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Entretien avec Henry Laurens sur le troisième affrontement israélo-arabe

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien avec Henry Laurens sur le troisième affrontement israélo-arabe

JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > ENTRETIEN > JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS > SYLVAIN CYPEL > HENRY LAURENS > 24 MAI 2017

Après l’affrontement entre le jeune État d’Israël et ses voisins arabes en 1948-1949, après l’expédition de Suez et la conquête du Sinaï en 1956, la guerre de juin 1967 est le troisième round d’un affrontement qui n’a jamais vraiment cessé. Mais il va profondément bouleverser la région et, paradoxalement, marquer la renaissance du mouvement national palestinien.

 

Sylvain Cypel. — La guerre de 1967 aurait-elle pu être évitée ?

 

Henry Laurens. — Le déterminisme absolu n’a jamais existé. Un certain nombre de facteurs présents depuis 1964 ont provoqué cette guerre : en particulier la remontée du mouvement palestinien et la volonté de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser de la canaliser. Même si cette Organisation de libération de la Palestine (OLP), créée en 1964, tient des discours extrêmement radicaux, en réalité elle est plus un moyen pour Nasser de contrôler la revendication palestinienne que de s’en prendre à Israël. Et puis le Fatah de Yasser Arafat entre dans la lutte armée dès le 1er janvier 1965. Le premier sommet des chefs d’État arabes de janvier 1964 avait fait sienne l’exigence de la « libération de la Palestine ». Ce mot d’ordre est évidemment une alerte pour Israël. Mais en réalité, pour Nasser, la libération de la Palestine passera par le préalable de l’unité arabe. Autant dire, cyniquement, aux calendes grecques.

 

S. C. — La tension persistante entre Israël et la Syrie n’est-elle pas un autre élément déclencheur de la crise qui mènera à la guerre ?

 

H. L. — Si, mais il est selon moi secondaire. Ce qui est alors essentiel, c’est la guerre au Yémen. Nasser est complètement embourbé entre une révolte royaliste et la République yéménite proclamée en 1962, que l’Égypte soutient. Une partie importante de l’armée égyptienne se trouve au Yémen. C’est un abcès de fixation, car dès lors que les Égyptiens menacent l’Arabie saoudite, les Américains annoncent qu’ils la protègeront. La stratégie nassérienne, durant toute la crise de 1967, ne vise en réalité pas la Palestine mais à casser le soutien américain à l’Arabie saoudite.

 

S. C. — Vous exposez là le point de vue arabe. Quand j’évoquais la tension avec la Syrie, c’est parce que cet enjeu-là était alors important aux yeux des Israéliens, en particulier la question de l’eau1.

 

H. L. — Deux aspects dans l’affaire : d’abord le détournement par la Syrie d’une partie des eaux des affluents du Jourdain. Le conflit israélo-arabe est rythmé par des faits accomplis ou des « lignes rouges ». Ainsi en 1957, Israël avait défini que le libre passage par le détroit de Tiran à l’entrée du bras de la mer Rouge qui mène aux ports d’Akaba (Jordanie) et d’Eilat (Israël) en était une, ce qui était discutable sur le plan du droit international. Bloquer le détroit serait donc perçu comme un casus belli. De l’autre côté, les Arabes avaient déclaré comme ligne rouge le détournement des eaux du Jourdain par Israël2. Cela n’ayant pas fonctionné et Israël n’ayant pas été contraint d’abandonner son plan, la Syrie a répliqué par la menace d’un détournement des affluents du Jourdain.

 

S’ajoute à cela un second facteur de tension avec la Syrie : la DMZ (zone démilitarisée). Cette zone entre la Syrie et Israël avait été créée en 1949 lors de l’armistice de Rhodes ; mais son statut juridique n’a jamais été défini. À qui appartenait ce territoire ? À Israël, à la Syrie ou aux Palestiniens, puisque c’était le territoire de l’ancienne Palestine ? Dès les années 1950, les Israéliens grignotent constamment la DMZ, en chassent ses populations arabes. Ils entretiennent un facteur de violences continues dans cette zone qui va croître avec le passage de la Syrie sous la coupe d’un pouvoir baasiste radical en 1963.

 

S. C. — Il y aura quatre interlocuteurs dans cette guerre : Israël, Nasser, le Baas syrien et le roi de Jordanie. Qui la voulait le plus ?

 

H. L. — Personne. Un ouvrage classique sur le Proche-Orient écrit par un ex-diplomate américain, Richard Parker, intitulé The Politics of Miscalculation in the Middle East (Barnes & Noble, 1993) décrit la crise de 1967 comme une suite de mauvais calculs de la part de l’ensemble des interlocuteurs. Dans cette mesure, la guerre aurait pu être évitée si ceux-ci avaient été plus réalistes ou avaient mieux évalué les rapports de force.

 

S. C. — Selon Tom Segev dans 1967 (Denoël, 2007), un livre basé sur les seules archives israéliennes, pour les dirigeants d’Israël, l’adversaire prioritaire au départ est la Syrie et l’Égypte la principale menace. La conquête de la Cisjordanie et de Jérusalem ne surgira dans les débats internes que tardivement, à quelques jours de la guerre. Comment expliquer qu’un enjeu peu présent initialement devienne brusquement si important ?

 

H. L. — Le fait qu’Israël n’ait jamais reconnu l’intégration de la Cisjordanie à la Jordanie montre que le projet israélien de conquête de la Cisjordanie n’avait jamais été abandonné. Le second élément est le traumatisme du Sinaï. Que faire de la Cisjordanie une fois conquise ? En octobre 1956, Israël avait pris le Sinaï, puis les Américains avaient exercé de très fortes pressions qui avaient mené six mois après à une évacuation israélienne complète. Dès lors, les responsables politiques et les militaires israéliens ne pensent pas faire une guerre d’annexion, car avant le 5 juin 1967, ils sont persuadés que s’ils le font, les Américains interviendront immédiatement et les forceront à nouveau à évacuer les territoires annexés. Ils estiment qu’ils n’auront pas les moyens politiques de les préserver. La bonne surprise vient à l’été 1967, lorsqu’ils comprennent qu’il n’y aura pas de véto américain absolu contre cet état de fait.

 

S. C. — Le président américain Lyndon Johnson est visiblement exaspéré par les velléités israéliennes de mener une guerre préventive. Il le dit à plusieurs reprises : il y est hostile (comme le sera Charles de Gaulle). Pourtant il va laisser faire, et ensuite protéger Israël au plan diplomatique. Comment cela s’explique-t-il ?

 

H. L. — D’abord, Johnson dispose de plusieurs voix différentes à la Maison Blanche. On sait que le président américain est profondément exaspéré par Nasser, à cause de la guerre au Yémen et de son rapprochement important avec l’Union soviétique dans cette période. Cela dit, si on prend leur vision au mois de mai 1967, les Américains considèrent qu’ils n’ont vraiment pas besoin de la crise qui pointe entre Israël et les États arabes, tant ils sont embourbés dans la guerre du Vietnam. Pour eux, créer un second front est-ouest au Proche-Orient serait une catastrophe. Puis on constate une évolution, en particulier dans l’entourage proche de Johnson, qui lui dit en résumé : « Après tout, une défaite égyptienne pourrait amener l’effondrement du régime nassérien, donc une défaite majeure pour l’Union soviétique. » On dispose aujourd’hui des mémorandums de Walter Rostow (conseiller du président Johnson), qui, trois ou quatre jours avant l’attaque israélienne, lui dit : « S’il y a une guerre et une défaite égyptienne, on aura un nouveau Moyen-Orient. » Les termes sont déjà utilisés3.

 

S. C. — Johnson a peur d’un conflit long et compliqué. Vraisemblablement les rapports de la CIA depuis Tel-Aviv joueront un rôle important pour le convaincre que les Israéliens vont gagner très rapidement et que le risque d’échec est très faible.

 

H. L. — C’est la fameuse discussion sur le « feu rouge » ou « feu vert », qu’on retrouvera à d’autres moments, par exemple en 1982 lors de l’invasion israélienne du Liban. Disons que les esprits les plus modérés sur le sujet estiment que les Américains ont donné à Israël un feu orange clignotant pour leur permettre d’attaquer. Il reste que nous interprétons les événements avant le 5 juin 19674 avec notre vision a posteriori, une fois l’événement passé. Or à l’époque, chacun croit que si guerre il doit y avoir, elle sera due au fait qu’un navire israélien cherchera à passer par le détroit de Tiran et se fera tirer dessus par les Égyptiens — ce qui constituera un casus belli pour Israël. Dans un tel cas, l’Égypte ferait figure d’agresseur.

 

S. C. — Et ça n’arrive pas. On sait aujourd’hui que Nasser avait prévenu les Américains qu’il ne tirerait pas.

 

H. L. — C’est le sens de l’apostrophe de Charles de Gaulle aux Israéliens : ne tirez pas les premiers. Car effectivement, dès que les acteurs israéliens comprennent que le casus belli risque de leur échapper, ils décident de l’attaque du 5 juin sous un faux prétexte, un mensonge honteux. Ils inventent une pseudo-agression égyptienne. Reste qu’à partir du 1er juin l’administration Johnson passe au feu orange clignotant. Surtout, au moment où la guerre éclate, le département d’État déclare que les États-Unis n’interviendront pas dans ce conflit, suscitant de très vives réactions au Congrès américain qui juge massivement que les États-Unis ne peuvent rester neutres.

 

S. C. — La guerre de juin 1967 marque-t-elle un tournant dans la vision de la diplomatie américaine sur le Proche-Orient et sur la relation qu’entretiennent les États-Unis avec Israël ?

 

H. L. — La première phase conduit à la guerre. Là, les responsabilités de Nasser sont absolument colossales, même si les nationalistes arabes ont toujours prétendu ensuite qu’il avait été manipulé, ou victime d’un complot. Le nombre d’erreurs de calcul qu’il a accumulées dans les jours qui précèdent l’offensive est absolument sidérant. Mais dans la seconde phase, après la fin de la guerre, lorsque se posera la question d’un règlement politique, les décisions américaines prises durant l’été 1967 vont conditionner la poursuite du conflit sur plusieurs décennies.

 

S. C. — À quoi faites-vous allusion ?

 

H. L. — Jusque là, la doctrine américaine se fondait sur le strict respect des frontières régionales internationalement reconnues. Dès la fin de la guerre, les Arabes attendent des Américains qu’ils récusent toute annexion israélienne, puisqu’ils défendent l’intangibilité des frontières. Si cela est respecté, alors ils laissent entendre qu’ils pourront reconnaître toutes les frontières préexistantes, donc aussi celles d’avant le 5 juin 1967. C’est l’idée émise le 1er septembre 1967 au premier sommet arabe de Khartoum. L’Égypte indique qu’elle est disposée à abandonner l’état de belligérance avec Israël. Depuis l’armistice de Rhodes5, pour les Arabes, les combats avaient cessé, mais l’état de belligérance continuait. C’est par ce motif que les Égyptiens justifiaient l’interdiction faite aux Israéliens d’utiliser le canal de Suez ou le détroit de Tiran, le boycott d’Israël (par la Ligue arabe), etc. La fin de l’état de belligérance ne signifiait pas la reconnaissance de l’État d’Israël. À l’époque, les Égyptiens ont beau jeu de dire aux Américains : « Vous ne reconnaissez pas la Chine populaire, mais vous n’êtes pas en guerre contre elle. Eh bien, nous sommes prêts à ne plus être en guerre contre Israël sans avoir à le reconnaître. » Mais la décision américaine de modifier ses concepts diplomatiques est tellement discrète que les Israéliens eux-mêmes n’arrivent pas à la dater précisément. On dit « l’été 1967 », parce qu’il n’y a pas de réunion du Conseil de sécurité nationale américain, pas cinquante mémorandums sur le sujet ni de procès-verbaux. D’ailleurs, ce changement conceptuel va passer complètement inaperçu au début. Pourtant, il est fondamental : désormais, l’intangibilité des frontières ne sera consacrée qu’après le règlement territorial entre les belligérants.

