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Sauvons notre école !

Publié le par Mahi Ahmed

Sauvons notre école !

 

Par Ahmed Djebbar, mathématicien et historien des sciences, professeur émérite à l’Université des sciences et des technologies de Lille, ancien ministre de l’Éducation nationale.

Abderrezak Dourari, linguiste, professeur à l’Université d’Alger.

Mohammed Harbi, historien et ancien dirigeant du FLN.

Wassiny Laredj, écrivain et professeur de littérature moderne aux Universités d’Alger et de Paris-III-Sorbonne Nouvelle.

Khaoula Taleb-Ibrahimi, linguiste, professeure à l’Université d’Alger.

Houari Touati, historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, Paris.

 

Ce texte est comme une bouteille à la mer jetée par des Algériens qui ne représentent ni un comité, ni une organisation, mais seulement eux-mêmes. Il part du constat que le nationalisme algérien a manqué d’une réflexion approfondie sur les questions nationales et sociales. Il en est résulté des divisions et des déchirements dont nous ne voyons pas encore la fin. Notre contribution pour trouver réponse commune n’a pas d’autre ambition que de hâter une telle réflexion en renouvelant les conditions de la construction nationale ainsi que les fondements de l’ordre politique dans une situation de diversité historique. Nous pensons que la question éducative est au cœur de cet aggiornamento aussi nécessaire qu’urgent.

Dans aucun pays du Maghreb et du Mashriq, la langue arabe – langue de l’enseignement public – ne suscite et déchaîne autant de passions qu’en Algérie. Elle est constamment sujette à des tensions politiques et à des disputes idéologiques extrêmes. Car ceux qui la défendent bruyamment ne la conçoivent que comme une langue rituelle et patrimoniale. Et même lorsqu’ils ne récusent pas le fait qu’elle soit une langue de culture, ils ne se soucient ni de la forme ni du contenu de cette culture. La langue leur suffit : elle leur tient de culture. Alors qu’ils en font une affaire existentielle (maṣīriyya), comme ils disent, ni eux ni leurs enfants, et par conséquent les élèves de nos écoles ne consentent à l’effort de l’apprendre véritablement pour en faire sereinement l’instrument linguistique d’un accomplissement individuel et social heureux.

La langue arabe est, chez nous, mal parlée, mal apprise, parce qu’elle est sans contenu, aussi pauvre et sèche qu’un filet d’oued saharien. Tant qu’on n’aura pas compris que le contenu et la richesse d’une langue, ce que l’on nomme son génie, c’est sa culture, telle qu’elle est cristallisée dans ses monuments littéraires et esthétiques et qu’elle se déploie à travers sa créativité présente et future, elle restera sans contenu. Alors, plus on affecte de s’indigner pour elle, et plus on s’emploie à œuvrer à sa décrépitude et à sa déchéance. Les peuples ne sont dignes des langues dont ils se réclament que s’ils les fructifient et en partagent le fruit récolté avec le reste du monde. Et quel est l’état de la culture arabe en Algérie ? Médiocre. Sans doute parce que les Algériens sont coupés du patrimoine littéraire classique de cette langue, que quasiment plus personne ne lit parce qu’il est devenu incompréhensible y compris pour la plupart des membres de l’élite intellectuelle. Lisez un extrait d’Ibn al-Muqaffa’, de Sahl ibn Hārūn, d’al-Jāḥiḍh ou d’Abū al-‘Alā’ al-Ma‘arrī à un lycéen ou à un étudiant, vous verrez qu’il n’en comprendrait ni le sens ni la portée. Si on pousse plus loin, il n’est pas impossible que le professeur en personne soit incapable de comprendre l’extrait en question et, s’il le comprend, d’en goûter la valeur littéraire et esthétique. En soixante ans d’existence, l’école algérienne n’a rien enseigné de tout cela. Or, tous les systèmes d’enseignement dignes de ce nom, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, reposent sur la connaissance et l’apprentissage des classiques, sans quoi il n’y a pas de modernité littéraire. Il en est ainsi depuis que l’école existe : chez les Grecs comme chez les Romains, dans la Chine ancienne comme dans l’Inde védique, chez les Perses sassanides comme chez les Arabes à leur âge classique, et, plus encore, à l’époque moderne depuis la Renaissance italienne. Ainsi la culture arabe classique a réussi à faire ce dont la culture arabe moderne est incapable (et pas uniquement chez nous) : à doter les Arabes musulmans de deux cultures, l’une religieuse et l’autre profane. À l’époque classique, on pouvait consacrer sa vie à étudier l’une, sans toucher à l’autre, ou à les étudier l’une aux côtés de l’autre pour les posséder simultanément. Et pourquoi donc ? Parce que l’Islam n’est pas qu’une religion, il est aussi une culture. S’il n’était resté qu’une religion, il n’aurait même pas pu ni su développer ses propres sciences religieuses tels le kalām, les uṣūl al-fiqh et les uṣūl al-dīn. Car toutes ces sciences nécessitent la maîtrise d’une pensée spéculative que l’on ne peut acquérir ni développer en l’absence de la logique. Or, la logique n’est ni arabe ni islamique, elle est grecque. Les livres mêmes dans lesquels sont exposées ces sciences religieuses ont emprunté leurs techniques de composition, leurs modèles d’écriture et leurs traditions littéraires à la plus prestigieuse de toutes les cultures antiques : la culture hellénistique. Les faux défenseurs de la langue arabe de chez nous, ceux qui sont responsables de son naufrage scolaire, ne savent pas – bien sûr – qu’ils sont tributaires de la culture grecque jusque dans la façon dont ils ont appris à lire et à écrire la langue arabe, et qui est celle que les écoles coraniques ont perpétuée depuis des siècles.

Quant à ceux qui s’imaginent que la langue arabe est une langue sacrée, voire la langue sacrée par excellence, ils sont rien moins que des adeptes de la sottise. D’abord parce que la plupart des langues s’imaginent descendre du ciel – encore qu’un éminent transmetteur de hadiths comme Ibn Abī Shayba pensait au IXe siècle que la langue du paradis n’était pas l’arabe mais le syriaque ; ensuite parce que les prétendus arguments religieux sur lesquels cette allégation est bâtie sont apocryphes. On a bien fait dire au prophète Muhammad que, de toutes les langues, c’est l’arabe qui était sa préférée parce qu’elle est «la langue des gens du paradis» (lughat ahl al-janna), mais ce pseudo-hadith est considéré y compris parmi les grands maîtres de l’école juridique hanbalite comme une «forgerie» (mawḍū‘). Et, de ce fait, il entre dans la catégorie du «munkar al-ḥadīth» que tout érudit religieux scrupuleux et probe se doit d’éviter. Or, ce même prétendu hadith est réhabilité par le salafisme moderne. Son maître à penser Muhammad al-Albani l’a repêché en le faisant entrer dans la catégorie des hadiths faibles (ḍa‘īf al-ḥadīth). Classé en troisième position, après l’«authentique» (ṣaḥīḥ) et le «bon» (ḥasan), le hadith faible ne produit certes pas d’effets en matière de droit musulman, mais il ne reste pas moins louable à utiliser en matière d’édification et d’exhortation. Or, ce type de hadiths est le pain quotidien des prédicateurs et des sermonnaires dont la plupart des récits par eux colportés relèvent de cette catégorie. Force est de constater que c’est le discours de ces derniers qui tient lieu de religion à l’école algérienne comme en témoigne la vidéo mise en ligne le jour même de la rentrée scolaire de cette année 2016-2017, en signe de provocation, dans la continuité d’un été au cours duquel les «authentiques» défenseurs de l’arabité et de l’islamité de notre éducation nationale, non contents d’avoir hystérisé le débat à des sommets rarement atteints, se sont livrés à des actes répréhensibles pour faire dégénérer leur guerre de l’école en guerre civile.

Outre son caractère abrutissant, cette rhétorique de la défense de l’école au nom de la religion tend à faire de celle-ci une mécanique tranchante : d’un côté le ḥalāl, de l’autre le ḥarām. Or, dans le système normatif islamique, tous les actes humains sont soumis à deux échelles de qualification qui s’appliquent concurremment à ces actes : l’une est religieuse, l’autre légale. L’échelle religieuse comporte cinq qualifications : 1) l’obligatoire (wājib, farḍ) ; 2) le recommandé (sunna, mandūb, mustaḥabb) ; 3) l’indifférent (mubāḥ) qui doit être distingué du jāʾiz, c’est-à-dire ce qui est permis, sans objection ; 4) le répréhensible ou le désapprouvé (makrūh) ; 5) et enfin l’interdit (ḥarām) dont le contraire est le ḥalāl, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas défendu, illicite. S’agissant de l’échelle de qualification légale, le concept le plus large est celui de mashrūʿ qui englobe tout ce que la loi reconnaît, à savoir ce qui est en accord avec elle. Selon le degré de conformité, un acte ou une transaction est dit : 1) ṣaḥīḥ, valide, si sa nature (aṣl) aussi bien que ses situations (waṣf) sont en accord avec la loi ; 2) makrūh, répréhensible, désapprouvé, si son aṣl et son waṣf correspondent à la loi, mais un élément défendu lui est associé ; 3) fāsid, erroné, si son aṣl est conforme à la loi, mais son waṣf lui est contraire ; 4) bāţil, invalide, nul et vide d’effet. Il s’ensuit qu’il n’y a que ce qui est ṣaḥīḥ et ce qui est makrūh qui produisent des effets légaux. Comme ṣaḥīḥ est le terme fréquemment utilisé dans le sens de juridiquement efficace, il arrive qu’il recouvre les deux catégories. C’est tout cela que le salafisme moderne a détruit dans notre pays, au point que celui-ci a oublié ses propres traditions hanafite et malékite. Il n’y a plus que l’ibadisme qui témoigne aujourd’hui pour la religion de nos pères. Or l’État, tout autant que la société, le défend mal des menaces qui pèsent sur lui et qui sont source de divisions dont un certain aveuglement national ne mesure pas les dangers. Ces menaces sont les mêmes qui pèsent sur les différentes expressions langagière du berbère. En attendant leur sauvegarde, pour les unes, leur standardisation, pour les autres, l’école doit d’ores et déjà s’atteler à enseigner leur littérature : poésie, geste, contes, mythes. Cette littérature berbère ne doit en aucun cas être limitée aux zones berbérophones. Elle doit aussi bien être enseignée à la partie arabophone du pays, qui doit la redécouvrir et l’assimiler comme une part oubliée de sa propre profondeur historico-culturelle. Il faut, par conséquent, que, dans ses programmes, l’école algérienne fasse côtoyer les poètes berbères aux côtés des poètes arabes et universels, au même titre que les poètes du malḥūn, cette mémoire et encyclopédie de notre moyen-arabe maghrébin dont Ibn Khaldūn disait qu’il constituait une langue dont l'absence d’inflexions grammaticales n'influe nullement sur la juste expression de la pensée et dont il nous a légué les spécimens poétiques les plus anciens. Pour produire les normes linguistiques et les valider scientifiquement, notre pays doit se doter d’une académie de la langue. L’erreur serait de «donner» aux arabophones une académie et aux berbérophones une académie, comme cela est prévu, chaque partie agissant dans son coin pour que, au bout du compte, rien ne bouge. La preuve de l’inefficacité d’un tel émiettement institutionnel est déjà administrée par l’incurie des institutions trop nombreuses censées promouvoir la langue arabe, sans compter le tamazight, et qui en fait sont des enseignes destinées à loger des lobbies convulsifs plus portés à l’agitation et à la verbosité qu’au travail dans la patience et la sérénité afin d’œuvrer au bien commun. L’académie, dans la mesure où elle incarne l’idéal linguistique de la nation, doit fonctionner à l’efficacité et à l’unité, non à la surenchère stérile et au clivage qui ne peuvent qu’ajouter confusion à la confusion de la sorte de schizophrénie linguistique dont le pays est atteint depuis son indépendance.

Pour revenir à la langue arabe classique, qu’il soit entendu qu’elle n’a rien de sacré et n’a nul besoin d’être sacralisée pour être appréciée et aimée. Pas même la technique de la prose rythmée et assonancée du Coran, connue sous le nom de saj‘, n’est sacrée. Cette langue technique, avant d’être l’expression caractéristique du Coran, fut celle des poètes-rhéteurs, des orateurs, des devins et des prêtres du paganisme arabe. Elle est belle et nous l’aimons parce qu’elle est belle. C’est ce qu’avait dit Abū Ḥanīfa, le grand maître du droit musulman : interrogé pour savoir si un musulman pouvait léguer ou vendre un manuscrit du Coran à un non musulman, il a répondu positivement en expliquant que le Coran n’était pas qu’un livre religieux, il est aussi un livre de sagesse (ḥikma) qu’un non-musulman peut lire comme tel et déguster la saveur de ses qualités littéraires et philosophiques sans avoir besoin d’adhérer à la religion musulmane. Et d’ailleurs si la langue arabe était si sacrée que le prétendent les néo-salafistes pourquoi le Coran nous est-il parvenu dans une écriture (graphie) inventée par des communautés arabes chrétiennes vivant entre la Jordanie et la Syrie d’aujourd’hui ? À l’époque préislamique, la seule écriture que le Hedjaz – le pays de Muhammad – connaissait était thāmūdéenne. Or ce n’est pas cette écriture que le Prophète et ses Compagnons ont choisie. Malheureusement, l’Islam est privé de son histoire. De sorte que moins les croyants en savent, plus ils consentent à leur asservissement. La technique utilisée est redoutable : elle est celle du targhīb et du tarhīb. D’un côté, on vous fait miroiter les délices du paradis, de l’autre côté, on vous menace des tourments de l’enfer. Or, il ne vous échappe pas que du tarhīb à l’irhāb, il n’y a qu’un pas que des milliers de nos enfants ont franchi lors du «grand désastre national» duquel nous ne sommes toujours pas remis. C’est parce que nous pensons que l’école est le moyen de nous en sortir, en apaisant notre rapport à la religion et au monde, que nous appelons à sa réforme. Il est du devoir de la nation de l’arracher à l’hégémonie du néo-salafisme qui la gangrène depuis des décennies. Avec la crise du malikisme, à laquelle il a grandement contribué, ce néo-salafisme, qui est une tradition réinventée, est le seul «produit» religieux sunnite attractif disponible aujourd’hui. Or nous voulons que la religion n’envahisse pas tout l’espace scolaire, au risque de sa stérilisation totale. Ceci n’est pas une revendication de laïcs athées, comme le prétendent les détracteurs de l’école moderne ; c’est une revendication qui est pensée et mesurée à l’aune de l’histoire : l’Islam classique n’a pu devenir la grande civilisation que l’on connaît que parce qu’il a su distinguer les sciences traditionnelles des sciences rationnelles, jusqu’à ressusciter le curriculum d’étude de la philosophie étudiée de façon autonome quand, dans l’Europe latine, cette même philosophie n’était tolérée que parce qu’elle était habilement considérée comme la servante de la théologie. Nous voulons que la langue d’enseignement soit parfaitement maîtrisée par les enseignants aussi bien que par les enseignés. Nous voulons que l’école s’approprie l’histoire de l’Algérie ainsi que celle des aires de civilisation auxquelles notre pays appartient pour le restituer à sa vocation méditerranéenne et africaine. Mais il faut pour cela que les cerveaux de nos élèves se libèrent de tout ce qui les encombre et les empêche de s’épanouir par l’éducation, la culture et la science. Tant il est vrai que, sans culture générale, aucune formation intellectuelle de qualité n’est possible. Et c’est bien ce dont souffre notre pays : autant sa population scolarisée est impressionnante par son nombre, grâce aux efforts financiers colossaux consentis par l’État national, autant sa formation est médiocre et son expression linguistique d’une intolérable indigence.

