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Un lutteur de la pensée ou la « Longue Marche » de l’intelligentsia arabe

Publié le par Mahi Ahmed

Un lutteur de la pensée ou la « Longue Marche » de l’intelligentsia arabe

Par Léon KÉMAL

Georges Tarabichi, né à Alep en Syrie en 1939 et décédé le 16 mars 2016 à Paris, a été directeur de la radio de Damas dans les années 1963-1964, puis directeur de rédaction de la Revue d’Études Arabes de 1972 à 1984, et rédacteur en chef de la revue Al-Wahda de 1984 à 1989. Philosophe rationaliste, et pendant longtemps secrétaire général de la Ligue des rationalistes arabes, il est l’auteur d’une œuvre personnelle considérable, et le traducteur en arabe de grands penseurs dont, entre autres, Marx, Hegel, Sartre etc.

Il n’est pas un bulletin d’info dans les médias français où, d’une manière ou d’une autre, la Syrie n’est pas présente. Et pourtant, un des plus dignes fils de cette Syrie martyre vient de décéder à Paris, à l’âge de 77 ans, dans l’indifférence totale de ces mêmes médias. Il s’agit de Georges Tarabichi, penseur arabe de premier ordre, dont la trajectoire et l’œuvre seraient, paradoxalement, une illustration tragique et parfaitement éloquente de la place et du rôle, actuellement insignifiants ou presque, de l’intelligentsia progressiste au sein du monde dit « arabo-musulman ».

Philosophe, politologue et critique littéraire ayant été parmi les premiers, dans le monde arabe, à avoir introduit la dimension psychanalytique dans ce registre, Georges Tarabichi est l’auteur de quelque cinq cents articles, une trentaine d’ouvrages et plus d’une centaine de traductions.

Comme philosophe d’abord, sa réflexion s’inscrit dans la veine rationaliste de la pensée arabe, renouant ainsi, pour le revitaliser à l’aune de l’histoire contemporaine, avec l’héritage intellectuel andalou et plus particulièrement d’Averroès. On lui doit, dans ce cadre, entre autres ouvrages, pas moins de cinq tomes consacrés à la déconstruction de l’œuvre en quatre volumes du philosophe marocain Mohamed Abed Al-Jabri, intitulée « Critique de la raison arabe ». S’opposant avec vigueur et sans concession aux thèses « néoplatonistes » d’Abed Al-Jabri, Tarabichi intitula son œuvre, écrite sur près d’un quart de siècle, très justement « Critique de la critique de la raison arabe ».

Comme intellectuel ensuite, Georges Tarabichi, dont l’écriture ne l’a pas empêché de diriger, à certaines époques, des revues importantes de réflexion et d’analyse, ne s’est pas limité à livrer, à ses lecteurs arabes, sa seule pensée philosophique. Très tôt engagé dans le nationalisme arabe, militant athée et laïque dans des mouvements de gauche, il s’est fait un point d’honneur de traduire quelques géants incontournables de la pensée occidentale moderne, comme Marx, Hegel, Freud, Sartre, etc. Ce travail acharné de traduction d’œuvres philosophiques complexes, pour les rendre accessibles au plus grand nombre, paraît d’autant plus appréciable aujourd’hui, au vu des bouleversements actuels des sociétés et des États arabes.

Après avoir séjourné au Liban, fuyant la dictature du prédécesseur et père de l’actuel président syrien, Georges Tarabichi quitta le pays des cèdres à cause de la guerre civile qui éclata ici en 75, pour s’installer à Paris, où il n’avait pas cessé d’écrire, jusqu’au jour où, selon son propre aveu, commença pour lui la contemplation désespérée et impuissante de la disparition de son pays. Ce fut alors, écrit-il dans un dernier texte intitulé « Six étapes dans ma vie » et qu’il finit de rédiger un mois seulement avant sa disparition : « (…) l’étape de la souffrance syrienne ininterrompue depuis bientôt quatre ans, quatre années sans le moindre espoir d’une fin. »

Comment expliquer cette méconnaissance, en France, pour ne parler que de l’ancienne puissance mandataire en Syrie, d’un intellectuel issu de cette même Syrie, aussi prolifique et aussi engagé dans les luttes des peuples arabes pour la démocratie et la modernité ?...

La première raison à cela serait le fait qu’il n’a jamais écrit qu’en arabe, son ambition ayant toujours été de s’adresser, d’abord et avant tout, aux peuples dont il partage l’histoire et le destin, et dont l’émancipation serait impossible sans la connaissance et l’esprit des Lumières.

La méconnaissance de Georges Tarabichi en France serait due également à une sorte de nouvel esprit du temps, dont la morosité fait la partie belle à des Finkielkraut, BHL et autres Zemmour, partageant tous, au plan intellectuel, la même et unique obsession identitaire, veine à fort potentiel sensationnaliste au plan médiatique… Mais pas seulement, hélas !

Ce même esprit du temps est, à l’évidence, le fait d’une nouvelle génération d’intellectuels, extraordinairement « productiviste », grâce ou à cause de l’Internet et de l’information en continu qui les mettent, ni plus ni moins, dans des situations de rude concurrence entre eux. Résultat, les penseurs français spécialistes du monde arabe et de l’islam, quand bien même ils sont arabophones, n’ont plus le temps que pour mener leurs propres investigations et d’en rendre compte le plus vite possible.

On est loin de l’intérêt que portaient naturellement, et comme réflexe allant de soi, les figures les plus en vue de l’intelligentsia française des 19e et 20e siècles à ce qui se faisait par des créateurs et penseurs sous d’autres cieux, dans leurs propres langues, suscitant ainsi des traductions d’auteurs majeurs américains ou russes.

On aurait pu s’attendre à quelques initiatives de la sorte de la part de Messieurs Gilles Kepel et Jean-Pierre Filiu, par exemple, pour ne citer que ceux-là parmi les spécialistes du monde arabe et islamologues attitrés, et dont la présence sur les plateaux télé est remarquablement fréquente.

Or, au vu de leurs fiches Wikipédia, Messieurs Gilles Kepel et Jean-Pierre Filiu, qui maîtrisent parfaitement la langue arabe, ne comptent, ni l’un ni l’autre, dans leur impressionnante bibliographie constituée au rythme effréné d’au moins un ouvrage par an, aucune traduction de quelque penseur arabe que ce soit. Ainsi, au-delà de la compétence et de la pertinence d’analyse de nos deux auteurs, dont il n’est pas question ici de mettre en doute la probité intellectuelle, tout se passe comme si les lecteurs français n’auraient droit à la connaissance du monde arabe qu’au travers de ce que ces messieurs-là voudraient bien leur dire…

En fait, l’accessibilité des lecteurs non arabes à la pensée rationaliste arabe ne relève pas de la seule responsabilité des spécialistes occidentaux. C’est une tâche qui incombe aussi bien, voire d’abord et surtout, aux intellectuels arabes eux-mêmes, dont il existe parmi eux d’excellents bilingues, surfant avec aisance sur deux cultures. Mais c’est là une autre histoire, dont le fin mot serait lié à la question de savoir si les intellectuels progressistes arabes se « connaissent » déjà entre eux, ou du moins assez pour que leur visibilité s’impose d’elle-même dans la réalité sociale et la vie intellectuelle des pays concernés. À ce propos, et pour en revenir au regretté Georges Tarabichi, un événement a eu lieu, il y a deux ans presque jour pour jour, devinez où… en Tunisie !

Le 5 avril 2014, à Carthage, l’association Al-Awan, présidée par l’universitaire, psychanalyste et écrivaine Raja Ben Slama, organisait une rencontre avec Georges Tarabichi. Il s’agissait, pour l’association, de rendre hommage au penseur, mais aussi pour faire profiter le public tunisien, à la faveur du renouveau démocratique qui semblait s’annoncer dans le pays, de la présence d’un esprit libre authentique. Il faut dire que, pour ce faire, il fallait que ladite association soit entre de bonnes mains. En clair, organiser une manifestation culturelle dédiée à un homme de gauche dont on sait qu’il est athée et, qui plus est, issu d’une famille chrétienne, pour échanger avec lui sur des questions qui ne pouvaient qu’être liées à la place de l’islam dans la société, n’était pas aussi évident que ça.

Et de fait, comme les organisateurs s’y attendaient un peu, il y eut une très faible participation à cette rencontre, malgré son caractère rare et exceptionnel… À l’époque, Madame Raja Ben Slama expliquait cela par – on y revient – le manque de visibilité de l’intelligentsia progressiste arabe, à cause de deux phénomènes existants depuis des lustres, et concourant à la même finalité. Un : la marginalisation, voire la persécution, des meilleurs représentants de cette intelligentsia par les dictatures en place. Deux : l’action des pétromonarchies islamo-conservatrices du Moyen-Orient contre toute forme d’expression libre dans le monde « arabo-musulman », par la corruption organisée à grande échelle dans les milieux intellectuels et journalistiques et le financement sans limite de médias prêchant plus ou moins ouvertement l’islamisme wahhabite.

L.K.

http://leonkemal.over-blog.com/2016/03/deces-du-philosophe-syrien-georges-tarabichi.html

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Qui nous menace vraiment ?

Publié le par Mahi Ahmed

Qui nous menace vraiment ?

mercredi 30 mars 2016

L’Otan n’est pas une alliance militaire entre États souverains, mais un pacte fixant les relations entre un suzerain et ses vassaux. Une telle organisation viole donc, par elle-même les principes de la Charte des Nations unies, ainsi que l’a souligné la Conférence de Bandung en 1955. Et comme il n’existe pas d’ennemi susceptible de justifier cette situation, l’Otan se charge de l’inventer…

Comment fait-on pour justifier la guerre s’il n’y a pas d’ennemi qui nous menace ? C’est simple, il suffit de l’inventer ou de le fabriquer. C’est ce que nous enseigne le général Philip Breedlove, le chef du Commandement européen des États-Unis qui va passer à un autre général états-unien le bâton de Commandant suprême allié en Europe.

Dans sa dernière audition au Pentagone, il prévient qu’ « à l’Est, l’Europe a en face d’elle une Russie résurgente et agressive, laquelle pose une menace essentielle à long terme ». Il renverse ainsi la réalité : la nouvelle Guerre froide en Europe, contraire aux intérêts de la Russie, a été provoquée avec le putsch de Place Maïdan planifié par les USA et l’Otan, qui continue à alimenter les tensions pour justifier le déploiement croissant de forces en Europe orientale.

En Ukraine, a été constitué un Commandement conjoint multinational pour l’entraînement « jusqu’en 2020 » des forces armées et des bataillons néonazis de la Garde nationale, dont s’occupent des centaines d’instructeurs de la 173e Division US transférés de Vicence (Vénétie), flanqués de Britanniques et de Canadiens. Le Commandement européen des États-Unis, souligne Breedlove, travaille avec les alliés pour « contrecarrer la Russie et se préparer au conflit si nécessaire ».

Au Sud, prévient le Commandant suprême allié en Europe, « l’Europe a en face d’elle le défi de l’émigration de masse provoquée par l’écroulement et par l’instabilité d’États entiers, et de l’État islamique qui se répand comme un cancer menaçant les nations européennes ». Il soutient ensuite que « l’intervention de la Russie en Syrie a compliqué le problème, car elle a fait peu pour s’opposer à Daesh et beaucoup pour soutenir le régime d’Assad ».

Il renverse à nouveau la réalité : ce sont les États-Unis et l’Otan qui ont provoqué avec la guerre l’écroulement de l’État libyen et l’instabilité de celui de Syrie, et l’émigration de masse qui s’ensuit, en favorisant la formation de Daesh fonctionnel à leur stratégie, qu’ils ont fait semblant de combattre, alors que l’intervention russe en Syrie en appui des forces gouvernementales a durement frappé Daesh en le faisant reculer.

Maintenant que la Russie, ayant atteint son premier objectif, redimensionne son engagement en Syrie, l’Otan sous commandement états-unien étend sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le 29 février, le secrétaire général de l’Otan, Jan Stoltenberg, a signé avec le Koweït un accord qui permet de créer la première escale aéroportuaire de l’Alliance atlantique dans le Golfe, à la fois pour la guerre en Afghanistan et pour « la coopération de l’Otan avec le Koweït et d’autres partenaires », surtout l’Arabie Saoudite soutenue par le Pentagone dans la guerre qui fait des massacres de civils au Yémen.

Le 2 mars à Abu Dhabi, Stoltenberg a renforcé « la coopération avec les Émirats arabes unis pour affronter les défis communs à la sécurité ».

Le 17 mars, il a reçu à Bruxelles le roi Abdullah II, pour renforcer le « partenariat de l’Otan avec la Jordanie ».

Le 18 mars, il a reçu Al-Zayani, secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Bahrein, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar), pour « approfondir la coopération entre les deux organisations ».

En Afrique —tandis que se prépare l’opération qui, sous le prétexte de les libérer de Daesh, vise à occuper les zones de la Libye économiquement et stratégiquement les plus importantes— est en cours du Sénégal au Golfe de Guinée l’exercice Obangame/Saharan Express, auquel participent dans une fonction « antiterrorisme et antipiraterie », des forces navales US, européennes, africaines et même brésiliennes. Dirigé depuis le quartier général de Naples des U.S. Naval Forces Europe-Africa, dont la mission est de « promouvoir les intérêts nationaux états-uniens, la sécurité et la stabilité en Europe et en Afrique ».

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Manlio Dinucci

Réseau Voltaire | Rome (Italie) |

23 mars 2016

Traduction

Marie-Ange Patrizio

Source : Il Manifesto (Italie)

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DOCTRINE OBAMA La realpolitik et les voeux pieux

Publié le par Mahi Ahmed

DOCTRINE OBAMA La realpolitik et les voeux pieux

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Jeudi 31 Mars 2016

Aussi bien Obama que Bush ne sont maîtres de leurs pensées, de leurs idées, de leurs décisions

«Je suis venu chercher un nouveau commencement entre les Etats-Unis et les musulmans du monde entier, qui se fonde sur un intérêt et un respect mutuels; qui se fonde sur le fait que l'Amérique et l'islam ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et ne sont pas voués à se faire concurrence. Au lieu de cela, ils se chevauchent et partagent des principes communs: justice et progrès; tolérance et dignité de tous les êtres humains.» Discours du Caire du président Obama le 5 juin 2009

Une interview d'Obama dans la revue The Atlantic donnant d'une certaine façon le testament du président, nous a offert l'occasion de donner à notre tour notre appréciation des deux mandats d'Obama. Voilà ce que nous écrivions à propos d'Obama qui succédait aux deux mandats désastreux de Bush: «Il semble que Barack Obama ait beaucoup de chances de devenir le prochain président des Etats-Unis. Son réel talent d´orateur lui a permis de venir à bout - jusqu´à présent - de toutes les intrigues et embûches sur le difficile itinéraire vers la Maison-Blanche. Souvenons-nous que le 4 juin 2008, Barack Obama avait déclaré que «Jérusalem restera la capitale d´Israël et doit rester indivisible». Il a provoqué la colère des Palestiniens. Se présentant comme un «vrai ami» d´Israël, M. Obama s´est félicité des «liens indestructibles» entre les Etats-Unis et Israël. Il s´est rendu en 2007 devant l´Aipac où il a déclaré vouloir «préserver un engagement total pour la relation unique de défense qui lie les États-Unis à Israël «. Azmi Bishara, issu d´une famille chrétienne palestinienne, ancien député au Parlement israélien (Knesset) n´est pas tendre avec les Arabes. Pour lui, «le phénomène Obama est une nouveauté majeure dans la vie politique des Etats-Unis... Il est lisse. Il est très intelligent dans le choix de son ton. Il suscite l´admiration et il ne menace personne... Quant à l´individu Obama, il est parfaitement sous contrôle, au sein de ladite élite. En tant que personne, Obama n´a assurément rien de bien nouveau. C´est un homme politique ambitieux, un homme jeune qui a eu besoin d´une énorme quantité d´opportunisme, d´une épaisse carapace et de principes ultra-flexibles, pour arriver là où il est. Obama proclame donc sa foi chrétienne haut et fort à la moindre occasion.» (1) Lors de sa campagne pour son second mandat, Obama se démarque encore plus de la cause palestinienne. On l'aura compris, Obama ne veut pas compromettre la possibilité d'être réélu s'il se met à dos l'Aipac, beaucoup de sénateurs ont payé leur franchise par une élimination de la politique. Obama le 21 mai 2008 a enterré le projet des réfugiés et le statut de Jérusalem. En définitive, chacun sait qu'un Etat palestinien «viable» n'est depuis longtemps plus possible. ce faisant, il est dénié le droit de vivre et de grandir sur moins de 20% de la Palestine originelle. S'agissant de l'élimination de Bin Laden, Obama en mai 2011 s'est distingué par un discours urbi et orbi: «Ce soir, je suis en mesure d'annoncer aux Américains et au monde que les Etats-Unis ont mené une opération qui a tué Oussama Ben Laden, le dirigeant d'Al Qaîda, un terroriste responsable du meurtre de milliers d'innocents. (...): justice est faite.» Cela nous rappelle la posture de Bush en mai 2003 sur le porte-avions pour annoncer la fin de la guerre en Irak ou encore celle de Paul Bremer le proconsul américain en Irak:«Nous l'avons eu» quand Saddam, aux abois, a été arrêté.

