Mossoul, clé de l’avenir d’un Irak unifié

Publié le par Mahi Ahmed

Mossoul, clé de l’avenir d’un Irak unifié

RECONQUÉRIR LA VILLE, ET APRÈS ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > MYRIAM BENRAAD > 17 OCTOBRE 2016

La bataille de Mossoul a commencé. Le premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi et le président américain Barack Obama ont promis la défaite imminente de l’organisation de l’État islamique (OEI). La bataille qui s’engage au cœur du « califat » s’annonce toutefois bien plus complexe que prévu. Plus encore, il n’est pas dit qu’elle parvienne à mettre fin aux violences qui rongent l’Irak depuis plus de treize ans et qu’elle puisse ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire du pays.

« Nous nous tenons à vos côtés, comme vous vous tenez auprès de nous. Avec l’aide de Dieu, la victoire est proche. Aujourd’hui, nous avançons ; demain, nous vaincrons et travaillerons ensemble pour rétablir la vie, les services et la stabilité dans chaque ville et chaque village. » Par cette annonce, diffusée le 4 octobre 2016 sur les ondes de la radio irakienne, le premier ministre Haïdar Al-Abadi promettait à Mossoul, tombée il y a deux ans, la défaite imminente de l’organisation de l’État islamique (OEI). Son de cloche analogue à Washington, où Barack Obama affirmait libérer la ville du joug djihadiste avant la fin de son mandat.

 

Les regards du monde entier sont tournés depuis plusieurs mois vers Mossoul, où l’opération « Conquête » (« Fatah ») a formellement débuté fin mars dans la zone de Makhmour et vise à libérer la province de Ninive par le biais d’une coalition de forces hétéroclites et sur fond de bombardements occidentaux intensifiés. Joseph Votel, commandant du centre opérationnel de l’armée américaine (Commandement central des États-Unis, Centcom), évoquait en août 2016 une reprise de Mossoul « avant la fin de l’année ». Depuis, les déclarations concernant l’assaut sur la deuxième plus importante agglomération d’Irak se sont multipliées, de même que les commentaires sur les chances de réussite de cette opération périlleuse. Or, si les pronostics vont bon train quant à la « libération » à venir, peu s’interrogent sur le « jour d’après », qui n’est pas sans soulever une série d’interrogations tout aussi fondamentales tant les divisions sous-jacentes au combat contre l’OEI restent nombreuses — renvoyant ici dos à dos peshmergas kurdes, milices chiites, armée irakienne et combattants sunnites. Certains n’hésitent pas à décrire Mossoul comme la prochaine Alep, lorsqu’ils n’évoquent pas un enfer potentiellement comparable à celui de Stalingrad.

 

Trois aspects essentiels sont paradoxalement peu évoqués dans l’abondante couverture de la bataille : quel sera l’avenir de Mossoul, alors que des villes telles que Ramadi et Fallouja ont été dévastées par les opérations militaires passées ? Quel sera aussi celui des Arabes sunnites, notamment à Ninive ? Dans quelle mesure la question de Mossoul pourrait-elle déterminer la survie (ou non) d’un État irakien en état de faillite structurelle depuis de longues années ? Sans administration tangible, nationale et locale, et sans représentation politique sunnite à la hauteur des enjeux, un retour à la stabilité est loin d’être acquis. Sans doute serait-il judicieux, de ce point de vue, de redonner la parole aux Irakiens, et plus particulièrement aux voix de Mossoul. Un million de civils pourraient, en effet, être déplacés durant ce siège, faisant peser le risque d’autres « guerres civiles après la guerre civile ».

