tel scénario de verrouillage parfait risque cependant de rencontrer une résistance acharnée de nombreux acteurs sociaux et politiques : syndicats, partis de gauche, mouvements de jeunes révolutionnaires, Coptes… Il risque surtout de ne pas tenir très longtemps, les deux protagonistes (militaires et islamistes) ne se faisant nullement confiance alors qu’ils doivent tenir compte d’intérêts sociaux différents voire parfois opposés. Ainsi, et à titre d’exemple, les islamistes seront très vite confrontés à des pressions visant à abroger le traité de paix avec Israël et à rompre tous les liens avec cet Etat.

 

Où va la révolution égyptienne ?

Même si elle avance lentement, la dynamique de la révolution tunisienne a permis d’aller plus loin que le simple renversement du dictateur Ben Ali. Elle a débouché sur une mise à l’écart des anciens du régime, une victoire des forces d’opposition démocrates et islamistes aux élections… Depuis, l’action conjointe des forces de gouvernement et des forces révolutionnaires à la base, action encore lente, insuffisante et souvent contradictoire, tente de remettre en cause tous les aspects de l’ancien régime (police, justice…).

Les choses avancent beaucoup plus lentement et contradictoirement en Egypte où le cœur du régime de Moubarak (la haute hiérarchie militaire) conserve la haute-main sur le processus en cours. La révolution égyptienne n’a pas été suffisamment puissante pour en finir avec le régime ou, à tout le moins, pour l’empêcher de continuer à tenir le gouvernail. Tous ses appareils répressifs (armée, police, justice) sont restés en place et ont fait de nombreuses victimes, même après le départ du vieux dictateur. Cette révolution a par ailleurs manqué de profondeur. Elle n’a pu ébranler l’hégémonie de la superstructure politico-idéologique islamiste sur la société égyptienne. Enfin, elle n’a pas réussi, à l’image de la Tunisie, à faire échec aux politiques néolibérales soumises aux intérêts étrangers et qui maintiennent des pans entiers de la société dans la misère sociale.

Ainsi, les forces révolutionnaires n’ont pas réussi à en finir avec le régime Moubarak ni à contester la première place acquise depuis des décennies par le mouvement islamiste. Mais la révolution se poursuit en s’appuyant sur ses deux jambes, celle de la contestation sociale (grèves de travailleurs, revendications paysannes et populaires…), et celle de la contestation politique (mouvement démocratique, contestation de la domination impérialiste, des accords de paix avec Israël…). La révolution égyptienne n’est pas terminée. Elle va continuer sur des rythmes et par des voies que personne ne peut prévoir car elle est loin d’avoir tenu toutes ses promesses et d’avoir réalisé toutes ses potentialités.

Mais il faudra, pour qu’elle triomphe, que les forces politiques qui la soutiennent et la portent fassent preuve de beaucoup de maturité politique, qu’elles sachent s’unir et combattre côte à côte, se renforcer et apprendre à agir politiquement, c’est-à-dire en tenant compte du rapport de force réel. Ainsi apparaît-il illusoire, en l’état actuel des choses, de vouloir renverser le régime ou de vaincre les islamistes. L’accent devra certainement être mis en priorité sur la défense des libertés démocratiques que le vainqueur des prochaines élections pourrait être tenté de confisquer. Ces libertés s’avèreront en effet vitales pour permettre au mouvement populaire (syndical, démocratique, associatif…) de s’organiser, de se renforcer et de converger. La principale leçon de la première phase de la révolution égyptienne est que le mouvement populaire et les forces démocrates et de gauche restent trop faibles, trop marginales. Leur renforcement constitue la tâche politique principale pour espérer ouvrir une troisième voie alternative à celle, néolibérale et pro-impérialiste, des islamistes et des partisans du régime de Moubarak.

 

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Le bassin du Levant et Israël - une nouvelle donne géopolitique ?

Publié le par Mahi Ahmed

La ruée vers le gaz en méditerranée (1ère partie)

Le bassin du Levant et Israël - une nouvelle donne géopolitique ?

Le bassin du Levant et Israël - une nouvelle donne géopolitique ?

par F. William Engdahl

La découverte récente d’importants gisements de gaz et de pétrole en Méditerranée orientale modifie radicalement l’équation géopolitique dans la région et même bien au-delà. En effet, c’est l’occasion pour Israël de passer de la dépendance à la souveraineté énergétique, alors que le Liban revendique avec le soutien de Washington une partie de ce gaz qui se trouve dans ses eaux territoriales. William Engdahl explore les implications de cette évolution clé, qui est un des motifs principaux de la déstabilisation de la Syrie par le Qatar et les Occidentaux.

Réseau Voltaire | Francfort (Allemagne) | 29 mai 2012

English italiano

 

 

L’exploitation du champ de gaz naturel de Tamar a commencé. Il devrait approvisionner Israël à partir de la fin 2012.

Les récentes découvertes de gisements de pétrole et de gaz, non pas importants mais immenses, situées dans une partie auparavant peu explorée de la mer Méditerranée (entre la Grèce, la Turquie, Chypre, Israël, la Syrie et le Liban), suggèrent que la région pourrait devenir un « nouveau Golfe persique ». Comme ce fut le cas pour l’« autre » Golfe persique, la découverte de ces richesses en hydrocarbures pourrait bel et bien devenir synonyme d’une terrible malédiction géopolitique pour la région.

Les conflits historiques du Proche-Orient pourraient bientôt êtres supplantés par de nouvelles batailles pour l’accès aux ressources pétrolières et gazières de la Méditerranée orientale, du bassin du Levant et de la mer Egée. Nous étudierons dans un premier temps les conséquences de la découverte d’un gigantesque gisement offshore de gaz et de pétrole au large d’Israël. Dans un second article, nous verrons les implications des découvertes de gaz et de pétrole dans la mer Égée, entre Chypre, la Syrie, la Turquie, la Grèce et le Liban.

Un léviathan israélien

Ce qui a tout fait basculer, ce fut une découverte spectaculaire, dans ce que les géologues appellent le bassin du Levant. En octobre 2010, Israël a trouvé un gigantesque méga-gisement offshore de gaz naturel dans ce qu’il estime être sa Zone Économique Exclusive (ZEE).

Cette découverte se situe à 135 km environ à l’ouest du port de Haïfa et à 5 km de profondeur. Cette poche a été appelée « Léviathan » en référence au monstre marin biblique. Trois compagnies d’énergie israélienne en coopération avec la compagnie texane Noble Energy ont annoncé des premières estimations à auteur de 450 milliards de mètres cubes — ce qui en fait la plus importante découverte de gaz en eau profonde des dix dernières années—, discréditant un peu plus les théories malthusiennes autour du « pic pétrolier » qui prétendent que la planète est sur le point de connaître de terribles pénuries structurelles en matière de pétrole, de gaz et de charbon. Pour se faire une idée, le gisement de gaz Léviathan représenterait des réserves suffisantes pour approvisionner Israël en gaz pendant un siècle [1].

L’autosuffisance énergétique était inimaginable pour l’État d’Israël depuis sa fondation en 1948. D’importantes explorations pour le pétrole et le gaz avaient été entreprises à plusieurs reprises, mais n’avaient pas donné de résultats. Contrairement à ses voisins arabes riches en sources d’énergie, Israël voyait cette chance lui échapper. Mais en 2009, Noble Energy, le partenaire d’Israël pour la prospection, a découvert dans le bassin du Levant le gisement de Tamar, à quelques 80km à l’ouest du port de Haïfa, recelant environ 238 milliards de mètres cubes de gaz naturel de la plus haute qualité. Tamar fût la plus grande découverte mondiale de gaz en 2009.

À l’époque, le total des réserves de gaz israéliennes était estimé à seulement 45 milliards de mètres cubes. Les estimations de Tel-Aviv prévoyaient que l’exploitation de Yam Tethys, qui fournit environ 70 % du gaz naturel du pays, serait épuisée dans les trois ans.

Grâce à Tamar, les perspectives se sont largement améliorées. Puis, un an après seulement, Noble Energy a fait sa plus importante découverte depuis sa création des dizaines d’années auparavant avec Léviathan, toujours dans ce même bassin géologique du Levant [2]. En matière de gaz, Israël est passé de la disette à l’opulence en l’espace de quelques mois.

Avec les découvertes de Tamar, puis de Léviathan, Israël commença à se demander comment il pourrait devenir une nation de premier plan en matière d’exportation de gaz naturel et aussi comment récolter des taxes sur les revenus des produits pétroliers et gaziers afin de constituer un fond souverain qui investirait à long terme dans l’économie nationale comme le font la Chine et de nombreux pays arabes de l’OPEP [3].

« La zone du bassin du Levant est à l’image des grandes régions d’exploitation à travers le monde », a souligné un porte-parole du Programme ressources énergétiques de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (US Geological Survey ou USGS), « ses ressources en gaz sont plus importantes que tout ce que nous avons connu aux États-Unis » [4].

Pressentant peut-être que ces découvertes majeures d’hydrocarbures pouvaient bouleverser les équilibres géopolitiques de toute la région, l’USGS a initié une première estimation des réserves de pétrole et de gaz de la région Méditerranée orientale (comprenant le bassin égéen au large des côtes grecques, turques et chypriotes, le bassin du Levant au large des côtes du Liban, d’Israël et de la Syrie, et le bassin du Nil au large des côtes égyptiennes). Dire que leurs conclusions furent impressionnante tient de l’euphémisme.

L’USGS, en s’appuyant sur les données des forages antérieurs et des études géologiques dans la région a conclu que « les ressources pétrolières et gazières du bassin du Levant étaient estimées à 1,68 milliards de barils de pétrole, et 3 450 milliards de mètres cubes de gaz ». En outre, selon ses estimations, « les ressources non découvertes de pétrole et de gaz de la province du bassin du Nil (délimité par le cône du Nil à l’ouest, par Strabon, au nord, par les failles de Pytheus et de Chypre à l’est et par le bassin du Levant au sud) sont estimés à environ 1,76 milliards de barils de pétrole et 6 850 milliards de mètres cubes de gaz naturel » [5].

L’USGS a évalué le total pour la Méditerranée orientale, dans son ensemble, à 9 700 milliards de mètres cubes de gaz et à 3,4 milliards de barils de pétrole. Soudainement, la région est confrontée à de tous nouveaux conflits potentiels et défis géopolitiques.

Pour mettre ces chiffres en perspective, l’USGS estime que le bassin de Sibérie occidentale - le plus grand bassin de gaz connu - recèle 18 200 milliards de mètres cubes de gaz. En outre, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord possèdent plusieurs régions riches en gaz naturel, comprenant le bassin du Rub Al-Khali (12 062 milliards de mètres cubes de gaz) dans le Sud-Ouest de l’Arabie saoudite et le Yémen du Nord ; autours de Ghawar (Great Ghawar Uplift) dans l’Est de l’Arabie saoudite (6 427 milliards de mètres cubes) et dans la chaine plissée du Zagros (6 003 milliards de mètres cubes) le long du Golfe persique en Irak et en Iran [6].

Quelques mois auparavant, la priorité pour la sécurité nationale d’Israël était de garantir ses approvisionnements étrangers, du fait de la diminution inquiétante de sa production de gaz domestique. À cette crise énergétique s’ajoutait les manifestations du soit-disant « printemps arabe », qui ont secoué l’Égypte et la Libye début 2011. Elles ont conduit au renversement du président Moubarak, dont le régime fournissait environ 40 % du gaz naturel israélien. Ceci conjugué à la levée de l’interdiction sur les partis islamiques en Égypte, notamment les Frères musulmans et le parti salafiste radical Al-Nour, ajouté au fait que le gazoduc livrant le gaz égyptien à Israël a été la cible de sabotages répétés et de perturbations — la plus récente ayant eu lieu en février de cette année dans le nord Sinaï— ne pouvait aure rendre Israël nerveux à propos de sa future sécurité énergétique [7].

La réaction Libanaise alimente de nouvelles tentions

 

La découverte de Léviathan par Israël au large de ses côtes a immédiatement déclenché un nouveau conflit géopolitique, le Liban faisant valoir qu’une partie du champ gazier réside dans les eaux territoriales de sa propre Zone Économique Exclusive. Le Liban a envoyé sa réclamation à l’ONU, cartes à l’appui, ce à quoi le ministre israélien des Affaires étrangères Lieberman a répliqué : « Nous ne céderons pas d’un pouce ».

Ce qui cloche dans le paysage énergétique méditerranéen est le fait qu’Israël, comme les États-Unis, n’a jamais ratifié la Convention des Nations Unies de 1982 sur le Droit de la mer attribuant les droits mondiaux sur les ressources sous-marines. Les puits d’extraction israéliens du gaz de Léviathan sont clairement dans le territoire israélien, ce que ne conteste pas le Liban, mais il estime que le gisement s’étend aussi sous ses propres eaux territoriales. Le Hezbollah affirme que le champ de gaz Tamar, qui devrait commencer à fournir du gaz d’ici la fin de l’année, appartient au Liban.

Washington n’a pas perdu de temps pour jouer sa propre carte de politique énergétique autours du différend sur le gaz naturel entre le Liban et Israël. En juillet 2011, alors qu’Israël s’apprêtait à soumettre sa propre proposition à l’ONU relative à la ligne de démarcation maritime entre le Liban et Israël, Frédéric Hof, diplomate états-unien chargé de la Syrie et du Liban, a déclaré que son administration appuyait le document libanais, ajoutant aux tensions croissantes existantes depuis le début du « printemps arabe » entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président Obama [8].

 

Sheldon Adelson a été requis par Benjamin Netanyahu pour financer les républicains et faire barrage à un second mandat de Barack Obama.

M. Netanyahou aurait récemment exhorté la huitième personne la plus riche des États-Unis, son proche ami et milliardaire des casino de Las Vegas Sheldon Adelson, d’injecter directement des millions de dollars dans les campagnes électorales des républicains, y compris Newt Gingrich et Mitt Romney. Cela représente une intervention israélienne sans précédent dans la campagne présidentielles états-unienne, tout cela pour essayer d’empêcher un second mandat d’Obama [9]. Les nouvelles questions liées au contrôle des vastes réserves d’énergie découvertes au large d’Israël et du Liban, ainsi que des rives chypriotes, grecques et turques, vont jouer un rôle croissant dans une région qui est déjà l’une des plus compliquées du globe au plan politique.

(À suivre...)

F. William Engdahl

 

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Gaz non conventionnels ou gaz de schiste : Un danger pour l’environnement et la souveraineté nationale au Sahara

Publié le par Mahi Ahmed

Gaz non conventionnels ou gaz de schiste : Un danger pour l’environnement et la souveraineté nationale au Sahara

par Hocine Bensaad

L’Algérie, par la voix de son ministre de l’Energie et des Mines à Houston en mars 2011 comme du PDG de SONATRACH à Paris en mai 2012 veut se lancer dans l’exploitation des gaz de schiste !

C’est un sujet très à la mode et très en vogue un peu partout à travers la planète (1). Il serait dû au prix élevé du baril de pétrole et du prix record du gaz depuis 2008 et particulièrement après la tragédie de Fukushima. Pourquoi subitement un tel intérêt ?

Il y a lieu d’abord de garder à l’esprit que les USA sont les plus grands producteurs de gaz au monde. En 2010, ils ont extrait 610 milliards de mètres cube, dépassant de loin le géant russe Gazprom. Selon de nombreux experts, ce volume a pu être atteint grâce à l’extraction de gaz de schiste par les techniques de fracturation hydraulique. Dans ce domaine, les Américains sont très avancés grâce aux travaux de recherche et d’exploration géologiques entrepris depuis les années cinquante. Ces travaux ont été entièrement financés par l’Etat. Les sociétés pétrolières et gazières n’ont pas dépensé un seul cent sur les dizaines de milliards de dollars fournis par l’Etat... et donc du contribuable!

C’est la raison pour laquelle ces dépenses ne sont pas comprises dans le prix de vente de ce gaz, ce qui aurait rendu son exploitation non rentable. Ces travaux d’exploration se sont particulièrement intensifiés depuis l’adoption en 2005 par le Congres US de la loi (dénommée «Halliburton Loophole» (2).) exemptant les compagnies pétrolières utilisant la technique fracturation hydraulique de toute supervision par l’Agence de Protection de l’Environnement (US Environmental Agency) conformément à la Loi sur l’eau potable (Safe Water Drinking Act). Les gaz de schiste servent essentiellement aux USA à la consommation locale, pour les ménages, la production d’électricité et à l’industrie car l’une des caractéristiques des gaz de schiste, c’est leur énergie calorifique. Elle est relativement faible comparée aux autres gaz.

Les compagnies gazières affirment généralement que c’est du méthane. Or le méthane est un gaz léger comparé au mélange gaz méthane-propane plus lourd et très inflammable. En fait, dans les gaz de schiste il n’y a pas que du méthane. D’autres éléments y sont présents comme l’azote et le gaz carbonique. Ce qui rend sa liquéfaction extrêmement onéreuse pouvant augmenter jusqu’à 4 fois son prix de revient!!! D’où son usage localement!

Il faut rappeler que la proportion de méthane présent dans le gaz naturel que nous utilisons est supérieure à 90% dans la plupart des gaz. Il faut savoir aussi qu’aux USA comme en Grande Bretagne et ailleurs, le prix du gaz est exprimé en British Thermal Unit (BTU). Or, lorsqu’il est question de gaz de schiste, cette mesure n’est plus employée. Le prix est exprimé en volume et non en BTU. Il est formulé sur la base de 1000m3.

Il est facturé 4 fois plus cher au consommateur américain qu’à l’industriel et le prix varie en fonction des saisons et donc de la demande. En Europe, c’est la Pologne qui se taille la première place pour l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste à cause de ses gisements de charbon.

Cependant, les résultats des explorations débutées en 2010, longtemps gardées confidentielles pour des raisons politiques et économiques pour faire pression sur la Russie à cause du projet du gazoduc North Stream, ont fini par révéler fin 2011 qu’elles sont sans grand intérêt.

Il n’y aurait que 20% de gaz de schiste, tout le reste est constitué d’azote et du gaz carbonique!

Il faut souligner aussi que toutes ces explorations effectuées par Exxon Mobil, Conoco, Chevron, etc., ont été financées en grande partie par les USA.

Ce genre de financement des explorations géologiques est pratiqué ailleurs dans le monde.

Les bailleurs de fonds demandent en retour, au cas où les résultats seraient négatifs, d’avoir en guise de compensation les résultats détaillés de ces explorations. On déduit aisément les objectifs d’une telle demande.

En France, grâce à la mobilisation de la société civile, une loi promulguée le 13 juillet 2011 interdit la technique de la fracturation hydraulique pour exploiter les gaz de schiste. Elle abroge de fait les permis d’exploration de gaz de schiste accordés à Total à Montélimar et à la compagnie américaine Schuepbach en Ardèche et dans le Larzac. La France mais aussi le Québec et bien d’autres pays comme la Roumanie, la Tchéquie - à l’exclusion des USA - ont déjà interdit l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste à cause des problèmes de pollution de la nappe phréatique par les produits chimiques utilisés(3).