Que peut-on retenir d'autre des deux mandats?

Que pourrions-nous encore retenir dans le même ordre? Sa secrétaire d'Etat Hillary Clinton a eu les mêmes mots, sans compassion pour El Gueddafi tué d'une façon abjecte, sur CBS. Elle déclare en direct en paraphrasant approximativement Jules César: «We came, we saw, he died» («Nous sommes venus, nous avons vu, il mourut!») Hillary Clinton confirme à son insu la thèse d'une hyperpuissance américaine qui s'envisage comme le nouvel Empire romain. Justement, dans la tragédie libyenne Obama a beau jeu de charger Sarkozy: «Dans un entretien paru jeudi dans le magazine The Atlantic, le président américain critique ouvertement les dirigeants européens sur l'intervention militaire en Libye en 2011. «La Libye est plongée dans le chaos», constate le président américain. «Lorsque je me demande pourquoi cela a mal tourné, je réalise que j'étais convaincu que les Européens, étant donné la proximité de la Libye, seraient plus impliqués dans le suivi», affirme le président américain. Le président français Nicolas Sarkozy «voulait claironner ses succès dans la campagne aérienne alors que nous avions détruit toutes les défenses anti-aériennes», dit-il encore.» (2)

«Nous reviendrons l'année prochaine avec un accord qui amènera un nouvel Etat membre aux Nations unies, un Etat palestinien indépendant et souverain, qui vivra en paix avec Israël.» C'est par ces mots que le président Obama le 24 septembre 2010, à l'Assemblée générale des Nations unies. avait pris date avec l'histoire. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et beaucoup de sang a coulé. Il y a eu Plomb durci, une colonisation accélérée et un enlisement quasi définitif de la cause palestinienne, Obama ayant compris qu'il ne pouvait rien faire face à l'intransigeance d'Israël et même son discours de juin 2009 qui a fondé beaucoup d'espoir est resté lettre morte.

Pour nous, nous retenons la réforme de la sécurité sociale «l'Obamacare» qui a permis à près de 40 millions d'Américains de pouvoir se soigner. Comme le pense Anne Deysine, professeure de droit à l'université de Nanterre: «Dans son dernier message sur l'état de l'Union le 13 janvier Obama a lancé son discours sur une idée optimiste de progrès vers l'avenir. Il a parlé d'avancer, d'innover. Le président a ensuite identifié quatre priorités, des points vitaux pour l'Amérique, En premier lieu, donner à chacun des chances, avec une sécurité économique et sociale, donc en créant des emplois. Deuxièmement: mettre la technologie au service de l'innovation, pour les énergies alternatives par exemple. Ensuite vient la sécurité, avec la lutte contre le terrorisme. Il faudra assurer la sécurité des Américains, sans que le pays soit le gendarme du monde. Le quatrième point du discours a été l'un des regrets d'Obama: ne pas avoir réussi à changer cette atmosphère complètement polarisée, qui l'empêche d'avancer au Congrès et de faire adopter une réforme de l'immigration ou du port d'armes. Obama a déjà sauvé les Etats-Unis de la dépression. Le déficit est réduit, neuf-cent-mille emplois ont été créés, l'industrie automobile va bien. Quand il est arrivé au pouvoir, les maisons ne se vendaient plus, les gens étaient mis à la rue, il y avait des dizaines de milliers de chômeurs en plus chaque semaine. Le système bancaire a failli exploser, l'industrie automobile a failli être rayée de la carte. L'accord avec l'Iran est signé, malgré les critiques des républicains. Obama a réussi à retirer toutes les troupes d'Irak et d'Afghanistan, comme il s'y était engagé dans sa campagne électorale de 2008. En ce qui concerne Guantanamo, le président a jugé utile de se justifier, il reconnaît que cette promesse n'a pas été tenue»(3)

Du point de vue environnement, c'est un fait qu'Obama arrive graduellement à sortir du tout-fossile. En aidant à la mise en place d'une politique vigoureuse de développement du solaire et de l'éolien.Pour la première fois en 2015, les énergies renouvelables ont dépassé les énergies fossiles dans la génération d'électricité. Beaucoup d'emplois ont été créés.

Le mensuel américain The Atlantic a récemment publié, sous le titre «The Obama doctrine», un long article du journaliste Jeffrey Goldberg écrit à partir de dizaines de rencontres avec notamment le président américain: «Obama apparaît d'abord, comme un homme paradoxal, mélange de convictions humanistes et de froid pragmatisme. (...). Pour autant, cela ne modifie rien au précepte numéro un d'Obama: préserver la vie d'un seul Américain prime sur tout autre considération. Il est donc un grand adepte des 'assassinats ciblés'', menés à partir de drones depuis les États-Unis au Pakistan, en Afghanistan ou au Yémen, avec leur cortège de victimes 'collatérales''. L'homme apparaît aussi très convaincu de sa supériorité intellectuelle, se montrant assez méprisant pour les dirigeants du monde, à part Angela Merkel à laquelle il exprime un profond respect. Il doit ainsi résister aux pressions 'huntingtoniennes'' (de type 'guerre des civilisations'') de François Hollande et de David Cameron sur la question de 'l'islam radical'', s'irrite-t-il. (...) Quant aux services américains de renseignement, il a peu confiance en leur capacité à appréhender le Proche-Orient. Ainsi, note-t-il, le général Lloyd Austin, chef du Central Command (Centcom) qui y supervise les opérations américaines, lui affirmait-il encore début 2014 que l'organisation de l'État islamique (OEI) n'avait qu'une 'importance marginale'' en Syrie. Mais qui sait si Obama ne se défausse pas ainsi sur ses sources pour éviter les critiques?» (4)

La remise en cause des chasses gardées

Obama n'hésite pas à remettre en cause, du moins intellectuellement, des dogmes durs de la diplomatie américaine. Leon Panetta, ex-patron de la Central Intelligence Agency (CIA) et secrétaire à la Défense, rapporte que le président s'est interrogé devant lui: pourquoi faudrait-il qu'Israël bénéficie dudit«avantage militaire qualitatif» qui lui donne un accès aux armes les plus sophistiquées auxquelles ses adversaires n'ont pas droit? (...) Il a souvent montré «son irritation devant la doxa qui implique de traiter l'Arabie saoudite comme un allié» en toutes circonstances, écrit Goldberg. (...) Il a vu en Indonésie comment «dans les années 1990, des écoles coraniques massivement financées par des Saoudiens» ont commencé d'ébranler l'islam local très tolérant de son enfance. L'ex-patron du renseignement saoudien, le prince Turki Al-Fayçal, dans un article d'une rare agressivité verbale intitulé «M. Obama, nous ne sommes pas des 'resquilleurs'» (un terme utilisé par le président pour évoquer les Saoudiens), allait d'ailleurs montrer combien la relation américano-saoudienne était désormais tendue. Entre les quatre grandes options de la diplomatie américaine moderne que sont l'isolationnisme, le réalisme, l'interventionnisme progressiste (et l'internationalisme - dans le sens américain du terme, c'est-à-dire agir par le biais des organisations internationales -, Obama est plus proche des «réalistes» Il juge, écrit Goldberg, que «le multilatéralisme modère l'arrogance» qui pèse sur la politique internationale américaine.» (4)

Retour en arrière: si Obama a cru au début du soulèvement populaire en Syrie que Bachar Al-Assad tomberait vite, le débat sur la nécessité ou pas de s'investir directement dans le conflit en Syrie s'engage dès que la guerre s'enlise. Il oppose pro et anti-interventionnistes. Afin d'«envoyer un message à Assad», Kerry presse de bombarder des «sites névralgiques» militaires en Syrie (...) Hollande, note Goldberg, s'avèrera «l'Européen le plus enthousiaste en faveur d'une action militaire». (...) À ses yeux, seule «une menace directe pour la sécurité nationale» américaine justifie en dernier recours une action armée. Or, il juge que la guerre en Syrie n'en constitue pas une. (...) Quant à l'intervention à Benghazi, en Libye, Obama, c'est clair, ne souhaitait pas s'y engager. Joe Biden et le ministre de la Défense d'alors, Robert Gates, non plus. Mais à la Maison Blanche, une coalition emmenée par Hillary Clinton a fortement poussé vers l'intervention. Obama a fini par s'y résoudre, Il dit aujourd'hui: 'ça n'a pas marché''. (...) Sur l'OEI, justement, on constate une nette divergence entre lui et son secrétaire d'État John Kerry. Pour Obama, l'OEI est une menace directe, quoique 'pas existentielle'' pour les États-Unis. 'Le changement climatique, ça oui, c'est une menace existentielle, et pour le monde entier'', dit-il à Goldberg».(4)

«Bref, Goldberg confirme ce que chacun a compris depuis un moment: pour Obama, le Proche-Orient est passé au second plan dans l'ordre des priorités stratégiques américaines, dont la première est d'abord en Asie (...) Depuis, «l'émergence de Daesh a renforcé la conviction d'Obama que le Proche-Orient ne pourra être remis en ordre ni sous son mandat, ni dans la génération à venir». Du discours du Caire à sa ligne politique en Syrie, un profond pessimisme en est venu à dominer la pensée stratégique du président vis-à-vis de la région. Pourquoi, s'interroge-t-il, les jeunes Asiatiques, malgré leurs régimes très corrompus et parfois l'immense pauvreté dans laquelle ils vivent, 'se projettent-ils dans un futur positif'', alors que tant de jeunes Proche-Orientaux sont attirés par des démons destructeurs? (...) Pourquoi Obama a-t-il accepté ces nombreuses et longues conversations avec Jeffrey Goldberg (...) Vraisemblablement parce qu'Obama éprouve le besoin de se justifier et qu'il avait plus besoin, pour ce faire, d'un adversaire empathique que d'un adorateur acquis - ce qui lui ressemble. Sans doute, aussi, pour préparer sa sortie dans dix mois, et son testament politique. Car désormais, la plus grande probabilité qui se profile, c'est une accession d'Hillary Clinton à la Maison-Blanche.(...) Hillary Clinton, qui a soutenu l'invasion de l'Irak en 2003, celle en Libye en 2011 et un bombardement de la Syrie en 2013, serait accueillie avec grand espoir du côté des monarchies du Golfe, l'Arabie saoudite en premier lieu. Et aussi, ce qui n'est plus un paradoxe depuis longtemps, par Israël.» (4)

«Barack Obama doit faire face écrit Sylvain Cypel, à de nombreuses pressions internes pour fermer son pays aux migrants venus du Proche-Orient et pour y envoyer des troupes au sol. Il refuse de se laisser entraîner sur ce terrain. (...) Dans cette atmosphère délétère, Barack Obama apparaît bien seul. (...) Enfin, alors que l'islamophobie n'était jusqu'ici qu'un thème récurrent, mais relativement marginal aux États-Unis, on sent poindre un nouveau prurit en ce sens, alimenté par les Éric Zemmour et les Robert Ménard médiatiques locaux. Obama, lui, semble résister aux vents contraires. Il reste hostile à l'envoi de troupes régulières sur le terrain en Syrie (...) Reste que, dans le concert des propos délirants tenus quotidiennement par des élus républicains et face au comportement de François Hollande et Manuel Valls à la remorque des propositions de la droite, son discours apparaît comme un rappel rafraîchissant de ce que le respect de la dignité humaine implique.» (5)

Aussi bien Obama que Bush ne sont maîtres de leurs pensées, de leurs idées, de leurs décisions. Cependant, Barack Obama a tenté d'ouvrir une porte universelle. C'est un fait, son élection en tant que Noir fut un miracle! Nous voulons continuer à croire à l'Amérique d'Armstrong, à celle de Martin Luther King à l'American way of life et non à l'Amérique de Bush, celle de «Bin Laden dead or alive», et de l'American way of war. Ce qui va arriver par la suite, Trump, et pire encore Clinton, n'augure rien de bon. Nous allons certainement renouer avec les années de feu et le chaos n'en sera que plus grand. Mais ceci est une autre histoire.

1.http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/barack-obama-est-il-un-paleo-44167

2.http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2016/04/the-obama-doctrine/471525/#8

3.http://info.arte.tv/fr/obama-un-vrai-bilan-economique-positif#sthash.NgbyVxZc.dpuf

4.http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2016/04/the-obama-doctrine/471525/#8

5. Sylvain Cypel http://orientxxi.info/magazine/barack-obama-resiste-aux-sirenes-antirefugies-et-guerrieres-aux-etats-unis,110224 novembre 2015

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Le gouvernement ponctionne les revenus fixes,épargne les grosses fortunes

Publié le par Mahi Ahmed

Le gouvernement ponctionne les revenus fixes,épargne les grosses fortunes

Abdelatif Rebah. Economiste, ancien cadre supérieur au ministère de l’Energie

«Le gouvernement ponctionne les revenus fixes,épargne les grosses fortunes»

le 31.03.16 |

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a récemment annoncé qu’un nouveau modèle économique serait en préparation. Un collège d’experts, sa task force économique, a été constitué auprès de son cabinet pour se pencher sur le modèle et proposer des mesures anticrise. Un nouveau modèle économique pour quoi faire puisque la Constitution a déjà gravé dans le marbre l’économie de marché ?

Je ne ferai pas de spéculation, car je n’ai pas d’information sur ce modèle en question. Je suis comme vous, j’ai appris que des experts se penchent actuellement sur la conception d’un modèle et qu’il sera prêt d’ici juin. Maintenant, si vous me dites que c’est pour juguler la crise, je dirais qu’un modèle est conçu et mis en œuvre pour le moyen et le long termes. Les mesures anticrise relèvent du conjoncturel. Si le modèle économique réhabilite la vision du long terme, c’est en soi un bon point.

Sortir de la dictature du court terme pour aller vers la perspective du long terme. Réhabiliter la vision du long terme signifie réhabiliter les outils et l’appareil conceptuel qui vont avec. Je conçois mal qu’on puisse encore travailler sans réhabiliter la planification. Ce n’est pas parce que des institutions internationales ont décrété que ces outils sont désuets qu’on va s’y précipiter. Nous devons réhabiliter la vision pragmatique. Les mesures appropriées, il faudrait les inventer conformément aux problèmes tels qu’ils se posent chez nous. Sans a priori.

L’économie de marché, il ne faudrait pas en faire une idéologie ou une religion. Nous devons aller vers les caractéristiques structurelles de l’émergence, sortir de ce piège des équilibres macroéconomiques parce que c’est une commande du FMI et de la Banque mondiale. Il nous faut une cohérence alternative nouvelle.

Cela veut dire remettre en cohérence la stratégie de développement, la politique économique, la politique industrielle, la politique sociale pour qu’on puisse y voir clair, avoir une démarche qui corresponde à l’étape où nous nous trouvons en 2016. Nous, nous n’avons pas réglé encore la question de la sortie du sous-développement. Nous avons encore des problèmes structurels à régler. Souvent, on nous sert la tarte à la crème de l’économie rentière. La rente existait dans les années 1960-70, elle a servi à construire des usines, des écoles, des universités, former des milliers de cadres, etc. Heureusement qu’on a cette rente.

Le problème est l’usage qu’on fait de ces revenus pétroliers et gaziers. Ce n’est pas le même usage entre les décennies de développement national qui ont suivi l’indépendance et les trois dernières décennies de restructurations libérales. Maintenant, si c’est pour aller dans l’impasse, parce que c’est l’impasse, cela ne sert à rien.

Le constat d’impasse, nous y sommes déjà. Prenez le libre-échange. Des ministres, des experts, ont tous dit il faut aller vers ça et on a perdu sur toute la ligne. Je ne veux pas convoquer les chiffres, mais après plus de dix ans de l’accord d’association avec l’UE, nous nous retrouvons avec plus de 220 milliards de dollars d’importation et 6 ou 7 milliards à l’exportation hors hydrocarbures. C’est insignifiant.

On a dit les IDE pour lesquels il y a eu 3 décennies d’intense démarchage. En dehors des hydrocarbures, qu’est- ce qu’il y a comme investissement étranger ? On a dit privatisation. Les statistiques de l’ONS ou du CNRC parlent d’elles-mêmes.

Le secteur privé, c’est notre réalité historique, n’a pas existé chez nous. Ce n’est pas X ou Y qui a empêché son émergence, c’est le colonialisme qui n’a pas permis son existence. Le colonialisme n’a pas développé un capitalisme national. Cela ne s’invente pas et ce n’est certainement pas par décret qu’on transforme des TPE familiales de 5,6 bonhommes en entreprises qui vont devenir des start-up. La problématique de sortie du sous-développement, des changements structurels, de l’instrumentation institutionnelle appropriée est toujours d’actualité.

Un modèle économique se décrète-t-il ? Est-ce un collège d’experts qui doit décider en autarcie des nouvelles orientations économiques ? Une telle approche ne souffre-t-elle pas en amont d’un déficit de démocratie ?

Un modèle économique est un aboutissement. C’est vrai qu’il peut être un point de départ pour un élan économique mais c’est l’aboutissement d’un processus. S’il est véritablement question d’un modèle économique, on ne peut pas faire l’économie d’un processus de concertation large. Mais, apparemment, on n’en est pas là. Je ne pense pas qu’on puisse, en seulement trois mois, mettre en place un nouveau modèle économique.