Pourquoi l’école algérienne est-elle constamment tiraillée par des tensions idéologiques et politiques d’une violence extrême ? Pourquoi, après avoir voulu la rénover en 1977, en confiant la tâche à l’un de nos intellectuels les plus brillants, le Président Boumediène y a-t-il renoncé ? Pressé par son ministre de l’Éducation nationale de prendre ouvertement parti dans le débat public, il a refusé. Abandonné à la vindicte de la féroce aile islamo-conservatrice du parti unique, le ministre réformateur est contraint à la démission, deux ans plus tard. En moins de temps qu’il a fallu pour la construire, l’école algérienne est devenue une «école poubelle». Cela a duré vingt ans. Mais alors pourquoi après avoir mis sur pied, en mai 2000, une «commission de réforme de l’éducation nationale», dont il a confié la présidence à un éminent professeur, après avoir pris acte des dommages infligés à l’école en la déclarant sinistrée, le Président Bouteflika l’a laissée à son tour sombrer un peu plus ? Le rapport de cette commission de réforme est resté sous le boisseau, scellé comme un secret d’État, jusqu’à ce que le Snapest le mette en ligne, en décembre 2014, dans l’indifférence la plus totale. Le fond était atteint.

Aucun de nos pédagogues n’a jugé utile de s’en saisir. À la vérité, depuis l’époque du Président Ben Bella, les gouvernants successifs sont restés prisonniers – intellectuellement s’entend – des paradigmes pédagogiques des parties qui ont fait de l’école leur terrain de compétition politique et idéologique. Pour les fondamentalistes, qui avaient les yeux tournés vers le passé, l’école est d’abord une institution éducative. À ce titre, sa principale fonction est la transmission des valeurs. Quant aux modernistes, pour eux, l’école ne peut et ne pouvait être qu’une institution chargée de pourvoir les générations montantes de l’instruction nécessaire pour gagner la bataille de la production, comme on disait du temps du Président Boumediène, ou pour répondre aux besoins du marché, comme on dit aujourd’hui, tout en s’interdisant de développer un véritable discours de modernisation sociale. Or l’école n’est ni l’une ni l’autre de ces deux institutions, ou plutôt, elle est les deux à la fois : en même temps qu’elle est un cadre de socialisation, c’est-à-dire d’inculcation des normes et valeurs de la société (ou de la partie dominante de la société qui a prise sur elle, ce qui est souvent le cas), elle est le lieu d’apprentissage des fondamentaux de la connaissance, en particulier ceux qui sont immédiatement traduisibles en termes de qualification et de compétence. La crise de l’État a aggravé ce démembrement de l’école. Son autorité ne sera rétablie que le jour où l’État reprendra la main sur l’école, non pas tant pour exercer sa dictature sur elle que pour lui tracer le cap à suivre. Car un État moderne, et c’est ce vers quoi aspire l’État algérien, en dépit de sa forfaiture, est d’abord et avant tout une institution d’arbitrage et de régulation.

Maintenant, la médiocrité de l’école algérienne est bien là, et nul ne peut la contester. Elle a mutilé intellectuellement des générations d’élèves. Le désastre est incommensurable ! À l’école, en effet, on ne fait pas qu’apprendre une langue, ou plusieurs, ni des connaissances en nombre uniquement, on s’exerce aussi et surtout au raisonnement graphique, c’est-à-dire à apprendre à raisonner par écrit. Il peut paraître paradoxal, mais plus on est capable de traduire sa pensée au moyen de l’écrit, mieux on l’exprime avec agilité et aisance à l’oral. Avant donc d’être une affaire de ressources rhétoriques, de communication même, la maîtrise de la langue scolaire est une épineuse affaire de pensée. Pour constater la faillite de notre système éducatif, faites-en l’expérience : essayez d’engager – en langage soutenu – une discussion avec votre fille ou votre fils scolarisé sur un sujet de son choix. Dans neuf cas sur dix, le constat d’échec est affligeant. La plupart de nos élèves sont dépourvus de l’idée même de cheminement de la pensée discursive. Ils n’en connaissent pas l’économie, non plus que les mécanismes. Certes, tout cela s’apprend de façon didactique, mais beaucoup de ces choses s’apprennent également de façon intuitive. Il suffit pour cela d’être un lecteur compétent. Hélas, connaissez-vous autour de vous beaucoup d’élèves qui lisent ? Il en est même qui sortent de l’Université sans jamais avoir lu un livre de bout en bout. Si la plupart consultent les livres, ils ne les lisent pas. Et, si d’aventure, vous leur demandez de vous faire un résumé d’ouvrage ou une fiche de lecture, ils en sont incapables. Ni le collège ni le lycée ne le leur ont appris le procédé et sa technique.

Comment, dans ces conditions, exprimer une quelconque pensée si l’on ne maîtrise pas parfaitement la langue dans laquelle on a étudié pendant dix, quinze, voire, vingt ans ! Comment aimer son pays et cimenter durablement sa communauté de destin si personne ne connaît son histoire ? Comment s’ouvrir au monde si l’on reste monolingue ? Comment s’accomplir pleinement dans son humanité et dans sa citoyenneté si l’on ne dispose d’aucun bagage culturel, si l’on n’a ni goût de la lecture ni amour de l’art ? De la religion elle-même, il ne faudrait pas avoir peur. Pendant trop longtemps l’État en a confié, pour ne pas dire abdiqué, la gestion à des groupes de pression qui en ont fait un tremplin pour leurs ambitions sociales et politiques, voire personnelles. Pourquoi, en effet, faut-il que notre école adopte quasi officiellement le crédo de la prédestination et du déterminisme ? Si tout est écrit, alors rien n’est écrit. Cette forme de la soumission est l’expression même de la fuite hors du réel et de l’irresponsabilité. Quand ce n’est pas la faute du maktūb, c’est la faute de l’État, ou de n’importe qui d’autre, à part moi. Savoir si l’homme est déterminé (majbūr) ou libre (mukhṭār) et responsable de ses actes est pourtant une question que le Coran n’a pas tranchée. Il l’a laissée en débat entre les croyants, «afin qu’ils raisonnent», en donnant des arguments aux uns et aux autres. Or après avoir mis en crise toutes les expressions de la religiosité sunnite et s’être substitué à elles, partout où il a conquis des espaces sociaux et institutionnels, le néosalafisme a répandu le fatalisme au point de nier à l’homme son existence en tant qu’être de volonté. Pis, il a fait du libre-arbitre l’«essence de l’incroyance» (‘ayn al-kufr), alors même que, dans le Coran, il y a autant de versets pour que contre le libre-arbitre : au total, seize de part et d’autre. Les théologiens rationalistes qui ont concouru à distinguer l’homme de l’animal en lui reconnaissant la capacité (qudra) et le discernement (tamyyīz) ont voulu qu’il soit responsable de ses actes et qu’il ne se dérobe pas à sa responsabilité.

N’est-ce pas ce dont on a besoin aujourd’hui pour former de futurs citoyens libres, capables et perspicaces dans leur jugement et leur prise de décision ? Cela signifie clairement que la religion, bien comprise, ne s’oppose pas à la modernisation de l’école et de l’éducation ; elle y encourage en conviant à la réflexion rationnelle avant d’opérer ses choix pour agir en connaissance de cause – «bi-‘ilm», comme disaient les ulémas d’époque classique. Le libre-arbitre est le seul crédo philosophique qui convienne au monde complexe dans lequel nous vivons. Il faut que l’école puisse donner à nos enfants les clés de leur être-au-monde afin que notre Algérie soit digne de son rang dans le concert des nations et qu’elle œuvre au bonheur et à la prospérité de tous comme une part de son humanité.

A. D., A. D., M. H. W. L., K. T.-I et TH. T.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/10/29/article.php?sid=204029&cid=41

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Vidéo:L’heure du peuple: Un débat intéressant entre Chantal Mouffe et Jean-Luc Mélanchon

Publié le par Mahi Ahmed

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L’influence des USA et de l’Otan dans les rapports de l’UE avec la Chine

Publié le par Mahi Ahmed

L’influence des USA et de l’Otan dans les rapports de l’UE avec la Chine

par Manlio Dinucci

Intervenant dans un forum international, le géographe italien Manlio Dinucci synthétise son analyse des armes dont les États-Unis se sont dotés pour dominer l’ensemble du monde. Cet article est d’autant plus important que c’est cette domination clairement assumée, cette organisation unipolaire du monde, que la Syrie, la Russie et la Chine mettent aujourd’hui en cause les armes à la main.

RÉSEAU VOLTAIRE | ROME (ITALIE) | 27 OCTOBRE 2016

http://www.voltairenet.org/article193867.html

 

J

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Mossoul, clé de l’avenir d’un Irak unifié

Publié le par Mahi Ahmed

Mossoul, clé de l’avenir d’un Irak unifié

RECONQUÉRIR LA VILLE, ET APRÈS ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > MYRIAM BENRAAD > 17 OCTOBRE 2016

La bataille de Mossoul a commencé. Le premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi et le président américain Barack Obama ont promis la défaite imminente de l’organisation de l’État islamique (OEI). La bataille qui s’engage au cœur du « califat » s’annonce toutefois bien plus complexe que prévu. Plus encore, il n’est pas dit qu’elle parvienne à mettre fin aux violences qui rongent l’Irak depuis plus de treize ans et qu’elle puisse ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire du pays.

« Nous nous tenons à vos côtés, comme vous vous tenez auprès de nous. Avec l’aide de Dieu, la victoire est proche. Aujourd’hui, nous avançons ; demain, nous vaincrons et travaillerons ensemble pour rétablir la vie, les services et la stabilité dans chaque ville et chaque village. » Par cette annonce, diffusée le 4 octobre 2016 sur les ondes de la radio irakienne, le premier ministre Haïdar Al-Abadi promettait à Mossoul, tombée il y a deux ans, la défaite imminente de l’organisation de l’État islamique (OEI). Son de cloche analogue à Washington, où Barack Obama affirmait libérer la ville du joug djihadiste avant la fin de son mandat.

 

Les regards du monde entier sont tournés depuis plusieurs mois vers Mossoul, où l’opération « Conquête » (« Fatah ») a formellement débuté fin mars dans la zone de Makhmour et vise à libérer la province de Ninive par le biais d’une coalition de forces hétéroclites et sur fond de bombardements occidentaux intensifiés. Joseph Votel, commandant du centre opérationnel de l’armée américaine (Commandement central des États-Unis, Centcom), évoquait en août 2016 une reprise de Mossoul « avant la fin de l’année ». Depuis, les déclarations concernant l’assaut sur la deuxième plus importante agglomération d’Irak se sont multipliées, de même que les commentaires sur les chances de réussite de cette opération périlleuse. Or, si les pronostics vont bon train quant à la « libération » à venir, peu s’interrogent sur le « jour d’après », qui n’est pas sans soulever une série d’interrogations tout aussi fondamentales tant les divisions sous-jacentes au combat contre l’OEI restent nombreuses — renvoyant ici dos à dos peshmergas kurdes, milices chiites, armée irakienne et combattants sunnites. Certains n’hésitent pas à décrire Mossoul comme la prochaine Alep, lorsqu’ils n’évoquent pas un enfer potentiellement comparable à celui de Stalingrad.

 

Trois aspects essentiels sont paradoxalement peu évoqués dans l’abondante couverture de la bataille : quel sera l’avenir de Mossoul, alors que des villes telles que Ramadi et Fallouja ont été dévastées par les opérations militaires passées ? Quel sera aussi celui des Arabes sunnites, notamment à Ninive ? Dans quelle mesure la question de Mossoul pourrait-elle déterminer la survie (ou non) d’un État irakien en état de faillite structurelle depuis de longues années ? Sans administration tangible, nationale et locale, et sans représentation politique sunnite à la hauteur des enjeux, un retour à la stabilité est loin d’être acquis. Sans doute serait-il judicieux, de ce point de vue, de redonner la parole aux Irakiens, et plus particulièrement aux voix de Mossoul. Un million de civils pourraient, en effet, être déplacés durant ce siège, faisant peser le risque d’autres « guerres civiles après la guerre civile ».

 

L’HÉRITAGE SINGULIER D’UN PASSÉ RICHE

 

Située au nord de l’Irak sur les bords du Tigre, Mossoul est riche de son histoire comme de son exceptionnelle diversité. Ce sont les Arabes qui, au VIIe siècle, la renommèrent après avoir conquis les plaines de Haute-Mésopotamie. Naguère, la région avait constitué un haut lieu des civilisations antiques, dotée d’un immense patrimoine archéologique, de monuments, de mosquées et tombeaux, et de somptueuses bibliothèques. Puis Mossoul devint, au XXe siècle, un symbole du métissage identitaire et culturel irakien, faisant cohabiter sous un même toit Arabes, Kurdes et Turkmènes, juifs, chrétiens, musulmans et yézidis. La présence chiite y a toujours été faible, dimension ayant sans doute exacerbé la conviction parmi un nombre important de Maslaouis qu’un « complot » à Bagdad visait à les éliminer. La forte religiosité sunnite qui caractérise la ville a du reste facilité sa pénétration par l’OEI en 2014 et la séduction exercée par l’idéologie radicale du groupe auprès de la jeunesse. On retrouve là un schéma identique à celui qui avait marqué la dictature baasiste : beaucoup des jeunes des zones rurales qui encerclent Mossoul avaient alors rejoint le courant panarabe par rejet des élites urbaines et comme canal révolutionnaire d’ascension sociale.

