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‫عبدالرحمن الابنودي - لسه النظام ما سقطش‬

Publié le par Mahi Ahmed

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Un monde de plus en plus inégalitaire

Publié le par Mahi Ahmed

Un monde de plus en plus inégalitaire

Tarik Bouafia

|

22 janvier 2016

Victor Hugo a un jour écrit : « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches ». Ce glaçant constat dressé il y a plus d'un siècle par l'auteur des Misérables est plus que jamais d'actualité. Pendant que de plus en plus de gens font face à la précarité, au chômage, à la pauvreté, à l’exclusion, l'élite mondiale des ultra-riches, elle, ne connaît pas la crise, mieux, elle en profite pour s'enrichir.

Un constat alarmant

L’organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam a publié cette semaine un rapport sur l’état des inégalités dans le monde. Autant dire tout de suite que les riches ne se sont jamais aussi bien portés qu’aujourd’hui. Les chiffres ont de quoi donner le tournis. En effet, l’ONG prévoit qu’en 2016, les fameux 1% les plus riches posséderont plus de la moitié de la richesse mondiale. Les 99% restants devront se partager le reste du gâteau. Les 80 plus grosses fortunes de la planète détiennent ainsi autant de richesses que les 3,5 milliards des plus pauvres. Chaque adulte de cette élite possède personnellement plus de 2,7 millions de dollars. Des inégalités qui au fil des années ne cessent de se creuser. En 2010, les 1% détenaient 44% de la richesse mondiale contre 56% pour le reste. En 2020, on estime que la part de leur richesse atteindra 52,5%.

Par ailleurs, selon une étude réalisée par la banque suisse UBS en partenariat avec le cabinet de recherche singapourien Wealth X, le nombre de milliardaires dans le monde s’élève en 2014 à 2.235, soit une augmentation de 7% par rapport à 2013. La crise économique de 2008 n’a en rien affecté l’élite mondiale, bien au contraire. Alors que des millions de personnes se retrouvaient sur le carreau du jour au lendemain, renvoyés de leur travail après de bons et loyaux services, pendant que des millions d’Européens, d’Etats-uniens sombraient brusquement dans la pauvreté et la précarité et que des pays du Sud subissaient des famines toujours plus dévastatrices, l’élite capitaliste mondiale faisait exploser ses comptes en banques. Cette énième crise du capitalisme a mis une nouvelle fois à nu ce système injuste et cruel. Et aucun pays de l’OCDE n’est épargné par cette dérive inégalitaire.

En France par exemple, tandis que les grands patrons et les actionnaires se goinfraient de dividendes, de stock options et de retraites chapeau, la masse de la population recevait et continue de recevoir les foudres de ce système basé sur l’hyper profit de quelques-uns et l’exploitation du plus grand nombre. Les statistiques sont là pour en témoigner. Alors que, dans toute son histoire, la France n’a jamais été aussi riche, on compte plus de 140.000 sans domicile fixe. Selon l’Insee, le taux de pauvreté était de 12,6% en 2004, il a grimpé à plus de 14% en 2012. De plus, ce sont plus de 3,5 millions d’individus qui bénéficient de l’aide alimentaire et 3,8 millions de personnes qui perçoivent les minimas sociaux. Et les riches dans tout ça ? Ne nous inquiétions surtout pas pour eux, ils vont très bien ! L’Europe est en récession mais par contre la croissance des milliardaires, elle, est affolante. En effet, selon le magazine Challenges ils étaient 55 en 2013. En 2014, ils étaient 12 de plus. Leur patrimoine lui aussi se porte bien. Ce dernier a augmenté de 15% en un an, atteignant ainsi les 390 milliards d’euros. Après, on vient nous raconter que l’État est ruiné et qu’il n’a plus d’argent pour assurer les services publics.

Aux États-Unis, pays de l’argent-roi, le constat est encore plus inquiétant. 22%, c’est la part de la richesse nationale détenue par...0,1% de la population alors qu’en 1970, cette oligarchie en possédait « seulement » 7%.

Les 75.000 individus les plus riches détiennent, tenez vous bien, 10.265 milliards de dollars soit plus de deux tiers du PIB du pays. Depuis quelques mois, tous les médias dominants encensent l’économie états-unienne qui affiche un taux de croissance de l’ordre de 3 à 4%. Mais croissance économique ne rime pas avec réduction des inégalités. Cette croissance est en effet accaparée par les plus riches. Par ailleurs, les classes laborieuses ne profitent pas des fruits de cette croissance. Le salaire moyen stagne, voire régresse, et atteint un niveau à peine plus élevé qu’en...1964. Le salaire minimum, lui, reste bloqué à un maigre 7,25 dollars de l’heure malgré les nombreuses protestations des salariés, notamment de chaînes de fast-food qui réclament des hausses de salaires.

Un problème éminemment structurel- L’Etat au service des riches

Après la seconde guerre mondiale, les États ont joué un rôle prépondérant dans la conduite de l’économie permettant aux puissances occidentales d’afficher des taux de croissance annuels avoisinant les 10%. L’État se posait alors en arbitre des conflits de classes entre le capital et le travail et veillait à que les inégalités n’explosent pas. Ces taux de croissance ont permis de développer des services publics performants dans le domaine de la santé, de l’éducation, des transports, de l’énergie. Néanmoins, malgré les avancées sociales dues notamment à l’important rapport de force qu’entretenaient les syndicats et les partis communistes avec les bourgeoisies nationales, les structures économiques, sociales, politiques et culturelles ne furent pas modifiées. La domination capitaliste s’étatisa. Voilà pourquoi on parle de « capitalisme d’État » pour définir cette période des « trente glorieuses ». Cependant, il ne faut pas oublier que la prospérité qu’ont connue les pays capitalistes occidentaux au lendemain de la seconde guerre mondiale s’est faite sur le dos des peuples du Sud. Colonialisme, impérialisme, pillage des ressources naturelles, imposition par le « Nord » de dettes « odieuses »...

La richesse des uns a provoqué la misère des autres, tout comme aujourd’hui. Puis tout a commencé à basculer avec le virage néolibéral initié aux États-Unis par Ronald Reagan et en Angleterre par Margaret Tchatcher, avant de se propager dans le reste du monde occidental et finalement dans toute la planète. Le néolibéralisme se caractérise par l’ouverture de nouveaux domaines à la loi du marché, par une financiarisation croissante de l’économie et surtout par un désengagement important de l’État dans sa participation à la gestion de l’économie. Ce désengagement est l’une des causes majeures de cette recrudescence des inégalités. Prenons quelques exemples très concrets : depuis maintenant près de 30 ans, une petite musique lancinante s’impose aux oreilles des citoyens européens. C’est la fameuse musique de la « dette ». « La dette explose ! », « L’État n’a plus les moyens » « Il faut dégraisser le mammouth », l’ « État est obèse ». Principaux dirigeants politiques, économistes, « experts », chroniqueurs, éditorialistes... Ils ont appris la chanson par cœur et la chantent à merveille. Alors, on nous répète à longueur de journée que l’ « État a trop dépensé » (pour les services publics), que l’ « État vit au-dessus de ses moyens » et qu’il faut donc baisser les dépenses sociales dans la santé, l’éducation, les allocations... Puis, on nous répète qu’il faut privatiser les entreprises appartenant à l’État et donner plus de marges aux entreprises, baisser l’impôt des plus riches...Bref, il faut libéraliser radicalement notre économie. Notons au passage que le mot « radical » n’est pas connoté de la même manière quand il s’agit de prôner un radicalisme de « gauche » ou un radicalisme de « droite ».

Dans le vocabulaire de la noble pensée, le premier est connoté péjorativement tandis que le second est qualifié positivement. Ainsi, il faut « se serrer la ceinture ». Mais lorsqu’on regarde les chiffres de plus près, surprise, la réalité s’avère bien différente. En effet, selon un rapport du Collectif citoyen de la dette (CAC), 59% de la dette française est purement et simplement illégitime. Pourquoi ? Parce que cette dette n’est pas le fruit d’un emprunt contracté par l’État français pour financer l’économie et ainsi œuvrer à servir à l’intérêt général. Non ! Cette dette est due à une politique extrêmement avantageuse menée en faveur des plus riches. Autrement dit, l’État s’est volontairement privé de rentrées fiscales pour satisfaire la classe des plus riches. Niches fiscales, « boucliers fiscaux » (600 millions d’euros donnés aux plus riches), exonérations d’impôt, baisse de la fiscalité pour les ménages les plus aisés et les grandes entreprises comme Total (qui ne paye pas un centime d’impôt en France) … Autant de cadeaux fiscaux qui ont vidé les caisses de l’État.

Ainsi, la part du PIB lié à ces recettes fiscales a fondu de 5 points, de 22% dans les années 1980, elle est passée à 17% au cours des trois dernières années. Et les dépenses publiques, ont-elles vraiment explosé comme aiment à nous le répéter les prédicateurs néolibéraux ? Eh bien encore une fois, le système médiatique a menti. Les dépenses publiques ont diminué en part du produit intérieur brut (PIB) passant en moyenne de 22,7% en 1980 à 20,7%. Nous avons ici l’exemple type du genre de politiques économiques qui ont favorisé l’aggravation des inégalités. L’État a donc artificiellement créé les conditions pour qu’émerge une forte inégalité entre les très riches et le reste de la société. Les messagers de la sacro-sainte parole libérale nous avait pourtant assuré que cette politique en faveur des riches profiterait à la population. Résultat ? La France connaît un chômage de masse qui touche plus de 5 millions de personnes et le nombre de travailleurs pauvres ne cesse d’augmenter. Malgré ce cuisant échec, les serviteurs politiques au service de la classe possédante persistent et signent.

Un autre exemple très concret montre comment l’État participe à l’accroissement des inégalités. C’est le cas de l’Angleterre. Les grands patrons, qu’ils soient français, allemands, espagnols appuyés par les médias et les dirigeants politiques ne manquent jamais l’occasion de dénoncer « l’assistanat », les « assistés » autrement dits les chômeurs, les bénéficiaires d’allocations et parfois même les étudiants ou les retraités. Ces gens qui, nous dit-on, « profitent du système », ces personnes qui vivent aux « crochets de la société »... Vraiment, ces individus sont-ils vraiment les assistés du système ? Ne sont-ils pas au contraire les premières victimes de cette société injuste et inégalitaire ? Allons, remettons les choses à l’endroit et un peu d’ordre dans toute cette confusion entretenue par l’oligarchie au pouvoir. Les « assistés », les vrais, ce sont les plus riches, les grandes entreprises, les grandes fortunes, ceux qui vivent grâce à l’État, cet État « prédateur » qu’ils dénoncent quand il intervient dans l’économie et qu’ils vénèrent lorsqu’il sauve les banques de la faillite. En Angleterre donc, l’État investit dans des infrastructures qui profiteront non pas à la population mais au secteur privé. Dans le secteur ferroviaire, la situation est inédite. Depuis que le réseau a été privatisé en 1993, les dépenses publiques ont été multipliées par six ! Le réseau est privatisé mais c’est l’État qui continue à payer les frais d’entretien car les compagnies privées n’investissent pas assez. Entre 2007 et 2011, les cinq principales compagnies ferroviaires ont reçu 3 milliards de livres de l’État. C’est ce qu’on appelle communément se faire « plumer ».

Enfin, dernier exemple : l’État exonère annuellement de 88 millions de livres sterling les familles qui envoient leurs enfants dans les écoles privées. Ces écoles étant réservées aux plus riches, les familles aisées bénéficient de la grande générosité de l’État anglais. Pendant ce temps-là, le gouvernement ultra-libéral de David Cameron a décidé de réduire les prestations attribuées aux chômeurs et aux travailleurs. C’est plus de trois millions quatre cents mille personnes qui vivent avec le salaire de subsistance soit 7,20 de l’heure. Les budgets alloués au logement, à la santé ont diminué considérablement. Cette situation où l’État veille au bien-être des riches et néglige le reste de la société a été formulée de la manière suivante par l’écrivain Owen Jones : « socialisme pour les riches, capitalisme pour les autres ».

Que dire également de ce grave phénomène qu’est l’évasion fiscale ? Là aussi, les États font mine de ne rien voir. Pourtant, ils sont en capacité d’agir et de punir ceux qui décident de déposer leur argent dans des paradis fiscaux. On estime qu’en France l’évasion fiscale représente un coût d’environ 60 milliards de dollars par an. Ce serait entre 80 et 100 milliards d’euros en Espagne, sans compter les 40 milliards détournés par la corruption. Au total, ce sont plus de 1000 milliards d’euros qui échappent aux pays de l’Union Européenne. Enfin, les gouvernements occidentaux ont trouvé la solution pour venir en aide aux pauvres : le développement de la philanthropie et de la charité. A défaut de servir l’intérêt général, l’État délègue ces fonctions à des milliardaires comme Bill Gates par exemple. Santé, école, alimentation, ces bienfaiteurs de l’humanité s’occupent des plus démunis. L’État se dirige vers des fonctions régaliennes (sécurité, justice) et laisse la « main invisible » du marché réguler l’économie.

On demande à l’État d’intervenir de moins en moins dans la sphère économique tout en comptant sur lui au cas où il faudrait sauver des banques en faillite ou envoyer son arsenal répressif pour tuer de jeunes manifestants pacifiques... L’essor de la charité a également pour but de légitimer la richesse des riches en les rendant indispensable. Voilà comment la société dans laquelle nous vivons s’éloigne de ses responsabilités sociales, économiques pour faire émerger la figure du riche-sauveur et ainsi le légitimer alors que c’est lui le véritable responsable des maux dont souffrent nos économies.

Mondialisation et accroissement des inégalités

Alors bien sûr, on ne peut évoquer le thème des inégalités sans pointer du doigt la mondialisation. Cette mondialisation sauvage qui crée un fossé toujours plus abyssal entre les pays très développés et les pays les plus pauvres. Prenons deux exemples qui mettent en exergue la fabrication économique, sociale et géographique des inégalités. Premièrement, les délocalisations. Ces dernières ont pour but de transférer les activités d’une entreprise dans un pays où le prix du travail est inférieur et où les matières premières sont moins chères... Ces délocalisations ont certes apporté du travail aux pays concernés mais pour quel salaire ? De véritables salaires de misère, voilà la réalité. Pendant ce temps, l’entreprise ou la multinationale multiplie son coût de revient par 5, 10, 15... L’exemple le plus connu est celui des maquiladoras au Mexique.

Ces usines proches de la frontière états-unienne qui produisent jours et nuits des jeans pour la marque Levis, GAP... Un jean coûte peut être à la fabrication 10 dollars, 4 seront donnés au travailleur et le reste pour payer les matières premières. A peine sorti d’usine, il sera exporté vers les États-Unis pour être vendu dans les magasins de New York ou Miami à 70, 80, 90 dollars. L’exploitation du travailleur permet au patron de tirer une marge conséquente et ainsi de faire croître rapidement sa richesse pendant que l’ouvrier lui, n’aura pas assez d’argent pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Voilà comment se crée l’inégalité entre l’employeur et l’employé. L’appauvrissement du second conditionne l’enrichissement du premier. Et puis, il ne faut pas oublier les salariés qui ont été licenciés dans le pays d’origine afin que l’usine puisse être délocalisée. Ils se retrouvent au chômage pendant que leur ancien patron s’enrichit. Ce dernier rejoignant doucement les 1% et eux glissant sûrement vers les 99%.

Deuxième exemple, les politiques agricoles notamment mises en place aux États-Unis et en Europe, comme la politique agricole commune en vigueur en Europe. Cette dernière subventionne la production agricole mais pas seulement. Elle subventionne aussi les exportations. Une politique qui ne manque pas de créer des désastres économiques et humains. En effet, prenons un agriculteur espagnol qui reçoit des subventions pour exporter ses poulets au Sénégal. Étant donné qu’il a reçu des subventions de la part de l’Union Européenne, il peut se permettre de baisser le prix de son poulet pour ainsi être plus compétitif sur le marché local. Cependant, l’agriculteur sénégalais, lui, n’a pas reçu de subventions, il ne peut donc pas se permettre de baisser le prix de son produit. Mais, pour les consommateurs à faible revenu, il est plus économique d’acheter le poulet européen, moins cher. Conséquence : l’agriculteur africain ne vend plus, il fuit vers la ville pour trouver un emploi et, comme dans la majorité des cas il n’en trouve pas, il décide de prendre le chemin de l’émigration pour venir parfois mourir en méditerranée. C’est encore un exemple qui démontre comment le Nord tente de maintenir certains pays du Sud dans la soumission et la domination. Des politiques injustes et inéquitables qui provoquent de graves conséquences et qui participent au creusement des inégalités entre le Nord et le Sud.

Malheur aux pays du Sud qui osent se développer en toute indépendance...

Dans son célèbre ouvrage, L’ Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine montre comment le capitalisme, avide de nouveaux territoires, de nouveaux espaces, de nouvelles ressources pour se développer et écouler ses marchandises tente à travers l’exportation de capitaux de conquérir de nouvelles terres et de nouveaux marchés. L’histoire du capitalisme est intimement liée au colonialisme et à l’impérialisme. En effet, ce sont les ressources naturelles d’Amérique, d’Afrique et d’Asie qui ont permis au capitalisme de voir le jour, ce que Marx a appelé l’ « accumulation originaire ». Les siècles ont passé, les colonies ont acquis leur indépendance mais l’impérialisme, lui, est loin d’avoir disparu. Et les disparités, les inégalités de richesses entre le Nord et le Sud sont la conséquence de ces siècles d’exploitation et de pillage.

Les inégalités restent toujours importantes à cause de cet héritage du passé mais également parce que certains pays sont aujourd’hui devenus des néo-colonies. Certes, ils ne sont plus occupés militairement mais l’économie, elle, profite à la bourgeoisie du pays en question et à la bourgeoisie des pays du Nord. Ces inégalités sont la conséquence du pillage des ressources naturelles et des accords de libre-échange extrêmement défavorables aux pays du Sud tels que l’ALENA entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Cette quête des ressources naturelles et énergétiques sont essentielles pour assurer la survie des grandes puissances. C’est pourquoi les gouvernements capitalistes occidentaux sont prêts à tout pour empêcher un pays du Sud de se développer de manière indépendante et autonome. Les puissances occidentales ont tellement été habituées à piller les ressources des pays du Tiers Monde en toute quiétude que lorsque des présidents progressistes, voire révolutionnaires, arrivent au pouvoir pour améliorer la vie de leur peuple, ils sont prêts à tout pour les renverser. L’indépendance économique est perçue comme un crime par les 1%. C’est pourquoi on a tenté de faire tomber Hugo Chavez, Fidel Castro, Evo Morales, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Gamal Abdel Nasser avec plus ou moins de succès. L’enjeu est clair : soit les pays du Sud se développent de manière souveraine et indépendante et ainsi les inégalités Nord-Sud diminueront, soit les puissances impérialistes continuent à mettre la main sur les ressources naturelles des pays en développement et, là, le fossé risque de grandir à une vitesse phénoménale.

Circulez y’a rien à voir

Il serait intéressant d’analyser le traitement ou plutôt le non traitement médiatique suite au rapport sur les inégalités. En effet, ce rapport a été traité de manière très timide, voire silencieuse, de la part des médias dominants. Quelques annonces et articles dans les JT, à la radio et dans les journaux, et puis plus rien. Pourtant, le sujet est particulièrement grave et mérite qu’on s’y arrête bien plus longuement. Mais rien à faire, l’élite journalistique, corollaire et complice de l’élite économique et financière n’a pas l’air très intéressée par ce sujet, pourtant d’une importance capitale pour l’avenir de l’humanité. On avait connu plus grande indignation de la part des médias... Un constat alarmant sur les inégalités évoqué vite fait bien fait et puis on en parle plus. Pas de véritable débat au sens démocratique du terme, c’est à dire des débats où s’affrontent des pensées, des idéologies et des projets (vraiment) contradictoires. Car en effet, nos médias nous ont plutôt habitués à des simulacres de « débats » où chaque intervenant prend la parole pour dire à la virgule près ce que son « opposant » a affirmé quelques minutes plus tôt. Pas d’édition spéciale non plus. Aucune recherche approfondie pour trouver les véritables raisons de ce fossé qui se creuse entre les hyper-riches et le reste de la société.

Au fond, le message des médias est plutôt clair : pourquoi s’attarder sur des sujets auxquels on ne plus pas changer grand-chose ? En effet, les libéraux considèrent presque l’économie comme une science exacte et les problèmes comme les « inégalités » sont quasiment perçus comme des sujets d’ordre « naturel » contre lesquels on ne peut rien. Par conséquent, il est inutile de polémiquer sur ces derniers puisque le cours des choses ne changera pas. Voilà en substance la vision des médias, ces dignes porte-paroles de la classe dominante. Et puis, on peut trouver la raison de ce silence coupable des médias en cherchant à qui appartiennent ces fameux organes de propagande. Et là, on y trouve peut-être une explication.

La plupart des organes de presse appartiennent à de puissants industriels, banquiers et hommes d’affaires. Et, comme par hasard, certains de ces patrons de presse comme M. Dassault, M. Pinault, M.Lagardère ou M.Arnault sont multi milliardaires. Pas étonnant alors que les médias, aux ordres de leurs patrons évoquent subrepticement ces chiffres sur les inégalités. Il ne faut surtout pas donner une mauvaise image des milliardaires. Ne surtout pas montrer comment ces nantis se sont enrichis, en exploitant des travailleurs, en les licenciant pour augmenter leurs profits et parfois en influant sur des gouvernements pour lancer la guerre à un pays et ainsi lui piller ses ressources naturelles.

Et puis enfin, ne surtout pas montrer que ces inégalités ne sont pas les fruits du hasard mais que ces dernières sont structurelles et inhérentes au système capitaliste. Dire cela pousserait sans doute plus de citoyens à se poser des questions sur le sujet et ainsi les pousserait éventuellement à la révolte. « Il y a toujours eu des riches, toujours eu des pauvres, la guerre a toujours existé, la faim a toujours existé, c’est comme ça, c’est la vie on n’y peut rien ». Pour résumer, « subissez et fermez-là ». Voilà le constat et les orientations que proposent les « nouveaux chiens de garde ».

Faire face à la résignation

Alors bien sûr, cette situation est loin d’être une fatalité. L’ONG Oxfam qui a réalisé l’enquête a avancé plusieurs pistes afin de lutter contre ces inégalités. Parmi elles, le retour de l’État Providence, un revenu garanti pour les plus pauvres, une lutte acharnée contre l’évasion fiscale, la gratuité des services publics ou encore une plus grande taxation des revenus du capital. Des mesures qui vont bien évidemment dans le bon sens, qui pourraient donner un bol d’air frais à l’économie et qui permettraient également de réduire les inégalités. Néanmoins, ces solutions ne sont pas du goût de tout le monde. En effet, pour Nicolas Doze, chef du service économie de la très libérale chaîne française d’information BFMTV, les solutions proposés par l’ONG sont « dogmatiques ». Encore une manière de pousser les gens à la résignation en leur faisant comprendre que des solutions progressistes ou radicales sont bonnes pour la poubelle.

Mais au fait qui fait preuve de dogmatisme ? Les propositions formulées par l’ONG sont-elles vraiment « dogmatiques » ou bien tout simplement réalistes et adaptées à la gravité de la situation ? Taxer plus fortement le capital, c’est être dogmatique maintenant ? Assurer des services publics pour tous, c’est être irresponsable ? Allons, les vraies dogmatiques dans l’histoire ce sont ces fanatiques de la religion libérale qui ne connaissent aucun autre discours que celui qui prône le désengagement de l’État, la suppression des 35 heures et l’autorisation du travail dominical. Et même les échecs patents de leurs politiques ne les font pas changer d’avis. Ils promettent plein emploi et croissance. Résultat, les pays sont en récession et le chômage ne cesse de bondir jour après jour. Mais, pas grave, ils persistent et signent. Si ça, ce n’est pas être dogmatique, il faut alors m’expliquer ce qu’est le dogmatisme. Une chose est sûre dans cette histoire, c’est que les citoyens n’ont strictement rien à attendre des partis dominants, et plus généralement de l’État, en tout cas de cet État. Les responsables politiques ne sont pas la solution, ils sont le problème. Cet Etat, quant à lui, n’est là que pour servir les intérêts de la classe dominante. La classe politique n’étant que la garante institutionnelle et politique de la classe possédante.

Les solutions avancées par l’ONG vont dans le bon sens mais ne doit-on pas être plus radical ? Là est toute la question. La sortie du modèle néolibéral est une urgence absolue, partagée par des millions de citoyens européens. Mais après ? Laisse-t-on au capital le rôle de diriger l’économie ? Doit-on continuer à subir la dictature d’une petite élite parasite qui ne représente personne sinon elle-même ?

Après la crise de 2008, Nicolas Sarkozy avait plaidé pour une « moralisation du capitalisme ». Mais peut-on moraliser l’immoral ? Le capitalisme est par essence un système extrêmement violent. Les crises, les bouleversements, les catastrophes qu’il provoque font de lui le principal danger pour la survie même de l’espèce humaine. Réguler le capitalisme est une idée partagée par de nombreuses personnes, mais cela reste une idée largement inoffensive. Ne doit-on pas au contraire confier au travail, c’est à dire aux salariés, aux créateurs de richesses, la gestion même de l’économie ? Et puis n’oublions pas la question centrale de la démocratie. Celle-ci est complètement noyée dans le capitalisme. Elle n’existe pas. La preuve, si elle existait, les richesses seraient déjà beaucoup mieux partagées.

Alors voilà, le monde est aujourd’hui à un carrefour essentiel de son histoire. Les bouleversements politiques, économiques, géopolitiques qui jalonnent le monde sont en train de façonner la planète de demain. De grandes puissances sont en déclin, d’autres montent en puissance. De nouveaux acteurs, de nouveaux pays viennent frapper à la porte du concert des nations du monde. Nous avons la chance de vivre la fin d’un monde, la fin d’une époque, la fin d’une hégémonie (occidentale). Reste maintenant à savoir quels chemins nous choisirons pour créer un nouveau modèle de civilisation. Continuerons-nous à suivre ce même système, dans cette même société impitoyable, inhumaine, ou bien dirigerons-nous vers des sociétés plus égalitaires et définitivement libérées du joug de l’argent ?

