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"L'école ne peut pas changer la société"

Publié le par Mahi Ahmed

"L'école ne peut pas changer la société"

MUSTAPHA HADDAB, SPÉCIALISTE EN SOCIOLOGIE, À L'EXPRESSION

Par Amar INGRACHEN - Mardi 31 Mars 2015

Les grèves causent de grands retards en matière d'accomplissement des programmes

La dégradation de l'Ecole algérienne, la régression du niveau des élèves, le manque de motivation du corps enseignant, l'impact de l'arabisation sur le système éducatif, toutes ces questions ont été abordées dans cet entretien. Ayant un souci d'objectivité, Mustapha Haddab, spécialiste en sociologie de l'éducation et auteur de Dimensions du champ éducatif algérien, analyse et perspectives, paru aux éditions Arak, évite les excès, les slogans et autres envolées lyriques tendant à faire endosser à la seule école le problème de l'histoire et de la géographie. «L'enseignant» et sa «motivation» restent le dernier recours pour relever l'Ecole algérienne de sa torpeur et en faire un outil, «parmi bien d'autres» insiste M.Haddab, de développement.

L'Expression: L'Ecole algérienne a subi plusieurs mutations. Le constat partagé par certains experts est que la situation du système éducatif va de mal en pis. Qu'en pensez-vous?

Mustapha Haddab: Il n' y a pas eu beaucoup de réformes. Il y a eu essentiellement celle de l'école fondamentale qui a commencé à être appliquée vers le début des années 1980. Cette réforme a changé la structure de l'Ecole algérienne par rapport à ce qui nous a été légué par le système colonial. C'est cette réforme qui a rendu la scolarisation obligatoire pendant neuf ans, ce qui est un acquis très important. Ensuite, il y a eu la dernière réforme appliquée dans le cadre de la commission dite Benzaghou qui a introduit quelques changements structurels comme, par exemple, le retour à un cycle moyen de quatre années et de cinq années pour le primaire. Mais, c'est dans les méthodes de travail et dans la formation des enseignants, que les choses n'ont pas été véritablement prises en main. On n'a pas fait en sorte que les enseignants puissent prendre en charge avec compétence, professionnalisme et motivation l'enseignement dans la classe. La prise en charge des besoins en matière de ressources humaines (il y a environ 400.000 enseignants aujourd'hui) n'a pas bénéficié d'une véritable politique tendant à les faire progresser qualitativement et c'est cela, à mon avis, le gros problème. Ceci est dû, d'une part, au fait que le système éducatif a grossi d'une manière rapide (on est passé de 20% au début de l'indépendance à environ 100% de taux de scolarisation), ce qui suppose la mise en place de moyens humains et matériels et d'un encadrement. On a aussi introduit un changement en matière linguistique, ce qui a été très difficile. On était en quelque sorte obligé de renoncer au capital de connaissance, porté essentiellement par la langue française, qui existait auparavant et recommencer à partir de zéro.

Certains expliquent la détérioration du système éducatif algérien par le passage forcé vers l'arabisation qui répondait à un mobile idéologique... Quel est l'impact véritable de l'arabisation sur le système éducatif?

Il y a eu beaucoup de débats sur cette question qui est très complexe. On ne pouvait pas raisonnablement continuer sur la lancée d'une école fonctionnant exclusivement en langue française. Il fallait donc sortir de cette situation et le choix n'était pas entre l'arabe et le français mais entre le monolinguisme et le bilinguisme. Mais, le bilinguisme, il fallait l'organiser. La première étape a très bien fonctionné. C'était l'époque où l'on parlait du «bac transitoire». Les élèves qui sont passés par cette étape sont dans une situation linguistique assez bonne. Depuis, les choses ont changé et on est, effectivement, dans une situation de quasi-monolinguisme où les élèves et les étudiants maîtrisent relativement bien l'arabe et sont très faibles en français alors que, objectivement, la maîtrise des deux langues est indispensable. Il faut absolument sortir de ce malaise. Mais c'est un travail de longue haleine. Il n'y a pas de solutions miracles.

Entre ceux qui essaient de réduire le malaise de l'Ecole algérienne à l'instabilité due aux grèves et ceux qui tentent de le confiner au seul problème des langues, ne pensez-vous pas qu'il soit plus judicieux de parler de projet de société? Sait-on vraiment ce qu'on veut en Algérie?

Les grèves causent effectivement de grands retards en matière d'accomplissement des programmes, ce qui impacte négativement la qualité de la formation des élèves. Il faut donc absolument trouver un espace de négociation des revendications entre les syndicats et le ministère sans qu'il y ait de recours systématique à la grève et sortir ainsi de cette instabilité chronique qui s'est emparée de l'école. Pour ce qui est de la langue et des mobiles idéologiques qui la sous-tendent, je ne crois pas que la solution résiderait dans la construction, forcément elle-même idéologique, d'un «projet de société»; je trouve que cela relève un peu de l'utopie. Je pense que le problème ne se pose pas en ces termes. Le concept de projet de société est assez vague, car ça équivaudrait à dire qu'il existe une formule qu'il suffit d'appliquer pour que les choses aillent bien. Les pays qui fonctionnent bien n'ont pas forcément un projet de société. Ils ont des activités, ils travaillent, ils se cultivent, ils ont des objectifs de développement, etc. «Projet de société», c'est ce que j'appelle un peu «les solutions miracles» qui, en vérité, nous empêchent de travailler sur des éléments plus concrets et précis. Il s'agit, à mon avis, de travailler au jour le jour sur les questions qui se posent et d'avoir des objectifs clairs. Pour notre système éducatif, les objectifs sont clairs: il est question de faire en sorte que le plus grand nombre d'élèves qui sortent du système éducatif, quel que soit le palier, le fassent avec un bon bagage correspondant aux étapes qu'ils ont franchies.