 

Au fil des siècles, Mossoul est devenue une métropole stratégique, à proximité des frontières turque et syrienne, et s’est transformée pendant le Moyen-Âge en carrefour commercial très réputé pour ses tissus, son marbre, ses caravanes et autres marchandises. Cette richesse ne fut pas sans attiser d’âpres convoitises et la ville fut ainsi pillée par les Mongols, dominée par les Perses, puis conquise par les Ottomans, après avoir été, au Xe siècle, un émirat indépendant. Au début du XXe siècle, Mossoul est ethniquement arabe et kurde et conserve une identité qui lui est propre, comme l’illustrent la persistance de son dialecte (moqué par les Irakiens) et les écrits et mémoires des intellectuels de l’époque. Son administration, essentiellement sunnite, est empreinte d’un « ottomanisme » qui évoluera en nationalisme arabe. Ce dernier s’exprime avec force lors de la révolte de 1959 conduite par le colonel Abd Al-Wahhab Al-Chawwaf, lorsque la République irakienne naissante et alors proche des communistes réprime Mossoul dans le sang.

 

La population locale a perpétué le souvenir de ces événements, développant l’obsession d’un « jamais plus » et se dissociant de l’État pour ne plus l’affronter à nouveau. Cette épaisseur temporelle permet d’entrevoir pourquoi Mossoul ne s’est pas non plus soulevée contre l’OEI, et plus particulièrement contre ses combattants étrangers peu appréciés. Elle éclaire la réticence que beaucoup ont éprouvée à quitter leur ville en 2014, surtout débarrassée d’une armée irakienne principalement chiite qui faisait office de force d’occupation pour le compte de Bagdad. Il n’en demeure pas moins que les habitants de Mossoul dénoncent aussi la cruauté djihadiste, souvent rapportée à celle de l’ancien régime. Ce fatalisme ne laisse guère penser que les civils défendront l’OEI et ses éventuels successeurs, Kurdes et chiites notamment, dont ils appréhendent les représailles.

 

HANTISE DU LENDEMAIN

 

Par-delà les prédictions court-termistes, la bataille de Mossoul sera douloureuse : nul ne sait, en effet, quelle résistance l’OEI opposera dans son fief et évoquer un « calendrier » relève donc d’un exercice très improbable. De source irakienne et américaine, une partie du commandement de l’OEI aurait déjà quitté la ville et confié sa défense à ses unités les plus redoutables — estimées par le Pentagone à 5 000 hommes et composées d’Irakiens, de Turkmènes et de Tchétchènes. Ces hommes ont adopté de nouvelles tactiques de guerre, dont la mise à feu de gisements de pétrole pour déjouer une partie des bombardements occidentaux et ralentir l’avancée des troupes irakiennes. Des tunnels souterrains auraient été construits, outre l’usage à présent banalisé des kamikazes et engins explosifs. L’OEI a fait montre, par le passé, d’une résistance féroce lors des campagnes militaires successives et s’est replié, au fur et à mesure de ses revers, sur une action insurrectionnelle et clandestine semblable à ce qu’avait été sa « première vie » en Irak.

 

Bagdad continue pour sa part de clamer sa résolution à venir à bout de la mouvance terroriste et enjoignait récemment les civils de Mossoul de coopérer avec les forces gouvernementales en leur promettant d’être « sauvés de l’injustice et de la tyrannie ». Revirement quelque peu ironique pour qui se remémore le funeste bilan de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki, dont les pratiques avaient largement contribué, entre 2011 et 2013, à pousser une partie de Mossoul dans les bras de l’OEI et de sa gouvernance révolutionnaire (lutte contre la corruption, redressement des institutions, couverture des besoins premiers de la population). La violence inouïe des derniers mois pourrait avoir eu raison de cette utopie d’un changement. Le chômage n’a pas été éradiqué à Mossoul, les trafics non plus, et le « contrat social » entre insurgés et civils est une peau de chagrin. Pour répondre à la grogne populaire, les militants demeurés à Mossoul auraient même reçu pour consigne de multiplier assassinats et destructions en tout genre.

 

Objectivement, l’impossibilité pour Mossoul de communiquer avec l’extérieur et la propagande de l’OEI ont occulté la dégradation des conditions de vie de ses habitants ainsi que la fragilité inhérente à l’entreprise d’Abou Bakr Al-Baghdadi, considérée comme une subversion de l’islam sunnite traditionnel. Les témoignages accablants recueillis aux environs de Mossoul (Al-Shirqat, Al-Qayyara), dévoilent cette sombre réalité. La tragédie est visible pour les centaines de milliers de Maslaouis qui ont fui ou tentent toujours cet exil désespéré. Pis, ni Bagdad, ni Erbil, ni les pays voisins n’ont les moyens de gérer les flux de réfugiés que cette énième crise génère. Ajoutons qu’en cas de victoire concrète de la coalition contre l’OEI, le « retour » de l’armée à Mossoul ne règlera rien si une amélioration du quotidien ne se fait pas sentir : les exigences des civils, qui ont tant souffert, n’ont guère évolué depuis juin 2014. Et force est d’admettre que les élites en place demeurent incapables d’y répondre, que peu de déplacés et réfugiés ont goûté à la « reconstruction » si longtemps promise et qu’il leur est impossible, en l’état, de repeupler des espaces défigurés par la guerre.

 

DÉSHÉRENCE POLITIQUE

 

Outre l’actualité immédiate, la perte de repères politiques à Mossoul se fait l’écho direct de la situation dramatique des Arabes sunnites d’Irak, privés de toute représentation sérieuse depuis le renversement de Saddam Hussein en avril 2003. Pourtant, c’est cette représentation introuvable qui est sans doute la seule à même de les ramener dans le jeu national et de stabiliser les zones émancipées de l’OEI. Ce dernier a d’ailleurs bâti sa fortune sur ce vide, triplement idéologique, politique et institutionnel, de même que sur le discrédit des élites post-baasistes. Deux questions se font jour : quelles sont exactement les forces arabes sunnites engagées dans la lutte, avec quelles capacités ? Pourront-elles s’imposer face à leurs compétiteurs ? D’ores et déjà, tous s’accordent sur le lourd héritage laissé derrière lui par l’OEI : son idéal transnational d’unité sunnite a fini de déchirer le tissu social irakien, tout en accentuant les clivages qui lui préexistaient.

 

Conscientes de cette fragmentation, les figures sunnites irakiennes ont multiplié les réunions depuis l’été, visant à mettre à plat leurs divergences d’intérêts. Deux personnes ont émergé de ce point de vue, chacune incarnant une vision spécifique de l’avenir de Mossoul et de l’Irak au sens large. Membre d’une tribu arabe sunnite de Mossoul, Naoufal Hamadi Al-Soultan a pris la tête de la force sunnite appuyant l’armée irakienne et les milices chiites de la Mobilisation populaire à Ninive ; il incarne la ligne de Bagdad. Gouverneur depuis l’automne 2015, Al-Soultan est un ancien baasiste dont le frère a prêté allégeance à l’OEI. En face, l’homme d’affaires Athil al-Noujaïfi, ancien gouverneur ayant fui en juin 2014 et destitué de ses fonctions l’année suivante, est son principal concurrent. Il est lié au Kurdistan et à la Turquie contre Bagdad et l’Iran, et réclame un soutien militaire direct des États-Unis. Al-Noujaïfi dirige la Mobilisation nationale (Al-Hachd al-Watani), qui rassemble des milliers d’hommes, dont certains haut-gradés originaires de Mossoul qui s’opposent à toute ingérence des milices chiites et prônent une autonomie régionale sunnite comme alternative à l’OEI.

 

Les contours de cette autonomie restent à définir, mais la proposition est globalement très mal reçue par les forces chiites du centre qui la considèrent comme une tentative de partition de l’Irak et soulèvent la question de sa viabilité au regard des ressources naturelles limitées dont disposent les provinces sunnites du pays. À l’opposé de cet argumentaire, les sunnites citent les dispositions de la Constitution de 2005 et leur droit à constituer pareille région autonome par voie référendaire. Ils escomptent aussi d’un tel « couvert de légalité » l’effacement de la honte liée à leur abandon de Mossoul aux mains de l’OEI en 2014 et la restauration d’une légitimité politique amplement écornée par les succès djihadistes passés.

 

QUELLE PLACE POUR LES SUNNITES ?

 

Il est frappant d’observer comme les débats sur l’Irak continuent de faire l’impasse sur un ensemble de considérations historiques dont on ne soulignera jamais assez l’utilité critique. Ainsi, comme il y a un siècle lorsque Français et Britanniques se l’étaient disputée au sortir de la première guerre mondiale, la future Mossoul semble déjà préfigurer les modalités de renaissance, ou d’ultime décomposition, de l’État irakien moderne. Al-Baghdadi n’en a pas fait sa capitale sans raison : la ville était l’emblème de l’ordre colonial « croisé » puissamment associé aux accords de Sykes-Picot dans l’imaginaire djihadiste, ainsi qu’à l’abolition du califat en 1924. Mossoul n’avait de surcroît jamais fait partie de la Mésopotamie que recouvre l’Irak actuel, tandis que Ninive a été la dernière zone rattachée au nouveau territoire national en 1921.

 

Dans son sillage, l’OEI aura réveillé l’ancienne « question de Mossoul » et toutes les appétences qui l’ont traditionnellement façonnée, notamment au plan régional. La Turquie, par exemple, a déployé ses troupes au nord de l’Irak en appui aux sunnites de la Mobilisation nationale et tire profit de la remise en question existentielle de l’entité irakienne pour réclamer ses « droits » sur Ninive. Pour rappel, Ankara s’était opposée en 1925 à l’annexion de son vilayet par le Royaume-Uni (après que Paris eût renoncé à ses ambitions) en dénonçant alors une violation de l’armistice de Moudrous qui, le 30 octobre 1918, avait placé Mossoul et une partie de la province de Ninive et du Kurdistan irakien sous sa tutelle.

 

Dominée depuis 2003 par les partis chiites, Bagdad parviendra-t-elle à renouer avec Mossoul, coupée du pays depuis plus de deux ans et traditionnellement peu ouverte aux ingérences du centre ? La violence confessionnelle prônée par l’OEI lui survivra-t-elle, continuant d’obstruer toute perspective de réconciliation proprement irakienne ? Doit-on craindre que le morcellement de la composante sunnite aboutisse à un abîme politique qui, de facto, ferait de Mossoul et d’autres villes des territoires ingouvernables dans le temps long ? Encore loin d’être enterrée, l’ambition djihadiste conserverait dans ces conditions une capacité infinie de se réincarner.

 

MYRIAM BENRAAD

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Une journaliste britannique de retour d'Alep : «Les médias occidentaux vous mentent !»

Publié le par Mahi Ahmed

La journaliste indépendante d’investigation Vanessa Beeley, qui revient à peine d’Alep, dénonce la propagande des médias mainstream sur la guerre menée contre la Syrie et dévoile l’imposture des Casques blancs qui soutiennent les terroristes, financés par les Occidentaux. Selon Vanessa Beeley, la majorité des médias occidentaux décrivent «sans réserve» Alep comme étant une ville homogène. «Ceci n’est pas vrai», affirme-t-elle. «Il s’agit clairement de deux villes. Alep a été divisée par l’invasion terroriste en 2012. Cette invasion a mené à des actions punitives à Alep-Ouest. 600 000 civils ont fui d’Alep-Est vers Alep-Ouest, dès l’occupation de cette partie de la ville par les terroristes. Ceux qui sont restés représentent, selon l’association médicale d’Alep que nous avons rencontrée en nous y rendant, environ 200 000, peut-être même moins à présent», raconte Vanessa Beeley qui indique qu’au moins un quart des gens demeurant encore à Alep-Est, sinon plus, sont «des terroristes avec leurs familles».

 

Elle ajoute : «La majorité des civils qui restent à Alep-Est est retenue en otage.» Pour preuve, elle évoque les témoignages de Syriens dont les familles sont bloquées à Alep-Est et qui sont utilisées comme bouclier humain par les terroristes. La journaliste, qui dénonce «l’énorme campagne de déshumanisation des Syriens» par les médias occidentaux, affirme que la description de ces derniers, concernant les gens d’Alep-Ouest, comme étant des soutiens d’Al-Assad «est un mensonge total !». «90% de la population est partie vers des zones contrôlées par le gouvernement syrien pour sa protection. C’est plus de sept millions de Syriens qui ont fui vers des zones contrôlées par le gouvernement.» Et de souligner : «Ces gens ne sont pas nécessairement des partisans d’Al-Assad. Ils pourraient très bien être contre lui. La différence est qu’ils ne croient pas que tuer la Syrie est une méthode pour l’améliorer.»

 

Pour elle, ces faits «détruisent» à jamais la vieille idée sectaire. Car selon la journaliste britannique, les zones côtières comme Tartous ou Lattaquié accueillent des sunnites, des Alaouites, des chrétiens et «toute sorte de gens qui ont fui vers ces régions pour cohabiter et coexister». Pour ce qui est des hôpitaux situés à Alep-Est, dont la destruction est attribuée par les médias mainstream à l’armée syrienne, en avril, Vanessa Beeley se demande comment ont-ils pu être reconstruits pendant ces trois derniers mois. Elle révèle que les hôpitaux d’Al-Dakak, d’Al-Zahra et d’Abdul-Aziz sont tous occupés par les terroristes. «Les étages supérieurs sont utilisés comme tours pour snipers. Les terroristes y sont traités en priorité, bien avant les civils.»

 

La journaliste a tenu à souligner que chaque habitant qu’elle a pu rencontrer durant son voyage en Syrie ne considère pas qu’il y ait de différence à faire entre terroriste, rebelle, rebelle modéré ou opposition. «Ils sont tous des criminels, tous tueurs en masse, tous violeurs, tous tortionnaires, abuseurs de ces enfants et de leurs familles. Ils sont en train de massacrer des Syriens», réitérant encore une fois : «Il n’y a pas une catégorie de personnes ou des partisans d’Al-Assad. Il y a des Syriens, qu’ils soient chrétiens, sunnites, chiites ou alaouites. Tout ce que dirait chacun d’entre eux, c’est : "Nous sommes avant tout syriens. Et même si nous ne sommes pas d’accord avec notre gouvernement, nous ne sommes pas ici pour tuer notre pays afin de l’améliorer".»