Les inégalités peuvent être des facteurs de fragilisation de la cohésion sociale. Elles peuvent également être l’élément déclencheur d’une lutte entre les différentes composantes de la société, lassées d’un système injuste et qui ne les représente pas.

Le combat sera long mais il vaut la peine d’être vécu !

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L’axe secret USA-Arabie Saoudite

Publié le par Mahi Ahmed

L’axe secret USA-Arabie Saoudite

par Manlio Dinucci

L’article du New York Times sur les liens anciens de la CIA et des services secrets saoudiens n’apporte aucune information nouvelle. Cependant, c’est la première fois que ces informations sont reprises par un grand quotidien états-unien et cette publication intervient alors que la presse atlantiste multiple les articles sur les crimes saoudiens. Tout se passe donc comme si les États-Unis menaçaient l’Arabie saoudite de rompre les ponts. Manlio Dinucci, quant à lui, relève que le Times traite de la coopération actuelle contre la Syrie, mais fait l’impasse sur la coopération contre le Yémen.

26 JANVIER 2016

Nom de code « Timber Sycamore » (Bois de sycomore) : ainsi s’appelle l’opération d’armement et entraînement des « rebelles » en Syrie, « autorisée secrètement par le président Obama en 2013 ». C’est ce que documente une enquête publiée dimanche par le New York Times [1].

Quand elle a été chargée par le président d’effectuer cette opération couverte, « la CIA savait déjà qu’elle avait un partenaire disposé à la financer : l’Arabie Saoudite ». Avec le Qatar, « elle a fourni des armes et divers milliards de dollars, tandis que la CIA a dirigé l’entraînement des rebelles ». La fourniture d’armes aux « rebelles » y compris des « groupes radicaux comme Al-Qaïda », avait commencé à l’été 2012 quand, à travers un réseau disposé par la CIA, des agents secrets saoudiens avaient acheté en Croatie des milliers de fusils d’assaut Ak-47 avec des millions de projectiles et que des Qataris avaient infiltré en Syrie, à travers la Turquie, des missiles portables chinois Fn-6 achetés sur le marché international. Comme la fourniture d’armes arrivait en roue libre, à la fin de 2012, le directeur de la CIA David Petraeus convoquait les alliés en Jordanie, en leur imposant un contrôle plus étroit de la part de l’Agence sur l’ensemble de l’opération. Quelques mois plus tard, au printemps 2013, Obama autorisait la CIA à entraîner les « rebelles » dans une base en Jordanie, et dans une autre au Qatar, et à leur fournir des armes dont des missiles antichars Tow. Toujours avec les milliards du « plus grand contributeur », l’Arabie Saoudite. Pas nouvelle dans ce genre d’opérations.

Dans les années 70 et 80, celle-ci aida la CIA dans une série d’opérations secrètes. En Afrique, notamment en Angola où, avec les financements saoudiens, la CIA soutenait les rebelles contre le gouvernement allié de l’URSS. En Afghanistan, où « pour armer les moujahiddines contre les Soviétiques, les États-Unis lancèrent une opération d’un coût annuel de plusieurs millions de dollars, que les Saoudiens payèrent dollar par dollar via un compte de la CIA dans une banque suisse ». Au Nicaragua, quand l’administration Reagan lança le plan secret pour aider les contras, les Saoudiens financèrent l’opération de la CIA avec 32 millions de dollars par l’intermédiaire d’une banque des Iles Caïman. Par ces opérations et quelques autres, secrètes, jusqu’à celle actuelle en Syrie, s’est cimentée « la longue relation entre les services secrets des États-Unis et de l’Arabie Saoudite ». Malgré le « rapprochement diplomatique » de Washington avec l’Iran, non apprécié à Riad, « l’alliance persiste, maintenue à flot sur une mer d’argent saoudien et sur la reconnaissance de leur intérêt mutuel ». Cela explique pourquoi « les États-Unis sont réticents à critiquer l’Arabie Saoudite sur la violation des droits humains, le traitement des femmes et le soutien à l’aile extrémiste de l’islam, le wahhabisme, qui inspire de nombreux groupes terroristes », et pourquoi « Obama n’a pas condamné l’Arabie Saoudite pour la décapitation de cheikh Nimr al-Nimr, le dissident religieux chiite qui avait défié la famille royale ».

S’y ajoute le fait, dont le New York Times ne parle pas, que le secrétaire d’État John Kerry, en visite à Riyad, le 23 janvier, a réaffirmé que « au Yémen où l’insurrection Houthi menace l’Arabie saoudite, les USA sont aux côtés de leurs amis saoudiens ». Les amis qui depuis presque un an massacrent les civils au Yémen, en bombardant même les hôpitaux, aidés par les USA qui leur fournissent du renseignement (c’est-à-dire en indiquant les objectifs à toucher), des armes (dont des bombes à fragmentation) et un soutien logistique (dont l’approvisionnement en vol des chasseurs bombardiers saoudiens). Ces mêmes amis que le Premier ministre Matteo Renzi a officiellement rencontrés en novembre dernier à Riyad, en leur garantissant le soutien et les bombes de l’Italie dans la « lutte commune contre le terrorisme ».

Manlio Dinucci

Traduction

Marie-Ange Patrizio

Source

Il Manifesto (Italie)

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Pourquoi le prix du pétrole baisse

Publié le par Mahi Ahmed

Pourquoi le prix du pétrole baisse

Depuis le début des années 2000, les matières premières sont devenues des marchandises financières

Traduit par : Maïlis Destrée , source : Iakov Mirkine, Rossiïskaïa Gazeta publié mercredi 20 janvier 2016

Les prix des matières premières baissent parce que le dollar se renforce par rapport à l’euro. Pourtant, tout laisse à croire que cette tendance pourrait s’inverser vers 2018 : le dollar devrait s’affaiblir, et les prix des ressources augmenter de nouveau. Explications dans le billet de l’économiste russe Yakov Mirkine, chercheur à l’Institut d’économie mondiale et de relations internationales de l’Académie russe des sciences.

Le pétrole n’est pas le seul à se dévaluer. Les prix des métaux s’effondrent aussi. Depuis 2011, la valeur du cuivre a ainsi été divisée par 2,2, celle de l’aluminium a baissé de 90 %, et les prix du zinc et de l’or ont chuté de 70 %. Ce sont en réalité toutes les ressources naturelles qui sont touchées : le blé n’a pas été épargné, avec quasiment une division par deux du prix du froment depuis l’été 2012.

Pour comprendre cette baisse générale, il est essentiel de se rappeler que, depuis le début des années 2000, les matières premières sont devenues des marchandises financières.

Les tableaux des bourses mondiales indiquent les prix des dérivés financiers du pétrole, des métaux et du blé à New York, Chicago, Londres, etc. Il s’agit des marchés des banques, des fonds, des investisseurs financiers et des spéculateurs.

Ces actifs sont fortement influencés par le cours de la paire euro-dollar en tant que monnaies de réserve internationales. De 55 à 60 % des actifs financiers mondiaux sont libellés en dollars (et 20 à 25 % en euros). C’est en dollars que sont fixés les prix mondiaux des matières premières, et que sont faits la majorité des calculs sur le pétrole, le gaz et les métaux. Sur les marchés financiers, les investisseurs passent librement du pétrole au dollar, puis aux actions, puis au cuivre, avant de « sauter » sur les obligations et de revenir au dollar.

Le dollar est l’élément principal de cet écheveau. Lorsqu’il faiblit par rapport à l’euro, les prix des matières premières bondissent. Dans les années 2000, le dollar a baissé de façon ininterrompue par rapport à l’euro. Ça a été, pour la Russie, une période de vaches grasses. Avec des prix des matières premières très élevés, nous croulions sous l’argent. Assis tout près du robinet des ressources naturelles, nos revenus réels ne cessaient d’augmenter.

À l’inverse, lorsque le dollar se renforce face à l’euro, les prix du pétrole, du gaz, des métaux et du blé plongent. C’est précisément la tendance qui prédomine depuis 2010. Depuis le printemps 2011, le dollar a augmenté de 37 % par rapport à l’euro. Pour les marchés mondiaux, il s’agit de mouvements tectoniques. Voilà pourquoi les prix des matières premières diminuent !

Mais que représentent ces mouvements du dollar par rapport à l’euro ? Il s’agit de cycles d’une durée de 17 à 18 ans, qui ont démarré au début des années 1970. Aujourd’hui, le dollar « entre » dans son troisième cycle.

Ces cycles sont identifiés depuis longtemps et n’ont rien de mystérieux. Ils dépendent des cycles économiques américains et de la politique anticyclique de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed). Lorsque l’économie américaine décolle, la Fed augmente son taux directeur pour accroître le coût des crédits, freiner l’activité économique et empêcher une surchauffe et un futur atterrissage brutal.

Cette mesure creuse l’écart entre les taux d’intérêt américains et européens en faveur des États-Unis. Les capitaux, de leur côté, vont là où les taux et les bénéfices sont les plus élevés – soit aux États-Unis. La demande mondiale en dollar augmente, et celui-ci se renforce par rapport à l’euro.

En revanche, lorsque l’activité économique se réduit aux États-Unis, la Fed abaisse son taux directeur afin de diminuer le coût des crédits et relancer l’économie. Les capitaux se dirigent alors vers l’Europe et l’euro, où la situation est la plus avantageuse. Cette baisse de la demande en dollars entraîne une dépréciation de la devise elle-même.

Toutes choses égales par ailleurs, la tendance d’un dollar fort et de matières premières bon marché se poursuivra jusqu’en 2018-2019. Ensuite, le dollar faiblira de nouveau et les prix du pétrole et des autres matières premières augmenteront jusqu’au milieu des années 2020. Trois ou quatre années de patience et nous roulerons de nouveau sur l’or, donc ? Il est évident que dans ce système ultra-complexe qu’est l’économie, rien n’est jamais certain. Il faut toujours s’attendre à ce qu’un choc géopolitique, une révolution technologique ou tout autre événement extérieur viennent déjouer toutes les prévisions.

Jusqu’au début des années 2000, le cours du pétrole dépendait presque entièrement de facteurs fondamentaux : la demande, la production, les réserves et les technologies. L’OPEP régnait sur les prix tel un empereur. Mais dans les années 2000, le cartel a perdu de son influence. Et lorsque les prix du pétrole ont baissé sous la pression du dollar, les producteurs sont devenus comme fous. Ils ont augmenté l’extraction et l’exportation d’hydrocarbures à seule fin de se maintenir sur le marché.

L’année dernière, la Russie a produit une quantité record de pétrole. Tout comme l’Arabie saoudite, l’Irak et les États-Unis. Les termes « guerre des prix » et « guerre du pétrole » recouvrent une réalité bien concrète, en particulier compte tenu du prochain retour sur le marché du pétrole iranien.

Pour l’heure, la conséquence finale de tous ces mouvements demeure la chute des prix. Faut-il s’attendre non plus à une tempête mais à une véritable tornade s’approchant de l’économie russe ? Évidemment, la vie se moque bien des prévisions.

Pourtant, en jetant un œil sur le passé, on peut supposer que l’on n’atteindra pas les 20 dollars le baril, et encore moins les 10. Toute chute des prix est toujours ralentie par les forces invisibles du marché à mesure que l’on s’approche du « point d’équilibre ». Se produit alors un bienheureux « rebond ». L’histoire montre que le plancher naturel du prix du Brent se situe à 33-35 dollars le baril.

Toujours est-il que cette baisse des prix porte un coup terrible à l’économie russe. C’est pourquoi nous attendons avec impatience que nos ministres cessent enfin de nous effrayer à coups de pronostics et se chargent plutôt, tels des sauveteurs, de ranimer la demande et l’offre intérieures. Voilà la seule bonne façon de réagir tant à la dégringolade des prix des matières premières qu’à l’accès limité de la Russie aux marchés financiers extérieurs.

Yakov Mirkine. Crédits : Page Facebook de Yakov MirkineYakov Mirkine. Crédits : Page Facebook de Yakov Mirkine

Iakov Mirkine, né en 1957 à Moscou, est diplômé de l’université d’État des finances (1979), docteur ès sciences économiques depuis 2003. Collaborateur de la Banque centrale de l’Union soviétique jusqu’en 1989, il dirige aujourd’hui le département des marchés de capitaux internationaux de l’Institut d’économie mondiale et de relations internationales de l’Académie russe des sciences. Fondateur du premier département universitaire consacré aux marchés financiers en Russie (au sein de l’université des finances), Mirkine est l’auteur de plusieurs manuels et dictionnaires anglo-russes portant sur la finance.

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Tunisie: Penser la crise avec une pensée en crise?

Publié le par Mahi Ahmed

Penser la crise avec une pensée en crise?

Hédi Sraieb

La crise est d’évidence multiforme. Elle ne peut se réduire à la seule dimension économique et sociale, du moins telle que perçue par «l’économisme» ambiant et largement dominant. La crise est aussi politique ! Nul besoin de développer longuement, à observer les mœurs dissolus et les turpitudes de la sphère des partis-lémures et de la gouvernabilité fantasque !La crise de l’Etat, de ses institutions, de ses corps constitués, de ses administrations…à coups sûr… dont le caractère délétère, quasi-déliquescent, ne peut plus être que franchement contesté. On pourrait ainsi égrainer la liste des diverses facettes,-de ce « mal être»-, qui débordent largement sur la vie quotidienne mêmede nos concitoyens : crise de l’école, de celle de la santé, de la sécurité, de la justice. Mais voilà, et pour toute réponse on nous dit : Patientez encore un peu, les sauveurs sont là.La Tunisie serait cet oiseau soutenu sous ses deux ailes par les ex-frères ennemies, ultraconservateurs, s’il en est ! Ce n’est pas un canular, non ! Mais celui-ci bat tous les records d’incongruité, d’inconvenance, d’indécence!

Quitte à faire grincer encore quelques dents, rappelons que nous avons été dès octobre 2012 quasi seul à dire que nos deux figures emblématiques avaient en commun bien plus de ressemblances que de dissemblances. C’était pour reprendre une formule célèbre « bonnet blanc et blanc bonnet ».

Si donc la probabilité de s’engager dans une perspective plus largement viable s’éloigneencore un peu plustant le discours insipide de la concorde et du consensus tourne à vide ; que peut bien réserver la suite, après bien sûr, l’ineffable bouffonnerie du Forum de Davos, s’entend. Tout un chacun se demande dans cette tourmente tout autant interminable qu’imprévisible, à quoi et à qui pourrions-nous avoir recours, à quoi et à quinous raccrocher ?Les historiens ont, de longue date, décryptés avec soins et détails diverses séquences chaotiques et tourmentées de nombreux pays. Ils nous apprennent qu’elles durent le temps que le tamis de la recomposition des forces fasse son œuvre, et que l’issue n’est jamaisdéterminée à l’avance. A tout moment peuvent intervenir des inflexions pour ne pas dire des bascules. Mais alors sombre avenir si le pays venait à emprunter de proche en proche le chemin d’une somalisation ! Nous n’en sommes pas là!

Il faut bien reconnaitre aussi que notre imaginaire collectif est en panne et son horizon bouché.

Les référentiels d’après-guerre comme ceux des premières années d’indépendance ont fini par s’essouffler et pour,-par la suite-, passer aux oubliettes. L’utopie mobilisatrice du projet communiste a viré au cauchemar. Le volontarisme réformiste des «Perspectives Décennales » visant à la création d’un Etat Providence à l’instar des pays développés est venu buter sur les conditions mêmes de son renouvellement et sa reproduction pérenne. En une simple phrase, nous sommes passés du consensus de Philadelphie au consensus de Washington. Exit J M Keynes, bienvenue à Milton Friedman.

Dans cet imaginaire bousculé puis paralysé à partir des années 90, vont venir s’installer de nouvelles perceptions et visions du monde. Celle de la fin de l’Histoire (Fukuyama) et l’avènement d’un ultralibéralisme planétaire triomphant de « la lutte de tous contre tous». Celle aussi du clash des civilisations (Huntington). Au total, des visions, des théories plus dangereuses les unes que les autres, mais qui prennent par moment la forme de prédictions auto-réalisatrices.

On ne peut aussi qu’être frappé aussi par la pauvreté crasse, par l’indigence notoire de l’imaginaire collectif de ce que l’on nomme aujourd’hui «les économistes» transformés, il est vrai au fil du temps en experts de « la chose ».Pas plus d’une centaine de mots n’habite leur pensée. Mais ils sont capables de discourir des heures entières sur les bienfaits (mortifères) de la compétitivité, du chiffre après la virgule d’une croissance, -pure fiction-, lorsque plus d’un tiers du substrat économique échappe à toute mesure. Mais aussi effort ultime…celui de percevoir pour tout avenir à ce pays qu’un grand port financier adossé à une vaste place marchande (le Mall).

«Créer de la richesse d’abord, une meilleure répartition suivra»…Que de mots malades dans cette simple injonction. Quoi produire? Pour qui ? Pour quelle finalité ? On observera que le fétichisme de l’argent aremplacé toute réflexion sur le devenir commun…y compris chez les islamistes!

Un pseudo pragmatisme s’appuyant sur un prétendument «réalisme politique » a pris le pas, envahissant cet imaginaire pourtant indispensable pour penser un futur. Il n’est plus question que de se conformer aux normes et conduites en vigueur dans cette globalisation marchande. Pour preuve, si les toutes premièresvagues d’entrepreneurs se sont lancées dans l’aventure industrielle ô combien périlleuse avec plus ou moins de bonheur, les nouvelles générations n’ont pas ces mêmes ambitions. Elles préfèrent les « affaires» sans risques majeurs et rapidement lucratives à telle enseigne que l’essentiel des maigres investissements locauxenregistrés au cours de cinq années se sontessentiellement portés sur les services et singulièrement sur les activités de franchise marchande (Kiabi, Pizza Hut, grande distribution étrangère…etc.)

Si la tonalité générale de ce propos laisse transparaître et pourrait suggérer un certain pessimisme, il ne peut être question de démission ni moins encore de résignation intellectuelle. Ce n’est qu’une question de temps. Notre modèle dit de développement est en passe de disparaitre sous les coups de boutoir d’une corruption en voie de généralisation, même si les classes dirigeantes s’échinent à vouloir le sauvegarder.La fameuse résilience n’est plus que l’ombre d’elle-même, mais il est vrai qu’en la circonstance l’islamo-libéralisme radical y est allé de sa contribution sanglante!

Une nouvelle année qui somme toute démarre sous les plus mauvais auspices. Mais une fois encore ce n’est qu’une question de temps, la roue de l’histoire va continuer à tourner!

Aux soubresauts réguliers ponctués de phases d’apathie languissante de cette société qui se cherche pourrait bien survenir ce que d’aucuns nomment «une accélération de l’histoire». Notre situation fait inévitablement penser à la série de signes précurseurs d’une éruption volcanique (grondement-accalmie- accélération de la fréquence). Mais peut-être n’en sera-t-il rien!

Observons malgré tout qu’ici et là, d’autres idées toutes nouvelles émergent…qui ne demandent qu’à s’agencer et à s’articuler entre elles. Celles de l’économie circulaire, du travail collaboratif, de l’économie sociale solidaire ou participative, qui reposent sur le partage ou le lien social, l’entraide, ou la convivialité. Des idées balbutiantes mais suggérées par la montée en puissance des nouvelles technologies.« La nouvelle société du coût marginal zéro » de Jeremy Rifkin n’est bien évidemment pas à l’ordre du jour. Ce n’est qu’une utopie qui ne se fraiera pas de chemin tant que la gouvernance globale sera dominée par les impératifs de l’efficacité marchande et la rentabilité financière. Il reste que comme pour toutes les utopies, celle-ci va finir par faire émerger quelques idées force.

Des nouvelles idées donnant lieu à de nouvelles perspectives ne sauraient exister sans de nouvelles forces politiques qui les sous-tendent et les soutiennent….Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut!

Alors vaut-il mieux conclure sur une note un peu plus optimiste à la manière d’un Coluche, jamais en retard d’un sophisme« les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser»!

Hédi Sraieb

Docteur d’Etat en économie du développement

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Tunisie:Réflexion sur la rhétorique de Cheikh Ghannouchi au Congrès de Nida

Publié le par Mahi Ahmed

Réflexion sur la rhétorique de Cheikh Ghannouchi au Congrès de Nida

Tout le monde connaît le logo d’Ennahdha : un oiseau bleu –dont l’espèce est mal identifiée-en plein envol. Les deux ailes de cet oiseau sont reliées par un trait discontinu d’un bleu moins foncé qui dessine ainsi comme un cercle au milieu duquel apparaît une étoile rouge à cinq branches (faisant penser au drapeau tunisien, mais refait).

Cet emblème peut comporter plusieurs significations : l’envol connote les choses spirituelles, la liberté, mais aussi la volonté d’hégémonie.On sait que dans l’imaginaire humain, le schème ascensionnel désigne la quête de la puissance et de la suprématie.

Cheikh Ghannouchi, prenant la parole au Congrès de Nida, compare l’alliance Nida-Ennahdha aux deux ailes d’un même oiseau. La Tunisie serait cet oiseau animé par l’union des deux principaux partis politiques.

Mais, la rhétorique du Cheikh va plus loin. Elle comporte une couche de non-dit qui est probablement plus importante que l’explicite apparemment bienveillant du discours du Cheikh. En disant que l’enthousiasme de notre pays émanerait essentiellement de cette image de l’oiseau à deux ailes, mû par deux partis alliés, Ghannouchi suggère que désormais, Nida est une aile de l’oiseau d’Ennahdha. Il devient une pièce motrice de l’oiseau qui incarne essentiellement le parti islamiste. C’est aller au-delà du simple partenariat. Désormais, le parti de Béji Caïd Essebsi n’est qu’une partie de l’anatomie, de la physiologie et de la métaphysique d’Ennahdha. Ce parti s’incorpore Nida, se l’assimile. Mais, dans cette iconographie, la colonne vertébrale reste le parti islamiste. On est à mille lieues du logo du palmier qui incarne l’ancrage et l’authenticité. On passe ainsi du symbolisme agraire au symbolisme aviculaire, de l’ancrage et des racines au symbolisme aérien.

Mais, cette symbolique aérienne basée sur l’hégémonie d’Ennahdha qui cherche à domestiquer Nida en en faisant l’une des forces du parti islamiste, finit par embarrasser Cheikh Ghannouchi–aux yeux des Nidaistes et des autres formations politiques franchement jetées en dehors des postes de commande-. C’est ainsi que le Cheikh a aussitôt remplacé cette image par la fameuse icône de l’arche noachique.La Tunisie est alors métaphoriquement décrite dans la suite du discours à une nef qui devrait intégrer tous les Tunisiens à une approche inclusive et salvatrice. Cette deuxième rhétorique du Cheikh opère ainsi une sorte de nivellement des Tunisiens, basé sur le sens de la réconciliation et du refus de toute considération discriminatoire.

On peut croire que les deux images sont qualitativement et sémantiquement différentes et indépendantes l’une de l’autre. En fait, il n’en est rien. Au fond, l’orateur, là aussi, a implicité un message d’une importance capitale. L’alliance des deux partis en question et leur envol commun, sont tributaires de cette réconciliation délibérément recherchée, de cet anéantissement de la mémoire qui ressuscite des souvenirs compromettants qui suscitent des scissions et des souffrances.

La Tunisie a besoin de ses compétences. Vouloir extirper les islamistes ou les destouriens serait condamner la Tunisie au naufrage et aux «gouffres amers ».Mais le Cheikh a fait une erreur monumentale : cette réconciliation ne peut en aucun cas être le fait d’un arrangement de deux partis. Elle est l’affaire de la société tout entière. Ce n’est même pas la majorité parlementaire qui la décide. Ce que la société peut faire au terme d’un pacte historique ne peut être fait par deux partis qu’au prix d’un acte abusif d’usurpation et d’imposture. C’est pourquoi, j’imagine que l’oiseau en question –censé être « roi de l’azur-, symbole d’une Tunisie réconciliée avec elle-même, aux deux ailes telles qu’elles sont décrites par Ghannouchi, finirait par être incapable d’envol « maladroit et honteux », « comique et laid ». « Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher ».

Jamil Chaker

Nb : Les mots entre guillemets sont empruntés à L’albatros de Baudelaire.

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PROMÉTHÉE ET HERMÈS par Ali El-Kenz

Publié le par Mahi Ahmed

PROMÉTHÉE ET HERMÈS par Ali El-Kenz

Par Ali El-Kenz – Département de sociologie, Université de Nantes (France 1996)

La tragédie que vit aujourd’hui la société algérienne peut paraître éloignée de I’objet de ce colloque consacré au développement des sciences et des techniques hors d’occident. II y a quelques années à peine, quand nous réfléchissions alors aux multiples enjeux de la maîtrise technologique, nous étions à mille lieues de croire qu’ils pouvaient être porteurs de tant de violence. Nos travaux sur l’industrialisation de l’Algérie ont commencé en effet dans le milieu des années soixante-dix et ont donné lieu à plusieurs publications (voir notes); certes, nous nous attendions, vers la fin des années quatrevingts à des conflits de grande ampleur (grèves, occupations d’usines, manifestations de masses, etc.) mais pas du tout de cette nature (assassinats d’intellectuels, incendies d’usines et d’écoles, assassinats d’assistants techniques étrangers). C’est en effet moins l’amplitude des conflits que la nature des moyens utilisés pour les résoudre, ou plutôt pour les exprimer, qui nous a dérouté, avec tant d’autres observateurs de la société algérienne.

Bien sûr, nous avions dès ce moment compris – grâce surtout à l’expérience du terrain que les problèmes relatifs à la question de la maîtrise technologique étaient autrement plus complexes que l’image assez simpliste qu’en avait construite la littérature économique du moment et qui avait fini par imprégner profondément la conduite de nos technocrates locaux; mais jamais, au grand jamais, nous n’avions alors imaginé que les conflits politiques, sociaux ou culturels liés aux enjeux de cette maîtrise pouvaient s’exprimer dans de pareilles formes de violence.