 

S. C. — Comment expliquez-vous ce tournant politiquement ?

 

H. L. — D’abord par le fait que Washington est exaspéré par les Arabes. Ensuite, par l’idée qu’avec ses zones démilitarisées, la ligne d’armistice de 1949 entre les belligérants est une telle source d’ennuis que quelques changements secondaires de territoire pourraient faciliter une meilleure vie collective ensuite. À l’époque, même de Gaulle était prêt à accepter cette idée.

 

S. C. — La volonté d’affaiblir l’Union soviétique ne joue-t-elle pas ?

 

H. L. — Si, évidemment. On est en pleine guerre froide. La conséquence sera une stratégie nassérienne qui consiste à considérer que puisque les États-Unis n’agissent pas pour que lui soit restitué ce qui lui appartient (NDRL. Le Sinaï), il implique totalement les Soviétiques sur son territoire. Cela engendre dans son esprit deux bénéfices : d’abord, pense-t-il, plus j’aurai d’aide des Soviétiques, moins les Israéliens pourront me bombarder ; ils n’iront pas jusqu’à tuer des citoyens soviétiques au milieu du port d’Alexandrie ! Donc la présence soviétique me protège. D’autre part, plus j’aurai de Soviétiques en Égypte, plus j’aurai de marge de négociation avec les Américains, parce que je pourrais échanger le départ des Soviétiques contre un règlement qui me sera favorable.

 

S. C. — Et quelle est l’attitude de Nasser vis-à-vis des Palestiniens ?

 

H. L. — Pour la Cisjordanie, Nasser a été clair. Il a déclaré au roi Hussein : « Je te donne toute liberté pour négocier avec les Américains. Si tu peux récupérer la Cisjordanie et Jérusalem, je ne m’y opposerai absolument pas. » Il le dit avant le sommet de Khartoum, et il le répète à Khartoum au roi Hussein : « Arrange-toi avec les Américains pour récupérer la Cisjordanie, quitte à faire des concessions politiques monstrueuses ».

 

S. C. — Il y a cette célèbre rencontre entre Moshe Dayan et Hussein, en 1968, où le roi de Jordanie dit clairement : « Si vous nous restituez tout, et compris Jérusalem-Est, nous reconnaîtrons publiquement l’État d’Israël »…

 

H. L. — Oui, et Hussein a un mandat de Nasser pour cela. C’est Israël qui refuse, parce que dès le départ les Israéliens ont annexé Jérusalem ; le règlement politique est devenu impossible.

 

S. C. — Malgré ça, les Américains ne modifient pas leur attitude. Pourquoi ?

 

H. L. — Ils se veulent pragmatiques et ne comprennent pas pourquoi les Arabes ne céderaient pas de petits morceaux ici ou là sans se poser la question : pourquoi les Israéliens n’y auraient-ils pas droit ? Et puis, on est globalement dans un contexte de guerre froide.

 

S. C. — Alors que les États arabes ont vécu la défaite de juin 1967 comme un traumatisme incommensurable, cette guerre n’aura-t-elle pas été paradoxalement une bénédiction pour la renaissance du mouvement national palestinien ?

 

H. L. — Oui et non. Non parce qu’à la fin 1967, la vision de Nasser reste toujours à peu près que la résistance nationale palestinienne peut être une petite force d’appoint pour l’armée égyptienne, en faisant un peu diversion, mais rien de plus. Et au sommet de Khartoum, les pays arabes prennent la décision de lutter pour la récupération des territoires perdus en juin 1967. Ce faisant, ils oblitèrent de fait la notion de la « libération de la Palestine ». C’est pour cela d’ailleurs que l’OLP, la première OLP, celle d’avant Arafat, claque la porte à Khartoum, parce qu’elle a parfaitement compris que le mot d’ordre de Khartoum est contre l’intérêt des Palestiniens, en tout cas contre un projet de libération de la totalité de la Palestine. Mais on peut aussi répondre positivement à la question. Je me rappelle qu’à cette époque-là, on parlait toujours du « conflit israélo-arabe ». À partir du moment où Israël occupe la totalité de la Palestine mandataire, la dimension palestinienne se renforce. Avant la guerre de 1967, les Palestiniens de Gaza n’avaient aucune relation avec ceux de Cisjordanie et avec ceux qu’on nomme aujourd’hui les « Palestiniens de 1948 »6, ou les « Arabes israéliens ». Après cette guerre, les trois parties peuvent se rencontrer de nouveau. L’occupation permet aux uns et aux autres de se retrouver et de se fréquenter, même si ça reste compliqué pour eux. Les « Palestiniens de l’intérieur », ceux de Cisjordanie et de Gaza, réémergent.

 

S. C. — Et un an après, le 20 mars 1968, l’armée israélienne lance une opération de représailles massive en Jordanie sur la bourgade de Karameh. Elle se traduira par de lourdes pertes, sans que l’armée israélienne atteigne ses objectifs. Pour l’OLP, c’est une victoire.

 

H. L. — Oui, un an après, c’est la révolution palestinienne et la prise de pouvoir par Yasser Arafat sur le mouvement national palestinien. Il devient presque un rival de Nasser. Il introduit une divergence mortelle entre l’objectif des États arabes, qui est la récupération des territoires perdus en 1967, et le projet de la libération de la Palestine, qui est celui de l’OLP d’Arafat. Cela conduira, dans un autre contexte, à « Septembre noir » en Jordanie en 19707. Mais si vous prenez la séquence étroite entre les événements de juin 1967, le sommet de Khartoum et le 22 novembre 1967, date de l’adoption de la résolution 2428, on n’est pas du tout dans une logique de libération de la Palestine. Les Palestiniens ne sont pas mentionnés dans la résolution 242. Et les États arabes restent dans une logique de récupération des territoires perdus. Le soutien à la revendication nationale palestinienne ne viendra que plus tard.

 

S. C. — Le mouvement palestinien semble aujourd’hui très affaibli. Israël s’enfonce dans un colonialisme assumé. Enfin l’espace arabe est déchiré par des conflits épouvantables. Que reste-t-il de la guerre de juin 1967 dans les opinions arabes ? Quel est l’état de l’historiographie arabe sur le sujet ?

 

H. L. — Une abondante littérature en Égypte traite de la guerre de juin 1967 et de la responsabilité de Nasser. Dans l’historiographie proprement égyptienne, des débats ont plutôt porté sur des questions comme : Nasser a-t-il eu tort ou raison ? Quelles ont été les causes de la défaite ? On est plus dans des enjeux internes égyptiens. En dehors de cela, je n’ai pas vu grand-chose dans les autres pays. D’excellents livres jordaniens, mais relativement neutres, défendent la position de la Jordanie. Ils font d’ailleurs porter une partie de la responsabilité de la défaite sur les Égyptiens. En Syrie, on ne pouvait pas en reconnaître les causes : Hafez Al-Assad était le ministre de la guerre en juin 1967 ; la guerre était donc un sujet extrêmement tabou. Et une césure, au sens où le mouvement national arabe a été brisé par 1967. Jusque là, les régimes nationalistes arabes incarnaient la revanche vis-à-vis des gouvernements incompétents emportés après 1948 dans leurs pays. Or avec juin 1967 ils portent désormais eux-mêmes leur propre défaite, même si la rhétorique égyptienne oppose la Nakba, le désastre de 1948, à la Naksa, le revers de 1967. Ensuite est advenue la guerre d’octobre 1973, qui a été vécue comme une revanche de 1967 — ce qui n’était pas faux pour une bonne part.

 

S. C. — Établissez-vous un rapport entre la défaite du nationalisme arabe en juin 1967 et la montée en puissance du radicalisme islamiste dans le monde arabe ?

 

H. L. — Indubitablement, la guerre de juin 1967 a été un facteur qui a participé à la montée de l’islamisme dans le monde arabe, car les régimes révolutionnaires arabes ont été considérés comme responsables de la grande défaite. Cependant, le tournant vers l’islamisme n’apparaît pas avant les années 1980, c’est-à-dire plus de dix ans plus tard. Certes, l’élan du nationalisme arabe a été brisé par la guerre de 1967, mais dans la montée de l’islamisme, on peut recenser une quinzaine d’autres facteurs. Pour n’en prendre qu’un : jusqu’à 1967, la posture des régimes nationalistes arabes est celle de la révolution ; après cette guerre, ils entrent dans une autre phase où le mot d’ordre est la stabilité — phase qui perdure jusqu’à aujourd’hui. L’actuel régime égyptien, comme avant lui celui de Hosni Moubarak, n’a que le mot « stabilité » à la bouche. Or c’est par rapport à cette stabilité que le mouvement islamiste a émergé, pas par rapport à la séquence révolutionnaire qui précédait. Elle est amenée paradoxalement par les événements de la fin des années 1960, c’est-à-dire qu’après le coup d’État qui voit Hafez Al-Assad prendre le pouvoir en Syrie (NDLR. En septembre 1970), il n’y en aura plus d’autre dans le monde arabe. Évidemment, il y aura la terrible catastrophe libanaise à partir de 1975 avec la guerre civile. Mais tous les autres États de la région s’enferment dans des régimes autoritaires policiers qui se revendiquent du besoin de stabilité, non plus d’un esprit révolutionnaire. C’est contre ces régimes que va se propager le mouvement islamiste.

 

 

La guerre de 67 : interview de Henry Laurens - YouTube

Propos recueillis par Sylvain Cypel.

 

SYLVAIN CYPEL, HENRY LAURENS

1La Syrie avait entrepris, en particulier, de dévier une partie des eaux des affluents du Jourdain à leur source, privant ainsi Israël d’eau exploitable. De nombreuses sources aboutissant au Jourdain sont situées sur le plateau du Golan, qu’Israël annexe officiellement en juin 1967.

2Israël avait lancé en 1964 un projet d’« aqueduc national ».

3Les idéologues néoconservateurs américains, en particulier Paul Wolfowitz et le président George W. Bush lui-même évoqueront ce concept d’un « nouveau Moyen-Orient » avant la guerre qu’ils lanceront en 2003 en Irak.

4Date du début de l’attaque israélienne.

5Signé en 1949, l’armistice de Rhodes a mis fin à la guerre entre Israël et les pays arabes.

6Les « Palestiniens de 1948 » sont les 15 % de Palestiniens non expulsés et restés en Israël après la fin de la guerre de 1948.

7On appelle Septembre noir l’épisode de l’écrasement de la résistance palestinienne par l’armée jordanienne en septembre 1970.

8Entre autres, la résolution 242 du Conseil de sécurité « souligne l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et la nécessité d’œuvrer pour une paix juste et durable permettant à chaque État de la région de vivre en sécurité ». Elle prône « l’instauration d’une paix juste et durable au Proche-Orient qui devrait comprendre l’application des deux principes suivants : a. retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés au cours du récent conflit ; b. fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues ».

Pour contester l’obligation de se retirer de tous les territoires conquis en 1967, Israël argue d’une différence entre le texte de la résolution en français et en anglais. Le retrait « des territoires occupés » est écrit en anglais « from occupied territories », que l’on peut traduire par « des territoires », mais aussi par « de territoires » occupés, donc pas de tous. En conséquence de quoi Israël a gardé le contrôle de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et du Golan en totalité depuis un demi-siècle.