 

Concernant les Casques blancs qui activent en Syrie, la journaliste les accuse tout simplement d’être des terroristes. «Bien qu’on dise que c’est une ONG indépendante, qu’elle ne reçoit pas de subventions de parties intéressées par le conflit en Syrie, cette organisation perçoit, probablement, environ 100 millions de dollars», atteste-t-elle. Selon elle, elle reçoit 23 millions de dollars des Etats-Unis et 32 millions de livres du Royaume-Uni. Elle cite d’autres pays qui sont impliqués dans le financement de cette ONG, tels que le Japon, le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne qui vient de confirmer qu’elle donnerait sept millions de dollars.

 

La journaliste d’investigation ne s’arrête pas là. Elle accuse cette ONG de fabriquer des preuves et d’agir comme une organisation terroriste. «Nous savons, par les faits, que les Casques blancs fabriquent les preuves. Ceci est démontré dans mon rapport. Nous savons qu’ils sont sectaires. Ils ont volé des ambulances, trois camions de pompiers, ils ont tué les membres de la vraie défense civile. Ils en ont kidnappé. Ils en ont chassé d’Alep-Est vers Alep-Ouest.» Elle affirme que le même procédé a été appliqué à Idlib, à Deir Ez-zor, à Rakka, à travers toute la Syrie. «Cette organisation agit comme les groupes terroristes et cela en de nombreuses circonstances. A mes yeux, les Casques blancs sont des terroristes.» Pour Vanessa Beeley, la propagande de la sale guerre en Syrie est alimentée par cette organisation qui est décrite par les gouvernements occidentaux comme une organisation humanitaire de premier plan et qui est favorite pour décrocher le prix Nobel de la paix.

 

La journaliste n’a pas caché son inquiétude du genre d’outil que peut devenir cette ONG dans les mains du prochain président américain, notamment si c’est Hilary Clinton. «Ce serait terrifiant. Si ces types obtenaient le prix Nobel de la paix, et nous parlons là de terroristes recevant le prix Nobel de la paix, cela équivaut à une déchéance vers l’insanité.» 

 

Mohamed El-Ghazi

Source: Algérie patirotique du 14.10.16

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La Tunisie, entre sauvetage de la transition et retour vers le passé LE POIDS DE LA QUESTION SOCIALE

Publié le par Mahi Ahmed

La Tunisie, entre sauvetage de la transition et retour vers le passé

LE POIDS DE LA QUESTION SOCIALE

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > KHADIJA MOHSEN-FINAN > 12 OCTOBRE 2016

Unique espoir des « printemps arabes », la Tunisie continue de représenter un cas d’école quant au passage à la démocratie, par la rupture institutionnelle, le compromis entre élus de différents partis et le dynamisme de sa société civile. Mais le pays est malade des promesses sociales qui n’ont pas été tenues. Béji Caïd Essebsi a conçu un pacte avec plusieurs formations politiques et syndicales pour un gouvernement d’union nationale. Lequel, comme par le passé, contribue surtout à faire diversion par rapport à des réformes toujours différées.

 

Au cours de l’été 2016, Béji Caïd Essebsi manifeste sa volonté de donner un nouvel élan au pays en dynamisant l’action gouvernementale. Lors de ses déplacements à l’étranger, il lui est aisé de mettre en avant les acquis de la transition politique, comme l’existence d’élections libres, une Constitution respectueuse des droits fondamentaux et une réelle liberté d’expression. Pourtant à son retour en Tunisie, il doit faire face aux demandes de transformation sociales qui sont restées sans réponses depuis 2011.

 

Le malaise, qui est aussi moral, gagne de larges couches de la société, incluant ceux qui mettent à l’index la corruption généralisée, ceux qui ont cru à la mise en place d’une justice transitionnelle et tous ceux qui déplorent le retour de l’ancien régime. Quant à la réalité du pouvoir, elle reste concentrée entre les mains du chef de l’État en dépit d’un régime politique qui s’est modifié en 2014, donnant de larges prérogatives au Parlement et au chef du gouvernement.

 

Le mal-être des Tunisiens se nourrit également d’un quotidien difficile. La cherté de la vie affecte durement les classes moyennes au moment où le pays connaît une dégradation des services publics, du fonctionnement de l’administration et de l’autorité de l’État.

 

Conscient des multiples dysfonctionnements qui rongent ses concitoyens, Béji Caïd Essebsi tente d’y répondre en faisant appel à des méthodes du passé qui ont fait leurs preuves sur un temps court : l’union des forces politiques autour d’un projet et un pacte qui scelle l’entente entre les principales forces politiques du pays. Le 2 juin, il rend public son projet d’union nationale qui sonne tel un désaveu de la politique du chef du gouvernement Habib Essid. L’homme avait été choisi dix-huit mois plus tôt pour sa rigueur et sa connaissance de l’administration, des qualités qui ne semblent plus correspondre aux priorités du moment. Le président souhaite son départ et les députés ne lui renouvellent pas leur confiance. La Tunisie doit aller de l’avant et le projet de changer de gouvernement prend des allures de sauvetage du pays par une autre gouvernance.

 

UN CONTEXTE DE CRISE

 

Le 13 juillet, neuf partis politiques et trois organisations nationales — l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA) et l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP) —signent un document de synthèse relatif aux priorités du prochain gouvernement, dit d’« union nationale ». Les axes mentionnés ne surprennent pas : lutter contre le terrorisme, créer les conditions de la croissance économique, favoriser le développement régional et s’attaquer à la corruption qui prend de plus en plus d’ampleur et de visibilité, au point que Chawki Tabib, le président de l’Instance supérieure de lutte contre la corruption a été amené à dire que la Tunisie « risque de devenir un État mafieux » si rien n’est fait pour endiguer le phénomène.

 

L’idée d’un pacte n’est pas nouvelle. En 1988, le président Zine El-Abidine Ben Ali avait déjà mis en place un « pacte national » signé par la plupart des formations politiques, y compris le Mouvement de la tendance islamique (MTI) (qui deviendra Ennahda) pour coopter les acteurs politiques autrefois laissés à la marge. Au Maroc, au milieu des années 1970 et à la fin des années 1990, Hassan II avait eu recours au même procédé, en réalisant un consensus avec les forces politiques sur la base de leur participation et de leur acceptation des règles du jeu politique.

 

Le pacte de Carthage intervient dans un contexte de crise et les Tunisiens ne manifestent plus de motivation pour la vie politique. Pour autant, il ne s’agit pas de mettre en place une nouvelle politique, mais d’accélérer le choix d’un nouveau gouvernement qui rassemble le plus grand nombre de sensibilités politiques. Devant le piétinement du gouvernement depuis les élections de 2014, le président souhaite faire porter la responsabilité de la transition aux forces politiques qui adhèrent à son projet, présenté comme un « sauvetage » de la Tunisie. Il s’agit donc d’une circulation interne des élites politiques, par la cooptation de ceux qui manifestent leur volonté de « sauver le pays ». Et par conséquent, le rejet de ceux qui n’adhèrent pas à cette offre politique, sans qu’il ait eu le moindre débat sur les fondements de la crise qui a conduit à cette initiative d’« union nationale », scellée par un pacte.

 

DES MÉTHODES DE L’ANCIEN RÉGIME

 

Comme en 1988, le pacte de Carthage devient une large entente pour légitimer et appuyer l’initiative du chef de l’État. Comme par le passé, cette politique s’apparente à une demande de stabilité du pays qui se fait avec le maximum d’acteurs et au détriment d’un changement de cap radical. Par la signature de ce pacte sur un texte somme toute très général qui ne mentionne ni la méthode ni le calendrier des réformes à engager, Béji Caïd Essebsi redessine la scène politique en élargissant son camp. Cependant ce pacte lui permet aussi d’occulter les raisons qui ont plongé le pays dans la crise politique : Nidaa Tounès, le parti qui l’a porté au pouvoir s’est effondré du fait de dissensions internes dues à la mainmise de son propre fils Hafedh sur cette formation, les réformes annoncées se font toujours attendre, et l’exécutif donne le sentiment d’être dans l’incapacité de répondre aux demandes de transformations sociales qui se sont exprimées en 2011 et durant la transition. Plus largement, la révolution a depuis longtemps cessé d’évoluer au rythme des demandes qu’elle a provoquées et n’est plus du tout représentée par ses acteurs. Elle a pratiquement disparu de la vie politique, emportant avec elle les espoirs qu’elle avait suscités.

 

Dans le fond, malgré les acquis politiques de la transition, dans sa gouvernance voulue par Caïd Essebsi, la Tunisie est encore dans une logique de pacte : pour maintenir les réseaux de clientélisme et de patronage, on intègre d’autres catégories dans le système1. Or, compte tenu des avancées politiques et du contexte de transition, l’élargissement de la scène politique aurait dû prendre la forme d’un contrat par lequel chacun des contractants défende ses intérêts propres. Le rôle du chef du gouvernement aurait été d’intégrer ces intérêts divergents dans le cadre d’une politique d’ensemble définie de manière autonome par rapport à la présidence de la République et naturellement du parti Nidaa Tounès, avant sa soumission au Parlement.

 

La coexistence entre les méthodes de l’ancien régime et le système tel qu’il a été défini par la Constitution est ici préjudiciable au fonctionnement du jeu politique. En effet, alors que dans le cas marocain, lorsqu’il a été question de consensus les règles du jeu étaient stables et non négociables, dans le cas tunisien elles sont en construction, changeantes et par définition négociables. La verticalité du pouvoir et la prise de décision grippent les avancées du système et brouillent la lisibilité de la vie politique du pays.

 

QUELLE UNION NATIONALE ?

 

L’absence de clarté sur la nécessité de changer de gouvernement a quelque peu déplacé la question centrale. En cet été 2016, le changement politique et ses implications sur la vie des citoyens ne sont plus au cœur des préoccupations politiques. Ce qui fait débat, c’est le « gouvernement d’union nationale ».

 

Le choix du chef de l’État se porte sur Youssef Chahed, un ingénieur agronome de 41 ans qui a rejoint Nidaa Tounès en 2013, après un bref passage au Parti républicain (Al-Joumhouri). Malgré une carrière politique courte (secrétaire d’État à la pêche, puis ministre des collectivités locales), il a la confiance de Béji Caïd Essebsi qui. À la veille du congrès de Nidaa Tounès à Sousse (9 janvier 2016), Caïd Essebsi lui avait déjà demandé — mission délicate — de mettre en place une commission susceptible de trouver une issue aux dissensions qui déchirent ce parti.

 

Toutefois son nouveau mandat de former un gouvernement d’« union nationale » est autrement plus difficile. Issu de Nidaa Tounès, il a vocation à rassembler en se tenant à distance des partis politiques, sans pour autant s’opposer frontalement aux dissidents du parti ou encore au fils du président. Il sait également qu’Ennahda, dans un premier temps réticent à la destitution de son prédécesseur, a accepté l’idée d’une union scellée par un pacte en contrepartie d’une présence plus importante au sein du gouvernement. La formation islamiste ne lui fera pas de concessions ; elle a certes donné son accord à son investiture, cependant ses cadres comme ses militants ne se reconnaissent pas dans ce moderniste.

 

La scène politique est balisée et ses acteurs tirent à hue et à dia. Pourtant Chahed joue le jeu, multiplie les entretiens et se montre à l’écoute. Au terme de ses consultations préalables à la formation de son gouvernement et compte tenu des formations qui ne s’associent pas à l’union nationale, le jeune chef du gouvernement a du mal à faire correspondre élargissement du gouvernement et représentativité. Le gouvernement, qui dispose d’une majorité des deux tiers à l’Assemblée, aurait naturellement gagné à élargir sa base parlementaire en accueillant des éléments du Front populaire, parti composé de douze formations qui dispose de quinze sièges au Parlement. Or, le Front populaire a refusé d’adhérer à l’union et l’ouverture du gouvernement s’est essentiellement opérée en associant des formations de gauche qui ont peu ou pas de députés2. Comment consolide-t-on l’union nationale en nommant des ministres dont la formation a recueilli un nombre de voix aussi faible3 ?

 

Par-delà la question de la représentativité, l’élargissement a été somme toute relatif, puisque le gouvernement compte sept partis au lieu de quatre dans le précédent gouvernement. L’union se fait alors sur d’autres critères, articulant maintien d’anciens ministres (défense, intérieur, affaires étrangères et éducation nationale, tourisme), intégration de deux anciens cadres de l’UGTT et éléments de la gauche. Sur vingt-six ministres et quatorze secrétaires d’État, Ennahda se voit attribuer trois ministères et trois secrétariats d’État.

 

Toutefois la visibilité du changement réside indéniablement dans le rajeunissement et la féminisation de ce gouvernement qui compte huit femmes dont certaines se voient attribuer des portefeuilles importants, telle Lamia Zribi à la tête du ministère des finances ou encore Hela Cheikhrouhou au ministère de l’énergie et des mines.

 

LE « CHANGEMENT DANS L’ORDRE »

 

Le manque de cohésion du gouvernement du précédent gouvernement risque de s’accentuer tant les formations qui cohabitent en son sein sont porteuses de projets différents. Pourtant Youssef Chahed n’a pas le choix, il met en application le projet du chef de l’État de remettre la machine politique en marche dans une logique de restauration. Son discours d’investiture en témoigne : la référence à la révolution en est absente — exception faite de la question des martyrs, un dossier très consensuel mis en avant par les sept gouvernements qui se sont succédé depuis 2011. Pour le reste, le choix des membres du gouvernement ne paraît pas obéir à une vision d’ensemble mais plutôt correspondre à une gouvernance qui appréhende les dossiers de manière cloisonnée. Les difficultés ont émergé immédiatement après la formation du gouvernement. À titre d’exemple, le gouvernement compte deux ministres qui ont été autrefois d’anciens cadres de l’UGTT et qui se voient attribuer des portefeuilles très sensibles dans le contexte actuel : la fonction publique et la gouvernance, et les affaires sociales. De toute évidence, ces attributions avaient vocation à ramener la stabilité sociale dans un pays miné par les grèves. Toutefois, d’une part rien ne prouve que les anciens cadres de la centrale syndicale aient une réelle influence sur la base de l’UGTT qui initie le plus souvent les grèves sectorielles. Et d’autre part, comme à son habitude, et voulant conserver toute son autonomie — notamment pour négocier la hausse des salaires — la centrale syndicale a très rapidement publié un communiqué pour dire qu’elle était bien « en dehors du gouvernement ». La direction affirme avoir été informée de ces nominations après acceptation de ses anciens cadres, Abid Briki et Mohamed Trabelsi.