L’Algérie, en revanche, ne semble pas mesurer l’impact catastrophique à très long terme du choix d’une telle filière. Elle se propose par la voix du PDG de Sonatrach d’investir dans les trois prochaines années 12 milliards de dollars pour le développement des gaz de schiste sur une zone de 180000km2! Cette déclaration fait suite à celle du Ministre de l’énergie et des mines en mars 2011 à Houston, durant la CERA Week, annonçant des réserves de gaz de schiste en Algérie « aussi grandes que certains des champs américains majeurs ».
Cette option comme le souligne M. Idir Ahatim dans le Maghreb Emergent du 27 février 2012 est marquée du sceau de l’incohérence:

Le développement du gaz de schiste va faire chuter de manière durable les prix du gaz conventionnel ; même les contrats à long terme ne pourront pas résister longtemps à cette dynamique. Au mieux, ils seront respectés jusqu’à échéance, mais ils ne seront pas renouvelés.

Le ministère de l’énergie et des mines est dans la posture délicate de celui qui demande à Doha, lors de la dernière réunion des pays membres du Forum des Pays Exportateurs de Gaz (FPEG), l’alignement des prix du gaz naturel sur ceux du pétrole, à parité énergétique, et qui, avec le gaz de schiste, contribue à l’émergence d’une filière rivale.

La technologie de fracturation hydraulique, incontournable pour la production du gaz de schiste, requiert des quantités considérables d’eau pour chaque puits foré.

Le Sahara étant ce qu’il est, il faudra dépenser de grandes quantités… d’énergie pour pomper du Nord vers le Sud une eau qui manque cruellement au pays.

Aucun expert au monde, n’est en mesure de garantir la préservation de la Nappe Albienne, richesse commune des pays du Grand Maghreb, de la pollution et de la dégradation irrémédiable par l’injection de produits chimiques par les compagnies pétrolières à l’affut de contrats juteux alors que leur activité est interdite en Europe.

Il est affligeant de constater qu’aucun ministère, que ce soit celui de l’agriculture, des ressources en eau, de l’aménagement du territoire et de l’environnement, de l’enseignement supérieur, de la santé, n’a jugé utile de se prononcer!

QUI NE DIT MOT, CONSENT !

Espérons que le nouveau parlement aura son mot à dire et que la communauté scientifique et universitaire cesse d’être passive et de servir de caisse de résonnance à cette politique de prédation! Ce sont là quelques éléments d’information que le citoyen doit connaitre pour disposer d’une argumentation objective afin de pouvoir répliquer aux partisans de l’exploration et de l’exploitation des gaz de schiste au Sahara, à ceux-là qui ne veulent pas révéler les préjudices et les dégâts qui seront irrémédiablement occasionnés à la nappe albienne, à l’environnement, à la santé de tous les Algériens qui n’ont point été consultés! Le Sahara n’est pas un désert sans vie ! Il a été recouvré de haute lutte, mais point pour être saccagé et livré à la prédation après avoir servi de polygone aux essais des armes nucléaires et de l’armement chimique français!

Il est utile de maintenir une exploitation intelligente, rationnelle et équilibrée de nos richesses en hydrocarbures pour préserver l’avenir des générations futures et protéger notre environnement et la souveraineté de notre territoire de la rapine et des convoitises!

* Expert /Consultant en gestion et prévention des risques de catastrophes

Références
1- Vello Kuuskraa, et al, World Shale Gas Resources: An Initial Assessment of 14 Regions Outside the United States, Advanced Resources International, Inc. prepared for U. S. Energy Information Administration, Office of Energy Analysis, U.S. Department of Energy, Washington, DC, April 2011.
2- Earthworks, Halliburton loophole, http://www.earthworksaction.org/halliburton.cfm
3. Lisa Sumi, Our Drinking Water at Risk: What EPA and the Oil and Gas Industry Don’t Want Us to Know About Hydraulic Fracturing, April 7, 2005 http://www.earthworksaction.org/library/detail/our_drinking_water_at_risk/

Source: Le Quotidien  d’Oran du 28.05.12

Publié dans Economie et société

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LE PRINTEMPS ISRAÉLIEN DE BOUALEM SANSAL

Publié le par Mahi Ahmed

LE PRINTEMPS ISRAÉLIEN DE BOUALEM SANSAL
Posture et imposture littéraires

 

Par Abdellali Merdaci
La récente tournée israélienne de Boualem Sansal (Walid Mebarek, 2012) pose explicitement la question irrésolue de la projection de l’écrivain dans un plan de carrière qui échappe aux déterminations politiques et sociétales de son milieu d’origine.
La littérature de Sansal — plus spécialement son engagement dans la vie littéraire — n’a objectivement plus aucun rapport avec le pays qui lui fournit ses thèmes. L’Algérie n’est plus pour lui qu’un prétexte à s’ériger — aux yeux de l’Occident, dont il sollicite véhémentement la validation et la consécration de son art — en censeur et imprécateur dans le glacis politico-idéologique d’un pouvoir de «généraux» et d’Islamistes».
Dès son entrée en littérature avec la publication par Gallimard d’un premier roman Le Serment des barbares (1999 ; toutes les œuvres citées ici sont publiées, à Paris, par cet éditeur), Sansal est confronté à la structuration d’une identité littéraire ; il délibère ainsi d’une «posture» au sens que lui donne Jérôme Meizoz (2011) : «La posture est constitutive de toute apparition sur la scène littéraire.» Ingénieur de formation, féru de culture technicienne, plus soucieux de mécanique des turboréacteurs que de métaphore filée et de prosopopée, longtemps étranger à la littérature, dont on peut supposer qu’il n’a jamais été un grand lecteur, mais parfaitement instruit des itinéraires des auteurs historiques de la littérature algérienne de langue française des années 1950-1980, Sansal va plus s’attacher à l’effrénée proclamation de la «figure de l’auteur» (Maurice Couturier, 1995) et aux «digressions d’auteur» (David Lodge, 2009), textuelles et paratextuelles, qu’à la persévérante construction d’une œuvre. Aura-t-il ainsi, assez tôt, assimilé l’usage des médias d’Occident et la faculté de persuasion qu’ils peuvent générer au-delà des limites de l’œuvre écrite ? Dans le champ littéraire algérien actuel, où les trajectoires d’auteurs producteurs d’opinions se cantonnent à l’exercice (toujours lisse) d’une «transgression contrôlée», Sansal compose l’inconfortable position de «l’hérétique», celui qui se dresse en dehors de la «règle du jeu» (Pierre Bourdieu, 2012). La recherche de «coups» médiatiques prend-elle, en conséquence, le- dessus sur l’œuvre ? L’écrivain rassemble consciencieusement, hors de ses romans, mais dans le semblable registre de dénonciation d’une Algérie ruineuse, les éléments d’un redoutable Livre blanc éparpillés dans les journaux, radios et télévisions de France. Souvent, il a énoncé un simple constat : le système et l’islamisme brûlent l’Algérie par les deux bouts, vite majoré, depuis 2008, d’une déroutante mise en cause du nazisme et de l’antisémitisme dans la sphère de l’Etat. Mais ce message, à l’usage des seuls Occidentaux, est-il crédible ? Sansal ne parle jamais à Alger. S’il soutient ne pouvoir le faire dans la presse et l’audiovisuel gouvernementaux, comment douter qu’il ne recevrait pas l’accueil de la presse privée, sans distinction d’opinion et de ligne éditoriale, pour interpeller les Algériens et les convaincre du bien-fondé de ses accusations contre le système ? Le voyage d’Israël, qui corrobore un processus réfléchi dans la formation d’une figure d’auteur rebelle au pouvoir d’Alger, constitue un nouvel épisode, le plus détonant, dans une démarche d’écrivain, âprement tendue vers une reconnaissance et une attribution de légitimité par le champ littéraire germanopratin. Dans ses formes comme dans ses desseins, cette démarche — dont il faut interroger les fondements intellectuels — reste discutable.
L’invention de l’hérétique

Le capital symbolique personnel dont dispose Sansal, au début de sa carrière d’écrivain, est relativement pauvre. Pour sa visibilité, il ne pouvait se réclamer que du «voisinage de palier» du romancier Rachid Mimouni (1945-1995), qui fut, comme lui, diplômé dans les sciences et techniques. Il fait du projet tardif d’écrire un moment de son histoire personnelle, en recherchant — avec conviction — de nécessaires ruptures au plan littéraire et politique. Contrairement à bon nombre d’écrivains algériens qui, forts d’un premier succès parisien, traversent la Méditerranée et sollicitent comme un dû nationalité et résidence françaises, Sansal demeure un Algérien de Boudouaou, dans la banlieue d’Alger. Cela aurait été certainement un grand mérite, si l’écrivain contribuait à l’animation des espaces politique et littéraire nationaux. Son récit de vie, Sansal l’a voulu comme un roman. Dans l’anamnèse du petit Boualem (Marianne Payot, 2011), il y a cette indélébile fantasmagorie de récitants du Saint Livre autour de la dépouille de son père, décédé dans un accident de voiture. Il avait cinq ans. Ce premier contact traumatique avec la religion infère-t-il, plus tard, toutes les incertitudes d’être dans le monde à l’âge adulte ? Lorsqu’au début des années 1990 émergent dans la société de funambulesques tueurs aux gestes sanglants et rituels, aux crimes licités par les maîtres de la fatwa, les songes de l’enfance et les voix rêches des récitants resurgissent dans la mitraille de saisons à la fois troubles et coupables. Le Serment des barbares explose dans une écriture, sèche et hachée, pour conjurer les peurs de l’époque. Dans un pays en crise, qui conjugue au futur ses angoisses de mort et de finitude, Sansal confie son manuscrit à la poste qui le fera parvenir à l’adresse parisienne de l’éditeur Gallimard. Le manuscrit échoue sur le bureau de Jean-Marie Laclavetine, romancier et éditeur, qui l’inscrit au catalogue de la rentrée littéraire de l’automne 1999. Inimaginable naissance d’un auteur ? L’ingénieur Sansal a cinquante ans : il ne laissera personne dire que c’est le plus bel âge de la vie pour entamer une carrière littéraire. Hors de l’enthousiasme admiratif de la presse algérienne, la réception critique du Serment des barbares dans les médias français mettra davantage l’accent sur l’audace du thème traité — dans un pays où la nuisance des groupes islamiques armés s’étalait chaque aube en chiffres cramoisis à la «une» des quotidiens — que sur ses potentialités d’écrivain. C’est de cette période, fondatrice et triomphante, que datent les premiers choix — politiques — de Sansal. Rejoint-t-il le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et son président, le docteur Saïd Sadi, illustre homme politique, mais aussi avec Rachid Alliche (1953-2008), un des pionniers de la littérature moderne en langue kabyle ? Ce compagnonnage se nourrit moins de lectures romanesques que de valeurs politiques dissidentes. L’écrivain, flatté à Paris, engage un autre choix tout autant décisif : il guigne une carrière française et il estime en avoir les moyens. Il s’éloigne, peu à peu, de son pays ; d’un abord rude envers ses concitoyens, peu coutumier des salons de la capitale, il marque, dans le bouillonnant Alger des années 2000, une distance à l’égard de la presse d’Etat et de la presse privée, affichant envers elles une inextinguible morgue. Assure-t-il, exceptionnellement, à la demande de l’équipe d’Edif 2000, diffuseur de Gallimard en Algérie, de rapides signatures de ses ouvrages dans les campus universitaires en dehors d’Alger ? En général, réservé envers lecteurs et critiques, il n’exprime pas d’empathie. Ce mutisme, à intérieur du pays, est contrebalancé par une expansive loquacité et une douce aménité à l’extérieur, dans les pays d’Occident. Dans une carrière littéraire, la veine prometteuse des débuts ne permet pas de préjuger de la survenue d’insuccès et d’infortunes. Les trois romans qui suivent Le Serment des barbares ; L’Enfant fou de l’arbre creux, 2000 ; Dis-moi le paradis, 2003 ; Harraga, 2005) rencontrent, en France, une faible audience. Menacé d’oubli, Sansal ranime utilement dans les médias occidentaux la figure de l’opposant tourmenté par le pouvoir d’Alger. S’il n’apporte rien de nouveau au travail littéraire, notamment au genre romanesque qu’il adopte, il querelle – dans des excès de langage soulignés – le pouvoir algérien, qui, en d’autres temps, l’avait coopté à de hautes fonctions de l’Etat. Il a, certes, comme des milliers de cadres algériens, enduré les vexations du pouvoir qui ne connaît qu’une seule règle : être avec ou contre lui. Comment nier cette avalanche de brimades qui s’abattent sur l’homme dans le mépris et l’arrogance d’un personnel politique infatué, qui mobilise contre lui toutes ses ressources de nuisance ? Au lendemain de la parution de son troisième roman ( Dis-moi le paradis), il est limogé de son poste de directeur central au ministère de l’Energie. Dans un entretien avec le journaliste français Renaud de Rochebrune (2011), il égrène les avanies répétées que lui font subir – sur injonction – les administrations du gouvernement. Comment admettre que ce spécialiste du turbo, qui ajoute à sa panoplie les compétences de docteur en gestion, habilement immergé dans les arcanes de l’industrie nationale, aux premières lignes de forges de l’industrie lourde, sous Boumediène, et légère, comme il se devait, sous Chadli, soit refusé par l’université algérienne, au moment où celle-ci fait appel à des licenciés, fraîchement diplômés, bassement analphabètes, pour assurer des séminaires et des encadrements de mémoires de fin d’études et même à un étudiant en cycle de licence – dans une faculté de l’Est – pour des conférences doctorales ? Convient-il aussi de rappeler, pour mémoire, des turpitudes littéraires largement connues ? Lorsqu’ils ne sont pas carrément interdits de diffusion, par oukase ministériel, comme cela a été le cas de l’essai Poste restante : Alger (2006), ses ouvrages ne sont pas disponibles en librairie. Autour de lui, et principalement à Boudouaou, la traque policière serait omniprésente. Cette quarantaine persécutoire, décrétée et exécutée à tous les étages de décision du pouvoir algérien, s’explique-t-elle par le seul contenu sulfureux de ses romans ? Sansal, dont le nom est systématiquement rayé de la liste (colligée par la ministre de la Culture) des invités au Salon international du livre d’Alger où ses œuvres ne sont pas exposées, devait-il aussi apparaître, par l’effet d’une rumeur persistante, comme une sorte d’écrivain maudit, un «génie malheureux» (Pascal Brissette), proscrit dans son pays ? A défaut de l’avoir créé, le système aura ainsi reconnu son hérétique. En 2007, alors que sa carrière d’écrivain est au creux de la vague et ne sera relancée qu’avec son cinquième opus Le Village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller(2008), Sansal fait partie des quarante-quatre signataires du Manifeste sur la littérature-monde en français, initié par Michel Le Bris (Michel Le Bris, Jean Rouaud, 2007). Il révèle une insurmontable contradiction : écrivain algérien, autant par ses thèmes que par sa résidence en Algérie, il se projette exclusivement dans une bruyante carrière littéraire française. Son image d’écrivain se profile, en France, préférentiellement dans la chronique étroite des exactions et des brimades du pouvoir d’Alger plutôt que dans les aptitudes et la profondeur de son travail d’écrivain. Il aurait pourtant été essentiel pour lui de circonscrire le temps de l’œuvre et d’en favoriser une perception algérienne comme a su le faire Rachid Boudjedra, son contre-modèle dynamique. Et surtout de forger une dimension morale de l’écrivain qui ne peut s’autoriser que de son œuvre. Lorsque l’écrivain français André Gide, de retour du Tchad et de la défunte URSS, pointait les malheurs du colonialisme et du stalinisme, il était accrédité par la seule vigueur d’une œuvre française devenue universelle. Partout, dans ses déclarations, l’opposant politique Sansal a prévalu sur l’écrivain. On serait en mal de trouver dans la presse étrangère un entretien de Sansal qui évoque sa sensibilité de romancier, son rapport à la littérature de son pays et au-delà à la littérature mondiale. Le modèle de communication égophorique dont il s’inspire, qui fonde sa pratique littéraire et médiatique est celui du Sulman Rushdie des Versets sataniques (1988). Un soupçon de talent et beaucoup de scandale dans une fiévreuse alchimie. Il n’est pas assuré que ce mélange enfante de grands écrivains. Né à la littérature au début du règne d’Abdelaziz Bouteflika, Sansal est-il à la mesure d’une attitude, éminemment hugolienne, en se faisant le turbulent contestataire du pouvoir d’Alger et de son président aux trois mandats ? La partie était belle pour lui qui bataillait vent debout contre une société politique archaïque, issue de la guerre d’indépendance, fermée et inamendable, qui entrave l’avènement de la démocratie et de la justice. Mais ce qui rend inopérante sa critique du système, c’est qu’elle exclut toute sommation des faits : l’essayiste de Poste restante : Alger ne saura forger le ton juste pour cingler les palinodies du régime. Se posant volontiers comme victime du système en place à Alger, en raison même de ce que dit son œuvre (que ne lisent que de rares lecteurs professionnels), se montre-t-il particulièrement résilient ? Face à la violence aveugle du système, il lui retourne une violence sans nuances et une fixation paranoïde. Qui aboutissent vite au dérapage sur le «nazisme» et les «camps».
Une surenchère politicienne sur le nazisme et le vécu des juifs