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Iran. Défis économiques pour le président réélu

Publié le par Mahi Ahmed

Iran. Défis économiques pour le président réélu
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Iran. Défis économiques pour le président réélu

Iran. Défis économiques pour le président réélu

ORIENT XXI > MAGAZINE > HAMZEH ARABZADEH > 25 MAI 2017

Hassan Rohani a été réélu président avec 57 % des voix le 19 mai dernier. Manifestement, les perspectives d’ouverture économique à l’étranger qu’il défend ont davantage convaincu les électeurs que les promesses souvent inconsidérées de ses adversaires conservateurs en direction des plus modestes. Reste que le chômage, qui a pris la place de l’inflation dans les débats politiques, ne peut être combattu efficacement que par une diversification du secteur industriel hors pétrole. On est loin du compte.

 

Loey Felipe/United Nation Photo, 28 septembre 2015.

Il y a quatre ans, en 2013, les problèmes économiques étaient au centre des débats de la onzième élection présidentielle iranienne. Au cours des trois dernières années précédentes, la monnaie avait connu de très forts taux d’inflation : 26 % en 2011, 21 % en 2012 et 34 % en 2013. La croissance était négative, avec − 3,7 % et − 7,8 % en 2012 et 2013, et le taux de chômage record.

 

Si l’inefficacité des politiques explique en partie cette situation, ce sont les sanctions imposées par le conseil de sécurité de l’ONU qui ont véritablement paralysé l’économie. En 2013, pour la plupart des Iraniens, voire même certains gouverneurs, ces sanctions ne représentaient plus seulement un problème, ils étaient la source même de la misère et de l’isolement. Il n’est donc pas étonnant qu’Hassan Rohani, modéré, pragmatique et seul candidat non conservateur ait pu dire au cours de l’un des débats télévisés de la campagne présidentielle : « les centrifugeuses [d’enrichissement de l’uranium] doivent tourner, mais cela doit être aussi le cas des rouages de l’économie », et promettre de reprendre les négociations sur la question du nucléaire entre l’Iran et les pays du P5+11 dans le but de lever les sanctions. Le 14 juillet 2015, après la signature du Plan d’action conjoint (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) entre l’Iran, l’Union européenne et les P5+1, les Iraniens s’attendaient donc à des changements rapides.

 

Mais les difficultés économiques sont toujours au cœur des débats, bien que la situation se soit incontestablement améliorée sur de nombreux plans durant le dernier mandat présidentiel, selon l’estimation de Rohani et ses partisans. Ainsi, l’inflation a chuté : de 34 % en 2013, elle est passée à moins de 10 % en 2016. C’est le plus faible taux enregistré depuis 1998, et il s’est relativement stabilisé au cours des dernières années ; les exportations de pétrole ont augmenté, passant de 1,3 million de barils par jour en 2012 à 2,8 millions ; les importations de médicaments ainsi que de matériels industriels et médicaux ont été facilitées ; et la croissance économique est repartie, évoluant de − 7,8 % en 2013 à plus de 6 % en 2016, avec cependant moins de 1 % se rapportant aux secteurs non pétroliers. Ils soulignent de plus le fait d’avoir mis en œuvre de nombreuses réformes structurelles du système bancaire, fiscal et douanier, dont beaucoup ont été validées par les institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI).

 

LE CHÔMAGE AU CŒUR DES DÉBATS

 

Malgré tout, l’économie semble toujours le talon d’Achille du pays. Mohammad Bagher Ghalibaf, le maire de Téhéran (qui s’est finalement retiré de la compétition) et Ebrahim Raisi, candidats conservateurs de l’élection présidentielle de 2017 n’ont pas cessé de remettre en question les compétences de Rohani en la matière. Dans les débats, le chômage a pris la place que l’inflation avait eue pendant quatre ans. Les deux candidats se sont livrés à une guerre sans merci à coup de promesses électorales séduisantes pour diminuer le chômage. Ainsi, Ghalibaf avait promis de créer cinq millions d’emplois en quatre ans et d’octroyer une indemnité de chômage avoisinant les 80 dollars (2 596 471 rials iraniens) à chaque chômeur. Plus modestement, Raisi se proposait de créer au moins un million d’emplois par an.

 

 

Le chômage est assurément le plus grand défi que l’économie doit relever. Il est en moyenne de 11,6 % depuis 1991 (cf. schéma 1). Après avoir décliné de plus de 3 % entre 2010 et 2013, il est passé de 10,4 % en 2013 à 11,3 % en 2016, malgré une création nette d’emplois s’élevant à 1,3 million durant cette période. Néanmoins, la situation est bien meilleure que par le passé, la création nette d’emplois entre 2005 et 2013 étant inférieure à 40 000 et la chute du taux de chômage entre 2010 et 2013 seulement due à une moindre participation au marché du travail.

 

L’Iran est un pays fort d’une population très jeune. Comme le montre le schéma 2, au cours de la dernière décennie, le ratio des personnes en âge de travailler (entre 15 et 65 ans) par rapport à la population totale iranienne était de presque 5 % supérieur à la moyenne de ceux de l’Union européenne et du Proche-Orient. Selon le rapport du FMI, ce même ratio devrait augmenter jusqu’en 2040 pour atteindre environ 8 %.

 

 

Répartition par âge de la population (15-64 ans)

En outre, la population active est bien formée. Le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur a nettement augmenté au cours des vingt dernières années (cf. schéma 3). En 2015, 4,8 millions d’Iraniens ont entamé des études supérieures, représentant près de 6,2 % de la population totale (pour environ 3,5 % in France). Le nombre élevé d’inscriptions à l’université est lié à l’amélioration de l’accès à l’éducation. Toutefois, les difficultés à trouver un emploi, auxquelles s’ajoutent les 18 mois de service militaire obligatoire (réservé aux hommes) poussent la jeune génération à entamer des études pour retarder son entrée sur le marché du travail. Ce vivier de jeunes hautement qualifiés en âge de travailler, qui aurait pu constituer une incroyable opportunité n’importe où ailleurs, pourrait se révéler être une source d’instabilité sociopolitique en Iran s’ils restent à l’écart du marché du travail.

 

LA DÉPENDANCE AU PÉTROLE

 

Mais le problème du chômage est structurel et ne peut être résolu simplement. Une création significative d’emplois nécessite une croissance non liée au secteur pétrolier. L’exemple des pays émergents montre que la grande compétitivité des secteurs exportateurs, surtout dans l’industrie, est l’unique voie menant à une croissance à long terme et à la création d’emplois, en particulier en ce qui concerne la main-d’œuvre qualifiée.

 

 

La dépendance au pétrole est pour une grande part responsable de la faiblesse du secteur manufacturier en Iran. L’économie du pays a été extrêmement liée aux revenus du pétrole au cours de ces cinquante dernières années. Or, le secteur pétrolier n’est pas labor-intensive et ne peut générer d’emplois. En même temps, la part de l’économie dévolue au secteur public et semi-public s’est développée au détriment du secteur privé auquel il n’a pas laissé d’espace de croissance. S’appuyant sur la rente pétrolière, le secteur public se complaît dans son inefficacité et son improductivité. Par ailleurs, le secteur privé pâtissant de la « maladie hollandaise »2 demeure chétif et non compétitif.

 

Isolée depuis plusieurs décennies, l’économie iranienne a besoin pour se moderniser et stimuler les emplois productifs d’attirer des investissements étrangers. Le bas prix de l’énergie, la proximité géographique avec le marché du Proche-Orient, et — plus important —, la présence d’une main-d’œuvre peu chère et qualifiée peuvent potentiellement faire de l’Iran la cible idéale des investissements étrangers. Cependant, les tensions dans la région, le fait que les banques européennes n’envisagent qu’avec réticence de travailler avec leurs homologues iraniennes, mais aussi les difficultés institutionnelles et les risques politiques ont incité les firmes internationales à la prudence dans leurs investissements sur ce marché au potentiel pourtant considérable. Selon Eshaq Jahangiri, le vice-président, l’économie iranienne n’a pu capter que 6 milliards de dollars d’investissements étrangers, soit beaucoup moins que ce qu’Hassan Rohani espérait avant la levée des sanctions.

 

PROMESSES INCONSIDÉRÉES DES CONSERVATEURS

 

Contrairement à Hassan Rohani, les deux candidats conservateurs n’ont pas dit grand-chose sur leur désir de capter des investissements étrangers et de travailler avec des multinationales. Au vu de la proximité que ces deux candidats entretiennent avec les tenants de la « ligne dure » et les Gardiens de la Révolution, leur victoire n’aurait guère été appréciée par les entreprises étrangères.

 

Tentant d’obtenir le soutien des ménages à petits revenus, Ghalibaf et Raisi avaient tous les deux promis qu’ils augmenteraient Yaraneh, l’allocation directe à tous les Iraniens. Yaraneh avait été établie par le plan de réforme des allocations de 2010 pour remplacer des aides à l’énergie par une sorte d’assistance sociale sous la forme d’une allocation directe (actuellement environ 14,5 dollars, c’est-à-dire 470 610 rials par personne). Ghalibaf déclarait vouloir tripler Yaraneh pour tout le monde, ce qui supposerait un budget de 50 milliards d’euros. Plus modéré, Raisi réservait la même augmentation aux ménages des trois derniers déciles. Ces promesses ont fait pleuvoir les critiques même parmi les conservateurs au Parlement, quant au fait que les candidats n’ont pas fourni d’explications sur les moyens de financer ces réformes. Les seules actions susceptibles de dégager les financements nécessaires sont l’augmentation de la masse monétaire (la banque centrale n’est pas indépendante), l’augmentation des impôts ou celle du prix de l’énergie (l’État est le seul pourvoyeur d’énergie). Toutefois, n’importe quelle combinaison de ces trois axes serait néfaste à la production et occasionnerait une plus forte inflation, laquelle se situe aux alentours de 10 % — soit beaucoup plus que dans bien des pays émergents ou développés.

 

Parallèlement, les deux candidats avaient promis d’augmenter les salaires dans la fonction publique, de même que les pensions et les minimums salariaux, sans expliquer précisément comment ils comptaient procéder. Leurs programmes semblaient donc séduisants, mais également irréalistes, incohérents et ambigus. Le président Hassan Rohani, qui a dû tenter de répondre aux attentes élevées de la population, a eu la tâche difficile de convaincre le peuple de son bilan. Il y a finalement réussi, les défis économiques restent cependant à relever.

 

HAMZEH ARABZADEH

1NDLR. Groupe des six grandes puissances qui, en 2006, ont mis en commun avec l’Iran leurs efforts diplomatiques à l’égard de son programme nucléaire : la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni, et les États-Unis, membres du Conseil de sécurité de l’ONU, plus l’Allemagne.

2NDLR. On dit qu’un pays souffre de la «  maladie hollandaise  » quand l’accroissement des recettes d’exportation de ses ressources naturelles provoque la hausse du taux de change de la monnaie. La « maladie hollandaise » défavorise les exportations et favorise les importations comme toute augmentation de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères. L’expression fut lancée à la suite du boom du gaz naturel qui s’est produit aux Pays-Bas dans les années 1960.

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Brésil : João Pedro Stedile : « Nous exigeons des élections directes immédiates et l’application d’un programme populaire d’urgence »

Publié le par Mahi Ahmed

 

 

Brésil : João Pedro Stedile : « Nous exigeons des élections directes immédiates et l’application d’un programme populaire d’urgence »

mardi, 23 mai 2017 / João Pedro Stedile /

Membre du MST et de la Via Campesina Internationale

 

João Pedro Stedile, dirigeant du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) et de la coalition « Front Brésil populaire », composée par plus de 80 organisations populaires et de partis de gauche, analyse dans cet entretien réalisé le 18 mai 2017 pour le journal Brasil de Fato la situation politique brésilienne. Il indique également les différentes sorties de crise possibles pour le pays et le rôle que vont avoir les organisations populaires dans les semaines et mois à venir. Pour lui, le moment est « décisif » et « le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence ».