 

L’HÉRITAGE SINGULIER D’UN PASSÉ RICHE

 

Située au nord de l’Irak sur les bords du Tigre, Mossoul est riche de son histoire comme de son exceptionnelle diversité. Ce sont les Arabes qui, au VIIe siècle, la renommèrent après avoir conquis les plaines de Haute-Mésopotamie. Naguère, la région avait constitué un haut lieu des civilisations antiques, dotée d’un immense patrimoine archéologique, de monuments, de mosquées et tombeaux, et de somptueuses bibliothèques. Puis Mossoul devint, au XXe siècle, un symbole du métissage identitaire et culturel irakien, faisant cohabiter sous un même toit Arabes, Kurdes et Turkmènes, juifs, chrétiens, musulmans et yézidis. La présence chiite y a toujours été faible, dimension ayant sans doute exacerbé la conviction parmi un nombre important de Maslaouis qu’un « complot » à Bagdad visait à les éliminer. La forte religiosité sunnite qui caractérise la ville a du reste facilité sa pénétration par l’OEI en 2014 et la séduction exercée par l’idéologie radicale du groupe auprès de la jeunesse. On retrouve là un schéma identique à celui qui avait marqué la dictature baasiste : beaucoup des jeunes des zones rurales qui encerclent Mossoul avaient alors rejoint le courant panarabe par rejet des élites urbaines et comme canal révolutionnaire d’ascension sociale.

 

Au fil des siècles, Mossoul est devenue une métropole stratégique, à proximité des frontières turque et syrienne, et s’est transformée pendant le Moyen-Âge en carrefour commercial très réputé pour ses tissus, son marbre, ses caravanes et autres marchandises. Cette richesse ne fut pas sans attiser d’âpres convoitises et la ville fut ainsi pillée par les Mongols, dominée par les Perses, puis conquise par les Ottomans, après avoir été, au Xe siècle, un émirat indépendant. Au début du XXe siècle, Mossoul est ethniquement arabe et kurde et conserve une identité qui lui est propre, comme l’illustrent la persistance de son dialecte (moqué par les Irakiens) et les écrits et mémoires des intellectuels de l’époque. Son administration, essentiellement sunnite, est empreinte d’un « ottomanisme » qui évoluera en nationalisme arabe. Ce dernier s’exprime avec force lors de la révolte de 1959 conduite par le colonel Abd Al-Wahhab Al-Chawwaf, lorsque la République irakienne naissante et alors proche des communistes réprime Mossoul dans le sang.

 

La population locale a perpétué le souvenir de ces événements, développant l’obsession d’un « jamais plus » et se dissociant de l’État pour ne plus l’affronter à nouveau. Cette épaisseur temporelle permet d’entrevoir pourquoi Mossoul ne s’est pas non plus soulevée contre l’OEI, et plus particulièrement contre ses combattants étrangers peu appréciés. Elle éclaire la réticence que beaucoup ont éprouvée à quitter leur ville en 2014, surtout débarrassée d’une armée irakienne principalement chiite qui faisait office de force d’occupation pour le compte de Bagdad. Il n’en demeure pas moins que les habitants de Mossoul dénoncent aussi la cruauté djihadiste, souvent rapportée à celle de l’ancien régime. Ce fatalisme ne laisse guère penser que les civils défendront l’OEI et ses éventuels successeurs, Kurdes et chiites notamment, dont ils appréhendent les représailles.

 

HANTISE DU LENDEMAIN

 

Par-delà les prédictions court-termistes, la bataille de Mossoul sera douloureuse : nul ne sait, en effet, quelle résistance l’OEI opposera dans son fief et évoquer un « calendrier » relève donc d’un exercice très improbable. De source irakienne et américaine, une partie du commandement de l’OEI aurait déjà quitté la ville et confié sa défense à ses unités les plus redoutables — estimées par le Pentagone à 5 000 hommes et composées d’Irakiens, de Turkmènes et de Tchétchènes. Ces hommes ont adopté de nouvelles tactiques de guerre, dont la mise à feu de gisements de pétrole pour déjouer une partie des bombardements occidentaux et ralentir l’avancée des troupes irakiennes. Des tunnels souterrains auraient été construits, outre l’usage à présent banalisé des kamikazes et engins explosifs. L’OEI a fait montre, par le passé, d’une résistance féroce lors des campagnes militaires successives et s’est replié, au fur et à mesure de ses revers, sur une action insurrectionnelle et clandestine semblable à ce qu’avait été sa « première vie » en Irak.