Il est patent que l’invitation d’Israël concerne principalement l’auteur du Village de l’Allemand. Ce roman, qui sort des ornières de l’histoire, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d’Algérie (1939- 1962) et à la période actuelle de terrorisme islamiste (commencée en 1992), est le plus contrefait de Boualem Sansal. Il y campe Hans Schiller, un ancien nazi, qui rejoint — dans les années 1950 — les maquis de l’ALN et s’installe définitivement dans le pays à l’indépendance, faisant prospérer dans une rigueur toute germanique un village reculé de l’hinterland où il sera – sur le tard — massacré par des islamistes ; il reviendra, dans un journal à quatre mains, à ses deux fils Rachel et Malric, nés en Algérie et élevés en France, de retranscrire dans le présent les apories du passé, entre autres le nazisme, pour les entrecroiser dans les désastres d’un présent sacrément islamiste. Le romancier, qui a souvent déclaré écrire et charpenter ses œuvres à l’appui d’une vaste documentation, a été dans le déni de l’histoire de l’Algérie combattante et de la congruence des faits. En l’absence de statistiques sur les forces en présence sur le terrain des affrontements militaires de la guerre d’indépendance, il est possible de relever le recrutement d’anciens soldats nazis dans la seule Légion étrangère, troupe de baroudeurs mercenaires de l’armée française. Le seul nazi avoué dans les rangs de l’ALN était Saïd Mohammedi (1912-1994), engagé à Berlin dans la Wehrmacht, en 1941, officier de la Deutsche Arabische Legione, de 1942 à 1944, titulaire de plusieurs médailles du Reich, organisateur pendant la guerre d’Algérie de la tuerie, le 27 mai 1957, à la mechta Kasba, douar Beni Ilmène (Melouza), de 301 habitants de sexe masculin, soupçonnés de soutien au MNA, parti de Messali Hadj. Ce que le discours d’idée, qui déborde la fiction chez Sansal, veut fortement assimiler par une rhétorique de la contiguïté, c’est le rapprochement entre le nazisme et les combattants de l’ALN qui accueillent Schiller, entre l’islamisme et le système. Dans Le Village de l’Allemand, le fascisme habille de vert de gris Alger tandis que les banlieues de France, terreau d’un islam mortifère, sont rabaissées en camps de concentration. Les raccourcis du romancier, qui a une connaissance médiocre de l’histoire, sont aussi tragiques que dangereux. Évoque-t-il ainsi des situations extrêmes qu’il n’a jamais vécues en Algérie, qui ne peuvent en rien correspondre à ce qu’ont été le nazisme et ses camps de la mort en Europe centrale et le totalitarisme stalinien dans l’ancienne Union soviétique ? Le terrorisme islamiste et ses dizaines de milliers de victimes, recensées depuis les années 1990, justifient-ils des appréciations cataclysmiques sur la nature de l’État algérien ? Sansal n’en a cure : il est dans la perversité sémantique lorsqu’il restitue à ses interlocuteurs occidentaux une Algérie «prison à ciel ouvert» et «camp de concentration» (Grégoire Leménager, 2008). Assurément, la plus conforme à leur lisibilité. Comme il ne suffisait pas à Sansal, pour la promotion de son roman en France, de «taper» sur la camarilla de généraux d’Alger et sur le système, de guider le cours des fleuves de sang qu’irrigue, jusqu’aux cités françaises, l’islamisme, il lui a fallu aussi en rajouter dans une surenchère sur le vécu juif, plus précisément sur le thème sensible de la Shoah : «La Shoah était totalement passée sous silence en Algérie, sinon présentée comme une sordide invention des juifs», assènet- il dans une sorte de bilan du Village de l’Allemand (Leménager, 2008). Sansal, qui serait bien embarrassé de réunir une bibliographie du négationnisme en Algérie, aurait (presque) souhaité que l’extermination des juifs dans les chambres à gaz nazies ait ses contempteurs et qu’elle suscite des émules de Robert Faurisson. Mensonge ? Sansal connaît sûrement les travaux académiques d’Ismaël Sélim Khaznadar, qui est comme lui, et Malek Chebel, à titre personnel, membre du projet Aladin de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, «programme éducatif visant à lutter contre le négationnisme de la Shoah dans le monde arabo-musulman». Le philosophe et mathématicien Ismaël Sélim Khaznadar (2005), professeur à l’Université Mentouri de Constantine, qui a bénéficié d’un financement de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée par Simone Veil et animée par Serge Klarsfeld, pour un séjour de recherche à Auschwitz (Pologne), a publié – en partie – ses travaux dans le revue Naqd(Alger) de l’historien Daho Djerbal. Il y a donc, en Algérie, dans le champ académique, bien avant la publication du Village de l’Allemand, une réflexion libre sur la Shoah qui rend l’incrimination du pouvoir algérien sur cette question simplement polémique. L’historien anglais Tony Judt (1948-2010), petit-fils de rabbins lituaniens, qui a longtemps milité en Israël pour le sionisme et qui en était revenu, prévenait contre la possible instrumentalisation du phénomène de la Shoah (2008). Est-il inapproprié de s’attarder sur les intentions d’auteur – subites — de Sansal s’emparant de la question juive et de la Shoah ? Avec la même conviction, l’auteur du Village de l’Allemand déroule son expertise — qui fait mouche — pour le lecteur occidental qui méconnaît la réalité politique de l’Algérie : «En avançant dans mes recherches sur l'Allemagne nazie et la Shoah, j'avais de plus en plus le sentiment d'une similitude entre le nazisme et l'ordre qui prévaut en Algérie et dans beaucoup de pays musulmans et arabes. On retrouve les mêmes ingrédients et on sait combien ils sont puissants. En Allemagne, ils ont réussi à faire d'un peuple cultivé une secte bornée au service de l'extermination ; en Algérie, ils ont conduit à une guerre civile qui a atteint les sommets de l'horreur, et encore nous ne savons pas tout. Les ingrédients sont les mêmes ici et là : parti unique, militarisation du pays, lavage de cerveau, falsification de l'histoire, exaltation de la race, vision manichéenne du monde, tendance à la victimisation, affirmation constante de l'existence d'un complot contre la nation (Israël, l'Amérique et la France sont tour à tour sollicités par le pouvoir algérien quand il est aux abois, et parfois, le voisin marocain), xénophobie, racisme et antisémitisme érigés en dogmes, culte du héros et du martyr, glorification du Guide suprême, omniprésence de la police et de ses indics, discours enflammés, organisations de masses disciplinées, grands rassemblements, matraquage religieux, propagande incessante, généralisation d'une langue de bois mortelle pour la pensée, projets pharaoniques qui exaltent le sentiment de puissance (ex : la 3e plus grande mosquée du monde que Bouteflika va construire à Alger alors que le pays compte déjà plus de minarets que d'écoles), agression verbale contre les autres pays à propos de tout et de rien, vieux mythes remis à la mode du jour...» (Leménager, 2008). Affirmations extrêmes et rapiéçage d’une inusable nomenclature de preuves à charge contre un pouvoir dément ? Dans cet écheveau, l’écrivain devrait surtout convaincre de la comparaison extrême entre le nazisme et «l’ordre qui prévaut en Algérie» et d’imputations invérifiables, comme celle de «l’exaltation de la race». À l’évidence, un tableau de peste, et peut en importe la couleur. En lisant Sansal, on n’a jamais le sentiment de vivre dans le même pays que lui : «xénophobie», «racisme», «antisémitisme», «culte du héros et du martyr», «glorification du Guide suprême» : irrattrapables vices de l’enfance politique du tiers-monde réunis dans un même pays. Cette représentation fantasmée de l’Algérie, rabattue à l’envi dans les médias d’Occident, l’auteur ne cesse de rappeler qu’elle s’énonce depuis Boudouaou, Algérie. Un pays où se propagent d’aussi intempestifs et ineptes propos – le lien asserté avec le nazisme est indéfendable, grossier et tapageur — ne peut être qu’un pays de liberté. En Algérie, dans un passé si proche, les écrivains ne manquaient pas de critiquer vertement les gouvernants et de défier la culture légitime de l’État. Omar Mokhtar Chaalal (2004) rapporte comment Kateb Yacine avait morigéné le ministre de la Culture, Ahmed Taleb El Ibrahimi, qui prononçait une docte conférence, empreinte de solennité, dans la salle du Théâtre national, square Port-Saïd. Le ministre va se plaindre au président Boumediene pour lui demander de faire un sort à l’impudent chahuteur. Le président convoque Mohamed- Saïd Mazouzi, ministre du Travail et des Affaires sociales, qui avait grandement contribué à la création par l’auteur du Cercle des représailles de l’Action culturelle des travailleurs et lui tient ce discours : «J’ai eu vent de ce qui s’est passé entre Kateb et Taleb, alors il faut dire à Kateb d’écrire, de ne pas parler, parce qu’il ne sait pas parler !» Kateb avait bien ri de cette répartie du président et l’avait reçue comme un hommage à son métier d’écrivain. Aujourd’hui, les rapports entre le pouvoir et les intellectuels ont-ils changé pour plonger dans la sombre déréliction ? Sansal n’est pas dans cet échange critique et loyal avec ses adversaires politiques (réincarnés en ennemis mythiques). L’insidieuse thématique nazie qu’il oppose à l’Algérie et à l’État algérien renforce-t-elle un style de «terre brûlée» ? Dans sa guerre au système, il tisonne ses mots de feu et de cendres et d’horribles souvenances d’un monde déchu.
Le paquetage du voyageur d’Israël

La seule force qui entraîne Sansal, qui écrase tout et agrée toutes sortes de subterfuges, c’est la gloire littéraire. Il est tout entier dans cet affairement où il ne néglige aucune ressource, à l’aune d’une furieuse appétence de lauriers. L’écrivain ambitieux a compris que pour monter au pinacle, il n’en finira pas de claquer les verges sur Alger, ses généraux, ses spadassins barbus, et sur tout ce qui, par hypothèse, dérange la communauté juive et bientôt l’État hébreu. Quitte à faire, par effet de rétroaction, depuis Paris, un agent stipendié du système ou un antisémite avéré tout critique de sa démarche. Auteur, entre 1998 et 2011, de six romans, Boualem Sansal a reçu des récompenses de second et troisième rangs pour quatre d’entre eux ( Le Serment des barbares, 1999, Prix du premier roman, Prix Tropiques ; L'Enfant fou de l'arbre creux, 2000, Prix Michel Dard ; Le Village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller, 2008, Grand prix RTL-Lire 2008, Grand Prix de la francophonie 2008, prix Nessim Habif de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ; Rue Darwin,2011, prix de la Paix des libraires allemands). Il a conscience que de maigres accessits comme le prix des lecteurs de RTL ou une médaille de la société des gens de lettres ne sanctifient pas le succès et la fortune d’un écrivain. Est-ce seulement cela la raison d’une hyperactivité pour enraciner les étais d’une improbable carrière littéraire en France ? En 2011, le prix de la Paix des libraires allemands — relativement coté, dont il serait, toutefois, prudent de lire l’exposé des motifs qui lui a valu leur attention unanime — apporte une première réponse et justifie cette fringale de reconnaissance jamais apaisée. Après une partie de sa carrière passée à confondre le pouvoir d’Alger et ses collusions avec la doctrine nazie et à pourfendre l’islamisme, pour se résoudre, last but not least, à réformer l’islam (pour le «libérer, décoloniser, socialiser», Marianne Payot, 2011), Sansal a désormais le bon usage du filon juif, et son séjour en Israël est le point d’orgue dans la maturation d’une posture d’écrivain «opposant» et «philosémite», comme si le discours algérien était fondamentalement mû par l’antisémitisme. Il ne s’agit pas ici de discuter sa liberté – et celle de tout Algérien — de circulation, la question qui se pose est celle de sa légitimité d’auteur confabulant sur l’Algérie, très contestable et à bon droit contestée. Sansal a conçu une œuvre et son fuligineux discours d’escorte pour des lectorats étrangers, selon un horizon d’attente bien entendu, en dehors de toute présence active, concrètement observable, dans son propre pays. L’incohérence de cette position entache nécessairement son discours et son appréciation politique de l’Algérie des dernières décennies, sujet unique de ses œuvres. Autant le discours sur Israël de ses interlocuteurs à Tel-Aviv et à Jérusalem, les romanciers Amos Oz, David Grossman (qui sont depuis plusieurs années distribués en Algérie et lus par les Algériens) et Avraham B. Yehoshua, intègre le champ d’une histoire de violences répétées et en reproduit la fragmentation dans des œuvres littéraires, célébrées au premier plan par les lecteurs israéliens, autant celui de Sansal sur l’Algérie, défini par la surcharge rhétorique sur le système de pouvoir algérien et l’islamisme, réunis dans la même détestation, et l’antisémitisme qui, semble-t-il, devrait caractériser tous les Arabes, fonctionne à vide. Pour diverses raisons :
1 - Répondant au cahier des charges de l’édition française et aux desideratas du «lecteur moyen français», s’empêtrant dans la qualification, autrefois épinglée par Malek Haddad, d’«Arabe de service », Sansal n’écrit pas pour les Algériens. Ce qu’établirait subséquemment une analyse du «lecteur implicite» (Wayne C. Booth, Wolfgang Iser) dans ses textes et de la figure du narrataire.
2° - Son face-à-face avec le pouvoir algérien – qui dans les faits n’est qu’une vue de l’esprit – s’enferme dans le pathétique. Il en vient même à utiliser à son endroit, comme dans un raptus, le discours de l’extermination : «On a vu alors que les dictatures sont extrêmement puissantes parce qu’une dictature, ça n’est pas un homme, mais un système très enraciné, et qu’il est très difficile de désherber : même en utilisant les désherbants les plus puissants, trois mois après tout repousse.» (Grégoire Leménager, 2011). Curieux ces «désherbants puissants» que ne désavoueraient pas les spécialistes de la «solution finale» ?
3° - A Jérusalem et à Tel-Aviv, que pèse Boualem Sansal, qui court derrière le grand œuvre, qui a répudié la littérature pour les clameurs du scandale, face à ses interlocuteurs israéliens ? Faut-il croire que son dialogue, sur les plans politique et littéraire, avec des écrivains israéliens plus pénétrés de leur métier, bien enracinés dans leur pays, plus exigeants dans leur rapport aux situations politiques de leur pays et du Moyen-Orient, sincères partisans de la paix avec les Palestiniens, qui sont l’honneur de la littérature de leur pays, qui s’adressent aux Israéliens en Israël, se satisfera des seules pétitions de principe – qu’il livre habituellement aux médias occidentaux — sur le nazisme, l’antisémitisme et les Dioscures algériens, le système et l’islamisme meurtrier, qui en seraient les pendants ? En somme, voici ce qui garnit chichement le paquetage du présomptueux voyageur d’Israël : une œuvre littéraire accordée aux circonstances, vouée aux critères publicitaires de l’autopromotion, une écriture désocialisée, sans assise ni dans la société algérienne d’origine ni dans la société française à laquelle elle est destinée, et un argumentaire politique parsemé de vœux pieux et de contre-vérités. Sur l’Algérie, Sansal a coutume de présenter les faits dans le canevas d’une «rétrodiction» (Paul Veyne), jouant sur l’ambivalence d’événements du passé et sur leur insertion dans le présent et dans l’avenir. Il lui suffit ainsi de penser comme probable la relation dans le passé des Algériens au nazisme, à l’antisémitisme, à l’islamisme, pour qu’elle devienne vraie dans leur présent ou qu’elle trouve confirmation dans leur avenir. Cependant, l’histoire enseigne qu’à quelques exceptions notables (Abdellali Merdaci, 2008), l’Algérie et les Algériens ne sont pas des zélateurs du nazisme, cela est connu depuis les positions de Messali Hadj et du PPA sur cette doctrine pendant la Seconde Guerre mondiale ; ni les fourriers de l’antisémitisme : ce sont les populations, les élites indigènes et leurs partis, toutes sensibilités confondues, qui se sont solidarisés avec les juifs d’Algérie lorsqu’ils perdaient leur statut de Français et étaient mis au banc de la société coloniale par l’Etat français de Vichy. En mai 1922 déjà, dans cette société coloniale qui les a divisés, La Voix des Humbles, organe des instituteurs algériens d’origine indigène, relevait dans son éditorial- programme : «On ne saurait donc trop blâmer ceux qui manifestent le mépris de l’Arabe et du juif et qui provoquent de regrettables actes de vengeance.» (Abdellali Merdaci, 2007). Les Algériens ont été, par dizaines de milliers, les premières victimes dans le monde de l’émergence d’un islamisme délétère, qui continue à menacer leur nation et leur unité.
Des attentes de consécration

Sansal ne peut être, pour l’Algérie, le Vassili Grossman (1905- 1964) de Vie et destin, ouvrage longtemps interdit en Union soviétique, dont la version intégrale est publiée en Europe en 2005. Si le parallèle entrepris par l’écrivain ukrainien entre le nazisme et le stalinisme, leurs charrois de morts, leurs camps d’extermination et leurs goulags, correspond à des histoires qui révulsent l’humanité, comment le rendre objectif pour l’Algérie ? La stratégie de communication de Sansal repose sur la décomposition du langage, sur l’évitement des procédures de véridiction des mots, sur l’effondrement du sens. Même si formellement, rien ne rattache, depuis sa création en 1962, l’Etat algérien, ses textes fondamentaux et ses pratiques au nazisme et à l’antisémitisme, à leurs milices fascistes, à leurs camps, la charge destructrice de ces mots est prescrite par l’écrivain dans l’image fantasmée de l’Algérie qu’il construit et qu’il fait valoir à l’étranger. Dans le pays indépendant, qui croit à sa littérature nationale, l’auteur du Village de l’Allemand, plus préoccupé par Paris, Francfort et désormais Tel-Aviv, pense, écrit et vit la littérature dans une conscience typiquement française. Cette forme d’aliénation néocoloniale oriente les conduites du romancier en en agrégeant les effets de réclame – nombreux, disparates et cumulatifs. Débite-t-il à l’envi «nazisme» et «camps» algériens, s’accrochant désespérément à un succès de scandale ? Tôt – ou tard –, cette opération de démolition par la fiction (et par les déclarations médiatiques qui la supportent) du monde réel algérien sera payante. Le voyage d’Israël confortera – à court terme – les attentes de consécration de l’écrivain dans le champ littéraire germanopratin, au bénéfice d’une posture littéraire rageusement hérétique, mais en définitive bien factice, parce que Sansal qui vitupère à Paris n’existe pas à Alger. Cette posture littéraire, si elle amplifie une œuvre et une carrière – tournées vers l’étranger —, reste sans lendemain ; elle confinerait, à terme, à l’extraordinaire imposture littéraire, au demeurant très borgésienne, d’un écrivain fictif. Il n’y a pas chez Sansal une assignation au champ littéraire algérien, à ses compétitions et à ses enjeux de captation de légitimité et de pouvoir symbolique. Pour faire entendre la voix (littéraire et politique) de l’Algérie en Israël ou partout ailleurs dans le monde, il aurait fallu que Boualem Sansal n’excipe pas seulement d’une adresse en Algérie, comme il se plaît à le marteler, mais aussi qu’il y trouve un lieu d’expression cardinal dans la complexe maturation de sa littérature nationale, loin des foucades et des incantations. L’exploitation carriériste par Sansal du vécu juif, le tropisme israélien, la solidarité envers l’État d’Israël et le sionisme qui en découlent, accentués depuis la publication du Village de l’Allemand, doivent au plan de carrière et à ses indémontables crescendos réglés aux impulsions de Paris, aux accommodements d’une pose devant la gloire et à ce qui demeure un périlleux ego. L’écrivain, plus que l’homme, qui a fait le choix de la fortune de l’oppresseur contre la souffrance de l’opprimé, devra l’assumer face au silence blessé des enfants de Palestine, aux plaies toujours vives et aux décombres de Ghaza aux tombes ouvertes.
A. M.

 

Source: Le Soir d'Algérie du 28.05.12

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Euro, terminus ?

Publié le par Mahi Ahmed

Euro, terminus ?

jeudi 24 mai 2012, par Frédéric Lordon

La science économique n’existe pas. Il n’y a que de l’économie politique. Il faut pourtant toujours des événements extrêmes pour dessiller ceux qui feignent de croire, ou pire, croient de bonne foi, que l’administration des choses pourrait remplacer la délibération des hommes. Ça tombe bien, en voilà un qui s’annonce. La perspective d’une sortie de la Grèce de l’euro, puis celle d’une possible décomposition de la monnaie unique par effet de contagion, promettent de rappeler à grand spectacle ce qu’il en coûte d’ignorer la part politique de l’économie. Car il suffirait de figurer l’enchaînement possible des choses sous la forme d’un arbre de décision pour apercevoir que, quoique configuré par des contraintes économiques, chacun de ses points de bifurcation a fondamentalement la nature d’un acte politique de souveraineté. La Grèce continuera-t-elle de se soumettre à l’austérité ? — politique. Décidera-t-elle le défaut en grand ? — politique. L’Europe réagira-t-elle en tentant de la garder dans l’euro ou en la poussant dehors ? — politique. Est-ce la Grèce elle-même qui anticipera en réarmant sa banque centrale et en retournant à la drachme ? — politique.