 

Mémoire des luttes publie, dans une version enrichie de quelques précisions factuelles, ce document.

 

Brasil de Fato (BdF) : Pourquoi le mastodonte médiatique Globo trouve intérêt à diffuser des enregistrements compromettant pour Michel Temer et pourquoi insiste-il pour que soit organisée une élection indirecte pour désigner un nouveau président ?

 

João Pedro Stedile (JPS) : Le réseau Globo est devenu le principal parti de la bourgeoisie brésilienne. Il préserve les intérêts du capital, se sert de sa capacité de manipulation de l’opinion publique et articule son action aux autres pouvoirs idéologiques de la bourgeoisie : pouvoir judiciaire, certains magistrats et l’ensemble de la presse. Ils savent que le Brésil et le monde sont plongés dans une grande crise économique, sociale et environnementale provoquée par le fonctionnement du capitalisme. Au Brésil, cette crise est devenue une crise politique parce que la bourgeoisie avait besoin d’exercer son hégémonie directement au sein du Congrès et sur le gouvernement fédéral de sorte à faire porter tout le poids de la sortie de crise sur la classe des travailleurs. De ce point de vue, Globo est donc promoteur et gestionnaire du coup d’Etat.

 

Pour autant, installer Michel Temer au gouvernement après la destitution de Dilma Rousseff fut comme se tirer une balle dans le pied si l’on considère que les soutiens de ce dernier – d’après Eduardo Cunha lui-même [ancien président de la Chambre des députés, allié de Michel Temer et purgeant désormais une lourde peine de prison pour corruption] – constituent un groupe de « délinquants », opportunistes et corrompus, non préoccupés par la mise en place d’un projet bourgeois pour le pays, mais seulement par leurs intérêts personnels.

 

L’opération « Carne fraca » [Stedile fait référence au démantèlement, en mars 2017, d’un réseau de vente de viande avariée impliquant inspecteurs sanitaires, fonctionnaires du ministère de l’agriculture et groupes agroalimentaires] fut une seconde balle tirée dans le pied qui est venue ajouter au discrédit du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – le parti de Temer –. En effet, plusieurs de ses membres y étaient impliqués. Ce faisant, ce beau monde s’est mis à dos un secteur de la bourgeoisie agro-exportatrice. Maintenant, la bourgeoisie a besoin de construire une alternative à Temer. La forme que prendra cette alternative va se décider dans les heures ou les jours à venir. Elle pourrait prendre la forme de la démission de Temer, d’un jugement du Tribunal suprême électoral ou bien d’une accélération des demandes de destitution déjà soumises au Congrès. Dans quelques semaines, on saura qui va le remplacer et plusieurs facteurs détermineront ce choix. Le résultat ne sera pas le fruit d’un plan machiavélique d’un secteur – Globo par exemple – mais la conséquence d’une réelle lutte de classes, et de la manière dont ces dernières agiront dans les heures, jours et semaines à venir.

 

 

 

BdF : Comment est organisé le camp des golpistes ?

 

Il est divisé depuis 2014. Et ceci est un atout. Lors des coups d’Etat antérieurs, celui de 1964, et pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso en 1994, la bourgeoisie était unie et dirigée par une seule direction. Elle portait un projet pour le pays et disposait d’une arrière garde importante au sein du capitalisme nord-américain.

 

Aujourd’hui, elle n’a pas de projet pour le pays. Elle a perdu le soutien des américains parce qu’elle s’est alignée derrière Hillary Clinton pendant la dernière campagne présidentielle. Elle cherche uniquement à préserver ses propres intérêts économiques. Comme le dit le sociologue José de Souza Martins (membre du Parti de la social-démocratie du Brésil – PSDB), « les réformes de la protection sociale et du travail sont des mesures capitalistes qui augmentent l’exploitation des travailleurs, mais qui sont aussi contradictoires avec le développement d’un projet capitaliste de pays ».

 

Les golpistes n’ont pas non plus une seule direction. Ils sont divisés entre le pouvoir économique (Henrique Meirelles – le ministre de finances –, JBS, etc.), le groupe des « délinquants » du PMDB (Romero Juca, chef de la coalition gouvernementale au Sénat, Eliseu Padilha, ministre de la Casa civil [équivalent de premier ministre], Temer, Moreira Franco (secrétaire général de la présidence) qui détiennent le pouvoir législatif mais qui commencent à se fissurer aussi (on l’a vu avec le cas de Renan Calheiros). Il existe, en plus, un groupe idéologique composé de Globo et du pouvoir judiciaire, qui doit aussi faire face à des nombreuses contradictions internes. Personne n’a une idée claire à propos du remplaçant de Temer.

 

La situation idéale pour eux serait de neutraliser Lula, d’instaurer un gouvernement de transition, accepté par la majorité de la population, dont la ministre Carmen Lucia [présidente de la Cour suprême] pourrait être à la tête jusqu’en 2018 – et se mettre en situation de gagner les prochaines élections.

 

Mais la division se manifeste aussi dans la désignation des candidats, puisqu’ils n’ont pas réussi encore à créer un nouveau Fernando Henrique Cardoso ou un Collor. Ils testent auprès de l’opinion publique des noms comme João Doria, l’actuel maire de Sao Paulo – ou Luciano Hulk. Mais ils savent, à partir des sondages, qu’ils ne sont pas viables et qu’ils ne feraient qu’aggraver la crise politique.

 

BdF : Dans ce contexte, que peuvent faire les travailleurs et les organisations populaires ?

 

JPS : Nous débattons depuis l’année dernière au sein des plus de 80 mouvements populaires et organisations politiques qui font partie du Front Brésil populaire et pensons que l’issue possible pour la classe des travailleurs se trouve dans un ensemble des mesures complémentaires. Premièrement, faire tomber les golpistes et suspendre toutes leurs mesures législatives prises contre le peuple. Ensuite, mettre en place un gouvernement de transition qui convoque l’élection présidentielle pour octobre 2017 et qui étudie une réforme politique immédiate pour garantir l’exercice réel de la volonté du peuple, et enfin qu’un nouveau Congrès soit élu.

 

Il faut aussi que le nouveau gouvernement s’engage, dès sa prise de fonction, à convoquer une Assemblée constituante exclusive destinée à bâtir un nouveau modèle démocratique qui définisse le régime électoral du pays.

 

En parallèle, nous proposons un « Plan populaire d’urgence » qui comporte plus de 70 mesures urgentes – qui, d’après nous, devraient sortir le pays de la crise économique, sociale et politique –. Le gouvernement de transition et le nouveau gouvernement devront le mettre en oeuvre.

 

Pendant la campagne électorale, il faut discuter d’un nouveau projet pour le pays, qui prenne en compte les réformes structurelles indispensables à court et moyen terme, telles que la réforme fiscale, la réforme des médias, la réforme agraire et même la réforme du pouvoir judiciaire. Mais pour que cela soit possible, il faut que les travailleurs, que les masses, occupent les rues de manière urgente. C’est là que le peuple peut exercer sa force, lors des mobilisations, lors des occupations de terrains et avec la pression populaire. Je crois que dans les prochaines heures et les prochains jours, il y aura des réunions d’assemblée pour fixer le calendrier précis des manifestations. Nous pensons de notre côté que la semaine prochaine sera décisive. Nous voulons camper devant le Tribunal électoral suprême pour nous assurer de la démission des golpistes et de la détention des corrompus dénoncés par Joesley Batista.

 

Nous voulons organiser de grandes mobilisations dans toutes les capitales et les grandes villes du pays le dimanche 21 mai. Nous voulons faire du 24 mai une grande journée de mobilisation nationale à Brasilia, mais également dans tout le pays en occupant les Parlements locaux, les routes. Le peuple veut rentrer dans la lutte et faire pression pour accélérer les changements attendus.

 

BdF : Les élections directes peuvent-elles apporter des avancées pour le pays ? De quelle manière ? Qui pourraient être les candidats ?

 

JPS : Bien sûr, les élections directes pour élire un président et un nouveau parlement sont une nécessité démocratique indispensable pour sortir le pays de la crise politique. Seul le résultat des urnes peut amener un gouvernement représentant les intérêts de la majorité et ayant la légitimité nécessaire pour réaliser les changements en faveur du peuple qui permettront la sortie de la crise économique. Parce que c’est la crise économique qui est à la base de toute la crise sociale et politique. Le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence.

 

Il y a aura probablement d’autres candidats, tels que Bolsonaro, le représentant de l’extrême droite, Marina Silva, qui essaiera de capter l’électorat du centre mais dont la base réelle est seulement l’église de « l’Assemblée de Dieu ». Les « tucanos » [nom familier donné aux membres du PSDB] sont en crise à cause de l’implication de Alckin dans plusieurs dénonciations. Doria n’est qu’un playboy de cinquième catégorie. Et le réseau Globo n’a pas eu le temps de construire une alternative comme il l’avait fait avec Collor en 1989.

 

BdF : Comment empêcher les retours en arrière imposés par l’agenda des golpistes ?

 

JPS : Mobiliser, lutter et ne pas abandonner les rues. Dans les prochains jours, nous allons travailler dans la perspective de la grève générale indéfinie. La bataille des prochains jours sera décisive afin de fixer un cap pour le pays dans les années à venir. La force de la classe des travailleurs ne peut s’exprimer que dans les rues.

 

 

 

 

Source : https://www.brasildefato.com.br/2017/05/18/stedile-precisamos-de-elecciones-directas-ya-y-de-un-plan-popular-de-emergencia/

 

 

 

 

 

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Le poème-effraction de Tahar Djaout

Publié le par Mahi Ahmed

Le poème-effraction de Tahar Djaout

 

Par Arezki Metref

arezkimetref@free.fr

«Si tu n’avais été d’abord un homme qui souffre et qui brûle, tu ne serais pas un homme qui pense.»

(Friedrich Hölderlin, Hypérion)

Ceci me renvoyait aux débuts des années 1970, période où Alger était douché d’un soleil vivace, celui qui éclaire, illumine. Flashes : nous apprenions alors à défier les vigiles en marchant dans les rues barbelées, bras dessus bras dessous avec nos muses respectives. Si, irrédentistes, celles-ci étaient invisibles, elles allaient bientôt faire parler d’elles.

Mais voilà qu’en replongeant dans la poésie «si simplement solaire» (Pérenne, 1986) de Djaout, dans cette époque bénie où tout semblait possible, c’est dans la tragédie que je me retrouve plutôt immergé. Comment focaliser sur la poésie et éteindre cette grande clameur, ce fracas dans lequel toute cette histoire a sombré ? Comment effacer ces coups de feu, ces cris de haine ?

En se souvenant peut-être que Tahar Djaout, poète, a transcendé par sa poésie les passions et les pulsions humaines. Il s’est réduit à une essence spirituelle. Tahar Djaout demeure un poète. Je le vois, le poète. Il se tient derrière le journaliste. Il est au-delà du romancier. Il devance même l’homme.

Et pas n’importe lequel. Le poète de la mer. Plutôt celui de deux mers.

L’enfance, «- Enfance sans cesse régénérée -», c’est Oulkhou, et la guerre. Il en est profondément marqué. Toute son œuvre en est striée comme la feuille les nervures.

Si Tahar Djaout a développé les thèmes liés à l’enfance dans ses romans, celle-ci habitera surtout sa poésie. Djaout écrit ses poèmes en moisson d’un regard d’enfant sur le monde. Enfance : jeux à la rivière – un autre poète, Kateb Yacine, a été fasciné par le bouillonnement d’un torrent, métaphore du flot créateur –, chasse aux oiseaux, permanence de la nature, soleil, mer, et encore soleil et encore mer.