Ce sera donc une logique d’experts. Des experts réunis en cabinet restreint vont décider de ce qu’il y a de mieux pour l’Algérie. Les problèmes de l’Algérie sont assez sérieux, complexes, pour être laissés aux seuls experts, fussent-ils les meilleurs du monde. Ceci, nonobstant la notion d’expert qui suscite de la méfiance. Les hypothèses, les supputations des experts engagent la société entière mais les conséquences des choix qu’ils entraînent c’est la société seule qui les assume.

La logique d’experts ne doit pas primer. Nous devons réunir toutes les conditions de réussite de la démarche. Maintenant, si ce modèle économique relève de l’effet d’annonce pour dire que nous ne sommes pas passifs face à la crise, à la limite on peut comprendre. Les gouvernements lorsqu’ils sont confrontés à ce type de difficultés ont recours à ce genre de procédés. Par ailleurs, vous évoquez l’article de la Constitution qui balise l’économie de marché, je ne pense pas que cela puisse constituer un problème.

Le problème est : quelle est notre stratégie pour sortir du sous-développement pour l’émergence économique ? Ils ont appelé ça «basculer dans l’économie de marché», pour vous dire, c’est significatif, comme s’il s’agissait d’un moment physique, quelque chose qui relève d’un dispositif technique, alors que ce n’est pas du tout ça. C’est, encore une fois, un processus historique, économique, social qu’on met en œuvre avec ses étapes, ses contenus différenciés.

En 1999, le président Bouteflika est venu avec des prétentions libérales. On a connu une parenthèse de patriotisme économique avec la LFC 2009 vite refermée. Désormais, est-ce le retour au cap libéral initial ?

J’ai une autre lecture. On ne peut pas ignorer tous les processus qu’il y a eus ni les forces qui agissent. Depuis trente ans, les forces de l’argent se sont beaucoup développées. Auparavant, elles avaient une existence quelque part sociologique ensuite une existence économique et sociologique maintenant elles en sont à une existence sociologique, économique et politique. Elles pèsent désormais dans le processus de décision. Elles veulent avoir la volonté de l’Etat, l’orienter à leur guise, consacrer leur vision de l’économie et de la société, imposer les limites à ne pas franchir.

Quand elles prétendent par exemple que tout est privatisable, là c’est clair. L’empreinte est visible dans le dossier des subventions. Voilà justement un secteur privé qui a enflé grâce aux aides et soutien des pouvoirs publics et qui maintenant qu’il est arrivé en haut veut supprimer l’ascenseur. Il traite des subventions comme s’il n’en avait lui-même jamais bénéficié. Ensuite, nous avons des élites qui dissertent sur des augmentations des prix et tarifs avec autant d’aisance qu’elles ne sont pas concernées du tout par leurs retombées.

Elles surenchérissent en disant que ce n’est pas 10% d’augmentation de l’énergie qu’il faudrait mais davantage. Le CNES a récemment demandé un plein d’essence à plus de 2000 DA. Ces élites ne se posent apparemment pas de question sur les retombées.

D’une part, parce que celles-ci n’impactent pas de la même façon les budgets et revenus familiaux. Les écarts de revenus tels qu’ils sont donnés par l’ONS, soit le rapport entre le budget de consommation du quintile le plus bas et celui du quintile le plus haut, cet écart est formellement de 1 à 5, voire 1 à 6, mais en réalité, en y introduisant les autres revenus non enregistrés, nous auront un écart beaucoup plus important de 1 à 8, voire jusqu’à 1 à 10, entre les 20% de la population les plus aisés et ceux du bas de l’échelle. Je dis que des études sérieuses sur l’impact doivent être commandées préalablement à toute nouvelle augmentation.

Or, aucune simulation n’a été faite au préalable, à ma connaissance. En France, l’écart entre le niveau le plus bas et le niveau le plus haut de consommation énergétique va de 1 à 6 et même de 1 à 9. Il y a des gens qui consomment neuf fois plus que les autres. Ici aussi, nous n’avons pas tous le même niveau de consommation, ni le même type de voiture, ni tous des climatiseurs, etc. Il nous faut une tarification résolument progressive qui mette à contribution les strates de surconsommateurs multi équipés. Prenons l’exemple des augmentations des prix de l’électricité et du gaz.

Les factures ne sont pas encore envoyées : c’est au mois d’avril et l’incidence de l’augmentation des tarifs énergétiques se fera sentir sous peu. Le gouvernement dit préserver les couches des petits consommateurs. Il a épargné les 2 premières tranches. Mais, dans la tranche 3, on retrouve des petits consommateurs et ce sont des salariés pour la plupart. C’est la tranche de consommateurs la plus touchée proportionnellement à ses revenus.

Or, la tranche 4, ceux qui consomment beaucoup d’énergie, n’est pas suffisamment démarquée de la 3 alors qu’elle devrait être concernée plus par l’incidence de la hausse. Ce n’est que justice après tout. C’est dans la tranche 4 qu’on retrouve les plus hauts revenus et le suréquipement énergétique. Idem pour le gaz. La tranche 4 n’est pas suffisamment démarquée de la 3. L’écart entre les deux tranches doit être beaucoup plus important.

En fait, finalement, c’est la tranche des salariés, des revenus fixes qui sera sensiblement affectée. Le reste à vivre, soit la somme du budget qui reste après avoir payé les factures des services publics, deviendra pour eux problématique. L’autre aspect a trait à l’effet inflationniste.

Il y a un effet d’entraînement : les augmentations des prix des produits énergétiques sont automatiquement répercutées sur ceux des biens et services Et l’inflation, il ne faut pas l’oublier, c’est l’impôt du pauvre. Nous ne devons pas uniquement raisonner en termes d’équilibres comptables. Les incidences in fine sur la stabilité sociale, il ne faudrait surtout pas les négliger.

Ces augmentations bien que justifiées ne sont pas injustes, elles sont injustement réparties, c’est ce que vous dites.

Exactement. Elles sont injustement réparties. Ceci dit, des mesures doivent être prises pour rationaliser la consommation énergétique et la tarification en fait partie, même si elle n’est pas le seul levier. Les gisements de rationalisation et d’économies d’énergie sont importants. Pour le carburant, prenons le GPL, nous sommes à 6 ou 7% du mix carburant, depuis trois décennies, alors que le GPL est surabondant. Et un carburant comme le diesel, polluant et coûteux en devises, sa consommation est montée en flèche. Pourquoi ? A quoi rime une politique pareille ?

Je reviens aux gisements d’économie d’énergie. Le torchage, les volumes considérables de gaz qui vont à la torche, en fumée, c’est là aussi une des formes de gaspillage de l’énergie par les entreprises de l’énergie elles-mêmes. De même pour l’autoconsommation de gaz des unités de GNL. Sonelgaz, de son côté, perd de l’énergie, dans ses réseaux, par le piratage, une part importante. Ce sont 20 à 25% de l’énergie qui sont perdus.

Donc, il y a des mesures de rationalisation, d’optimisation, d’ordre qualitatif qui doivent être prises et qui sont le signe d’un Etat régulateur qui fait face à la conjoncture avec les dispositifs idoines et non pas se précipiter comme c’est fait, en mettant en œuvre les solutions faciles qui aggravent nos fragilités. Chaque secteur doit élaborer ses engagements fermes en termes de rationalisation et d’économie d’énergie

Pour faire passer la pilule de ces augmentations, des experts avancent les exemples des pays du Golfe ou du Venezuela, où les carburants coûteront 60 fois plus cher ?

Heureusement qu’en Algérie il y a encore des gens sensés pour ne pas avoir à envisager ce type de folie. Nous avons encore des atouts. Un marché intérieur qui est le fruit de l’industrialisation.

La demande de bien-être n’est pas tombée du ciel, c’est un produit de l’histoire du développement. Alors que faire ? S’engouffrer dans de petites mesures qui sous l’allure de rationalité occultent la dimension stratégique ou aller vers des mesures qualitatives ? Je crois que le choix est vite fait. Le gaspillage, il faudrait le chercher dans les hautes strates. C’est là-bas que se trouve la surconsommation.

Le choix de construire des routes au lieu de s’orienter vers le rail, à quoi répond-il ? Nous avons une surconsommation d’énergie née d’un modèle de transport nocif qui privilégie le «tout-routier», le «tout voiture particulière». C’est à ce modèle de transport gaspilleur, polluant et inéquitable qu’il faut s’attaquer et cela ne va pas se faire à coup de relèvements de prix. C’est une politique volontariste qui impose la priorité aux transports collectifs qu’il faut instaurer.

On évoque les équilibres budgétaires mais nous avons un taux de fiscalité qui est moindre que celui des pays voisins. Cela veut dire que les ressources de l’Etat n’ont pas été encore optimisées. On veut ponctionner les couches sociales les plus vulnérables, mais on oublie d’envisager les autres moyens.

L’impôt sur le patrimoine, c’est 0,02 % des contributions fiscales. Nous avons l’impression que nous sommes dans un pays où il n’y a pas de riches alors qu’on parle de plus de 5000 milliardaires, des milliers de millionnaires. Dans les classements des acquéreurs immobiliers en Espagne ou en France, ils sont au top 10.

L’Etat régulateur, il est où ? Rappelez-vous que les députés ont refusé d’instaurer (en 2013) un impôt sur la fortune. Prenez le marché de l’automobile, par exemple, c’est un secteur qui engrange un chiffre d’affaires annuel de 700 milliards de dinars, mais seuls 3% à 6% des résultats de l’exercice sont versés au Trésor public.

Optimiser les ressources et le budget, les rationaliser, c’est aussi l’impôt non recouvré par l’Etat. Des montants considérables. Mais décidément, on se précipite plus vers des mesures qui touchent à des équilibres précaires que vers des mesures essentielles d’ordre qualitatif.

Noureddine Bouterfa, PDG de Sonelgaz, a récemment déclaré que pour ce qui est des créances impayées, soit près de 50 milliards de dinars, 50% concernent les institutions, 20% des créances des entreprises privées et les 30% restants concernent les simples citoyens. Pourquoi s’acharner à faire payer le simple citoyen ?

Nous avons une consommation énergétique qui évolue d’une manière trop forte par rapport à nos ressources. Pour la rationaliser, la discipliner, il y a des leviers à actionner dont celui des tarifs. On considère que Sonelgaz, parce que c’est une entreprise en difficulté et qui doit agir pour rentrer dans ses équilibres de gestion, doit revoir les prix de ses prestations même si, attention, ce levier ne doit pas servir à occulter les erreurs de gestion. On ne doit pas faire payer plus pour masquer des contre-performances gestionnaires. Les mesures tarifaires ne doivent pas être une prime à la contre- performance gestionnaire. Pour être pertinentes, il faut qu’elles soient justes.

La stabilité sociale ne relève pas que de l’économie, c’est une dimension indissociable de celle-ci. Autrement, l’Etat aura à payer plus en mobilisant les forces de l’ordre pour maintenir la stabilité sociale menacée. Une telle perspective a un coût et ses seules incidences financières seront sans doute plus importantes. Le mieux serait donc de ne pas en arriver là et de s’y prendre avec une approche globale.

Justement, en matière d’approche globale, le levier tarifaire ne risque-t-il pas d’escamoter cet avantage comparatif qui est le prix de l’énergie ? Par ailleurs, ces augmentations ne répondent-elles pas aux exigences d’institutions internationales, l’OMC en tête, qui demandent d’aligner les prix de l’énergie sur ceux du marché international ?

Non, pour l’instant nous sommes loin des niveaux critiques. Il faut dire que ces augmentations nous pendaient au nez depuis bien longtemps déjà, même si cela rejoint, comme vous dites, une des exigences de l’OMC.

Un service quel qu’il soit doit être rémunéré à sa juste valeur. Il s’agit en le cas d’espèce de prestations et d’une ressource rare et non renouvelable. Les mesures tarifaires doivent refléter ces réalités. Par ailleurs, il existe d’autres gisements d’économie d’énergie sans toucher aux tarifs. Nous devons transcender le strict plan des mesures tarifaires pour arriver à mettre en œuvre une véritable politique d’économie d’énergie. Nous avons un habitat gourmand en énergie. Des économies sont à faire au niveau de la construction.

Cela va sans doute coûter plus cher, mais nous aurons à gagner en développant une industrie des matériaux d’isolation. Il est aussi temps de s’orienter vers les modes de transports collectifs, d’autant plus que le gain en termes de temps, énergie, santé est énorme.

En une douzaine d’années, nous avons importé pour plus de 40 milliards de dollars en voitures sans parler des pièces de rechange. Nous sommes passés de 2,9 millions de véhicules en 2000 à 5,5 millions en 2013. Parallèlement, l’Algérie a importé un volume cumulé de 7, 2 millions tonnes de gasoil et de 3,3 millions de tonnes d’essence. A ce rythme, nous atteindrons bientôt un seuil de dysfonctionnement inimaginable en termes de coûts, de pollution, d’encombrement. La part de la production allouée à la consommation interne est passée de 22% en 2003 à 29% en 2013.

Des experts comme Attar disent que l’Algérie n’aura plus de gaz à exporter d’ici 2030 vu l’explosion de la consommation interne...

Oui, si on continue comme cela à aller au fil de l’eau, comme on dit, en augmentant le parc des centrales fonctionnant au gaz, en suivant le rythme de la consommation de l’électricité sans la réguler, sans la rationaliser, en continuant à importer des équipements énergétivores. La part de gaz naturel dans la consommation est passée de 15% en 2003 à 24 % en 2013. Ces volumes sont autant de mètres cubes de gaz en moins à l’exportation.

L’Algérie importe chaque année pour plusieurs milliards de dollars de carburant et produits raffinés. Qu’est-ce qui empêche le gouvernement d’accroître ses capacités de raffinage ? Est-ce le souci de faire fonctionner les raffineries italiennes, espagnoles et autres ?

Il y a de nouvelles raffineries qui vont être mises en service. Mais le problème ne se situe pas à ce niveau. Si à chaque fois l’Algérie réagit par à-coup, d’une façon linéaire, elle ne va pas s’en tirer. Il faudrait que notre modèle de consommation énergétique corresponde réellement à nos choix. Je n’ai pas à subir la pression d’une couche parasitaire de la population qui va me conduire vers un modèle de consommation énergétique qui dilapide les ressources et compromet l’avenir des générations futures.

L’Etat et les pouvoirs publics sont censés être les dépositaires de cette vision d’avenir. Vous avez plusieurs 4x4 dans les garages de vos châteaux, ce n’est pas à l’Etat d’importer du diesel pour vous ! C’est le modèle de consommation de cette couche parasitaire qui est en vigueur en Algérie. Ce n’est certainement pas celui des 800 communes pauvres de l’Algérie et cette couche freine avec les quatre fers pour que les mesures appropriées ne soient pas prises.

On nous dit : nous n’avons pas d’argent pour construire une ligne de tram ou de métro, mais paradoxalement nous en avons assez pour importer encore des véhicules. Cela témoigne des forces qui sont à l’intérieur du système de décision et qui pèsent de telle manière que cela défie parfois le simple bon sens.

Il y va de l’influence des puissances de l’argent, mais quid de l’influence du capital mondial dans le choix des orientations économiques ?

L’Algérie est un espace périphérique économiquement surdéterminé et politiquement instrumentalisé. Nos espaces périphériques se présentent ainsi. La surdétermination de l’Algérie sur le plan économique ne fait aucun doute. Il suffit de voir les cotations du dollar, de l’euro et le prix du baril pour se rendre compte qu’ils sont manipulés. La chute des prix des hydrocarbures a été provoquée. Plus personne ne croit aux inepties du genre : le marché est régi par l’offre et la demande. L’empreinte des grands cartels, bancaires notamment, est visible.

Pourtant, on fait état de plus de 2 millions de barils de pétrole en excédent par jour sur le marché du brut…

C’est justement au niveau des millions de barils en excédent que se situe la manœuvre. En 2015, la consommation a augmenté de 300 000 barils/jour. On prétexte que l’économie chinoise a ralenti la consommation mondiale, mais on ne dit pas qu’elle a fait 6,9% de taux de croissance. L’Inde, 7,3%. Ce rôle de la manipulation a été joué par l’Arabie Saoudite qui, avec les Etats-Unis, ont fait chuter les prix. C’est aussi cela la logique du capital mondial. Il y a la FED et l’Arabie Saoudite, qui fait office de FED pétrolière, qui servent de leviers pour les Etats-Unis. Ces derniers disposent de deux leviers : l’un à Wall Street l’autre à Riyad.

On épilogue énormément sur les puissances de l’argent et sur le capital privé. Qui sont-ils au juste ? Et comment interagissent-ils avec le capital mondial ?

Concernant le capital privé algérien, celui-ci a connu un certain nombre de phases. A l’indépendance, il était très embryonnaire. C’est grâce au développement du secteur d’Etat, du secteur public que le capital privé s’est développé. Je parle de ce capital privé avec une consistance industrielle, productive. Dans le textile et la confection, dans le bois et l’ameublement, dans la métallurgie et la transformation métallique, dans la mécanique. Pourquoi ? Parce qu’il y avait des commandes, des plan de charge, un marché stimulés par les plans nationaux de développement et surtout une protection de l’Etat dès lors que le débouché était assuré. Ce n’était pas rien.