Mais politiques plus encore les mouvements réactionnels des corps sociaux qui finissent toujours par passer le point où l’étranglement de l’austérité combiné à la dépossession de souveraineté deviennent intolérables et, très légitimement, cherchent à toute force une voie de sortie, pour le meilleur — Syriza qui pourrait être le germe d’une réaffirmation des peuples contre les orthodoxies financières (celles des marchés et des gouvernements mêlées) — ou pour le pire — cette sinistre Aube Dorée, reproche vivant fait à l’Europe libérale, supposément justifiée pour que « plus jamais ça » et dont tous les actes concourent inexorablement à faire revenir « ça ».

Némésis politique

Sauf à avoir l’entendement tout à fait obturé, le résultat hautement probable d’une politique économique européenne qui n’aura rien appris de l’histoire, rien compris des erreurs d’il y a quatre-vingts ans, celles de Hoover, de Laval… et surtout de Brünning, pouvait être annoncé du moment même [1] où, fière de ses règles disciplinaires, de ses traités et de ses pactes, consciencieusement occupée à donner satisfaction aux marchés qu’elle a elle-même installés en position de tutelle, l’Europe, contre toute logique économique, a décidé qu’il n’était pas d’autre voie pour stabiliser les dettes publiques que la restriction généralisée. Il ne faut pas s’y tromper : la Grèce, sans doute le pays le plus fragile et le plus déséquilibré ex ante de la zone euro, n’est que l’éclaireur d’un parcours où bon nombre d’autres pays sont déjà engagés derrière elle — ne pas espérer de fin de crise si d’aventure un miracle, désormais il faut au moins ça, parvenait à sauver l’« éclaireur »... Car l’aberration historique dans laquelle s’est engagée l’Europe est dotée d’une très grande généralité, et produira inexorablement ses effets partout où elle est appliquée. La rechute en récession des économies européennes et l’incapacité à tenir (d’intenables) engagements de déficit, à l’image notamment de l’Espagne, en témoignent pourtant assez mais, dans une logique formellement stalinienne, d’ailleurs déjà vue à l’œuvre au moment de la transition russe, la conclusion tirée par les libéraux européens tient que les contrariétés du réel s’expliquent moins par les excès de leur politique que par l’insuffisance de ses applications. Inutile de préciser que cette logique-là n’a pas d’autre terme que le champ de ruines fumantes — précisément là où la Grèce se trouve conduite d’une main très sûre.

C’est là un chemin que les corps sociaux, sans doute stupidement attachés à quelque archaïque réflexe de conservation de soi, renâclent pourtant à suivre jusqu’au bout. La succession des plans de sauvetage, accompagnés de conditions d’ajustement structurel si bien pensées qu’elles appelaient et leur propre échec et — parce que la logique européenne est étrange — leur propre reconduction, a été une descente aux enfers. La Grèce depuis 2009 a été plongée dans une récession organisée qui lui a fait perdre 15 points de PIB cumulés, le taux de chômage y est de 22 %, l’évolution des salaires réels continûment en territoire négatif depuis 2010 (jusqu’à - 12 % en 2011 !) — mais il faudrait en fait prendre le temps de dresser le tableau social concret qui correspond à ces abstractions macroéconomiques. Et voilà qu’un gouvernement de technocrates se présente ingénument porteur d’un énième plan d’ajustement à hauteur de 5 points de PIB supplémentaires. Malencontreusement une échéance électorale passe par là. Et l’on s’étonne que le paysage politique grec vole en éclats, plus des deux tiers des électeurs se rangeant derrière les partis refusant l’austérité, quelle surprise en effet.

Parce qu’elle a oublié ce qu’elle devait être — une économie politique — la science économique de l’ajustement structurel, intrinsèquement fausse au demeurant car, même le peuple applaudissant l’austérité, jamais elle ne parviendrait à ses fins, la « science économique », donc, finit par chuter sur ses propres impensés : il y a des populations, il y a de la politique, et un beau jour le peuple dit non. La panique européenne présente est l’autre nom du retour du peuple, l’oublié qui se rappelle au bon souvenir de la Construction, laquelle en toute innocence avait fait l’impasse sur lui, le gouvernement, c’est bien connu, étant tellement plus simple sans l’importune présence des gouvernés.

C’est ce retour et rien d’autre qui sème l’effroi dans une Europe volontairement vassalisée aux marchés, et portée avec eux à croire que les populations ne pouvaient décemment venir interférer avec l’administration des choses. Et, quand les politiques macroéconomiques d’elles-mêmes déraillaient déjà et depuis très longtemps, la conscience du déraillement ne se fait vraiment que lorsque le peuple le fait enfin savoir. Mais que se passe-t-il donc dans les têtes européennes qui puisse leur faire croire qu’un pays pourrait ainsi accepter de se regarder dépérir pieds et poings liés jusqu’au dernier degré de l’agonie ? : pas de croissance possible car austérité, pas de dévaluation possible car monnaie unique, même pas de possibilité de se protéger contre le run qui assaille les banques privées grecques, puisque l’article 63 interdit toute restriction aux mouvements des capitaux ! Sous les yeux du pouvoir politique, le système bancaire grec est en train de se vider sans que personne n’y puisse rien opposer.

Sortie, mode d’emploi

Evidemment l’impossibilité d’opposer est toujours conditionnelle à un certain cadre institutionnel, en l’occurrence celui des traités, dont il suffit de sortir pour recouvrer quelques degrés de liberté — et se sauver. Sauf à ce que l’Europe modifie du tout au tout sa politique insensée, la Grèce se trouve rendue en ce point où le geste de sa propre sauvegarde va bientôt s’imposer sans appel. Sa survie passe alors par un arrachement radical :

Défaut complet sur sa dette souveraine. Le défaut ne règle sans doute aucun des problèmes structurels de la Grèce. Si elle n’est certainement pas un Etat failli, un failed State, puisque l’ordre légal d’un Etat de droit et la sûreté y règnent, la Grèce cependant pourrait être proche d’une failed administration, notamment dans sa composante principale, à savoir l’organisation du prélèvement fiscal [2]. Mais cette refonte-là appartient aux moyen et long termes, or l’urgence c’est de ne pas mourir ! Le défaut s’impose alors, car le déficit est maintenant imputable aux trois quarts au service de la dette — 6 points de PIB sur 8 de déficit. La Grèce en effet a réduit à marche forcée son déficit primaire de 10 points de PIB début 2010 à un peu plus de 2 points de PIB fin 2011 [3], niveau — parfaitement gérable — qui serait alors celui du déficit tout court, le service de la dette disparaissant du jour au lendemain après un défaut total.

Réarmement de la banque centrale nationale. Mais dira-t-on, précisément, il resterait deux point de PIB de déficit à financer… alors même que la Grèce ne disposera plus d’accès à aucune source de financement externe, ni les marchés, ni bien sûr les fonds de l’Europe (Fonds européen de stabilité financière [FESF], mécanisme européen de stabilité [MES]) ou du FMI après que le pays se soit affranchi de la troïka et de ses ajustements structurels. C’est pourquoi il n’est pas d’autre solution possible — mais celle-ci est possible ! — que la reprise en main souveraine de sa banque centrale nationale, réarmement qui signifie de facto sortie de l’eurosystème de banques centrales, donc de l’eurozone, et retour à la drachme. C’est la Banque de Grèce qui financera, par création monétaire, le déficit transitoire qu’un retour à la croissance achèvera de résorber.

Dévaluation. Ce retour à la croissance sera d’autant plus vigoureux qu’à l’abandon d’une politique budgétaire récessionniste s’ajoutera le coup de fouet aux exportations consécutif à l’inévitable dévaluation de la drachme. Contrairement à ce que suggèrent Artus et Castillo [4], la dévaluation sera efficace, comme en témoigne le fait que de 2009 à 2011 l’effondrement du salaire réel (jusqu’à -12 %) a eu des effets sur la balance courante dont le déficit est passé de 16 à 10 points de PIB, et ceci largement du fait de la remontée des exportations, preuve que le commerce extérieur grec est sensible aux effets de taux de change réel. Il ne faut pas craindre en tout cas que la dévaluation soit d’ampleur — au dernier trimestre 2008, la couronne islandaise a bien perdu les deux tiers de sa valeur sans dommage pour le pays, sachant que la méga-fluctuation initiale est généralement corrigée pour faire revenir ensuite la parité à des niveaux plus convenablement ajustés. Ajoutons que, dans une économie en chute libre comme l’est la Grèce, le risque d’inflation de court-moyen terme est des plus modérés.

Arguera-t-on alors de l’alourdissement du poids des dettes ? L’objection ne tient pas pour la dette souveraine qui aura été complètement annulée. Quant aux dettes des agents privés — près de 70 milliards d’euros [5] —, celles qui ont été contractées sous droit grec seront unilatéralement relibellées en drachmes, donc sans impact de change. Celles de droits étrangers donneront lieu soit à des défauts, soit à des pertes — les plus probablement concernées étant les grandes entreprises, tout de même les agents les plus profitables du pays et les plus capables de prendre des pertes.

Reprise en main du secteur bancaire et contrôle des capitaux. Le défaut cependant n’aura-t-il pas des conséquences internes du fait de la détention de titres souverains par le secteur bancaire privé grec ? En premier lieu, et c’est au moins l’un des avantages de la restructuration actée début 2012, les trois quarts de la dette grecque sont désormais aux mains du secteur public (banques centrales, FESF, FMI), les banques privées grecques n’en détenant plus que 7,4 %, soit 23 milliards d’euros [6]. En tout cas c’est là le deuxième avantage du réarmement de la banque centrale nationale que de lui permettre d’émettre autant de monnaie que nécessaire, à la fois pour maintenir les banques dans la liquidité, éventuellement reconstituer leurs fonds propres, et compenser (selon des critères à déterminer) les pertes des épargnants grecs de bout de chaîne. Il est probable que le gouvernement doive également reprendre les commandes dans les banques privées (par exemple par réquisition) afin de coordonner une reprise du crédit à l’échelle macroéconomique qui n’a aucune chance tant que les banques resteront prises dans les logiques de leurs intérêts particuliers actionnariaux. Et si l’on parle de reprendre en mains le secteur bancaire et financier, logiquement le contrôle des capitaux vient parachever le « package de rupture », seul moyen d’enrayer le run qui est d’ailleurs déjà en train de grossir.

Caveat ! Est-il nécessaire de redire que rien de tout ça ne règle par soi le problème de fond de l’économie grecque ? — mais crée au moins les conditions d’une possible résolution, en restaurant un horizon de croissance de moyen terme, ce qui n’est déjà pas si mal. Ce moyen terme pourtant s’arrête là où la Grèce se montrerait pour de bon incapable de reconstruire une économie politique du prélèvement fiscal, c’est-à-dire les institutions politiques permettant de fixer une assiette adéquate de l’impôt — et d’y soumettre tous les groupes sociaux actuellement récalcitrants —, et celles administratives permettant de le percevoir effectivement. Il est bien certain qu’à défaut de cette reconstruction, la persistance d’un manque à gagner fiscal chronique vouerait de nouveau la Grèce au déficit permanent en ne lui laissant que la possibilité de la création monétaire pour le financer.

C’est une configuration très semblable qu’a connue l’Allemagne des années 1920, dans un système de médiations politiques permettant aux dominants de faire valider leur refus de l’impôt alors que le budget devait faire face au service d’une dette colossale. Quoique cette dernière fut alors le fait des réparations, on ne peut manquer d’être frappé par l’homologie formelle du problème… et, pour toutes les réserves que doit inspirer un comparatisme sauvage, de penser à ce qui s’en était suivi lorsque était restée seule la banque centrale en position de solder les impasses budgétaires incomblables autrement.

Désastres réels, désastres fantasmés

Mais avant même le caveat le coryphée est entré en scène pour prophétiser les désastres — plus exactement des désastres supposés qui devraient faire renoncer à l’idée d’échapper aux désastres réels. La version technocratique de la prophétie s’émeut des 200 à 250 milliards d’euros de dette grecque détenus par les entités « troïkiennes ». En cas de défaut total, le FMI en sera de 20 milliards d’euros — on ne peut pas dire que ce soit rien et pourtant, curieusement, nous retiendrons nos larmes. Le FESF, lui, plongerait de 107 milliards d’euros, c’est déjà autre chose. Les pertes se répartiront entre les pays contributeurs au prorata des apports (20,3 % pour la France soit 21,5 milliards d’euros tout de même), à l’occasion de quoi on va s’apercevoir des limites des stratégies qui pensaient régler le surendettement des uns en surendettant les autres qui ne l’étaient pas encore. A la figure de Münchausen (le baron qui croyait pouvoir se sortir de la vase en tirant sur ses propres lacets) il faudra en tout cas ajouter celle de Némésis, déesse de la vengeance — car il y a comme une sorte de justice immanente à ce que les pays du « centre » qui ont si bien poussé la Grèce au désastre en aient leur part de retour.

Etonnamment cependant le plus fort de l’alarme est sonné à propos des pertes possibles de la Banque centrale européenne (BCE), exposée à la dette grecque à la fois par sa politique de rachat ferme sur les marchés secondaires et par ses programmes de refinancement (notamment le LTRO) qui ont chargé son bilan en collatéraux douteux. Pour ce qui est de la seule détention ferme, il y va tout de même de 45 milliards d’euros [7]. Et voici l’oracle de malheur : les dévalorisations de ses actifs grecs vont entamer les fonds propres de la BCE et forcer à la recapitaliser. Or ses seuls actionnaires sont les Etats-membres de la zone, déjà à la ramasse financièrement et qui, après leur part de bouillon FESF, prendront mal, et leurs opinions publiques avec, d’avoir à remettre au pot pour une recapitalisation de la BCE (dont la France par exemple devrait assumer 14 %)…

Sauver Willy (avec Willy = BCE) ?...  

Mais tout est faux, ou bien malhonnête, dans cette histoire de BCE en danger. On se demande en effet s’il faut invoquer la bêtise ou la duplicité pour rendre raison de ces discours dont certains vont jusqu’à faire de la BCE une sorte de zombie-bank, plus leviérisée que ne l’était Lehman Brothers en septembre 2008 — le lecteur, convenablement apeuré, est invité à conclure de lui-même que les « mêmes conséquences » devraient s’ensuivre —, asseyant son bilan à un coussin ultra mince de 2 % de fonds propres, quand Bâle III exige 7,5 % des banques privées. « Tout ça n’est pas sérieux » conclut d’un ton grave Georges Ugeux qui se trouve trop seul à avoir la clairvoyance inquiète [8] et se rêve peut-être en moderne Cassandre, extralucide mais inécouté.

En effet, tout ça n’est pas sérieux, à ceci près que le « ça » en question renvoie moins aux supposés périls auxquels la BCE se serait déraisonnablement exposée qu’aux divagations du commentateur qui n’a pas tout à fait compris qu’il était de la dernière ineptie d’appliquer les catégories ordinaires de l’économie financière à la banque centrale, entité par construction absolument dérogatoire du « droit commun ». Source ultime et souveraine de la création monétaire, une banque centrale, par définition, se moque comme d’une guigne de sa leviérisation, de ses ratios de solvabilité ou de sa propre liquidité (!), considérations qui n’ont rigoureusement aucun sens pour elle ; et s’il lui a fallu des fonds propres au commencement de son existence, c’était tout simplement pour avoir de quoi se construire un bâtiment et financer son besoin en fonds de roulement (recrutements, consommations intermédiaires). En temps normal, oui, la banque centrale fait des profits sur ses opérations ordinaires, grâce auxquels elle continue de couvrir ses charges, payer quelques dividendes à ses actionnaires (les Etats) et faire du report à nouveau ou quelques investissements en équipements divers. Mais l’éventualité de faire des pertes et de « détruire ses fonds propres » est pour elle en principe un non-événement pour cette raison simple que, émettrice même de la monnaie, elle peut monétiser ses propres pertes et, si besoin est, s’auto-recapitaliser par création monétaire.

Il serait donc temps pour quelques commentateurs d’apercevoir le non-sens qui consiste à user des catégories économiques ordinaires à propos d’agents économiques extra-ordinaires. Car, de même qu’il est inepte de parler de « faillite » à propos d’un Etat (un Etat est souverain et ne laisse pas saisir ses actifs, il fait défaut et envoie la terre entière se faire voir chez Plumeau), de même la banque centrale n’est pas justiciable des arguments de l’économie bancaire ordinaire, et si l’on peut tout de même parler à son propos de profits et de pertes, ces notions n’ont pas pour elle exactement le même sens, entendre les mêmes conséquences, que pour n’importe qui d’autre, et ceci précisément parce que la banque centrale est dans l’économie l’instance ultime de validation (ou de non validation) des pertes de tous les autres agents — à commencer par les siennes.

En effet, lorsqu’une entreprise fait temporairement des pertes [9], elle les soumet à la validation de sa banque qui lui accordera (ou non) des crédits pour les surmonter. La banque elle-même apporte ses propres pertes consolidées, notamment issues de décisions de validation qui ont mal tourné, à la validation de l’étage supérieur, celui de la banque centrale. Et puis ? Et puis stop ! Car la banque centrale est le sommet du système, c’est-à-dire la source ultime et souveraine de validation de toutes les validations. De même qu’il n’y pas de nuages « au-dessus » du soleil, il n’y a rien au-delà de la banque centrale, perspective sans doute un peu effrayante pour tous ceux qui croient, à la manière des nostalgiques de l’étalon-or, qu’il y a quelque part dans l’économie des ancrages ultimes « réels » et substantiels — qui ne mentent pas.

Pour tous ceux-là, il va donc falloir trouver des mots rassurants afin d’expliquer qu’en fait non : dans l’économie en particulier comme dans le monde social en général, il n’y a que des ancrages institutionnels, en dernière analyse (clause importante) cristallisations autoréalisatrices de croyances collectives… mais (donc) toujours susceptibles d’être défaits. C’est pourquoi d’ailleurs pas tout à fait « et puis stop ! ». Car, tout extraordinaire qu’elle soit, la banque centrale ne saurait échapper à cette condition et, comme pour toute institution, la possibilité de la décomposition ne peut être chassée de son horizon. Elle prendra la forme soit d’une sédition politique (populaire) à l’encontre de ses orientations de politique monétaire (la direction que la BCE s’attache si bien à prendre…), soit d’un rejet de la monnaie en période hyper-inflationniste, c’est-à-dire quand son passif aura enflé au point, non pas d’alarmer les central bank watchers qui consultent son bilan toute les semaines et croient leur marotte universellement partagée, mais quand par un effet de percolation les agents commenceront à éprouver concrètement l’excès de liquidité environnant.

En tout cas elle n’aura en aucun cas la figure que lui fantasme Georges Ugeux qui confond banque privée et banque centrale, et croit que Lehman Brothers donne à la BCE de profondes leçons à méditer pour son propre compte — mais tout ceci sans doute pour mieux donner lui-même consistance et nécessité au titre-vocation de son blog qui en appelle à « démystifier la finance »…

… ou l’empêcher (Willy) de nager ?  