 

Plus largement, cette « union nationale » imaginée pour relancer une économie très mal en point4 était peut-être concevable en 2013, lorsque les chefs des deux principales formations politiques (Nidaa Tounès et Ennahda) décidaient de gouverner ensemble. Mais on assiste depuis à une véritable érosion du parti mis en place par le chef de l’État et de sérieuses dissensions traversent Ennahda, malgré une volonté d’afficher une cohésion. Ainsi, de nombreux Tunisiens se demandent si le compromis politique entre ces deux formations n’est pas limité à une entente entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi.

 

Paradoxalement, ce processus d’effritement intérieur des deux partis qui ont œuvré à une bipolarisation de la scène politique au détriment de la démocratie ne semble pas favoriser les contre-pouvoirs ni tout simplement profiter à l’opposition. Aujourd’hui, les forces d’opposition ne sont pas convergentes et on a du mal à voir émerger une contre-élite porteuse de projets et de propositions suffisamment forts pour modifier le jeu politique et marquer une rupture avec l’ancien régime en se montrant aptes à mettre en place les réformes profondes qui s’imposent. Alors que le chef de l’État appelait à signer le pacte de Carthage, la société civile comme l’opposition institutionnelle — en particulier le Front populaire — n’ont pas saisi l’opportunité de faire une offre alternative. Ceux qui n’ont pas adhéré au projet de Caïd Essebsi ont donné le sentiment d’être en négociation avec l’exécutif et d’évoluer à l’intérieur d’un cadre défini par le prince. Les élites continuent de se comporter comme par le passé, lorsqu’elles étaient privées d’autonomie, en donnant le sentiment qu’à l’instar de Béji Caïd Essebsi, elles sont favorables à un changement dans l’ordre, qui exclut le pluralisme politique et le conflit.

 

La logique des pactes aurait-elle encore de beaux jours devant elle malgré les changements politiques opérés depuis la révolution ?

 

KHADIJA MOHSEN-FINAN

1Voir sur cette question Hamit Bozarslan et Gaëlle Demelemestre, Qu’est-ce qu’une révolution  ? Amérique, France, monde arabe 1763-2015, Les éditions du Cerf, 2016  ; p. 347-348.

2Al-Joumhouri n’a qu’un député, l’Alliance démocratique (Tahaluf al-démocrati) en a également un et La Voie démocratique et sociale (Al-Massar) n’en a pas.

3C’est le cas de Samir Taïeb, secrétaire général d’Al-Massar, dont la formation a recueilli 0,2 % des voix et qui a été nommé ministre de l’agriculture.

4Les investissements tardent à reprendre, les exportations stagnent et le déséquilibre des caisses est important, sur fond de dévaluation du dinar. Pour l’année 2017, le remboursement de la dette publique atteindra 6, 764 milliards de dinars (2,732 milliards d’euros) tandis que les rentrées fiscales seront de l’ordre de 20 millions de dinars (8 079 millions d’euros). Le gouvernement, qui refuse de parler d’austérité, entend geler les salaires avant que la croissance ne reprenne, l’UGTT s’y oppose fermement.

Publié dans TUNISIE Spécial

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Manœuvres militaires autour de l’Irak et de la Syrie VERS LA FIN DE L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE ?

Publié le par Mahi Ahmed

Manœuvres militaires autour de l’Irak et de la Syrie

VERS LA FIN DE L’ORGANISATION DE L’ÉTAT ISLAMIQUE ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > PHILIPPE DROZ-VINCENT > 11 OCTOBRE 2016

Alors que se prépare la bataille pour Mossoul, après la chute de Fallouja et de Ramadi, les avancées du Parti de l’union démocratique (PYD) côté syrien ainsi que de l’armée syrienne et de ses alliés dans la bataille d’Alep semblent sonner le glas pour l’organisation de l’État islamique (OEI). L’éradiquer ne sera cependant possible qu’au plan territorial, car l’option militaire ne peut avoir d’autre résultat. Dans ces conditions, un nouvel avatar de l’OEI pourrait bien ressurgir.

 

Les préparatifs pour la bataille de Mossoul, deuxième ville d’Irak conquise par l’organisation de l’État islamique (OEI), après d’autres revers symboliques pour l’organisation (Fallouja, Ramadi), et des avancées, côté syrien, de Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD) soutenus par les États-Unis (Manbij, août 2016) semblent annoncer la possibilité d’annihiler territorialement l’OEI. Le conflit syrien a de plus évolué au cours de l’été 2016, avec des reculs puis des avancées de l’armée syrienne et de ses alliés dans la bataille d’Alep, et l’échec de la très difficile mise en place d’un mécanisme russo-américain de gestion de trêve conçu pour distinguer les « bons » rebelles qui en bénéficieraient des « mauvais » (au moins l’OEI et la branche historique d’Al-Qaida, Jabhat Al-Nosra) qui seraient ciblés.

 

Y a-t-il là les prémisses d’avancées décisives ? L’OEI combine la dimension transnationale du djihadisme international, attrait pour des milliers de djihadistes étrangers et, comme tout groupe très structuré de guérilla, des capacités de gouvernance territoriale (utilisant diverses méthodes, de la terreur à la taxation et la redistribution) dans un soi-disant « État islamique » ou califat. La dimension transnationale a été en partie réduite, du fait des assassinats ciblés de hauts cadres du mouvement par la coalition réunie par les États-Unis et du tarissement des flux de combattants étrangers vers Raqqa. Il fait suite à l’action plus ferme d’une Turquie moins ambivalente depuis un an environ, et clairement depuis l’attentat d’Istanbul de juin 2016. L’idéologie transnationale de l’OEI reste néanmoins prégnante et dangereuse, susceptible d’activer des cellules infiltrées, dormantes ou filialisées par exemple en Europe, même si l’élimination de la deuxième dimension (territoriale) diminue l’effet d’attraction du « califat » autoproclamé.

 

La destruction de l’assise territoriale de l’organisation semble donc à portée de main fin 2016. Reste à bien comprendre toute la complexité des enjeux sur les terrains où se déploie l’OEI en jouant stratégiquement de ses deux ancrages territoriaux, en Irak et en Syrie. En effet, l’OEI perdure et même prospère sur deux échecs :

— d’une part, la décomposition confessionnelle de l’État irakien après l’invasion de 2003 et plus encore à partir de 2007-2008, quand les Américains ont cherché à tout prix une voie de sortie (exit strategy) pour le retrait des troupes ;

— d’autre part, la transformation de la révolte civique syrienne en un massacre généralisé à partir de 2012-2013 par la militarisation du conflit et les influences régionales.

 

LE CHAMP DE BATAILLE IRAKIEN

 

En Irak, les conseillers américains — désormais 4 400 hommes au sud de Mossoul (sans compter les contractants privés) — sont optimistes pour le lancement de la bataille finale de reconquête des territoires perdus par l’armée irakienne, avec l’aide de la coalition mise en place par les États-Unis. L’évaluation des opérations nécessaires a cependant suscité des controverses et une enquête du Congrès à propos de la manipulation du renseignement sur l’efficacité des opérations contre l’OEI par le United States Central Command (Centcom)1.

 

L’armée régulière irakienne a été affaiblie par les multiples soubresauts qu’elle a subis. Dissoute par l’occupation américaine en 20032, elle a d’abord été remplacée par un petit appareil militaire — dont la fameuse division de lutte antiterroriste aujourd’hui à la pointe du combat contre l’OEI — puis reconstituée en accéléré (2007-2009), mais seulement sur le papier pour permettre le retrait américain (2010-2011). Elle est pénétrée depuis lors par des logiques confessionnelles (montée des chiites et influence des Kurdes), une tendance accélérée par le premier ministre Nouri Al-Maliki qui a développé ses propres réseaux clientélistes parmi les commandants d’unité. Elle s’est effondrée avec armes et bagages devant quelques centaines de djihadistes à Mossoul en juillet 2014, malgré un budget considérable (avec des accusations de corruption)3.

 

La faible armée irakienne est soutenue dans son offensive contre l’OEI par une multitude de milices chiites (voire chrétiennes) plus ou moins regroupées en « mobilisation populaire » (al-hachd al-cha’abi) que le principal dignitaire chiite irakien, l’ayatollah Ali Sistani nomme « volontaires ». Ce qui pose la question de savoir qui va contrôler les territoires reconquis sur l’OEI, car les acteurs confessionnels chiites vont se déployer sur un territoire majoritairement sunnite. Le même problème se pose pour les partis kurdes regroupés au sein du gouvernement régional, qui ont profité de la lutte contre l’OEI pour saisir des territoires disputés.

 

Or, une milice se bat pour un territoire qu’elle place en général sous sa coupe, à la différence d’une armée adossée (théoriquement) à un État. Se pose donc la lancinante question de la réforme de l’État irakien pour faire renaître à Bagdad une communauté nationale et en finir avec une politique confessionnelle dissimulée sous un « majoritarisme » (60 % de chiites) qui a aliéné les élites sunnites. La réforme de l’État menée par le premier ministre Haïdar Al-Abadi qui a succédé au controversé Al-Maliki semble aller beaucoup moins vite que les prospectives de bataille de Mossoul.

 

Plus complexe encore et plus structurel, l’écrasement de l’OEI verrait aussi le renforcement de l’influence iranienne sur le système irakien avec l’aide de facto de la coalition dirigée par les États-Unis. Or si l’accord de juillet 2015 a écarté les perspectives de guerre entre les États-Unis et l’Iran à propos du nucléaire iranien, il n’a nullement abordé le problème de l’influence régionale croissante de l’Iran, non seulement en Irak, mais aussi en Syrie, au Yémen, dans le Golfe (où les incidents maritimes se multiplient avec les États-Unis), sur les communautés chiites et autour du pèlerinage chiite dans la ville sainte de Kerbala. L’écrasement de l’OEI à Mossoul serait une grande victoire pour le pouvoir iranien (forces Al-Qods des pasdarans, etc.) fortement investi dans le système irakien, et en particulier dans la formation des milices chiites.

 

RUSSES ET TURCS DANS LE BOURBIER SYRIEN

 

Les contradictions vont surgir encore plus fortement en ce qui concerne la deuxième source d’ancrage territorial de l’OEI : l’enlisement de la crise syrienne dans un massacre généralisé dont les combattants ne voient pas d’issue et qui constitue un terreau de recrutement et d’implantation pour le groupe.

 

Ne risque-t-on pas de passer sous silence les crimes du régime Assad pour se concentrer sur l’OEI ? La politique Obama de non-intervention assumée a parié sur l’effritement du régime et n’a pas bougé de cette ligne4. Washington a défini comme objectif à partir de mi-2014 la lutte contre l’OEI en rejetant l’appel russe à une « alliance antiterroriste » commune. Pourtant ses cartes propres sont faibles. Depuis 2014-2015, après l’échec de la formation de groupes rebelles sélectionnés, la politique américaine s’appuyait sur des Kurdes du PYD (Kobané, septembre 2014-janvier 2015) qui dominent maintenant les « Forces démocratiques syriennes » après leur avoir adjoint quelques groupes rebelles arabes. Les Kurdes luttent contre l’OEI, mais aussi pour la cause kurde et au sein de celle-ci pour le PYD — quitte à faire preuve d’ambiguïté complice avec le régime Assad dans d’autres zones.

 

Les perspectives ont radicalement changé avec l’internationalisation accrue due au surinvestissement russe, direct entre septembre 2015 et mars 2016, renouvelé depuis (dans les formes plus que dans les moyens pour les Syriens qui subissent les tapis de bombes). L’effritement progressif du régime Assad — malgré ses capacités militaires asymétriques, en particulier aériennes — par manque et épuisement des combattants, manifesté par les reconquêtes puis les reculs territoriaux (entre 2013 et 2015), sera désormais bloqué par l’investissement russe aérien et terrestre en coordination avec celui, terrestre, des Iraniens et de diverses milices chiites recrutées par ceux-ci. Telle est la nouvelle règle du jeu syrien posée par la Russie depuis les supposées réunions de coordination entre Qassem Soleimani, le chef de la force Al-Qods et de hauts responsables russes à Moscou en juillet-août 2015. La Russie est en convergence avec l’Iran qui défend son influence régionale (Hezbollah) et a surinvesti en Syrie en hommes et en argent5.

 

Moscou est à la manœuvre depuis la conférence de Vienne de novembre 2015, autour de multiples objectifs, pour éviter un scénario d’intervention occidentale à la libyenne (2011), mais aussi dans des enjeux de préséance internationale. Et soutient le régime Assad, tout en tentant de ménager des points de convergence avec Washington qui ont permis, pour la première fois, une résolution du Conseil de sécurité détaillant une sortie de crise et la mise en place de mécanismes russo-américains de gestion de trêve. Quitte, du point de vue russe, à amplifier le massacre par un déluge de bombardements comme à Alep fin septembre 2016 si les Américains ne jouent pas le jeu. Certainement une façon de proposer à nouveau à Washington la gestion commune du dossier et la coordination des frappes contre les groupes « terroristes ». Il y a là un jeu russe pour forcer à la convergence avec les États-Unis dont certains diplomates américains ont dénoncé le cynisme dans la presse. Cette solution poussée par les Russes avant l’élection présidentielle de novembre aux États-Unis qui pourrait modifier la donne au vu des personnalités des deux candidats, Donald Trump et Hillary Clinton.

 

Un autre acteur fondamental a commencé à modifier sa position : la Turquie en pleine crise après le coup d’État de juillet 2016 s’est rapprochée de Moscou. Une rencontre entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan a eu lieu en août 2016, même si les deux dirigeants ne sont pas d’accord sur le sort de Bachar Al-Assad, et des rumeurs de contacts avec le régime Assad courent6. L’entrée des troupes turques (en collaboration avec divers groupes armés syriens) en Syrie autour de Jarablus se fait contre l’OEI, mais aussi — surtout — comme gage pris pour empêcher une continuité kurde, un Kurdistan occidental (Rojava) dominé par le PYD. Cette opération s’est certainement déroulée en accord avec la Russie et les Américains, créant une zone de sécurité au nord de la Syrie que les Turcs réclamaient en vain depuis 2011.

 

Les Turcs poursuivront-ils en direction de Raqqa ou inciteront-ils des groupes de rebelles à quitter le front d’Alep pour celui de l’attaque contre Raqqa avec la bénédiction américaine ? C’est une autre façon de « sélectionner » des groupes et de les détacher de Jabhat al-Nosra (renommé depuis Jabhat Fath al-Sham), et une solution qui irait dans le sens du « tri » envisagé par les mécanismes de trêve russo-américains. L’Arabie saoudite, pour sa part, ressent une mise à l’écart et soutient l’opposition syrienne réunie à Londres en septembre 2016.