Même si ce capital était considéré à cette époque comme un paria dans un système où seul le capitalisme d’Etat avait clairement droit de cité…

Le capitalisme d’Etat implique justement l’existence d’un secteur privé. Même si sur le plan politique, il était confiné. Nonobstant le caractère juridique qui n’était pas très net, ce capital avait une existence réelle sur le plan économique. Mais à partir de la deuxième moitié de la décennie 1980 et surtout à partir de la libéralisation, sur injonctions du FMI, du commerce extérieur, on s’est retrouvés dans une autre configuration. Tout ce beau monde s’est rué vers l’activité du commerce et de l’importation.

Les dispositifs réglementaires et législatifs aidant, ce capital s’est orienté vers les sociétés d’importation, parce qu’il ne pouvait plus soutenir la concurrence dès lors que l’importation était plus lucrative, plus rentable que le détour de la valorisation productive. Le capital, et c’est valable en tous lieux, n’opère pas ce détour parce qu’il a envie de le faire, il le fait malgré lui.

C’est donc ce capital privé national versé entre autres dans l’industrie qui s’est converti à l’importation ?

Oui, mais pas seulement. C’est la mort dans l’âme que ce capital privé productif s’est réorienté dans l’importation. Certains producteurs ont abandonné leurs affaires parce qu’ils avaient été mis en situation de concurrence déloyale, tout comme le secteur public, d’ailleurs, face à l’importation. Pour le médicament par exemple, on avait dit : laissons les gens importer, ils installeront au fur à mesure leurs unités de production, mais nous ne les avons jamais vues.

Le fameux commerce industrialisant des «réformateurs» n’a jamais fonctionné en fait. C’était une fiction. Par la suite, le plan d’ajustement structurel est venu aggraver cette situation et aujourd’hui, on se retrouve avec une industrie qui participe à 4% au PIB alors qu’il était de plus de 20%, et un secteur public qui est passé de 80% à 20 %.

En contrepartie, la valeur ajoutée du secteur privé a augmenté sa part des crédits mais sans aucune retombée pratiquement sur le plan investissement productif. C’est dans l’ordre des choses : l’inclination naturelle du capital, c’est le profit. Il n’a pas d’autres raisons que celle-ci.

Quelles branches ? Quel contenu technologique ? Ce sont des questions auxquelles le primat de la rentabilité financière donne une seule et unique réponse : ceux que justifie le profit. Rebrab, quand il a voulu reprendre l’usine de pneumatiques de Michelin c’était pour reconvertir l’activité dans le commerce pas pour développer l’industrie du pneumatique.

Chez nos industriels, la part de la valeur ajoutée créée ne dépasse pas les 20%, le reste est importé. On est à peine dans l’activité de transformation, mais à la marge. Voilà la réalité de notre tissu productif. On a transformé la structure juridique, on l’a privatisée, on a tertiairisé l’économie mais il ne s’agit pas d’un secteur tertiaire qui vient en prolongement de l’activité productive nationale. C’est un secteur d’import-revente, pour l’essentiel.

Notre secteur tertiaire n’est pas fait de start-up, on n’en fait pas de la haute technologie, c’est pour l’essentiel des petits commerces de détail, des personnes physiques. L’économie s’est tertiarisée mais aussi informalisée. Nous avons donc une économie sans consistance productive et dans ces conditions justement ceux qui en tirent profit sont les forces qui ont accumulé des fortunes dans l’import-import et l’immobilier de rente. C’est un secteur mouvant, opaque où il est difficile d’identifier qui fait quoi. On est face à une nébuleuse avec une porosité élevée entre le monde politique, des affaires, etc. Difficile donc de les identifier.

Mais là n’est pas l’essentiel. On peut, cependant, en constater les impacts ou leur influence désormais assez palpables. On parle de dizaines de milliers d’importateurs mais en réalité, on est en présence d’un noyau qui pèse lourd. Et pour ce noyau, la situation de statu quo arrange bien ses affaires !! Un statu quo modulé selon la conjoncture, passant du défensif à l’offensif comme c’est présentement le cas. Maintenant, pour ce qui est du lien avec le capital mondial, ma foi, il est clair.

C’est au niveau de ce lien qu’il faut chercher les mécanismes qui bloquent la diversification sectorielle productive du PIB et de nos échanges internationaux. Ces gens importent à partir d’où ? Qui verrouille notre liste de fournisseurs. Nous avons, depuis 40 ans, presque les même structures d’échange avec des fournisseurs comme la France, l’Italie, l’Espagne, les Etats-Unis. Le monde a pourtant changé depuis avec l’émergence de nouvelles puissances, mais la structure de nos échanges est restée presque la même.

Le seul changement notable est l’arrivée de la Chine comme fournisseur. On est visiblement coincés avec ce vis-à-vis qui est l’UE et c’est lui décidément qui a balisé ce qu’on doit être définitivement, à savoir : l’Algérie, fournisseur d’énergie, pôle de consommation, autrement dit déversoir de ses produits. Il y a comme un «parlement» invisible qui vote contre nous dès que des mesures sont prises et qui risquent de remettre en cause le statu quo.

Dès qu’il vote, ce parlement invisible nous le fait savoir à travers notre presse ou la sienne. Et pour eux, il est hors de question que l’Algérie soit à la fois une puissance énergétique et une puissance industrielle. C’est leur cauchemar. Notre marge de manœuvre est limitée. Sous-estimer les mécanismes du capital global, c’est vraiment faire preuve de naïveté. On ne fait que constater sa puissance de feu. En actionnant le levier pétrole, de juin 2014 à aujourd’hui, ils ont fait baisser son prix de 70%. Sans aucune raison de marché.

C’est Goldman Sachs et Rockefeller qui en sont responsables. Pour ceux qui se gargarisent de théorie du complot, les chiffres parlent : 147 firmes, dont les trois quarts appartiennent au secteur financier, contrôlent l’économie mondiale. Le marché global est très concentré. 80% du commerce mondial est aux mains des transnationales qui sont dirigées par des états-majors qui planifient sur la base de prix artificiels, de cession interne. L’oligarchie contrôle les flux d’informations. C’est la même famille, avec ses think tanks, ses aréopages de penseurs, d’experts…

Ce n’est pas une fiction. Alors, que sommes-nous devant eux ? Et de là à nous amuser nous-mêmes à dribbler dans nos 18 m, c’est de la folie. Nous sommes dans une situation où il est impérieux de revenir aux écrans de protection. La situation exige des réponses centralisées.

Plus d’Etat, oui, pas au sens d’un retour mécanique aux années 1960-70, mais avec un Etat instruit par l’expérience, armé de ressources humaines qualifiées, instruites, abondantes, capables de mettre en œuvre les acquis des sciences et des techniques au service du développement, un Etat garant des priorités productives, sociales du développement, de protection de l’environnement, des priorités scientifiques et technologiques.

Comment ce capital privé évoluera-t-il dans les prochaines années ? Aurons-nous des oligarques du genre produit par la Russie d’Eltsine ?

Dans l’Algérie de 2016, la montée d’un capitalisme national est impossible. C’est une impossibilité structurelle dans le contexte de la mondialisation capitaliste. Le capital global n’a pas besoin d’un capitalisme national, c’est-à-dire autonome, qui serait un facteur de remise en cause de ses intérêts. Si la colonisation n’a pas permis le développement d’un capitalisme national, le capitalisme mondial encore moins. Il n’y a pas de sujet pour le capitalisme en Algérie

C’est un sujet historique inexistant en Algérie. En réalité, et l’exemple de notre pays le montre, l’impasse actuelle est de nature structurelle et traduit l’impossibilité radicale d’apporter les réponses qu’exige le développement économique et social de notre pays dans le cadre de la dépendance de la mondialisation capitaliste.

La seule voie de lucidité, qui s’offre à notre pays, c’est un développement national qui préserve l’autonomie de décision, celle que procure la souveraineté sur nos ressources en hydrocarbures, notamment. Il ne faudrait jamais revenir sur ce principe. Je dis qu’il y a encore des possibilités de renégocier un certain de nombre de recompositions dans la division internationale implacable du travail. Il faut œuvrer à s’émanciper des rapports de puissance porteurs de logiques systémiques de dépendance et de sous-développement.

En vérité, en Algérie, l’Etat n’a pas encore épuisé sa mission historique dans la construction d’une économie nationale pérenne. Lorsque l’économie n’existe pas, on ne peut faire l’économie de l’Etat, écrit pertinemment l’auteur d’un article au titre fort à propos : «L’entrepreneur schumpétérien a-t-il jamais existé ?» L’Etat doit jouer le rôle de preneur d’initiative et de risque.

Dès lors qu’il est admis que «l’Etat doit être fondamentalement développementaliste», la question est comment le faire rentrer dans ces nouveaux habits ? Quelles sont les transformations à opérer et les conditions à réunir pour que l’Etat puisse, d’abord, repousser les limites actuelles de ses marges de manœuvre, puis se donner les capacités d’agir en tant que moteur et acteur majeur incontournable de la sortie du sous-développement et renforcer ses fonctions de garant de l’équité et de réducteur des inégalités et des injustices, du respect des priorités productives et environnementales ? Les questionnements que soulèvent les défis de l’adaptation à un monde en phase de recomposition agressive qui cible l’Etat national renvoient, quant au fond, à la nécessité de l’élaboration d’une stratégie de construction des institutions et des structures d’accueil d’une économie mixte productive et diversifiée.

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Mohand Aziri

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© El Watan

Publié dans Economie et société

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22 mars 2016 à Bruxelles 22 mars 1993 à Alger

Publié le par Mahi Ahmed

22 mars 2016 à Bruxelles 22 mars 1993 à Alger

Par Leïla Aslaoui-Hemmadi

Après Tunis, Paris, Abidjan, les terroristes islamistes ont à nouveau frappé à Bruxelles le 22 mars 2016. Et lorsque la barbarie islamiste frappe quelque part en Europe ou ailleurs, des images que nous pensions enfouies, oubliées ressurgissent de nos mémoires. Corps déchiquetés, carbonisés, difficilement identifiables suite à l’attentat à la bombe ciblant l’aéroport d’Alger en 1992, carnage du boulevard Amirouche le 30 janvier 1995 ; attentat à la bombe contre le siège de la DGSN (Sûreté nationale août 1995). Longue liste des victimes décédées. Longue liste des rescapés handicapés à vie... Et ce n’est là qu’un mince aperçu d’un listing autrement plus long, auquel il faut adjoindre celui des assassinats des journalistes (122), des intellectuels, des médecins, dentistes, des femmes, des enfants, des bébés, des combattants de la guerre de Libération, qui s’engagèrent comme «Patriotes» pour combattre le terrorisme islamiste aux côtés des forces de sécurité. Comment, dès lors, avec toutes ces plaies non encore cicatrisées, — si tant est qu’elles puissent l’être un jour — ne pas être solidaire avec les familles des victimes décédées ou blessées lors de ces attentats ? Comment ne pas compatir à leur douleur ? Une douleur que nous connaissons, ressentons, partageons pour l’avoir vécue. Et ce, durant de longues années.

Pour autant, l’on ne peut empêcher l’image du terrible mur d’incompréhension du monde entier, resurgir elle aussi de nos mémoires. Un monde qui tantôt se délectait de nos malheurs via les chaînes de télévision occidentales et arabes, tantôt invitait sur ses plateaux télévisés les pseudo-«experts», qui avaient déserté les rangs de l’ANP ou les islamistes réfugiés dans une des capitales occidentales. «Pays à feu à sang», «pays dans le chaos», «guerre civile», «violence des deux côtés», «éradicateurs», «qui tue qui ?», furent les seules marques de compassion auxquelles nous eûmes droit. Nous apprîmes alors à combattre la bête immonde seuls et à enterrer nos morts seuls. Le 22 mars 2016 évoque pour moi le 22 mars 1993.

Trois hommes d’une valeur inestimable que l’Algérie ne remplacera jamais viennent de tomber sous les balles des islamistes. Hafid Sinhadri, Djillali Liabès et Laâdi Flici ont été assassinés entre le 14 et le 17 mars 1993. Aucune réaction dans le monde.

Le 22 mars 1993 sous un beau soleil algérois une immense marche regroupant des milliers de personnes a lieu pour dire notre colère, mais surtout notre résistance et faire le serment que notre pays ne sombrera pas dans le chaos, comme prédit, voire souhaité par des journalistes occidentaux bien connus qui ne vinrent jamais en Algérie durant les années rouges. Ce jour du 22 mars 1993 pas un seul pays du monde n’a dit : «Je suis Liabès», «je suis Sinhadri», «je suis Flici». Syndicalistes, combattants de la guerre de Libération, leaders des partis politiques démocrates, journalistes, médecins, intellectuels, femmes — beaucoup de femmes — se tenaient par la main ce jour du 22 mars 1993.

A visage découvert, nous marchions, à visage découvert nous exprimions notre colère à haute et intelligible voix, en sachant que le tour de l’un ou de l’autre viendrait. Et lorsqu’il vint, pour beaucoup d’entre nous, nous nous heurtâmes au même silence du monde entier. Aucune manifestation, aucune banderole pour dire : «Je suis Bentalha», «je suis Boucebci», «je suis Fatima-Zohra Ouraïs», «je suis la Maison de la presse» (après l’horrible attentat à la bombe en 1996 où trois journalistes du Soir d’Algérie furent assassinés). Ou encore «je suis le père Claverie» (assassiné à Oran en 1996) «Je suis les moines de Tibhirine» (assassinés en mai 1996). Au lieu de cela, la «solidarité» et la «compassion» de journalistes occidentaux bien connus auxquels il faut adjoindre les «humanistes» prirent le nom de «Qui-tu-qui ?».

Ainsi, en sus de subir au quotidien, de jour comme de nuit, la terreur islamiste, nous étions «sommés» de nous «expliquer». Ou plutôt pour plaire à ce lobby et bénéficier de tickets de restaurant ou d’une carte de séjour, il nous fallait absoudre les islamistes et renvoyer au banc des accusés les forces de sécurité. Pourtant, nous fûmes nombreux, femmes et hommes civils, invités par des associations à nous déplacer en Europe, aux USA pour dire ce qui se passait réellement, pour sensibiliser.

Force est de constater qu’il fut difficile — voire parfois impossible — de convaincre politiques et sociétés civiles pour une raison toute simple : lorsque l’autre refuse de vous entendre, de vous écouter, parce qu’il s’en tient à sa «vérité», vous n’avez aucune chance de venir à bout de sa mauvaise foi. Nous avons eu des soutiens certes, comme ceux de Madame Simone Veil, du défunt Stéphane Hessel, Jean-Pierre Chevènement, Harm Botje (journaliste hollandais qui, après avoir séjourné en Algérie, écrivait : «L’Etat fonctionne normalement») ; Ono Kyoto de nationalité japonaise, Bois Piqué Monserrat, journaliste espagnole. Mais leurs voix et leurs écrits furent souvent couverts par la mauvaise foi des autres.

Et il n’y a pas eu que le 22 mars 1993 où nous fûmes dans la solitude. Seuls et incompris. Incompris non pas au sens «ils n’ont pas compris» mais au sens «ils refusent de comprendre». Je me souviens le 2 novembre 1994, avoir rencontré Bernard Kouchner (en raison d’une amie commune) lors d’un de mes passages à Paris. La discussion porte bien évidemment sur l’Algérie. J’explique.... je dis.... et je l’entends me répondre : «Toutes ces morts sont regrettables mais que voulez-vous Madame, à la violence des uns répond celle des autres. Parmi les démocrates assassinés beaucoup ont eu le tort de soutenir le coup d’Etat militaire. Le FIS a gagné». Le «champion» de l’humanitaire me signifiait froidement que les victimes algériennes du terrorisme islamiste méritaient de mourir assassinées. Comme l’on dit chez nous «chah fihoum» (c’est bien fait). Je maîtrise ma colère parce que je refuse de faire dans l’émotionnel. Je rétorque : «M. Kouchner, vous êtes libre de penser que le totalitarisme prend le nom de «démocratie» lorsqu’il s’agit de mon pays. Mais sachez que l’Algérie ne sombrera pas et un jour viendra où vous serez contraints de changer d’opinion car le terrorisme n’a pas de frontières». Lorsque je l’ai vu à la télévision participer à la marche du 11 janvier 2015 à Paris, je me suis juste demandée ce qu’il me dirait aujourd’hui si je le rencontrais. Mais je ne le rencontrerai plus car le 2 novembre 1994 est un souvenir douloureux.

8 décembre 1994. Andrée Michel, une amie du Parti socialiste depuis de longues années, m’invite à faire une intervention à Aubervilliers (Paris) sur «la situation des femmes en Algérie». Les mines défaites de Henrie Emmanuelli et de Gérard Foulques (du bureau politique du PS) présents à la conférence me renseignent sur les véritables intentions des organisateurs du PS ce soir-là. Je parle de la résistance de femmes, de femmes égorgées, kidnappées, violées, l’on attendait de moi la validation de la thèse : aucune différence entre la barbarie islamiste et ceux qui la combattaient.