Loin de nous, évidemment, l’idée que toute la violence exprimée aujourd’hui dans la société algérienne serait la conséquence directe et univoque de l’enjeu technologique mais nous sommes persuadés que les conflits provoqués par ce dernier ont joué un rôle important dans son apparition.

Sous quelles formes et dans quelles proportions ? Seule une analyse longue et fouillée pourrait le déterminer. Dans la présente esquisse, nous nous contenterons d’indiquer quelques pistes de recherche à partir de notre hypothèse (1 1 que les problèmes relatifs à la maîtrise technologique constituent pour un pays en phase de développement industriel, un enjeu social total et qu’à ce titre ils peuvent influer sur les formes sociales, en apparence les plus éloignées du domaine scientifique et technique stricto sensu.

Le présent colloque nous offre ainsi l’occasion de revenir sur l’expérience algérienne d’industrialisation et de tenter de relire, à la lumière de son tragique développement, les conflits dont elle était porteuse et dont nous avions sous-estimé l’énergie destructrice.

Le monde de Prométhée

Ce que nous appelons (( Occident )) ou (( monde occidental )) relève plus de l’histoire et de la culture que de la géographie. L’une et l’autre commencent à peu près à la Renaissance et sont intimement liées au mythe antique de Prométhée. Il n’y a pas plus prométhéen que le personnage de Galilée tandis que Descartes a pu résumer en une proposition – l’homme, maître et possesseur de la nature – ce qui allait devenir un des principes identitaires de la civilisation occidentale. Cette (( weltanschaung )) sera son credo, justifiant son expansion et légitimant ses actions, parfois bien peu glorieuses.

Elle sera comparée à d’autres aires culturelles, souvent pour dénoncer chez ces dernières l’apparente passivité de leur relation à leur environnement naturel. Notamment à la culture arabo-islamique qu’on décrira avec forces détails comme passive, fataliste dans sa relation avec les contraintes du milieu naturel, misonéiste (2) même. Un des fondements épistémologiques de (( l’orientalisme )) réside précisément dans cette forme de comparatisme hiérarchisant et dévalorisant que E. Saïd (3) a relevé dans l’analyse corrosive qu’il a menée de cette discipline et qui l’a conduit à dénier à cette dernière toute scientificité.

Plus intéressante du point de vue qui nous guide ici est l’analyse de l’influence que l’orientalisme a eu sur la culture arabe elle-même et notamment sur les intellectuels qui ont expressément réfléchi leur rapport à l’Occident. On remarquera ici que, quelque soit le cas de figure, l’Occident a occupé une place quasi-obsessionnelle dans cette réflexion, à commencer par le premier théoricien de la (( Nahda v, J. Eddine EI Afghani, jusqu’aux tous derniers grands penseurs du monde arabe comme A. Laroui, M. A. EIJabiri, Adonis, ou H. Hanafi. Tous ces auteurs, et il y en a une multitude d’autres, n’ont analysé leurs propres sociétés que par réfraction si l’on peut dire, la comparant et I’évaluant, explicitement ou non, à la société occidentale. Certains rejetteront cette dernière tout en bloc, d’autres considéreront qu’il n’y a de salut que dans son imitation, d’autres encore prôneront l’emprunt sélectif, tous dialoguant, polémiquant, s’identifiant en courants à partir de son incontournable présence.

Dans ce jeu de miroir qui constitue pour ainsi dire le schème de perception de la culture arabe moderne, l’élément technique, (( la techné )) occupe avec la notion de liberté, une place centrale. Depuis la lointaine expérience de développement lancée par Mohamed Ali en Égypte juste après l’expédition de Napoléon, jusqu’aux toutes dernières tentatives post-coloniales de ce même pays, de l’Algérie et de l’Irak, la place de la technique dans la construction de la société moderne est restée au centre de la réflexion. Les différentes positions recouvrent une palette très large allant d’une sorte de fétichisation de la technique assez naïve mais pouvant amener par ailleurs à des actions brutales de modernisation forcée (comme en Iran sous le Chah) jusqu’à sa diabolisation tant elle reste marquée par ses origines occidentales ; elle devient alors signe d’occidentalisation, ce qui signifie dans le référentiel de la culture arabe, (( aliénation (4))) et donc aussi (( auto-exclusion )) de la communauté A l’exception de quelques expériences forcées, sinon forcenées d’industrialisation – associées par leurs propres auteurs à un mouvement d’occidentalisation, mais qui touchèrent les pays non arabes de cette aire culturelle comme la Turquie de Mustapha Kemal (Atatürk) ou l’Iran de Rédha Chah -on peut pour les autres pays distinguer trois périodes historiques qui produisirent trois (( types )) (au sens de type-idéal) de réponses globales.

Au début de ce siècle, les théoriciens de la (( Nahda )) (Renaissance arabe) et à leur tête Mohamed Abdou, disciple et continuateur de la pensée de J. Eddine El-Afghani, critallisèrent leur réflexion sur l’élément culturel et orientèrent leur action sur la réforme des moeurs et de l’éducation (5). Il y eut ensuite les nationalistes de la période de libération anti-coloniale et surtout post-indépendance qui s’engouffrèrent littéralement dans la problématique technicienne et lièrent leur action, toute leur action à une politique de développement économique rapide et intégrale. Le (( one best ways des américains, ils le découvrirent dans l’industrialisation, la mise en place d’une techno-structure, la généralisation de l’enseignement, surtout celui des sciences et des techniques. II y eut enfin l’islamisme des années quatre-vingts (6) qui reprochera aux réformistes leurs ambiguïtés à l’endroit de la Tradition et leurs illusions à l’endroit de la civilisation occidentale, mais surtout qui dénoncera avec force et luttera avec violence contre les nationalistes, accusés d’occidentalisation et, suprême critique, de (( Kofr )) (apostasie). Organiquement soudés aux textes fondateurs du Coran et de la Sunna (les Hadiths du Prophète), ils ne perçoivent l’action, toute action, politique ou culturelle, économique ou sociale, que comme ((Jihad )) c’est-à dire comme la continuation du message prophétique. Leur relation à l’occident est toute instrumentale et s’ils puisent sans complexe dans le monde de la marchandise )) qu’il a créé (71, c’est à titre d’objet de consommation, sans grandes conséquences sur l’infrastructure culturelle de la société arabo-islamisme.

Dans tous les cas, le (( projet de société )) qui sous-tend en filigrane nos trois modèles, reste dans son essence un projet (( réactif D, une réponse à cet interlocuteur pesant qu’est l’Occident. (( On peut être comme toi )), (( on doit être comme toi )), on n’a pas à être comme toi )), tels seraient très schématiquement – sous forme de slogans – les objectifs propres à chaque modèle avec pour chacun les voies propres pour arriver aux fins projetées.

Les réformistes de la Nahda situeront leur action dans l’interface du culturel et du religieux (réformer les moeurs et l’éducation et protéger le statut personnel codifié par l’Islam contre l’hégémonie du droit positif occidental) ; les nationalistes privilégieront le politique et ‘économique : après l’indépendance politique, souvent acquise durement, il faut développer et moderniser l’économie du pays ; les islamistes prôneront le ressourcement religieux comme solution définitive aux problèmes des sociétés arabo musulmanes. C’est évidemment le modèle nationaliste qui est ici le plus intéressant à analyser en ce que sa problématique développementiste a accordé à l’élément technologique une place centrale dans la stratégie des États arabes issus de la décolonisation. Dans ce cadre, trois expériences nationales ressortent largement du lot : l’Égypte nassérienne, dans les années cinquante et soixante, l’Algérie du régime de Boumedienne dans les années soixante et soixante-dix, enfin l’Irak baathiste dans les années soixante dix et quatre-vingts. Remarquables par l’analogie des fins qu’elles se sont données (le développement, la construction d’un système productif fondé sur l’industrie, la mise en place d’un potentiel scientifique et technique important) mais aussi par la diversité des formes qu’elles ont prises, les trois tentatives restent dans l’expérience contemporaine du monde arabe celles qui se sont aventurées le plus loin dans ce ((monde de Prométhée )) qui fascine et effraie à la fois les sociétés qui n’y ont pas accès (8).

Dans ce modèle, le cas algérien a constitué une limite idéale. Ici, en effet, le mouvement de transfert de technologies et les problèmes de sa maîtrise ont été à la fois plus massifs et plus diversifiés -on a importé pratiquement de tous les pays industrialisés – ce qui a donné lieu à une grande variété de situations et … de conflits. Mais surtout, l’expérience n’a pas été biaisée par des considérations de stratégie militaire comme ce fut le cas en Égypte en guerre avec Israël ou en Irak en guerre avec l’Iran. Libérée en quelque sorte de cette finalité exogène, elle s’est ainsi déployée sans autre contrainte que celle de réussir.

Bien évidemment, les causes de cette ((exemplarité )) sont multiples et leur présentation, même rapide, dépasse de loin les limites de notre communication. II nous faut pourtant en indiquer quelques-unes, parmi les plus significatives, pour donner un éclairage suffisant à notre approche. La première, combien évidente et pourtant combien de fois ignorée ou sous-estimée, est le fait que l’Algérie, à la différence de tous les autres pays arabes, a été une colonie, et une colonie de peuplement qui aura duré cent trente années sous la domination d’un des pays les plus puissants du monde, à cette époque. De son histoire coloniale, relativement courte, mais d’une (( densité événementielle )) exceptionnelle, la société algérienne aura gardé de nombreuses traces, certaines durables et profondes, encore actives aujourd’hui.

Une colonie de peuplement, c’est avant tout une politique de population discriminatoire qui définira des zones européennes et des zones mixtes )) (avec une majorité d’indigènes), quitte à déplacer sur les marges et les régions les plus ingrates, les groupes en surnombre.

A la fin de sa période, la colonisation aura ainsi remodelé le paysage humain de l’Algérie d’une manière profonde et durable. Au nord, une bande côtière d’une centaine de kilomètres de profondeur, concentre l’essentiel de l’économie et de la société coloniales: les plus grandes villes, les plaines côtières où se développe une agriculture d’exportation moderne (agrumes et vigne en particulier) ; l’essentiel de l’infrastructure économique, électricité, routes, chemins de fer, ports, etc. Sur cette bande de terre, qui constitue (( la colonie )) au sens strict du terme, résidera le gros du million d’Européens, entourés de plus de la moitié de la population indigène, composée de paysans sans terre, d’ouvriers agricoles, de salariés dans les industries de transformation, de petits commerçants et surtout de chômeurs.

Pendant près d’un siècle, ces deux sociétés se côtoieront quotidiennement, travailleront dans les mêmes espaces mais à des niveaux hiérarchiques inversés, s’observeront mutuellement, souvent avec animosité, la première méprisant la seconde, celle-là détestant celle-ci tout en admirant au fond d’elle-même son organisation et son efficacité. Cette relation de proximité, unique en son genre dans les sociétés arabes, a eu une influence décisive, encore sous-estimée, sur la formation du nationalisme algérien. Au sud de cette bande, une deuxième, plus large (deux à trois cents kilomètres de profondeur) couvre toute la ligne des hauts plateaux jusqu’aux confins de la steppe. Ici, la colonisation, organisée autour des grands domaines céréalicoles et de l’élevage de moutons, sera moins présente humainement et aura moins d’effets sur les populations coloniales. Plus au sud, c’est la bande saharienne qui commence avec une population coloniale encore plus légère, administrant d’assez loin les tribus nomades qui se déplacent du nord au sud selon les saisons.

Cette (( géographie )) de la colonisation aura évidemment des effets importants dans le domaine culturel et dans la formation d’une conscience nationale anticoloniale. Alors que dans l’Algérie du Nord, la politique coloniale éducative sera singulièrement agressive,

liée qu’elle est à l’objectif de francisation de ce pays, elle se fait beaucoup plus souple dans la deuxième bande et pratiquement absente dans la troisième (9).L e résultat en sera une acculturation plus forte dans l’Algérie du Nord, qui amènera une partie des élites locales à (( une assimilation )) progressive à la culture occidentale (française) s’accompagnant très souvent d’un mépris de leurs origines (10); dans ce processus, l’élément linguistique aura joué un rôle central. L’enseignement de l’arabe, réduit à quelques institutions privées ou faiblement soutenues par l’État, cède le pas à celui du français qui devient progressivement la langue utilisée par tous ceux qui savent lire et écrire. Les autres sont analphabètes, et le sont plus en arabe qu’en français, y compris dans les premiers noyaux de nationalistes qui se constituent au début du siècle dans les grandes villes coloniales. Sur la ligne des hauts plateaux, les choses sont bien différentes.

Les anciennes villes précoloniales ont reçu un apport relativement faible d’Européens, la prolétarisation de la population indigène y est moins accentuée, la politique culturelle de la colonisation est moins agressive. Le français, moins présent qu’au Nord, permet à l’arabe de survivre et à la culture non occidentale de subsister. (( L’effet territoire )) de cette colonisation à deux dimensions prédéterminera dans sa structure comme dans sa dynamique historique le nationalisme algérien. II est alors encore trop tôt pour parler de paradigmes, mais déjà les lignes générales de deux projets différents de résistance et de lutte anticoloniale s’esquissent à partir des formes mêmes de la colonisation. Dans l’Algérie du Nord, c’est dans les noyaux urbains des villes coloniales et dans l’émigration algérienne en France que s’initient les premières luttes. Liées au départ aux couches prolétarisées de la population, elles sont sociales et économiques et sont aidées par les syndicats communistes et socialistes français.

Mais rapidement elles deviennent politiques et se séparent de la mouvance communiste européenne ; certes la dimension sociale du mouvement demeure, mais elle change à la fois de signification et de place dans la nouvelle perception des choses. Le nouveau parti, l’Étoile nordafricaine créé sous la direction de Messali Hadj en 1926 qui deviendra le Parti du peuple algérien (PPA) en 1936, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) en 1945, enfin le FLN en 1954, est résolument populiste, mais le principe constitutif du mouvement est éminemment politique : l’indépendance de l’Algérie et sa séparation d’avec la métropole. Ce n’est qu’après 1936, mais surtout après 1945, que les premiers intellectuels algériens, souvent des lycéens et plus tard des étudiants – sortis de l’université française – rejoindront le mouvement indépendantiste. En 1954, ils forment dans l’orbite du FLN, I’Ugema (Union générale des étudiants musulmans algériens) qui sera après l’indépendance le vivier de formation des cadres algériens pour le développement. Mais dès le déclenchement de la guerre de libération, ils seront envoyés par groupes entiers, finir leurs études, principalement dans les pays de l’Est et en Europe occidentale, notamment dans les matières techniques et scientifiques (1 1). Dans leur majorité, ces intellectuels sont francophones et seront souvent accusés d’être (( aliénés )), au sens d’ce occidentalisés )), par les intellectuels arabophones liés à la mouvance des Ulémas et formés dans les universités islamiques de la Zitouna en Tunisie et d’El-Azhar en Égypte. Parallèlement à la formation de ce mouvement, et souvent d’ailleurs en opposition à lui, une autre forme de résistance coloniale prend naissance, à peu près à la même période mais sur des prémisses et à partir de bases sociales et culturelles bien différentes.

Lié à la société indigène de la bande des hauts plateaux qui a échappé partiellement au bulldozer de la colonisation dans les grandes plaines côtières, soutenu par la grosse propriété foncière locale dont les terres et les biens sont restés indivis ou habous, alimenté par des élites qui sont restées arabisées et ont maintenu des échanges culturels soutenus avec les pays arabes du Moyen-Orient, notamment l’Égypte (El-Azhar) et l’Arabie Séoudite, le Mouvement des réformistes musulmans algériens, dit des Ulémas (121, est d’entrée de jeu le concurrent principal du parti indépendantiste.

Se plaçant résolument sur le terrain culturel et identitaire, il est tout au moins dans une première phase peu sensible à la question politique – celle de l’indépendance – et réclame avant tout de l’État français, la protection de la personnalité arabo-musulmane du peuple algérien. Son programme est essentiellement éducatif et religieux, ses domaines privilégiés d’action, l’enseignement de la langue arabe, le droit l’autonomie du statut personnel), les médias et d’une manière générale la communication. Accusé de tiédeur et parfois même de collaboration par les militants indépendantistes, il leur répond hautainement en les traitant d’aventuriers, de ((va-nu-pied)s) incultes et ignorants de l’importance de la dimension culturelle et religieuse dans la résistance à la colonisation.

Deux mouvements donc, deux formes de résistance à la colonisation qui cohabiteront tant bien que mal sans jamais dialoguer sérieusement. Certes, avec le temps et surtout les réactions brutales du colonisateur, les Ulémas finiront par intégrer la dimension politique (celle de l’État) dans leur programme, tandis que les indépendantistes seront plus sensibles à la question culturelle. Mais les uns et les autres restent fondamentalement rivés au schème fondateur qui est le leur: l’indépendance politique par tous les moyens pour le premier, la résistance culturelle sous toutes les formes pour le second.

Dans un premier temps, l’histoire donnera raison au mouvement indépendantiste. Après la deuxième guerre mondiale, l’heure est partout à la décolonisation et le PPAMTLD, devenu FLN en 1954, s’engage dans une guerre de libération de longue durée. Le parti des Ulémas comme d’ailleurs les autres partis nationaux rejoint la résistance, mais ses cadres, élevés dans une culture élitaire de lettrés et de nantis, gardent leur réserve ; le populisme et le radicalisme du FLN leurs paraissent bien frustes et l’ignorance des militants, leur inculture (la majorité sont analphabètes) trop évidente pour asseoir une politique nationale d’envergure. Pour l’heure, la parole est aux fusils, plus tard viendra le moment de la réforme de l’éducation et des moeurs. Mais déjà les ingrédients des futurs conflits étaient là, confinés pour l’instant sous l’apparent consensus qui avait réuni autour du FLN toutes les composantes du mouvement national algérien.

Le temps du développement

A l’indépendance du pays, en 1962, le moment du politique est (( dépassé )), au sens hégélien du terme, presque naturellement dans celui du développement. C’est que tout y concourait, les données extérieures comme la dynamique interne du mouvement nationaliste. A l’échelle mondiale, l’heure est au développement, au (( tiers-mondisme n. Bandoeng n’est pas loin et l’Algérie avec son mouvement de libération y occupe une place de choix, aux côtés de l’Inde de Nehru, de l’Égypte de Nasser, de la Yougoslavie de Tito. Par ailleurs, la France en partant a laissé un portefeuille de projets industriels et agricoles importants connus sous le nom de (( plan de Constantine )) ; elle est prête à continuer leur financement à des conditions peu contraignantes. Mais surtout le nouveau pouvoir algérien, concentré au sein de l’armée des frontières dirigée par Boumedienne, est à la recherche d’une légitimité qu’il vient de perdre en s’imposant par la force aux maquisards de l’intérieur (13). Après un intermède (( socialisant )) de courte durée (14) les nouveaux chefs de l’armée s’engagent dans une stratégie de développement qui est présentée comme la continuation, au plan économique, de la guerre de libération.

De cette filiation, la nouvelle politique tirera d’ailleurs son style: la lutte nationaliste deviendra le (( défi )) du développement, l’industrialisation, (( une bataille D, les gestionnaires et les ingénieurs chargés de la mener, les militants de la nouvelle cause. Cette nouvelle politique a aussi l’énorme avantage, pour des militaires (( sans aura révolutionnaire )), de renvoyer à plus tard, l’épineux problème de légitimité et la délicate question de la démocratie. Le développement, l’économie, devenait ainsi un moyen de contourner la question du politique, ou mieux, une (( manière de faire de la politique par d’autres moyens )). Quant aux nouveaux ingénieurs qui débarquaient tout droit des écoles étrangères où ils étudiaient pour servir plus tard leurs pays, ils étaient trop heureux de N ce hasard de l’histoire )) qui faisait d’eux le bras armé, mais cette fois ci par la technique, de la nouvelle révolution.

Mais qu’on y prenne garde, la scène OU va se jouer l’action n’est pas fixe, les acteurs non plus. Les militaires au pouvoir ne sont pas encore sûrs de leur autorité, les ingénieurs ne sont pas encore des technocrates, encore moins une technocratie, le développement est encore à faire et les autres forces politiques que l’on n’a pas autorisées à se reconstituer en partis politiques sont encore présentes sur le terrain. La façade unanimiste du parti unique, qui par certains côtés facilite l’action, la rend par d’autres plus difficile car les acteurs s’avancent masqués, moins par crainte comme ils le croient eux-mêmes que par une perception encore confuse d’enjeux encore à l’état de projets.

C’est que tout est changeant, instable : de nouvelles catégories sociales apparaissent et se consolident pendant que d’autres disparaissent aussi rapidement. Il en est de même des institutions, politiques ou administratives, éducatives ou sociales. La routine coloniale, déjà malmenée par la guerre qui s’achève, vole en éclats. La société, dans ces périodes, doit être envisagée comme un U mouvement )) plus que comme une (( structure ». Le (( substantialisme )) qui guette l’analyse sociologique doit être abandonné sinon étroitement surveillé par notre vigilance épistémologique. Car, nous n’avons pas affaire ici à des éléments qui agissent dans un système mécanique où la prévision est aisée, mais à des forces dotées chacune d’une énergie qui change avec leurs relations mutuelles dans un ensemble dynamique complexe.

Ici, les enjeux se définissent moins en termes de conservation de situations acquises, qu’en termes de rôles et de places à créer pratiquement ex nihilo. L’analyse causale qui interroge les origines pour expliquer les comportements est largement insuffisante; il faut la compléter par une analyse stratégique qui part des (( fins projetées )), souvent d’ailleurs codées, pour comprendre les actions menées.

La nouvelle alliance, organisée autour du pouvoir incontesté de l’Armée, trouve dans une rente pétrolière en rapide augmentation -du fait notamment de nouvelles découvertes, des nationalisations et de l’augmentation des prix de l’énergie – les moyens financiers qui manquaient à ses ambitions prométhéennes. A partir des années soixante dix, la stratégie de développement s’amplifie et touche tous les secteurs, tandis que le Whme des réalisations, notamment industrielles, s’accélère. Le (( plan de Constantine )) n’est plus qu’un souvenir que les nouveaux technocrates commentent avec dérision.

Quelques chiffres sont nécessaires pour avoir une idée de l’ampleur et de la rapidité de la dynamique de développement dans laquelle a été prise la société algérienne au sortir de la période coloniale et à travers laquelle s’est recomposée de fond en comble sa structure d’ensemble. II y avait une trentaine d’ingénieurs algériens en 1954, ils sont en 1990 plus de vingt mille ; cinq cents étudiants en 1962 dans la seule université qui existait, celle d’Alger, ils sont plus de 250000 en 1990 répartis sur une vingtaine d’universités et de centres universitaires, auxquels il faut ajouter plus de 50000 techniciens et ingénieurs en formation dans les instituts dépendant de secteurs autres que ceux de I’Education nationale (151.

A l’indépendance, l’économie algérienne était de type colonial, avec un secteur agricole d’exportation, un secteur minier (houille et charbon) produisant pour les industries européennes, quelques manufactures dans les textiles et l’agro-alimentaire de faibles capacités. Vingt ans après, elle est, avec l’Égypte, la région la plus industrialisée d’Afrique (exception faite de l’Afrique du Sud) avec des entreprises de taille importante et aux installations modernes comme dans les hydrocarbures, la sidérurgie, la mécanique, mais aussi dans les industries de transformation, dans les textiles, l’électronique et la chimie.

Cet ensemble industriel, qui relève pour l’essentiel du secteur public, est dirigé par une une cinquantaine de milliers de cadres, dont la moitié sont des techniciens et des ingénieurs et occupe plus de 500000 ouvriers. En 1980, un an après la mort de Boumedienne, et alors que sa politique d’industrialisation est remise en cause par ses successeurs, le système productif algérien, hommes, techniques et savoir-faire inclus, n’a que vingt ans d’ancienneté mais possède déjà une solide expérience en matière de gestion industrielle et de maîtrise technologique qui fait l’admiration de beaucoup d’observateurs étrangers, et semble indiquer que le passage à la deuxième phase du développement, est devenue possible.

En effet, des cellules d’ingénieurs de haut niveau et surtout bien expérimentés se mettent en place autour des grands pôles qui pilotent le développement des branches industrielles de base. A El-Hadjar pour la sidérurgie, à Anew pour la liquéfaction du gaz et la pétrochimie, à Sidi-Bel-Abbèsp our l’électronique, à Reghaia pour les véhicules industriels, des départements de recherche apparaissent, en liaison directe avec l’entreprise mais aussi en rapport avec les instituts technologiques qui forment des ingénieurs d’application pour les différentes branches (16).

En cette deuxième décennie de développement, la question des moyens financiers étant miraculeusement réglée par la hausse continue de la rente pétrolière, les grands problèmes sont purement endogènes. II faut élargir la capacité nationale d’ingénierie qui ne couvre que 30 YO des besoins avec une cinquantaine d’établissements et une dizaine de milliers de techniciens et ingénieurs inscrits ; il faut aussi s’atteler aux problèmes de maintenance qui se complexifient avec la densification du réseau industriel et des flux d’approvisionnement en pièces de rechange. On commence à s’intéresser à l’ingénierie de process, on reprend les discussions autour de la notion de paquet technologique, mais cette fois-ci in concreto, à partir de l’expérience vécue ces dernières années. II y a les partisans de sa décomposition, ceux du ((clefs en mains N, du (( produit en mains )) ; les différentes options donnent lieu à de vifs débats que relaient les revues de vulgarisation et la grande presse, les milieux syndicaux. Une véritable culture industrielle se forme ainsi, recouvrant les milieux professionnels, les syndicats, mais aussi les instituts de formation technologique et les établissements universitaires que (( l’option scientifique et technique (17))) adoptée par le pouvoir politique dans le domaine de l’éducation a rapprochés de l’activité économique.

