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184 articles avec geopolitique et geostrategie

La Russie et la Chine contre l’empire du dollar

Publié le par Mahi Ahmed

La Russie et la Chine contre l’empire du dollar
par Manlio Dinucci
C’est à tort que nous considérons chaque conflit armé dans le monde comme distinct des autres. La presque totalité d’entre eux s’insère dans un rapport plus général entre d’un côté « l’empire américain d’Occident » et, de l’autre, les Brics qui tentent de lui opposer « un ordre international alternatif ». Ce rapport de force se joue aussi bien au plan militaire qu’au plan financier.
| ROME (ITALIE) | 13 SEPTEMBRE 2017


Un vaste arc de tensions et de conflits s’étend de l’Asie orientale à l’Asie centrale, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique latine. Les « points chauds » le long de cet arc intercontinental —Péninsule coréenne, mer de Chine méridionale, Afghanistan, Syrie, Irak, Iran, Ukraine, Libye, Venezuela et autres— ont des histoires et des caractéristiques géopolitiques différentes, mais en même temps sont reliés à un unique facteur : la stratégie avec laquelle « l’empire américain d’Occident », en déclin, essaie d’empêcher l’émergence de nouveaux sujets étatiques et sociaux. Ce que redoute Washington se comprend par le Sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui s’est tenu du 3 au 5 septembre à Xiamen en Chine.
Exprimant « les préoccupations des Brics sur l’injuste architecture économique et financière mondiale, qui ne prend pas en considération le poids croissant des économies émergentes », le président russe Poutine a souligné la nécessité de « dépasser la domination excessive du nombre limité de monnaies de réserve ». Référence claire au dollar US, qui constitue presque les deux tiers des réserves monétaires mondiales et la monnaie par laquelle se détermine le prix du pétrole, de l’or et d’autres matières premières stratégiques. Ce qui permet aux USA de conserver un rôle dominant, en imprimant des dollars dont la valeur se base non pas sur la réelle capacité économique états-unienne mais sur le fait qu’ils sont utilisés comme monnaie mondiale. Le yuan chinois est cependant entré il y a un an dans le panier des monnaies de réserve du Fonds monétaire international (avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling) et Pékin est sur le point de lancer des contrats d’achat du pétrole en yuan, convertibles en or.
Les Brics demandent en outre la révision des quotas et donc des votes attribués à chaque pays à l’intérieur du Fonds monétaire : les USA, à eux seuls, détiennent plus du double du total des votes de 24 pays de l’Amérique latine (Mexique compris) et le G7 détient le triple des votes du groupe des Brics. Washington observe avec une préoccupation croissante le partenariat russo-chinois : les échanges entre les deux pays, qui en 2017 devraient atteindre les 80 milliards de dollars, sont en forte augmentation ; en même temps augmentent les accords de coopération russo-chinoise dans le domaine énergétique, agricole, aéronautique, spatial et dans celui des infrastructures. L’achat annoncé de 14 % de la compagnie pétrolifère russe Rosneft par une compagnie chinoise et la fourniture de gaz russe à la Chine pour 38 milliards de m3 annuels à travers le nouveau gazoduc Sila Sibiri qui entrera en fonction en 2019, ouvrent à l’export énergétique russe la voie à l’Est tandis que les USA essaient de lui bloquer la voie à l’Ouest vers l’Europe.
Perdant du terrain sur le plan économique, les USA jettent sur le plateau de la balance l’épée de leur force militaire et de leur influence politique. La pression militaire US en mer de Chine méridionale et dans la péninsule coréenne, les guerres des USA et de l’Otan en Afghanistan, les guerres au Moyen-Orient et en Afrique, le coup d’épaule des USA et de l’Otan en Ukraine et la confrontation consécutive avec la Russie, entrent dans la même stratégie de confrontation mondiale contre le partenariat russo-chinois, qui n’est pas seulement économique mais géopolitique. Y entre aussi le plan de miner les Brics de l’intérieur, en ramenant les droites au pouvoir au Brésil et dans toute l’Amérique latine. C’est ce que confirmait le commandant du U.S. Southern Command, Kurt Tidd, qui prépare contre le Venezuela l’« option militaire » brandie par Trump : dans une audition au Sénat, il accusait la Russie et la Chine d’exercer une « influence maligne » en Amérique latine, pour faire avancer là aussi « leur vision d’un ordre international alternatif ».
Manlio Dinucci
Traduction
Marie-Ange Patrizio
Source
Il Manifesto (Italie)

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De Gaulle : « les Juifs, un peuple sûr de lui-même et dominateur » JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

Publié le par Mahi Ahmed

De Gaulle : « les Juifs, un peuple sûr de lui-même et dominateur »

JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS > ALAIN GRESH > 5 SEPTEMBRE 2017

Dès l’éclatement de la guerre de juin 1967, le chef de l’État français, le général Charles de Gaulle condamne Israël pour avoir attaqué. Cette position, prise à rebours de l’essentiel des responsables politiques, des médias et de l’opinion publique lui vaudra bien des critiques, et l’accusation d’antisémitisme.