Cet univers parsemé de découvertes est l’exacte antinomie de la guerre. L’enfant entend cette dernière, ses ahans de destruction, mais il ne la voit pas. Il ne la comprend pas. C’est par la suite qu’il la saisira, dans une intelligence et la sensibilité rétrospectives. Le tragique se révélera dans une conscience de la maturation. Il densifie l’irradiation de l’enfance et projette le poète dans un univers proche de celui de Sénac ou de Camus. Quelque chose qui serait la jonction entre un couteau et le soleil, l’objet et le cosmos. Le barbelé et le solstice.

Tahar Djaout est – instinct – imprégné de cette fatalité désacralisée énoncée par Nietzche qu’il devait avoir sentie dans la prescience du poète, «voyant» rimbaldien. Savait-il qu’il allait avoir «une vie brève dans un cosmos éternel et, ce faisant, a-t-il lancé la supplique de Pindare : «O mon âme, n’aspire pas à la vie éternelle mais épuise le champ du possible» ? Credo du poète mathématicien.

Il y a la mer. Les mers. Celle qu’il voyait d’Oulkhou. L’autre, celle qui lèche de son écume les pieds de la citadelle, la Casbah d'Alger.

La même, au fond. La même mer immémoriale. Celle qui a accumulé dans son iode les particules d’anciennes souffrances et de futurs émerveillements.

Sans doute Tahar Djaout est-il de ces bienheureux qui ont le talent d’illustrer cette simple et humble identité du poète formulée par Victor Hugo, «un univers enfermé dans un homme».

Poète d’un univers où le soleil éclabousse de ses rayons les lentisques de Taourirt Ibarhiyane, la colline des marins, le village qui offre un balcon sur la mer comme une promesse de départ, et les terrasses blanches de la Casbah qui l'a accueilli à l’âge de dix ans !

Enterré à Oulkhou, face toujours à cette mer qui fonde son voyage et son exil, Tahar confond son éternité avec celle, minérale, de la Méditerranée.

«Je suis de l’autre race, celle des hommes qui portent jusqu’aux tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil», écrivait-il.

Il y a quelque chose de la rédemption dionysiaque dans cet abandon au soleil et à la mer, solitude dans la multitude. C’est comme si le poète cherchait à se purifier de l’adoration. Il s’aperçoit, dans un fléchissement nietzschéen, que Dieu est mort, peut-être lui aussi assassiné dans un parking poisseux, et que l’homme reste face à lui-même, sans bouc émissaire, sans rien pour se défausser de ses turpitudes et se protéger de ses peurs. Djaout devait être un poète qui ne croyait qu’au désir. Cela explique le heurt, dans ses premiers écrits poétiques, entre Eros et Thanatos. Avide de vie, goulu de jeunesse, de soleil, de mer, il savait pourtant que la mort guette, et qu’elle pouvait négliger les bonnes manières. Il la devinait comme l’ombre qui accompagne l’ombre, discrète, ne faisant pas de bruit, mais prompte à happer l’homme au plus clair de ses espérances.

La mort n’est pas seulement la fin de la vie. Elle est le commencement d’une réflexion et d’une poétique rétroactive. Omniprésence hédoniste. Dans la modernité douloureuse de l’après-guerre qu’il aborde en adolescent insatiable de la merveille solaire, Tahar Djaout redécouvre l’Art de vivre d’Epictète. Il en réinvente le stoïcisme.

L’abandon au soleil, la connivence de la mer ne creusent pas ces chiasmes qui disjonctent de la réalité. Dans une alchimie native, Djaout allie à l’aspiration voluptueuse à une sorte d’éternité paisible, euphorie astrale, le constat que des intérêts, des idéologies et, au fond, des sensibilités les musellent.

On peut appeler cela de l’engagement. Il n’est pas celui d’un intellectuel organique. Djaout, poète, trouvait insupportable ce qui entravait la liberté de créer, de penser, de léviter (élever, éviter) en défi à «ces eaux mortes/où croupiront nos rêves»…

Le poète se surprend alors dans une sorte d’art dans l'engagement mais au sens étymologique du mot : art pour la cité.

La conscience de l’enjeu politique qui détermine l’exercice de la liberté s’est forgée chez Djaout non pas dans les luttes solidaires, et parfois coercitives pour un artiste, d’une organisation politique mais dans la jubilation à s’ébrouer au soleil. Ça rend la liberté encore plus chère.

La figure du censeur apparaît tôt dans l’empêchement de la réalisation du poème. C’est le religieux, le policier, le militaire, la figure générique du vigile, celui qui porte et fait porter l’uniforme normatif, et qui possède le pouvoir prescriptif autoritaire de moraliser, de poser des muselières, qui empêche le chant et le cri.

Le poème, face à cela, devient effraction, donc infraction.

A. M.

 

P. S. : le 26 mai 1993, un assassin tire sur Tahar Djaout. Cela fait 24 ans. Afin que nul n’oublie… Ce texte a été publié dans un ouvrage collectif sur Tahar Djaout.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/05/28/article.php?sid=214265&cid=8

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Lecture géopolitique du chaos libyen

Publié le par Mahi Ahmed

Lecture géopolitique du chaos libyen

publié le 26/05/2017

* Par Mehdi Taje

 

Avec les événements secouant le sud de la Tunisie, les affrontements armés en cours dans le sud libyen risquant de s’étendre à la Tripolitaine prennent une dimension et une résonnance centrales quant à la sécurité nationale du pays.

 

A la charnière du Maghreb et du Machrek, porte d’entrée vers l’Afrique, riche en ressources énergétiques (pétrolières et gazières), la Libye occupe une position de carrefour stratégique hautement convoité. En violation flagrante de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU en date du 17 mars 2011, la France, la Grande-Bretagne puis l’OTAN menèrent une action militaire d’envergure ayant pour objectif final recherché un changement de régime en Libye et l’élimination du Colonel Kadhafi. Le Président tchadien Idriss Déby abonde en ce sens en soulignant le 16 décembre 2014 : « l’objectif de l’OTAN était d’assassiner Kadhafi. Cet objectif a été atteint ». Les objectifs prioritaires de cette vaste manœuvre consistaient principalement à : éliminer le Colonel Kadhafi susceptible d’entraver les objectifs stratégiques s’étendant au Maghreb et au Sahel africain, s’assurer le contrôle des ressources pétrolières et gazières, évincer les puissances rivales, notamment la Russie et la Chine, etc.

 

Depuis lors, la Libye s’érige en foyer terroriste doublé d’un sanctuaire pour les commandos qui menacent ouvertement la sécurité du Maghreb et du Sahel, notamment la Tunisie voisine. Suite à l’intervention militaire française Serval au Mali, la problématique terroriste n’a été que déplacée, ouvrant la voie à une restructuration de la région pour une longue période d’instabilité.

 

Le drame libyen n’est pas terminé. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye, scindée en trois entités elles-mêmes fracturées et divisées, mène une lutte acharnée pour maintenir son unité. Le pays traverse une situation de guerres régionales, tribales, claniques, religieuses et mafieuses nourrissant l’instabilité régionale et l’exposant à un risque de somalisation. Ces clivages, régionaux, tribaux, religieux, politiques, économiques, etc. sont perméables et propices à l’émergence en Libye, comme le souligne Florence Gaub, « d’une situation dite de déséquilibre de l’impuissance : personne n’est assez fort pour s’imposer mais tous sont assez forts pour se nuire ».

 

La problématique libyenne pourrait être résumée en ces interrogations majeures : comment organiser une cohabitation entre le centre et les périphéries, c’est-à-dire comment articuler la répartition du pouvoir politique et des revenus des richesses pétrolières et gazières à un niveau local tout en conservant un pouvoir central doté d’un minimum de prérogatives régaliennes ? Quel sera l’équilibre des forces émergeant de la lutte entre les puissances pesant traditionnellement sur la scène libyenne et les nouvelles puissances (Russie, Chine, Inde, Corée du Sud, Turquie, etc.) ? Cet équilibre préservera-t-il l’unité de la Libye via un « understanding » de partage des ressources pétrolières et gazières ? Quel système de gouvernance édifier en mesure de surmonter l’inadéquation du modèle occidental du « one man, one vote »[1], la démocratie individuelle étant incompatible avec la réalité tribale libyenne ?

 

Schématiquement, deux principales forces se font face avec un risque d’affrontement non négligeable risquant de plonger la Libye dans une situation de guerre civile généralisée : le GUN (Gouvernement d’Union Nationale) dirigé par El Sarraj dominé par les puissantes milices de Misrata appuyées par le Qatar, la Turquie et certaines puissances occidentales, dont principalement la Grande-Bretagne, l’Italie, etc. et les forces du Maréchal Haftar dominant la Cyrénaïque, soutenues par l’Egypte, les EAU, le Tchad, la France, la Russie et dans une moindre mesure la Chine, etc.

 

Le 11 septembre 2016, alors que les forces du GUN sont empêtrées dans une guérilla urbaine afin d’éliminer Daesh de Syrte, les forces du Maréchal Hafter conquièrent en trois jours le croissant pétrolier rebattant les cartes d’une scène libyenne tourmentée. Les islamistes regroupés sous la dénomination de « colonnes de Benghazi » commandés par Mustepha Charkassi et chassés de Cyrénaïque par les forces du Maréchal Haftar tentent en mars 2017, via une attaque surprise, de reprendre le contrôle du croissant pétrolier. L’opération échoue et ces milices se replient vers Tamanhint dans le sud libyen. En représailles, depuis avril 2017, le Maréchal Haftar lance une vaste offensive militaire de prise en tenaille de Tripoli et de Misrata par le sud. Cette opération aspire à prendre le contrôle de Tamanhint, aéroport stratégique, et à affaiblir les forces du Gouvernement d’Union Nationale de Fayez Al-Sarraj et à le couper du sud. Dans le cadre de cette bataille, la 3ème brigade de Misrata, proche du Mufti de Tripoli et du GUN et composée principalement de milices islamistes, est en première ligne.

 

[2]

 

 

 

 

Le 2 mai, attendue depuis 16 mois, la rencontre des deux hommes à Abou Dhabi permet, en dépit de la persistance de profondes divergences sur le fond, la signature d’un cessez-le-feu quant aux opérations militaires se déroulant dans le sud. En violation de cette disposition, le 18 mai 2017, la 3ème force de Misrata attaque la base de Brak Al-Shati contrôlée par Haftar en commettant un véritable massacre, le plus important depuis l’année 2012, les pertes oscillant entre 141 et 75 militaires et civils massacrés. Le Maréchal Haftar riposte le 20 mai 2017 par le bombardement de positions adverses dans la région de Jufra au nord de Sebha. En dépit des multiples initiatives visant un règlement politique de la crise libyenne, dont l’initiative tripartite portée par la Tunisie et le Président Béji Caïd Essebsi, le temps semble être à la parole des armes avec un risque d’embrasement généralisé du théâtre libyen, notamment du sud et de la Tripolitaine, voisine de la Tunisie.

 

A ce stade, partition de la Libye suivant des lignes historiques, guerre civile généralisée à l’image de la Syrie, émergence d’un régime militaire autoritaire à l’égyptienne, réaffirmation d’un compromis tribal brisé par l’intervention militaire de l’OTAN, naissance d’une fédération libyenne sauvegardant son unité, etc. sont autant de scénarios concevables quant à l’avenir de la Libye.

 

Le 7 mars 2016, l’attaque de Ben Guerdène en Tunisie a démontré, quant à la sécurité nationale tunisienne, l’acuité et la gravité des menaces en provenance d’une Libye non stabilisée. La jonction entre des groupes terroristes présents en Libye et des cellules dormantes en Tunisie pourrait déboucher sur des attaques multiples harcelant et dispersant les forces de sécurité et l’armée nationale. L’exacerbation des tensions et des conflits entre milices visant à s’assurer le contrôle des richesses du pays, des trafics et du pouvoir politique sur fond de sécessionnisme et de montée en puissance des islamistes radicaux et du terrorisme menace durablement l’unité de la Libye et la stabilité de la Tunisie, notamment des régions frontalières aux équilibres ethniques et sécuritaires fragiles.