Tout cela n’est pas sans effet sur (( l’état d’esprit )) de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler, en la critiquant, la ((technocratie N. Sa confiance en elle-même est totale et ses projets pour l’avenir ambitieux : il faut compléter les filières technologiques déjà existantes, ouvrir de nouvelles (réduction directe pour la sidérurgie, aluminium, mécanique lourde, biochimie, nucléaire même). La technocratie radicale D, comme l’anommée avec perspicacité G. De Villiers, est alors à son point le plus fort de (( radicalisme )) (18).

Renforcée par une expérience riche et diversifiée – les transferts de technologie se sont réalisés avec la majorité des grands pays industrialisés, elle commence à apparaître comme une véritable ((technostructure )), un policy making capacitynational enraciné dans de solides institutions; les sociétés nationales (une vingtaine) couvrent par leurs activités toutes les branches de l’industrie ; les instituts de formation technologique, réunis dans le pôle de Boumerdès (191, échappent à la bureaucratie du ministère de I’Education et dépendent directement d’elle ; enfin, un mode nouveau de financement de ses activités est prévu qui devra la libérer des lourdes entraves du ministère des Finances. Pour reprendre l’analyse de P. Gonod (201, le processus d’organisation de (( M O N T )) (Mécanismes organisés nationaux du transfert technologique) semble avoir atteint un point de non-retour.

Les anciens ingénieurs, que les militants nationalistes traitaient de haut, sont enfin devenus une technocratie, certes critiquée mais également admirée, par une opinion publique, surtout populaire, fière de ses réalisations. Cette conscience de l’irréversibilité de son action et de l’importance de son rôle est confirmée par le soutien, apparemment sans failles que lui accorde le pouvoir militaire en place. Beaucoup parmi elle (21) sont devenus de grands chefs d’entreprise dont le chiffre d’affaires est souvent plus important que les budgets de certains ministères ; certains même, sont devenus des ministres influents, chose rare dans les cercles très fermés du pouvoir. La conférence nationale des cadres que réunit annuellement le chef de l’État est, pour cette nouvelle catégorie sociale, une occasion, largement médiatisée, d’affirmer son identité collective; ce qui reste une exception dans un système politique qui refuse toute forme de coalition. Bien plus, le pouvoir ira jusqu’à contracter une alliance – sur le terrain – avec les militants de gauche du PAGS (ancien parti communiste) qui reste pourtant non reconnu et demeure dans la clandestinité, afin d’amener les syndicats à s’éloigner de leur tendance à la revendication et à adopter une attitude (( responsable », gestionnaire (22).

A la fin des années soixante-dix, l’alliance des militaires et des ingénieurs, de l’Armée et de la Technocratie semble être bien partie, pour, à la fois, résister à toutes les oppositions et rapprocher la société algérienne des pays développés. Le ((monde de Prométhée est tout proche N, le vieux rêve du nationalisme algérien – (( nous voulons être comme eux )) – est en train de devenir une réalité. Pourtant, en l’espace de quelques années, de la mort de Boumedienne en décembre 1978 à la nouvelle politique économique décidée par le congrès extraordinaire du FLN en 1980 et mise en oeuvre sous la direction du nouveau président, Chadli Bendjedid, les événements se précipitent, mais dans le sens exactement inverse de celui attendu. Les sociétés nationales, considérées comme trop importantes pour être gérées et contrôlées par l’administration, sont déstructurées.

Alors que le triplement des prix du pétrole en 1979 dote le Trésor de ressources financières importantes, une large campagne médiatique les accuse d’être des gouffres à devises , qu’il faudra fermer ou démanteler. Beaucoup de hauts responsables sont démis de leurs fonctions ; c’est le cas notamment du ministre de l’Industrie ; certains sont accusés de malversations, traînés devant un tribunal spécial, érigé à cet effet en ((cour des comptes , et parfois envoyés en prison. On démantèle les cellules de réflexion sur les grands projets, (( ces noyaux homogènes D, condition primordiale de toute politique de maîtrise technologique ; avec eux, s’évanouissent les réseaux d’information et de documentation qui commençaient à se mettre en place. Les possibilités de mise en place d’un (( MONT )) sont atteintes de plein fouet.

En l’espace de quelques années, et surtout, sans troubles sociaux et politiques notables, toute la politique de développement mise en oeuvre depuis les années soixante est renvoyée dans les oubliettes de l’histoire; sans résistance remarquable, il nous faut le souligner, de la part de ceux qui en ont été les principaux acteurs. La technocratie, comme force principale du développement, aura duré une vingtaine d’années, le temps pour les premiers complexes industriels de se roder, pour les travailleurs et les cadres de s’aguerrir, pour la société de se préparer à entrer dans la deuxième phase, celle de l’appropriation des techniques et de la reproduction endogène des moyens de production. Et, alors que toutes les conditions,t echnico-économiques,m ais aussi sociales et politiques, semblent être réunies pour dépasser le seuil de l’irréversibilité, tout s’effondre. Certes, Boumedienne, le maître incontesté du pouvoir et le leader charismatique de l’alliance qui avait rendu possible cette première phase de développement, vient de mourir; mais le charisme et l’autorité de l’homme ne peuvent pas expliquer qu’à sa disparition toute cette oeuvre de construction s’effondre comme un château de cartes; sauf à la considérer comme une greffe artificielle qui ne tenait qu’avec l’assistance de moyens exogènes.

Quoiqu’il en soit, cette défaite, inattendue, rapide et surtout trop facile, laisse perplexe ; elle doit nous amener à poser dans toute son ampleur et sa complexité, la problématique technologique, à l’intégrer dans une perspective d’analyse globale qui combine à l’élément technicoéconomique proprement dit, d’autres déterminations. Les rapports de pouvoir, l’ordre symbolique et culturel de la société, les traditions modelées par le mouvement de l’histoire comme les contradictions sociales produites par l’action de développement, tout cela doit entrer en ligne compte, pour appréhender dans la totalité de ses aspects, le fait technique. Comme l’écrit en effet F. Gonod (231, (( la technique moderne n’est pas réductible à la science universelle, dont elle est le fruit. La science ne devient technique qu’à travers la société, se transmute en valeur d’usage à travers la valeur d’échange, et en conséquence, l’appropriation sociale ; c’est-à-dire se transfère dans un réseau de pouvoir ».

Pour ce qui est de l’exemple algérien, on peut remarquer à l’évidence que c’est au moment où la mise en place d’un MONTT devient, d’un point de vue techniceéconomique, possible, qu’elle se brise ; on peut donc en déduire que ses conditions de possibilités ne sont pas réductibles à ce seul élément. En d’autres termes, les enjeux d’une maîtrise technologique nationale ne sont que partiellement liés à la technologie elle-même ; et ce sont, en particulier, les formes de la vie sociale à travers lesquelles celle-ci se réalise comme fait social multidimensionnel, comme ((fait social total D, qu’il faudra interroger, pour découvrir les raisons de l’échec.

La revanche d’Hemès

la place du politique

Dans ces formes, le politique occupe une place centrale, décisive ; il est en quelque sorte (( le point d’Archimède N, amplifiant dans un sens ou dans un autre le jeu des forces en présence. C’est une conjonction politique déterminée qui avait rendu possible cette expérience audacieuse de développement et l’émergence d’une technocratie aux ambitions parfois démesurées ; quand la première se décomposera pour des raisons diverses, la seconde découvrira qu’elle n’était qu’un (( géant aux pieds d’argile )) et s’effondrera sans résistances notables.En effet, quand les politiques – leur noyau militaire – firent appel, après I’indépendance, aux quelques ingénieurs algériens pour mettre en place les éléments d’une économie nationale indépendante, ils étaient les maîtres absolus du pouvoir et entendaient bien le rester. La hiérarchie de pouvoir était alors claire: il y avait d’un côté, (( la direction politique, c’est-à-dire eux-mêmes, les (( gestionnaires D, les cadres techniques et économiques et, plus bas, (( les exécutants », les simples travailleurs. Mais, rapidement, la dynamique enclenchée par le développement devait perturber ce triptyque car elle ne produisait pas les mêmes effets en tous les points de sa structure.

Alors que les premiers, enfermés dans le système du monopartisme, s’épuisèrent dans des luttes intestines, les seconds enrichirent leur expérience professionnelle, agrandirent le domaine de leur action et consolidèrent leurs positions. D’instrument de légitimation du pouvoir militaire, les technocrates devinrent au fil du temps, une force sociale que le triptyque des origines ne pouvait plus contenir. D’autant qu’ils surent profiter de l’augmentation de la rente pétrolière, pour en capter l’essentiel et l’investir dans de vastes programmes d’industrialisation comme ils surent profiter habilement de I’autoritarisme du pouvoir pour gérer les collectifs ouvriers et imposer leurs réalisations à (( un environnementN parfois hostile (24).A près le grand débat populaire qui accompagna en 1976 l’adoption de la charte nationale et l’élection du colonel Boumedienne à la présidence de la République, vacante depuis le coup d’Etat de 1965, la technocratie devenait une force politique et une source reconnue de légitimation ; c’était, en effet, à partir de son programme de développement et de l’idéologie qui le fondait qu’avaient été à la fois mené ce débat et organisées ces élections (25). Mais ce succès était à double tranchant.

La technocratie s’était trop avancée sur les lignes d’équilibre d’un pouvoir pour lequel elle n’avait de rôle qu’instrumental ; ses ambitions de pouvoir, découvertes, elle devenait un danger. D’autant plus qu’avec l’augmentation vertigineuse des prix du pétrole en 1979, la rente devint (( un trésor N autour de la captation duquel allait se construire de nouvelles alliances.

Dès la mort de Boumedienne, fin 1978, la technocratie est mise à l’index par les autres fractions qui organisent une offensive soutenue pour l’affaiblir et l’éliminer de la hiérarchie dirigeante. Vis-à-vis de l’opinion publique, on eut beau jeu de mettre en valeur les aspects négatifs qui avaient accompagné sa montée en puissance: on exhiba les coûts de l’assistance technique étrangère pour remettre en cause sa compétence; on traîna quelques grands technocrates devant les tribunaux, accusés de détournements et d’enrichissement personnel, et l’on développa l’idéologie du small is beautiful pour critiquer ses ambitions de puissance et sa mégalomanie. Les syndicats furent facilement (( retournés )) contre des dirigeants d’entreprise qui n’étaient pas des modèles de comportement démocratique et l’on se fit même (( écologiste )) en montrant du doigt les dégâts contre l’environnement que certaines implantations industrielles avaient occasionnés. A l’usage de l’opinion étrangère et notamment occidentale que le (( reaganisme )) travaillait alors en plein, on se fit les apôtres de l’initiative privée que l’on opposa aux gaspillages, aux surcoûts, au bureaucratisme et à la faible productivité des entreprises nationales.

Mais cette manipulation de l’opinion restait insuff isante, il fallait aller plus loin dans l’offensive, remettre en cause les bases mêmes de sa puissance, désorganiser les espaces technico-économiques qu’elle avait édifiés pour assurer sa maîtrise technologique et qui étaient devenus entre ses mains, les instruments d’une autre maîtrise, celle-là plus dangereuse, la maîtrise sur la société, et donc sur le pouvoir. On détruisit alors ses capacités à organiser une maîtrise nationale de la technologie, par la restructuration des entreprises, la réorganisation des circuits financiers, des systèmes de formation. On la frappa ainsi ((au coeur et au cerveau n, à la fois comme force sociale et politique, mais aussi comme U MONTí )).

En lui-même,c e fait historique n’est pas exceptionnel,i l est m ê m e banal et montre une fois de plus que la problématique de la maîtrise technologique est toujours insérée dans des rapports d’autorité et de pouvoir. L’histoire est jonchée d’expériences avortées de ce genre et déjà Marx avait noté que les forces productives sont toujours inscrites dans des rapports de production. Pourtant, ce qui est ici remarquable, c’est cette ((facilité )) avec laquelle ont été démantelée une expérience et défait un groupe – la technocratie -, en pleine montée de sa puissance. Ce qui nous amène à nous interroger – au delà de cette apparente puissance qui est restée liée à une conjonction politique déterminée – sur les conditions de son insertion sociale et culturelle, pour tenter de comprendre cette (( fragilité )) somme toute étonnante, mais peut-être organique.

Les médiations sociales

Dans la majorité des études que nous avons menées sur le terrain, seul ou avec des équipes de chercheurs, nous avions remarqué (( la répétition )) de comportements sociaux particuliers, liés aux nouvelles formes d’organisation du travail introduites par les nouveaux projets. II en est ainsi des nouvelles relations d’autorité, définies (26) par des systèmes hiérarchiques compliqués – importés de toutes pièces avec les organigrammes et les installations – que les collectifs de travailleurs n’arrivaient pas à maîtriser, ce qui les amenait souvent à les contourner, sinon à les rejeter carrément.

De même, les nouvelles techniques de rémunération comme les primes de rendement collectif ou individuel étaient souvent rejetées par les travailleurs qui soupçonnaient toutes ces procédures de n’être que des ruses pour les payer moins qu’ils ne le méritaient. Enfin, les relations à (( l’environnement 1) local ont souvent été malaisées à organiser, suscitant des tensions entre les managers des entreprises installées et les notables locaux,l es administrations provinciales, les élus de la région (27).To ut se passait comme si la technocratie était incapable d’imposer son leadership, à la fois à l’intérieur de l’espace productif qu’elle devait gérer et dans (( le territoire )) – local ou régional – où elle intervenait. Face à cette situation, ses réactions furent maladroites ; elles accentuèrent -au lieu de les atténuer – ces conflits.

Dans un premier temps, elle s’adossa à l’autoritarisme du pouvoir qui l’avait rendue possible, pour s’imposer, parfois avec brutalité, à ses partenaires. Elle développa l’idée qu’elle avait une mission historique à remplir, un message de rationalité et de modernité à inculquer à la société (28).C e profil de missionnaire,d e ((démiurge) ) s’emboîtait parfaitement avec la culture politique du moment: un État rationnel, omnipotent qui avait en charge le développement et la modernisation d’une société arriérée, incapable de se mouvoir par elle-même et encore moins de se projeter dans l’avenir. Cette représentation narcissique satisfaisait l’ego de la technocratie, ajoutait à son dynamisme de constructeur tout en augmentant sa tendance – propre à toute mentalité (( avant gardiste )) – au prosélytisme. Mais elle contribua aussi à la rendre moins attentive aux doléances qui lui venaient de l’extérieur et la rendit à la fois sourde et aveugle vis-à-vis de son environnement. Elle se fit ((extraterritoriale)) et quand, après le lâchage politique des années quatre-vingts, elle découvrit la vanité de son action, elle adopta un profil bas, plus discret; elle développa alors (( une culture de retrait )), un stoicisme élitiste qui combinait, selon des proportions variables, un mépris certain à l’endroit des politiques qui l’avaient abandonnée, et beaucoup de ressentiment vis-à-vis d’une société trop arriérée pour soutenir le projet qu’elle portait avec elle.

La dimension culturelle

C’est à ce niveau, nous semble-t-il,q ue l’immersion de la technocratie dans (( l’infrastructure culturelle )) de la société est la plus significative de l’enjeu (( social-historique )) (29)d e la maîtrise technologique. En effet, un échec politique, lié à une conjoncture déterminée peut être effacé par une autre conjoncture ; des difficultés socio-économiques peuvent n’être à leur tour qu’un dur moment à passer, avant que le mouvement, ralenti, ne reprenne sa vitesse de croisière. Encore faut-il que ce processus, enraciné dans l’expérience collective, soit devenu un système de valeurs, seul à même de lui donner la durée historique nécessaire à sa reproduction sur une échelle plus large et à des niveaux plus profonds de la pratique sociale.

De ce point de vue, la technocratie algérienne a joué de malchance. Fille du nationalisme algérien, elle aura toujours été perçue comme (( une bâtarde », dont on est parfois fier, mais qu’il faudra toujours surveiller. C’est ainsi que dès l’indépendance, et malgré la brèche qui lui est ouverte par les alliances politiques du moment, on limitera son action au domaine économique, au monde de la production, pendant que l’espace culturel au sens le plus large du terme (éducation, communication, droit civil) lui sera carrément fermé et réservé à un autre groupe, avec l’objectif pour celui-ci de (( reconstruire la personnalité arabemusulmane de l’Algérie )) malmenée par le colonialisme français et notamment de recouvrer les valeurs de son être authentique, la langue et la religion en particulier, défigurées par le colonisateur.

Ces deux projets, nullement incompatibles, figuraient dans les objectifs et les programmes du mouvement national depuis bien longtemps. Mais, portés par des groupes adverses depuis déjà les années vingt – principalement les nationalistes et les Ulémas -, ils furent pervertis par des logiques partisanes qui leur interdirent – malgré quelques tentatives avortées de débat – toute possibilité de réelle synthèse. Durcis, radicalisés par les conflits qui les opposèrent jusqu’à l’indépendance, ils devinrent adverses, tandis que les groupes qui les portaient se préparaient à de longues luttes. Le pouvoir politique, issu du coup de force de juillet 1962, mais affaibli en même temps par cette action, reproduira, en l’amplifiant cette relation d’adversité. Au plan tactique, il gagnait ainsi à jouer l’arbitre entre les uns et les autres, à limiter l’expansion des premiers par l’action des seconds, tout en se prévalant d’être le continuateur fidèle du mouvement national. Cette structure conflictuelle, conduira, en fin de course, à un véritable télescopage qui dépassera par ses effets les uns et les autres.

L’objectif culturel et civilisationnel est délégué, par le pouvoir, à la fraction ((arabisante )) (30) de l’ancien mouvement national, issue en grande partie de la mouvance (( Ulémas )). Les moyens sont les différentes administrations qui recouvrent le domaine : éducation, information, culture, justice, mais aussi parti FLN au titre de moyen de mobilisation des masses. En bref, ce que L. Althusser avait appelé U les appareils idéologiques d’État », constituera (( la force de frappe )) de ce second groupe (31). D’une manière générale, tout ce qui est lié à la langue, à la religion, aux valeurs, au patrimoine, à la communication (au sens habermassien du terme) entrera dans cet ordre et sera pris en charge par le groupe. A la tête de ce dernier, forme à peine déguisée de reconnaissance, se retrouve le fils de l’ancien président de l’association des Ulémas, Taleb Ibrahim¡, adversaire de toujours du clan des modernistes de l’ancien Ugema et notamment d’un de ses chefs de file, Belaïd Abdesselam (32).

Comme on le voit, tous les ingrédients étaient ainsi réunis pour une ((guerre de longue durée N qui ne pouvait se terminer que par la victoire de l’un des deux groupes et l’hégémonie sur la société de l’un ou l’autre des deux projets. Certes, le conflit entre les élites traditionnelles )) et (( modernes )) n’est pas une spécificité de l’Algérie; mais il devint ici, dans une topologie politique, sociale et culturelle particulièrement complexe, le point nodal de fixation d’une multiplicité d’enjeux qui dépassaient par leur ampleur, les données habituelles en la matière.

La concurrence entre les deux projets est systématique et imprègne jusqu’au rythme et aux formes de leur mise en oeuvre. L’allure rapide des réalisations dans les deux domaines est un effet direct de cette course de vitesse que les observateurs ont liée à l’esprit volontaire )) des Algériens. Dans le monde arabe, on loue et admire la rapidité du processus d’arabisation, tandis que chez les intellectuels (( tiers-mondistes )) plus sensible à l’idéologie du développement, on met en exergue l’exemple algérien comme modèle d’industrialisation. Les technocrates ont à peine fini d’élaborer le prochain (( plan quadriennal )) que leurs adversaires ont déjà entamé l’arabisation de nouveaux secteurs ; quand les premiers inaugurent en grande pompe une unité industrielle, les seconds annoncent l’ouverture de la plus grosse université islamique du monde..

Cette surenchère s’adosse au schème du défi, un schème aux lourdes connotations dans une société qui vient de sortir de cent trente années de colonisation et pour laquelle la notion de rattrapage est pleine de signification. Défi du développement comme défi identitaire, la capacité de mobilisation de l’un et de l’autre était utilisée à plein par les deux groupes. Et, devrions-nous ajouter, entretenu par un système de pouvoir qui ne pouvait ni ne voulait jouer le rôle (( d’ensemblier général )) et qui pratiquait, bien au contraire, (( le diviser pour régner D, afin de préserver son rôle d’arbitre. C’est ainsi que les deux logiques de déploiement, portées par des téléologies différentes, empoisonnées par les rivalités anciennes que ravivaient les ambitions du présent, finirent par cloisonner leurs espaces respectifs.

Le teukhein d’un coté, le /egein de l’autre (33) mais peu de passerelles entre l’un et l’autre. II y eut certes l’option scientifique )) qui inspira la politique éducative, mais elle resta confinée à l’université et dans la recherche et principalement dans les domaines scientifiques qui n’avaient pas besoin de cette option pour évoluer. II y eut de l’autre côté des obligations législatives et réglementaires pour arabiser les actes et les procédures dans certains services économiques et les entreprises, mais les managers les contournèrent habilement et continuèrent à travailler en français (34).

De la langue, on glissait imperceptiblement aux valeurs et, pendant que les technocrates cristallisés sur le paradigme de la production n’avaient d’yeux que pour la technique, le calcul et la productivité, les (( idéocrates )) enseignaient à leurs élèves comment être authentiques, en respectant la Tradition, en se pliant aux valeurs de la religion, en se méfiant de ce qui vient de l’occident. Dans ces deux schèmes, le premier, enlisé jusqu’au cou dans l’univers de la technique, dans l’occident précisément, n’avait pas le temps de (( retourner en arrière ))pour récupérer une personnalité qu’il pensait construire à partir de l’avenir; il sous-estimait, quand il ne méprisait pas les préoccupations identitaires que lui assénaient à chaque occasion ceux qui avaient le monopole de la parole, à l’école, à la radio, à la télévision, et bientôt à la mosquée. Mais ses valeurs, fixées sur la technique, étaient par définition muettes (35) ; portées par une langue étrangère que le travail de l’école avait rendue (( étrange )) ; son oeuvre signifiait de moins en moins, surtout quand les premières vagues de jeunes arabisés réclamèrent un emploi qu’elles ne trouvèrent pas. Quant au deuxième, son insistance sur les valeurs de la Tradition, ses professions de foi sur le respect des moeurs et la conformité des comportements et des usages aux normes de la personnalité arabo-musulmane, ses prêches enflammés sur l’authenticité, notamment dans le domaine culturel et linguistique, visaient tout droit le profil des technocrates et leur aliénation à l’Occident.

Ce discours récurrent, cette répétition quasi obsessionnelle des mêmes images et des mêmes notions finiront par inculquer des stéréotypes négatifs qui allaient comme un gant à ceux (( de l’autre bord )), de l’autre paradigme. Et quand le pouvoir politique se retournera contre la technocratie, il trouvera dans (( les idéocrates )) les relais qui amplifieront ses accusations mais qui, surtout, leur donneront l’épaisseur culturelle et la force de conviction qui rendront légitime l’élimination de cette dernière. Celle-ci, piégée par ses propres certitudes, sa foi naïve dans le pouvoir de la technique, avait sous-estimé le monde des valeurs, la matérialité de l’ordre symbolique des choses (36). Les pôles technologiques et industriels qu’elle avait construits et qui devaient devenir les points de diffusion du progrès à tout l’espace social se transformèrent en (( enclaves )), qui produisaient certes des biens matériels, mais n’avaient qu’une faible pertinence dans le domaine des significations. II n’en fut pas de même du second groupe : ses instruments, l’école, la communication produisirent des valeurs, (( un sens », qui se répandirent par vagues successives à l’ensemble du corps social et finirent par encercler les espaces polarisés de la technocratie. la dérive identitaire Après les émeutes d’octobre 1988 et l’effondrement du système du parti unique qui avait prévalu depuis l’indépendance, une accélération remarquable du mouvement historique entraîna une décomposition quasi-totale du pouvoir étatique accompagnée de la montée extrêmement rapide du mouvement islamiste.

En l’espace de quelques années, celui-ci devint l’alternative principale à l’ordre ancien. Débordé sur ses marges, le paradigme culturel est alors entraîné, radicalisé par la dynamique impétueuse du mouvement social. Les images, les significations, les valeurs qu’il avait patiemment produites et diffusées dans la société et qui avaient fini par construire des stéréotypes servent alors de matériaux, mais à de nouveaux leaders et pour des objectifs et des formes de lutte différents. L’image critique du technocrate aliéné à l’Occident, le stéréotype négatif de l’intellectuel francophone ou de la femme (( moderne )), l’insidieuse insistance sur l’étranger et ses valeurs véhiculées par ses médias (37) qui pervertissent la société, tout cela se fige dans les nouveaux discours, en caricatures grossières qui éveillent la haine et appellent la violence. Les (( idéocrates )) avaient construit une image négative de leurs adversaires afin de leur ravir l’hégémonie sur la société ; les islamistes en font des ennemis à exclure de la société ; et, quand la violence s’empare de l’action politique, ses ennemis deviennent des ((boucs émissaires )) qu’il faut éliminer pour préserver l’harmonie communautaire. La dérive identitaire clôt ainsi dans la violence une culture nationale qui n’a pas réussi à intégrer dans une synthèse commune ses deux dimensions constitutives, (( une expérience existentielle et un savoir constitué )) (38) ; synthèse qui reste l’unique voie d’accès à la modernité.

NOTES

1) Voir notamment: (( La maîtrise technologique, un enjeu social total », in : Recherche et Industrie, R. Waast et A. El-Kenz. A paraître prochainement. Ed. l’Harmattan.

2) C’est la cas notamment d’Ernest Renan, violemment critiqué par Djamal Eddine El-Afghani ou plus près de nous de G.E. Von Grunebaum, en particulier dans son ouvrage L’identité culturelle de /’/slam. Trad. française. NRF. Gallimard. Paris. 1979.

3) Dans son ouvrage L’Orientalisme, E. Saïd a vertement pris à partie les (( spécialistes )) occidentaux de la civilisation arabc-musulmane, leur reprochant notamment de produire des pseudoconnaissances sur les sociétés de cette région culturelle du monde afin de les dévaloriser et de légitimer par contrecoup la suprématie de la civilisation occidentale. Si beaucoup de ses critiques sontjustifiées, E. Saïda été injuste

avec certains, ce qui lui a valu des polémiques qu’il serait intéressant de regrouper aujourd’hui aux fins d’une analyse systématique.