En cette affaire de corne-cul de « banque centrale à recapitaliser », il n’y a cependant pas que les simplets. Il y a aussi, comme d’habitude, les cyniques. Ceux-là opposent moins une incapacité intellectuelle qu’un refus de principe à l’idée que la banque centrale puisse s’autocréditer et monétiser ses propres pertes. Car, bien dans la ligne du monétarisme, l’idée de valider des paris perdus, quand bien même il revient à la banque centrale d’assumer la fonction de prêteur en dernier ressort, et de laisser croître son passif, c’est-à-dire la masse monétaire, cette idée leur est non pas inaccessible mais insupportable. Aussi tiennent-ils sans relâche, à l’usage des impressionnables, le discours du « trou dans les fonds propres » et de la « nécessaire recapitalisation » qui coûtera tant aux Etats-actionnaires, c’est-à-dire — ici : néon clignotant — aux contribuables.

Evidemment le contribuable, « dûment » éclairé par les « démystificateurs de la finance », n’est pas tout à fait en état de savoir que l’idée de la banque centrale refinancée par les Etats est simplement bouffonne car l’instance ultime du refinancement c’est la banque centrale ! C’est pourtant cette bouffonnerie que voudraient faire advenir les doctrinaires de l’orthodoxie monétariste. En vérité il faut lire leur « raisonnement » à l’envers et considérer les conclusions alléguées comme des prémisses : parce qu’on a posé ex ante que la Grèce ne doit pas faire défaut, il s’en déduit, mais par nécessité fonctionnelle plus que logique, que le défaut est — doit paraître — un événement catastrophique pour la banque centrale — alors que, a fortiori pour un si petit encours, il n’en est rien pour elle.

Contagion  

Si cette part « technique » de l’oracle ne vaut pas grand-chose, celle qui, légèrement angoissée, cherche à percer les mystères de la « contagion » — quid d’autres possibles sortants après un éventuel départ de la Grèce ? — est autrement considérable. Malheureusement, rétive à l’éviscération des poulets ou à l’herméneutique du marc de café, la réponse à la question est… qu’on ne peut pas répondre. En tout cas pas à coup sûr. Car, charme particulier des dynamiques de marché, un événement donné ne déploie ses conséquences qu’au travers de la médiation du jugement et de l’opinion collective de la finance — imprédictible ex ante… La sortie de la Grèce pourrait donc, en théorie, être reçue tout aussi bien sur le mode du soulagement — débarrassé du corps mort, l’euro repart du bon pied — que dans l’angoisse du domino suivant. En pratique, c’est plutôt de ce second côté que la balance aurait tendance à pencher, et pour la raison déjà mentionnée que la Grèce n’est que l’éclaireur avancé d’un mouvement beaucoup plus général, et que ce qu’il lui arrive en ce moment est peu ou prou au programme de tous les autres qui suivent un chemin similaire.

Le Portugal pourrait bientôt appeler à l’aide pour une deuxième tranche de sauvetage, mais c’est surtout du côté de l’Espagne où l’enfoncement dans la récession et l’impossibilité de tenir les objectifs de réduction du déficit le disputent à la sévérité de la crise bancaire, les deux nouant d’ailleurs entre eux de toxiques interactions. Car, à la suite de l’éclatement de la bulle immobilière, c’est bien l’effondrement de la croissance qui fait exploser le volume des mauvaises créances bancaires — 8,4 % des prêts sont ainsi avérés douteux dixit la Banque d’Espagne. Si l’attention s’est surtout portée sur Bankia, conglomérat de raccroc forgé puis nationalisé dans l’urgence pour sauver de la débâcle sept caisses d’épargne (cajas), le reste du système bancaire espagnol vaut à peine mieux, comme en témoigne la récente vague de dégradation annoncée par Moody’s. Les estimations les plus imprécises circulent quant aux besoins de recapitalisation du système bancaire espagnol — jusqu’à 60 voire 80 milliards d’euros. Quelle part pourrait en être assumée par les banques privées elles-mêmes, quelle part écherra à l’Etat — qui n’a vraiment pas besoin de ça — ? nul ne le sait pour l’heure. Entre temps la détérioration de la situation des banques menace à tout instant de déclencher un run, à l’image de Bankia qui a perdu plus d’un milliard d’euros en quelques jours, le système bancaire dans son ensemble accusant lui une fuite de 31 milliards d’euros en un mois… L’inconvénient du run c’est qu’il ne prévient pas et que, passé un point critique, il devient foudroyant, et menace de disloquer complètement l’économie — à peu près tout ce dont l’Espagne a urgemment besoin…

C’est donc peu dire que l’Espagne a tout ce qu’il faut pour attirer la foudre. Or le passage par les marchés de sa frontière marquerait la cessation des illusions : le FESF, quoique transformé en MES, éventuellement assisté du FMI, et dont les ressources d’ensemble ont été portées en un ultime effort à 750 milliards d’euros (effectivement ?) mobilisables, n’est plus à la hauteur d’un client comme l’Espagne, à plus forte raison après les tirages de la Grèce, du Portugal et de l’Irlande… et sans même évoquer la possibilité que l’Italie la suive de près. Si par une de ces propagations funestes (et en l’occurrence probable) dont les marchés ont le secret, la Grèce sortant de l’euro conduisait surtout les investisseurs à se retourner contre l’Espagne et l’Italie, alors la monnaie unique européenne aurait vécu.

La mauvaise économie de « l’oubli du peuple »  

Il faut pourtant revenir sur la part politique de l’économie politique européenne pour saisir vraiment le fond du désastre, en remarquant notamment qu’entre janvier, où le programme LTRO de la BCE est accueilli (pour la énième fois) aux vivats de « la crise est finie », et mai où tout est de nouveau à feu et à sang, la différence est que le peuple, grec en l’occurrence, a parlé. Redisons que c’est en ce point précis que se tient l’écart entre une « science économique » et une économie politique. Car de même que des patrons, laissés à leur idéal fantasmé, pourraient sans difficulté pousser le raisonnement économique jusqu’à énumérer tranquillement les avantages du salaire zéro [10], de même les gouvernants européens d’aujourd’hui poursuivent sans ciller la logique de l’ajustement structurel avec des taux de chômage à 25 %, des taux de suicide en hausse et des espérances de vie en baisse [11], jusqu’à ce que… Jusqu’à ce que les « intéressés », on veut dire les préposés au chômage, au suicide et à la vie raccourcie, finissent par rappeler leur présence, matériel humain ordinairement tenu pour quantité négligeable mais qui de temps à autre recouvre sa qualité de sujet politique, et réaffirme ses intérêts vitaux, avec parfois une violence en proportion des négations dont elle a fait l’objet.

Considérée au niveau collectif, la qualité de sujet politique a pour autre nom « souveraineté ». Si l’on veut le dernier mot des tares rédhibitoires de la construction européenne, c’est bien de ce côté, et non dans les enchaînements économiques vicieux que par ailleurs elle se sera ingéniée à mettre en place, qu’il faut chercher : une construction politique sans sujet, c’est-à-dire sans peuple, voilà l’extravagante expérience historique à laquelle l’Union européenne se sera livrée. Marchés financiers, règles des traités, gouvernements de technocrates illégitimes, plans de marche impératifs enjoints par la BCE [12], pro-consuls (généralement allemands) missionnés pour prendre les commandes [13], et autres formes de mise sous tutelle par « troïka » interposée : extraordinaire conjonction de forces extra-politiques œuvrant, le sachant ou non, à la destruction de corps sociaux. Et, l’ignorant tout à fait, à la destruction de l’Europe elle-même — où l’on voit que certaines « économies » s’avèrent en fait ruineuses.

« La paix » et « l’amitié entre les peuples » — disaient-ils…  

Car voilà déjà quelques splendides résultats : des touristes allemands agressés en Grèce, des couvertures de presse injurieuses, celles de Bild par exemple avec sa Vénus de Milo faisant un doigt d’honneur, ou bien appelant à vendre les Cyclades ou l’Acropole, des pancartes de manifestants grecs représentant Angela Merkel en uniforme nazi, ou bien la fameuse « task force » de Reichenbach rebaptisée « Third Reich is back », il est évident que la paix entre les peuples européens fait sous nos yeux de stupéfiants progrès. Se souvient-on que sonnés, dans les cordes, et à cours d’arguments, l’ultime redoute des partisans des « oui » (au traité de Maastricht et au TCE de 2005), le bunker supposé indestructible, consistait à ânonner « plus jamais la guerre » ou « l’amitié des peuples européens ». Il fallait accepter la banque centrale indépendante, la concurrence non faussée et le pacte de stabilité pour « la paix », le plus précieux des biens, au nom duquel par conséquent n’importe quoi devait être avalé. Nul doute qu’un référendum se tiendrait-il sur le TSCG, « la paix » ferait, comme à chaque fois, un retour en force.

Sauf que voilà : « l’Europe de la paix » est en fait une machine à destructions sociales qui engendre de la guerre. De la guerre interne avec des résurgences d’extrême droite un peu partout, depuis longtemps déjà mais désormais sous des formes carabinées — car un parti nazi entrant dans un parlement européen (l’Aube Dorée grecque) c’est quand même un accomplissement assez remarquable. Tous ceux qui ont depuis des années consciencieusement travaillé à repousser toute idée d’une connexion entre la montée des extrêmes droites et le fléau néolibéral, notamment européen, auront sans doute plus de difficulté à soutenir qu’entre le désastre économique grec et l’avènement de l’Aube Dorée il n’y a aucun lien de cause à effet… Il y a celui du peuple socialement violenté et politiquement tenu pour rien, combinaison qui a déjà prouvé sa toxicité dans l’histoire. On jugera donc l’Europe à ses résultats : des régressions sociales sans précédent, et la résurgence de possibilités qu’on croyait définitivement appartenir au passé, comme un coup d’Etat militaire en Grèce par exemple (qui ne manquerait pas de se produire si la faillite venait à menacer le paiement des salaires de l’appareil de force).

Guerre interne mais aussi guerre externe, pour l’heure heureusement sous la seule forme de l’inimitié entre les peuples, qui ridiculise les préambules ronflants des traités européens, et au compte de laquelle il faudrait évidemment verser les tensions gréco-allemandes évoquées à l’instant, mais aussi ce fait inouï que dans l’Europe d’aujourd’hui on puisse de nouveau entendre un discours, tel celui du député (européen) britannique Nigel Farage [14], s’inquiétant de « la domination » — non pas de l’hégémonie mais bien de la domination… — d’un Etat-membre (il s’agit de l’Allemagne évidemment), chose encore moins anodine quand elle fait ouvertement référence à la domination du 3ème Reich et à la guerre mondiale qu’il avait fallu mener pour la réduire !

Evidemment le discours européiste aura tôt fait de disqualifier ce genre de propos comme europhobie patentée de longue date (Farage est membre de l’UKIP, un parti britannique ouvertement anti-européen), mais comme toujours sans être capable de faire la différence entre deux opérations intellectuelles pourtant aussi différentes que délivrer une approbation et identifier un symptôme. Même à l’eurobéat le plus endurci, quelques alarmes devraient tinter au simple constat que, indicibles il y a peu encore, pareilles choses se disent à nouveau. Pour désagréable qu’il soit, l’on devra bien faire également le constat qu’elles ont pour objet l’Allemagne. Et pire encore accorder que ce choix d’objet et l’argument d’ensemble sont loin d’être mal fondés ! Au moment où même les insoupçonnables Pays-Bas connaissent et le dérapage budgétaire et les turbulences politiques de l’austérité, au moment où les marchés financiers, le FMI et jusqu’à la presse financière anglosaxonne la plus idéologiquement engagée en faveur du néolibéralisme disent l’aberration de politiques de restriction autodestructrices, il apparaît de plus en plus clairement que seul l’acharnement doctrinaire de l’Allemagne porte le poids de la catastrophe européenne. Et l’on aperçoit enfin dans toute son ampleur l’aberration inaugurale qui aura consisté à imposer à tous le modèle d’un seul. Décidément l’Allemagne nous coûte… On se retiendra de voir dans les actuelles dévastations économiques et sociales une nouvelle manière de mettre le continent à feu et à sang, mais tout de même, c’est bien son obstination et elle seule qui est en train de ruiner l’Europe.

En finir avec le boulet du « couple franco-allemand »  

Au passage, il ne manquerait pas de sel de lui soumettre ses propres contradictions. Car l’Allemagne-la-rigueur est bien la même qui n’hésite pas à mettre 100 milliards d’euros sur la table pour sauver la banque Hypo Real Estate de ses petits débords. Mais y a-t-il là rien qui ne soit à l’image du colossal scandale des sauvetages respectifs des banques et des Etats ? Les unes seront sauvées à presque 0 %, les autres aux 5 % du FESF et du FMI. Aux premières l’argent gratuit donc, et l’inconditionnalité en prime : a-t-on entendu exiger quoi que ce soit des banques en contrepartie de leur sauvetage… et de l’immense désastre qu’elles ont laissé derrière elle ? Aux seconds l’argent prohibitif avec, en plus, la conditionnalité de l’ajustement structurel ! Mais le meilleur pour la fin : l’Allemagne, droite dans ses bottes et qui mettra l’Europe à l’agonie plutôt que d’autoriser le moindre financement monétaire des Etats, n’a visiblement aucun problème avec la création monétaire à centaines de milliards d’euros quand elle est dirigée vers les banques [15], et c’est peut-être à ce genre de « différence » que l’orthodoxie montre le mieux son vrai visage…

Il est maintenant temps de prendre conscience qu’il n’y aura aucune solution de survie de la monnaie européenne, et en fait de l’Union tout entière, sans une modification radicale de la position allemande — et l’acceptation de tout ce qu’elle a toujours refusé : révision profonde des missions de la banque centrale, autorisations d’actions ponctuelles de création monétaire au profit des Etats, abandon du dogme de l’équilibre fiscal structurel, contrôle des capitaux, etc. — et l’on évalue d’ici la probabilité de la chose… La solution est donc ailleurs qu’à Berlin : à Paris ! Elle suppose de renoncer enfin au mythe catastrophique du « couple franco-allemand » et d’accepter d’entrer en rude confrontation avec l’Allemagne. Cette dernière après tout n’avait-elle pas, au moment de la chute du Mur, imposé à toute l’Europe, France en tête, son ultimatum : ou l’adoption inconditionnelle de mon modèle de politique économique et l’euro selon mes directives, ou l’éloignement de l’Europe et le déport vers la Russie. Il n’est donc que temps de lui présenter l’ultimatum inverse et d’autant plus légitimement qu’il y va des intérêts vitaux des peuples européens : si l’Europe crève de suivre le modèle allemand, il faut l’abandonner ou nous referons une autre Europe sans vous [16].

Mais la probabilité de cette autre chose est-elle beaucoup plus grande ? Par réflexe incorporé au point d’être devenu quasi-reptilien, les élites françaises arrivant au pouvoir, et spécialement les élites « socialistes », ont pour tout premier mouvement de faire le pèlerinage de Berlin et de psalmodier la gloire indestructible du-couple-franco-allemand. Mais l’Allemagne est devenue néfaste à l’Europe et, par transitivité, ce couple également. Il est malheureusement à craindre que seuls des événements considérables, entendre des destructions de très grande ampleur comme l’effondrement bancaire européen généralisé, puissent éventuellement conduire le pouvoir socialiste français actuel à sortir de son hébétude et de sa pusillanimité pour envisager — mais tautologiquement ! — que, l’Europe en ruine, le concept de moteur franco-allemand de l’Europe perd beaucoup de son sens… Et songer à refaire autre chose.

Notes

[1] Voir « Crise, la croisée des chemins » et « En route vers la Grande Dépression ? », La Pompe à phynance, mai 2010.

[2] Voir à ce sujet Anastassios Anastassiadis, « L’Etat grec, son passé et son avenir », entretien avec Nicolas Delalande, La Vie des Idées, 23 février 2012.

[3] Données BCE.

[4] Patrick Artus et Jésus Castillo, Natixis, Special Report, n° 55, 15 mai 2012.

[5] The Economist, 19 mai 2012, données Banque des Règlements Internationaux.

[6] Données Natixis, Special Report, n° 55, op. cit.

[7] Id.

[8] Georges Ugeux, « La Banque Centrale Européenne risque-t-elle d’exploser en prêtant aux banques ? », blog Démystifier la finance, Lemonde.fr, 12 février 2012.

[9] On peut ici généraliser la notion de « pertes » à toute situation de tension de trésorerie.

[10] Au prix évidemment d’une erreur connue sous le nom de « sophisme de composition », car si d’aventure tous les patrons parvenaient à obtenir du travail contre salaire zéro, leur production ne rencontrerait plus aucune demande (sauf à devenir une économie ouverte à 100 %... c’est-à-dire un non-pays).

[11] Voir Stathis Kouvelakis, « Grèce : destruction programmée d’un pays », Revue des Livres, n° 4, mars-avril 2012.

[12] Comme celle envoyée le 5 août 2011 par Jean-Claude Trichet, président de la BCE, à Silvio Berlusconi, président du conseil italien.

[13] En euphémismes européens, Horst Reichenbach est plutôt nommé « chef de la task-force européenne » en Grèce…

[14] Intervention au Parlement européen, 16 novembre 2011.

[15] Le programme LTRO (Long Term Refinancing Operations) de la BCE met à disposition des banques un total d’approximativement mille milliards d’euros de liquidité à trois ans.

[16] Point de vue défendu ici depuis un certain temps déjà… voir « Ça n’est pas la Grèce qu’il faut exclure, c’est l’Allemagne ! », mars 2010.

Source :Blog du Monde diplomatique

Frédéric Lordon est économiste, directeur de recherche au CNRS. Il est notamment l’auteur de Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’agir, octobre 2008 ; Conflits et pouvoirs dans les institutions du capitalisme, Presses de Sciences Po, 2008 ; Et la vertu sauvera le monde, Raisons d’agir, 2003 ; La politique du capital, Odile Jacob, 2002.