Mais pourquoi donc l’Europe n’a-t-elle pas voulu voir la logique des destructions et de nihilisme des islamistes, leur haine, leur xénophobie aveugle et sourde?

Pourquoi donc l’Europe a-t-elle attendu d’être touchée pour enfin comprendre que notre combat contre le terrorisme islamiste était juste ?

Pourquoi l’Etat d’urgence est-il normal en Europe et fut décrié hier en Algérie, qualifié de violation aux droits de l’Homme par cette même Europe ?

Je me souviens également de Bruxelles en février 1995. La Belgique offrait en ce temps-là aux islamistes le statut de réfugiés et les accueillait à bras ouverts. Février 1995 donc, juste après le terrible attentat du Bd Amirouche, le 30 janvier 1995. Je me trouve au Centre de presse international à Bruxelles pour une conférence-débat sur l’Algérie.

Aucun des intervenants lors de ce débat n’évoque l’horreur du Bd Amirouche. Journalistes belges politiques et autres reparlent de l’arrêt du processus électoral, de «guerre civile»... Amina Bouabdallah 20 ans, Souad Mahdi 20 ans, Rachid Djoudi 21 ans, Zakia Bouhired 20 ans, Hakim Boughti 20 ans, fauchés par la bombe n’intéressent personne et surtout pas la presse belge, plus compatissante à l’égard des assassins. Des jeunes Algériennes, des jeunes Algériens déchiquetés par ceux qui n’eurent pas besoin du mobile : «Arrêt du processus électoral interrompu» pour sortir leurs bombes, leurs kalachnikovs, leurs couteaux. En 1981, en 1985 — bien avant les législatives de 1991 - n’avaient-ils déjà pas pris les armes contre la République ? A Bruxelles, le journal belge Le Soir ne dit pas «Je suis les victimes du Bd Amirouche». Non, il reprend la déclaration du sinistre Anouar Haddam «La cible était le commissariat situé au Bd Amirouche. Au même moment un bus transportant des civils passait par là». Il était en ce temps-là bien au chaud aux USA. De sa prison en Virginie quelques années plus tard, il tentera de nier cette déclaration en accusant la presse nationale d’avoir déformé son propos.

Sauf qu’il «oublia» de dire que le Financial Times reproduisit sa déclaration belge le 04/02/1995. Toujours en février 1995 à Bruxelles, le journaliste Abdelouahab Habbat organise dans la capitale belge une exposition de photographies qu’il a intitulée : «Barbarie plurielle» qu’il présente comme un hommage à toutes les victimes du terrorisme islamiste. Lors d’une conférence de presse, il déclare que des agences l’ont censuré au motif que les photographies étaient horribles.

Le silence, l’injustice faite à ces victimes, la mauvaise foi, ne sont-elles pas plus abominables ?

Lors de ce séjour belge, je suis informée par un ami que le secrétaire général du Parti socialiste, M. Gaudin veut me rencontrer (février 1995).

C’est lui qui a souhaité cette rencontre, mais je le sens sur la défensive, voire un tantinet agressif. M’écoute-t-il ?

Je ne peux en être sûre. Il plaide tel un procureur qui requiert des années de réclusion contre un assassin pour la plate-forme de Sant’Egidio. «Pourquoi le camp des éradicateurs a-t-il rejeté cette solution de paix ? Le terrorisme est une opposition qui n’a aucune autre solution pour s’exprimer». Je me lève. Je n’ai plus rien à dire à M. Gaudin. Etonné par ma réaction et se voulant paternaliste, il me dit : «Que pouvons-nous faire pour aider les démocrates ? L’occasion pour moi est inespérée. «Vous taire seulement». Je n’attends pas qu’il m’accompagne à la porte de sortie. Gaudin ne fut pas un cas isolé. Je peux citer aussi Pierre Mauroy (maire de Lille décédé) en 1997.

En cette année 1995, la mauvaise foi est d’autant plus tenace qu’il y a une volonté socialiste française d’internationaliser la «crise algérienne» (ainsi appelée par les socialistes).

L’ex-Président François Mitterrand (décédé) après avoir déclaré au lendemain du 26 décembre 1991 (législatives) «les urnes ont parlé» propose, le 3 février 1995, une conférence politique en Europe inspirée de la plateforme de Rome «comme solution politique à la crise algérienne». Inutile de rappeler que F. Mitterrand fut ministre de l’Intérieur en 1957 et ministre de la Justice, garde des Sceaux durant la même période. Inutile car Algériens et Français le savent. Tout comme ils n’ignorent pas que le défenseur de l’abolition de la peine de mort que fut le même Mitterrand pour des raisons purement électoralistes en 1981, se prononça, sans état d’âme, pour l’exécution des premiers condamnés à mort algériens au Conseil des ministres du mercredi 15 février 1956. Voici ce que nous relatent les historiens Benjamin Stora et François Malye : «François Mitterrand et la guerre d’Algérie» page 34 :

«Au moment du vote :

- Gaston Deferre, contre

- Pierre-Mendès France, contre également

- Alain-Savary, contre

- Maurice-Bourges Maunoury : pour

- François Mitterrand, pour.

La proposition d’internationaliser «la crise» ne manquait pas de relais : journalistes de Libération, Libre-Belgique, El Pais, El Hayat à Londres, les «humanistes», les «experts» en ceci, en cela...

Sans oublier des «chercheurs» du CNRS comme François Burgat qui écrivit : «L’islamisme marque la naissance d’une génération que l’Occident doit analyser autrement que comme une pathologie» (L’islamisme en face, aux éditions La Découverte). «La Découverte» de François Jéze prompt lui aussi à défendre bec et ongles les islamistes jusqu’à ce jour.

Comment oublier le mur d’incompréhension auquel nous nous heurtâmes Mme Saïda Benhabylès et moi-même, lorsque nous demandâmes à rencontrer l’ambassadeur de Belgique, M. Maricou, le 07/04/1997 ? Nous le sollicitâmes de transmettre trois exemplaires d’une lettre adressée au Premier ministre belge, au bourgmestre de la ville de Bruxelles et au ministre de l’Intérieur en signe de protestation à la marche d’éléments de l’ex-FIS prévue le 12 avril 1997 (la veille d’élections législatives en Algérie). Réponse de l’ambassadeur : «Cette marche est pacifique. Nous ne pouvons pas l’annuler au nom de la liberté d’expression». Incroyable mais vrai. La marche a tout de même été annulée grâce aux pressions conjuguées de femmes algériennes et belges. Pourquoi donc ce laxisme ? Pourquoi donc ce laisser-faire ? Jusqu’au point de permettre à une commune belge de se radicaliser et fournir des kamikazes programmés pour semer la mort ce 22 mars 2016 à Bruxelles.

Comment oublier le 20 avril 1997 ? Je suis conviée à un déjeuner organisé par le chargé d’affaires de la République de Hongrie à Alger. L’ex-ambassadeur de Grande-Bretagne en Algérie, M. Gordon, est également invité. L’Algérie est le sujet principal. M. Gordon reproche à la presse de caricaturer les islamistes et d’user de mots comme barbarie : «Il ne faut pas mettre dans le même sac tous les islamistes». Ce à quoi je réponds : «Que Londres peut se vanter de ne pas appartenir au clan des caricaturistes puisque la Grande-Bretagne accueille à bras ouverts les “bons” terroristes qui massacrent les “méchants” républicains». N’est-ce pas en France, à Paris que «Bakioun ala el ahd» (fidèles au serment), organisation islamiste dirigée par des islamistes algériens sous le couvert d’association caritative, eut durant de longues années pignon sur rue ?

Je n’ai pas oublié le débat particulièrement houleux avec un chercheur américain, Aroon Kapil, le 13 juin 1995, dans les studios de Arte (émission «Algérie maintenant»). L’émission devait être diffusée la semaine d’après, elle le fut quinze jours plus tard et à minuit ! Motif ? Jérôme Clément, président de la chaîne, estima regrettable «mon acharnement à monopoliser la parole» ! Que dire de la rencontre en novembre 97 avec la Commission des droits de l’Homme du Parlement européen ?

Les islamistes, leurs défenseurs et Cohn-Bendit demandèrent aux députés de voter une résolution afin que soit dépêchée une commission d’enquête en Algérie. Le syndicaliste au parcours prestigieux, Abdelmadjid Azzi, Mme Fouzia Ababsa, journaliste, se souviennent, certainement comme moi, de la mauvaise foi des «organisateurs» qui nous volèrent vingt minutes sur notre temps de parole ! Au final et grâce à nos efforts de convaincre au moins ceux et celles qui voulurent nous entendre comme la députée Catherine Lalumière (France) et Mme Fischer (Allemagne), les parlementaires n’adoptèrent aucune résolution relative à une commission d’enquête.

Et lorsque le panel onusien se déplaça en juillet 1998, les «auditionnés» dont je fis partie purent constater l’agressivité et la mauvaise foi du président du panel, Mario Soarès, plus islamiste que les islamistes.

Une attitude, fort heureusement, non partagée par les autres membres de la délégation dont Mme Simone Veil.

La mission de la commission était d’informer et non d’enquêter.

Pour quelles raisons ce «coup de foudre» pour le totalitarisme de la part d’une Europe qui eut à combattre le nazisme ? Pourquoi avoir permis à des islamistes délinquants dans une vie antérieure de devenir une menace pour cette même Europe ? Je serais injuste si je m’arrêtais au seul Occident. Mes pseudo-frères et sœurs arabes n’ont pas été en reste. Durant cette période combien douloureuse, dure à vivre et à supporter, le Maroc par la voix de son roi, Hassan II — paix à son âme — nous conseilla au lendemain du 26 décembre de servir de laboratoire pour la région. Silence absolu de la Tunisie, de la Libye (ou ex-Libye ?). Délectation de l’Arabie Saoudite qui encourageait le terrorisme croyant pouvoir mettre sous sa botte l’Algérie.

Autre délectation de la chaîne Al-Jazeera, connue pour sa haine à l’égard de l’Algérie.

Juin 1997. Rencontre à Metz entre femmes arabes sur la situation des femmes. Une Tunisienne, une Palestinienne, une Marocaine et moi-même. Quatre universitaires, quatre femmes sachant en principe ce dont elles parlent.

La première à prendre la parole fut la Palestinienne. Pas un mot de solidarité avec les Algériennes. Sans doute ne voulait-elle pas se souvenir que c’est dans mon pays qu’est né l’Etat palestinien.

La Marocaine et la Tunisienne déclarent péromptoirement que jamais leurs pays ne connaîtront le sort de l’Algérie car le roi et l’ex-président Ben Ali ne laisseront jamais faire. C’est toujours une belle opportunité d’intervenir le dernier. Je rappelai à mes «sœurs» arabes que les Algériens se battaient contre l’obscurantisme au péril de leurs vies pour protéger toute la région. «Si nous tombons vous tomberez avec nous», conclu-ai-je.

Je n’ai que compassion pour les victimes tunisiennes et étrangères de l’attentat du Bardo, mais je ne peux m’empêcher de dire que moi aussi j’aurais voulu que ces «Arabes», si proches géographiquement, fussent, hier, aussi compatissants à notre égard que nous le sommes aujourd’hui avec eux.

J’ai entendu exprimer ces vérités non point au nom d’un sentiment de rancune qui m’animerait mais pour une autre raison plus importante que nos rancœurs. Aujourd’hui, le monde entier — y compris les USA, qui avant septembre 2001 faisaient l’éloge des «bons» islamistes — a compris que seule la solidarité entre Etats, entre peuples aura raison de l’islamisme terroriste.

Car le monde entier a compris que le terrorisme islamiste n’a pas de frontières. Et si j’ai évoqué la magnifique marche du 22 septembre 1993 à Alger, c’est pour dire :

aujourd’hui, marchons ensemble en nous regroupant autour de valeurs communes. L’une d’entre elles et la plus importante étant qu’une victime du terrorisme islamiste n’a pas de nationalité parce qu’elle est victime de la haine et de l’obscurantisme.

Nous rassembler pour défendre le droit à la vie, le droit à la culture, pour défendre la tolérance et le respect de l’autre. L’heure — et c’est urgent — n’est plus de disserter sur les «bons» et les «mauvais» islamistes. L’islamisme est une idéologie qui assassine lorsqu’on n’y adhère pas. L’heure est de faire taire les «puristes» attachés aux mots plutôt qu’aux valeurs. C’est ainsi que nous aurons raison de la bête immonde en nous rassemblant autour de ce qui fait notre force parce que attachés aux mêmes valeurs. La menace est partout et à ce propos, la Suisse ferait mieux de nettoyer ses djihadistes installés comme on le sait depuis l’ère de Mourad Dehina et consorts... Ce serait plus judicieux pour elle de le faire et plus rentable plutôt que de chercher des poux à ceux qui n’en ont pas. Enfin, pour nous autres Algériens, la vigilance est de mise et je ne crois absolument pas ceux qui nous disent que la menace aux frontières n’existe pas ou serait une surenchère. La vigilance est de mise d’autant que si l’appel au meurtre d’un écrivain par un islamiste a été sanctionné par la justice quand bien même la peine est symbolique, d’autres islamistes prennent le relais en s’acharnant contre notre ministre de l’Education nationale, Mme Benghebrit Nouria, accusée de vouloir «franciser l’école». Leur véritable motivation est que l’école qu’ils ont massacrée durant des décennies leur échappe aujourd’hui.

Gageons seulement que madame la ministre, que des générations d’écoliers auraient dû avoir bien avant sa nomination, ne sera pas sacrifiée pour plaire aux islamistes. De par le passé, une ministre de la Formation professionnelle nommée en octobre 1991 fut remplacée par Saïd Guechi, décédé en février 92. On ne lui reprocha pas son incompétence — loin s’en faut. Il lui fallait céder son poste à un islamiste. Elle a pour nom Mme Benameur Anissa. Si je parle de cela ce n’est point pour dévier sur un autre sujet. C’est, au contraire, pour répéter que ce qui nous rassemble avec les autres pays dans la lutte antiterroriste, c’est aussi de protéger l’éducation nationale contre les dérives islamistes dont on connaît les méfaits à l’école.

Cela fait partie des valeurs à défendre qui nous rassemblent et nous ressemblent.

L. A.-H.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/03/27/article.php?sid=193804&cid=41

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Hilmi Charaoui :La pensée africaine après le colonialisme , la problématique de l’Etat National

Publié le par Mahi Ahmed

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La construction de la politique étrangère iranienne

Publié le par Mahi Ahmed

La construction de la politique étrangère iranienne

SURPRENANT ITINÉRAIRE DE MOHAMMAD JAVAD ZARIF

ORIENT XXI > MAGAZINE > SHERVIN AHMADI > 24 MARS 2016

La guerre civile syrienne semble à un tournant, avec le retour victorieux de la Russie. Et l’Iran, qui aurait pu être déstabilisé par le conflit syrien a finalement su redresser la situation et a marqué des points importants en politique internationale. Un homme y a particulièrement contribué : Mohammad Javad Zarif, le ministre des affaires étrangères.

Rien n’était simple au départ pour l’Iran. La guerre syrienne déstabilisait un allié régional très important et pouvait éventuellement déclencher une nouvelle intervention militaire de l’Occident. La France et les monarchies conservatrices du Golfe ont plaidé en ce sens en accusant Damas de dépasser certaines lignes rouges : l’utilisation du gaz chimique contre sa propre population. Mais au-delà du régime syrien, tout le monde l’a rapidement compris, l’objectif des monarchies était d’atteindre Téhéran.

Le conflit syrien a eu rapidement des répercussions sur les deux voisins de l’Iran, l’Irak et surtout la Turquie. Téhéran a fait de grands efforts pour stabiliser sa relation avec la Turquie et la transformer en un partenaire commercial qui a joué un rôle positif pour contourner les embargos occidentaux. Pour l’Iran, le dilemme était de taille : comment continuer à soutenir le régime syrien sans se fâcher avec la Turquie ?

Entraînée sur un échiquier si complexe, la République islamique a démontré la maturité de sa politique étrangère, persuadant le régime syrien d’accepter un désarmement chimique tout en évitant un engagement militaire massif. Même si, officiellement, on compte 161 morts parmi les Gardiens de la révolution et les conseillers militaires iraniens en Syrie, on est très loin d’un engagement militaire massif de l’Iran. Le Hezbollah libanais est intervenu largement sur le terrain pour remplacer les forces militaires iraniennes et aider le régime syrien. Et finalement, l’Iran a tout tenté pour que la Turquie ne rejoigne pas le front des monarchies du Golfe sous la direction de l’Arabie saoudite. Dans les pires moments du conflit entre la Russie et la Turquie, Téhéran a essayé de prendre de la hauteur et de ne pas jeter de l’huile sur le feu. Et les entreprises iraniennes sont intervenues pour contourner les embargos russes en exportant les produits turcs vers la Russie via l’Iran et en les étiquetant comme produits iraniens.

Comment l’Iran en est-il arrivé à ce niveau de maturité en politique étrangère ? Comment le pays qui donnait il y a quelques années l’exemple d’une politique étrangère provocatrice, prenant la scène internationale pour une tribune où défendre ses positions « révolutionario-islamiques », qui l’isolait de plus en plus, est-il devenu un acteur important de la région ? Comment ce soft power est-il né ?