4) De ce point de vue, l’ouvrage de A. Laraoui L’idéologie arabe contemporaine. Paris. Ed. Maspéro, reste un travail de référence précieux. Même si la démarche hégélienne de l’auteur et l’idéalisme historique qu’il adopte l’amènent à commettre des erreurs d’observation flagrantes, notamment dans la périodisation historique, cet ouvrage doit être considéré comme un ((moment )) de la réflexion arabe dans ce

domaine, ce moment de l’optimisme des années soixante qui fit croire à beaucoup que (( l’entrée dans le monde de Prométhée )) était toute proche.

5) Si la traduction en arabe du mot ((occidentalisation )) est juste – taghribvient de gharb qui signifie Occidentson extension à la notion d’aliénation est significative de la perception qu’on a de ce dernier.

6) On peut comparer la figure de M. Abdou, toutes choses égales parailleurs, à celle de Condorcet. Il a été à l’origine dune tentative de réforme de l’université d’El-Azhar qui échouera mais, surtout, il reste connu comme le fondateur du mouvement réformiste qui couvrira, à partir de I’Egypte, l’ensemble du monde arabe. Cambiguïté de ses positions à l’endroit de la culture et de la civilisation occidentales conduira le mouvement réformiste à des divergences d’interprétation qu’on peut grossièrement distinguer en deux blocs: l’un, radical, qui aboutira à des positions jugées comme (( occidentalophiles )) comme celle de Taha Hussein et Kacem Amin, l’autre plus circonspect, comme avec Rashid Ridha, et qui finira par se repositionner sur des lignes défensives, notamment avec le mouvement des ((Ulemas )) en Algérie.

7) Leur inquiétude commence et leur vigilance s’éveille quand ((la consommation )) d’une marchandise particulière peut influer sur les normes de la société, ses valeurs fondamentales, ses moeurs. C’est ainsi que l’industrie des moyens de communication et des médias sera particulièrement surveillée parce que ses produits portent directement sur la dimension culturelle, et plus précisément sur les relations entre

les gens, toutes choses déjà codifiées dans la Tradition.

8) Jusque dans leurs échecs, dans les trois cas tragiques, puisque la tentative égyptienne échoue après la guerre de juin 1967, celle de l’Algérie s’enlise avec la puissance du mouvement islamisme dès octobre 1988, tandis que celle de l’Irak est quasiment réduite à néant à la suite de la guerre du Golfe – ces trois

expériences ont contribué à rendre encore plus problématique, pour les sociétés arabes, la question de

leur modernisation et de leur occidentalisation.

9) Nous devons signaler ici, l’excellente étude de Guy Pewillé Les étudiants algériens de /’université française

18801962. Editions du CNRS. Paris, 1984. L’auteur dresse un bilan précis et fortement argumenté

de l’action française durant toute la période coloniale.

10) Cette tendance se retrouvera notamment dans le parti dirigé par Ferhat Abbas, I’UDMA et sera très

souvent considérée avec mépris par les autres formations politiques nationalistes. Récurrence remarquable,

l’accusation d’assimilationnisme a refait surface aujourd’hui ; elle est lancée à l’encontre des intellectuels

francophones considérés par les (( arabistes )) purs et durs comme le parti de la France, en arabe

hizb franca.

11) Voir à ce sujet A. El-Kenz et M. Bennoune Le hasardet l’histoire. Entretiens avec Belaid Abdesselamm.

ENAG Alger 1990. Dans cet ouvrage, nous avons interrogé longuement – les entretiens ont duré trois

280 LES SCIENCES HORS D’OCClDENTAUXXe SIÈCLE

années et l’ouvrage fait près de mille pages- celui qui a été considéré comme (( le père de l’industrialisation

)) en Algérie. Notamment sur la question de l’origine de la technocratie algérienne sachant qu’il a

été dès 1958, un des principaux responsables des envois de boursiers algériens à l’étranger. Voir aussi,

l’ouvrage de Guy Pervillé déjà cité et, enfin, l’ouvrage à paraître Recherches et Industrie (op. tit,).

12) Ali Mérad a consacré une monumentale étude à l’histoire de ce mouvement. Voir Histoire du réformisme

musulman en Algérie. Edition Mouton. La Haye. 1962.

13) (( L’armée des frontières )) s’était constituée, principalement en Tunisie pour seivir d’appui logistique aux

combattants de l’intérieur. Constituée d’officiers de carrière, dont certains avaient rallié tardivement le

FLN et venaient de l’armée française, sa direction se voulait plus disciplinée plus moderne et surtout

plus nationale que les maquis qui s’étaient organisés en (( régions N (les wilayate) et risquaient de basculer

dans le (( régionalisme )) ; du moins les accusaita de cette tendance. En juillet 1962, les maquisards,

épuisés par la guerre, sont facilement vaincus par l’armée des frontières qui devient le centre du pouvoir.

Peu d’ouvrages ont été écrits sur ce triste moment d’une indépendance assombrie par les luttes de

pouvoir. Voir entre autres, notre ouvrage déjà cité Le hasard et /’histoire.

14) C’est la période de (( l’autogestion socialiste )), notamment dans les fermes coloniales abandonnées par

leurs propriétaires européens. Elle durera quelques années et finira en peau de chagrin, étouffée par le

manque de crédits et une bureaucratie centrale, autoritaire et incompétente.

15) Pour une information plus complète, nous renvoyons à l’ouvrage de A. Henni et al., La mise en oeuvre

de /’option scientifique et technique en Algérie. CREAD. Alger. 1990.

16) El-Hadjar est un complexe sidérurgique intégré d’une capacité de 2Mt qui emploie 18000 travailleurs

dont près de 1 O00 cadres. Arzew regroupe les plus grosses unités de liquéfaction de gaz naturel, mais

aussi une raffinerie de pétrole, une usine d’engrais, une unité de GPL et plusieurs autres de transformation.

Sur le site, une véritable ville industrielle, il y a plusieurs centres de formation et des laboratoires

de recherche. Le complexe électronique de Sidi-Bel-Abbés employait prés de 1 O00 travailleurs et fonctionnait

comme centre d’observation et de formation technologiques pour les unités qui commençaient

à se mettre en place dans les autres régions du pays. II a été incendié en 1993 lors dune action terroriste.

Le complexe véhicules industriels de Reghaia emploie 12000 travailleurs et produit près de 6.000

camions par an. II s’était doté d’un département de recherches qui commençait à travailler à la demande

du complexe mais aussi pour d’autres unités de mécanique industrielle dans le pays, en particulier dans

le domaine de la chaudronnerie industrielle. Pour plus détails, nous renvoyons à l’ouvrage de S. P. Thierry

La crise du système productifalgérien, Irep, Grenoble, 1984. Voir aussi notre ouvrage Le complexe sidérurgique

d’El-Hadjar. Monogrophie dune expérience industrielle, CNRS, Paris, 1987, et l’ouvrage déjà

cité Le hasard et /’histoire.

17) Voir à ce sujet l’ouvrage détaillé de A. Henni, op. cit.

18) G. De Villers, L’€tat démiurge. Éditions l’Harmattan. Paris 1986.

19) Voir à ce sujet l’article de notre collègue H. Khelfaoui dans l’ouvrage Recherche et Industrie, op. cit.

20) Pierre F. Gonod, Clés pour le transfert technologique. BIRD. 1974

21) Après le coup d’État de juin 1965, le premier cercle autour du colonel Boumedienne était constitué par

(( le clan d’Oujda ». Le tout puissant ministre de l’Industrie, Belaïd Abdesselam, élément extérieur à ce

clan, avait réussi, en quelques années, à avoir plus d’influence auprès de Boumedienne que ses proches

du (( clan fondateur ».

22) C’est la fameuse ((gestion socialiste des entreprises N qui s’inspire de la cogestion allemande et tente

d’amener ouvriers et cadres à travailler en commun dans l’intérêt de l’entreprise. A cette GSE, s’ajoutera,

le SGT ((Statut général du travailleur )) par lequel on tentera d’établir une grille unique des salaires

pour toutes les activités salariées. Cette action, présentée au départ comme un moyen d’atténuer les

écarts trop importants entre les salaires de l’industrie et des autres secteurs se transformera par la suite

en un gigantesque puzzle bureaucratique qui finira par être abandonné ; non sans avoir fait des dégâts

importants dans l’équilibre socio-professionnela u sein des entreprises et entre les secteurs.

23) Pierre F. Gonod, op. cit., p. 23.

PROMETHEE ET HERMES % 281

24) Lors de nos enquétes sur le terrain, à la fin des années soixante-dix,s ur ((l’âge d’or de la technocratie )),

nous avions souvent remarqué, surtout dans les régions de l’intérieur du pays, cette hostilité. A Ghardaïa,

dans le Mzab, des luttes parfois violentes autour d’une tuberie spirale accompagnèrent sa construction

et plus tard son exploitation. AGhazaouet, dans l’extrême ouest du pays, ville traditionnelle de pêcheurs,

la population avait réagi avec force contre l’installation du complexe d’électrolyse de zinc. A Annaba,

autour du complexe sidérurgique d’El-Hadjar, à Skikda et à Arzew autour des unités de GNL et de pétrochimie,

et presque partout, les réalisations industrielles et certaines conséquences de leurs activités

(afflux ((d’étrangers)) à la région, inflation, crise du logement,p ollution etc.) étaient l’objet de toutes les

discussions et parfois de troubles. Voir à ce sujet, notre étude Industrie et Société. SNS, Alger, 1980.

25) Les rédacteurs de la charte sont tous des intellectuels du PPA-MTLD. Modernistes et ((francophones »,

ils peuvent étre considérés comme les principaux idéologues et organisateurs de cette phase dévelop

pementaliste de notre histoire. II s’agit de M. Lacheraf qui dirigera, mais pour une très courte période,

le ministère de I’Education, de M. S. Benyahia, ateur de (( l’option scientifique et technique )) et organisateur

de la réforme de l’enseignement supérieur, de B. Abdessalam, ((père )) de l’industrialisation et

de R. Malek, diplomate et responsable pour un temps du ministère de l’Information et de la Culture. Ce

groupe sera le plus proche parmi les civils du noyau militaire au pouvoir.

26) (( II y a trop de chefs )) ; (( les chefs sont au bureau au lieu d’être avec nous dans l’atelier )) ; (( ils sont trop

jeunes )) ; (( ils parlent en francais N; (( ils nous méprisent », etc. toute la problématique des formes nouvelles

d’autorité était contenue dans ces critiques que les technocrates, bien souvent, accueillaient avec hauteur

et mettaient sur le compte de l’arriération des travailleurs.

27) Les conflits tournaient souvent autour des nouvelles moeurs et des nouveaux comportements véhiculés

par les cadres des entreprises (travail des femmes, modes de vie) mais aussi autour du pouvoir (un

chef d’entreprise est souvent alors plus puissant qu’un maire, un responsable du parti ou un sous-préfet)

et enfin autour de problèmes plus concrets comme l’occupation de terrains à usage agricole, la captation

de sources d’eau pour alimenter l’usine au détriment de la ville, la construction de villas pour loger

les cadres alors que le reste de la population est encore sous-logée,e tc.

28) Nous avons amplement analysé cette représentation dans notre étude déjà citée Industrie et Société.

On la retrouve,s ystématisée,d ans la conception du développementq ue dresse le maître incontesté de

l’industrialisation, B. Abdesselam. Voir, op cit., Le hasard et /’histoire.

29) Nous empruntons ce concept à C. Castoriadis, dont l’approche nous a par ailleurs beaucoup aidés dans

ce travail. Voir en particulier son ouvrage L’institution imaginaire de Ia société. Le Seuil, Paris, 1975.

30) On emploie cette notion plutôt que celle d’arabophone parce que c’est elle qui est en usage dans le

lexique algérien. Elle a aussi le mérite d’ajouter la signification d’activisme, de volonté d’arabiser qui n’est

pas contenue dans la seconde notion. A un degré de plus dans cette volonté, il y a la notion (( d’arabiste ))

mais qui, elle, se recoupe avec celle plus politique de (( nationaliste arabe )).

31) Les moyens ainsi alloués ne sont pas fixes et évolueront en permanence en fonction des rapports de

forces, mesurés ici en terme de proximité vis-à-visd u noyau militaire du pouvoir et notamment de son

chef, Boumedienne. Cette guerre des ((frontières )) est permanente mais chaque groupe veille jalousement

à maintenir, sinon à élargir son domaine au détriment de l’autre. C’est ainsi que, lorsque M. Latheraf,

considéré comme un ennemi des arabisants, est après la charte de 1976, nommé ministre de l’Education,

une violente campagne de presse est lancée contre lui, relayée par les députés du tout nouveau

parlement. II sera obligé de démissionner; son incursion avait été considérée comme une ingérence

dans leur domaine réservé.

32) Ces duellistes de toujours symbolisent, à la perfection, les relations d’adversité et les conflits qui n’ont

cessé d’opposer les deux groupes depuis les tous premiers affrontements des années vingt, mais surtout

qui se sont durcis et envenimés avec le cours du temps. Rappelons qu’en 1980, un des principaux

conseillers de Chadli Benjedid, était précisément Taleb Ibrahim et que le chef du gouvernement qui

conduira la politique de restructurationdémantèlement du secteur industriel sera Abdelhamid Brahimi,

autre fils d’une grande figure de l’Association des Ulémas, le Cheikh M’barek El-Mili.

33) Voir pour ces concepts, la réflexion de C. Castoriadis, op. cit.

* LES SCIENCES HORS D’OCCIOENTAU He SIÈCLE

34) Les chefs d’entreprise et les directeurs centraux des ministères techniques recrutèrent des (( arabisants ))

qui eurent pour tâche d’arabiser les cadres et de traduire les PV, règlements et autres circulaires. Mais

il s’agissait surtout de se conformer aux directives du Parti qui avait fini par prendre en charge cette

opération. Le monde de la production continua à être globalement ((francophone ».

35) Par une coïncidence de l’histoire étonnante, c’est au plus fort de la crise économique qui frappa l’Algérie

dans le milieu des années quatre-vingts que les premières promotions d’étudiants entièrement arabisés

arrivent sur le marché de l’emploi. On accusera alors les chefs d’entreprise de ne pas les recruter parce

qu’ils sont arabophones et non pas parce qu’il n’y a plus d’investissements. Les conflits économiques

et sociaux sont ainsi souvent redoublés par les conflits linguistiques.

36) On peut dire, avec le linguiste, que pour elle le signifié était tout, le signifiant peu de choses. Ce mat&

rialisme vulgaire l’amènera, entre autres, à sousestimer totalement la question de l’expression. Beaucoup

de managers qui ont souvent à commander à des centaines de personnes, ne parlant pas, ou parlant

mal le français, ne feront aucun effort pour s’arabiser. Beaucoup d’intellectuels aussi.

37) Durant des années, et bien avant la montée au créneau du mouvement islamiste, les autorités culturelles

du pays s’étaient employées à donner une image totalement négative de la culture occidentale,

présentée comme dépravée, immorale, etc. On séparait alors pour l’occident, ((le bon grain », c’est-àdire

sa technique, sa science, son économie, de ((l’ivraie », c’est-à-dire ses valeurs, ses moeurs; et l’on

pensait naïvement pouvoir importer le premier en le séparant soigneusement et radicalement de la

seconde. Cette perception du monde est quasi-officielle en Arabie Séoudite et dans les pays du Golfe,

qui ont financé plusieurs séminaires inter-arabes dans ce sens.

38) Nous empruntons cette formule, à E. Morin, cité par J. Ellul, Le bluff technologique. Hachette, Paris,

1988.

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Mohamed Bouchakour, maître de conférences à l’École des Hautes Études Commerciales d’Alger : «Il faut une réforme profonde et radicale de l’université»

Publié le par Mahi Ahmed

Mohamed Bouchakour, maître de conférences à l’École des Hautes Études Commerciales d’Alger :

«Il faut une réforme profonde et radicale de l’université»

Propos recueillis par

Mokhtar Benzaki

Source: Le Soir d’Algérie

La conférence nationale sur l’évaluation du système Licence-Master-Doctorat (LMD) se tient les 12 et 13 janvier à Alger. L’occasion propice pour donner la parole à un universitaire qui établit une évaluation indépendante et critique d’un système souvent controversé.

Le Soir d’Algérie : Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique organise une conférence nationale pour débattre du système LMD. Que pensez-vous de cette initiative ?

Mohamed Bouchakour : Très sincèrement, par ces temps de crise, je ne suis pas sûr qu’il soit opportun de se fendre d’une telle messe. Si les débats sont libres et les participants chauffés, ils pourront certainement «vider leur sac» et le lendemain, la vie reprendra son cours normal. Je vous renvoie aux différentes conférences nationales qui se sont tenues ces deux ou trois dernières années sur des dossiers économiques brûlants, tels que la stratégie industrielle ou la politique du commerce extérieur. Toutes ces rencontres donnent l’impression que chaque secteur ministériel se fait un point d’honneur à s’acquitter de sa conférence nationale sous le haut patronage du président de la République, comme si c’était en soi une réalisation à inscrire à l’actif du secteur. On devrait commencer par évaluer les résultats et retombées de toutes ces rencontres, et rendre des comptes sur la prise en charge des recommandations qui en sont sorties et leurs retombées sur le terrain. Pour en revenir au système LMD, si une conférence nationale était nécessaire, elle aurait dû se tenir avant le lancement de ce système, c'est-à-dire au début des années 2000. Au lieu de cela, à cette époque, on s’est contenté de parachuter une commission chargée de légitimer l’option pour le LMD et de proposer une démarche pour passer immédiatement à l’action. Aucun débat réel n’a été ouvert avec la communauté universitaire. Après la finalisation des travaux de cette commission fantôme, on s’est acquitté d’une campagne d’information et de sensibilisation tellement bâclée que presque personne ne s’était aperçu qu’elle avait eu lieu. Puis, de manière très bureaucratique, dès la rentrée universitaire 2003-2004, le système LMD a été introduit au pas de course, partout. Son application a été généralisée en 2011, et ce n’est qu’en 2016 qu’on pense opportun d’ouvrir un large débat avec la communauté universitaire pour en discuter. Avouez que ce n’est pas très sérieux. Je ne suis évidemment pas contre le principe du débat. Bien au contraire. Mais à condition qu’on nous propose un vrai débat, celui qui mérite d’être lancé.

Alors dites-nous ce que serait aujourd’hui un tel vrai débat...

Ce serait un débat qui colle à la question fondamentale de l’heure, celle de la grave crise dans laquelle se meurt l’université, un débat qui contribue à la clarification de la nature et des causes profondes de cette crise, et qui également ouvre des perspectives de sortie de crise. A ce propos, la première clarification qu’il me semble utile d’apporter est que la crise actuelle concerne d’abord l’institution universitaire et non pas le système LMD. Pour faire court, je vais utiliser une analogie avec le domaine de la musique classique. Je dirais que le système LMD est à l’institution universitaire ce qu’une symphonie est à un orchestre philarmonique. Pour être correctement exécutée, toute symphonie a besoin que l’orchestre soit au point à tout point de vue. Dans le cas contraire, lorsque le chef d’orchestre ne joue pas son rôle et va même jusqu’à s’immiscer dans celui des musiciens, lorsque ces musiciens sont démotivés, déconcentrés, voire ligotés dans leurs mouvements, lorsque les instruments de musique sont irrémédiablement déréglés, insuffisants et en mauvais état, lorsque la partition posée devant chaque musicien est mal écrite, incohérente, incomplète ou illisible, lorsque sous la pression du chef d’orchestre, les musiciens doivent accélérer les tempos pour enchaîner le maximum de symphonies les unes après les autres dans le même laps de temps, je vous pose la question : la symphonie peut-elle être correctement exécutée ? Vous allez penser que je force un peu trop le trait, mais en toute objectivité, l’état de notre université n’est pas très loin de la situation de l’orchestre que je viens de décrire. La première idée force à retenir est que le mal dont souffre l’institution universitaire est plus profond que les problèmes de mise en œuvre du LMD. Aussi, c’est le débat sur l’université qui doit primer. Si cette conférence nationale que le MESRS compte organiser se déroule, ce sont les grandes questions de l’université qui prendront nécessairement le dessus, mais comme les questionnements et les approches se feront sous la lorgnette du système LMD, la problématique et le débat sur l’institution universitaire seront forcément menés sous des angles de vue réducteurs et biaisés.

Quel est donc le diagnostic que l’on peut faire sur l’université ?

L’observation d’une multitude de symptômes permet d’affirmer que l’université est en crise. Mais ce constat descriptif est loin de suffire. Quel est la nature et quelles sont les causes profondes de la crise ? C’est à ce type de question d’ordre explicatif que le diagnostic doit répondre. Je dois vous dire qu’il n’existe pas aujourd’hui de réponse élaborée et documentée permettant de poser un diagnostic. Ce vide est en lui-même une des manifestations de la crise universitaire. Il n’y a même pas de débat. Tout au plus, nous sommes en présence de deux monologues diffus qui se déroulent à distance entre le ministère de tutelle et des voix qui, ici et là, s’élèvent de la communauté universitaire où des enseignants chercheurs s’expriment parfois même à travers des publications. Le premier point de vue, celui que le ministère développe dans ses interventions officielles, interviews, allocutions protocolaires, soutient en gros que l’université algérienne a avancé à pas de géant depuis l’indépendance, mais qu’elle rencontre aujourd’hui des difficultés qui sont justement liées à sa croissance et qui sont donc, à la limite, des signes de bonne santé. Même si certaines de ces difficultés ont un caractère structurel, elles sont considérées comme surmontables et renvoient à de nouveaux défis qui doivent être pris en charge au quotidien, dans le cadre de la politique gouvernementale et d’efforts conjugués de toutes les composantes de la communauté universitaire. Dans cette optique, le changement passe par un processus soutenu d’amélioration continue. Quant au basculement du système classique vers le système LMD, il va contribuer à aplanir les difficultés vécues par l’université. Le second discours reflète ce que la communauté universitaire a coutume d’exprimer. Dans ses grandes lignes, il considère que l’université algérienne a certes connu une croissance extraordinaire depuis l’indépendance, mais qu’aujourd’hui les problèmes structurels auxquels elle se heurte sont d’une grande acuité de sorte que leur solution nécessite des réformes profondes et radicales. Le changement passe par une rupture. Pour ce qui est du système LMD introduit en remplacement du système classique, il est condamné à pâtir de ces problèmes structurels et verra ses chances de succès compromises.

Ce sont en effet deux visions totalement différentes sur l’état des lieux et les perspectives. Comment vous positionnez-vous ?

Vous remarquerez qu’il y a consensus sur au moins un point, à savoir que l’université est en crise, mais aucune des deux thèses n’apporte d’explication fondamentale sur la nature et les causes de cette crise. Ce point nodal de la crise n’est pas tiré au clair. La controverse se ramène en fait à une histoire de bouteille à moitié pleine et qu’il faut patiemment continuer à remplir versus une bouteille à moitié vide qu’il faut vite restaurer de fond en comble pour qu’elle arrête de se vider. Mais ce qui nous importe c’est de savoir de quoi cette bouteille est à moitié pleine, pourquoi elle est à moitié vide et comment en est-on arrivé là ? Si l’on revient à la question de savoir ce qui constitue l’institution universitaire, on peut la considérer comme une entité qui revêt deux composantes déterminantes très distinctes mais foncièrement complémentaires. Nous allons ici emprunter au domaine de l’informatique les notions de hard et de soft. Je vous demande de bien retenir cette distinction, car elle est essentielle pour comprendre la crise de l’institution universitaire et ses possibilités de solutions. Le hard, c’est tout ce qui est tangible, quantifiable et qui peut être obtenu sur le marché, moyennant des ressources sonnantes et trébuchantes sous la forme de budgets d’équipement et de fonctionnement. Entrent dans cette catégorie les murs, les locaux, les équipements, le matériel, le mobilier, la documentation, mais aussi les effectifs d’enseignants-chercheurs, d’étudiants et de travailleurs ATS, etc. Le soft, c’est tout ce qui est intangible, qualitatif et que les compétences en place doivent produire ou s’approprier, assimiler, transmettre et diffuser. Ce sont les savoirs scientifiques, les contenus pédagogiques et didactiques, les méthodes d’enseignement, de contrôle et d’évaluation des connaissances acquises, les performances de la recherche et ses effets externes sur l’innovation et la productivité, la gouvernance universitaire, la déontologie et l’éthique dans la conduite des activités universitaires, le rayonnement scientifique et culturel dégagé par ces activités, la qualité des élites formées et leur contribution à l’image du pays, etc. L’université a besoin de ces deux composantes, le hard et le soft, pour pouvoir remplir ses missions de formation et de recherche et légitimer son existence.

Mais comment avons-nous fait pour en arriver à cette dérive ?

L’expansion du hard n’a pas eu pour fonction d’appuyer et d’accompagner le développement du soft, mais d’assumer la massification des effectifs. Y compris le peu de soft qui était encore en place dans l’université héritée de la colonisation a été sacrifiée pour fluidifier et assumer sans grincement cette massification. Si vous reconstituez l’évolution de notre Université depuis l’indépendance, elle est passée par 5 grandes étapes correspondant grosso modo chacune à une décennie. La première période, celle des années 1960, a été celle de l’université héritée de l’époque coloniale. Elle a formé les toutes premières promotions de cadres de l’indépendance, mais sans toutefois parvenir à répondre aux besoins immenses et diversifiés du pays. Elle était élitiste, et ses programmes déconnectés des réalités et défis nationaux. Son principal point fort : elle était régie par les standards internationaux, que ce soit sur le plan des contenus et méthodes des activités académique et scientifique, ou sur celui de la gouvernance, de la déontologie et de l’éthique. La deuxième période a été celle du lancement de la réforme initiée par le regretté Mohamed-Seddik Benyahia en 1971. Elle a introduit la démocratisation de l’accès à l’université, une certaine adaptation des programmes au contexte du pays, un effort d’alignement sur les évolutions observées à l’échelle internationale, et la formation de formateurs dans la perspective de l’algérianisation du corps enseignant. L’université algérienne comme institution nationale était en train de naître. Elle tentait à la fois de s’ancrer dans les réalités et besoins nationaux, et de s’accrocher aux évolutions suivies par les universités de par le monde. En matière de gouvernance, d’éthique et de déontologie, les acquis hérités de l’université coloniale avaient reçu, au passage, quelques coups de griffe, mais sans grande gravité par rapport à ce qui allait suivre. La troisième période a été celle des années 1980. Sous le couvert de correctifs pragmatiques plus ou moins justifiés, c’est la remise en cause progressive de la réforme lancée en 1971 et surtout la perte de vue de tout projet de construction d’une université nationale. La démocratisation de l’accès à l’université est maintenue mais elle dérape vers la massification des effectifs, cette massification qui va s’imposer aux yeux des autorités politiques comme l’indicateur de performance par excellence pour le secteur universitaire.