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الحوار والعقل النقدي في مؤلف نايف حواتمة: اليسار العربي

Publié le par Mahi Ahmed

الحوار والعقل النقدي في مؤلف نايف حواتمة: اليسار العربي  

 


فوزي أبو دقة
6 2010 / 2 / 13 - 15:17
المحور: قراءات في عالم الكتب و المطبوعات

 

أو
قراءة متأنية لمؤلف نايف حواتمة: اليسار العربي
رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات)


الدكتور فوزي أبو دقة
أستاذ محاضر- مدير بحوث
جامعة هواري بومدين للعلوم والتكنولوجيا - الجزائر

مقدمة لا بد منها
تزدان قريباً المكتبات في الجزائر بمؤلف يحمل عنواناً، مثيراً ومحفزاً للقراءة بما يحتوي عليه من قضايا هامة جديدة، شغلت ولا تزال الرأي العام، مفكرين وقوى وأحزاب: اليسار العربي رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات) لنايف حواتمة الأمين العام للجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين، أحد القادة التاريخيين للثورة الفلسطينية، زعيم أحدى المكونات الثلاث الرئيسية، في منظمة التحرير الفلسطينية (
OLP) على حد وصف رجال السياسة والإعلام، وما تكتبه الميديا والصحافة في الجزائر.
أتذكر ويتذكر معي الكثيرين من الأصدقاء، من المثقفين والكتّاب والأدباء والسياسيين والصحافيين هنا في الجزائر، أنه عندما كانت تعقد دورات المجالس الوطنية الفلسطينية في نادي الصنوبر بمدينة الجزائر، تتوقف بعض الأحيان أعمال المجلس الوطني "لحلحلة" قضية ما، مثار جدل واختلاف في وجهات النظر الفلسطينية، ويخيّم القلق بين أعضاء المجلس، تطلعاً لإجماع فلسطيني، كان يتداول آنئذٍ في أروقة السياسة والصحافة الجزائرية، ووكالات الأنباء وقنوات التلفزة الدولية التي تغطي الحدث: يتم التوصل إلى الإجماع الفلسطيني، عندما تتوافق المكونات الثلاث الرئيسية لمنظمة التحرير الفلسطينية، هنا فقط تتمكن القافلة الفلسطينية من السير إلى أمام، وكان يقصد بذلك توافق التنظيمات الثلاث: فتح والجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين والجبهة الشعبية، ويتردد تلقائياً ذكر أسماء الزعماء: ياسر عرفات ونايف حواتمة وجورج حبش في أوساط القيادة الجزائرية، التي لم تتدخل يوماً بصفة سلبية في الشأن الداخلي الفلسطيني، بل والحق يقال أنها كانت على الدوام، تعمل لتهيئة أجواء الوفاق الفلسطيني وبخاصة بين القادة الثلاث، وتوفر المكان في الزمان العربي الصعب، وبرز ذلك جلياً في الدورة 16 ليطلق عليها "دورة المجلس الوطني الفلسطيني التوحيدي" أبريل نيسان 1987، لتضع بقراراتها حداً للانقسام الحاد بين 1983-1987، ولتؤسس وتمهد للانتفاضة الفلسطينية الأولى. وقعت مثل هذه الرواية في معظم الدورات المتعاقبة للمجالس الوطنية الفلسطينية، التي عقدت بالجزائر، حيث يقال دائماً عند كل منعطف حاد ومصيري، لا يمكن إيجاد الحلول للقضايا المطروحة على جدول أعمال النضال الفلسطيني، إذا لم يتم التوصل إلى نقاط التقاء، ومساحات مشتركة بين القيادات التاريخية للفصائل الرئيسية الثلاث.
عودة إلى حواتمة المؤلف، يفتخر المرء ويبتهج، عندما يرى قائد وطني من أبرز القادة التاريخيين للثورة الفلسطينية المعاصرة، وزعيم حزب وتنظيم رئيسي في الثورة ومنظمة التحرير الفلسطينية، بما يترتب عن ذلك من المتابعة الميدانية الشاقة، للمهام النضالية بكافة أشكالها داخل الوطن وخارجه، ومجموع العلاقات الوطنية والعربية والدولية، التي نسجها الرجل طيلة العشريات الخمس الماضية من عمره ولا يزال، ويجد ما يكفي من الوقت ليكرّسه لأعمال التأليف، ولإنتاج وتطوير الأفكار والقضايا النظرية المستندة إلى التجربة والممارسة، بالجمع بين "سلاح الفكر وفكر السلاح" "سلاح النقد ونقد السلاح" و "سلاح الإيديولوجيا وإيديولوجيا السلاح" والجمع بين البرنامج الثوري الوطني المرحلي: تقرير المصير والدولة والقدس عاصمة وحق العودة، وبين البرنامج الاستراتيجي الطويل الأمد "فلسطين التاريخية دولة موحدة لكل مواطنيها" من منظور التحرر الوطني، على حد تعبير المؤلف (ص36). هذا الجهد الذي كرسّه حواتمة لإنتاج وتطوير الأفكار، يمكن تلمسه أثناء تصفح الكتاب ليتضح بأنه الكتاب السابع للمؤلف. لعل في ذلك ما يعزّي المفكر والكاتب التونسي المعروف العفيف الأخضر، الذي ناضل في صفوف الثورة الفلسطينية أواخر الستينيات، والسنوات الثلاث الأولى من السبعينيات، صديق الجبهة عند نشأتها وصديق قيادات فلسطينية عديدة، عندما لاحظ آنذاك، أنّ القحط الفكري في صفوف الثورة الفلسطينية، ضاربً أطنابه في مستويات بنيوية مختلفة، مستثنياً الجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين وزعيمها نايف حواتمة.
وبالنظر إلى أهمية الكتاب وما احتواه من مواضيع في غاية الأهمية، تفتح الباب على المزيد من الجدل والنقاش في التحولات الجارية من حولنا في هذا الكوكب، وحسب ما علمنا فلقد أعيد طبع الكتاب للمرة الرابعة، في هذه الفترة الوجيزة منذ سبتمبر الماضي. صدرت الطبعة الأولى عن دار النشر الأهالي ، بيسان في بيروت ودمشق في سبتمبر 2009 والطبعة الثانية عن دار الرسالة في غزة، والثالثة عن دار الجليل في عمان بالأردن في اكتوبر الماضي، وصدرت الطبعة الرابعة عن دار المسار برام الله، فلسطين، في شهر نوفمبر2009 وكما علمنا، سيحل الكتاب ضيفاً على المكتبات في الجزائر في طبعته الخامسة في الأيام القليلة القادمة، تتكفل بنشره دار "ألف ورقة"
Mille feuille.

العنوان والمحتوى
لأشد ما يلفت انتباه القارئ ذلك العنوان المثير، اليسار العربي رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات) الذي يطرح جديداً، ويناقش قضايا فكرية حاسمة بهذا الحجم، كانت ولا تزال محط اهتمام الأحزاب والقوى اليسارية والراديكالية، منذ سقوط جدار برلين وانهيار التجربة السوفييتية وتجارب المنظومة الاشتراكية، نهاية الثمانينات ومطلع التسعينات. ويخوض نقاشاً ضارياً من منظور الناقد ولكن الناقد المتفائل، واضعاً محددات رؤيوية عامة لليسار العربي والفلسطيني المنشود، نحو عالم العصر والعلم والمعرفة، نحو تحقيق الأهداف الوطنية والقومية في تحرير الأوطان، وفي التخلص من التبعية بكل صنوفها، بعد جولة نقاش واسعة ورصد التحولات الكبرى اليسارية الديمقراطية، الجارية في أمريكا الجنوبية والكاريبي والهند، والنهوض التنموي الكبير في الصين وفيتنام وجنوب شرق آسيا، وجنوب أفريقيا والتقدم العلمي العسكري في كوريا الشمالية، وتجارب الديمقراطية الاشتراكية في أوروبا. يأتي الكتاب في 415 صفحة من القطع المتوسط، يحتوي على مقدمة سريعة، جاءت في صورة إشارات وتنويه وخمسة فصول، الفصل الأول بعنوان اليسار العربي، رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات) والفصل الثاني في الرؤيا والممارسة، أما الفصل الثالث فجاء بعنوان جدلية اليسار العربي الجديد، واليسار الفلسطيني (نموذج الجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين) والفصل الرابع يحتوي على وثائق في مسار النضال (وقائع ملموسة) الفصل الخامس والأخير ويحتوي على صور وأحداث توثق لمواقف.

الأسلوب والأدوات
تميز المؤلف في إنجاز الكتاب بأسلوب علمي تجديدي يواكب العصر، يتماهى مع أحدث مناهج الكتابة والنشر في العالم المتقدم، أسلوب يقوم على التشخيص، التحليل والنقد، يحترم المقاييس المتعارف عليها في التبويب، وبناء الكتاب وتقسيماته والإحالات وضبط الهوامش، أما مراجعه فهي الحياة الواقعية والعملية الملموسة، التي تمثلها المساهمات الكفاحية والفكرية للجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين وقيادتها وعموم مناضليها، وعلى رأسها أمينها العام نايف حواتمة، كما تمثل في توثيق النص وبصورته الأصلية، كخطوة متقدمة من المصداقية، ومن خلال الصورة التي هي في ناموس البحث العلمي المعاصر، بمثابة وثيقة حية أكثر دلالة أكثر تعبيراً، هذا من حيث الشكل الذي لا يقل أهمية عن المضمون، وحول هذا الأخير، فلقد قدّم المؤلف وبدقة متناهية وبذكاء شديد أيضاً، عندما "اختزل" مكثفاً معظم ما سيحتويه الكتاب، في الصفحات 13، 14 و15 وكأنه يضع القارئ ويهيئه إلى "خارطة طريق" لما يحمله الكتاب من مواضيع فكرية في فصوله الخمس، مستهلاً بإهدائه إلى قوى التغيير والحداثة نحو عالم عربي جديد عالم الديمقراطية والعدالة، متقدماً بالتقدير إلى الذين، قدموا الجهد في النضال في الحوار وتطوير الأفكار، وإلى كل من ساهم بالجهد اللوجستي في إخراج الكتاب.
يلمس القارئ الدقة العالية لدى حواتمة، في اختيار المعاني الدالة والكلمات المفتاحية والمفاهيم شديدة التوصيف، كتناول المؤلف لتاريخ مفهوم أو مصطلح "اليسار العربي" في إطار تاريخ المجتمعات العربية تناولاً نقدياً، فاتحاً الباب أمام كل مجتمع، في كل بلد مشرقاً ومغرباً، لنقل المفهوم من الإطار الفضفاض، وأخذ "اليسار" بالجملة وكتلة واحدة، إلى الإطار الأكثر تحديداً، وبالتجسيد العلمي الملموس وناظمه القانوني، المتمثل في النقد ونقد برامج العمل، وعدم فقدان البوصلة للرؤية السليمة، للحدود بين التكتيك والإستراتيجية.
يتجلى أسلوب التحديث ومواكبة العصر لدى نايف حواتمة، بالانتقال من خطاب الجملة الطويلة، إلى خطاب الجملة القصيرة، والانتقال السلس والمنطقي من فكرة إلى أخرى، واستخدام المصطلحات المباشرة والمعاصرة، والتوازن بين ثقل الوزن الفكري والنظري، لاسيما الفصل الأول بصفحاته الـ 74، والجانب الرؤيوي والممارسة بالفصل الثاني، وبين تجربة اليسار العربي والفلسطيني، ونموذجه الأساسي الجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين بالفصل الثالث، وتخفيف وزن الشحنة الفكرية بالفصلين الرابع والخامس، من خلال الوثائق والصور والأحداث، التي يتشوق إليها أي قارئ، لسببين الأول الشعور بمصداقية مضافة موثّقة، وثانياً لإشباع غريزة حب الاطلاع.
انصب اهتمام الفصل الثاني الرؤيا والممارسة، تجربة اليسار الديمقراطي الفلسطيني وآفاق التطور والإحياء التقدمي، باستخدام النقد والنقد الذاتي، من خلال حوارات عميقة وشاملة أديرت مع المؤلف، تناولت التجربة بإنجازاتها وإخفاقاتها، المفاوضات بلا أفق وغير المسقوفة زمنياً، مرحلة التحرر الوطني وقوانين النصر والهزيمة، التحالف والنقد، الاتفاق والاختلاف في إطار منظمة التحرير الفلسطينية، الدور الوحدوي والتوحيدي تاريخياً للجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين، أربعون عاماً في الثورة، الأزمة الراهنة ومبادرات الجبهة في درء مخاطر الانقسام الفلسطيني، دروس عملية الرصاص المصبوب الإسرائيلي الصهيوني على قطاع غزة. كُرّس الفصل الثالث، لليسار العربي الجديد واليسار الفلسطيني، الجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين في عيون "الجزائر الجمهورية"، اليسار الجديد المغربي واليسار الفلسطيني، وشهادات العديد من المناضلين ورجال الفكر والسياسة والصحافة العرب من الجزائر والمغرب وتونس وفلسطين ومصر ولبنان وسورية واليمن، مثمّنة دور الجبهة الديمقراطية وإسهاماتها فلسطينياً وعربيا،ً وأهمية تحالفاتها الدولية في القارات الخمس. الفصل الرابع وثائق في مسار النضال لإنهاء الانقسام (وثائق ملموسة) واشتمل على عشرين وثيقة هامة، رصدت المبادرات والحوارات الفلسطينية، من إعلان القاهرة عام 2005 إلى البيان الصادر عن المؤتمر الرابع للحوار الوطني الفلسطيني الأخير بالقاهرة في 26/02/2009 وتضمن الفصل الخامس صور وأحداث هامة.

المصطلحات والمحدّدات
يتميز نايف حواتمة القائد السياسي، بخطابه الواضح والمباشر باستخدامه مفردات ومصطلحات، ومفاهيم كثيراً ما أعيد استعمالها في عالم السياسة الفلسطيني والعربي. يشخص يحلل الواقع بالتجربة العملية المستندة، إلى النظرية والعلم، لا يحرق المراحل، فما هو مرحلي له محدداته النضالية المباشرة، خطوات عملية ممكنة التحقيق، تراكم للمهام الكبرى الاستراتيجية. أما حواتمة المؤلف فلقد استخدم في كتابه، اليسار العربي رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات) عديد المصطلحات والمفاهيم النظرية المثيرة للجدل، المستندة إلى التجربة النضالية الشخصية، وإلى رفاقه في قيادة الجبهة وعموم مناضليها، التجربة الكفاحية الغنية للجبهة الديمقراطية لتحرير فلسطين، التي أضافت للثورة الفلسطينية المعاصرة، في العقود الخمس الماضية عمقاً فكرياً ناضجاً، في خدمة التجربة النضالية العملية والعملانية على حد سواء. كما أضافت لحركة التحرر العربية ويسارها تحديداً، نموذجاً يساريا فلسطينياً جديداً وضع النظرية على محك التجربة والتجريب، بعيداً عن القوالب النظرية الجاهزة والأفكار الجامدة. حمل الفصل الأول أفكاراً ومفاهيم وخلاصات تجارب عميقة، شملت ورصدت حراك العالم من حولنا في معظم أنحاء المعمورة، بما في ذلك تشخيص حالة اليسار العربي وتجربته الفلسطينية، واضعاً أسس النهوض الكبير والمحددات العامة، لمفهوم اليسار الديمقراطي المرتبط، بمفهومي العدالة الاجتماعية والتقدم، وارتباط رؤيته بالأهداف العامة المترابطة عضوياً وهيكلياً:
- تحقيق السيادة الوطنية والقومية والتحرر من التبعية.
- التنمية الإنسانية المستدامة بكل أبعادها وفي المقدمة تحرير العقل، الإصلاح والانفتاح.
- الحلول الديمقراطية للمشكلات "الإثنية، الطائفية والمذهبية" المزمنة تاريخياً في معظم الأقطار العربية.
- التطور الصناعي والتكنولوجي.
- المساواة في المواطنة دون تمييز في الجنس والعرق والدين والمذهب.
- فتح نوافذ الحريات الفكرية والثقافية والسياسية، الحزبية والنقابية، بدون قيود سلطوية.

المفاهيم الفكرية
ومن أهم المفاهيم الجديدة التي أستخدمها المؤلف في أماكن مختلفة، الزمن العربي الدائري عند وصف الحالة العربية، فمنذ القدم إلى هيمنة الإمبراطورية العثمانية الإقطاعية، وحالة التخلف الطويل المزمن، وصولاً إلى بداية القرن العشرين، تساكن الاستعمار القديم والجديد، واعتمد الموروث التاريخي حليفاً وقاعدة اجتماعية وفكرية وسياسية في شكل أنظمة استبداد، وحارب كل عناصر المشروع النهضوي الحديث، واحتضن طغيان النقل على العقل في خدمة الهيمنة الإمبريالية (أعلى مراحل الرأسمالية) ومشاريع العولمة الأمريكية والتوسعية الإسرائيلية الصهيونية، وتفكيك مشاريع التطور والتنمية، حتى يبقى الزمن العربي الدائري على حد تعبير المؤلف. مبرزاً تحالفات أنظمة وأحزاب اليمين العربية، مع السياسة الأمريكية تحت سقف الحرب الباردة والسياسة النيوليبرالية، وبرامج الخصخصة على يد البنك الدولي وصندوق النقد الدولي، ومنظمة التجارة العالمية منذ سبعينيات القرن العشرين، والأزمات الاقتصادية والمالية الطاحنة الراهنة وحلولها، ليس على حساب شعوب وفقراء العالم الثالث فحسب بل العالم الثاني، والطبقات الوسطى والمهمشين الفقراء في بلدان المركز الرأسمالي ذاته. وفي هذا الصدد تشعر بدقة المفهوم والمصطلح، الذي استخدمه المؤلف حول تناقضات الرأسمالية وأزماتها الدورية، عندما يقول أزمة كبرى في الرأسمالية وليس أزمة الرأسمالية الطاحنة، مفرداً لهذه القضية الجوهرية حقها، بالتشخيص وبالتحليل للمعطيات الكمية التي دعّمت النص، وبالنقاش وبالرؤيا نحو حلول ممكنة التحقيق، كالعولمة الإنسانية في خدمة الشعوب، ومواجهة العولمة الإمبريالية المتوحشة، في غياب أو عدم جهوزية البديل الديمقراطي التقدمي، بالرغم من النهوضات بأشكالها المتعددة التي تحققت في الميدان، والتي رصدها المؤلف بدقة هنا وهناك في القارات الخمس، والإضرابات العمالية والمظاهرات المليونية، لمناهضة العولمة الرأسمالية المتوحشة، في أوربا وأمريكا وبلدان المركز الرأسمالي الأخرى.
"تسييس الدين" و"تديين السياسة" و"مجتمعات الهشيم" مصطلحات أخرى استعملها المؤلف، عندما تطرق إلى منطق الاستخدام الإمبريالي للأديان، في مواجهة حركات التحرير الوطني، والثورات الوطنية الديمقراطية والتحولات، بآفاق الاشتراكية والعدالة الاجتماعية، كزج الفاتيكان ضد لاهوت التحرير في الكنيسة الكاثوليكية، واستخدام الإسلام السياسي اليميني في العالمين العربي والمسلم، وتسييس الدين وأدلجتة واستخدام جماعاته في العنف، ضد قوي التحرر والتقدم واليسار الديمقراطي في عدة بلدان، ونشر وتعميم بؤس الثقافة واستحضار المتخلف من موروث التاريخ، وتسميم عقول أجيال متلاحقة من الشباب وبسطاء الناس، في بيئة الفقر الخصبة في مجتمعات الهشيم، لتعمل هذه الثقافة القدرية، كالنار في الهشيم على حد توصيف المؤلف (ص 27).

النظرة الرؤيوية
في إطار الرؤيا يسلط نايف حواتمة الضوء، على ثلاث محاور لدور ولنهوض اليسار الديمقراطي العربي المنشود: المحور الأول الهوية (ص46) والثاني الاستعراض والدراسة المنهجية لمجال العلاقات الدولية الراهن (ص48) والثالث ميراث الاستعمار وآثاره المدمرة، دون إغفال فشل النخب الحاكمة، في إيجاد الحلول للأزمات المزمنة الإثنية، الطائفية، المذهبية، وأزمات الاستبداد الشرقي على مساحة قرون طويلة (ص51).
أبرع المؤلف براعة الباحث الجاد، في الفقرة الأخيرة من الفصل الأول، التي أفرد لها 20 صفحة عند تناوله دروس الأمس ومحددات رؤى يسارية عربية وفلسطينية، مستعيناً بالمعطيات الكمية وبالأحداث والشواهد، التي تظهر بما لا يدع مجالاً للشك، عمق الأزمة في النظام الرأسمالي، وبخاصة الانهيارات الراهنة للنظام المالي الرأسمالي العالمي، والمرشحة أن تطول -كما يتوقع المؤلف- في نظام العولمة الرأسمالية المتوحشة، بعيداً عن الرقابة والشفافية وفقاً لقاعدة "الأسواق تضبط نفسها" ثم يرصد حركة التناقضات والتعارضات، وتعالي الأصوات داخل النظام نفسه بضرورة تدخل الدولة، بما هو أبعد من "الوصفة الكينزية" والعودة إلى النزعة الليبرالية الديمقراطية التقدمية، الوثيقة الصلة بالتوجه الاشتراكي والعدالة الاجتماعية، والحفاظ على حرية واستقلال وتطور الشعوب، وحقوق الإنسان في الأمن والسلم والبيئة النظيفة، فنمط الحركة الاجتماعية الجديدة، إنما يتمثل في ثقل التطلعات التاريخية لليسار، بمثله الإنسانية النبيلة السامية "ديمقراطية الاشتراكية واشتراكية الديمقراطية" (ص65) بديلاًً عن عولمة الرأسمالية المتوحشة وبيروقراطية الدولة الرأسمالية، وعن فشل وانهيار تجارب التحولات نحو الاشتراكية، في الاتحاد السوفييتي السابق وبلدان أوربا الشرقية.