 

UN AVATAR DE L’OEI

 

Cela veut-il dire à moyen terme que l’écrasement de l’OEI se fera en laissant survivre le régime Assad qui bénéficie pour le moment de la protection russe ? Sous ce couvert, Bachar Al-Assad a relancé au cours de l’été 2016 la bataille symbolique d’Alep — en s’épuisant aussi à la tâche comme le montrent les flux et reflux des fronts et des encerclements au cours de l’été 2016. Et il parfait des sièges dans les banlieues de Damas en utilisant cyniquement les trêves et l’aide humanitaire de l’ONU. La lutte contre l’OEI en Syrie aurait donc cette forme, bien loin des aspirations à la liberté largement partagées par les Syriens, indépendamment de leurs divisions.

 

Est-il possible de détruire l’assise territoriale de l’OEI ? Oui, cependant la complexité des enjeux soulève bien des questions auxquelles il va falloir répondre, au risque de produire des effets contraires non désirés. Éradiquer l’OEI semble à portée de main en Syrie et en Irak, mais ce sera uniquement au plan territorial : l’outil militaire ne peut avoir d’autre résultat. À quel prix ? Les dilemmes soulevés plus haut se situent à différents niveaux : moral, international, régional, local. Un coût trop élevé provoquera des frustrations parmi certains acteurs locaux qui refonderont un avatar de l’OEI... comme en Irak depuis 2003.

 

PHILIPPE DROZ-VINCENT

1Mark Mazzetti et Matt Apuzzo, «  Inquiry weights whether ISIS analysis was distorted  », The New York Times, 25 août 2016.

2Coalition Provisional Suthority Number 2.

3Loveday Morris, «  Iraqi defense minister sacked as Mosul battle looms  », Reuters, 25 août 2016 et «  After more than $1,6billion in U.S. aid, Iraq’s army still struggles  », The Washington Post, 10 juin 2016.

4Jeffrey Goldberg, «  The Obama Doctrine  », The Atlantic, avril 2016

5Voir entre autres, Understanding Iran’s Role in the Syrian Conflict, Londres, Royal United Services Institute for Defence and Security Studies, août 2016.

6Muhammad Balout, «  Putin Gathers Asad and Erdogan  ?  », Al-Safir, 2 septembre 2016.

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L’Algérie est –il un pays agricole ou peut –il le devenir : (Esquisse d’une réflexion)

Publié le par Mahi Ahmed

L’Algérie est –il un pays agricole ou peut –il le devenir : (Esquisse d’une réflexion)

Saci BELGAT ingénieur- pédologue

SAMEDI 1 OCTOBRE 2016

Introduction :

L’Algérie est vue soit comme :

- un grand pays agricole alors que sa balance commerciale en produits agro-alimentaires est déficitaire de 7,6 milliards d’euros, et satisfait moins de 20% de sa consommation annuelle en produits agricoles,

- Ou un pays semi-désertique et non agricole :

Entre les deux perceptions la ligne de démarcation est ténue :

- Dans le moment et en ne tenant compte que des terres mobilisées à des fins agricoles, de l’eau réservée à l’irrigation et de la production agricole physique l’Algérie n’est pas un pays agricole.

- Cependant et en tenant compte des potentialités des terres agricoles, de l’eau de surface et des aquifères mobilisables l’Algérie peut devenir un pays agricole valide.

- Le mieux pour s’en rendre compte est d’afficher la photographie de l’agriculture telle qu’elle a été évaluée statistiquement par le ministère de l’agriculture en 2001.

- Analyse du recensement général de l’agriculture 2001.

- C’est l’un des rares documents qui livre une photographie objective et informée de l’agriculture et il faut rendre grâce à ses concepteurs.

S. A. U Totale / répartition par culture :

Culture S.A.U. hectare

Grandes cultures 4267746

Cultures maraîchères 274182

arboricultures 540354

jachère 3350290

Prairies naturelles 26108

Total S.A.U 8458680 ha

1- La surface agricole utile ne représente que 3,6% de la surface totale de l’Algérie :

Est-ce suffisant ou pas assez ?

Pour l’évaluer avec objectivité, calculons le ratio HA/tête d’habitant : celui-ci est de 0,20 Ha/habitant, selon le rapport du CNES 2004, il chutera à 0,17 ha/habitant en 2020.

Ce ratio est le plus faible de tous les pays de la rive sud de la méditerranée.

Maroc = 0,30 ha/tête d’habitant

Tunisie = 0,46 ha /tête d’habitant :

1ère vision de l’agriculture Algérienne telle qu’elle est :

Si on rajoute à ce ratio la fertilité des sols, la disponibilité en eau pour l’irrigation ceci placera l’Algérie sur une pente dangereuse d’un point de vue de sécurité alimentaire et plus encore en termes de souveraineté alimentaire par rapport au contexte géostratégique, des guerres froides et chaudes qui s’y déroulent à notre porte.

- Aussi d’un point de vue agronomique, on ne tient compte que de la surface agricole annuellement cultivée c'est-à-dire qu’il faut soustraire toute la SAU laissée en jachère ce qui nous laisse à peine 5108390 ha. Le ratio dans ce cas est de 0,13 Ha/habitant.

- L’image d’Épinal de l’Algérie agricole fond au soleil et à la moindre analyse objective.

- Deuxième hypothèse : mobilisation des ressources et politique de préservation et de bonification des terres agricoles :

- Depuis que j’ai commencé à faire de l’agronomie cela va faire presque 50 ans, on m’a toujours dit que la résorption de la jachère est une nécessité et que l’Algérie allait le faire.

- Où sommes-nous avec cette idée et où se situe le goulot d’étranglement.

Véritablement dit, les progrès sont très minces pour bouleverser l’image.

- Mais pourquoi ça n’avance pas :

- La question de la résorption de la jachère avant d’être une question administrative ou de volonté politique est une question éminemment agronomique.

- Sa résorption bute sur le peu de fertilité des terres céréalières car la jachère concerne ces terres, au climat semi-aride (pluviométrie faible et mal répartie), à la conduite des céréales en mode pluvial et au peu de disponibilité de l’eau pour l’irrigation.

- Cela étant, compte tenu du climat semi-aride à aride notamment du Sersou,( Tiaret, Tissemsilt, Mahdia), des monts de saida et du Hodna et du sud du domaine mauritanien constantinois, de la nature des sols indurés peu profonds et qui reposent sur des concrétions calcaires diaclasées, il est une illusion de faire croire en une résorption intégrale de la jachère. Le seuil admissible et réalisable serait de l’ordre de 60% de la sole totale.

- Cet objectif réaliste colle assez bien avec l’association élevage ovin et céréales de ces régions et sur lesquels je reviendrais un peu plus loin.

- Il est à noter que seulement 3% de la sole céréalière est irriguée.

- Ce n’est qu’en passant en mode de conduite par irrigation d’appoint que la jachère pourrait être résorbée est-ce possible.

- Au lieu de se perdre dans les sables du désert à vouloir promouvoir une agriculture fantasmée de l’agriculture saharienne et si tous les efforts doivent tendre d’une part à mettre le potentiel de l’aquifère du continental albien oriental au service des terres céréalières du bassin numidien oriental, des secteurs des plateaux constantinois, du domaine mauritanien oriental et du secteur Oranais et d’autre part à bonifier les vastes terroirs en friche des domaines mauritaniens, il est de notre portée de résoudre cette question.

- Ces territoires concentrent l’essentiel de la céréaliculture actuelle et renferment de vastes territoires de sols à bonifier notamment dans le domaine Mauritanien oriental et les hautes plaines du constantinois.

- Nous estimons à presque 2 millions d’hectares en situation agropédologique correcte et pouvant être versé dans les 5 ans à venir à la céréaliculture. En résorbons la jachère à hauteur de 60% de la sole actuelle, la sole céréalière sera portée à environ 6277920 ha :

- Si en plus et sur les 2000000 ha à bonifier dans les cinq années à venir, 1 000000 ha serait versé à la céréaliculture, la sole totale consacrée aux grandes cultures serait de 7277920 ha

- Ces territoires formés sur des assises calcaires du domaine Mauritanien oriental et occidental demandent un aménagement moins couteux que la bonification des sols salés. Il suffit de casser la croute par un rootage et d’aménager les conduites d’irrigation.

- En travaillant sur une hypothèse d’un rendement moyen de 14 quintaux de céréales /ha, rendement réaliste, l’Algérie peut engranger bon an, mal an l’équivalent de 8789088 tonnes et couvrir ses besoins de consommation à hauteur de 66%.

- Dans la deuxième hypothèse en y rajoutant le million d’ha gagné en bonification et versé à la céréaliculture les besoins seront satisfaits à hauteur de 88% de la consommation ; aussi j’ai travaillé sur une consommation maximale de 13, 45 millions de tonnes en prenant en compte la croissance démographique horizons 2030 avant qu’elle ne se stabilise et une croissance de l’élevage notamment ovin dans les domaines territoriaux des grandes cultures.

- Pour comparaison, la production céréalière blé et orge de l’année 2008, l’année la plus fertile en production a atteint 6, 12 millions de tonnes et les importations sont de l’ordre de 7, 33 millions de tonnes.

- En terme physique et si l’Algérie met tous les atouts géographiques, agronomiques, agricole et financier du bon côté de la balance d’ici 5 ans elle réduira presque à 10% les importations de céréales. La facture des importations à titre indicatif elle est de 1,5 milliards de $.

- Comment régler la question de l’appoint d’eau d’irrigation pour les céréales.

- D’un point de vue stratégique l’Algérie serait moins vulnérable aux pressions extérieures des grands producteurs céréaliers. (France, états unis, canada).

- L’Algérie du point de vue climatique est l’un des pays les plus contrastés/

- Sur 2 millions de km2, il tombe moins de 50 mm/an, par contre le sous-sol du Sahara est traversé par deux grands aquifères fossiles :

- - le continental intercalaire (CI)

- Et le complexe terminal (C.T)

- Ces deux complexes renferment pas mois de 40.000 milliards de m3.

- Les capacités de mobilisation sont de 5 milliards de m3 /an

- Les capacités de mobilisation au nord entre les eaux de surface et les aquifères sont de 12 milliards d’eau/an

- 1milliards de m3, traitement des eaux usées

- Au total l’Algérie peut mobiliser annuellement 18 milliards de m3 d’eau

- En additionnant l’eau des complexes de dessalement de l’eau de mer, l’Algérie est en capacité de satisfaire autant :

- la consommation domestique (35%)

- L’irrigation (65%)

- L’industrie (3%)

La crise financière que traverse le pays va certainement ralentir les projets de transfert d’eau. Il est susurré que le transfert d’eau Sud-Hauts Plateaux concernant la nappe albienne vers les wilayas de Djelfa, Tiaret, M’sila, Biskra, Batna, Saida et Médéa sera purement et simplement abandonné.

- Ce projet structurant si son abandon est confirmé va se répercuter négativement sur le développement agricole.

2 - Quelles sont les tendances lourdes de l’agriculture algérienne:

Caractères génétiques et fertilité :

- Les terres agricoles se situent dans leur majorité en climat semi-aride et aride et sur des formations calcaires dures. Ces deux facteurs font que leur évolution pédogénétique est lente et ralentie d’où leur faible profondeur. Le profil cultural dépasse rarement 30 cm de terres arables exploitables par les racines. Les sols sont pauvres en matière organique, l’humidité équivalente est faible et les plantes disposent de très peu d’eau.

- En somme ces sols ont une fertilité médiocre.

- Perte de sols :

- C’est dans les poches à haut potentiel agrologique que l’Algérie perd le maximum de sols agricoles ;

- En première place c’est dans les bassins côtiers où on perd le plus de sols agricoles et à potentiel de fertilité moyen si non bon :

- - dans la partie occidentale, le secteur oranais, les pertes de sols prennent une proportion alarmante. Pour preuve toutes les formations littorales et alluvionnaires de Mostaganem sont largement entamées,

- Au centre le secteur algérois et particulièrement le Mitidjien est gravement touché.

- De 1962 à 2010 l’Algérie a perdu 160.000 ha de terres agricoles.

- Dans la partie orientale tout le Numidien et les formations littorales alluvionnaires de l’oued Nil à el kala en passant par la plaine de zeramna, Ben Azzouz- guerbase, Azzaba et la seybouze, Tarf et El kala sont entamés.

-

- Erosion et perte de fertilité :

- 13 millions d’ha des sols du Tell sont menacés par l’érosion hydrique et les moyens de lutte sont dérisoires au regard de l’urgence et de la fragilité des sols chahutés par une géomorphologie accidentée et favorable au décapage de sédiments :

- 120 millions de tonnes de sédiments sont arrachés annuellement.

- Quand on sait que pour former 1 cm de sol agricole il faut à peu près 150 ans en méditerranée faites le calcul et évaluez par vous-mêmes les dangers.

- Le trait de cette tendance à la perte de sols et de fertilité est gravement accentué par un aménagement et une politique d’occupation de l’espace hasardeuse :

- Plus de 80% de la population algérienne vit sur moins de 1/3 du territoire, le reste du territoire est sous aménagé.

- Non seulement que c’est une perte nette en production et en productivité dans la mesure où de grands espaces du territoire sont sous exploités, mais cette tendance présente un danger du point de vue de la sécurité globale du pays.

- L’aménagement du territoire doit obéir à une politique sérieuse, efficiente qui améliore la résilience du pays.

- Les sols des hauts plateaux, des steppes et les dayas des climats désertiques ne sont pas du reste :

- 600.000 ha des terres steppiques ont été totalement désertifiées,

- 6 millions d’hectares sont menacés par l’érosion éolienne,

- les nappes alfatières naguères délimitant l’aire du domaine des steppes ont reculé gravement, il reste moins de 5 millions d’hectare en état biologique moyen et incapables de se régénérer naturellement.

- Les sols oasiens sont largement dégradés par la remontée des nappes et du sel (cas de la palmeraie de m’ghaier, Biskra, Tolga, Touggourt, Oued Souf et Ouargla).

- Les dayas d’oued Souf là où se pratique la culture de la pomme de terre intensive connaissent la même tendance à la salinisation secondaire.

- Il est fait la promotion d’une agriculture Saharienne virtuelle en sachant que sous ces climats désertiques, une irrigation par pivot dépose 12 tonnes de sels/hectare et par an.

-

Dominance des cultures céréalières :

Les cultures céréalières occupent 47,26% de la S.A.U totale.

En somme l’Algérie reste avant tout pour de nombreuses raisons dont le climat, la sociologie le modèle de consommation et la nature des sols un pays céréalier et plus précisément le pays du blé dur.