Avant d’aller plus loin, vous semblez faire une distinction entre démocratisation et massification. Pouvez-vous nous expliciter où se trouve la différence ?

Effectivement la différence est essentielle et mérite d’être mise en relief. La démocratisation a pour objet d’ouvrir l’accès à l’université au plus grand nombre dans le cadre des normes, objectifs et exigences spécifiques à cette institution. Elle consiste à donner la possibilité au plus grand nombre possible de lycéens de se hisser au niveau requis par des études supérieures pour y accéder. La démocratisation tend la main et tire vers le haut les candidats aux études supérieures. Elle est conditionnée par le principe de l’égalité des chances dans les paliers de l’école primaire, du collège et du lycée. Pour la massification, elle consiste à faire en sorte que le plus grand nombre accède à l’université en abattant les barrières à l’entrée. C’est l’envahissement pur et simple. Comme ceux qui entrent doivent laisser la place à ceux qui arrivent derrière eux, on abat aussi les barrières à la sortie. Il n’y a plus de normes, ni d’exigences, ni à l’entrée, ni à la sortie. C’est très différent la démocratisation de l’accès à l’université et la massification des effectifs estudiantins par envahissement de l’université. J’ajouterai ici deux commentaires. En premier lieu, on impute souvent à la démocratisation de l’accès à l’université la responsabilité d’avoir entraîné une massification des effectifs et d’avoir fait chuter le niveau et la qualité de l’enseignement universitaire. Rien n’est moins faux. Si une telle chute du niveau a eu lieu, c’est parce que l’université n’a pas su s’organiser pour prendre en charge des candidats à l’enseignement supérieur de plus en plus nombreux certes, mais qui se sont tout de même acquittés de leur part du contrat en se hissant au niveau requis et en gagnant leur ticket d’entrée. Par ailleurs, peut-on affirmer que la massification est à l’origine de la chute du niveau et de la qualité ? La réponse doit être nuancée. Je m’explique : imaginons un établissement d’enseignement surpeuplé où l’enseignement dispensé est des plus médiocres à cause du faible niveau des élèves à leur arrivée. Supposons que vous divisiez le nombre d’élèves par 2, 3 ou 4. Pensez-vous que par la simple magie de cette compression des effectifs, la qualité et le niveau de la formation remonteront en flèche ? Rien n’est moins sûr. Le problème est plus complexe que le simple dégraissage des effectifs. Il réside principalement en amont, dans un système éducatif criminel qui, particulièrement à partir des années 1980 et 1990, a réduit en poussière tout ce que l’Algérie indépendante avait placé comme espoir dans les générations montantes. Mon second commentaire est qu’on ne peut pas dire que la massification a gommé le caractère sélectif de l’accès à l’université. La ministre de l’Education nationale a rapporté dernièrement que sur 100 élèves qui entraîent à l’école primaire, 4 seulement arrivaient à l’université. Comme système sélectif, on peut difficilement faire mieux ! L’Algérie dispose d’un ratio d’environ 40 étudiants pour 1 000 habitants. A titre de comparaison, la Turquie a un ratio de plus de 60 étudiants pour 1 000 habitants alors que le système universitaire de ce pays est nettement plus sélectif que le nôtre. Sortons des idées, des raccourcis, des idées simplistes et stéréotypes qui bien souvent influent sur les décisions. Si une conférence nationale mérite d’être organisée, c’est probablement autour des perspectives de l’université, en partant d’un benchmark sur les systèmes universitaires, en particulier dans les pays émergents. Notre problème ne devrait pas être de chercher à nous améliorer en 2016 par rapport à 2015, et d’avancer ainsi à la petite semaine, mais de nous aligner dans les plus brefs délais sur les meilleures pratiques observées dans les pays qui réussissent. On apprendrait notamment que la démocratisation de l’accès à l’université ne s’appuie pas seulement sur la création de nouvelles places pédagogiques en termes de salles, de tables et de chaises, mais sur d’autres solutions telles que l’enseignement à distance, une formule qui exige une gouvernance stricte et qui accueille un 1/3 des étudiants dans un pays comme la Turquie que je viens de citer. Je vous rappelle que cette formule existait chez nous au cours des années 1960 et 1970 mais Attila est entre-temps passé par là.

C’est quoi au juste le concept du LMD ? Comment a-t-il été introduit en Algérie ?

A l’origine, s’agissant d’un système de progression universitaire anglo-saxon articulant trois paliers Licence-Master-Doctorat ; chacun étant sanctionné par un diplôme, respectivement le Bachelor, le Master et le PhD. A la fin des années 1990, ce système a été retenu comme référentiel européen dans ce qu’on appelle le Processus de Bologne. Le but précis de ce référentiel était de construire un modèle européen universitaire commun aux pays membres et d’aligner l’espace européen de l’enseignement supérieur sur les défis et exigences de la compétition internationale. En plus de la progression des études en trois paliers sur le modèle du système LMD, il était question de développer des outils de gestion académique et professionnelle unifiés et harmonisés dans un cadre européen et de mettre en œuvre une démarche qualité, ainsi qu’une série de réformes autour de thématiques fixées par des conférences ministérielles qui ont eu lieu tous les 2 ou 3 ans tout au long des années 2000. Ces thématiques tournaient autour de l’employabilité et la formation tout au long de la vie, la lisibilité et l'attractivité de l'espace européen de l'enseignement supérieur, la mobilité à l’intérieur de cet espace, la dimension européenne de l’enseignement supérieur, son rapprochement avec l’espace européen de la recherche, l’harmonisation entre les cadres de qualification européens et ceux des pays membres, etc. En bref, la barre était placée très haut et toutes ces problématiques spécifiquement européennes donnaient lieu à des débats nourris entre les politiques et les experts pour trouver des compromis entre les exigences des uns et les préconisations des autres. Le grand battage dont a fait l’objet le passage de l’Europe au référentiel LMD a favorisé son adoption en Algérie, mais aussi dans les autres pays du Maghreb. La réforme LMD dans ces pays leur a été fortement suggérée par l’Union européenne dans le cadre de ses programmes de coopération technique. Ces pays n’ont pas été difficiles à convaincre du fait qu’ils étaient tous à la recherche d’un nouveau souffle et d’une nouvelle image pour leur secteur de l’enseignement supérieur et que, par mimétisme, aucun ne voulait prendre le risque de rester sur le quai. Les arguments étaient très simplistes : vous êtes liés à l’espace européen par des accords d’association ; vous répondez bien aux critères requis ; le nouveau système permettra précisément de lever les difficultés rencontrées par vos institutions universitaires ; vous ne devez pas prendre de retard car le monde avance vite. Chez nous, à cette époque, il fallait politiquement opérer une réforme de l’enseignement supérieur, le système LMD était dans l’air du temps, on a sauté à pieds joints dessus. On a mis en branle ce qu’on sait faire le mieux en enchaînant : installation d’une commission nationale, campagne d’information et de sensibilisation, quelques circulaires et arrêtés. Et le tour était joué. Après tous les déboires que notre secteur de l’enseignement supérieur avait subis au cours des deux décennies précédentes, il était tout de même valorisant de clamer que nous étions en mesure de nous mettre au diapason de ce qui se fait en Europe ! A dire vrai, tout ceci fait penser à une maxime bien de chez nous qui résume assez bien le ridicule de la situation. Elle dit : lahbek fouk etchoualek, ma yetâlek (quand on est en haillons, il est indécent de s’orner de fleurs de basilic).

Est-ce que cela veut dire que le système LMD a été adopté et plaqué sur nos réalités avec le paradigme et l’emballage du référentiel européen, sans se soucier de l’adapter aux réalités nationales ?

Ce n’est même pas ça. Quand on parle de LMD, il faut distinguer trois choses : un, le référentiel européen inspiré du concept anglo-saxon ; deux, le système anglo-saxon de base avec quelques petites variations selon les politiques nationales ; trois le moule LMD qui lui se résume à la succession de trois paliers sanctionnés chacun par un diplôme : une licence, un master et un doctorat. Dans les faits, notre réforme LMD s’est résumée pour l’essentiel à retenir le moule de progression sur ces trois paliers. Les contenus et les méthodes d’enseignement et d’évaluation antérieurs ont été reconduits dans l’état de délabrement et d’approximation hérité des années 1990. Nous n’avons pas été et nous ne sommes toujours pas en mesure de faire plus que cela. C’est une réforme en trompe-l’œil où seule l’image reflétée par la façade compte. Les raisons ? Elles sont avant tout d’ordre politique. Certains expliquent cette situation par le fait qu’il n’y a pas de vision sur l’université, ni d’ailleurs la volonté de s’en donner une, tant qu’il n’y a pas de projet de société dans lequel l’université pourrait inscrire son devenir. A mon sens, cette explication est un peu naïve. Au risque d’être cynique, je pense au contraire qu’il y a un projet d’université. C’est celui qui a été mis en œuvre sur le terrain avec le résultat qu’on observe aujourd’hui en grandeur nature, et il correspond parfaitement au projet de société qui a été mis en route chez nous depuis le décrochage des années 1980.

Si je comprends bien, le moule LMD n’a rien apporté comme amélioration...

Il a au contraire créé inutilement une situation confuse et des perturbations qui nous ont valu une grève estudiantine interminable l’année dernière. Je vous cite, excusez-moi l’expression, trois boulettes qui ont été commises. La première : alors que le référentiel LMD proposait pour la licence une durée de 3 ans qualifiée de minimale, la réforme algérienne a fixé une durée limitée strictement à 3 ans. Elle aurait pu opter pour 4 ans, ce qui aurait permis de rester aligné sur la durée de la licence classique qui était de 4 ans. On a finalement créé une pagaille innommable avec des licences à 3 ans «formule LMD» et des licences à 4 ans «formule classique». La deuxième perturbation : le référentiel LMD se veut optionnel et beaucoup de pays ont lancé l’expérience en le faisant coexister, au moins un temps, avec le système classique, pour s’assurer qu’on est sur la bonne voie. Chez nous, d’entrée de jeu, le choix a été fait de généraliser le LMD en laissant s’éteindre immédiatement le système classique. Une des conséquences est qu’avec l’extinction du système classique, il n’y aura plus de doctorat d’Etat (sur 4 ans), mais seulement un doctorat LMD (sur 2 ans). La troisième perturbation : on a plaqué le moule LMD indistinctement sur les universités et sur les grandes écoles. Or, dans les premières, les étudiants entrent en première année en venant du lycée avec leur baccalauréat et dans les secondes, ils passent par deux années de classes préparatoires suivies d’un concours. Là aussi, on a créé une pagaille aussi inutile qu’inqualifiable. En effet, vous avez le LMD «formule Université» et le LMD «formule Grande Ecole» qui sont les mêmes du point de vue du diplôme obtenu, mais avec deux années de plus pour le second. Quand on constate de telles incohérences, il y a de quoi se demander si ceux qui décident sont réellement à leur place et réfléchissent un peu avant de décider. Bien qu’on se soit limité à l’application très superficielle du seul modèle LMD, sans aller jusqu’à s’attaquer à des problématiques du niveau de celles qui ont été abordées en Europe, on a connu des déboires. Ceci donne toute la mesure d’une gouvernance défaillante. Cette réforme dite du LMD a été finalement une fuite en avant, superficielle et mal conduite pour tenter d’échapper à une situation où l’institution universitaire était déjà empêtrée dans une crise structurelle grave et profonde.

Selon vous, que faudrait-il faire maintenant ?

Je poserais la question plutôt différemment : peut-on encore faire quelque chose et à quelles conditions ? J’ai évoqué au début de notre entretien que la communauté universitaire avertie conditionnait la sortie de crise de l’université par des réformes profondes et radicales. Mais de telles réformes exigent une volonté politique forte et constante qui est totalement exclue dans les conditions politiques et culturelles qui prévalent structurellement aujourd’hui dans notre pays. Le régime politique en place est en phase avec ces conditions. Pour se reproduire, il n’a besoin que de la rente, l’or noir et surtout pas de l’or gris, le savoir, l’intelligence, envers lesquels il a développé une allergie extrême. Politiquement et culturellement, il se suffit de l’université actuelle, telle qu’elle est, celle précisément qu’il a produite, et qu’il a appris à administrer comme il lui sied et de manière parfaitement efficace dans la logique qui est la sienne.

Expliquez-vous...

Eh bien l’université est administrée par la rente pour le hard et par la bureaucratie pour le soft. Elle est prise dans cet étau entre la carotte de la rente qui permet de dégager les budgets nécessaires à la paix sociale, et le bâton de la bureaucratie qui permet de quadriller cette paix sociale. Même si les moyens liés à la rente reculent durablement avec la persistance des prix du pétrole à des niveaux bas, les capacités d’adaptation de la bureaucratie seront encore là pour que l’administration assume un contexte de plus grande austérité. Le changement ne pourrait se pointer que si l’université est appelée à la rescousse pour jouer son rôle dans la relève de la rente. Là, la bureaucratie desserrera forcément ses mâchoires.

Si un jour des réformes sont mises à l’ordre du jour à l’université, en quoi devraient-elles consister ?

J’en verrai trois qui devront être menées de front sur une durée de 5 ans avec une évaluation à mi-parcours en vue éventuellement de rectifier le tir à temps. Ces trois réformes devraient faire l’objet d’un rapport préparatoire à soumettre en guise de base de discussion à une conférence nationale soigneusement préparée. La première réforme s’attaquerait à la carence de l’université en composante soft. La deuxième porterait sur l’optimisation de sa composante hard. Et la troisième, d’ordre transversal, traiterait de l’introduction d’un mode de gouvernance conforme à la nature et à l’identité de l’université. M. B.

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De Genève I et II aux Accords de Vienne, un 2ème Yalta) Pourquoi Russes et Américains doivent mettre un terme à la guerre civile en Syrie ?

Publié le par Mahi Ahmed

De Genève I et II aux Accords de Vienne, un 2ème Yalta) Pourquoi Russes et Américains doivent mettre un terme à la guerre civile en Syrie ?

par Medjdoub Hamed

Source: Le Quotidien d'Oran

Selon le secrétaire d'Etat américain, John Kerry, «le cessez-le-feu entre Damas et l'opposition syrienne prévu par le processus engagé à Vienne, samedi (14 novembre 2015), lors de la réunion du Groupe international de soutien à la Syrie, devrait aider considérablement les efforts pour combattre le groupe Etat islamique. « C'est un pas de géant », « si nous pouvons le faire […] Nous sommes en théorie proches en termes de semaines de la possibilité d'une grande transition en Syrie ». Il a ajouté : « Nous ne parlons pas là de mois, mais de semaine avec un peu de chance ». (1)

1ère partie

Peut-on partager cet optimisme quand on sait que non seulement la Syrie est devenue un champ de ruine, mais l'Irak est aussi un pays dévasté par plus de 30 ans de guerre et d'embargo. Et aujourd'hui ces deux pays sont traversés par des guerres interconfessionnelles où chaque faction n'aspire qu'à conquérir plus de territoire.

1. ACCORDS DE GENEVE I

Pour comprendre les accords de Vienne I et leur impact sur la guerre civile en Syrie, il est important de rappeler les accords de Genève I et II.

Le 30 juin 2012, l'émissaire international Kofi Annan annonce que les États membres du groupe d'action sur la Syrie se sont mis d'accord sur les principes d'un processus de transition politique dirigé par les Syriens. (2) «La formation d'un gouvernement d'union nationale, qui pourrait inclure des membres de l'actuel gouvernement et des membres de l'opposition, se fera sur la base d'un consentement mutuel, a déclaré le représentant spécial de la Ligue arabe et des Nations unies pour la Syrie. Le groupe d'action sur la Syrie a par ailleurs souligné l'importance de la mise en œuvre de réformes constitutionnelles et l'organisation d'élections libres et justes.»

Interrogé sur l'avenir du président syrien Bachar Al-Assad, Kofi Annan souligne que le « document est clair sur les grandes lignes directrices et les principes pour assister les parties syriennes alors qu'elles avancent dans la transition et établissent un gouvernement de transition et effectuent les changements nécessaires». L'avenir de Bachar Al-Assad «sera leur affaire». Pour la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, l'accord ouvre la voie à la formation d'un gouvernement national de l'après-Assad». «Assad doit toujours partir», a-telle déclaré lors d'une conférence de presse. Elle a ajouté : «Ce que nous avons fait ici, c'est détruire la fiction selon laquelle lui et ceux qui ont du sang sur les mains pourraient rester au pouvoir. Washington travaille à un nouveau projet de résolution de l'ONU prévoyant les conséquences réelles et immédiates» en cas de non-respect.

Pour le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius, « Le gouvernement de transition défini dans l'accord « sera choisi par consentement mutuel, ce qui exclut les massacreurs ». Dans ces conditions, « il ne fait pas de doute que le président Bachar Al-Assad doit quitter le pouvoir ».

Quant aux ministres des affaires étrangères russe et chinois : « La manière précise dont le travail de transition […] est mené sera décidé par les Syriens eux-mêmes ». (Sergeï Lavrov) et « Un plan de transition « ne peut qu'être dirigé par les Syriens et être acceptable pour toutes les parties importantes en Syrie. Des personnes de l'extérieur ne peuvent pas prendre des décisions pour le peuple syrien » (Yang Jiechi)

Que peut-on dire de l'accord de Genève I et des positions occidentales sur cet accord ? Tout d'abord l'absence manifeste des représentants du régime syrien et de l'opposition armée rend difficile son application. Surtout qu'il n'est pas suivi d'un programme de rencontres entre les parties syriennes en conflit. Tout juste un appel à un « gouvernement de transition » et le « consentement mutuel » qui est déjà battu en brèche par les parties occidentales qui se concentrent sur le départ de Bachar Al-Assad du pouvoir, alors que, selon l'accord, c'est aux Syriens eux-mêmes de trancher sur la question. Il est évident que ces injonctions obéissent aux intérêts géostratégiques que les États-Unis et la France ont dans la région. Ce qui met ces accords « conditionnés » et en porte-à-faux avec les aspirations légitimes du peuple syrien, pour lui permettre de déterminer lui-même son avenir.

2. UNE HUMANITE DE PLUS EN PLUS DESHUMANISEE

La crise syrienne va entre mi-2012 et janvier 2014 empirer, les destructions de la guerre augmenteront l'exode des populations hors de leurs foyers. Des millions de Syriens se trouveront dans des camps en Turquie, en Jordanie, en Afrique du Nord et des milliers d'embarcations de fortune mèneront des « immigrants surtout syriens », au péril de leur vie, vers l'Europe. Des centaines de milliers de familles sont éclatées, pour une partie dans les camps de toile turcs et jordaniens, pour un autre mendiant en Afrique du Nord, pour d'autres noyés dans la mer Méditerranée, ou ceux qui atteignent les rivages européens et américains mis, ils sont mis sous surveillance.

Ce que l'on constate dans les 700 000 immigrants en majorité syriens en Europe, c'est cette désolante détermination des pays européens (Slovénie, Autriche, Croatie…) d'ériger des clôtures de barbelés à leurs frontières pour ne pas laisser entrer des Syriens devenus de pauvres hères humains désormais apatrides. Parqués dans les camps, ballotés de pays en pays, refoulés par des clôtures de barbelés en Europe, une multitude noyée en mer, des millions d'êtres humains n'ont désormais que Dieu pour les défendre. Et où est la solidarité des peuples, tous humains par essence ?

Aux États-Unis, par exemple, un pays qui accueillait déjà très peu les réfugiés syriens ont voté hier (le 19 novembre 2015) les représentants du Congrès américain, une loi pour restreindre leurs arrivées. Le motif invoqué : la crainte qu'ils cachent des djihadistes.

Le candidat noir et républicain à la Maison Blanche, Ben Carson, compare les réfugiés syriens, fuyant la guerre civile et la violence, à des « chiens enragés ». « Ben Carson, neurochirurgien à la retraite et l'un des prétendants les plus sérieux au poste de candidat républicain à l'élection présidentielle de 2016, s'est exprimé lors d'une étape de sa campagne dans l'Etat d'Alabama, au sud des Etats-Unis. « Nous devons faire la part des choses entre la sécurité et l'humanitaire » a dit M. Carson, à propos de l'accueil de réfugiés syriens sur le sol américain.

« Si un chien enragé s'aventure dans votre voisinage, vous n'allez probablement pas en penser du bien. Et vous mettrez probablement vos enfants hors de son chemin. Cela ne veut pas dire que vous détestez tous les chiens », a-t-il dit. Ben Carson a demandé la mise en place « de mécanismes de contrôle qui nous permettent de déterminer qui sont les chiens enragés ». (3)

Cette déclaration témoigne de la pensée égoïste de l'homme qui n'a plus de compassion pour son prochain, ne pensant pas qu'un jour que ce qui arrive à la Syrie peut arriver à l'Amérique. Prime aujourd'hui pour les pays riches, parce qu'ils sont en avance économiquement et scientifiquement, que leur confort et leur vivre uniquement pour-soi, alors que les malheurs qui s'abattent sur les autres peuples proviennent souvent des manœuvres subversives des pays riches qui convoitent leurs richesses. L'inhumain, malgré les formidables avancées dans les sciences et les droits de l'homme, continue de gagner une humanité de plus en plus déshumanisée.

3. ACCORDS DE GENEVE II

Après Genève I, Kofi Annan annonce, le 2 août 2012, sa démission de son poste de médiateur de l'ONU et de la ligue arabe en Syrie. Pour rappel, Kofi Annan a été désigné pour ce poste le 23 février 2012. C'est l'Algérien Lakhdar Brahimi qui va succéder, le 17 août 2012, à Kofi Annan et prendre son bâton de pèlerin pour tenter de ramener les parties syriennes en conflit armé à la paix. S'il reçoit le soutien des pays occidentaux, de la Chine, de la Russie et des pays alliés, il va à la fin de sa médiation s'apercevoir que sa mission était tout simplement « impossible ».

Mais la situation sur le terrain va se complexifier. La guerre qui va fait rage entre les troupes gouvernementales et les rebelles aura des conséquences humaines et matérielles considérables. Plus de 200 000 morts et des centaines de milliers de blessés, des villes détruites ou partiellement détruites par les effets des bombardements. La militarisation du conflit, les aides étrangères en matériel de guerre et au recours du djihadistes étrangers, comme naguère en Afghanistan et en Irak, permirent à l'opposition armée d'engranger des victoires tactiques. Des régions entières de la Syrie sont entre les mains des insurgés. Au Sud, les provinces de Deraa, de Soueïda et dans le sud de Damas. Au centre, Hama, Homs sont en partie sous contrôle des rebelles. Au Nord, Idlib est pratiquement tombé aux mains des rebelles. A Alep où les combats font rage, le front s'enlise jusqu'à ce que, bien plus tard, l'appui aérien russe vienne desserrer l'étau sur les forces loyalistes en octobre 2015. L'Etat islamique qui va se proclamer califat à la mi-2014 est désormais de la partie dans les combats en Syrie.Et c'est dans ce contexte d'embrasement que l'envoyé onusien, Lakhdar Brahimi arrive, pour la première fois, depuis le début du conflit en Syrie en mars 2011, à réunir les représentants du régime syrien et de l'opposition à la même table de négociation, le 25 janvier 2014. A 10h 30, les deux délégations étaient réunies à Genève, autour du médiateur de l'ONU chargé du conflit syrien.

Mais la rencontre ne donnera guère de visibilité à la crise syrienne tant l'opposition et le régime restaient cramponnaient à leur propre lecture du communiqué de Genève I (juin 2012), qui sert de référence à la conférence. Les anti-Bachar Al-Assad se concentraient sur la clause qui appelle à la formation d'un gouvernement transitoire doté des pleins pouvoirs, ce qui signifie le départ de l'actuel président du pouvoir. La mise en place de cet organe sans Bachar Al-Assad devient la clé de sortie de crise.

Il était évident qu'une telle revendication pour la délégation du régime syrien était inacceptable. Surtout « que le président syrien a annoncé dans un entretien à l'AFP qu'il y avait de « fortes chances » pour qu'il soit candidat à un nouveau mandat en juin, excluant de confier les pouvoirs à un opposant ». (4)

Devant ce dialogue de sourds entre l'opposition et le gouvernement syriens, le médiateur algérien de l'ONU, après trois semaines de discussions à Genève, mit fin le 15 février 2015 à la conférence, sans fixer aucune date de reprise.

Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, a rapidement réagi, condamnant l'attitude du régime syrien, qui a bloqué toute avancée sur l'établissement d'un gouvernement de transition et multiplie les violences et les actes de terreur à l'encontre des populations. Faisant allusion à la Russie, M. Fabius poursuit : « Ceux qui exercent une influence sur le régime doivent l'amener au plus vite à respecter les demandes de la communauté internationale ». (5)

4. CRITIQUE DE LAKHDAR BRAHIMI, APRES SA DEMISSION DE SA FONCTION ONUSIENNE POUR LA SYRIE

Deux mois plus tard, après l'échec de la conférence Genève 2, le 13 mai 2014, Lakhdar Brahimi annonce sa démission de sa fonction de médiateur de l'ONU et de la Ligue arabe en Syrie.