 

Une cérémonie ? Une grand-messe ? Une performance théâtrale ? Les conférences de presse du général Charles de Gaulle, chef de l’État, témoignent d’un rituel bien agencé dont la solennité ne peut se comprendre que par la stature de celui qui les tient. En ce 27 novembre 1967, ils sont plus d’un millier de journalistes français et étrangers réunis à l’Élysée par le président de la République. Sur un ton solennel, parfois lyrique, il dispense sa vision des réformes accomplies en France sous sa direction, des mutations profondes qu’il a mises en œuvre et proclame que la Constitution de la Ve République est appelée à « devenir politiquement notre seconde nature ». Une large place est accordée aux questions internationales dans un monde divisé par la guerre froide et par les crises. La plus périlleuse de ces crises pour la paix mondiale se déroule au Vietnam où, déjà, sont engagés plus de 400 000 soldats américains. De Gaulle évoque son voyage au Québec et explique son « Vive le Québec libre ! » ; il fait connaître son refus de voir le Royaume-Uni rejoindre la Communauté économique européenne (CEE) ; il s’inquiète de la crise du système financier international.

 

« NOUS NE VOUS LAISSERONS PAS DÉTRUIRE »

 

Il ne peut évidemment, six mois après la guerre israélo-arabe de juin 1967, ignorer le Proche-Orient.

 

Le 22 mai, l’affaire d’Aqaba, fâcheusement créée par l’Égypte, allait offrir un prétexte à ceux qui rêvaient d’en découdre. (…) Le 2 juin, le gouvernement français avait officiellement déclaré qu’éventuellement il donnerait tort à quiconque entamerait le premier, l’action des armes. Et c’est ce qu’il répétait en toute clarté à tous les États en cause. C’est ce que j’avais moi-même, le 24 mai déclaré à Monsieur Ebban, ministre des affaires étrangères d’Israël que je voyais à Paris. Si Israël est attaqué, lui dis-je alors en substance, nous ne le laisserons pas détruire, mais si vous attaquez, nous condamnerons votre initiative. Certes, malgré l’infériorité numérique de votre population, étant donné que vous êtes beaucoup mieux organisés, beaucoup plus rassemblés, beaucoup mieux armés que les Arabes, je ne doute pas que le cas échéant, vous remporteriez des succès militaires. Mais ensuite, vous vous trouveriez engagés sur le terrain et au point de vue international dans des difficultés grandissantes, d’autant plus que la guerre en Orient ne peut pas manquer d’augmenter dans le monde une tension déplorable et d’avoir des conséquences très malencontreuses pour beaucoup de pays. C’est à vous, devenu des conquérants, qu’on en attribuerait peu à peu les inconvénients. On sait que la voix de la France n’a pas été entendue, Israël ayant attaqué, s’est emparé en six jours de combat des objectifs qu’il voulait atteindre.

Après avoir réitéré sa condamnation de cette attaque, de Gaulle rappelle :

 

Un règlement doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance, et la reconnaissance de chacun des États en cause par tous les autres. Après quoi, par des décisions des Nations unies avec la présence et la garantie de leur force, il serait probablement possible d’arrêter le tracé précis des frontières, les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés, le sort des réfugiés et des minorités et les modalités de la libre navigation pour tous dans le golfe d’Aqaba et dans le canal de Suez.