الصورة الجمعية، النهوض الجمعي والتفاؤل
يرى المؤلف أن الصورة الجمعية كقوة فاعلة وطنياً وقومياً وعالمياً، يستعاد تنظيمها لتقدم أسساً جديدة، لتوليد مظاهر التضامن لليسار الديمقراطي لدى شعوب العالم، فضلاً عن التضامن الاجتماعي داخل الدول لمواجهة تفكيكها، فثمة نقاط كثيرة للتشابك السياسي تهيئ أسباباً للتفاؤل، فأزمة التجربة الاشتراكية في الاتحاد السوفييتي، وأزمات الرأسمالية المتلاحقة بعنوانها الأبرز الإمبريالية الأمريكية، تنبئ بأن البشرية واقعاً وفكراً، على أعتاب تحول جذري جديد، وضعت اليسار على سكة تحول جذري، شبّه المؤلف هذا التحول بمراكز التنبؤ بوقوع الزلازل (ص66). موجهاً دعوته لأهل الرأي لإعلان مواقفهم بلا تردد، من أجل إحياء إحساس بالممكن في سياق التحولات الجارية، مشيراً إلى أنّ الانفصال عن التراث الثوري، كما فعلت بعض القوى والأحزاب، التي استدارات دورة كاملة إثر سقوط التجربة الاشتراكية البيروقراطية السوفييتية، وهنا كان توصيف المؤلف دقيقاً بأنّ هذا الانفصال، إنما هو شكل من أشكال الاستسلام، والتكيف مع أفكار النيوليبرالية الجديدة، "نهاية التاريخ" -التي أقر صاحبها ببطلانها واعتذر- و"صراع الحضارات" التي مات صاحبها دون أن يعتذر و "صراع الأديان" و" الفوضى الخلاقة" ووصفتها في العالمين العربي والمسلم "الفوضى العدمية".
تشير الخلاصة التاريخية -على حد تعبير المؤلف (ص67)- أن الاشتراكية تجسد أماني ومعاني نبيلة في وجدان الناس، ولهذا عليهم ابتكارها من جديد، كضرورة للعمران الديمقراطي -وهذا التعبير الجميل للمؤلف- داخل الشعب الواحد، وبين الأمم والدول في الإطار الكوني الواسع، فالعدالة الاجتماعية مستقبل البشرية أمامنا وليست خلفنا.
الكتاب مميّز ممتع وجاد، بما يحمله من فكر تجديدي، جدل، نقد علمي وعملي ملموس، يوفِّر فرصة للقوى، للأحزاب وللمناضلين التقدميين في الساحة الفلسطينية وفي الساحات العربية الرحبة، لا يغلق باب الاجتهاد، بل يفتح على نوافذ للاطلاع، للمناقشة ولتطوير الأفكار، للنقد، للبناء، للمراجعة، سلاح بيد المناضلين من أجل يسار فلسطيني، يسار عربي ديمقراطي، يضطلع بمهامه التاريخية الوطنية والقومية، وينتصر في تحقيق مهام تحرير العقل، والتحرر الوطني، والاشتراكية بمضمونها الديمقراطي والعدالة الاجتماعية، هذه الأفكار وغيرها نجدها في كتاب اليسار العربي، رؤيا النهوض الكبير (نقد وتوقعات) لنايف حواتمة
 

 

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Sommet de Chicago : Combien nous coûte l’Otan de la « défense intelligente » ?

Publié le par Mahi Ahmed

Sommet de Chicago : Combien nous coûte l’Otan de la « défense intelligente » ?

 

Par Manlio Dinucci et Tommaso Di Francesco

Le 20 mai 2012

ilmanifesto.it

 




Les 21-22 mai se tient à Chicago le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Otan. Parmi les diverse questions à l’ordre du jour, de l’Afghanistan au « bouclier anti-missiles », il y en a une centrale : la capacité de l’Alliance à maintenir, dans une phase de crise économique profonde, une « dépense pour la défense » qui continue à lui assurer une nette supériorité militaire.

Avec un optimisme inconscient, le socialiste du Pasok Yannis Ragoussis, qui fait fonction de ministre grec de la défense, a écrit sur la Nato Review, à la veille du Sommet, que la participation à l’Alliance a donné à la Grèce « la nécessaire stabilité et sécurité pour le développement dans le secteur politique, financier et civil ». On en voit les résultats. Le secrétaire général de l’Alliance, Anders Rasmussen, par contre, ne cache pas sa préoccupation quant à l’impact de la crise. En préparation du Sommet, il a prévenu que si les membres européens de l’Otan font trop de coupes dans les dépenses militaires, « nous ne serons pas en mesure de défendre la sécurité dont dépendent nos sociétés démocratiques et nos économies prospères ».

Combien dépense l’Otan ? Selon les données officielles mises à jour pour 2011, les « dépenses pour la défense » des 28 états membres se montent à 1.038 milliards de dollars annuels. Un chiffre équivalant à environ 60% de la dépense militaire mondiale. En ajoutant d’autres postes de caractère militaire, il grimpe à environ deux tiers de la dépense militaire mondiale. Le tout payé en deniers publics, soustraits aux dépenses sociales.

Il y a cependant un déséquilibre croissant à l’intérieur de l’Otan, entre la dépense étasunienne, qui a augmenté en dix ans de 50 à plus de 70% de la dépense totale, et celle de l’Europe qui a proportionnellement chuté. Rasmussen fait donc pression pour que les alliés européens s’engagent davantage : si l’écart de capacités militaires entre les deux rives de l’Atlantique continue à se creuser, « nous risquons d’avoir, à plus de vingt ans de la chute du Mur de Berlin, une Europe faible et divisée ».

Il passe sous silence par contre le fait que sur les pays européens pèsent d’autres dépenses, dérivant de leur participation à l’Otan. Comme le « Budget civil de l’Otan » pour l’entretien du quartier général à Bruxelles et du staff civil : environ un demi milliard de dollars annuels, dont 80% sont payés par les alliés européens. Comme le « Budget militaire de l’Otan » pour l’entretien des quartiers généraux subordonnés et du personnel militaire international : presque 2 milliards annuels, payés à 75% par les Européens. Comme le « Programme d’investissement pour la sécurité de l’Otan », destiné à l’entretien de bases militaires et autres infrastructures pour la « mobilité et flexibilité des forces de déploiement rapide de l’Otan » : environ un milliard et demi de dollars annuels, dont 78% payés par les Européens. Ainsi que le spécifie un rapport sur les fonds communs de l’Otan, présenté au Congrès étasunien en février dernier, depuis 1993 ont été éliminées les contributions pour les bases militaires des alliés européens, tandis qu’ont été gardées celles pour les bases militaires étasuniennes en Europe. Ceci signifie, par exemple, que l’Otan n’a pas déboursé un centime pour l’utilisation des sept bases italiennes mises à sa disposition pour la guerre contre la Libye, tandis que l’Italie contribue aux dépenses pour le maintien des bases Usa en Italie.

Des dépenses ultérieures, qui s’ajoutent aux budgets de la défense des alliés européens, sont celles relatives à l’élargissement de l’Otan à l’est, estimées entre 10 et plus de 100 milliards de dollars. On y trouve celles pour l’extension à l’Europe du « bouclier anti-missiles » étasunien, que Rasmussen quantifie à 260 millions de dollars, sachant bien que la dépense réelle sera beaucoup plus élevée, et qu’il faut y ajouter celle de la potentialisation du système Altbmd, dont le coût est prévu à environ un milliard de dollars. On y trouve les dépenses pour le système Ags qui, intégré par les drones Global Hawk made in Usa, permettra à l’Otan de « surveiller » depuis Sigonella (Sicile) les territoires à attaquer : l’Italie a endossé 12% du coût du programme, estimé à au moins 3,5 milliards de dollars, en payant en outre 300 millions pour les infrastructures. On y trouve les dépenses pour les « missions internationales », parmi lesquelles au moins 4 milliards de dollars annuels pour entraîner et armer les « forces de sécurité » afghanes.

Comment les gouvernements européens, sous pression de la crise, peuvent-ils faire face à ces dépenses et à d’autres ? Le secrétaire général de l’Otan a la formule magique : comme les alliés européens « ne peuvent pas se permettre de sortir du business de la sécurité », ils doivent « revitaliser leur rôle » en adoptant, suivant l’exemple des Etats-Unis, la « défense intelligente ». Celle-ci « fournira plus de sécurité, pour moins d’argent, en travaillant ensemble ». La formule, inventée à Washington, prévoit une série de programmes communs pour les manœuvres, la logistique, l’achat d’armements (en commençant par le chasseur étasunien F-35). Programmes structurés de façon à renforcer le leadership étasunien sur les alliés européens. Une sorte de « groupements d’achat solidaire » pour faire semblant d’épargner sur la dépense de guerre.

 

Edition de dimanche 20 mai 2012 de il manifesto
http://www.ilmanifesto.it/area-abbonati/in-edicola/manip2n1/20120520/manip2pg/06/manip2pz/323001/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

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Eléments sur la crise en Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Eléments sur la crise en Algérie

le 21.05.12 | 10h00

La crise en Algérie révèle la lutte entre un monde ancien qui ne veut pas mourir et un monde nouveau qui ne parvient pas à naître (A. Gramsci).

La crise en Algérie est la crise d’un système, dont la rente est le rapport social dominant. Et les couches sociales dont le système rentier favorise la domination développent des stratégies complexes pour pérenniser leur pouvoir et maintenir la formation sociale algérienne dans un état de léthargie avancée. Le système rentier est agonisant, mais le mode de production capitaliste ne parvient pas encore à établir les conditions internes de sa reproduction autonome.
La crise dévoile la nécessité de dépasser la politique du «pratico-circulaire» pour s’engager dans la dynamique de la pratique révolutionnaire. La crise requiert le dépassement de l’immobilisme en tant que pratique politique dominante. Or, ce dépassement est incompatible avec les intérêts bien compris des couches rentières qui n’ont d’autre alternative que de freiner la dynamique de l’histoire. Et l’histoire en Algérie se mord la queue, quand elle ne marche pas sur sa tête. Cet état de fait n’est pas le fait du hasard, mais répond objectivement et subjectivement au besoin des couches rentières d’assurer leur domination sans partage sur une formation sociale aux portes de l’histoire.

Ainsi, le discours politique en Algérie pose rarement les problèmes concrets du quotidien. Au contraire, ces derniers sont constamment occultés par une logomachie 1 qui tient lieu de programme sociopolitique. L’individu noyé dans la masse ne peut, dès lors, qu’être éberlué par les paraboles dont le discours politique est truffé. Cependant, si les paraboles peuvent servir d’enjoliveurs, elles ne peuvent point résoudre les problèmes du quotidien. Dans les faits, la logomachie, en général, et les paraboles, en particulier, ne sont pas utilisées pour défricher le terrain à labourer, mais ont plutôt un objectif moins avouable. Elles servent en premier lieu à brouiller les pistes, à détruire les repères et à anesthésier le peuple (i.e l’ensemble des couches sociales qui aspirent au changement). Le discours politique dominant est donc le discours de la rente, dont les bénéficiaires sont aussi bien dans le pouvoir que dans l’«opposition». Le pouvoir et son « opposition» se retrouvent alors sur la même longueur d’onde, i.e ils développent le discours de la rente pour défendre leurs privilèges de prédateurs.

Ainsi, plusieurs décennies après l’indépendance de l’Algérie, le discours (nationaliste ?) de la «famille révolutionnaire» 2 continue à structurer, en partie, la logomachie officielle. L’ennemi est toujours un ennemi externe, qui aurait pour objectif essentiel de déstabiliser l’Etat national. Cet Etat dit national, pouvait, dans un premier temps, raconter des histoires de construction d’un socialisme spécifique tant qu’une partie de la rente pétrolière pouvait être déversée sur les diverses couches sociales. Et cet Etat, dit national, ne pouvait qu’être soutenu par la majorité des couches sociales indigènes qui devenaient de fait des couches clientes d’un patron omniprésent. Dans ce cadre, les couches rentières pouvaient asseoir leur pouvoir en occultant leur rôle fondamental dans la régression généralisée vers laquelle ne cesse de se diriger la formation sociale algérienne. Les contradictions internes pouvaient ainsi être voilées tant qu’un saupoudrage approprié de la rente pétrolière retardait l’implosion du système. Les couches rentières engrangeaient des richesses, la populace recevait des miettes de rente et le système rentier pouvait se renouveler sans heurts particuliers.

Mais le système basé sur la distribution de la rente se devait de s’ébranler dès que les conditions matérielles ne pouvaient plus soutenir sa logique distributive. Et les couches rentières inventèrent une nouvelle histoire. La construction du socialisme spécifique n’étant plus à l’ordre du jour, la mise en place d’une économie dite de marché devint le mot d’ordre à appliquer. Cependant, l’économie de marché, dans un contexte d’ouverture au marché mondial, ne peut que se réduire à une économie de bazar où l’import-import constitue l’unique activité économiquement et financièrement viable. Car le système productif domestique, qu’il soit étatique ou privé, est par nature (technologie désuète et management archaïque) incapable de répondre à la concurrence des produits étrangers.

En outre, le contexte dépressif dans lequel émerge la soi-disant économie de marché nécessite comme structure idéologique un discours apte à juguler la pression des couches marginalisées par la démission de l’Etat-rentier de son rôle de bienfaiteur omnipotent. La gestion idéologique du passage à une soi-disant économie de marché ne pouvait dès lors que requérir l’irruption programmée du discours religieux sur la scène politique. Car seul ce discours pouvait être écouté par une masse désorientée, mais profondément attachée à l’idéologie religieuse. Et l’islamisme, en tant qu’idéologie de remplacement, pouvait étouffer toute tentative, sinon velléité, de révolte en sacralisant tous les espaces, qu’ils soient publics ou privés.

Ainsi le noyau de la pratique discursive dominante s’est déplacé du politique (discours anti-impérialiste des années 70) vers l’économique (discours consumériste des années 80) pour être graduellement phagocyté par le religieux (discours sur la défense de l’Islam face à l’Occident, de soi-disant constantes nationales, de soi-disant valeurs spécifiques, etc.) L’ordre doit donc être appréhendé comme un ordre quasi divin et la misère du quotidien engendrée par la soi-disant économie de marché doit être acceptée comme un mystère (un test de la part du divin ?) qu’il s’agit surtout de ne pas questionner. L’illusion religieuse permet ainsi aux couches rentières et prédatrices de continuer à s’enrichir au nom d’une soi-disant économie de marché, aux couches marginalisées de mieux supporter leur misère généralisée (l’ordre étant un ordre quasi divin) et au système rentier de se renouveler sans accrocs particuliers 4.

Le discours nationaliste teinté d’une forte dose de populisme est alors remplacé par le discours religieux qui permet de voiler les contradictions de classes (les Algériens ne sont-ils pas tous frères en religion ?) et de soustraire les rentiers et les prédateurs du système (surtout quand ils se métamorphosent en «omris» ou «hadjis» aux frais de la princesse, en général) à la vindicte populaire. Au lieu d’être appréhendée en tant que formation sociale composée de couches sociales aux intérêts souvent antagoniques, l’Algérie devient, dès lors, peuplée de musulmans dont une partie est constituée de brebis galeuses (égarées ?). Et cette partie est présentée comme la source de tous les maux qui frappent l’entité appelée Algérie.

Les discours nationalistes et religieux ont cependant un point essentiel en commun. La contradiction principale du moment est toujours située à la périphérie de la formation sociale algérienne présentée comme totalité non contradictoire. L’ennemi principal du moment est toujours un ennemi externe qui aurait pour objectif premier d’agresser l’entité appelée Algérie et/ou de dénaturer l’«Islam authentique». Les idéologues de service occultent ainsi le mouvement historique interne et nient la contradiction, i.e. l’aspect qualitatif, en tant que moteur de l’histoire.

La crise en Algérie est essentiellement la crise d’un système qui prend eau de toutes parts, mais qui tarde à couler 3, car les intérêts des couches rentières s’y opposent. Ainsi, contrairement aux couches féodales qui ont accompagné (durant une longue phase historique) la reproduction élargie du mode de production capitaliste parce qu’elle leur permettait de renouveler leur propre vécu en tant que couches féodales 4, les couches rentières en Algérie ne peuvent que périr en tant que telles si le mode de production capitaliste parvient à assurer sa reproduction autonome et à asseoir sa domination. L’opposition des couches rentières à tout changement qualitatif se retrouve alors dans la pratique de la fuite en avant à laquelle s’adonnent le pouvoir politique actuel et la «classe politique» en général.

En effet, les processus de restructuration ne finissent pas d’être restructurés, les processus de privatisation ne cessent d’être privatisés et les idéologues de service continuent à raconter des histoires de forces externes (la mondialisation du capital, entre autres) qui agresseraient l’Algérie. Pourtant le pouvoir politique actuel ne cesse de faire appel aux forces représentant la mondialisation (les multinationales en particulier), pour, semble-t-il, l’aider à sortir de la mélasse dans laquelle la formation sociale algérienne s’enfonce graduellement.

Et cette attraction-rejet des forces externes souligne a priori l’incapacité du pouvoir politique actuel de saisir les enjeux du moment. En effet, si la crise algérienne est essentiellement due à des facteurs externes, alors l’appel aux forces externes (l’investissement étranger par exemple) pour résoudre les problèmes internes ne peut relever que du mystère. Et si la mondialisation et l’intégration au marché mondial sont évoquées dans le discours dominant du moment, elles ne sont saisies qu’en termes quantitatifs.

Or, la mondialisation est essentiellement la matérialisation de l’extension des rapports de production capitalistes à l’échelle mondiale, tandis que l’intégration au marché mondial capitaliste est essentiellement l’ouverture au capital financier (la fraction dominante de l’heure du capital mondial) d’un nouveau terrain à exploiter. Et ces deux phénomènes sont, de fait, qualitativement et quantitativement différents. En particulier l’intégration au marché mondial n’est pas une condition suffisante à l’extension des rapports de production capitalistes au niveau local. Car l’impérialisme économique, ou, par euphémisme, la mondialisation, est un phénomène qui ne peut point être réduit à un simple processus quantitatif.