Que peut-on dire de ces deux conférences, Genève 1 et 2 ? La mission de médiation, il faut le dire, dès le départ, était vouée à l'échec. Pourquoi ? Lakhdar Brahimi, dans une interview accordée à L'Orient Le Jour, en donne un aperçu. Aussi, écoutons-le ! (6)

Chloé Domat (L'Orient Le Jour). — Depuis quatre ans maintenant, la guerre fait rage en Syrie. Le bilan est très lourd : plus de 200 000 morts, 1 million de blessés, la moitié de la population syrienne déplacée. Quelle est votre appréciation de la situation ?

Lakhdar Brahimi. — J'ai l'impression que tout le monde se rend un peu plus compte que c'est un problème extrêmement sérieux, mais il semble que les gens qui ont les moyens d'y mettre fin ne soient pas prêts à faire les concessions nécessaires à une solution.

C. D. Pendant près de deux ans, vous avez été l'envoyé spécial de l'ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie. Vous avez mené les négociations. Pourquoi votre mission a-t-elle échoué ?

L. B. — Elle a échoué parce que les protagonistes les plus importants à l'intérieur de la Syrie d'abord — mais aussi, il faut le dire, à l'extérieur de la Syrie – continuaient à avoir pour objectif une victoire totale. Le gouvernement a toujours affirmé que c'était une conspiration qui venait de l'extérieur et qu'il faisait son devoir pour protéger la population syrienne. De l'autre côté, les opposants au régime, c'est-à-dire les Syriens et ceux qui les soutenaient à l'étranger, ont toujours dit que la solution commencerait par le départ du président Bachar Al-Assad et la chute du régime. Ni l'un ni l'autre n'envisageait une solution autre que l'imposition de son point de vue. Je ne me faisais pas d'illusions. Je savais très bien que ce serait très difficile, mais nous n'avons pas fait de progrès et donc à un certain moment il fallait bien dire «ça suffit». C'était en réalité le meilleur et le seul moyen dont je disposais pour attirer davantage l'attention sur ce problème très douloureux et qui coûte tellement cher au peuple syrien.

(…)

C. D. — Parlons de ce nouvel acteur : l'organisation de l'État islamique. Il n'existait presque pas quand vous meniez les négociations, comment pèse-t-il dans la balance aujourd'hui ?

L. B. — Il existait mais on ne regardait pas dans cette direction. Il s'agit d'une organisation irakienne, qui a pris la suite d'Al-Qaïda et s'est étendue vers la Syrie. Tout le monde la voyait mais personne ne faisait attention parce que tout le monde était concentré sur le fait de se débarrasser du régime de Bachar Al-Assad. Entre temps cette organisation s'est autoproclamée État, califat, mais ça ne change pas grand-chose. Ses membres ont une présence réelle, cependant je dis depuis le premier jour qu'ils seront vaincus. Combien de temps cela va-t-il prendre ? Tout dépend de la coopération entre différents pays. Depuis quelques mois, une coalition menée par les États-Unis intervient militairement contre l'organisation de l'État islamique en Syrie et en Irak.

De Genève I et II aux Accords de Vienne, un 2ème Yalta) Pourquoi Russes et Américains doivent mettre un terme à la guerre civile en Syrie ?

par Medjdoub Hamed *

2ème partie

5. LE PRONOSTIC DE L'ANCIEN MEDIATEUR DE L'ONU, LAKHDAR BRAHIMI

Parlons des points forts énoncés par Lakhdar Brahimi. D'abord que « ceux qui ont les moyens d'y mettre fin ne soient pas prêt à faire des concessions nécessaires à une solution ». L'ancien médiateur algérien de l'ONU adopte ici un vocable diplomatique. Mais, il sait très bien que la Syrie est un maillon pour ainsi dire « absolu » dans la viabilité de l'axe Iran-Irak-Syrie-Liban (Hezbollah). Si le régime de Bachar Al-Assad tombe, la Syrie est morte pour l'axe chiite. Et tout Moyen-Orient est déstabilisé. Forcément, au Liban, le Hezbollah, privé de la Syrie par où provient son arsenal militaire, sera à son tour touché, et progressivement il sera démantelé.

Que restera-t-il ? L'Iran et l'Irak ! Les Chiites de Bahreïn seront forcément muselés. Les Houthis du Yémen passeront des moments difficiles. Il est évident que même si la communauté alaouite se replie sur la région de Lattakié, il lui sera difficile de ne pas supporter la pression sunnite. Et c'est ce qu'a exprimé le Guide suprême Ali Khamenei dans les jours de célébration de l'Aïd-el-fitr, en août 2012 : « La Syrie est notre première ligne de défense. Nous combattons là-bas pour notre propre compte. Nos ennemis viendront vers nous après la Syrie, et c'est pour les ralentir et résister à leurs plans que nous nous y battons » (7)

D'autre part, la Russie pourra-t-elle continuer à occuper le port de Tartous, en Syrie ? On ne peut oublier que la Syrie et la Russie sont séparées par des milliers de kms. Et le port syrien de Tartous n'est pas le port de Sébastopol, qui se situe en Crimée, une région séparée de la frontière russe de quelques kms de mer et est majoritairement russophone.

La chute du pouvoir de Damas aura alors des conséquences incalculables pour la Russie. Et on comprend dès lors la réponse sibylline de Lakhdar Brahimi. Et ce qu'il dit : « Elle a échoué parce que les protagonistes les plus importants à l'intérieur de la Syrie d'abord — mais aussi, il faut le dire, à l'extérieur de la Syrie – continuaient à avoir pour objectif une victoire totale. Chaque camp désire une « victoire totale ». En effet, le camp occidental comme les pays monarchiques veulent une « victoire totale », et d'ailleurs le président américain Obama comme le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, ne cessent de demander le départ de Bachar Al-Assad.

Si le président syrien actuel partait, le régime forcément s'affaiblirait. Qui sera le président ? Et d'où viendra un nouveau président de la transition ? De l'opposition ou du régime de Damas ? Et c'est là toute la problématique.

Et on comprend pourquoi Lakhdar Brahimi lorsqu'il a déclarait dans l'interview : « Ni l'un ni l'autre n'envisageait une solution autre que l'imposition de son point de vue. Je ne me faisais pas d'illusions. Je savais très bien que ce serait très difficile, mais nous n'avons pas fait de progrès et donc à un certain moment il fallait bien dire « ça suffit » ». En effet, ça suffit ! Cela ne servirait rien son travail d'intermédiation quand l'émissaire onusien trouve en face de lui toutes les portes fermées.

Quant à la question de l'Etat islamique, comme il le dit : « Tout le monde voyait mais personne ne faisait attention parce que tout le monde était concentré sur le fait de se débarrasser du régime de Bachar-Al-Assad. Entre temps cette organisation s'est autoproclamée État, califat, mais ça ne change pas grand-chose. » Là encore, on voit la justesse de ses propos. En effet, de manière sibylline, « tout le monde voyait pour ne pas voir » (personne ne faisait attention), parce que les puissances qui parrainaient ce mouvement ont tout fait pour qu'il ne soit pas vu.

L'Etat islamique et ses victoires ne sont pas sortis en 2014 du néant, tout était préparé pour que trois grandes factions opposantes émergent et prennent progressivement en étau, après des années de combat, le régime loyaliste de Damas. C'est ainsi que, si au Sud de Syrie, la faction (Armée syrienne libre ou ASL et autres formations islamistes) activait dans la province de Deraa, une deuxième faction avec une nébuleuse de groupes islamistes activait au Nord-Ouest, dans la région d'Idlib. Mais l'effort déterminant venait du Centre-Est et Nord-Est avec la montée en puissance de l'Etat islamiste en Irak et au Levant qui a contrebalancé l'issue de la guerre, dès 2014, en défaveur du pouvoir de Damas. Et malgré les frappes aériennes de la coalition occidentale, à partir d'août 2014, contre lui, Etat islamique a continué à enregistrer des victoires.

Et c'est cela qui est étrange. Comment est-ce possible qu'une coalition occidentale de plusieurs grandes puissances – dont les États-Unis, première puissance mondiale –, et qui compte une soixantaine de pays dont une quinzaine intervienne militairement par des bombardements aériens, n'arrive pas à arrêter la marche victorieuse de l'EI ? Et c'est là où le pronostic de Brahimi est juste : « Ses membres (EI) ont une présence réelle, cependant je dis depuis le premier jour qu'ils seront vaincus. Combien de temps cela va-t-il prendre ? Tout dépend de la coopération entre différents pays. Depuis septembre 2014, une coalition menée par les États-Unis intervient militairement contre l'organisation de l'État islamique en Syrie et en Irak. Cependant, ce qui est certain, et de par les monstruosités qu'ils commettent, l'Etat islamique se condamne, et il sera forcément vaincu par sa cause qui n'est pas juste. Pense-il qu'il pourra gouverner par la terreur ? En décapitant ceux qui n'acceptent pas sa barbarie. Et la barbarie ne fait pas partie de l'Islam, bien, au contraire, l'Islam condamne la barbarie d'où qu'elle vienne. Et toute religion de Dieu condamne les monstruosités d'où qu'elles viennent, y compris ceux qui les parrainent. Et il y a là un jugement de Dieu, ici bas, sur terre et sur après-terre, pour ceux qui ne le savent pas ou qui croient trop le savoir et se disent islamistes.

L'humanité n'existe pas de manière désordonnée, son évolution n'est pas chaotique. La Terre n'est pas une création du hasard, n'est pas suspendu dans l'« étant sidéral » sans qu'il n'y ait une Force qui la maintienne dans cet Espace, ni que l'homme est venue du néant.

6. LE 23 OCTOBRE 2015, LA CONFERENCE A VIENNE RESSEMBLAIT CURIEUSEMENT A UN «2EME YALTA MOINS CHURCHILL»

Précisément, personne ne s'attendait que cette prise en étau par les trois factions et qui allait emporter le régime politique de Damas allait trouver un « antidote » devant elle. L'« appel au secours » de Bachar Al-Assad à la Russie est venu arrêter ce plan diabolique occidental de déstabilisation de tout un peuple, d'une nation toute entière. Pourquoi ? Au nom d'enjeux étroits que visent les puissances occidentales sans prendre en compte qu'un peuple va être livré pieds et poings liés à l'errance.

C'est ainsi que tout est allé très vite. Les frappes russes commencées le 30 septembre 2015 ont, après un mois et demi de bombardements, changé la donne. Le camp occidental, malgré ses récriminations que la Russie ne vise pas l'Etat islamique mais vise les factions, s'est à la fin résolu d'organiser une réunion internationale pour discuter de la crise syrienne. Sur ce point, il faut plutôt dire que le camp occidental a été obligé par les frappes russes sur ses protégés.

Le secrétaire d'État américain John Kerry a donné le ton le 19 septembre à Londres en déclarant, aux côtés de son homologue britannique, Philip Hammond, que M. Assad devrait partir mais que le calendrier était négociable. La chancelière allemande, Angela Merkel, est allée dans le même sens en estimant qu'il fallait parler avec M. Assad. Le président français, François Hollande, continue de son côté d'insister sur le fait que « l'avenir de la Syrie ne peut pas passer par M. Assad », mais précise que la France « discute avec tous et n'écarte personne ». L'annonce faite hier des premières frappes françaises contre l'organisation État islamique (EI) en Syrie, notamment à Deir ez-Zor où le régime combat l'EI, fait d'ailleurs écho aux propos tenus le 16 septembre par le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian : « Notre ennemi, c'est Daech. Bachar el-Assad, c'est l'ennemi de son peuple. » (8)

Et rapporte L'Orient Le Jour : « Les tractations sérieuses devraient commencer aujourd'hui avec les discours des présidents américain, russe, chinois, français et iranien devant l'Assemblée générale de l'Onu, avant la rencontre bilatérale entre Barack Obama et Vladimir Poutine. » Il est évident qu'une perspective de l'« intrusion de la Russie » dans les airs de l'Irak et de la Syrie a commencé à changer l'approche occidentale sur la crise syrienne. Et que le ton est donné dans l'Assemblée des Nations Unies, qui a permis une rencontre de « décider et d'aplanir leurs vues » entre les Deux Grands du monde. L'épisode ukrainien est encore présent dans les esprits occidentaux. (8)

Et bizarrement, avant même les frappes russes le 30 septembre 2015, l'ancien président libanais, Michel Sleiman, reçu le 28 septembre 2015, par le président français, François Hollande, appelait à un « Genève 3 » (9), soit deux jours avant les frappes russes. Comme si la France, à travers l'ancien président du Liban, avait été avertie comme d'ailleurs les autres pays occidentaux par Moscou de l'imminence des frappes russes contre les positions des factions rebelles au régime de Damas. Puisque vingt cinq jours plus tard, le 23 octobre 2015, se réunissent, à Vienne, les chefs de la diplomatie russe, américaine, turque et saoudienne, pour réfléchir à une solution politique. Si aucun accord n'est sorti de cette première rencontre quadripartite, le ton était déjà positif puisque le secrétaire d'État américain a qualifié ce premier rendez-vous de « constructif ». (10)

Bien que les chefs de la diplomatie des quatre pays ne soient pas parvenus à un accord sur le sort du président Bachar Al-Assad, il demeure cependant que la position russe était intraitable sur le sort d'Assad. « Avant de dépêcher son ministre Lavrov à Vienne, le président russe Vladimir Poutine, qui s'affiche désormais comme l'acteur incontournable dans le règlement militaire et politique du conflit, avait lui affirmé que « l'objectif des États-Unis était de se débarrasser d'Assad ». Au contraire, avait fait valoir le maître du Kremlin, « notre but est de vaincre le terrorisme [...] et d'aider le président Assad à revendiquer la victoire contre le terrorisme ». » (10)

Au sujet de la position russe, il était évident que la Russie défendait un intérêt géostratégique majeur en Syrie. Et le port de Tartous était la seule lucarne pour ses forces stratégiques dans la mer Méditerranée, un port aussi important que Sébastopol en Crimée. Alors que les États-Unis ont une multitude de bases dans les monarchies du Golfe.

A ce sujet, on peut dire que la « Nature a horreur du vide ». Il est impossible qu'« un Etant n'ait pas son contraire ». C'est une loi de la nature. L'Être a son non-être, la vie a la mort, le mal a le bien, le jour a la nuit, forcément, les Américains ont les Russes, et si cela ne suffit pas, ils ont aussi la Chine. Et l'Arabie saoudite a l'Iran. Ce que les grandes puissances ne comprennent pas, c'est que l'existence humaine est dans un certain sens une philosophie dialectique d'exister pour ne pas exister. Où le temps est et n'est pas, et est sans fin. Et dans cette philosophie, il y a de tout, du Platon, de l'Aristote, du Parménide, etc., à Schopenhauer, à Hegel, à Nietzsche, à Sartre, à Camus, etc. Et ces philosophes expliquent et n'expliquent pas le « sens de l'humain », car l'homme, et à travers lui l'humanité, « n'existe pas pour seulement exister ». Et c'est là la problématique de l'humain, et le malheur des guerres pour les peuples.

Précisément, à ce propos, le Genève 3 (Vienne) était dans l'air du temps, parce qu'il a été provoqué non pas par les Russes qui eux n'ont fait que riposter, mais par ceux qui croyaient gagner et qu'ils vont bientôt avoir la peau de Bachar Al-Assad. « Sans penser un instant qu'ils vont provoquer un processus qui va changer le cours de la guerre et les amener à s'asseoir à la table avec leurs ennemis ». Ironie de l'Histoire, doit-on dire ? Ou ironie du temps ? Et les Américains se sont faits piégés par les Russes sans le savoir, sans penser un instant que ces derniers allaient être aussi de la partie. Ils ont cru que Damas va tomber et que la Russie n'a pas d'énergie, occupée par l'Ukraine. Et la Syrie pour la Russie est lointaine. Et c'est ainsi, par ce renversement de l'histoire, que les deux grands protagonistes du monde ont compris qu'il ne pourrait y avoir une solution militaire. Désormais les deux grandes puissances du monde sont à pied d'œuvre en Syrie, et toutes deux procèdent à des bombardements selon leurs intérêts géostratégiques propres et qui sont « opposés par essence ». Par conséquent, continuer la guerre ne fera qu'augmenter les souffrances des peuples qui sont innocents, qui n'ont rien à voir à ces objectifs de domination, et qui ne désirent que la paix. Qu'on ne les tue pas, et qu'ils retournent à leurs foyers pour vivre en paix. Et ils ne recherchent même pas « cette démocratie qui tue, qui éclate des millions de familles hors de leurs logis, de leurs villes, de leurs pays. » Et parqués ensuite par millions dans des camps de l'ONU ou errant à travers monde. Est-elle juste la cause occidentale et des monarques arabes dans la barbarie dans laquelle ils ont jeté un peuple entier ? Un peuple qui a perdu tout espoir en l'homme censé être civilisé ?

Précisément, la réunion à Vienne s'imposait. Et surtout la prise de conscience d'une situation sans issue en Syrie a fait que les quatre pays se sont convenus de poursuivre leurs consultations sur le dossier syrien. Ils se donnent rendez-vous, dans une semaine, le 30 octobre pour une réunion élargie.

Ce qu'on remarque dans ce rendez-vous qui a « défriché » le terrain sur la Syrie pour le prochain rendez-vous, à la fin octobre 2015, est « aucune nation européenne n'a été invitée ». Il était évident que ni la France de travers Hollande ou Fabius, ni le Royaume-Uni de Cameron, pourtant alliés, n'ont été appelés. « Cette conférence du 23 octobre 2015 ressemble étrangement à une conférence qui s'est tenue à Yalta, du 4 au 11 février 1945. » Les deux Grands ne veulent pas des pays européens qui perturberaient leurs décisions. Et la Turquie comme l'Arabie saoudite ont assisté, un peu, comme des figurants devant les options dictées par les deux grandes puissances du monde. Aussi peut-on dire que la conférence de Vienne ressemble à un « 2ème Yalta moins Churchill ».

7. ACCORDS DU 30 OCTOBRE A VIENNE : «L'ESPOIR DE SORTIE DE CRISE POUR LE PEUPLE SYRIEN EST PERMIS»

Le vendredi 30 octobre 2015, s'ouvre une nouvelle réunion à Vienne, cette fois-ci élargie à d'autres pays, pour tenter de trouver une issue à la guerre en Syrie. Les 17 pays réunis dont les deux acteurs majeurs, les États-Unis et la Russie, et à eux se sont joints pour la première fois l'Iran, et également les chefs de la diplomatie des principaux pays arabes concernés par le conflit à savoir l'Arabie Saoudite, l'Egypte et le Liban ainsi que leurs homologues turc, français, anglais et allemand et la Haute représentante de l'Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini. Mais sans la présence des représentants du régime syrien et de l'opposition, lesquels seront certainement appelés à intervenir dans les prochaines négociations.

De Genève I et II aux Accords de Vienne, un 2ème Yalta) Pourquoi Russes et Américains doivent mettre un terme à la guerre civile en Syrie ?

par Medjdoub Hamed *

Suite et fin

Dans un communiqué commun, les participants aux pourparlers reconnaissent que « des divergences subsistent » mais ajoutent qu'il est « impératif d'accélérer tous les efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre ». Et de demander à l'ONU de réunir des représentants du gouvernement syrien et de l'opposition afin de lancer « un processus politique conduisant à une gouvernance crédible, inclusive, non-sectaire, suivie d'une nouvelle constitution et d'élections ». (11)

Pour la première fois, le médiateur de l'ONU pour la Syrie, Staffan Mistura, qui a remplacé, le 10 juillet 2014, Lakhdar Brahimi, « a affirmé, dans une interview exclusive accordée à France 24, que cette journée avait « tout le potentiel » pour marquer « le début d'une sortie de crise en Syrie ». « Il arrive un moment où tout le monde comprend qu'on ne peut pas continuer comme ça », a-t-il ajouté, estimant que l'afflux des réfugiés en Europe et l'intervention russe en Syrie avaient « changé la donne ». » (11)

Et cet émissaire onusien a parfaitement raison. La vérité est là. Toutes les grandes puissances mondiales, excepté la Chine, sont là, avec leurs aéronefs dans les airs, au-dessus des deux pays centraux du Moyen-Orient, en train de bombarder des cibles qui sont des peuples dont des franges extrémistes ont été armés par leurs soins. Et, aujourd'hui, on les bombarde. Des déchirements de peuples à l'image des antagonismes entre les grandes puissances du camp Ouest contre celles du camp Est comme si la Guerre froide n'est pas enterrée. Force de dire qu'elle ne l'est pas.

Il faut aussi préciser que c'est l'intervention russe et non pas l'afflux des réfugiés qui a changé la donne en Syrie. Les réfugiés sont ou seront parqués et disséminés entre les régions occidentales et le reste du monde, tout au plus.

D'ailleurs, le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies Ban Ki-Moon a dénoncé en 2012, lors de la démission de Kofi Annan, cet antagonisme entre les puissances. « L'Assemblée générale de l'ONU a adopté vendredi 3 août 2012, à une large majorité, une résolution appelant à une transition politique à Damas et « condamnant l'inaction du Conseil de sécurité sur le conflit syrien ». Ce vote est avant tout symbolique au lendemain de la démission de Kofi Annan. Pour le secrétaire général Ban Ki-Moon, la crise syrienne est désormais « une guerre par procuration entre grandes puissances. » (12)

Le communiqué commun des participants aux discussions de Vienne souligne que « Daech [acronyme de l'organisation de l'État islamique, NDLR] et les autres groupes terroristes, désignés comme tels par le Conseil de sécurité de l'ONU et comme convenu par les participants, doivent être vaincus ». Et « l'accès humanitaire sera assuré sur la totalité du territoire de la Syrie » et que les participants « augmenteront leur soutien aux personnes déplacées à l'intérieur du pays, aux réfugiés et aux pays d'accueil ». (11)

Quant au sort de Bachar Al-Assad, et combien même le secrétaire d'Etat américain, John Kerry, affirme que « La position des États-Unis est qu'il n'est pas possible que le président Assad puisse unifier et gouverner la Syrie - Nous pensons que les Syriens méritent d'avoir un meilleur choix », il est clair que l'écueil le plus grand est passé, que le sort de Bachar Al-Assad est déjà décidé entre les deux grands acteurs du monde, les États-Unis et la Russie. Le reste n'est que verbiage entre les petites puissances européennes et régionales. Ni l'Europe ni l'Arabie saoudite ni la Turquie ne peuvent changer ni n'ont les moyens de changer le cours des événements décidés par les deux Grands.

D'ailleurs, le message du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, le 31 octobre 2015, est révélateur. Il a déploré que les débats se cristallisent sur l'avenir du président syrien. « Il est totalement injuste et irrationnel que le sort d'une personne prenne en otage tout le processus de négociation politique. C'est inacceptable », a-t-il déclaré, ajoutant que « l'avenir du président Assad doit être décidé par le peuple syrien ». (13)

Et ce qu'on remarque dans ces avancées diplomatiques sur la crise en Syrie, c'est l'invitation de l'Iran dans ce deuxième round des négociations à Vienne. Désormais la transparence va se prévaloir dans les accords entre les pays chargés du dossier syrien, comme le dit John Kerry, en intervenant devant le centre d'études Carnégie à Washington : « La meilleure chance de sortir de l'enfer ». (14) Où se trouve, faut-il préciser, le peuple syrien, car lui seul vit dans l'enfer qu'ont crée les puissances du monde.

Pour ce deuxième sommet, on remarque que la France pèse relativement sur ce dossier, comme en témoignait son absence, fin octobre, à la réunion en petit comité « directeur » des chefs de la diplomatie russe, américain, turc et saoudien. C'est sur ces déclarations que l'on peut dire que l'espoir est permis, et que le peuple syrien se rapproche de la sortie de ce sombre tunnel qui a duré plus de quatre ans et demi. Et le rendez-vous est pris pour la mi-novembre par les participants pour poursuivre les discussions et tenter de trouver un compromis acceptable par tous.

8. ACCORDS DE VIENNE, UN «2EME YALTA» HISTORIQUE

Le 14 novembre 2015, le nouveau sommet international débute par une minute de silence en hommage aux victimes des attentats de la veille, vendredi 13 novembre, qui ont fait 129 morts et 352 blessés. Plus tard, le nombre de morts passera à 132 morts, et qui ont été revendiqués par l'organisation, l'Etat islamique (EI). Qu'ont-ils fait ces hommes et femmes à Paris sinon d'être là, d'exister ? Pourquoi cette barbarie ? Une question sans réponse ? L'être humain, doit-on dire, est de nature barbare ? Qu'il soit civilisé ou non, il est barbare, ou peut être barbare ?

Toujours est-il, les attentats de Paris ont changé la donne, et si le débat a surtout porté sur la nécessité de vaincre l'EI militairement, ont rapporté des diplomates, il a permis néanmoins à établir un calendrier pour parvenir à un règlement de la crise syrienne. Le premier objectif est de parvenir à des discussions formelles entre le gouvernement syrien et l'opposition d'ici au 1er janvier. Et les pays réunis dans ce sommet ont pour objectif d'œuvrer à un cessez-le-feu en Syrie et se sont fixés comme deuxième objectif de parvenir à des élections dans un délai de deux ans.

La nouveauté dans ce sommet est que les objectifs sont clairs. Les délais dans le temps sont établis. Et la feuille de route en vérité ne vient pas des 17 pays réunis mais des deux Grands opérés dans l'esprit dans un « Deuxième Yalta » historique, après le premier qui s'est tenue du 4 au 11 février 1945. Les mêmes principes reviennent et sont les suivants :

- Adopter une stratégie commune afin de hâter la résolution du conflit syrien, à l'époque c'était hâter la fin de la Seconde Guerre mondiale

- Régler le sort de la Syrie, à l'époque c'était régler le sort de l'Europe après la défaite du Troisième Reich

- Garantir la stabilité du Moyen-Orient, à l'époque garantir la stabilité de l'ordre du monde après la victoire.

Aujourd'hui qui a vaincu en Syrie ? Personne n'a vaincu ! Ni le pouvoir loyaliste de Damas, ni les forces de l'opposition, tous groupes armés confondus. Les positions qui ont été arrachées par l'opposition comme les territoires le doivent au financement et au soutien en armement par des pays extérieurs. Pour le pouvoir de Damas, il a été obligé lui aussi de recourir à l'appui aérien russe dans son combat contre les groupes rebelles.