Rien de bien nouveau par rapport à ce que le gouvernement français a avancé jusque-là. Et la presse du lendemain ne mentionne le Proche-Orient que comme un point parmi d’autres, réservant ses principaux titres à d’autres sujets. France-Soir affiche sur cinq colonnes : « Le général de Gaulle : l’or devrait remplacer le dollar menacé dans les échanges internationaux » ; Le Figaro : « Le général de Gaulle confirme son opposition à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun » ; L’Aurore  : « De Gaulle : Non à l’Angleterre ! » tandis que Combat, violemment anti-gaulliste, insiste : « De Gaulle cherche les crises ». Avec, en sous-titre, « Il a forcé hier tous les traits de sa politique étrangère allant jusqu’à la provocation. »

 

OUTRANCE ET DÉMESURE

 

 

Extrait de la conférence de presse du 22 novembre 1967 (questions sur le Proche-Orient, 14:46) — YouTube

https://youtu.be/q4aPPAkh-zw

 

Archives de l’INA

Pourtant, vingt-quatre heures plus tard explose une polémique, alimentée d’abord par les réactions suscitées à Tel-Aviv par une partie passée inaperçue de son discours. De Gaulle évoquait la création d’Israël et la crainte de certains que

 

les juifs, jusqu’alors dispersés, et qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, une fois qu’ils seraient rassemblés dans les sites de son ancienne grandeur, n’en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : “l’an prochain à Jérusalem”.

Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde (daté du 29 novembre, publié le mardi 28 après-midi) évoque des « relents d’antisémitisme » ; Jean Daniel dénonce dans Le Nouvel Observateur « le fantôme de Maurras » qui hanterait de Gaulle ; Jean-Jacques Servan-Schreiber s’interroge dans son éditorial de L’Express : « Jusqu’où poussera-t-il l’outrance et la démesure ? » avant de demander, purement et simplement, sa « déposition »1.

 

Dans ses Mémoires, écrites deux ans plus tard, de Gaulle regrettera de s’être emporté : « J’aurais dû, même en cet instant, garder la tête froide… Je suis émotif, passionné de nature ! » La formulation est pour le moins maladroite, notamment par sa présentation des juifs comme un ensemble homogène, présentation qui, paradoxalement, rejoint celle du sionisme. Mais l’accusation d’antisémitisme ? C’est David Ben Gourion, le fondateur de l’État d’Israël, qui la réfute dans une lettre au général du 6 décembre 1967 :

 

Je me suis abstenu d’adhérer à la critique injuste formulée par de nombreuses personnes en France, en Israël et dans d’autres pays qui, je pense, n’ont pas examiné vos propos avec tout le sérieux requis. (…) Ayant été premier ministre à l’époque de la IVe République, je sais que les relations amicales avec la France, depuis la renaissance de l’État d’Israël, se sont poursuivies même sous la Ve République, et je n’avais aucun besoin de m’attendre à une amitié plus fidèle et plus sincère que la vôtre.

De Gaulle n’est pas non plus un antisioniste. Il réitère, lors de sa conférence de presse, son admiration pour la création d’Israël :

 

C’est pourquoi indépendamment des vastes concours en argent, en influence, en propagande que les Israéliens recevaient des milieux juifs, d’Amérique et d’Europe, beaucoup de pays, dont la France, voyaient avec satisfaction l’établissement de leur État sur le territoire que leur avaient reconnu les puissances, tout en désirant qu’ils parviennent en usant d’un peu de modestie à trouver avec ses voisins un modus vivendi pacifique.

Une admiration ancienne dont témoigne l’ambassadeur d’Israël à Paris, Jacob Tsur, qui lui rend visite le 28 avril 1955 : « De Gaulle m’a dit qu’il considérait la création de l’État juif comme une nécessité historique. Le peuple juif a le droit de s’attendre à la réparation de l’injustice dont il a été victime depuis des siècles. » Avant d’exprimer son respect « pour les talents des juifs, leur pensée claire et logique, leur énergie »2.

 

DES PIÈCES DE RECHANGE POUR LES MIRAGE

 

En réalité, cette polémique sur l’antisémitisme supposé de l’homme du 18 juin 1940 sert à relancer l’offensive contre les positions adoptées en juin 1967. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’allaient pas de soi. La France avait été, durant les années 1950, la plus fidèle alliée d’Israël, équipant son armée en matériel sophistiqué, notamment en avions Mirage, l’aidant à acquérir la technologie militaire nucléaire. Elle s’était associée à la pitoyable expédition de Suez de 1956 que de Gaulle, à l’époque, avait approuvée. Certes, depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962, la France s’était désengagée, comme l’affirme le général dans sa conférence de presse, de « certains liens spéciaux et très étroits » que la IVe République avait établis avec Israël. Après l’indépendance algérienne de 1962,

 

Nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient, la même politique d’amitié et de coopération qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde et dont la raison et le sentiment font qu’elle doit être aujourd’hui une des bases fondamentales de notre action extérieure.