Faut –il changer le logiciel :

De par la nature des sols, du climat et du modèle de consommation la céréaliculture au contraire ira en renforçant sa place. Il s’agit non pas de diminuer la sole qui lui est réservée mais d’améliorer les itinéraires techniques et les rendements.

Ces améliorations passent notamment par une maitrise des cultivars et de leur adaptation au climat. C’est là où l’INRA (Institut national de la recherche agronomique Algérie), les grandes écoles agronomiques et l’IDGC (Institut des grandes cultures) doivent démontrer leur efficacité en proposant des programmes de recherche solides avec obligations de résultats.

La culture oléicole

- L’Oléiculture qui occupe (12,61% des exploitations) doit être renforcée. Cependant, il faut abandonner la politique du chiffre. C’est une absurdité agronomique de raisonner en quantité d’arbres à planter – c’est en zone agroécologique qu’il faut réfléchir - jusqu’où peut venir en production l’olivier, quelle variété et quel label recherché.

- toutes les cultures et sans exceptions sont limitées par un bioclimat et des types de sols ; à moins comme il se dit dans les cercles de la mondanité agronomique « l’Algérie peut se nourrir avec les cultures hydroponiques et les cultures forcées sous serres).

- Ignorer ou faire fi de cette relation entre le climat, le sol et la culture à mettre en place c’est aller droit et à moyen terme à la catastrophe. Ainsi, l’olivier ne peut pas franchir un seuil de tolérance climatique. Sa limite au seuil climatique du domaine mauritanien doit être respectée.

- Les zones à fortes capacités de production est de qualité sont à privilégier :

- Dans le Le secteur oriental et Numidien :

- Jijel, chekfa, Zouit Goufi, Guelma, Batna,

- Le secteur Algérois et Kabyle :

- Miliana, Blida, Grande kabylie, oued amizour, Akbou , Bouira

- Le secteur occidental littoral et mauritanien des hautes plaines:

- Tlelat, Tlemcen, Sig, Nedroma, Lamtar

- Culture du Palmier Dattier :

- L’Algérie et notamment sa partie orientale est dotée d’un climat unique et il en fait un bassin de production de dattes unique au monde.

- C’est sur ce label territorial de qualité remarquable qu’il faut se battre en associant recherche agronomique oasienne, production, valorisation et offensive diplomatique.

- - la culture du palmier dattier est à relancer, elle doit réoccuper toutes les oasis et les dayas à mettre en valeur.

- Classer la variété Deglett nour de Tolga en variété remarquable protégée, rechercher d’autres variétés liées à des terroirs spécifiques et il n’en manque certainement pas dans ces vastes territoires oasiens.

- La culture de la vigne :

- Quoiqu’il nous soit difficile de relancer la production de vin de hautes qualités, il n’est pas de trop de laisser une fenêtre ouverte à la recherche dans ce domaine.

- Ce patrimoine vinicole lié à la culture coloniale s’est évaporé au fil des ans – en dehors de l’ONCV et dans de très rares chais où l’office produit un vin de qualité moyenne ; l’Algérie et notamment les investisseurs privés produisent un très mauvais vin qui ne peut même pas concurrencer le vinaigre d’Espagne.

- La vigne de table :

- Pareillement que pour l’oléiculture et la phoeniciculture, la vigne de table doit être pensée en territoires (sols et climat).

- Rechercher les territoires où la variété exprime le mieux ses caractères de gout, de précocité, de production et de beauté du cep et de la grappe.

- La vigne plus que toute autre culture est un territoire, un mode de société et de vie la dessus les spécialistes et il n’en manque pas sont invités à exprimer leurs talents.

- La subéraie :

- De ce que nous considérons comme massifs forestiers en Algérie c’est la production de liège qui est à valoriser.

- Son territoire s’allonge du massif djidjelien, collo, skikda jusqu’à l’Edough.

- Cette partie orientale littorale produit le meilleur liège et il faut la faire passer à une production rationalisée.

- Elle exige un aménagement spécifique pour d’une part préserver ce patrimoine des incendies et vandalismes et d’autres parts améliorer le rendement.

Les facteurs de blocage du développement de l’agriculture algérienne :

Parmi tous les facteurs nonobstant les facteurs passés en revue au début du texte (sols, climat, recherche agronomique et décisions administratives et politiques) ; j’en vois un facteur principal : celui du foncier et de la taille des exploitations.

Ces deux facteurs agissent en vérité en duo binaire, tu ne peux résoudre l’un sans aborder le second.

- La décision de morcellement du domaine privé de l’état en 1987 a été et est la décision la plus préjudiciable à l’agriculture.

- Non seulement instruits par l’expérience malheureuse des coopératives de la révolution agraire, le politique au lieu de régler la question, il a généralisé cette expérience collective qui ne fonctionne pas en milieu rural où l’individu paysan est un. Sa généralisation au domaine privé de l’état (domaines agricoles autogérés) a non seulement cassé la dynamique de production, mais elle a fractionné le domaine en minuscules entités non viables.

- Ce morcellement a abouti à ce schéma :

- « - 70% de « petites » exploitations ont une superficie comprise entre 0,1 et moins de 10 ha et occupent 25,4% de la SAU totale.

- - 22,6% de « moyennes » exploitations avec une superficie comprise entre 10 et moins 50 ha détiennent 51,8 % de la SAU totale.

- 1,9 % de « grandes » exploitations avec une superficie égale ou supérieure à 50 ha qui représentent 22,7 % de la SAU totale.

- Dans cette catégorie, les exploitations de 200 ha et plus, occupant 5,4% de la SAU totale, ne représentent que 0,1% du nombre total des exploitations ».

- La taille des exploitations morcelée à volonté bloque toute volonté de modernisation et de rationalisation de l’agriculture.

- (RGA 2003)

- En somme la décision politique de 1987 est à reconsidérer si on cherche à régler à la racine les questions qui entravent le développement agricole.

- Comment :

- Ceux qui militent par intérêt de groupes à revoir la question du foncier et de sa nature juridique n’ont pas tort de le faire ; sauf que, ils veulent tirer parti de ce cafouillage pour imposer une privatisation par la bande des terres privés du domaine de l’état.

- Une solution consensuelle :

- Laisser en l’état le foncier est une décision qui ne résistera pas au progrès souhaité de l’Agriculture.

- Un seul modèle qui a fait ses preuves sous d’autres cieux c’est celui du fermage, il permet la libération du foncier agricole à condition de regrouper le domaine privé de l’état dans une banque du foncier spécialisée.

- Le contrat de location se fait entre deux parties ; une société de droit privé, ou public, un agriculteur investisseur et la banque.

- Les terres sont encadrées par une loi consacrant l’inviolabilité juridique et la fonction agricole des terres.

- Le locataire est assuré par la loi et qui l’autorise à investir et jouir pleinement de son investissement dans la mesure où il paie un droit d’entrée de location reconductible.

L’élevage et la conduite des parcours steppiques :

Les effectifs des ruminants recensés s’élèvent à :

- 18 738 166 de têtes ovines.

- 1 464 663 de têtes bovines.

- 3 186 878 de têtes caprines.

- 333 933 de têtes camelines.

(RGA 2003)

Essentiellement l’élevage est dominé par les ovins ; tel qu’il est conduit il pose un gros problème aux parcours steppiques :

- Evaluer entre 19 millions et 22 millions de têtes.

- les steppes dans leur état actuel (production de biomasse – productivité primaire) sont surexploitées et se dégradent d’avantage.

- Un seul remède, passer à un mode de conduite moderne avec de véritables fermes et où se pratique la rotation et l’association céréales/élevage.

- Ce modèle expérimenté y compris en Algérie a donné d’excellents résultats. Sa généralisation certainement butera sur de gros intérêts mais il y va de la survie de 20 millions d’hectares de parcours steppiques.

- L’élevage bovin, avec tous les efforts restera marginal compte tenu notamment du climat et de la disponibilité de l’eau.

- – MATERIEL ET EQUIPEMENT AGRICOLES : (RGA 2003)

- Seulement 9% du total des exploitations disposent d’au moins un tracteur.

La SAU rapportée au nombre de tracteurs donne un ratio de : 87 ha/tracteur.

La sole céréalière et de légumes secs rapportée au nombre de moissonneuses batteuses donne un ratio de 494 ha /.

Le ratio superficie irriguée / motopompes est de 7 ha.

Le matériel aratoire, recensé dans le cadre du RGA (charrues et cover crop), s’élève au nombre de 140 647 unités, soit un ratio de 1,4 unité / tracteur.

Le nombre de planteuses de pomme de terre s’élève à 2 175 unités.

- Ces résultats tirés du RGA 2003 font la démonstration du sous équipement de l’agriculture algérienne. Elle reste majoritairement dominée par une petite agriculture de famille qui tire la langue, mange de la vache maigre et très peu soutenue par l’état et les banques.

- En urgence l’état algérien est tenu de changer de politique d’aide et de modernisation de l’agriculture si tant est qu’on ait la volonté de dégager notre tête du nœud de la corde du pendu.

- Qu’est- ce qu’il en est du Mostaganemois ?

- Réflexion sur le découpage administratif ;

- Ce découpage n’obéit à aucune logique rationnelle

- Mostaganem a été amputé de ces zones écologiques remarquables :

- Comment peut-on décider de la division du bassin alluvionnaire remarquable de la Macta, de l’habra et des Bordjia entre 3 entités administratives :

- Mascara, Mostaganem et Oran

Ou, il faut créer une agence spécialisée dans la gestion et le développement de ce bassin alluvionnaire ou bien, il faut revenir sur la division administrative et rattaché à nouveau ce bassin à son entité naturelle MOSTAGANEM. C’est le bon sens qui commande.

En raisonnant à partir de cette hypothèse :

Mostaganem dégage 4 grands territoires écologiquement remarquables :

- Le bassin de la Macta, l’Habra, et les bordjia où peut se développer l’agrumiculture, l’élevage et le tourisme écologique. La Macta est un bassin peu connu et très mal exploité du point de vue de sa faune et de sa flore remarquable.

- Le plateau de Mostaganem où se pratique une agriculture familiale très diversifiée ; compte tenu du manque d’eau cette agriculture fondée sur le maraichage et l’arboriculture commence par donner des signes de fatigue.

- Les alluvions quaternaires lœssiques à grandes capacités de production Debdaba, mesra, Sirat, Bouguirat, Ain Sidi cherif :

- Ces terroirs sont insuffisamment exploités, ils ne donnent pas encore toute la plénitude de leur capacité. Il se pratique une agriculture familiale inventive ignorée par les écoles d’agronomie. C’est un petit bassin de l’industrie agricole (bêches, matériels aratoires et petites merveilles se font dans de petites forges du style des petits artisans de l’Europe du XIX siècle, début du XX siècle celle qui est à l’origine du développement de l’agronomie).

- Les alluvions du chellif :

- Ce terroir et notamment celui en aval du barrage du chellif dans le creusé de bel Attar est une vaste zone sous exploitée.

- Si un effort doit être fait avec insistance et continuité c’est dans ce terroir.

- Il rassemble d’excellents sols et de l’eau à profusion qu’il suffit de puiser dans le chenal de l’oued chellif.

- Le Dahra :

- c’est un territoire remarquable par son climat et sa biodiversité.

- L’agriculture familiale est en équilibre ; cependant elle peut s’exprimer et exprimer sa capacité de terroir remarquable encore d’avantage si d’une part la recherche agronomique s’y complet à s’y intéresser et aux pouvoirs publics de diligenter un programme de développement appuyé.

- Le littoral :

- Actuellement, il se développe une agriculture maraichère de circonstance et dommageable à long terme, on n’agresse pas un écosystème de cette façon sans qu’il ne se rebiffe.

- La mise en culture du domaine des dunes peut se faire sur la base d’une cartographie détaillée, en cartographiant avec précision les enclaves pouvant supportées une artificialisation sans dommages.

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Au Maroc, le « parti du roi » en campagne contre le « parti de Dieu »

Publié le par Mahi Ahmed

Au Maroc, le « parti du roi » en campagne contre le « parti de Dieu »

ORIENT XXI > MAGAZINE > OMAR BROUKSY > 4 OCTOBRE 2016

À quoi joue le palais ? À quelques jours du scrutin du 7 octobre pour le renouvellement de la première chambre du Parlement marocain, le roi Mohammed VI et son entourage mènent une guerre larvée contre le Parti justice et développement (PJD), dont le bilan est pourtant très mitigé. Objectif : barrer la route à une reconduction des islamistes à la tête d’un gouvernement qui fait tout sauf gouverner.

Abdelilah Benkirane aux Assises nationales de la fiscalité, Skhirat, 7 juin 2013.

Magharebia.

Cinq ans après sa victoire aux législatives de 2011, le Parti justice et développement (PJD) se présente de nouveau comme le grand favori d’un scrutin très attendu. Paradoxalement, l’expérience de l’exécutif — à laquelle il a participé avec un chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, et quelques ministres, dont celui de la justice, Mustapha Ramid — n’a pas affaibli cette formation qui incarne un islam très modéré et reconnaît explicitement le statut religieux du roi. Au moins deux simulations prenant la forme de sondages, organisées récemment par le ministère de l’intérieur, placent le PJD à la tête des partis si des élections générales sont tenues, selon une source interne de ce département dirigé depuis 2013 par un ministre proche du palais, Mohamed Hassad. La même source indique que le parti islamiste serait suivi par l’Istiqlal, une formation conservatrice, et non le Parti authenticité et modernité (PAM), le « parti du roi. »

Fondé en 2008 par Fouad Ali El-Himma, le conseiller le plus proche de Mohammed VI et l’un de ses condisciples au collège royal de Rabat, le PAM regroupe essentiellement des notables aisés capables de financer une campagne électorale. Le plus célèbre d’entre eux est le candidat du PAM à Kénitra (près de Rabat) Faouzi Chaabi, le fils du milliardaire Miloud Chaabi décédé récemment, la deuxième plus grosse fortune du Maroc après le roi. La raison d’être initiale du PAM ? Contrecarrer le PJD, qui incarne pourtant un islamisme soft reconnaissant le statut de Commandeur des croyants du monarque et participant assidûment à tous les scrutins depuis 1997. Car pour les gardiens du temple, Mohammed VI doit incarner seul le « champ religieux » via un islam officiel représenté par les conseils des oulémas, dont il est le président. Une seconde victoire aux législatives des proches de Benkirane paraît donc difficile à digérer par l’entourage royal.