 

Par ailleurs, si les forces hostiles aux islamistes en Tripolitaine cèdent, toute la région frontalière s’érigera en sanctuaire pour les jihadistes tunisiens d’Ançar Al Charia et les jihadistes tunisiens de retour d’Irak et de Syrie. Leur force de frappe et leur capacité de nuisance en seront décuplées. La Tunisie devra s’assurer le contrôle de verrous stratégiques tout le long de la frontière.

 

Dans ce cadre, les menaces projetées par le théâtre libyen sont multiples : soutiens divers de groupes terroristes libyens ou réfugiés en territoire libyen à des mouvements radicaux tunisiens, base de repli, d’entraînement et d’organisation pour des groupes terroristes tunisiens, infiltration d’éléments terroristes, d’armes et de trafics divers, enlèvement et assassinat de ressortissants tunisiens, basculement de la Libye dans une guerre civile généralisée engendrant un vaste mouvement de réfugiés vers le territoire tunisien, partition de l’entité libyenne suivant des lignes de fracture historiques, connexions avec les différents foyers de crise embrasant le flanc sud sahélien, exportation des combats entre différentes factions libyennes en Tunisie à la faveur des Libyens résidant en Tunisie constituent autant de danger auxquels sont confrontés les autorités tunisiennes. Parallèlement, la détérioration de la situation en Tripolitaine se traduisant par une fermeture durable des frontières affecterait directement les régions frontalières tunisiennes aux équilibres précaires vivant principalement des trafics illicites et de la contrebande. Cet état de fait pourrait engendrer une flambée de violence et des révoltes sociales difficilement maîtrisables.

 

Enfin, du fait des ingérences étrangères, la Libye est projetée au cœur d’un grand jeu à l’échelle régionale et mondiale dépassant les considérations intérieures : évincement de puissances rivales, luttes d’influence entre soutiens et adversaires des révolutions arabes récupérées par les Frères musulmans, affrontements par milices interposées entre les monarchies du Golfe, contrôle des richesses libyennes et sahéliennes, reconfiguration des rapports de force à l’échelle du Maghreb, etc. L’instabilité libyenne représente ainsi une menace majeure quant à la consolidation du processus démocratique tunisien. La multiplicité des acteurs impliqués dans les négociations politiques et la non convergence de leurs intérêts stratégiques laissent peu d’espoir quant à leur réussite.

 

Cette situation pèse directement sur la sécurité de la Tunisie, mais également de l’Algérie, du Niger, du Tchad et plus globalement des théâtres maghrébins, méditerranéens et européens. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace toubou, le fondamentalisme islamiste de Boko Haram et l’Egypte, est au cœur de l’équation sahélo-maghrébine. L’intervention de l’OTAN en Libye sans tenir compte de l’après conflit et du changement de régime s’est traduite par la crise malienne engendrant elle-même un effet de souffle déstabilisant toute la scène sahélienne, situation propice à la justification d’une pénétration des puissances occidentales au détriment des puissances rivales (Russie, Chine, Inde, Turquie, Pays du Golfe, etc.) sur fond de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

 

L’effondrement de l’Etat libyen, second partenaire économique de la Tunisie après l’Union Européenne, constitue une catastrophe économique, sécuritaire, humaine, etc. pour la Tunisie. La solution privilégiée devra être avant tout entre libyens et maghrébine tout en impliquant des Etats clefs à l’instar du Tchad, du Soudan et du Niger. Sans réappropriation des clefs de notre destinée, la voie est ouverte à un règlement imposé depuis l’extérieur par des puissances étrangères poursuivant des intérêts stratégiques nous dépassant.

 

Dans ce contexte, plus globalement, la sécurité de la Tunisie et son essor économique sont intimement liés à l’évolution de la scène maghrébine et à l’édification du Grand Maghreb. Les initiatives passées ayant toutes buté sur la complexité du théâtre, la Tunisie doit faire preuve d’audace et porter cette ambition. « Il s’agit de l’ériger en priorité nationale. Afin de surmonter les rivalités, Tunis pourrait lancer une initiative visant à promouvoir, sans parti pris, une collégialité stratégique jetant les bases d’un Maghreb équilibré. Le dénominateur commun doit être d’abaisser le niveau des tensions régionales. Dans un contexte marqué par la vulnérabilité croissante de l’ensemble des pays maghrébins, il s’agit, pour la Tunisie, d’amener les autres pays, via une diplomatie plus active, à jeter les bases d’une entente régionale pragmatique, visible et manifeste aux yeux de l’Occident, de l’Afrique et des pays asiatiques. Ce Maghreb devra assumer sa sécurité et se prendre en charge afin de répondre collégialement aux défis et aux menaces et entraver les ingérences étrangères risquant de le déposséder des clefs de son avenir. Trois dossiers prioritaires devront sceller cette collégialité maghrébine : le règlement de la question libyenne ; une convergence de vue et d’action sur les problématiques caractérisant la scène sahélienne et l’élaboration d’une stratégie commune de gestion du retour des « foreign fighters » et de prévention de la radicalisation des jeunes »[3].

 

1 Pour de plus amples détails, consulter : Afrique Réelle, Bernard Lugan, N°88, avril 2017.

2 Afrique Réelle, Bernard Lugan, N°88, avril 2017, p.3.

3 Pour de plus amples détails, consulter l’Etude « La Tunisie en 2025 », ITES, janvier 2017 consultable au lien suivant : http://www.ites.tn/la-tunisie-en-2025/

 

 

*Mehdi Taje, Géopoliticien et prospectiviste, spécialiste du Maghreb et du Sahel africain

 

 

Mehdi Taje

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Quel monde ? Ce monde, notre monde.

Publié le par Mahi Ahmed

Quel monde ? Ce monde, notre monde.

Amin Khan

 

Un deuxième "Nous autres" coordonné par Amin Khan vient de sortir aux Editions Chihab sous le titre "Notre rapport au monde". L'ouvrage comprend des contributions de Ahmed Bedjaoui, Mouanis Bekari, Akram Belkaïd, Ahmed Cheniki, Saïd Djaafer, Tin Hinan El Kadi, Suzanne El Farra, Jihad Hudaib, Amin Khan et Nedjib Sidi Moussa. Voici l'introduction de ce second "Nous autres"...

 

 

"Porteurs d'eau
épaules enchaînées à l'ordre du monde
amertume et limon

Porteurs de feu
échardes au cœur du silence
la chute de Grenade fut
une explosion de saveurs

Porteurs du destin
dites aux papillons poudreux de la mémoire
comment finit l'Orient
et comment il commence"

 

Ce nouveau monde, de la dite "mondialisation", quel est-il ? Il est, à bien regarder, le même vieux monde, ce vieux monde perpétuellement soumis à la même vieille logique de la domination, mais revêtu, depuis la décennie qui a précédé la chute du mur de Berlin, des atours aveuglants de l'idéologie, pourtant invraisemblable, de la fin de l'histoire, de la défaite des idéologies, du choc des civilisations, du triomphe universel, inéluctable et irréversible, du marché et de la démocratie, pêle-mêle.

La mondialisation, présentée par ses promoteurs comme une ère de grande liberté et de puissante croissance des moyens économiques et matériels de l'accès de l'humanité aux bienfaits de cette nouvelle ère de liberté, s'avère bien différente en réalité. Car la dernière trentaine d'années a vu une accélération démente de la dilapidation des ressources naturelles de la planète, l'aggravation des inégalités entre les pays, ainsi qu'à l'intérieur des pays, l'augmentation de la violence, du terrorisme et de la criminalité sur tous les continents, la prolifération des conflits armés et des "guerres civiles" de haute ou de basse intensité, le démantèlement de pays comme la Yougoslavie, l'Irak, le Soudan et la Libye, ainsi que la décomposition plus ou mois spectaculaire de nombreux autres pays comme l'Afghanistan, le Congo, le Mali, l'Ukraine, le Yémen ou la Syrie.

La mondialisation, c'est aussi les déplacements de millions, et bientôt de dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants brutalement déracinés, arrachés de leur terre, de leurs familles, de leurs communautés, de leur humanité. La faim, la soif, la guerre, la maladie, le chômage, la corruption, la peur, le désespoir, sont les principaux instruments d'exercice de l'ordre mondial actuel, associés à la production ininterrompue du langage et des normes de l'aliénation profonde, de la confusion paralysante de populations entières domestiquées par l'ingestion forcée des drogues idéologiques des fausses alternatives, des fausses évidences, par la fabrication massive de l'ignorance, par la menace et l'usage de la terreur, par la généralisation du consumérisme et la production et la consommation frénétiques des miettes toxiques et sucrées de l'inépuisable fatras du marché global de l'illusion.

 

 

Sous couvert de l'écume hypermoderne de brillantes découvertes scientifiques, de leur marchandisation et de leur érection en vecteurs/normes culturels superpuissants, la mondialisation, c'est aussi, et surtout, le retour des archaïsmes que la "modernité", au cours du 20e siècle notamment, avait, pour une part, combattus, et prétendument vaincus. Ce sont les archaïsmes du clanisme, du tribalisme, du nationalisme réactionnaire, de l'impérialisme contemporain, vaisseau amiral de la nouvelle barbarie. Ce sont les archaïsmes de l'ignorance prolifique et ceux du racisme, sous ses formes nues, brutales, ou bien les plus sophistiquées, qui s'efforce de dépasser l'impuissance historique de ses tenants par une agressivité renouvelée de leurs politiques économiques et sociales et de leurs entreprises guerrières néocoloniales. Ce sont les archaïsmes de l'exploitation des faibles, de la misogynie, de la chosification des êtres, de la déshumanisation des humains.

Mais nous autres, quel est notre rapport à ce monde? Quel est notre rapport à cette humanité, dégradée, fragmentée en hordes, en milices, en bandes de pseudo-individus ?

Ce ne peut être un rapport extérieur. En aucune manière, il n'est possible, ou intellectuellement, ou même fantasmatiquement souhaitable, de se situer dans un autre lieu, dans un autre temps, que ceux de l'histoire dans laquelle nous sommes plongés, le plus souvent suffocants, sidérés, plus ou moins conscients, que l'on espère encore, ou que l'on glisse dans l'une ou l'autre des multiples modalités du désespoir que nous offre l'ordre actuel du monde.

Ce rapport, qui n'est pas d'extériorité, en est d'autant plus pétri de complexité. Nous sommes dans le monde, nous en faisons partie, dans un rapport des forces qui, sans être statique et immuable, nous est aujourd'hui très défavorable. Mais nous n'acceptons pas la fatalité de cet ordre. Nous refusons d'être assignés à des places que nous n'avons pas choisies, nous refusons de jouer des rôles que l'on veut nous imposer, et nous refusons des règles et des normes intellectuelles et morales dont nous savons que le respect nous aliène, nous contraint, nous soumet.

Nous autres, individus, sociétés, fractions de groupes, fragments de communautés, bribes de destin, nous nous reconnaissons d'abord en cela : le refus des "évidences" qui n'en sont pas, le refus des « alternatives » qui n'en sont pas, le refus de rejoindre l'un ou l'autre des camps constitués et articulés pour la bonne marche des mécanismes de l'ordre du monde. Nous refusons la chaîne infinie des couples infernaux de la pensée dominante : Orient/Occident, Occident/Islam, Dictature/Démocratie, Justice/Liberté, Identité/Altérité, Local/Global, etc.