UNE FAMILLE TRADITIONNELLE

Aghaye Safir (Monsieur l’ambassadeur), publié par l’éditeur iranien Nashre-Ney en 2013, peut aider à comprendre cette évolution au sein du régime et le point de vue du ministre iranien des affaires étrangères. Ce livre de trois cents pages est un entretien de Mohammadmehdi Raji avec Mohammad Javad Zarif ; il nous apprend beaucoup sur le nouvel homme providentiel du régime qui jouit d’une grande popularité, aussi bien chez les réformateurs que chez les conservateurs modérés. D’abord en ce qui concerne sa vie privée : Mohammad Javad Zarif est né dans une famille riche et très traditionnelle. On n’écoutait jamais la musique, considérée comme interdite (haram). Même la radio du shah était bannie. Il y avait chez lui un poste de radio, caché au fond d’une armoire fermée à clé. On ne l’en sortait que pendant le mois de ramadan, juste avant l’appel à la prière.

L’homme s’est marié avec une fille choisie par sa famille ; les fiancés ne se sont rencontrés qu’une seule fois avant le mariage, lors d’une cérémonie religieuse. Et pourtant la fille de Zarif joue du piano et son fils du santour1. La famille Zarif est une famille traditionnelle iranienne typique, de celles qui boycottaient les médias occidentalisés du chah. L’islamisation du pouvoir après la révolution de 1979 a fait entrer la télévision et la radio dans les foyers. Des médias « islamisés » qui, malgré tout, étaient un vecteur de modernité au sein des milieux les plus traditionnels du pays.

Zarif a travaillé vingt-cinq ans au sein du ministère des affaires étrangères avant de prendre sa retraite en 2009 sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Il est devenu ministre des affaires étrangères en 2013 sous le gouvernement de Hassan Rohani. Une grande partie de sa carrière s’est déroulée aux États-Unis. Il s’est construit un vaste réseau parmi les élites new-yorkaises, a travaillé avec quatre secrétaires généraux des Nations unies. Kofi Annan est celui qu’il apprécie le plus ; Zarif a participé avec lui en 2001 à la réflexion d’un groupe de personnalités éminentes sur le « dialogue entre les civilisations » dont le rapport a été publié2.

LOIN DES TRIBUNES INTERNATIONALES

On apprend que deux personnalités au sein du ministère des affaires étrangères l’ont influencé : Sadegh Kharazi, l’ancien ambassadeur d’Iran en France et Ali Akbar Velayati, l’ancien ministre des affaires étrangères et conseiller particulier de l’ayatollah Khamenei. Il a surtout appris avec eux ce qu’est une politique étrangère stable et continue, loin des interventions provocatrices dans les tribunes internationales des premières années de son service.

La révolution islamique a créé la possibilité pour l’Iran d’avoir une politique étrangère indépendante. Nous sommes entrés dans un domaine où nous n’avions aucune expérience. Les cadres de l’ancien régime ont été remerciés et remplacés par les gens qui ignoraient complètement les notions élémentaires de la diplomatie. Ils ne parlaient même pas une langue étrangère (p. 366).

Peu à peu le ministère des affaires étrangères a pris forme et, sous la responsabilité de Velayati, le comité stratégique de la politique étrangère a vu le jour. Tous les adjoints et hauts responsables de ministères y participaient. Leur rôle était d’analyser chaque sujet et d’évaluer les conséquences de chaque choix en essayant de rester le plus impartial possible. La décision finale revenait toujours aux dirigeants de la République islamique. Les matières premières de ce comité étaient l’œuvre de différents groupes de travail basés sur la démarche de policy paper : permettre aux experts de s’exprimer sur chaque sujet sans être influencés par leur hiérarchie, sans se censurer et en évaluant les différents choix, la faisabilité, les intérêts et les conséquences (p. 124).

LA DÉCEVANTE POLITIQUE AMÉRICAINE

On apprend aussi, dans cet entretien, à quel point les événements internationaux ont pesé sur la politique intérieure de l’Iran. L’arrivée de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence en 2005 a été la conséquence de l’échec de la politique d’ouverture vers l’extérieur menée par Mohammad Khatami. L’Iran avait aidé les Américains lors de l’intervention en Afghanistan en 2001 et dans leur lutte contre Al-Qaida ; pourtant le président George W. Bush avait inclus ce pays dans « l’axe du mal ». Cette agressivité de la politique des États-Unis a isolé, à l’intérieur du pouvoir iranien, ceux qui plaidaient pour une politique d’ouverture.

Nous avons des désaccords profonds avec les Américains et les Occidentaux mais nous ne sommes pas leur ennemis (p. 358).

Nous avons eu dans le passé des collaborations temporaires avec les Américains mais nous n’avons jamais pu construire une vision à long terme de nos relations. Arriver à dire que nous avons des différences mais que nous ne cherchons pas à vous renverser et que nous ne sommes pas une menace militaire pour vous (p. 170).

Les Iraniens ont été très déçus par la politique de Bill Clinton. « Il suivait en apparence une politique conciliante, mais en même temps il était très actif contre l’Iran dans le Congrès. La loi d’Amato-Kennedy3 a été adoptée sous sa présidence et il a joué un rôle important pour empêcher la compagnie Conoco d’investir en Iran » (p. 171). Au moment où l’hypothèse de l’arrivée au pouvoir d’Hillary Clinton est de plus en plus plausible, il est intéressant de noter que Téhéran la regarde avec un œil très soupçonneux.

DE BONS RAPPORTS DE VOISINAGE

Téhéran suit une politique étrangère réaliste dans le sens où le gouvernement essaye de lier stabilité et sécurité du pays aux relations qu’il développe avec un ensemble d’États. Ainsi l’Iran a réussi à créer un réseau en matière énergétique, commerciale et d’infrastructures de transport avec ses voisins proches ou avec les nouveaux acteurs internationaux que sont la Chine et l’Inde.

Le gaz est ce qui lie l’Iran au Pakistan. La relation avec ce voisin sunnite de 180 millions d’habitants est primordiale pour Téhéran. Le projet de gazoduc entre les deux pays, initié en 2002 et dont la finalisation était prévue pour 2014 a été arrêté unilatéralement par le Pakistan par manque d’argent. Finalement, l’entreprise chinoise China National Petroleum Corporation (CNPC) est intervenue pour investir et reprendre les travaux du partenaire pakistanais. Ils seront terminés en 2017, ce qui est la garantie pour l’Iran de garder de bonnes relations avec son voisin de poids. D’ailleurs, les premiers résultats sont là : le Pakistan prend ses distances avec son alliée de toujours, l’Arabie saoudite4.

Les rapports de Téhéran avec Ankara sont consolidés par des relations commerciales importantes, malgré leurs désaccords profonds sur la Syrie. La Turquie sunnite, membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), a toujours refusé de rejoindre le camp de l’Arabie saoudite dans sa lutte contre la « menace chiite » ; ce qui compte beaucoup pour l’Iran.

Un accord récent entre Téhéran et Kaboul offre à l’Afghanistan un accès à l’océan Indien sans passer par le Pakistan, via un corridor de transit international vers le port de Chabahar. L’Inde s’est engagée récemment sur un investissement de l’ordre de 150 millions de dollars pour le développement de ce port. Ainsi les trois pays sont-ils liés par un projet de transport régional.

AGRESSIVITÉ SAOUDIENNE ET ISRAÉLIENNE

L’Iran a donc réussi, dans une région tourmentée, à établir de bons rapports avec beaucoup de ses voisins. Ses relations sont pérennes car souvent basées sur des accords commerciaux, énergétiques ou en matière de transport ; Téhéran ne garantit pas sa sécurité par une approche purement militaire. Peut-on poser le même diagnostic concernant la politique étrangère de ses adversaires régionaux, l’Arabie saoudite et Israël ?

Longtemps tributaire de la politique des États-Unis dans la région, l’Arabie saoudite, qui n’est plus soutenue comme auparavant par Washington, essaie de prendre le leadership du monde sunnite pour contrer la menace chiite. Toute sa politique régionale — dont on peut douter de l’efficacité à moyen terme — se résume à cette ambition. À part les monarchies du Golfe, elle n’a pas su rallier à sa cause les pays sunnites comme le Pakistan ou la Turquie. Finalement le gazoduc iranien semble plus séduisant à Islamabad que les dollars saoudiens. En dehors de cette rivalité avec l’Iran, qui explique son intervention militaire au Yémen, il semblerait que Riyad ne possède pas une vision bien définie et à long terme de sa politique étrangère.

Soixante-huit ans après sa création, les relations entre Israël et ses voisins sont au point mort. Dans aucun de ces pays, les milieux d’affaire et la bourgeoisie locale ne plaideraient pour l’apaisement des relations avec Tel-Aviv, dont la sécurité est basée sur une approche strictement militaire.

Si l’Iran est devenu une puissance régionale, c’est grâce (ou à cause) des erreurs américaines, mais aussi à l’intelligence et à la maturité de sa politique étrangère. La menace occidentale qui pèse sur le pays depuis trente-cinq ans est sans doute un élément important dans cette évolution positive. À l’inverse, le soutien aveugle des États-Unis à l’Arabie saoudite et à Israël n’a-t-il pas sclérosé la politique étrangère de ces deux pays ?

SHERVIN AHMADI

1Instrument de musique iranien de la famille des cithares.

2Crossing the Divide, Seton Hall University/Secrétariat des Nations unies, 2001.

3NDLR. La loi d’Amato-Kennedy adoptée par le Congrès américain le 8 août 1996 vise à sanctionner les « États voyous » (rogue states) en raison de leur soutien au terrorisme international, de leur volonté de se procurer des armes de destruction massive et de leur hostilité au processus de paix au Proche-Orient. Elle punit tout investissement supérieur à 20 millions de dollars par an dans le secteur énergétique en Iran et en Libye.

4Jean-Luc Racine, « Le Pakistan cherche sa place dans une région tourmentée », Le Monde diplomatique, mars 2016.

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Quelques éléments sur les évolutions actuelles au Moyen-Orient et au Maghreb

Publié le par Mahi Ahmed

Les remarques suivantes ont été avancées en avril 2011. Elles gardent toutes leurs pertinences et méritent d’être développées à la lumière des processus complexes qui marqué intensément ces trois dernières années.

L’État national est, de fait, au centre des enjeux géopolitiques actuels. J’y reviendrai.

Mahi Ahmed le 21.3.2016

Quelques éléments sur les évolutions actuelles au Moyen-Orient et au Maghreb

Par Mahi Ahmed

Dr-Ing

Le 3 Avril 2011

Il s’agit d’un avis à l’état brut

L'effervescence qu'on observe actuellement (en 2011)au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne peut relever du spontané. C'est le résultat, je pense, d'un double mûrissement.

Premier mûrissement :

Les Etats nationaux de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ont accumulé, au cours des cinquante dernières années, au travers de multiples processus historiques (coups d’Etat, régimes autocratiques,

Nationalistes, autoritaires et répressifs, une riche expérience individuelle et surtout collective où les luttes pour les droits matériels et sociaux, voire démocratiques ont développé la conscience de diverses classes et couches sociales qui, de plus en plus font le lien entre leurs problèmes quotidiens et de long terme avec la nature de l’Etat.

De fait les événements actuels soulignent une émergence active :

- de la jeunesse et surtout ses détachements sensibles à une certaine modernité et dotés d’un certain niveau de formation ;

- des femmes de toutes les catégories professionnelles et sociales

- des différentes catégories des couches moyennes (corporations professionnelles)

- de représentant du capital privé patriotique etc.

Un tel mûrissement et l’impopularité accrue des pouvoirs autoritaires en place corrompus, népotiques régionalistes, poussent à la conjugaison des forces en vue d’un changement encore imprécis quant aux orientations qui doivent le porter et aux formes d’alliances politiques et sociales qui doivent le réaliser.

Ce mûrissement est à peu près le même dans tous les pays de cette région, certes avec des niveaux de qualités et de cohésion différents

Deuxième mûrissement :

Les pays composant cette région ont une haute sensibilité géostratégique soulignée par au moins les facteurs suivants :

1° la situation géographique charnière entre l'Asie , l'Afrique et l'Europe ,assurant de surcroît des voies d'accès maritimes et terrestre d'une importance vitale en ces temps de mondialisation, où les pôles asiatiques en émergences accélérée , bousculent sérieusement les rapports de forces économiques et politiques jusqu'ici dominants.

2° Les réserves énergétiques et de matières premières dont la réduction relatives augment leur caractère précieux et aiguisent la compétition pour leur maîtrise.

3°La problématique des nouvelles matières premières, des technologies du futur et de la structuration de la nouvelle division internationale du travail ainsi que de la nécessaire réorientation du cours actuel de la mondialisation dominée par le capital financier spéculatif etc.

4°Les phénomènes démographiques et migratoires.

5) l’impératif de recompositions régionales et internationales des rapports de forces et des institutions régionales et internationales qui y sont rattachées.

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord par leur profondeur asiatique et Africaine , par leur intensité géostratégique et les réserves énergétiques et de matières premières qu’ils recèlent ainsi que du potentiel démographique et migratoires qui les caractérisent, acquièrent , de ce fait, un degré d’urgence dans la programmation occidentale.

Or les pays de cette région de culture arabo-musulmane sont le résultat d'une triple restructuration ou évolution historique :a) la recomposition par la Grande Bretagne , la France et les USA de l'Empire Ottoman à la suite de la première guerre et à l'aube de la première révolution socialiste en Russie;

b) l'éruption du mouvement national arabe avec la révolution égyptienne de 1952 après la création d'Israël

c) l'ampleur du mouvement de libération national avec la révolution algérienne avec ses prolongements internationaux

Tout cela dans un contexte international qui :

- n’a pas encore stabilisé les contrecoups du séisme provoqué par la dislocation l’URSS et la disparition du système socialiste mondiale malgré toutes les guerres et restructurations régionales et au niveau des institutions internationales opérées depuis 1990 ;

- subit des déséquilibres hautement dangereux provoqués par les dynamiques d’une mondialisation néolibérale dominée par le capital financier international ;

- fait face à l’émergence de nouveaux pôles puissants et en développement accéléré comme les membres du BRIC, mais surtout la Chine et l’Inde ;

- enregistre un certain délitement des rapports de forces de ce qu’on appelait la triade USA-Europe-Japon)

-n’arrive pas à dépasser les effets de la crise financière mondiale de 2008 et du rapport de celle-ci à l’économie réelle,

-etc.

Il me semble que les facteurs internationaux apparaissent, sous certains aspects comme les catalyseurs des évolutions que nous observons et des formes de solutions qui se dessinent.

C’est ce qui peut expliquer un peu ce qui se passe chez nous ainsi que la position non explicitée de l’Algérie en ce qui concerne la Libye.

Cette intervention massive et coordonnée, préparée de longue date au niveau des puissances qui voient leurs intérêts immédiats et de long termes rattachées au contrôles des ressources énergétiques , aux voies d’accès stratégiques, à l’intensité des flux migratoires en direction de leurs pays ou de l’ensemble géopolitique auquel elles appartiennent, acquière un caractère néocolonial et doit être analysée en tant que telle et combattues en tenant le plus grand compte, en ce qui nous concerne de nos intérêts liés :

-à l’unité de notre territoire national et à l’intangibilité de nos frontières ;

-à la préservation de notre unité nationale et de notre identité multiple ;

-à la défense de nos richesses naturelles ;

-à ce que devrait être notre influence géostratégique aux niveaux du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne et du monde arabe mais aussi en direction de l’Europe et d’autres régions du Monde.,

Nous avons un gouvernement incompétent fragilisé, soumis à de multiples pressions extérieures.

Car l’enjeu central, pour ce qui concerne l’ensemble des pays composant cette aire géographique, c’est l’Etat National. Celui-ci doit être défendu et refondé pour le mettre aux niveaux des multiples défis auxquels nous devons faire face.

Mahi Ahmed

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Métamorphoses du complexe du colonisé.Par Mohamed Bouhamidi.

Publié le par Mahi Ahmed

Métamorphoses du complexe du colonisé.Par Mohamed Bouhamidi.

lundi, 21 mars 2016

Le 19 mars 1962 pouvait-il signifier pour nous la fin du complexe du colonisé, le colon disparu signifiant ipso-facto la fin du colonisé et, donc, de ses complexes et de ses tourments ?

Le croire reviendrait à ignorer que le complexe psychique est de l’ordre de la représentation, pas du simple vécu immédiat. Le colon n’est pas la personne qu’on croise aux bouts des plantations ou domaines agricoles, mais toutes les représentations qu’on peut se faire du Blanc.

Sa réalité dans notre psychisme est dans l’image que nous nous faisons de lui, de sa puissance, de sa force, de sa supériorité. Comme dans son peuple d’origine, on peut se l’imaginer comme le pionnier d’une œuvre supérieure de mise en valeur, de civilisation et de guidance de peuples attardés, infantiles ou inférieurs.

Bref, le colon est le personnage central d’un mythe construit pour nous raconter un remake de l’aventure prométhéenne, le merveilleux en moins pour nous colonisés

Ce serait surtout oublier que le complexe du colonisé travaille à l’intérieur de l’inconscient, le nôtre et celui du colon.