 

Bagdad continue pour sa part de clamer sa résolution à venir à bout de la mouvance terroriste et enjoignait récemment les civils de Mossoul de coopérer avec les forces gouvernementales en leur promettant d’être « sauvés de l’injustice et de la tyrannie ». Revirement quelque peu ironique pour qui se remémore le funeste bilan de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki, dont les pratiques avaient largement contribué, entre 2011 et 2013, à pousser une partie de Mossoul dans les bras de l’OEI et de sa gouvernance révolutionnaire (lutte contre la corruption, redressement des institutions, couverture des besoins premiers de la population). La violence inouïe des derniers mois pourrait avoir eu raison de cette utopie d’un changement. Le chômage n’a pas été éradiqué à Mossoul, les trafics non plus, et le « contrat social » entre insurgés et civils est une peau de chagrin. Pour répondre à la grogne populaire, les militants demeurés à Mossoul auraient même reçu pour consigne de multiplier assassinats et destructions en tout genre.

 

Objectivement, l’impossibilité pour Mossoul de communiquer avec l’extérieur et la propagande de l’OEI ont occulté la dégradation des conditions de vie de ses habitants ainsi que la fragilité inhérente à l’entreprise d’Abou Bakr Al-Baghdadi, considérée comme une subversion de l’islam sunnite traditionnel. Les témoignages accablants recueillis aux environs de Mossoul (Al-Shirqat, Al-Qayyara), dévoilent cette sombre réalité. La tragédie est visible pour les centaines de milliers de Maslaouis qui ont fui ou tentent toujours cet exil désespéré. Pis, ni Bagdad, ni Erbil, ni les pays voisins n’ont les moyens de gérer les flux de réfugiés que cette énième crise génère. Ajoutons qu’en cas de victoire concrète de la coalition contre l’OEI, le « retour » de l’armée à Mossoul ne règlera rien si une amélioration du quotidien ne se fait pas sentir : les exigences des civils, qui ont tant souffert, n’ont guère évolué depuis juin 2014. Et force est d’admettre que les élites en place demeurent incapables d’y répondre, que peu de déplacés et réfugiés ont goûté à la « reconstruction » si longtemps promise et qu’il leur est impossible, en l’état, de repeupler des espaces défigurés par la guerre.

 

DÉSHÉRENCE POLITIQUE

 

Outre l’actualité immédiate, la perte de repères politiques à Mossoul se fait l’écho direct de la situation dramatique des Arabes sunnites d’Irak, privés de toute représentation sérieuse depuis le renversement de Saddam Hussein en avril 2003. Pourtant, c’est cette représentation introuvable qui est sans doute la seule à même de les ramener dans le jeu national et de stabiliser les zones émancipées de l’OEI. Ce dernier a d’ailleurs bâti sa fortune sur ce vide, triplement idéologique, politique et institutionnel, de même que sur le discrédit des élites post-baasistes. Deux questions se font jour : quelles sont exactement les forces arabes sunnites engagées dans la lutte, avec quelles capacités ? Pourront-elles s’imposer face à leurs compétiteurs ? D’ores et déjà, tous s’accordent sur le lourd héritage laissé derrière lui par l’OEI : son idéal transnational d’unité sunnite a fini de déchirer le tissu social irakien, tout en accentuant les clivages qui lui préexistaient.