Mais il précisait : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’État d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. » D’ailleurs, malgré l’embargo imposé sur les ventes d’armes dans la région en juin 1967, la France continuera à fournir à Tel-Aviv les pièces de rechange pour ses Mirage3.

 

Pourtant, la position adoptée par le général prend à rebours les responsables politiques, les médias et l’opinion. Même certains de ses amis gaullistes ne le soutiennent pas. Dès le 16 mai 1967 s’était créé le Comité de solidarité français avec Israël sous la présidence du général Pierre Kœnig avec des députés de tous les bords (à l’exception des communistes), reflétant un large consensus, de Claude-Gérard Marcus (gaulliste) à Michel Poniatowski (républicain indépendant, mouvement de Valéry Giscard d’Estaing) en passant par Maurice Faure (radical) et avec le soutien de Gaston Defferre (Section française de l’Internationale ouvrière — SFIO, socialiste).

 

La presse se déchaîne, ne cachant pas sa sympathie pour Israël, petit David entouré de redoutables Goliath. Elle met en garde contre un nouveau Munich, contre un nouveau génocide. On peut lire dans Paris-Jour, le 2 juin : « Demain, à nouveau, ce seront les cris des kapos, les aboiements rauques des chiens, les cris de bête des enfants que l’on torture, la rafale qui mettra fin au cauchemar. » « Israël est-il menacé de mort ? s’interroge Jean Daniel dans Le Nouvel Observateur. Oui, indubitablement. Peut-on l’accepter ? Non à aucun prix. »

 

DES ARABES « GAVÉS DE HASCHICH »

 

À la peur d’un nouveau génocide s’ajoute un racisme anti-arabe à peine voilé chez certains, cinq ans après l’indépendance algérienne. Serge Groussard, grande plume de L’Aurore écrit le 24 mai : « Deux mille (sic !) ans d’incurie musulmane ont transformé ce paradis d’or et de miel (la Palestine) en steppes érodées ». C’est toujours L’Aurore qui parle des Arabes, « gorgés de haine par la plus fanatique des campagnes psychologiques depuis Goebbels, gavés de haschich ou enténébrés d’opium », qui convoitent « les belles richesses nouvelles du peuple hébreu ». Et Le Figaro affirme que les radios arabes promettent les vergers de Galilée, les orangers de Jaffa et les filles de Tel-Aviv aux masses arabes4.

 

Dans ce contexte, l’émotion dans l’opinion est réelle et les mobilisations en faveur d’Israël massives. Le 31 mai 1967, 30 000 manifestants se rassemblent devant l’ambassade d’Israël à Paris et plusieurs milliers en province : 6 000 personnes à Marseille, 5 000 à Toulouse ou à Nice, 2 500 à Strasbourg ou Lyon, 2 000 à Nancy, Metz ou Montpellier. La communauté juive, renforcée par l’arrivée de nombreux pieds-noirs juifs d’Algérie, est pleinement mobilisée. Nombre d’artistes et d’intellectuels expriment leur solidarité. Ainsi Serge Gainsbourg, chanteur pourtant bien éloigné de tout engagement, écrira « Le sable d’Israël », chanson dans laquelle il affirme qu’il est prêt à mourir pour ce pays où il n’a jamais mis les pieds.

 

Les voix dissidentes sont rares. Même un homme comme Jean-Paul Sartre, engagé dans le combat anticolonialiste de manière déterminée en Algérie et ailleurs — il a préfacé Les Damnés de la terre, de Franz Fanon paru aux éditions Maspero5 — signe un appel dans lequel est évoqué « la volonté de paix d’Israël ». Dans une préface au numéro spécial des Temps modernes intitulé « Le conflit israélo-arabe » et qui sort des presses début juin, il écrit :

 

Nous sommes allergiques à tout ce qui pourrait, de près ou de loin, ressembler à de l’antisémitisme. Nos amis arabes répondent qu’ils ne sont pas antisémites mais anti-israéliens. Mais, pour nous, peuvent-ils empêcher que ces Israéliens soient aussi des juifs ?

Il gomme ainsi toute la dimension coloniale de l’installation des colons juifs en Palestine, abordée pourtant par Maxime Rodinson dans ce même numéro des Temps modernes sous le titre : « Israël, fait colonial ? »

 

OCCUPATION, RÉSISTANCE, TERRORISME...