 

 

Ces couples de notions qui servent de fondements aux discours intellectuels, politiques et médiatiques de l'époque, occupent la totalité du champ référentiel de tous débats, discussions, analyses, opinions autorisés par la coalition des pouvoirs politiques, économiques, académiques ou médiatiques. Ils occupent la totalité du champ de la pensée et de la représentation et, de plus, l'enferment dans une dialectique déterminée par, entre autres paramètres, la dichotomie entre de prétendues antinomies, et cela, au mépris des réalités les plus criantes de l'expérience historique.

Dans ces conditions, il est extrêmement difficile de faire valoir la formulation même de certaines questions : La civilisation musulmane, qui a apporté, et développé, la pensée grecque aux populations européennes, est-elle une civilisation orientale, ou occidentale, ou autre chose ? Le christianisme, né en Palestine, est-il une religion occidentale, ou orientale, ou autre chose ? Le Japon, est-il une puissance occidentale, ou orientale, ou autre chose ? L'Algérie, est-ce un pays oriental, ou occidental, ou autre chose ? Les Algériens, sont-ils berbères, maghrébins, arabes, africains, européens, musulmans, ou autre chose ? Doit-on être islamiste « ou » anti-islamiste ? Laïc « ou » musulman ? Qu'est-ce qu'Israël, un Etat juif, ou un Etat démocratique, ou un Etat colonial ? etc.

La réalité est qu'il n'y a jamais d'identité fixe, ni d'altérité autre que relative et datée. Il n'y a jamais de sang pur ou de sang impur, pas plus qu'il n'y a de nation éternelle, de nature humaine, ou de vérité absolue. Les humains, ou les peuples, ne sont ni bons ni mauvais. Leur histoire est le résultat, toujours provisoire, de mille déterminations et de mille circonstances.

L'affirmation précédente n'est pas un permis accordé pour la relativisation de tout et de chacun, de tout événement et de chaque situation. C'est, au contraire, la mise en exergue de la nécessité de prendre conscience de la complexité des choses, des gens et des situations, et de l'obligation intellectuelle et morale qui en découle, de s'efforcer de reconnaître, et de connaître, la complexité des choses et des situations, et de s'efforcer d'appréhender de façon informée, logique et cohérente les causes, les effets, les contextes des situations et des évènements.

Cette prise de conscience de la réalité du monde, y compris celle de la réalité de notre rapport à lui, passe par la mise en question des mots, des notions, des concepts, des langages auxquels nous participons. Car l'aliénation et la domination reposent sur la soumission à des sens que nous ne maîtrisons pas. On peut, par exemple, répéter à longueur de temps « Civilisation occidentale », « Islam », « Démocratie », croyant savoir de quoi on parle, mais ne le sachant pas. Il en va ainsi de quelques dizaines de notions fondamentales qui structurent le champ de nos réflexions et de nos représentations et nous enferment toujours plus dans la confusion et l'impuissance intellectuelles, celle des dominés, que l'on se trouve au « nord » ou au « sud » du monde, en « Orient » ou en « Occident », en haut ou en bas de la société.

 

 

Se libérer de l'aliénation commence donc par l'affirmation d'une volonté, celle de mener sans cesse cette lutte constante pour d'abord sortir de la cacophonie sémantique mondiale de l'orchestre assourdissant des puissants de l'heure, être alors vraiment soi, et donc, ouvrir l'horizon.

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Jean-Luc Mélenchon : « Nous ne sommes condamnés ni au pouvoir des riches ni à celui des haineux. »

Publié le par Mahi Ahmed

Jean-Luc Mélenchon : « Nous ne sommes condamnés ni au pouvoir des riches ni à celui des haineux. »

DIMANCHE, 7 MAI, 2017

HUMANITE.FR

 

« Ce soir s’achève la présidence la plus lamentable de la Ve République, qui aura détruit pratiquement toute confiance autour d’elle. Mais une nouvelle fois en dépit de tout, par l’abstention, les bulletins blancs et nuls et le vote Macron, notre pays a massivement rejeté l’extrême droite car elle est étrangère à l’identité républicaine de la France.

 

Mme le Pen arrive 3e après Monsieur Macron, les abstentions, les bulletins blancs et nuls.

 

Le nouveau président est élu. La courtoisie et l’amour de notre démocratie commande d’en prendre acte sans barguigner et de lui présenter nos vœux. Puisse le sens du destin de notre patrie vous habiter, Monsieur le président. Et la pensée des démunis sans toit, sans droits, sans emplois, vous obséder. Puisse la France y trouver son compte. Mais mieux vaudrait y veiller par nous mêmes.

 

Le programme du nouveau monarque présidentiel est connu : la guerre contre les acquis sociaux et l’irresponsabilité écologique. Nous n’y sommes pas condamnés.

 

Les élections législatives doivent montrer, après un vote de refus et de peur, que le moment est venu d’un choix positif autour de l’Avenir en commun. J’appelle les 7 millions de personnes qui se sont regroupées autour du programme dont j’ai été le candidat, a rester unis qu’elles aient ou non voté pour Monsieur Macron.

 

J’appelle tous ceux qui sont prêts à rompre avec le passé à se joindre à la France insoumise dont nous avons fait le nouveau mouvement de masse en tête dans de nombreuses villes de notre pays.

 

Fédérez-vous les gens. Sans vous éparpiller, car vous savez comment, à 600 000 voix près, vous avez été écartés du 2e tour. Fédérez-vous si vous vous reconnaissez dans l’humanisme social et écologique de notre temps dont je m’efforce d’être le porte parole.

 

Les gens, ne lâchez rien. Nous ne sommes pas condamnés ni au pouvoir des riches ni à celui des haineux. Une nouvelle majorité parlementaire est possible autour de nous. Le gout du bonheur reste contagieux. A notre appel, le 18 juin, jour du 2e tour des législatives, notre résistance peut gagner la bataille et je vais m’y employer avec vous de toute mon énergie. »

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Pierre Laurent : « L'élection de Macron est fragile »

Publié le par Mahi Ahmed

Pierre Laurent : « L'élection de Macron est fragile »

PIERRE LAURENT, SECRÉTAIRE NATIONAL DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

DIMANCHE, 7 MAI, 2017

HUMANITE.FR

 

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Ce soir, la candidate du Front national n'est pas élue. C'est un soulagement ! Une large majorité d’électrices et d’électeurs n’a pas voulu porter à la tête de l’Etat ses idées de haine et de division, son projet raciste et xénophobe, sa politique violemment discriminatoire, libérale et guerrière.

 

Nous, communistes, sommes fiers d'avoir oeuvré avec clarté à cette défaite, car nous savons qu'elle continue à menacer la République et son unité.

 

Nous n'en voulons à aucun prix, ni aujourd'hui, ni demain.

 

Mais ce soir, notre coeur n'est pas à la fête. Notre pays vit des heures graves. Ce second tour est, à nouveau, une très sérieuse alerte pour toutes celles et ceux qui sont attachés à la démocratie et à l'égalité. Marine Le Pen, avec 35 % , obtient 14% de plus qu'au premier tour. C’est le résultat de la banalisation des idées d’extrême droite que nous sommes plus que jamais décidés à combattre. C'est aussi le résultat de décennies d’alternances politiques défavorables aux intérêts populaires, de trahisons et de renoncements des gouvernements successifs. Nous partageons ce soir la profonde colère des millions de personnes qui se sont senties piégées par ce second tour. Piège orchestré par les mécanismes de la Ve République usée et perverse. A l'avenir, nous ne voulons plus être obligés de voter par défaut pour battre l'extrême droite. Nous ne voulons plus la voir aussi haut. Pour cela, il faut construire la victoire d'un vrai changement de politique qui libère la France de la tutelle des marchés financiers, qui proclame « l'humain d'abord » et s'attaque à la domination de la finance en conquérant de nouveaux pouvoirs à tous les niveaux, qui ouvre le chemin d'une nouvelle société de bonheur, de solidarité, de justice, d'écologie, de paix et d’égalité.

 

Ces choix politiques de progrès, ce n'est pas Emmanuel Macron, candidat des milieux financiers, élu ce soir Président de la République qui les fera. Il veut tout marchandiser dans la société. Son élection est fragile. Les millions d’électeurs qui ont voté Macron ont d'abord voulu barrer la route de l’Elysée à Marine Le Pen. Déjà au premier tour, ils et elles étaient nombreux à voter pour lui par défaut pour éviter un duel entre Fillon et Le Pen. Son projet, très néo-libéral et porteur de graves régressions sociales et démocratiques, est minoritaire dans le pays. Ce qui reste à l'ordre du jour, c'est la construction d'une alternative de transformation sociale, écologique et démocratique à sa politique, et celle d'une nouvelle majorité de gauche pour la porter. Dès demain, et tout au long du quinquennat, les communistes seront mobilisés pour avancer dans cette voie avec toutes celles et ceux qui seront disponibles.

 

A la casse du Code du Travail qui affaiblirait les droits des travailleurs, nous opposerons une sécurité de l'emploi et de la formation pour éradiquer le chômage et la précarité, en créant de nouveaux pouvoirs dans les entreprises et sur les banques face aux marchés financiers. Au recul du droit à la retraite et à la privatisation de la Sécurité sociale facilitée par la suppression annoncée de cotisations sociales, nous opposerons un plan de défense et de développement de la Sécurité sociale. A la baisse de 60 milliards d’euros des dépenses publiques et à la suppression de 120 000 fonctionnaires, nous opposerons un plan de relance des services publics de proximité dans tous les domaines. Au recours aux ordonnances pour gouverner autoritairement, nous opposerons le respect de la démocratie. Nous serons de tous les combats contre les projets anti-sociaux de Macron, contre les projets ultra-réactionnaires de la droite et de l'extrême-droite.

 

C'est dans cet esprit que nous voulons conduire les élections législatives des 11 et 18 juin. Le PCF y engage dès ce soir toutes ses forces. Aucune majorité parlementaire n'est acquise pour personne. Notre peuple a une nouvelle chance pour décider de son présent et de son avenir.

 

Fort du vote de millions de citoyens pour Jean-Luc Mélenchon le 23 avril, avec toutes les forces qui ont soutenu sa candidature et toutes celles qui peuvent se joindre à nous, nous pouvons aller très haut ensemble pour élire à l'Assemblée nationale une forte représentation nationale. Unis, nous pouvons gagner dans de très nombreuses circonscriptions. Désunis, les gains seront limités et cela laisserait la place à des députés « En Marche ! », de droite ou d'extrême droite. Nous avons une grande responsabilité commune devant tous les électeurs de gauche et écologistes. Ils et elles nous demandent de nous unir.

 

Pour cela, un accord national large, équitable et représentatif, sous une bannière commune qui nous rassemble tous, France insoumise, Parti communiste, Ensemble !, citoyens du Front de gauche est nécessaire. Cela correspond à l'attente et à l'espoir de la majorité des électeurs qui ont porté leurs suffrages le 23 avril sur Jean-Luc Mélenchon. Le Parti communiste est prêt à un tel accord.

 

Dans tous les cas, ensemble nous pouvons agir pour barrer la route au Front national dans de nombreuses circonscriptions où il peut s'ancrer durablement. Nous pouvons choisir dans chaque circonscription le candidat qui nous donnera les chances maximales de gagner. Nous lançons à nouveau ce soir un appel solennel aux dirigeants politiques de la France insoumise : il n'est pas trop tard pour aboutir à un tel accord national. Et nous restons prêts, si cette ambition n'est pas partagée, à un accord même plus limité. Nous en appelons au dialogue sur tout le territoire dans les heures qui viennent.

 

Notre parti est engagé dans ces élections avec une ambition : « Faire entrer le peuple à l’Assemblée ». Les candidat-e-s communistes - Front de gauche que nous soutenons dessinent le visage de la France du monde du travail, du privé comme du public, travaillant dans tous les métiers, syndicalistes, citoyen-ne-s engagé-e-s dans leurs territoires, aux diverses origines, jeunes candidatures porteuses d’un renouveau politique ainsi que des femmes et des hommes d’expérience, forts de leur responsabilité d'élu-e local-e.

