Guerriers et financiers

Publié le par Mahi Ahmed

Guerriers et financiers

Par Ammar Belhimer

En bons patriotes ou altermondialistes, nous sommes nombreux à réclamer l’effacement de la dette du tiers-monde ou encore le rapatriement des fonds algériens placés à l’étranger (en bons du Trésor américain ou auprès d’autres institutions du capitalisme international, comme le FMI), mais nous ne réalisons pas pleinement l’impertinence de ces revendications. Pour savoir pourquoi, il faut lire ou relire le dernier chef-d’œuvre de David Graeber, «Dette, 5 000 ans d’histoire» (1), où cet éminent anthropologue et économiste montre que les Etats-Unis, qui pèsent de tout leur poids, y compris militaire, pour que les pauvres pays du Sud remboursent le capital et l’intérêt de dettes contractées à des conditions unilatérales, ont accumulé, depuis les années 1980, une dette supérieure à celle de tout le tiers-monde réuni pour faire face à des dépenses militaires croissantes.

La particularité de cette dette est qu’elle est sous la forme de bons du Trésor américain détenus par des investisseurs institutionnels de pays qui abritent des bases militaires américaines financées par ces mêmes dépenses de déficit (Allemagne, Japon, Corée du Sud, Thaïlande, Etats du Golfe). Ceci n’a rien d’étonnant : la dette nationale est, de tout temps, née de la guerre. Comme l’écrivait Thomas Jefferson, en 1813 déjà, «la théorie moderne de la perpétuation de la dette a gorgé la terre de sang et écrasé ses habitants sous des fardeaux toujours plus hauts».

La dette américaine est depuis 1790 une dette de guerre.

Ceux qui croient qu’il y a une once d’honnêteté dans son traitement, à une époque ou à une autre, y compris dans les temps modernes, participent de la mystification.

Le coût exorbitant de la guerre du Viêtnam et le déficit qu’elle a engendré furent couverts par la plus grande escroquerie du siècle passé : le découplage dollar-or opéré par le Président américain Richard Nixon le 15 août 1971, ouvrant la voie au régime des changes flottants qui perdure jusqu’à nos jours. L’effet immédiat de cette mesure est la montée astronomique du prix de l’or dans l’intérêt de la finance américaine (il atteindra 600 dollars en 1980) ; les Etats-Unis qui détenaient un gros pourcentage des réserves mondiales dans leurs chambres fortes de Fort Knox en furent les principaux bénéficiaires. Au même moment, la valeur du dollar – alors conservé par la plupart des pays pauvres – s’effondra comme jamais auparavant.

«Le résultat net fut un transfert de richesse massif des pays pauvres, qui n’avaient pas de réserves d’or, aux pays riches, comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui en avaient», rappelle à juste titre David Graeber.

Aussi, en remplaçant l’or comme monnaie de réserve mondiale, le dollar imprimé par les banques américaines devient «l’ultime instrument à conserver de la valeur», procurant au passage de substantiels avantages économiques aux Etats-Unis.

Le dollar devenant une devise flottante, les banques centrales étrangères ne pouvaient plus en faire grand-chose, sinon l’utiliser pour acheter des bons du Trésor américain. Or, ces deniers qui sont, théoriquement, remboursables à échéance ne le sont jamais depuis les années 1970. Ils ne sont finalement que pure perte car «les diplomates américains ont bien fait comprendre qu’acquérir une position de contrôle dans des entreprises américaines, ou même revenir à l’or, serait considéré comme un acte inamical (…) Donc, sauf si ces banques centrales veulent se retirer entièrement du dollar, ce qui serait considéré comme un acte encore plus inamical, il n’y a guère d’autre solution».

Il semble, par ailleurs, impossible d’échapper à ce qui s’apparente à une taxe imposée à toute la planète : «Comme beaucoup en ont fait la remarque, les trois pays qui sont passés à l’euro à ce moment-là – l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord – ont été précisément ceux que Bush a retenus pour son «Axe du Mal».

Il y a également lieu de relever que les bons du Trésor américain ont la particularité de se déprécier au fil du temps sous le double effet de la faiblesse des taux auxquels ils donnent droit et de l’inflation. Ils s’apparentent alors à une sorte de «tribut», de «seigneuriage», d’«impérialisme de la dette», car «le pouvoir central américain est fondé» sur une dette qui ne sera jamais – ne pourra jamais être – remboursée. La dette nationale des Etats-Unis est devenue une promesse, faite à leur peuple mais aussi à toutes les nations de la terre, dont chacun sait qu’elle ne sera jamais tenue.

La guerre du Viêtnam illustre mieux que tout autre événement ce que l’auteur qualifiera «d’institutionnalisation permanente du mariage entre les intérêts des hommes de guerre et ceux des hommes d’argent» : Nixon a laissé flotter le dollar pour payer le coût d’une guerre au cours de laquelle, dans les années 1970-1972, il a ordonné de larguer plus de quatre millions de tonnes d’explosifs et d’engins incendiaires sur des villes et des villages de l’ensemble de l’Indochine – ce pourquoi un sénateur (2) l’a qualifié de «plus grand poseur de bombes de tous les temps».

L’avènement du dollar flottant est donc l’ultime apothéose de l’alliance entre guerriers et financiers.

L’effondrement du système financier américain a encore aggravé les injustices précédentes car «alors qu’on lui avait pratiquement donné le droit de fabriquer de l’argent à volonté, il s’est tout de même arrangé pour accumuler des milliers de milliards de dollars de dettes qu’il ne pouvait rembourser».

Ce qu’occultent l’islamophobie, le racisme et d’autres formes d’exclusion et de diversion, c’est le rapport étroit entre la financiarisation de l’économie mondiale, la militarisation du capitalisme et le regain de violence que cela provoque de par le monde. Cela semble inscrit dans les gênes du capitalisme : «Guerre, conquête et esclavage n’ont pas seulement joué un rôle central dans la conversion des économies humaines en économies de marché ; toutes les institutions de notre société ont subi à quelque degré leur impact.»

A. B.

(1) David Graeber, «Dette 5 000 ans d’histoire», Babel Essai, Paris avril 2016, 667 pages.

(2) Il s’agit du sénateur James William Fulbright qui a représenté l'Etat de l'Arkansas de 1945 à 1975. Fulbright était un démocrate du Sud connu pour son opposition à l'engagement américain dans la guerre du Viêtnam.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/10/04/article.php?sid=202839&cid=8

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