C’est cela l’avancée scientifique la plus fantastique, au plan des sciences humaines : l’hypothèse d’un inconscient individuel ou collectif, qui parle dans notre discours, celui du rêve, du roman, du mythe, des idéologies politiques ou du discours politique. Et le destin de l’inconscient individuel peut se croiser, se conjuguer, se réaliser dans le destin de l’inconscient collectif, synergie tellement visible quand vous voyez les pathologies individuelles trouver leur épanouissement, chez Daech ou dans le nazisme.

Mais pas seulement. Observez le pathétique spectacle des hommes malades sélectionnés pour gérer les crises du capitalisme malade.

Aucun discours n’est transparent à lui-même, pas plus le roman que le rêve, et pas plus les délires orientalistes intériorisés que les délires de Valls.

A la formule splendide d’Héraclite qui nous enseigne que « Le Logos ne dit ni ne cache rien, il signifie » réponde vingt-cinq siècle plus tard, celle de Marx : « Si l’essence et l’apparence coïncidait, alors nous n’aurions pas besoin de science ».

C’est bien à ces progrès décisifs européens sur le chemin des sciences sociales qui font de tout discours, quel qu’il soit, le lieu d’un contenu manifeste et d’un contenu latent, que s’attaquent des Algériens qui leur interdisent de s’interroger sur le matériau signifiant qui leur est publiquement proposé.

Non seulement, ils entrent par effraction dans une lutte des idées propre à l’histoire des européens, mais ils refusent à une partie des belligérants de défendre leurs idées et, surtout, leurs positions théoriques, acquises face à aux mythologies sociales qui ont empêché la naissance des sciences sociales.

La panique des Algériens porteurs de ce complexe du colonisé, est que le travail de lecture scientifique des textes et images qui sont proposés au public occidental ne perce pas seulement des vérités européennes mais leur propre vérité de néocolonisés.

Leur propre légitimité théorique est fonction du pouvoir théorique des clichés sur l’Orient et du mythe colonial. La survie de la suprématie blanche, civilisatrice et démocratique, leur est vitale.

Ce 19 mars nous retrouve au même point de nos coutumières interrogations.

M.B

source : http://www.impact24.info/metamorpho...

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Entretien posthume avec le dramaturge algérien Abdelkader Alloula

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien posthume avec le dramaturge algérien Abdelkader Alloula

mercredi 16 mars 2016

par Alger républicain

La halqa est un théâtre complet : D’un théâtre d’action à un théâtre de narration

Dans cet entretien posthume – qui s’est déroulé au TRO, Théâtre Régional d’Oran, le 25 septembre 1985- le dramaturge algérien, Abdelkader ALLOULA retrace son itinéraire artistique et les moments clefs de son travail de comédien, de metteur en scène et d’auteur. C’est à la fois une réflexion à haute voix critique et prospective sur le cheminement du théâtre algérien. Avec une humilité remarquable, tout en se gardant de se revendiquer comme un maître à penser, faisant l’exégèse de « son » théâtre, Abdelkader ALLOULA traite de la transposition et d’une certaine pratique restrictive du théâtre aristotélicien et avance les jalons d’un nouveau théâtre de tonalité majeure puisant dans le patrimoine, la culture populaire et faisant appel à la tradition de la Halqa et du Meddah en matière dramatique. Dans cet entretien, par moments, prémonitoire, deux ans avant les émeutes populaires du 5-Octobre 88, Abdelkader Alloula met en exergue l’importance du rôle d’éveil civique de l’activité théâtrale. S’il refusait l’étiquette « engagé » pour son théâtre, il était dans la vie sociale, un homme de conviction et d’engagement. Il réprouvait à la fois l’arbitraire du pouvoir et l’obscurantisme. Il le paiera de sa vie. Le 10 mars 1994, à Oran en plein Ramadhan, il tombe sous les balles du terrorisme. Il se rendait à une réunion de l’association d’aide aux enfants cancéreux qu’il animait. Un hommage populaire fut rendu au « Lion d’Oran » par sa ville.

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Abdelkader Alloula créateur d’un nouveau théâtre algérien - Il a été assassiné par des terroristes le 10 mars 1994 à Oran

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Abdelmadjid Kaouah : Peux-tu nous retracer ton itinéraire artistique durant ces vingt dernières années avec ses plus importantes étapes ?

Abdelkader Alloula :

Effectivement, j’ai plus de 20 ans de pratique. D’abord, je suis sorti du théâtre amateur. J’ai commencé à pratiquer à partir de 1956 dans une association culturelle qui s’appelait CHABAB. Cela fait donc 30 ans.

J’ai débuté ma carrière professionnelle avec la nationalisation du théâtre d’Alger, à savoir en 1963, précisément. Et là, j’ai commencé en tant que comédien. J’ai joué dans plusieurs pièces tant du répertoire national, telles que « Les enfants de la Casbah », « Hassan Terro » de Rouiched », « Le Serment » de Abdelhalim Raïs que du répertoire universel, telles « Roses rouges pour moi » (de Sean O’Cassey) « La mégère apprivoisée », « Don Juan » de Molière et autres…

Et puis, à partir de 1965, j’ai commencé au TNA (Théâtre National Algérien) à mettre en scène. Il se trouve que j’étais plus ou moins préparé dans la mesure où dans le théâtre amateur, on touchait à toutes disciplines. Nous étions à la fois interprète, décorateur, metteur en scène et musiciens. Donc, en 1965, j’ai réalisé une pièce de Rouiched, « El Ghoula » (L’Ogresse ») pour laquelle j’avais aussi conçu les décors. Et j’ai réalisé une adaptation d’une pièce de Tewfik El Hakim, « El Soltane El Heïr » (Le Sultan embarassé), une pièce que j’ai adaptée en 1967 à partir d’un texte français des « Quinze Colliers de Sapeic », pièce du répertoire précieux chinois que j’ai intitulée « Sikek Eddheb » (« Monnaie d’Or »).

C’est à partir de 1968 que j’ai commencé à écrire et à faire des propositions au niveau de notre théâtre. La première pièce fut « Les Sangsues », montée en 1969 à d’Oran où qui était plus ou moins une aile du Théâtre national algérien (T.N.A.). Et « El Kobza » (Le Pain) en 1970, pour la première semaine culturelle de la ville d’Oran. J’ai par la suite continué sur la lancée. C’est comme cela que j’ai écrit « Hammam Rabi » (Les Thermes du Bon-Dieu), « Hout Yakoul Hout » en collaboration avec Benmohamed Mohammed.

J’ai écrit également « Lagouel » (les Dires, 1980), et tout récemment « Ladjoued » ( Les Généreux »). Entre temps, et puis précisément en 1972, j’ai adapté « Le Journal d’un fou » (de Nicolas Gogol) que j’ai intitulé « Homk Salim » (La démence de Salim). Ceci en ce qui concerne l’itinéraire. En ce qui concerne les moments importants, il y en a deux qui se sont traduits en fait par des crises existentielles.

C’est à partir du moment où j’ai commencé à mettre en scène de façon professionnelle et à écrire. Là, j’étais amené à faire chaque fois un bilan, à analyser de façon critique tout ce que j’avais fait, à me documenter davantage. A me documenter tantôt sur la mise en scène, tantôt sur l’écriture théâtrale. Ce sont en fait deux moments importants de mon itinéraire. Il y a d’autres moments, peut-être pas aussi importants mais néanmoins intéressants. Le grand moment pour moi c’est la phase de réalisation de « Lagoual » (Les Dires).

Disons donc, à la lumière de tout ce que j’avais fait et tout ce qui m’avait apparu dans le cadre de mes réflexions, de mes discussions avec les spectateurs, j’ai lancé une expérience sans savoir très bien sur quoi j’allais déboucher. Je passais d’un type de théâtre d’action à un autre type de théâtre, un théâtre de narration.

Engagement politique ou intervention sociale ?

A.K. : Un théâtre d’engagement ?

Abdelkader Alloula : Je me méfie, à vrai dire, des étiquettes de façon générale. Moi, je proposerai autre chose, je pense plutôt à un thétre de critique sociale. Bien sûr, il pourrait être à la fois engagé et d’intervention. Et surtout d’action. D’action dans la mesure où il propose chaque fois l’action. Même si c’est un th^éâtre qui a pour support le dire, il appelle à l’action. Et, enfin c’est peut-être un trop grand mot, il appelle à la transformation de la société, il appelle à l’optimisme, il appelle à la joie, il appelle à l’intervention des masses dans la vie sociale, dans l’organisation de la vie sociale de façon générale. Mais je préfère le limiter à l’appellation de théâtre de critique sociale.

A.K. : Il ne serait pas donc épique ?

Abdelkader Alloula : Il est de mon point de vue épique par référence à ce que définit Brecht. C’est-à-dire un théâtre qui se s’adresser à l’intelligence du citoyen et qui veut l’interpeller, l’inviter à voir, revoir son monde, son environnement, sa vie sociale, ses luttes, avec un nouveau regard, avec une nouvelle dimension. Mais le théâtre épique chez Brecht, c’est toute une philosophie. C’est beaucoup plus large que ce que je viens de définir. Ca ne s’arrête pas seulement aux aspects de contenu mais aussi l’agencement, les formes de représentation.

A.K. : Quelle est donc la spécificité de ton théâtre ? La Halqa ?

Abdelkader Alloula : Je pourrai parler de spécificité de mon travail et non pas de mon théâtre dans la mesure où j’estime ne pas avoir encore débouché sur un genre de tonalité majeure. C’est encore à l’état d’expérimentation, de recherche. Effectivement, je pars de la « Halqa », considérant que l’activité de type « halqa » comme étant un théâtre complet. Dans la mesure où c’est un théâtre qui se suffit à lui-même.

C’est une activité qui a ses comédiens, ses interprètes, qui a ses modes propres d’expression, qui a son public, qui a son assise économique, qui a ses terrains, qui en fait se déroule sans l’intervention de l’Etat , sans la subvention, qui vit d’elle-même, se développe selon les moments, les possibilités.

Qu’est-ce que je fais ? Je travaille, j’analyse les caractéristiques de cette activité théâtrale et j’essaie en fait de l’élever à partir des acquis…Ce n’est pas du tout une entreprise de type anthropologique. La question fondamentale pour moi, est que ce théâtre-là (la Halqa) fonctionne très bien avec ses publics, avec sa culture et donc il y a des signes précis qui constituent ce théâtre. Donc pour moi, la question fondamentale, c’est de découvrir ces signes et de concevoir des représentations et d’élever le niveau esthétique de ces représentations. Voilà grosso modo, mon travail.

Plus je réfléchis, plus j’observe le « Meddah » de la Halqa et plus en fait je retrouve l’art théâtral, peut-être dans ses expressions les moins riches, mais le théâtre est là. Et malheureusement, nous avons pratiqué un type de théâtre qui est en inadéquation, de mon point de vue, de par ses formes avec les signes profonds de notre culture populaire, de notre vécu culturel.

Mon travail, c’est d’apporter ma contribution à l’émergence d’un théâtre algérien qui puisse se caractériser et fournir à son tour des éléments nouveaux au théâtre universel. Il se trouve qu’on pratique un théâtre qui n’est pas le nôtre, qui n’est pas encore le nôtre. Il ne s’agit pas d’être étroit, il s’agit de proposer, de déboucher sur des formes théâtrales, sur des tonalités théâtrales qui soient élevées et qui en même temps soient très liées à notre vécu, à notre culture.

Comment sortir du moule aristotélicien ?

A.K. : Il y a la démarche théâtrale qui consiste à tenir un discours sur la réalité, et, celle qui propose une peinture de la réalité.

Où se situe la tienne ?

Abdelkader Alloula : Entre le discours sur la réalité et la peinture de la réalité, moi je proposerai une troisième démarche : en fait, une synthèse poétique de la réalité. Cette image rendrait mieux compte de mon travail personnel. Maintenant, chacun travaille selon son support idéologique, sa conception du monde. Certains se mettent à vouloir transposer la réalité.

En fait, il y a toujours un travail de synthèse, que ce soit un discours sur la réalité ou que ce soit une reproduction, il y a toujours un passage d’un terrain à un autre. Il y a toujours le détail qui montre que ce n’est pas la réalité. Là, il y a plusieurs écoles, plusieurs courants. Chacun se déterminant avec ses mots, la connotation, la charge personnelle qu’il endosse ou qu’il fait endosser aux mots. Moi, je parlerai plutôt de synthèse poétique de la réalité. IL y a toujours un travail sur la réalité, on part toujours de la réalité…

A.K. : ...Qu’est-ce à dire ?

Abdelkader Alloula : Notre activité théâtrale est encore dominée par l’amateurisme, par une approximation. C’est-à-dire que nous n’avons pas encore dégagé les recherches. Nous n’avons pas en la matière un gros capital de connaissances et de pratiques. Elle est dominée par une démarche de type amateur, une démarche pragmatique, une démarche instinctive. Et, nous n’avons pas encore, comme je le disais toute à l’heure, débouché sur un théâtre de tonalité majeure. Nous sommes encore au niveau de la pratique approximative d’une part, et d’autre part, il se trouve que les caractéristiques qu’on vient de souligner sont précisément propres au théâtre amateur, particulièrement. C’est à dire que le théâtre amateur dans notre pays est encore au niveau du manifeste, le théâtre de manifeste. Et c’est peut-être tant mieux. Ce théâtre de manifeste, de mon point de vue, explique un tas de choses. Il explique d’abord que notre jeunesse, nos jeunes amateurs du théâtre sont à la recherche de cadres d’expression démocratique.

Cela explique aussi que dans leurs représentations, ils manifestent le fait que la vie sociale, la vie quotidienne en Algérie est fortement politisée. C’est précisément parce que c’est une société en mouvement, c’est une société à l’intérieur de laquelle les luttes sont très denses.

A.K. …Et souvent sourdes…

Abdelkader Alloula : …Même si elles sont sourdes, elles se manifestent souvent au grand jour. Et puis, il y a aussi, au plan de la pratique proprement

Artistique, un carcan, à savoir le moule aristotélicien de la représentation qui ne convient pas au théâtre algérien, de façon générale. Que ce soit dans la pratique amateur ou professionnelle. Donc ce moule, ce carcan, on essaie de l’éclater. Ça se traduit par ce type de théâtre qui est dominé par un courant réaliste, un courant naturaliste par endroit.

A.K. : N’a-t-il pas alors risque de confusion entre théâtre et action politique ?

Abdelkader Alloula : Le théâtre ne peut pas se substituer à un parti politique comme il ne peut pas se substituer également à l’école, à l’université. Car souvent, on veut charger le théâtre de régler les problèmes d’arabisation et d’alphabétisation et autres…Le théâtre en fait évolue dans ses propres limites, dans ses propres limites artistiques. Dans tous les cas, il y a des chemins obligatoires ; le théâtre peut ressembler à l’école, le propos dramatique peut ressembler au propos politique. Dans tous les cas, il ne peut pas éviter d’être pédagogique, didactique, comme il ne peut pas éviter d’être politique, de véhiculer un propos politique parce qu’il met en scène des hommes qui pensent, qui évoluent et qui agissent. Précisément, c’est quand il refoule, quand il occulte le propos politique qu’il est le plus politique ! Schématiquement, l’activité théâtrale informe ou désinforme. Il n’y a pas de juste milieu, dans les deux cas, elle est porteuse du politique et souvent de la haute politique. Le théâtre peut interroger l’homme extra muros, c’est-à-dire en-dehors de toutes ses contraintes quotidiennes…

A.K. : Dans ses engagements, par exemple ?

Abdelkader Alloula : Il peut l’interroger dans ses engagements, il peut l’interroger en tant qu’homme nu. En marge de la société, un moment, le moment de la représentation. Et il peut l’emmener à réviser, à revoir ses profondes convictions. En quelque sorte, là aussi, l’art théâtre peut avoir ce mérite de sortir l’homme politique son cadre politique pour l’interroger politiquement. En fait quand je pense à Sophocle, à Eschyle, à Euripide, à Aristophane, c’était pour l’époque, je m’interroge, de la haute politique ! Chez Aristophane, c’était de la haute politique sans avoir à énoncer le baba…

A.K. : Donc haute politique opposée à propagande ?

Abdelkader Alloula : …Pas opposée, différente de propagande, différente d’agitation ? Différente par démonstration scientifique. Pas question que l’art théâtral se substitue à la démonstration scientifique, livresque. Il est évident qu’une pièce de théâtre ne peut remplacer, par exemple, « El Kobza » (Le Pain), sur les problèmes de la faim, des luttes quotidiennes, autour du pain quotidien un ouvrage scientifique sur la question.

A.K. : Compte tenu du dénuement, de l’indigence d’autres relais plus naturels, le théâtre n’a-t-il pas été parfois piégé, obligé de donner des réponses à tout, sur tout ?

Abdelkader Alloula : Oui, parfois piégé. Au niveau des chemins artistiques, on peut pousser une caricature, elle devient elle-même plus éloquente que tout un discours politique.

A.K. : Justement, devant un théâtre qui veut trancher par le raccourci, le public ne risque –t-il pas de se limiter à la caricature ?