 

Si l’hebdomadaire Témoignage chrétien refuse d’emboucher les trompettes de la guerre, la seule force importante à critiquer la politique israélienne reste le Parti communiste, dénoncé par beaucoup comme « un agent de Moscou ». Sous la plume de son rédacteur en chef René Andrieu on peut lire, le 30 mai 1967 dans L’Humanité : « Le gouvernement d’Israël, derrière lequel se profile l’ombre de l’impérialisme américain, porte la responsabilité du différend qui met les peuples du Moyen-Orient au bord de la guerre. » Il est aussi l’un des premiers à prendre en compte la réalité palestinienne, absente de la plupart des analyses : « Nous ne pouvons approuver la manière dont les dirigeants israéliens ont chassé de leur terre et spolié de leurs biens (en 1948-1949) plus d’un million d’Arabes de Palestine. » Et il ajoute : « C’est dans le refus israélien du retour des réfugiés dans leurs foyers que réside la cause essentielle (du) conflit »6.

 

Dans un climat hystérique, on ne peut s’étonner que, le matin de l’attaque israélienne du 5 juin, France-Soir, l’un des principaux quotidiens français, titre sur cinq colonnes : « Les Égyptiens attaquent Israël », tandis que Le Populaire, organe de la SFIO, annonce : « Attaqué de toutes parts, Israël résiste victorieusement. » On ne parlait pas encore de fake news…

 

Contre vents et marées, de Gaulle tiendra bon sur sa position et demandera le retour aux frontières du 4 juin 1967. Très vite, la France prendra également la mesure de l’importance du facteur palestinien dans la crise qui vient d’éclater. Isolé sur la scène politique intérieure, de Gaulle se démarque aussi de la position des alliés occidentaux, notamment des États-Unis. Pourtant, ces positions seront au fil des ans reprises par ses successeurs — y compris par ceux qui, tels Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) ou François Mitterrand (1981-1995) les avaient fortement critiquées. Positions qui, finalement, seront adoptées par « la communauté internationale » dans les années 1980 : refus de la conquête de territoires par la force ; droit à l’autodétermination des Palestiniens ; nécessité de dialoguer avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

 

Une phrase de sa conférence de presse du 27 novembre 1967 illustre la vision prémonitoire gaullienne :

 

Maintenant il (Israël) organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme…

ALAIN GRESH

1Cités par Laurence Coulon, L’opinion française, Israël et le conflit israélo-arabe, 1947-1987, Honoré Champion, 2009. Ce livre se situe dans une perspective de soutien à la politique israélienne.

2Cité par Samy Cohen, De Gaulle, les gaullistes et Israël, Alain Moreau, 1974.

3Les ventes seront suspendues en janvier 1969, à la suite du raid israélien contre l’aéroport de Beyrouth et la destruction de la flotte civile libanaise, permettant à Israël de maintenir sa supériorité dans les airs.

4Ces citations sont tirées de Samir Kassir, Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem : la France et le conflit israélo-arabe, tome 2, 1958-1985, « Les livres de la Revue d’études palestiniennes », 1993.

5À la suite des prises de position de Sartre sur la guerre de 1967, la veuve de Fanon exigera que cette préface soit retirée des nouvelles éditions du livre.

6Le PC restera toutefois très réticent, après la guerre de 1967, à la lutte armée des Palestiniens et aux organisations de fedayin.

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QUI MENACE QUI EN CORÉE ?

Publié le par Mahi Ahmed

QUI MENACE QUI EN CORÉE ?

SEPTEMBRE 5, 2017370

 

Par Ramdane Mohand Achour

 

Les politiques occidentaux et leurs porte-voix médiatiques poursuivent sans relâche leur entreprise systématique de diabolisation de la Corée du Nord en réduisant ce petit pays de 25 millions d’habitants à une dictature sanglante dirigée par un fou furieux imprévisible. Ils dénoncent en permanence la « propagande du régime de Pyongyang » et tournent en dérision la télévision nord-coréenne. Pourtant, l’appareil de propagande nord-coréen s’avère bien rudimentaire et chétif en comparaison du puissant et implacable dispositif de formatage occidental qui matraque sans nuance et sans la moindre trace de remord sa propre opinion publique et, à travers ses relais conscients ou inconscients, le reste de l’opinion publique mondiale.