Ce qui a changé les donnes aujourd'hui, ce sont les deux Grands qui se trouvent à égalité, et à procéder à des raids aériens, en visant bien entendu des objectifs opposés. Continuer les bombardements aériens indéfiniment n'a pas de sens. Ni la Russie ni les États-Unis n'arriveront à leurs fins, et ne feront que s'enliser, et perdront de leur crédibilité vis-à-vis du monde et des peuples. Surtout que beaucoup de peuples voient dans la Russie, un pays qui combat réellement le terrorisme alors que l'Occident au contraire sponsorise le terrorisme islamique qui finalement s'est retourné contre son géniteur. Aussi pouvons-nous dire que les bombardements aériens de la coalition ou de la Russie ne peuvent être que temporaires. Sans compter les dommages collatéraux qui se comptent en centaines voire des milliers de vies humaines, et cela s'entend en morts de femmes, d'enfants, de vieillards qui sont pris au piège de la guerre. Par conséquent, le monde est en face d'un nouveau Yalta, et la feuille de route est toute tracée au monde. Et là, on reprend ce qu'on a écrit en introduction. Selon le secrétaire d'Etat américain, John Kerry, « Le cessez-le-feu entre Damas et l'opposition syrienne prévu par le processus engagé à Vienne, (samedi 14 novembre 2015), lors de la réunion du Groupe international de soutien à la Syrie, devrait aider considérablement les efforts pour combattre le groupe Etat islamique. « C'est un pas de géant », « si nous pouvons le faire […] Nous sommes en théorie proches en termes de semaines de la possibilité d'une grande transition en Syrie ». Il a ajouté : « Nous ne parlons pas la de mois, mais de semaine avec un peu de chance ». (1)

Quelle est la réponse à cette déclaration très optimiste de l'Amérique ? Peut-on être sceptique comme l'annoncent beaucoup d'observateurs qui sont dans leur faim parce que l'Etat islamique a été monté en épingle, par ses victoires qu'il convient d'analyser, et objectivement se poser la question quels ont été les facteurs enclenchants de leur montée en puissance ? Et ce même Etat islamique, s'il était réellement fort, ne serait pas venu tuer des hommes et des femmes, à Paris, et sans défense.

Par conséquent, la feuille de route des deux grandes puissances comme l'indique John Kerry ne peut souffrir d'ambiguïté sur les moyens à mettre en œuvre au niveau mondial pour ramener la paix.

9. UN ESPRIT DANS L'HISTOIRE

L'avion Su-24 qui a été abattu par la Turquie, aujourd'hui, ne changera pas le processus des Accords de Vienne. Bien au contraire, il montre les dangers que courent les aéronefs de combats de plusieurs puissances qui survolent les espaces aériens syriens et irakiens. Des régions en guerre, et les difficultés d'identification entre avions sont omniprésentes. Ce qui s'est passé pour l'avion russe peut se passer pour un avion français, américain, ou turc.

D'autre part, comme l'affirme une analyse de L'Orient Le jour, « Bachar Al-Assad est-il redevenu fréquentable ? Même s'ils continuent de réclamer le départ du président syrien, les Occidentaux ont progressivement adouci leur discours et revu même leur copie. Surtout avec les attentats de Paris du vendredi 13 novembre, qui ont fait 130 morts et 350 blessés. Et depuis, la situation s'est inversé, les forces loyalistes syriennes regagnent du terrain qu'ils ont perdu. Et l'Etat islamique est désormais sur la défensive. Et le départ du président Bachar -Al-Assad n'est désormais plus une priorité.

Aussi doit-on dire que des dangers existent dans les raids aériens au-dessus de la Syrie et l'Irak, et les codes d'identification entre aéronefs de combat de différentes nationalités peuvent ne pas être fiables. Et que les raids aériens ne vont pas durer des années surtout s'ils ne vont rien régler, tout au plus une situation de statu quo, ou d'affaiblissement de l'EI et des groupes armés sans réels succès. Et c'est la raison pour laquelle « Russes et Américains doivent s'efforcer pour mettre un terme à la guerre civile ». Un peuple qui a tout perdu dans l'enfer de la guerre. Il faut que cette guerre cesse et vite. Et un arrêt de soutien occidental au groupes armés en Irak et en Syrie mettra fin à la guerre et ouvrira la voie à la négociation.

Enfin, un dernier point, que peut-on dire de cette accélération de l'histoire depuis le 30 septembre 2015 date à laquelle la Russie a fait son entrée dans le conflit armé syrien ? Et tout est allé très vite. L'effet des frappes russes a accéléré la décantation du conflit moyen-oriental. Il a provoqué les réunions déterminantes de Vienne qui fixent le « premier rendez-vous en janvier 2016 », avec la constitution des représentants des parties en conflit appelés à discuter directement d'un plan de sortie de crise sous l'égide des grandes puissances. Ce qui en soi est considérable. Et même les attentats de Paris, le 13 novembre 2015, ont joué un rôle catalyseur majeur puisque les risques désormais planent sur les autres pays d'Europe, et sur l'Occident tout entier. La fusillade de San Bernardino (Californie) aux États-Unis qui a fait quatorze morts est revendiquée, selon les médias, par l'EI. Et donc ont contribué à renforcer la coalition occidentale dans leur volonté de mettre fin aux exactions de l'Etat islamique. Ce que les Américains ont crée, ils cherchent aujourd'hui à le détruire.

Enfin, au-delà des événements et des stratégies des puissances, il y a ce sentiment très prégnant qu'il y a un « Esprit dans l'Histoire ». Et tous ces événements sont en train de s'emboîter pour accélérer la fin d'un conflit qui a assez duré. Il y a comme une sorte de maïeutique dans les actes humains. Les hommes et les puissances suivent leurs intérêts, mais dans les intérêts qu'ils visent, impriment sans le savoir une avancée de l'Histoire. Ce que Hegel a appelé la Raison dans l'Histoire. Ou en termes directes, il y a Dieu, Allah le Tout Puissant dans l'histoire des hommes.

L'humanité avance, l'humanité progresse, une loi de l'Histoire. Par exemple, pour ne donner qu'une vision de dans la marche de l'histoire, dans la marche du progrès, la doctrine islamiste est en train, pour la première fois, d'atteindre ses limites. Longtemps utilisée par les puissances occidentales, utilisée surtout contre l'ex-Union soviétique, elle est en train d'atteindre des limites, et « de mourir », par ce qu'on peut appeler d « obsolescence naturelle ».

Toute création d'homme doit se transcender par une nouvelle création. Ne reste que les universaux, créations humaines, en tant que vestiges historiques de l'histoire de l'humanité. Le progrès avec ses avancées et ses reculs est un processus naturel infini, une « loi de la nature ». Et l'islamisme qui puise dans l'Islam n'est pas l'Islam qui est d'essence divine. D'essence des hommes, une doctrine qui reste non moins nécessaire mais pour un temps dans l'Histoire. Ainsi se comprend aujourd'hui les tiraillements et les spasmes convulsifs qui l'agitent en son sein.

Et le conflit en Syrie qui a pris beaucoup de l'islamisme est en train d'atteindre des limites. Il y a à parier que dès qu'il sera résolu, il ne manquera pas de faire tâche d'huile sur les autres conflits armés de la région. Et pourraient se résoudre progressivement les autres conflits de la région : en Libye, en Irak, au Yémen…

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

12. « L'ONU adopte une résolution favorable à une transition politique en Syrie », par RFI. Le 04 août 2012

http://www.rfi.fr/ameriques/20120804-onu-adopte-une-resolution-favorable-une-transition-politique-syrie

13. « A Vienne, accord et désaccord sur la Syrie », par La Croix. Le 1er novembre 2015

http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/A-Vienne-accord-et-desaccord-sur-la-Syrie-2015-11-01-1375248

14. « Pourparlers à Vienne sur la Syrie : L'espoir au bout du tunnel », par menara.ma. Le 30 octobre 2015

http://www.menara.ma/fr/actualite/monde/2015/10/30/1734159-pourparlers-a-vienne-sur-la-syrie-lespoir-au-bout-du-tunnel.html

A suivre...

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale,Relations internationales et Prospective

Note :

7. «Ali Khamenei : «Nous combattons en Syrie pour notre propre compte» par Nouvelles d'Iran pour Le Monde, 21 août 2012.

http://keyhani.blog.lemonde.fr/2012/08/21/ali-khamenei-nous-combattons-en-syrie-pour-notre-propre-compte/

8. «Syrie : Le début des négociations sérieuses», par L'Orient Le Jour. Le 28 septembre 2015

http://www.lorientlejour.com/article/946428/syrie-le-debut-des-negociations-serieuses.html

9. «Reçu par Hollande, Sleiman évoque un «Genève 3» pour la Syrie», par L'Orient Le Jour. Le 28 septembre 2015.

http://www.lorientlejour.com/article/946399/recu-par-hollande-sleiman-evoque-un-geneve-3-pour-la-syrie.html

10. «Pas d'accord sur un départ d'Assad, mais une réunion quadripartite «constructive»», par France24.com. Le 23 octobre 2015. http://www.france24.com/fr/20151023-syrie-reunion-inedite-entre-americains-russes-saoudiens-turcs-vienne-assad-regime

11. «L'ONU chargée de négocier un cessez-le-feu en Syrie, pas d'accord sur le sort d'Assad», par France24.com. Le 30 octobre 2015.

http://www.france24.com/fr/20151030-syrie-vienne-accord-bachar-al-assad-onu-cessez-le-feu-fabius

(…)

A suivre...

Notes :

Cette analyse qui fait suite aux articles déjà parus dans le Quotidien d'Oran, El Watan, et résumés dans http:/www.sens-du-monde.com (site de l'auteur) cherche à donner une lecture herméneutique événementielle explicative de l'histoire du Moyen-Orient, une région centrale du monde par ses atouts géostratégiques. Les analyses qui ont précédé sont :

- «Prospective par l'«histoire» d'une sortie de crise et des guerres civiles en Irak et en Syrie. Le Printemps arabe, un nouveau «Pearl Harbour» ?», par Medjdoub Hamed. Le 03 novembre 2015. Le Quotidien d'Oran

- «Des guerres interconfessionnelles au Moyen-Orient aux bouleversements géostratégiques du XXIe siècle : Les véritables dimensions des conflits armés», par Medjdoub Hamed. Le 14 septembre 2014. Le Quotidien d'Oran

- «Le Chaudron Moyen-Oriental », par Medjdoub hamed. Le 07 octobre 2014. Le Quotidien d'Oran

- «Les Occidentaux risqueront-ils une confrontation avec la Syrie ? » Par Medjdoub Hamed. Le 04 août 2012. El Watan

- «Le Moyen-Orient, nouveaux Balkans du XXIe siècle ? Une logique d'embrasement ? » Par Medjdoub Hamed. Le 02 septembre 2012. El Watan

1. « John Kerry : La Syrie peut-être à quelques « semaines » d'une transition politique », par Les Echos.fr. Le 17/11/2015

http://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/021484974681-john-kerry-la-syrie-peut-etre-a-quelques-semaines-dune-transition-politique

2. « Accord à Genève sur les principes d'une transition en Syrie », par Le Monde.fr. Le 30 juin 2012. http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/06/30/accord-a-geneve-sur-les-principes-de-la-transition-pour-la-syrie

3. «États-Unis : Le républicain Ben Carson compare les réfugiés syriens à des «chiens enragés»», AFP. Le 20 novembre 2015

https://fr.news.yahoo.com/etats-unis-républicain-ben-carson-compare-réfugies-syriens-064047279.html

4. «Genève 2 : Malgré l'accord pour «être dans la même salle», le blocage entre régime syrien et opposition ne fait aucun doute», par Le Huffington Post. Le 24 janvier 2014

http://www.huffingtonpost.fr/2014/01/24/geneve-2-syrie-regime-opposition-etait-a-prevoir

5. «Syrie : Les négociations de «Genève 2» se terminent par un échec», par Le Monde.fr. Le 15 février 2014

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/02/15/syrie-les-negociations-de-geneve-2-se-terminent-sur-un-echec

6. «Brahimi sur la Syrie : «Nous nous sommes tous trompés»», par l'Orient Le Jour. Le Jour 19 mars 2015

http://www.lorientlejour.com/article/916538/brahimi-sur-la-syrie-nous-nous-sommes-tous-trompes.html

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Syrie – un plan de paix permettant aux perdants de sauver la face

Publié le par Mahi Ahmed

Syrie – un plan de paix permettant aux perdants de sauver la face

par Thierry Meyssan

Les termes de la Résolution 2254 confirment pour l’essentiel ceux du Communiqué de Genève adopté il y a trois ans. Les deux plus grandes puissances militaires du monde s’accordent pour le maintien de la République arabe syrienne, tandis que les impérialistes – au premier rang desquels la France – poursuivent leur rêve de changer le régime par la force. Mais le monde s’est transformé durant ces années et il semble difficile de faire capoter ce nouvel accord comme cela avait été fait en 2012.

Relations entre Washington et Moscou

Les Etats-Unis et la Russie viennent, pour la seconde fois, de trouver un accord entre eux et de conclure un plan de paix pour la Syrie.

  • La première fois, c’était lors de la Conférence de Genève de juin 2012.1 Il s’agissait d’apporter la paix à la fois en Syrie et dans l’ensemble du Proche-Orient en se divisant la région en zones d’influence.2 Cependant cet accord fut immédiatement saboté par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et son groupe de «faucons libéraux» et de «néo-conservateurs». De sorte que la France organisa moins de deux semaines plus tard la relance de la guerre, lors de la conférence de Paris des «Amis de la Syrie»,3 puis avec l’opération «Volcan de Damas et tremblement de terre de la Syrie».4 A ce contentieux s’ajouta, fin 2013, le coup d’Etat en Ukraine. Les deux événements marquèrent la suspension quasi-complète des relations diplomatiques entre Washington et Moscou.
  • La seconde, c’est lors de la visite de John Kerry à Vladimir Poutine au Kremlin, le 15 décembre 2015.5 La rencontre fut immédiatement suivie de la réunion de la Haute commission de l’opposition syrienne, et de l’adoption des résolutions 2253,6 interdisant le financement d’Al-Qaïda et de Daesh, et 2254,7 institutionnalisant les efforts déployés à Genève et à Vienne pour la Syrie. A la surprise générale, la Haute commission de l’opposition élit l’ancien Premier ministre baasiste Riad Hijab – issu d’une tribu présente en Arabie – pour conduire sa délégation. Pour éviter les erreurs d’interprétation, le secrétaire d’Etat Kerry déclara au Kremlin que l’avis des Etats-Unis sur le président Assad ne ferait pas obstacle au vote des Syriens, puis il affirma au Conseil de sécurité que le «processus politique n’offre pas un choix entre Assad et Daesh, mais entre la guerre et la paix».

Le retrait des conseillers militaires iraniens avait débuté peu avant le sommet du Kremlin.

La Russie s’est mise en conformité avec le Communiqué de Genève. Celui-ci prévoit en effet d’intégrer des éléments de l’opposition dans une sorte de gouvernement d’union nationale de la République arabe syrienne. Afin de montrer qu’elle lutte contre les terroristes, mais pas contre les opposants politiques fussent-ils armés, la Russie a conclu un accord avec l’Armée syrienne libre et avec son sponsor, la France. Alors que cette armée n’a jamais eu l’importance sur le terrain que les médias atlantistes lui ont donnée et qu’elle n’existe plus depuis la fin 2013, 5000 combattants, sortis d’on ne sait où, collaborent désormais aussi bien avec l’armée russe qu’avec celle de la Syrie contre Al-Qaïda et Daesh; une mise en scène bien surprenante lorsqu’on sait que l’ASL était censée être implantée au Sud, mais qu’elle combat désormais au Nord du pays.

Depuis le fiasco de la Conférence de Genève de juin 2012, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Certains protagonistes ont été éliminés et les rapports de force se sont inversés.

  • Le président Obama semble avoir retrouvé une partie de son pouvoir et clos le projet du «Printemps arabe». Ainsi, il est parvenu à se débarrasser successivement du général David Petraeus (qu’il fit arrêter menottes au poignet, en novembre 2012), d’Hillary Clinton (en janvier 2013) et du général John Allen (contraint à la démission, il y a juste deux mois, en octobre 2015). De même, il a épuré son administration – y compris le Conseil national de sécurité – des Frères musulmans. Toutefois Jeffrey Feltman reste le numéro 2 des Nations Unies. Il y a rédigé un plan de capitulation totale et inconditionnelle de la Syrie et a fait trainer les négociations de paix en espérant la défaite de l’Armée arabe syrienne.8
  • La Maison-Blanche a contraint, en juin 2013, l’émir Hamad al-Thani du Qatar à abdiquer et son Premier ministre Hamad ben Jassem à se retirer de la vie politique.9 Toutefois, ce dernier est devenu le co-président de la Brookings Institution Doha, tandis que le nouvel émir Tamim a maintenu le financement des Frères musulmans et de leurs organisations terroristes jusqu’à la crise diplomatique avec son voisin saoudien, en mars 2014.10
  • Malgré les mises en garde de la Defense Intelligence Agency (DIA), le groupe de David Petraeus est parvenu, à la mi 2014, à piloter le développement d’une organisation qu’il avait créée en 2004, avec le colonel James Steele, le colonel James Coffman et l’ambassadeur John Negroponte, sous le nom d’«Emirat islamique en Irak». Ils l’ont utilisée pour nettoyer ethniquement une partie de ce pays en vue de sa partition. Cette opération a été soutenue par des Etats (Arabie saoudite, Chypre, Emirats arabes unis, France, Italie, Israël, Qatar, Turquie et Ukraine) et des multinationales (Exxon-Mobil, KKR [Kohlberg Kravis Roberts & Co. L.P.] et Academi).
  • La Maison-Blanche est parvenue à éliminer aussi bien le clan de l’ancien roi Abdallah que celui du prince Bandar ben Sultan de la direction saoudienne et à ne confier celle-ci qu’aux princes Mohamed ben Nayef et Mohamad ben Salmane, sous l’autorité du nouveau roi Salmane. Cette nouvelle distribution affaiblit le pouvoir, mais rend un changement de politique envisageable.
  • L’accord 5+1 avec l’Iran a marqué le renoncement de Téhéran à son ambition révolutionnaire,11 de sorte qu’un modus vivendi avec les Saoudiens devient envisageable,12 même si l’épisode yéménite est venu compliquer la tâche.
  • Aussi bien Washington que Moscou ont pris en grippe le président turc, Recep Tayyip Erdogan.13 Cependant, l’appartenance de la Turquie à l’OTAN contraint la Maison-Blanche à la prudence, d’autant qu’Ankara s’est allié à Kiev,14 autre théâtre de guerre important pour la stratégie globale des Etats-Unis.15
  • Le rapport de forces entre Washington et Moscou s’est progressivement inversé, en juin 2012 et en septembre 2015. L’OTAN a perdu sa supériorité à la fois en matière de missiles intercontinentaux16 et en matière de guerre conventionnelle17 de sorte que la Russie est désormais la première puissance militaire du monde.

Par conséquent, les rôles se sont inversés. En 2012, le Kremlin entendait se hisser à un niveau d’égalité avec la Maison-Blanche. Aujourd’hui, cette dernière a besoin de négocier au plan politique la perte de sa domination militaire.

Signe du temps, la Rand Corporation, think tank emblématique du complexe militaro-industriel, vient de publier son Plan de paix pour la Syrie. Ce puissant groupe de réflexion avait déjà choqué l’establishment états-unien, en octobre 2014, en affirmant que la victoire du président el-Assad était la meilleure issue pour Washington.18 Il propose désormais un cessez-le-feu qui permette de justifier la présence de représentants de l’opposition et des Kurdes dans le futur gouvernement d’union nationale.19

L’opposition à la nouvelle donne mondiale

L’opposition à la politique de Barack Obama n’a pas pour autant disparu. Ainsi, le Washington Post l’accuse d’avoir capitulé sur la question du changement de régime en Syrie face à la Russie.20

En 2012, on pouvait interpréter l’opposition du clan Petraeus-Clinton à la paix comme une volonté de profiter au maximum de la supériorité militaire américaine. Mais avec le développement des nouvelles armes russes, cela n’a plus de sens. Dès lors, la seule interprétation possible est le pari de provoquer sans tarder un affrontement mondial, sachant que les Occidentaux pourraient éventuellement encore le gagner; chose qu’ils ne pourraient aucunement espérer lorsque la Chine sera capable d’aligner également son armée.

Comme lors de la Conférence de Genève, la France est intervenue dès la résolution 2254 adoptée. Son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a à nouveau déclaré que si tous les groupes d’opposition devaient pouvoir participer à la transition en Syrie, le seul président el-Assad devait en être exclu; une idée contraire aux principes du Communiqué de Genève et de la résolution 2254.

Si l’on pouvait interpréter, en 2012, la position française comme une volonté de changer le régime en substituant un gouvernement des Frères musulmans à celui du Baas, dans la continuité du renversement des régimes laïques arabes («Printemps arabe») – ou comme une tentative de «faire saigner l’armée syrienne» pour faciliter la domination régionale par Israël; ou tout simplement comme une ambition de recolonisation – ce n’est plus possible aujourd’hui parce que chacun de ces trois objectifs passe par une guerre contre la Russie.

La France instrumente la question syrienne pour le compte des faucons libéraux et des néo-conservateurs américains. Ce faisant, elle est soutenue par les sionistes messianistes qui, comme Benjamin Netanyahu, considèrent comme un devoir religieux de hâter la venue du Messie en provoquant l’affrontement eschatologique.

La paix en Syrie ou la Guerre nucléaire?

Il serait extrêmement étonnant que les faucons libéraux, les néo-conservateurs et les sionistes messianiques parviennent à imposer leur politique aux deux Grands. Toutefois, il sera difficile de parvenir à un résultat définitif avant janvier 2017 et l’arrivée d’un nouveau président à la Maison-Blanche. Dès lors, on comprend mieux le soutien affiché de Vladimir Poutine pour Donald Trump qui semble le mieux placé pour faire barrage à son amie Hillary Clinton.21

En réalité, tout est prêt pour conclure une paix qui permette aux perdants de conserver la tête haute.

A retenir:

  • La Résolution 2253 interdit aux sponsors de Daesh et d’al-Qaïda de poursuivre leur action. La Résolution 2254 confirme le Communiqué de Genève de juin 2012. Les deux Grands s’accordent pour maintenir la République arabe syrienne et soutenir un gouvernement d’union nationale.
  • L’opposition armée soutenue par l’Arabie saoudite a élu l’ancien Premier ministre bassiste Riad Hijab, en fonction à l’époque du Communiqué de Genève, pour conduire sa délégation. Tandis que la Russie a conclu un accord avec l’Armée syrienne libre et son sponsor, la France.
  • Tout est prêt pour conclure une paix qui permette aux perdants de garder la tête haute. Mais, comme en 2012, la France a relancé ses exigences dès la Résolution 2254 adoptée.

Source: www.voltairenet.org/article189697.html

1 «Communiqué final du Groupe d’action pour

la Syrie», Réseau Voltaire, 30 juin 2012.

2 «Obama et Poutine vont-ils se partager le Proche-Orient?», par Thierry Meyssan, Odnako (Russie), Réseau Voltaire, 26 janvier 2013.

3 «Discours de François Hollande à la 3ème réunion du Groupe des amis du peuple syrien», par

François Hollande, Réseau Voltaire, 6 juillet 2012.

4 «L’Occident et l’apologie du terrorisme»,

par Thierry Meyssan, Tichreen (Syrie), Réseau Voltaire, 1er août 2012.

5 «Press meeting by Sergey Lavrov and John Kerry», by John F. Kerry, Sergey Lavrov, Voltaire Network, 15 décembre 2015.

6 «Résolution 2253 (financement des groupes terroristes)», Réseau Voltaire, 17 décembre 2015.

7 «Résolution 2254 (Plan de paix pour la Syrie)», Réseau Voltaire, 18 décembre 2015.

8 «Deux épines dans le pied d’Obama», par

Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 31 août 2015.

9 «L’émir de Qatar contraint par Washington de céder son trône», «L’ex-Premier ministre du Qatar écarté du Fonds souverain», Réseau Voltaire,

13 juin et 3 juillet 2013.

10 «L’Arabie saoudite durcit le ton face aux Frères musulmans», «Guerre secrète entre le Qatar et l’Arabie saoudite», Réseau Voltaire, 4 et 13 mars 2014.

11 «Ce que vous ignorez sur les accords états-uno-

iraniens», par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire,

6 avril 2015.

12 «Que deviendra le Proche-Orient après l’accord entre Washington et Téhéran?», par Thierry

Meyssan, Réseau Voltaire, 18 mai 2015.

13 «Syrie: Obama désavoue le général Allen et

le président Erdogan», «Washington interdit à Ankara de frapper les Kurdes de Syrie»,

«Frictions entre le Pentagone et son allié turc», «L’OTAN refuse de s’impliquer dans la guerre secrète russo-turque», Réseau Voltaire, 28 juillet, 13 et 15 août, 8 octobre 2015.

14 «L’Ukraine et la Turquie créent une Brigade internationale islamique contre la Russie», par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 août 2015.

15 «The Geopolitics of American Global Decline», by Alfred McCoy, Tom Dispatch (USA), Voltaire Network, 22 juin 2015.

16 «7 juin 2012: la Russie manifeste sa supériorité balistique nucléaire intercontinentale»,

«Coups de semonce russes», par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 8 et 9 juin 2012.

17 «L’armée russe affirme sa supériorité en guerre conventionnelle», par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 19 octobre 2015.

18 «Bouleversement des intérêts US au Levant», par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 3 février 2015.

19 «A Peace Plan for Syria», James Dobbins,

Philip Gordon & Jeffrey Martini, Rand Cor­poration, 17 décembre 2015.

20 «On regime change in Syria, the White House

capitulates to Russia», Editorial board, The Washington Post, 17 décembre 2015.

21 «Vladimir Putin’s annual news conference»,

by Vladimir Putin, Voltaire Network, 17 décembre 2015.

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