Abdelkader Alloula : Il y a indigence en même temps qu’il y a des raisons objectives tant historiques que culturelles. Il se trouve que nous sommes tombés dans cette erreur du schématisme, des raccourcis, de l’économie de lectures. Mais en même temps, c’était inévitable. Il se trouve que nous n’avons pas de grandes traditions derrière nous. Nous sommes tous à l’école de la démocratie. Ça se voit tous les jours, dans une réunion syndicale ou autre. Il n’y a pas de capital culturel qui produit ses références, qui produit un gestus culturel. En matière d’activité théâtrale, nous n’avons pas derrière nous de grandes analyses sur la représentation, sur les modes d’agencement de la représentation etc. Nous commençons à peine à essayer de refaire jonction avec notre patrimoine culturel. Je crois que ces erreurs étaient inévitables. Maintenant, il y a la vie qui travaille, qui émousse ces comportements. Ici et aujourd’hui le schématisme s’essouffle : le discours démagogique n’accroche plus parce que les luttes et les comportements s’affinent et commencent à naître et se développer des traditions de lutte, de réflexion ou d’étude. Je crois que c’étaient des travers, des passages obligés. A présent, on voit plus clair en nous, dans notre société, dans notre organisation sociale et parce qu’il y a la vie, le citoyen accède à la culture, progressivement, lentement.

Le dit du meddah et langue du terroir

A.K. : Qu’en est-il de la question de la langue dans le théâtre ?

Abdelkader Alloula : En ce qui concerne la langue théâtrale, personnellement, j’ai toujours été intéressé par les aspects linguistiques au théâtre. Déjà en tant que metteur en scène, je privilégiais le travail sur la langue, sur les intonations, sur les couleurs vocales parce que tout simplement je me rendais compte que dans la vie, ce qui était parlé dans ma famille, dans la rue sonnait plus beau que ce qu’on représentait au théâtre. Ensuite, sur le plan de l’écriture, j’essayais de travailler mes phrases, l’agencement linguistique pour convaincre au mieux, pour être le plus juste possible. Par la suite, ce travail, ces préoccupations m’ont beaucoup aidé au niveau de « Lagoual » (Les Dires) et de « Ladjoued » (Les Généreux) où il s’agissait d’investir davantage le mot et de réaliser un travail linguistique plus important. Nous sommes en train de passer à un théâtre de narration. Nous sommes dans un théâtre narratif qui privilégie le mot à l’action, qui induit l’action dans le mot, dans la narration. Et de ce fait, il y a un travail en profondeur sur l’agencement linguistique. Nous avons constaté que l’art théâtral était lui depuis toujours induit dans la poésie…

A.K. : … A l’origine du théâtre, il y a le poème ?

Abdelkader Alloula : A l’origine de notre poésie, il y a théâtre ou il y avait activité théâtrale. Il y a comme ça dans les civilisations, par moment, des arts qui s’induisent dans d’autres dans les arts porteurs. L’art théâtral est porteur de plusieurs arts. Au niveau de l’opéra, par exemple, la musique est porteuse de l’art théâtral. Il est induit dans la musique. Donc, nous avons constaté précisément, alors qu’on cherchait l’art théâtral dans les canons aristotéliciens dans la vie sociale, il était simplement présent, induit dans la poésie. Qu’on se réfère aux manifestations de type théâtral ou à la Halqa, nous constatons que c’est de la poésie dramatique. Tout est dans le récit.

Ce sont des récits hautement poétiques. Je me réfère aux contes que racontent nos mères, nos grands-mères, à la Halqa. Ce sont de grandes épopées, de bons poèmes qui sont dits et chantés. Tout cela se fait dans la langue du peuple, dans la langue populaire qui est très riche, qui recèle un capital linguistique énorme, qui contient souvent des mots qui nous viennent de la Djahiliya. Mots totalement oubliés par l’arabe dit classique. Le problème au niveau de la langue populaire c’est qu’elle n’a jamais été pratiquée de façon précieuse, qu’elle n’a jamais été écrite. Du point de vue de l’utilisation de la morphologie et de la syntaxe, c’est bon. Mais il n’y a pas eu de travail de travail morphologique et syntaxique parce qu’il n’y a pas eu de support écrit…

Vers un théâtre de tonalite majeure

A.K. : …Par mépris ?

Abdelkader Alloula : …Et parce que le peuple s’est retranché sur l’oralité. Par exemple, un mot nouveau, tel que « Moustachfa » (hôpital) n’était pas du tout employé dans le langage populaire, il y peut-être quinze ans. Tout le monde disait « Sbitar » (de la déformation du mot français « hôpital » NDLR). Moustachfa en tant que mot n’existait pas. Mais « Chiffa » (guérir) existait. Les applications d’une forme à un verbe, les différents jeux grammaticaux se sont appauvris parce que la langue s’est retranchée dans l’oralité. Cela dit, le travail du dramaturge sur la langue n’est pas du tout celui du linguiste ni celui du grammairien. La préoccupation première du dramaturge est le langage artistique. Dans le langage artistique c’est un ensemble d’éléments qui font entrer dans des systèmes artistiques. Et dans cet ensemble d’éléments, il y a le mot, il y a la langue.

En fait, le dramaturge confectionne sa propre langue si j’ose dire, sa propre façon d’agencer ses phrases. Dans le texte théâtral, il y a des respirations, des silences, des onomatopées, il y a le geste, qui tous participent de ce langage artistique. Il ne faut pas retenir seulement les vocables. C’est un ensemble d’éléments : la musicalité d’une phrase peut, par moment, être plus importante chez le dramaturge. On peut travailler la musicalité d’une phrase beaucoup plus que le sens.

On va de plus en plus vers une unité de parler, vers une unité nationale. Mais ça c’est le mouvement naturel de la société et de la langue dans la société. Maintenant, le travail du poète ou du dramaturge est autre. Il a son registre propre, à lui, sa relation très particulière avec son capital linguistique. Chez le dramaturge, il y a un travail spécifique. Il peut privilégier, par exemple, un mot qui se dit à Constantine plutôt qu’un mot de sa région. Et je le fais. La pièce « Ladjoued » n’a pas rencontré, à mon avis, ce type de problème. Au contraire, des spectateurs d’autres régions qui ont trouvé un plaisir tout particulier à suivre « Ladjoued » qui est pour eux en parler oranais. En plus des comédiens qui ont des intonations qui ont des couleurs locales. Des fois, ce n’est plus un obstacle mais un plaisir supplémentaire.

A.K. : Et la question de l’accent ?

Abdelkader Alloula : C’est un autre problème. Effectivement jusqu’à un certain temps, dans nos représentations, il n’y avait pas d’unité de parler. C’est v rai que l’accent algérois dominait. Mais là, on parlait du capital linguistique, du fonds linguistique. Là, malheureusement, quand je pense à certaines pièces que nous avons jouées dans le temps, elles étaient nettement, du point de vue de la valeur, de la beauté, le texte dramatique était inférieur à la beauté du parler de Bab El Oued (Quartier populaire d’Alger haut en couleurs NDLR), beaucoup plus riche, plus beau. Maintenant, l’accent c’est une autre paire de manches…

Gens et personnages de M’dina Djedida

A.K. : Un point subsidiaire ?

Abdelkader Alloula : Non, c’est un problème technique. Malheureusement, on ne travaillait pas assez ces aspects. L’unité d’accent dans les représentations, notamment les toutes premières au niveau du TNA – qui regroupait des artistes de Constantine, d’Alger, d’Oran- c’était une cacophonie du point de vue des accents. Il n’y avait pas d’unité d’accent, ce qui est un élément de base et qui est un aspect purement technique. On ne travaillait pas suffisamment les intonations, les couleurs vocales, les respirations. Mais ce sont des aspects techniques qu’on peut dépasser sous la direction du metteur en scène.

Il se trouve que j’ai grandi dans un milieu populaire. L’important de ma jeunesse, je l’ai passé dans les milieux populaires. Nous habitions M’Dina Djedida (Ville-Nouvelle) à Oran, dans une petite maison de style arabe (« haouch ») où il y avait 17 familles qui vivaient les unes sur les autres. J’ai donc longtemps observé et vécu avec ces couches. Je me suis abreuvé de leurs valeurs morales. Il se trouve qu’aujourd’hui je suis plus à l’aise dans ces couches parce qu’à mes yeux elles représentent le pays. C’est là que j’ai le pouls, les pulsations réelles de notre société. Il y a certains personnages de la vie qui m’ont marqué à vie, que je propose dans certaines de mes pièces et qui reviendront certainement dans d’autres. Parallèlement, j’allais au lycée, je lisais les grands romans. Je voyais ces personnages comme sortis de romans. Ils endossaient de grandes aventures, de grandes charges, de grandes responsabilités, de très gros problèmes. Dans le milieu des couches moyennes auxquelles j’appartiens, je constate que les préoccupations sont de type égoïste, éphémères. C’est toujours éclaté, incohérent… Je constate que les individus changent, affichent de grands principes, le lendemain, ils sont tout à fait autres. Ils n’ont pas du tout la charge des personnages que j’ai connus quand j’étais jeune. Ils n’ont pas du tout la même linéarité…

A.K. : La même constance ?

Abdelkader Alloula : …La même constance que ces personnages. Voilà pourquoi je privilégie ces personnages qui sont tout à fait des héros et qui sont éminemment positifs dans leur comportement de tous les jours. Je me souviens de leur générosité, je me souviens de leur optimisme, de leur humanisme. Dans Ledjouad, quand je traite de la générosité, je me réfère à ces gens-là qui savent tout donner sans rien demander en échange. Pour moi, c’est plus complexe que de catégoriser les personnages en héros positifs et en héros négatifs. Je considère que la vraie vie, la société est reflétée dans ces couches. C’est là que se situe l’Algérie profonde. C’est donc sur ce terrain que je vais puiser mon inspiration, que je vais observer, que je vais écouter.

A.K. : Mais sont-ils présentés, révélés dans leurs contradictions, leur grandeur et leurs petites lâchetés ?

Abdelkader Alloula : Ils ne peuvent être révélés que dans leur contradiction. Il est pratiquement impossible de les révéler de façon linéaire parce qu’ils sont, bien sûr, très complexes, très vivants. C’est en ce sens que je disais qu’ils accomplissaient des faits hautement positifs. Ce sont des êtres humains qui avancent par contradiction, qui ont leurs contradictions, leurs propres problèmes. Je ne parlerai pas de lâcheté mais de niveau de connaissance, de niveau de conscience. Parmi eux, il y a des individus, une minorité qui a des niveaux de conscience, de sérénité, d’analyse. Ils m’apparaissent comme des colosses, comme des imprenables. Ils assument de façon permanente, régulière la société dans ses contradictions, dans ses problèmes ; Il y a un aspect que j’ai oublié de souligner : ces personnages sont toujours chargés d’insolite, de fantaisie, d’absurde… Souvent quand je les observe, leur présence remet en cause un tas de préjugés dont je suis porteur.

A.K. : Et la part d’imaginaire ?

Abdelkader Alloula : Oui, la part d’imaginaire, la part de fantasmes est importante mais en fait elle profondément alimentée par la réalité. Plus je pénètre, plus j’avance, plus je plonge en profondeur dans la réalité plus je constate que mon imaginaire se développe, s’autonomise même ; Plus j’observe un personnage et plus ce personnage habille un autre personnage imaginaire, plus il le colore. Bien sûr intervient l’imaginaire, tout le travail artistique, tout le travail du dramaturge. Mais l’imaginaire n’est pas autonome, c’est-à-dire qu’il n’est pas isolé, il est profondément lié à la réalité. A tel point que par endroit, je m’en échappe totalement pour confectionner un personnage tout à fait à part, différent, pour qu’on ne puisse pas reconnaître le personnage de la réalité. En fait, je débouche sur un personnage qui est peut-être plus réel que le personnage de la réalité. Ca nous est arrivé avec un personnage connu dans Oran.

Pour « Ledjouad » (Les Généreux), je suis parti de deux êtres sociaux, personnages connus à Oran pour en composer un seul. Mais les spectateurs qui connaissaient l’un des deux, ils ont « vu » le personnage de la vie, le personnage réel. Ils sont allés lui demander des renseignements sur des détails et lui dire : « tu nous as caché ceci ou cela » Ils ont chargé le personnage de la réalité des traits, du caractère de celui de la fiction ! Il a dû leur dire : « je n’y suis pour rien, je suis innocent » .Lui-même est venu à la représentation. Il était perdu Par moment, il ne savait si ce qu’on disait était sérieux…

A.K. : Les personnages ne sont pas là pour habiller un discours ?

Abdelkader Alloula : Jamais. Ils ne sont pas là pour supporter un discours déjà confectionné. Je m’amuse même, j’implique dans le cadre de la méthode de travail, avant de commencer à écrire à vérifier sur le terrain. Je mets beaucoup de temps à écrire une pièce. D’abord à partir d’une idée, je commence une série d’interviewes, une série de discussions. Ensuite, j’accumule un maximum d’informations sur la question, sur l’idée. Je me documente au mieux et puis j’élabore un synopsis ou un plan de développement de l’idée. Je soumets cette idée à des amis, à des gens qui seraient concernés par le problème.

Je confectionne alors le plan de la pièce proprement dite.

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Entretien réalisé par Abdelmadjid Kaouah

A Oran le 25 septembre l985

A noter que cet entretien s’est déroulé verbalement et que nous le retranscrivons avec un profond souci de fidélité.

Abdelkader Alloula a été aussi acteur au cinéma et à la télévision. Il a joué dans :

Les Chiens réalisé par Chérif El Hachemi en 1969,

Ettarfa par Chérif El Hachemi en 1971,

Tlemcen par Mohamed Bouamari en 1989,

Djan Bou Resk par Abdelkrim Baba Aïssa en 1990,

Hassan Nia par Ghaouti Bendeddouche en 1990.

Par ailleurs, il a adapté pour la télévision de nombreuses nouvelles dont :

Lila Maa Majnoun,

Es Soltane Oual Guerbane,

El Wissam, Echaab Fak,

El Wajeb el Watani, (réalisateur : Bachir Bérichi.)

Il est également l’auteur de deux scénarios réalisés par Mohamed Ifticène :

Gorinne en 1972 et

Djalti en 1980.

Il participe aux commentaires de deux films :

Bouziane el Quali de Belkacem El Hadjadj (1983) et

Combien je vous aime d’Azzedine Meddour (1985).

Après la date de cet entretien, Abdelkader Alloula a encore écrit « El Lithem » (Le Voile) en 1989, « Ettefah » (Les Pommes) en 1992, et adapté en 1993 « Arlequin valet de deux maîtres » de Carlo Goldoni.

Il est considéré aujourd’hui comme l’un des grands maîtres du théâtre maghrébin.

Les Généreux : (El-Agoual / Les Dires, El-Adjouad / Les Généreux et El-Litham / Le Voile), Traduction de Messaoud Benyoucef (Arles, Actes Sud Papiers, 1995) ?

Les Sangsues / El-Aaleg), suivi de Le Pain / El Khobza, La Folie de Salim / Homq Salim et Les Thermes du Bon-Dieu / Hammam Rabi, Traduction de Messaoud Benyoucef (Actes Sud-Papiers, 2002)

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Mots clés :

Aristotélicien : La Poétique d’Aristote influence toute la dramaturgie occidentale.

Aristote ne s’intéresse qu’à trois genres : l’épopée, la tragédie et la comédie. Pour lui la notion centrale est l’action dont les actants sont les hommes.

HALQA : Pendant longtemps les places des villes et des villages maghrébins ont été des lieux de vie et d’échange. Sur ces places, conteurs, acrobates, processions et musiciens reproduisaient les gestes ancestraux et répétaient les paroles poétiques. Ils transmettaient leurs savoirs et étaient les artisans d’une véritable culture populaire.

Etymologiquement, Halqa signifie cercle. Il s’agit donc de la réunion du Meddah (en quelque sorte le Coryphée), le barde qui joue un rôle central dans la représentation et la transmission par la narration. Les spectateurs participent de cette dynamique. Et les décors sont réduits à leur plus simple expression au profit de l’image véhiculée par le mot et par la musique et le chant qui tiennent une place de premier plan. L’action elle-même est le produit de la dynamique du verbe et de ses scansions.

Meddah : Barde, aède, conteur, connu aussi comme « Goual » : Le Diseur, Clairchantant

Abdelhalim Raïs : Comédien et acteur, auteur dramatique, l’un des fondateurs de la Troupe de théâtre du FLN, fondée le 12 avril 1958, à Tunis.

T.N.A. : l’une des premières institutions culturelles fondées par un décret en janvier 1963 au lendemain de l’indépendance de l’Algérie par la nationalisation et le regroupement de l’ex-Opéra d’Alger et des théâtres des villes de Constantine et d’Oran et le rassemblement des compagnies et des comédiens de théâtre. Son premier directeur fut Mohammed Boudia.

Rouiched : De son vrai nom Ahmed Ayache. Autodidacte, il a côtoyé les grands noms du théâtre algérien. Au T.N.A., il est l’auteur de plusieurs pièces :

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Cf. : Théâtre algérien, Itinéraires et tendances.

Thèse de doctorat d’Ahmed Cheniki. Université Paris IV.

A noter que cet entretien s’est déroulé verbalement et que nous le retranscrivons avec un profond souci de fidélité.

Portfolio

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