Dans les faits, le processus d’extension des rapports de production capitalistes ne s’effectue pas à travers des espaces vierges, mais le système capitaliste mondial confronte et s’articule, à travers le marché entre autres, à des systèmes (le système de distribution rentier dans le cas de la formation sociale algérienne) ayant leur logique propre.
En effet, l’intégration au marché mondial capitaliste d’une formation sociale où la rente est le rapport social dominant n’est pas synonyme d’extension immédiate des rapports de production capitalistes à l’échelle locale. Au contraire, le renforcement du système rentier local serait, dans une première et longue phase, mieux approprié à la dynamique de la fraction dominante du capital mondial, i. e le capital financier. Car la formation sociale algérienne doit, au point de vue des intérêts du capital financier mondial, se spécialiser en tant que pourvoyeuse d’hydrocarbures et les couches rentières indigènes constituent de ce fait les défenseurs les plus fervents 5 du statut de mono-exportateur de l’économie domestique.

En particulier, ces couches rentières rempliraient leur rôle de gardiennes des intérêts du capital mondial en général et du sionisme en particulier en utilisant le discours religieux pour voiler leur domination. Car, l’islamisme avance, malgré les apparences, une vision du monde qui ne peut servir que l’impérialisme en général et le sionisme en particulier. En effet, ne possédant pas les moyens théoriques pour saisir les contradictions de classes au niveau interne, la dynamique du capitalisme à l’échelle mondiale et les enjeux du moment à la même échelle, l’islamisme est, par nature, incapable de lutter efficacement contre la logique du capitalisme mondial, puisqu’il ne la comprend point. N’appréhendant le monde qu’au travers d’un prisme religieux, l’islamisme ne voit que des chocs de cultures là où il y a essentiellement contradictions d’intérêts, néo-colonialisme et exploitation de peuples. Et dans cette vision, l’islamisme devient un allié objectif du capitalisme mondial, d’une part, et un allié subjectif du sionisme, d’autre part. Car, les intérêts bien compris de l’entité sioniste requièrent que les Etats arabes, en général, et ses voisins, en particulier, soient dominés par des courants islamistes imposant la charî’a, ou par des courants à domination «ethniques».

En effet, l’entité sioniste ne peut survivre à long terme en tant qu’entité basée sur la religion que dans la mesure où ses voisins proches et lointains (effrités autant que possible) 6 seraient aussi régis par la religion ou exhiberaient essentiellement des caractères «ethniques». L’entité sioniste perdrait ainsi son caractère anachronique et s’intégrerait «naturellement» à la région.

Ainsi les intérêts de la fraction dominante du capital mondial (i. e le capital financier), les intérêts de l’entité sioniste et les intérêts des couches rentières locales se rejoignent pour reproduire le mode de distribution rentier local. Et la politique d’ouverture de l’économie algérienne au marché mondial (couplée à l’hégémonie du discours religieux) peut paradoxalement être appréhendée en tant que moyen de proscrire tout développement d’un capitalisme local. Car ce dernier constituerait un centre de pouvoir autonome et remettrait en cause la domination des couches rentières locales. En outre, le développement d’un capitalisme local investissant les sphères industrielle et agricole signifierait un retrait possible du marché mondial des hydrocarbures (énergie qui décongèle le travail mort, i. e les machines, au moindre coût) qui irait à l’encontre des intérêts stratégiques du capital mondial.

Si la dynamique de l’accumulation à l’échelle mondiale que pilote le capital financier ne favorise pas la naissance du monde nouveau (i.e le mode de production capitaliste), mais tend à maintenir en vie le monde ancien (i.e le mode de distribution rentier), alors la crise en Algérie ne sera dépassée ni par l’ouverture de l’économie prônée par l’idéologie néolibérale ni par l’hégémonie des discours archaïques que développe l’islamisme. La crise en Algérie ne sera dépassée que si la contradiction principale du moment (celle qui lie et oppose les couches rentières à toutes les autres couches marginalisées par la distribution de la rente) est correctement appréhendée. La crise ne sera dépassée que si les couches rentières (quel que soit le drapeau qu’elles arborent) sont anéanties en tant que telles.

Notes :

1- Il suffit d’écouter les politiques algériens disserter sur les équilibres macroéconomiques alors que la populace est à la recherche de pitance pour survivre ou sur les «constantes» et
«valeurs nationales», alors que la seule constante de l’univers dans sa totalité est le mouvement perpétuel et que la seule valeur reconnue et partagée dans l’économie monde dominée par le capitalisme est le rapport argent.
2- Cinquante ans après l’indépendance (et après la mort de la plupart de ceux qui ont cru en la révolution et l’ont pratiquée), l’utilisation de la notion de famille révolutionnaire suggère que la société algérienne n’est pas constituée de citoyens égaux en droits et en devoirs, mais est composée de super citoyens (ceux qui appartiennent à la famille dite révolutionnaire) et de citoyens de seconde zone. Au fait les Algériens auraient-ils un génome spécifique et des gènes révolutionnaires dont la transmission héréditaire n’a pas encore été élucidée par la science ? Les pratiques de la «famille révolutionnaire» ne sont-elles pas plutôt réactionnaires (grignoter une part de rente sur le dos des vrais révolutionnaires, lesquels se sont, pour la plupart, sacrifiés pour une noble cause) ?
3- S’il ne coule pas, le système rentier arrive néanmoins à faire couler des pans entiers de l’économie domestique. Au fait, pourquoi se priverait-il de les aider à couler puisque les
«anabib» pétroliers et gaziers peuvent assurer à eux seuls la reproduction des couches rentières en tant que couches dominantes ?
4- Contrairement aux couches dominant le système rentier algérien, les couches féodales européennes ont activement participé dans une première phase à la reproduction élargie du capital national, en fournissant la main-d’œuvre nécessaire (par l’expulsion d’une partie de la paysannerie) et en alimentant cette main- d’œuvre grâce à l’accroissement de la production agricole et à la marchandisation de la rente.
5- N’est-il pas surprenant de constater que la plupart, sinon tous les pays exportateurs d’hydrocarbures soient dominés par des pouvoirs plus ou moins dictatoriaux ? N’est-il pas étonnant de remarquer que, dans le «monde arabe», la chute de dictateurs soit suivie d’une floraison de nouveaux dictateurs ? Cet état de fait ne dénote-t-il pas que la démocratie est incompatible avec la logique du système rentier ?
6- voir l’article publié en 1982 par la revue Kivunim, publication de l’Organisation sioniste mondiale [World Zionist Organisation] sous la plume d’Oded Yinon. Yinon développe l’idée que pour survivre, l’entité sioniste doit devenir une puissance impériale et ceci en participant activement au dépeçage de tous les pays arabes en petits pays impuissants et incapables de faire face à la puissance militaire israélienne. Ce dépeçage semble, dans les faits, avoir déjà commencé avec la partition du Soudan, la partition de fait de l’Irak, la partition probable de la libye, etc.

Rachid Bendib : département d’économie Université de Annaba

http://www.elwatan.com/dyn/imprimer.php?link=http%3A%2F%2Fwww.elwatan.com%2Fcontributions%2Felements-sur-la-crise-en-algerie-21-05-2012-171497_120.php

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La contre-alliance russo-chinoise: l’Organisation de la Coopération de Shanghaï peut-elle émerger comme un contre-poids à l'OTAN

Publié le par Mahi Ahmed

La contre-alliance russo-chinoise: l’Organisation de la Coopération de Shanghaï peut-elle émerger comme un contre-poids à l'OTAN

 

Par Andreï Ilyashenko

Le 21 mai 2012

Indrus.in and Stop NATO

 

Il est impossible de ne pas remarquer que l’OCS est maintenant au-delà des problèmes régionaux. A la réunion de Pékin, le texte de la déclaration finale des états membres de l’OCS a été adopté. D’après les sources de Ria Novosti auprès de la délégation russe, le document condamne le programme du bouclier anti-missile américain. Une position consolidée de l’OCS sur les systèmes anti-missiles balistiques a le pouvoir potentiel de devenir un important contre-poids aux plans de l’OTAN dans ce domaine.

Bien que depuis des années l’OCS marchait sur des œufs en faisant certaines déclarations sur la politique étrangère, l’organisation change. L’OCS est pour des changements majeurs en jugeant par les résultats de la réunion des ministres des affaires étrangères de l’organisation dans la capitale chinoise avant le sommet de l’OCS programmé à Pékin les 6 et 7 Juin courant. L’OCS a été créée dans les années 1990 comme une institution devant servir à un regain de confiance entre la Russie, la Chine et quatre pays d’Asie centrale: le Kazakhstan, le Kyrgystan, le Tajikistan et l’Ouzebekhistan, ceci principalement dans le domaine de la coopération militaire.

Les états membres de l’OCS étaient unis par la menace commune que représentait le fondamentalisme islamique, représenté par la dominance des Talibans en Afghanistan. Mais aux début des années 2000, l’OCS a changé son objectif sur la lute contre le terrorisme international et contre le traffic de la drogue, ainsi que dans la coopération économique et humanitaire. L’Organisation a tenu des positions équilibrées et raisonnables sur les évènements internationaux et a continué une politique très prudente, ne donnant jamais raison aux analystes de la considérer comme une alliance politique et militaire sérieuse. L’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Mongolie rejoignirent l’organisation en tant qu’observateurs, tandis que la Biélorussie et le Sri Lanka devenaient des “interlocuteurs”. Mais les temps ont changé et l’OCS a changé avec eux. Les crises au Moyen-Orient, incluant celles déclanchées par le “printemps arabe”, le rôle des nations occidentales dans la situation et le retrait des troupes américaines de l’Irak et de manière plus importante d’Afghanistan, ont appelé à une révision de l’approche de l’organisation et de développer ses efforts de politique étrangère.

Comme l’indique le discours du ministre russe des affaires étrangères Sergeï Lavrov donné dans une réunion récente de l’OCS: à partir de dorénavant l’OCS formulera une politique commune pour tous ses participants si une crise doit apparaître dans la région. Il apparaît que le nouveau mécanisme de fonctionnement sera lancé dès le mois prochain, à la veille de la conférence internationale sur l’Afghanistan programmée pour le 14 Juin à Kaboul. “La situation en Afghanistan et ses alentours soulève des préoccupations majeures. Nous devrions participer activement à toutes les discussions internationales ayant trait à ces problèmes liés à l’Afghanistan en coordonnant nos positions”, a dit Lavrov. L’OCS prendra évidemment en considération les décisions du sommet de l’OTAN qui se tiendra fin Mai à Chicago et qui adressera la situation dans ce pays.

Des déclarations antérieures du ministre russe des affaires étrangères ont clairifié que la nature de la présence militaire américaine et de l’OTAN en Afghanistan sera la priorité de l’agenda. Moscou et Pékin argumentent contre la présence continue de troupes étrangères en Afghanistan, présence qui va bien au-delà d’une question de sécurité et de police dans le pays. Moscou aimerait aussi entendre parler d’un rapport concernant l’application de la résolution de l’ONU qui a servi de base pour participer à cette campagne militaire en Afghanistan.

La position consolidée de l’OCS soutiendra de manière substantielle les efforts de la Russie et de la Chine dans ce domaine. Les demandes de Moscou et de Pékin seront même plus soutenues si le nombre d’états membres ou de pays associés augementent. Pendant la réunion récente, Lavrov a appelé à l’approbation des demandes d’intégration enregistrées pour l’Inde et la Pakistan. De plus, l’organisation est en faveur de donner à l’Afghanistan le statut d’observateur et de faire de la Turquie un interlocuteur. Il est donc impossible de ne pas noter que l’OCS est maintenant au delà de la portée des seuls problèmes régionaux.

A la réunion de Pékin, le texte définitif de la déclaration des états membres de l’OCS a été arrêté. D’après l’agence de presse Ria Novosti et de ses sources auprès de la délégation russe, le document condamne le programme de bouclier anti-missile des Etats-Unis. RIA Novosti cite une partie du document qui dit que l’expansion illimitée unilatérale du système anti-missile balistique pourrait endommager le sécurité et la stabilité stratégique internationales. Cette déclaration soutient clairement les efforts de Moscou à répudier les plans du système américain anti-missile, qui s’il est mis en application, pourrait dévaluer le potentiel stratégique russe. Quoi qu’il en soit, la Chine est également intéressée à désarmorcer le processus américain, alors que ses forces nucléaires sont même plus vulnérables (que les russes).

Une position renforcée de l’OCS sur les systèmes anti-missiles a le potentiel de devenir en l’occurence un sérieux contre-poids aux plans de l’OTAN dans ce domaine. Néanmoins, d’après les documents et les déclarations publiés, il n’y a aucune provision pour donner à l’OCS des fonctions militaires et de défense. Il est pourtant possible, comme le dit le journal Kommersant, que quelques instruments additionnels soient contenus dans la stratégie de développement futur de l’organisation, ce qui devra être approuvé par les chefs-d’état des membres de l’organisation. L’essence même de la stratégie demeure inconnue, puisqu’elle est toujours sujette à négociation.

Article original en anglais : RUSSIA CHINA COUNTER-ALLIANCE: Can the SCO Emerge As a Counterweight To NATO?
Traduction : Résistance 71

 

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«Repenser l'Université»: enfin un débat !

Publié le par Mahi Ahmed

«Repenser l'Université»: enfin un débat !

par Ziad Salah

L'Université algérienne n'est pas au mieux de sa forme. C'est devenu presque un sens commun.

Dévalorisée, assimilée à une fabrique de chômeurs, cette institution fait parler d'elle par les scandales qui la secouent, ayant trait au marchandage des notes, des trafics des diplômes y permettant l'accès…

Les choix et les orientations des pouvoirs publics ne sont pas étrangers à la situation de délabrement dans lequel patauge ce qui est censé être un haut lieu de transmission du savoir. La faculté des Sciences sociales de l'Université d'Oran a décidé d'initier le débat, en mettant tout sur la table…

La faculté des Sciences sociales de l'Université d'Oran organise, les 26 et 27 mai prochains, un séminaire national intitulé « Repenser l'Université ». Déjà l'argumentaire qu'a consenti à nous communiquer le professeur Djamel Guerid, un des initiateurs de ce séminaire, est éloquent de par les constats qu'il relève et les questions qu'il pose. A partir d'un bref rappel de l'évolution, en termes statistiques, l'argumentaire établit un certain nombre de constats : de 500 étudiants en 1954, passant à 3.000 au lendemain de l'indépendance, l'Université algérienne reçoit aujourd'hui 1.300.000 étudiants. Mais ce qui est souvent présenté par le discours comme une fierté donne lieu à une autre lecture pour le sociologue. «L'Université se trouve aujourd'hui face à des problèmes nouveaux et inédits» touchant aux «composantes étudiante et enseignante», à «la langue et la culture dominantes». Mais aussi se rapportant aux «rapports pédagogiques, le rapport au travail et au savoir et la vision du monde et de l'avenir». Parmi les premières questions que le séminaire s'est fixé à traiter, une concerne l'implantation d'une université dans pratiquement chaque wilaya. Ce choix, instrumentalisé à outrance par le discours politique (revenir aux prestations de Belkhadem lors de la campagne électorale), comporte des risques selon la perception du sociologue. « N'y a-t-il pas risque (….) de travailler à la formation d'élites régionales au dépens de la nécessaire élite nationale ? La multiplication des universités, le gigantisme de plusieurs d'entre elles et les besoins nouveaux exprimés par l'environnement n'exigent-ils pas de poser, en termes nouveaux, le problème de la gouvernance universitaire ? »

Enfin, une autre question se rattache directement au système LMD, présenté par la tutelle comme le couronnement d'une réforme : « Que signifie l'insertion du système universitaire algérien dans le processus de Boulogne et quel premier bilan tirer de la généralisation du système LMD ? ». Bien évidemment, aux yeux des initiateurs de ce moment de réflexion sur l'université, on ne peut pas faire l'économie de l'examen du baccalauréat, le ticket sine qua non d'accès à l'université.

Ainsi, lit-on: «Se pose avec insistance aujourd'hui le problème du baccalauréat qui attend une redéfinition de son statut». L'argumentaire rappelle par ailleurs une grave omission dans les débats sur l'université : il s'agit de la pédagogie. «Or, c'est par la pédagogie que fonctionne l'université en tant qu'instance de transmission des connaissances et du savoir ». Socle de la relation unissant l'étudiant à son enseignant, elle mérite « d'être repensée en fonction des transformations survenues à l'université et dans la société ». Et l'argumentaire constate que « nous avons à faire à de nouveaux étudiants avec de nouvelles exigences et préoccupations, de nouvelles manières d'être, de penser et d'agir ». Evoquant les interférences entre l'université et la société et leurs répercussions sur l'état d'esprit des étudiants, le texte note que « Les étudiants de toutes les disciplines savent qu'au sortir de l'université, ils ne trouveront pas de travail et ils savent aussi que le diplôme a cessé d'être le facteur décisif ou discriminant dans l'embauche ». Par conséquent, ils reproduisent au niveau de l'établissement universitaire des pratiques de plus en plus courantes en société, tels que « la dévalorisation du travail, la réussite par des moyens obliques, la tricherie, la violence, la menace et la corruption». Concernant ce que le texte a nommé «l'autre pôle de la relation pédagogique», c'est-à-dire le corps enseignant, on relève ce constat lourd de sens. «Dans une situation d'urgence et de pénurie, il était fatal que les niveaux d'exigence ne soient pas toujours conformes aux standards internationaux». Par niveaux d'exigence, il entend la compétence requise pour prétendre au statut d'enseignant à l'université. Et sans ambages, le texte conclut: «L'université algérienne dispose présentement d'un encadrement enseignant qui, dans sa majorité, n'est pas en conformité, scientifiquement et pédagogiquement parlant, avec les normes qui régissent les universités internationales.» C'est ce qui explique sa position en bas des tableaux des classements au niveau international et même régional. La combinaison de tous les facteurs et phénomènes cités s'est traduite inéluctablement par «le recul du poids de l'université dans la nation et la dégradation de son image, la mise en avant des écoles préparatoires et des grandes écoles». D'où l'urgence de «repenser l'Université» (l'intitulé de ce séminaire). Quant au timing et l'opportunité de ce débat, les organisateurs de cette manifestation le justifient par «aujourd'hui (…), le savoir est devenu facteur moteur et structurant dans la société et facteur discriminant entre les sociétés.» Pas moins de treize communications sont programmées sur les deux jours de ce séminaire. On notera la participation de Abderrahmane Moussaoui de l'Université d'Aix-en-Provence, de Mohamed Bahloul de l'Université d'Oran, de Rouadjia Ahmed de l'Université de Msila, dont une contribution dans un titre de la presse nationale lui a valu une bourrasque de levée de boucliers. Rabeh Sebaa, Guerid Djamel, Lakjaa Abdelkader, tous de l'Université d'Oran, se relayeront avec Ghaouti Ahmed de l'Université d'Auvergne-Clermont1, Khelfaoui Hocine de l'Université du Québec, Drourari Abderrezak de l'Université d'Alger, Berkane Youssef de l'Université de Sétif et d'autres intervenants.

Précisons que les travaux de ce séminaire auront lieu les 26 et 27 mai prochains à l'IGMO.

Source : Le Quotidien d’Oran 21.05.12

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