Les objectifs dont vous parlez n'ont jamais été atteints. L'école va, selon nombre d'observateurs, de mal en pis. D'aucuns parlent de «réussites abusives» qui sont entretenues par les responsables du secteur à travers des politiques permissives. Qu'en est-il au juste?

Le laxisme existe, un peu partout dans notre système éducatif et il faut le combattre. On reproche souvent au ministère de l'Education nationale, tout à la fois d'être permissif ou de ne pas l'être assez. Très souvent, quand les réussites au bac ne sont pas importantes, on n'est pas content. Une grande ambivalence sur ce point. D'un côté, les parents d'élèves exigent que leurs enfants aient un enseignement de qualité et rigoureux, d'un autre côté, ils protestent quand il y a des échecs. Les parents d'élèves veulent avoir tout, ce qui est contradictoire.

Concernant le niveau qui baisse, il est vrai que, depuis un certain temps, une régression du niveau des élèves est constatable. Mais ce n'est pas dû uniquement à des politiques laxistes puisque la sélection au bac par exemple reste assez forte Il y a aussi des éléments objectifs. Liés à l'environnement sociologique et culturel du système éducatif.

Justement, quel est l'impact que peut avoir l'environnement social et culturel sur l'Ecole algérienne?

L'impact de l'environnement social sur l'école est fondamental. A plus d'une titre. Le système éducatif algérien a bénéficié d'une politique de démocratisation. Les gens qui avaient autrefois la chance d'aller à l'école étaient des gens appartenant à une certaine catégorie sociale et qui avaient déjà un certain niveau, ce qui facilitait le travail de l'enseignant. Aujourd'hui, grâce à la démocratisation, toutes les catégories sociales ont accès à l'école et ceux qui se retrouvent dans les classes ont souvent des niveaux très différents, en fonction de la catégorie sociale à laquelle appartient chaque élève. L'Ecole algérienne s'étant en partie ruralisée, les enseignants se trouvent devant des situations difficiles et complexes, ce qui complique un peu leur tâche. Cette même analyse est valable aussi pour les enseignants. En effet, auparavant, ce n'était pas tout le monde qui avait la possibilité d'être enseignant et le parcours des différents enseignants qui appartiennent à des milieux sociaux différents, joue un rôle déterminant quant à leur rendement. On peut ajouter à cela la dégradation de l'environnement socioculturel général dans le pays qui a une influence négative sur les enseignants.

Pour remédier à tout cela, l'école qui évolue aujourd'hui intra-muros, ne doit-elle pas s'ouvrir sur la société?

L'ouverture de l'école sur le monde extérieur est une ouverture qui doit être contrôlée. Et organisée. Le rôle de l'école est différent de celui du milieu social. L'école apprend aux enfants ce qu'ils ne peuvent pas apprendre dans l'environnement extérieur, à savoir les mathématiques, la géographie, l'histoire, la philosophie, la science, etc. Une certaine fermeture de l'école est donc quelque part nécessaire.

Ceci dit, il faut qu'il y ait une certaine connexion avec le monde extérieur à travers notamment le recours à des outils pédagogiques extrascolaires comme les livres, les journaux, les produits culturels, mais à condition que ce soit intégré aux méthodes pédagogiques. Si, par exemple, l'utilisation de l'Internet par les élèves n'est pas surveillée, ce serait la catastrophe.

Le rôle de l'école est donc de tenir compte de la réalité mais, en même temps, de protéger, d'apprendre aux enfants à trier, choisir et organiser ce qu'ils peuvent affronter à l'extérieur. La relation entre l'école et la société est dialectique. La société n'apprend pas à l'enfant à évaluer, c'est l'école qui peut le faire.

On a l'impression que l'école n'a pas assez de force et de légitimité pour influencer l'environnement extérieur. L'école n'a-t-elle pas vocation à répandre de nouvelles valeurs, à inventer l'avenir pour justement éviter d'y faire face dans la douleur?

Cela est très ambitieux. Parce que la réalité fonctionne selon ses propres règles. Comme on ne peut pas complètement intégrer l'école à la réalité, on ne peut pas non plus prendre la réalité et dire qu'elle doit fonctionner comme on veut. Je pense que les deux choses ont leur propre logique. L'école peut se faire sans se référer au monde extérieur. Pour ce qui est de la question des valeurs, le système éducatif en véhicule évidemment. Mais, généralement, l'enseignant transmet sa propre morale, ses propres valeurs. Il va falloir mettre en place un socle de valeurs commun qui traduise les aspirations de la société.

Et la société, c'est le produit de l'histoire. L'école ne peut pas changer la société. L'école peut, dans le meilleur des cas contribuer à améliorer la situation de la société et donner les moyens à l'enfant de se former. Elle est loin d'être le seul vecteur de développement de la société.

Source : l’Expression du 31.3.15

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