Le poème-effraction de Tahar Djaout

Publié le par Mahi Ahmed

Le poème-effraction de Tahar Djaout

 

Par Arezki Metref

arezkimetref@free.fr

«Si tu n’avais été d’abord un homme qui souffre et qui brûle, tu ne serais pas un homme qui pense.»

(Friedrich Hölderlin, Hypérion)

Ceci me renvoyait aux débuts des années 1970, période où Alger était douché d’un soleil vivace, celui qui éclaire, illumine. Flashes : nous apprenions alors à défier les vigiles en marchant dans les rues barbelées, bras dessus bras dessous avec nos muses respectives. Si, irrédentistes, celles-ci étaient invisibles, elles allaient bientôt faire parler d’elles.

Mais voilà qu’en replongeant dans la poésie «si simplement solaire» (Pérenne, 1986) de Djaout, dans cette époque bénie où tout semblait possible, c’est dans la tragédie que je me retrouve plutôt immergé. Comment focaliser sur la poésie et éteindre cette grande clameur, ce fracas dans lequel toute cette histoire a sombré ? Comment effacer ces coups de feu, ces cris de haine ?

En se souvenant peut-être que Tahar Djaout, poète, a transcendé par sa poésie les passions et les pulsions humaines. Il s’est réduit à une essence spirituelle. Tahar Djaout demeure un poète. Je le vois, le poète. Il se tient derrière le journaliste. Il est au-delà du romancier. Il devance même l’homme.

Et pas n’importe lequel. Le poète de la mer. Plutôt celui de deux mers.

L’enfance, «- Enfance sans cesse régénérée -», c’est Oulkhou, et la guerre. Il en est profondément marqué. Toute son œuvre en est striée comme la feuille les nervures.

Si Tahar Djaout a développé les thèmes liés à l’enfance dans ses romans, celle-ci habitera surtout sa poésie. Djaout écrit ses poèmes en moisson d’un regard d’enfant sur le monde. Enfance : jeux à la rivière – un autre poète, Kateb Yacine, a été fasciné par le bouillonnement d’un torrent, métaphore du flot créateur –, chasse aux oiseaux, permanence de la nature, soleil, mer, et encore soleil et encore mer.

Cet univers parsemé de découvertes est l’exacte antinomie de la guerre. L’enfant entend cette dernière, ses ahans de destruction, mais il ne la voit pas. Il ne la comprend pas. C’est par la suite qu’il la saisira, dans une intelligence et la sensibilité rétrospectives. Le tragique se révélera dans une conscience de la maturation. Il densifie l’irradiation de l’enfance et projette le poète dans un univers proche de celui de Sénac ou de Camus. Quelque chose qui serait la jonction entre un couteau et le soleil, l’objet et le cosmos. Le barbelé et le solstice.

Tahar Djaout est – instinct – imprégné de cette fatalité désacralisée énoncée par Nietzche qu’il devait avoir sentie dans la prescience du poète, «voyant» rimbaldien. Savait-il qu’il allait avoir «une vie brève dans un cosmos éternel et, ce faisant, a-t-il lancé la supplique de Pindare : «O mon âme, n’aspire pas à la vie éternelle mais épuise le champ du possible» ? Credo du poète mathématicien.

Il y a la mer. Les mers. Celle qu’il voyait d’Oulkhou. L’autre, celle qui lèche de son écume les pieds de la citadelle, la Casbah d'Alger.

La même, au fond. La même mer immémoriale. Celle qui a accumulé dans son iode les particules d’anciennes souffrances et de futurs émerveillements.

Sans doute Tahar Djaout est-il de ces bienheureux qui ont le talent d’illustrer cette simple et humble identité du poète formulée par Victor Hugo, «un univers enfermé dans un homme».

Poète d’un univers où le soleil éclabousse de ses rayons les lentisques de Taourirt Ibarhiyane, la colline des marins, le village qui offre un balcon sur la mer comme une promesse de départ, et les terrasses blanches de la Casbah qui l'a accueilli à l’âge de dix ans !

Enterré à Oulkhou, face toujours à cette mer qui fonde son voyage et son exil, Tahar confond son éternité avec celle, minérale, de la Méditerranée.

«Je suis de l’autre race, celle des hommes qui portent jusqu’aux tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil», écrivait-il.

Il y a quelque chose de la rédemption dionysiaque dans cet abandon au soleil et à la mer, solitude dans la multitude. C’est comme si le poète cherchait à se purifier de l’adoration. Il s’aperçoit, dans un fléchissement nietzschéen, que Dieu est mort, peut-être lui aussi assassiné dans un parking poisseux, et que l’homme reste face à lui-même, sans bouc émissaire, sans rien pour se défausser de ses turpitudes et se protéger de ses peurs. Djaout devait être un poète qui ne croyait qu’au désir. Cela explique le heurt, dans ses premiers écrits poétiques, entre Eros et Thanatos. Avide de vie, goulu de jeunesse, de soleil, de mer, il savait pourtant que la mort guette, et qu’elle pouvait négliger les bonnes manières. Il la devinait comme l’ombre qui accompagne l’ombre, discrète, ne faisant pas de bruit, mais prompte à happer l’homme au plus clair de ses espérances.

La mort n’est pas seulement la fin de la vie. Elle est le commencement d’une réflexion et d’une poétique rétroactive. Omniprésence hédoniste. Dans la modernité douloureuse de l’après-guerre qu’il aborde en adolescent insatiable de la merveille solaire, Tahar Djaout redécouvre l’Art de vivre d’Epictète. Il en réinvente le stoïcisme.

L’abandon au soleil, la connivence de la mer ne creusent pas ces chiasmes qui disjonctent de la réalité. Dans une alchimie native, Djaout allie à l’aspiration voluptueuse à une sorte d’éternité paisible, euphorie astrale, le constat que des intérêts, des idéologies et, au fond, des sensibilités les musellent.

On peut appeler cela de l’engagement. Il n’est pas celui d’un intellectuel organique. Djaout, poète, trouvait insupportable ce qui entravait la liberté de créer, de penser, de léviter (élever, éviter) en défi à «ces eaux mortes/où croupiront nos rêves»…

Le poète se surprend alors dans une sorte d’art dans l'engagement mais au sens étymologique du mot : art pour la cité.

La conscience de l’enjeu politique qui détermine l’exercice de la liberté s’est forgée chez Djaout non pas dans les luttes solidaires, et parfois coercitives pour un artiste, d’une organisation politique mais dans la jubilation à s’ébrouer au soleil. Ça rend la liberté encore plus chère.

La figure du censeur apparaît tôt dans l’empêchement de la réalisation du poème. C’est le religieux, le policier, le militaire, la figure générique du vigile, celui qui porte et fait porter l’uniforme normatif, et qui possède le pouvoir prescriptif autoritaire de moraliser, de poser des muselières, qui empêche le chant et le cri.

Le poème, face à cela, devient effraction, donc infraction.

A. M.

 

P. S. : le 26 mai 1993, un assassin tire sur Tahar Djaout. Cela fait 24 ans. Afin que nul n’oublie… Ce texte a été publié dans un ouvrage collectif sur Tahar Djaout.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/05/28/article.php?sid=214265&cid=8

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