 

Avec eux, ce jeudi 11 mai à 19h, Pierre Laurent lancera notre campagne nationale lors d’un grand meeting au gymnase Japy, à Paris.

 

Soyons forts et unis dès demain pour poursuivre le combat contre l'extrême droite et faire reculer les idées de repli, pour engager dès maintenant la résistance et les projets alternatifs à la politique de casse sociale et d'aggravation de la crise et des inégalités que le nouveau Président compte mettre en œuvre.

 

Concrétisons ainsi la promesse d'une gauche nouvelle, née dans les urnes le 23 avril.

 

Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français

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L'hommage de l'Algérie à Mouloud Mammeri: Son œuvre revisitée à l'aune du 7e art à Oran

Publié le par Mahi Ahmed

L'hommage de l'Algérie à Mouloud Mammeri: Son œuvre revisitée à l'aune du 7e art à Oran

par Mohamed Bensalah

 

 

Homme de lettres, romancier, dramaturge, poète, nouvelliste, anthropologue, linguiste Mouloud Mammeri, qui a laissé à son pays une œuvre protéiforme, fait enfin l'objet d'un hommage particulier.

 

Né dans un petit village perché tout en haut d'une «colline oubliée» de Haute Kabylie, (Taourirt-Mimoun, commune de Béni Yenni), Dda l'Mouloud, écrivain algérien mondialement connu et traduit dans onze langues, fut rarement commenté et même trop souvent occulté dans son propre pays. Son nom n'apparaît que très rarement dans les ouvrages scolaires et les médias. Celui qui fut le doyen des écrivains algériens et l'un des plus importants d'entre eux n'a jamais fait l'objet d'une reconnaissance particulière. Rares sont ses ouvrages, parus après Le Banquet, qui ont fait l'objet d'une analyse ou d'un compte rendu dans la presse écrite, la radio et la télévision. Certes, l'homme était trop discret et avait de la retenue, mais cela ne peut en aucune façon expliquer le fait que, depuis l'indépendance, aucune instance n'a osé rompre le lourd silence entretenu autour de cet homme qui a tant donné pour son pays. En célébrant le 100e anniversaire de sa naissance, le Haut Commissariat à l'amazighité (HCA) a tenu, non seulement à réhabiliter cet auteur capital, mais aussi à promouvoir son œuvre. Le riche programme concocté durant toute l'année 2017, à travers tout le pays, permettra à la jeunesse d'aujourd'hui d'aborder de front cet intellectuel qui ne manque pas d'intérêt et dont il faut discuter les idées et les œuvres en dehors de polémiques biaisées.

 

De tous les écrivains algériens que la colonisation a contraints à l'exil, Mouloud Mammeri est l'un des premiers à regagner dès l'indépendance l'Algérie qu'il n'a plus quittée depuis. Premier président de l'Union des écrivains algériens, il a connu une période de gloire «institutionnelle» éphémère durant laquelle il a été sollicité, ici et là, donnant même son point de vue dans les journaux. Sa pièce Le Foehn fut montée par le Théâtre national algérien et l'ONCIC a produit le film tiré de son roman L'Opium et le bâton. Loin des feux de la rampe, et sans jamais recevoir d'honneur et de reconnaissance officielle, Mouloud Mammeri a mené une courte et sereine carrière d'écrivain et de chercheur, «caractérisée par une fidélité sereine à certaines idées et certains idéaux», disait de lui Tahar Djaout, et ce dernier de poursuivre «une réflexion qui échappait aux conjonctures, une grande rigueur d'analyse, une honnêteté intellectuelle indéniable».

 

L'œuvre protéiforme d'un auteur prolifique

 

Mouloud Mammeri, qui a écrit son premier roman en 1952, n'a peut-être pas produit une œuvre littéraire prolifique: quatre romans, deux pièces de théâtre, deux recueils de contes pour enfants en trente-quatre ans. Mais de tous les grands écrivains maghrébins qui ont débuté dans les années 50, il est celui qui a le moins publié. Ceci s'explique par l'immense contribution qu'il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou littéraires au domaine culturel berbère. Sa contribution, déterminante et courageuse, est l'une des plus importantes de ce siècle. Désireux de rendre un hommage particulier à cet auteur, le Laboratoire de création d'outils pédagogiques en langues étrangères (LOAPL) de l'université Oran 2 organise deux journées d'étude (les 13 et 14 mai), à Oran, et ce dans le cadre de la célébration du centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri, le fils de Tawrirt-Mimoun, qui a, durant les années 70, animé nombre de débats à l'université d'Oran Es-Sénia. Compte tenu du fait que plusieurs journées d'étude, colloques et séminaires, inscrits au programme de cette commémoration nationale, portent sur la vie et l'œuvre de cette grande figure de la culture algérienne, les universitaires-chercheurs d'Oran, de Mostaganem et de Saïda se proposent de revisiter un aspect précis de son œuvre protéiforme en abordant la problématique des affinités électives entre littérature et cinéma et en mettant en exergue les ouvrages de Mouloud Mammeri qui ont été adaptés au cinéma: La Colline oubliée, portée à l'écran par Abderrahmane Bouguermouh et L'Opium et le bâton, roman nominé aux prix Fémina et Goncourt, réalisé par Ahmed Rachedi. La pièce Le Foehn, montée par le TNA, est également programmée au TRO. Des spécialistes en la matière, cinéastes/critiques (A. Rachedi, B. Hadjad, A. Bedjaoui, A. Mouzaoui, Y. Nacib), universitaires/chercheurs (Aït Belkacem S., Lalaoui-Chiali F.Z., Medjad-Grine F., El Bachir-Sayed H., Ouksel-Amhis D., Benbrahim-Benhamadouche M., Bali A., Yefsah M., Belkacem D., Ouenzar R.N., Bessaï H., Roubaï-Chorfi A) animeront les débats, durant ces deux journées.

 

Il y a peut-être lieu de préciser que l'histoire des rapports entre littérature et cinéma est en fait une longue suite de querelles et de malentendus. On demande au film d'être scrupuleusement «fidèle» à l'œuvre dont il s'inspire alors que le passage d'un langage à l'autre s'accompagne nécessairement d'une transformation, fruit de la rencontre profonde de deux créateurs, accordés l'un à l'autre par de subtiles affinités et néanmoins libres. Mammeri, interrogé à propos de son roman adapté à l'écran par Ahmed Rachedi, le disait: «Je n'attends pas une translation fidèle, les choses ne pouvant se dire que différemment au cinéma. Rachedi a suivi très fidèlement le roman. Il n'en faisait pas bien sûr un compte rendu, mais un film».

 

L'approche transdisciplinaire entre les deux domaines de création, tout en nous incitant à relire, revoir et repenser textes et films, pose des problèmes d'articulation. On a trop souvent tendance à penser que les deux arts sont distincts. Ce qui empêche de comprendre les interactions entre les deux œuvres de création. Pour un artiste, comme pour un usager (lecteur ou spectateur), la séparation des deux domaines n'a pas forcément d'importance. Un texte porté à l'écran cesse d'appartenir à la littérature. Dans l'autre sens, le ou les films qui inspirent un texte littéraire cessent d'appartenir au cinéma. En effet, les dialogues d'un livre prononcés dans un film changent d'espèce (au sens fort du terme) pour s'incorporer au langage cinématographique. Parce que les mots sont performés par un acteur, ils entrent en relation avec les autres composantes du langage filmique (décor, cadrage, découpage, mouvements d'appareils).

 

En décrivant les processus de cette façon, on voit bien que l'examen des ressemblances et des différences entre un livre et un film est un exercice limitant. Ecrivains et cinéastes ou romanciers devenus réalisateurs en savent quelque chose. De Cocteau à Duras, en passant par Malraux et Robbe-Grillet, de Flaubert à Chabrol, de Simenon à Pagnol, en passant par Victor Hugo, Balzac, Stendhal, de Kurosawa à Welles, en passant par Shakespeare et Dostoïevski, la rencontre des écritures a fait du siècle précédent un siècle d'inspiration intarissable avec pour conséquence des œuvres inoubliables tels, Le Guépard, Le Salaire de la peur, Au nom de la rose, Les Misérables entre autres. Une culture purement audiovisuelle s'avère aujourd'hui insuffisante pour qui veut pratiquer le transfert sémiotique. La lecture approfondie des œuvres littéraires est donc une des tâches primordiales du metteur en scène désireux de se mettre derrière la caméra. Encore faut-il que cette lecture se fasse avec intelligence et minutie.

 

Les aléas du transfert sémiotique : qu'en est-il en Algérie des œuvres textuelles portées à l'écran ?

 

Première réponse: elles sont rares. El Hariq, feuilleton télévisé de Mustapha Badie, à partir de la trilogie de Mohamed Dib, Le Vent du Sud de Benhadouga, adapté par Slim Riad, l'Opium et le bâton et La colline oubliée, de Mammeri adaptés à l'écran respectivement par A. Rachedi et A.Bouguermouh, Morituri, Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra, portés à l'écran par Touita Okacha et Alexandre Arkadi, constituent des exceptions. Peut-être est-il temps de faire table rase des clichés tenaces concernant les rapports entre littérature et cinéma ? Peut-être est-il nécessaire d'abolir la frontière entre les Arts ? Ce geste fort peut avoir pour conséquence de défaire les approches trop spécialisées de la littérature ou du cinéma, en favorisant les rencontres et les métissages.

 

Les deux Journées d'étude, organisées à Oran en hommage à Mouloud Mammeri s'inscrivent précisément dans cette perspective de réflexion. Romancier, dramaturge, poète, nouvelliste, anthropologue, linguiste Entre La Colline oubliée (1952) et La Traversée (1982), on ne décèle peut-être pas d'évolution notoire ou d'innovation au niveau de l'écriture. Cependant, dès son premier livre, l'idée mûre et précise de son style, de la forme et de la structure, assignée à toute son œuvre est là. Styliste traditionnel, peu novateur, Mammeri écrivait une langue «léchée» mais ni éclatée ni prospective. Il ne se privera d'ailleurs jamais de rappeler sa dette à l'endroit de la littérature classique française ou universelle, son admiration pour Racine.

 

Il se distingue ainsi de Mohammed Dib qui, dès 1962, engagera son écriture dans des voies inexplorées. «Ce qui retient dans l'œuvre de Mammeri, c'est cette apparence de profondeur et de densité plus que d'innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l'impression d'un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience, l'application et le métier de l'écrivain qui n'écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous», précisait Tahar Djaout le 24 novembre 1986 dans L'Ivresque. Un livre comme Le sommeil du juste ne va-t-il pas dans ce sens-là ? Il a été conçu comme élément de plaisir, de beauté et - pourrait-on dire - d'un regard vers la postérité. Conte tenu du fait que notre intellectuel polyvalent, dont la carrière s'étend sur plus de trente ans, va faire l'objet d'un colloque particulier, organisé par l'université de Tizi-Ouzou, portant sur toute son œuvre et sur les facettes de cette carrière qui méritent d'être discutées, l'attention des universitaires-chercheurs d'Oran va se focaliser sur la problématique de «L'Adaptation cinématographique des œuvres littéraires», module enseigné à l'université Oran 2, en privilégiant les ouvrages de l'écrivain anthropologue adaptés à l'écran. Notre souhait est qu'on puisse enfin lire et découvrir, en dehors de toute polémique extra-littéraire, l'un des plus attachants de nos écrivains. Signalons enfin que Mouloud Mammeri a été aussi à l'origine du scénario et des commentaires du long-métrage documentaire «L'Aube des Damnés» que présentera son réalisateur à la cinémathèque d'Oran.

 

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