« ATTAHAKKOUM »

Des instructions orales ont été données aux gouverneurs et aux caïds, ces représentants du ministère de l’intérieur dans les campagnes, les villes et les quartiers du royaume : les activités locales et nationales du PJD visant à mobiliser les sympathisants avant le scrutin sont dans certains cas interdites ; des campagnes de diffamation visant la vie privée des responsables du parti islamiste sont soigneusement orchestrées par les journaux proches des services marocains. En somme, les moyens matériels et humains de l’État sont mobilisés pour favoriser les candidats potentiels du PAM au détriment du PJD.

Pour faire face à ce processus, le parti islamiste et ses alliés ont construit leur riposte autour d’une formule qui en dit à la fois trop et pas assez : « Attahakkoum ». Le mot signifie « contrôle à distance ». Il est souvent utilisé pour désigner la télécommande, cet appareil qui permet de contrôler une télévision ou une radio à distance et qu’on appelle en arabe jihaz attahakkoum. Véhiculé par les dirigeants du PJD et notamment par Benkirane lors de ses nombreux entretiens, « Attahakkoum » a pris le sens d’« autoritarisme » et s’est répandu dans la presse marocaine comme une trainée de poudre. Il est devenu en quelques jours une sorte de slogan allusif dirigé contre l’entourage royal, mais sans que des noms précis soient cités. Il a fallu attendre le 1er juillet 2016, lors d’un entretien fleuve accordé au site d’information indépendant alaoual.com pour que Benkirane franchisse le pas et prononce à demi-mot le nom du conseiller et ami du roi, Fouad Ali El-Himma : « Le souci de contrôler à distance le PJD a commencé lorsque notre parti a eu quarante-deux sièges lors des législatives de 2002. Les adeptes d’ Attahakkoum, qui considèrent la vie politique comme un simple jeu d’enfant et qui veulent tout contrôler, sont devenus fous. À l’époque, le défunt Meziane Belfkih1 m’avait dit : ‘’Ils vous feront payer cette victoire’’. Après les attentats de Casablanca en mai 2003, ils ont estimé que c’était une occasion pour en finir avec le PJD, en vain. » Devant l’insistance du journaliste qui lui demandait un nom, Abdelilah Benkirane finit par répondre : « Les Marocains me comprennent, quand je veux balancer un nom je le balance. Écoute, Fouad Ali El-Himma est aujourd’hui conseiller du roi. Ne me pousse pas s’il-te-plait à dire des noms. »

Le 8 septembre 2016, le ministre de l’habitat et dirigeant du Parti du progrès et du socialisme (PPS, membre de la coalition gouvernementale), Nabil Benabdellah récidive et présente le fondateur du PAM comme l’un des artisans d’Attahakkoum : « Nous n’avons pas de problème avec le PAM comme parti, dit-il, mais avec son fondateur et celui qui est derrière ce parti, qui incarne Attahakkoum. »

MANIFESTATION TÉLÉCOMMANDÉE

Un communiqué incendiaire du cabinet royal est rédigé aussitôt : « Les récentes déclarations de M. Nabil Benabdellah (…) sont un outil de diversion politique en période électorale, qui requiert de s’abstenir de lancer des déclarations non fondées ». Le concept d’Attahakkoum est évoqué par le palais sans être nommé : « La période électorale requiert de s’abstenir d’utiliser des concepts qui portent atteinte à la réputation de la patrie et à la crédibilité des institutions dans une tentative de gagner des voix et la sympathie des électeurs. » Les conseillers du roi « n’agissent que dans le cadre de leurs fonctions, en suivant les hautes instructions précises et directes qui leur sont données par Sa Majesté le Roi », conclut le communiqué du cabinet royal.

Quelques jours plus tard, le dimanche 18 septembre, des centaines de milliers de personnes issues pour la plupart des quartiers défavorisés de plusieurs villes du royaume sont emmenées à bord de camions et d’autocars à Casablanca pour manifester contre Benkirane et « contre l’islamisation de la société marocaine », lit-on sur des pancartes savamment rédigées. L’organisation de cette « manifestation » et la manière dont elle a été conduite ne laissent aucune place au doute sur la connivence entre les notables du PAM et les agents d’autorité locaux. Sur les images diffusées par les sites d’information et les réseaux sociaux, certains « manifestants » ne savent même pas pourquoi ils sont là. D’autres affirment avoir été emmenés par les responsables du PAM et les représentants locaux du département de l’intérieur : « C’est le parti du tracteur (le PAM) qui a nous fait venir ici, dit l’un d’eux. Il nous a fait venir à bord d’autocars. On proteste comme ça… En fait, on ne sait pas pourquoi on est là… »2.

« À force de jouer au pompier pyromane, l’État risque d’embraser la maison Maroc », prévient l’éditorialiste du site ledesk.ma. Ce week-end, l’État a prouvé qu’il était en roue libre pour faire barrage au PJD au point de mettre en péril la stabilité même du pays pour laquelle il se présente comme garant. »

UN BILAN MITIGÉ

Pourtant, le bilan du parti pendant ces cinq années est loin d’être un succès. Aucun engagement prévu dans son programme de 2011 n’a été tenu.

— La lutte contre la corruption est un échec : le Maroc perd 8 points dans l’indice de perception de la corruption selon le dernier rapport de Transparency International, passant de la 80e à la 88e place sur 175 pays.

— La réforme de la Caisse de compensation, qui coûte près de 6 % du PIB, n’a tout simplement pas eu lieu : prévue initialement pour protéger le pouvoir d’achat des plus démunis via l’attribution généralisée de subventions des produits de grande consommation (sucre, farine, gaz butane, etc.), ce système s’est avéré inefficace et injuste puisqu’il profitait surtout aux riches et aux grands industriels. Les plus aisés perçoivent en effet 75 % des subventions, alors que 20 % des plus démunis ne bénéficient que de 1 %. Le PJD avait pourtant fait de cette réforme l’un des ses engagements les plus forts.

— Le chômage des jeunes a atteint au cours des cinq dernières années des proportions démesurées : selon les derniers chiffres du Haut commissariat au plan (officiel), il serait de 20 % chez les 15-24 ans et 13,6 % chez les 25-34 ans.

— Enfin, le pouvoir d’achat n’a pas connu un sort meilleur sous la « gouvernance » du PJD : s’il a augmenté pour les 20 % des Marocains les plus riches, il a en revanche baissé pour 80 % de la population, ce qui a accentué davantage les disparités sociales dans l’un des pays qui en souffre le plus au monde.

Finalement, les deux décisions les plus marquantes que le gouvernement Benkirane a prises au cours de son mandat sont toutes les deux défavorables aux catégories sociales les plus fragiles du pays, celles-là mêmes qui avaient rempli, en 2011, l’essentiel du réservoir électoral islamiste. D’un côté l’augmentation des prix du carburant alors que celui du baril a diminué de plus de la moitié ; de l’autre, la « réforme » de la retraite qui sanctionne surtout les salariés du secteur public puisqu’elle relève la cotisation de 10 à 14 %.

À tout cela s’ajoutent les atteintes aux droits humains et aux libertés, qui se sont accentués depuis 2012 dans un silence complice des responsables du PJD : interdictions des réunions et des rassemblements pacifiques, censure de journaux, arrestations de journalistes et de militants, etc. Ce silence a été perçu par les observateurs comme autant de concessions faites par le PJD au palais pour qu’il cesse de voir en lui le mouton noir de la bergerie partisane qui comprend plus de quarante formations politiques. La tension actuelle entre le palais et le parti semble indiquer que cet objectif n’a pas été atteint, et que l’entourage royal incarné par le très influent Fouad Ali El-Himma continue de percevoir le « parti de Dieu » comme une formation différente des autres partis, et notamment du « parti du roi ».

La Constitution de 2011 oblige le roi à nommer le chef du gouvernement parmi les membres du parti vainqueur des législatives. Si le PJD l’emporte le 7 octobre, la reconduction de Benkirane s’imposera donc à tout le monde. À moins que les tripatouillages électoraux et les vieux réflexes de l’ère Hassan II ne resurgissent.

OMAR BROUKSY

1Un conseiller du roi mort en mai 2010.

2« فيديو.. جابتنا السلطة و”البام” ضد بنكيران.. دبّرو علينا ومعرفناش علاش جابونا », aloual.com.

Publié dans Information

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Guerriers et financiers

Publié le par Mahi Ahmed

Guerriers et financiers

Par Ammar Belhimer

En bons patriotes ou altermondialistes, nous sommes nombreux à réclamer l’effacement de la dette du tiers-monde ou encore le rapatriement des fonds algériens placés à l’étranger (en bons du Trésor américain ou auprès d’autres institutions du capitalisme international, comme le FMI), mais nous ne réalisons pas pleinement l’impertinence de ces revendications. Pour savoir pourquoi, il faut lire ou relire le dernier chef-d’œuvre de David Graeber, «Dette, 5 000 ans d’histoire» (1), où cet éminent anthropologue et économiste montre que les Etats-Unis, qui pèsent de tout leur poids, y compris militaire, pour que les pauvres pays du Sud remboursent le capital et l’intérêt de dettes contractées à des conditions unilatérales, ont accumulé, depuis les années 1980, une dette supérieure à celle de tout le tiers-monde réuni pour faire face à des dépenses militaires croissantes.

La particularité de cette dette est qu’elle est sous la forme de bons du Trésor américain détenus par des investisseurs institutionnels de pays qui abritent des bases militaires américaines financées par ces mêmes dépenses de déficit (Allemagne, Japon, Corée du Sud, Thaïlande, Etats du Golfe). Ceci n’a rien d’étonnant : la dette nationale est, de tout temps, née de la guerre. Comme l’écrivait Thomas Jefferson, en 1813 déjà, «la théorie moderne de la perpétuation de la dette a gorgé la terre de sang et écrasé ses habitants sous des fardeaux toujours plus hauts».

La dette américaine est depuis 1790 une dette de guerre.

Ceux qui croient qu’il y a une once d’honnêteté dans son traitement, à une époque ou à une autre, y compris dans les temps modernes, participent de la mystification.

Le coût exorbitant de la guerre du Viêtnam et le déficit qu’elle a engendré furent couverts par la plus grande escroquerie du siècle passé : le découplage dollar-or opéré par le Président américain Richard Nixon le 15 août 1971, ouvrant la voie au régime des changes flottants qui perdure jusqu’à nos jours. L’effet immédiat de cette mesure est la montée astronomique du prix de l’or dans l’intérêt de la finance américaine (il atteindra 600 dollars en 1980) ; les Etats-Unis qui détenaient un gros pourcentage des réserves mondiales dans leurs chambres fortes de Fort Knox en furent les principaux bénéficiaires. Au même moment, la valeur du dollar – alors conservé par la plupart des pays pauvres – s’effondra comme jamais auparavant.

«Le résultat net fut un transfert de richesse massif des pays pauvres, qui n’avaient pas de réserves d’or, aux pays riches, comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui en avaient», rappelle à juste titre David Graeber.

Aussi, en remplaçant l’or comme monnaie de réserve mondiale, le dollar imprimé par les banques américaines devient «l’ultime instrument à conserver de la valeur», procurant au passage de substantiels avantages économiques aux Etats-Unis.

Le dollar devenant une devise flottante, les banques centrales étrangères ne pouvaient plus en faire grand-chose, sinon l’utiliser pour acheter des bons du Trésor américain. Or, ces deniers qui sont, théoriquement, remboursables à échéance ne le sont jamais depuis les années 1970. Ils ne sont finalement que pure perte car «les diplomates américains ont bien fait comprendre qu’acquérir une position de contrôle dans des entreprises américaines, ou même revenir à l’or, serait considéré comme un acte inamical (…) Donc, sauf si ces banques centrales veulent se retirer entièrement du dollar, ce qui serait considéré comme un acte encore plus inamical, il n’y a guère d’autre solution».

Il semble, par ailleurs, impossible d’échapper à ce qui s’apparente à une taxe imposée à toute la planète : «Comme beaucoup en ont fait la remarque, les trois pays qui sont passés à l’euro à ce moment-là – l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord – ont été précisément ceux que Bush a retenus pour son «Axe du Mal».

Il y a également lieu de relever que les bons du Trésor américain ont la particularité de se déprécier au fil du temps sous le double effet de la faiblesse des taux auxquels ils donnent droit et de l’inflation. Ils s’apparentent alors à une sorte de «tribut», de «seigneuriage», d’«impérialisme de la dette», car «le pouvoir central américain est fondé» sur une dette qui ne sera jamais – ne pourra jamais être – remboursée. La dette nationale des Etats-Unis est devenue une promesse, faite à leur peuple mais aussi à toutes les nations de la terre, dont chacun sait qu’elle ne sera jamais tenue.

La guerre du Viêtnam illustre mieux que tout autre événement ce que l’auteur qualifiera «d’institutionnalisation permanente du mariage entre les intérêts des hommes de guerre et ceux des hommes d’argent» : Nixon a laissé flotter le dollar pour payer le coût d’une guerre au cours de laquelle, dans les années 1970-1972, il a ordonné de larguer plus de quatre millions de tonnes d’explosifs et d’engins incendiaires sur des villes et des villages de l’ensemble de l’Indochine – ce pourquoi un sénateur (2) l’a qualifié de «plus grand poseur de bombes de tous les temps».

L’avènement du dollar flottant est donc l’ultime apothéose de l’alliance entre guerriers et financiers.

L’effondrement du système financier américain a encore aggravé les injustices précédentes car «alors qu’on lui avait pratiquement donné le droit de fabriquer de l’argent à volonté, il s’est tout de même arrangé pour accumuler des milliers de milliards de dollars de dettes qu’il ne pouvait rembourser».

Ce qu’occultent l’islamophobie, le racisme et d’autres formes d’exclusion et de diversion, c’est le rapport étroit entre la financiarisation de l’économie mondiale, la militarisation du capitalisme et le regain de violence que cela provoque de par le monde. Cela semble inscrit dans les gênes du capitalisme : «Guerre, conquête et esclavage n’ont pas seulement joué un rôle central dans la conversion des économies humaines en économies de marché ; toutes les institutions de notre société ont subi à quelque degré leur impact.»

A. B.

(1) David Graeber, «Dette 5 000 ans d’histoire», Babel Essai, Paris avril 2016, 667 pages.

(2) Il s’agit du sénateur James William Fulbright qui a représenté l'Etat de l'Arkansas de 1945 à 1975. Fulbright était un démocrate du Sud connu pour son opposition à l'engagement américain dans la guerre du Viêtnam.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/10/04/article.php?sid=202839&cid=8

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