 

Conscientes de cette fragmentation, les figures sunnites irakiennes ont multiplié les réunions depuis l’été, visant à mettre à plat leurs divergences d’intérêts. Deux personnes ont émergé de ce point de vue, chacune incarnant une vision spécifique de l’avenir de Mossoul et de l’Irak au sens large. Membre d’une tribu arabe sunnite de Mossoul, Naoufal Hamadi Al-Soultan a pris la tête de la force sunnite appuyant l’armée irakienne et les milices chiites de la Mobilisation populaire à Ninive ; il incarne la ligne de Bagdad. Gouverneur depuis l’automne 2015, Al-Soultan est un ancien baasiste dont le frère a prêté allégeance à l’OEI. En face, l’homme d’affaires Athil al-Noujaïfi, ancien gouverneur ayant fui en juin 2014 et destitué de ses fonctions l’année suivante, est son principal concurrent. Il est lié au Kurdistan et à la Turquie contre Bagdad et l’Iran, et réclame un soutien militaire direct des États-Unis. Al-Noujaïfi dirige la Mobilisation nationale (Al-Hachd al-Watani), qui rassemble des milliers d’hommes, dont certains haut-gradés originaires de Mossoul qui s’opposent à toute ingérence des milices chiites et prônent une autonomie régionale sunnite comme alternative à l’OEI.

 

Les contours de cette autonomie restent à définir, mais la proposition est globalement très mal reçue par les forces chiites du centre qui la considèrent comme une tentative de partition de l’Irak et soulèvent la question de sa viabilité au regard des ressources naturelles limitées dont disposent les provinces sunnites du pays. À l’opposé de cet argumentaire, les sunnites citent les dispositions de la Constitution de 2005 et leur droit à constituer pareille région autonome par voie référendaire. Ils escomptent aussi d’un tel « couvert de légalité » l’effacement de la honte liée à leur abandon de Mossoul aux mains de l’OEI en 2014 et la restauration d’une légitimité politique amplement écornée par les succès djihadistes passés.

 

QUELLE PLACE POUR LES SUNNITES ?

 

Il est frappant d’observer comme les débats sur l’Irak continuent de faire l’impasse sur un ensemble de considérations historiques dont on ne soulignera jamais assez l’utilité critique. Ainsi, comme il y a un siècle lorsque Français et Britanniques se l’étaient disputée au sortir de la première guerre mondiale, la future Mossoul semble déjà préfigurer les modalités de renaissance, ou d’ultime décomposition, de l’État irakien moderne. Al-Baghdadi n’en a pas fait sa capitale sans raison : la ville était l’emblème de l’ordre colonial « croisé » puissamment associé aux accords de Sykes-Picot dans l’imaginaire djihadiste, ainsi qu’à l’abolition du califat en 1924. Mossoul n’avait de surcroît jamais fait partie de la Mésopotamie que recouvre l’Irak actuel, tandis que Ninive a été la dernière zone rattachée au nouveau territoire national en 1921.

 

Dans son sillage, l’OEI aura réveillé l’ancienne « question de Mossoul » et toutes les appétences qui l’ont traditionnellement façonnée, notamment au plan régional. La Turquie, par exemple, a déployé ses troupes au nord de l’Irak en appui aux sunnites de la Mobilisation nationale et tire profit de la remise en question existentielle de l’entité irakienne pour réclamer ses « droits » sur Ninive. Pour rappel, Ankara s’était opposée en 1925 à l’annexion de son vilayet par le Royaume-Uni (après que Paris eût renoncé à ses ambitions) en dénonçant alors une violation de l’armistice de Moudrous qui, le 30 octobre 1918, avait placé Mossoul et une partie de la province de Ninive et du Kurdistan irakien sous sa tutelle.

 

Dominée depuis 2003 par les partis chiites, Bagdad parviendra-t-elle à renouer avec Mossoul, coupée du pays depuis plus de deux ans et traditionnellement peu ouverte aux ingérences du centre ? La violence confessionnelle prônée par l’OEI lui survivra-t-elle, continuant d’obstruer toute perspective de réconciliation proprement irakienne ? Doit-on craindre que le morcellement de la composante sunnite aboutisse à un abîme politique qui, de facto, ferait de Mossoul et d’autres villes des territoires ingouvernables dans le temps long ? Encore loin d’être enterrée, l’ambition djihadiste conserverait dans ces conditions une capacité infinie de se réincarner.

 

MYRIAM BENRAAD

Commenter cet article