 

Nos lecteurs ne sont bien évidemment pas obligés de nous croire sur parole, mais ceux d’entre eux qui entendent se faire une idée un tant soit peu objective de l’ampleur des mensonges déversés à longueur d’années par les médias occidentaux peuvent découvrir un autre visage de ce pays en consultant une excellente vidéo amateur1 réalisée par un jeune algérien sans a priori politique ou idéologique qui a pris le temps de se rendre en Corée du Nord pour se faire sa propre idée.

 

Son reportage malmène nombre d’idées reçues implantées méthodiquement dans notre subconscient par la « presse libre » des « grandes démocraties ». Certes, la Corée du Nord n’est pas un paradis, mais ce n’est certainement pas l’enfer stigmatisé par la propagande impérialiste. Décrit comme un peuple famélique, triste et terrorisé, on découvre dans ce reportage des habitants en bonne santé, joyeux et actifs. Un peuple qui travaille, étudie et qui compte sur ses propres forces. Dans les avenues extrêmement propres de la capitale, on aperçoit des habitants traverser une rue alors que le feu est au vert sans déceler dans leur attitude la moindre trace de crainte à l’égard de la policière qui règle la circulation. Ne risquent-ils pas, pourtant, d’être interpelés, emprisonnés ou expédiés dans des camps de travail, torturés et condamnés sans jugement par la dernière « dictature communiste » du monde… avec celle de Cuba ?

 

Présentant le dernier ouvrage2 d’une spécialiste de la Corée du Nord, le journal français La Croix qui peut difficilement être accusé de complaisance à l’endroit du régime de Pyongyang, écrit : « C’est cette forteresse obscure que Juliette Morillot, coréanologue respectée, et Dorian Malovic, chef de la rubrique Asie à La Croix, ont choisi d’éclairer. Leur regard explore au fil des pages sept thèmes (histoire, politique, géopolitique, droits de l’homme, économie, société et culture, propagande), comme la lumière d’une lampe torche qui balaierait lentement les pièces d’une maison oubliée. Sous leur plume, le pays s’anime, la population prend chair, grâce à de nombreux témoignages, et une certaine réalité apparaît, différente de celle véhiculée par des clichés occidentaux souvent méprisants. »3

 

Ni fous ni paranoïaques

 

Toutes les contre-vérités déversées par les médias occidentaux à propos de la Corée du Nord ont pour but de décrédibiliser son régime, de le diaboliser à outrance afin de préparer l’opinion publique internationale à la prochaine guerre que le « Monde libre » sera contraint de livrer à cet « Etat voyou » pour sauver l’Humanité. Le scénario utilisé tour à tour en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou au Venezuela… se trouve ainsi convoqué une nouvelle fois afin de justifier une prochaine aventure militaire contre un pays qui, indépendamment de la nature de son régime politique, refuse de s’aligner sur l’ordre mondial dominé par une poignée de puissances (G7) autoproclamées « communauté internationale ». Ne dit-on pas que quand on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage ?

 

Juliette Morillot affirme pourtant que les dirigeants nord-coréens ne sont ni fous ni paranoïaques et qu’ils disposent du soutien de la majorité de leur peuple. Remettant les choses en perspective, la chercheuse rappelle utilement un détail passé, semble-t-il, inaperçu aux yeux des médias du « Monde libre », à savoir que la Corée du Nord fait face, depuis la fin de la guerre qui a déchiré la péninsule coréenne de 1950 à 1953, à une réelle et puissante menace militaire.

 

La pauvre petite Corée du Sud, menacée par l’ogre communiste du Nord, à l’instar du pauvre petit Etat d’Israël menacé par les « méchants terroristes du Hamas » de Gaza, dispose ainsi d’une armée de près de 700 000 hommes et d’un budget militaire d’un montant de 29 milliards de dollars en 2010. Séoul dispose en outre d’un véritable  complexe militaro-industriel composé, entre autres, des géants Daewoo, Hyundai, Korea Aerospace Industries, Samsung… Il ne s’agit pas d’une armée de novices puisque plus de 325 000 de ses membres furent déployés au Sud-Vietnam entre 1965 et 1973 pour soutenir le régime fantoche protégé par les USA. Cette armée a également participé à l’agression de l’Irak entre 2003 et 2008 avec un contingent de 25 000 soldats. A l’armée d’active s’ajoute une force de réserviste comptant 4 500 000 hommes.

 

Le pays du « Matin calme » peut également compter sur la présence de 30 000 soldats américains déployés sur son sol. Washington vient par ailleurs d’installer une base de missiles antimissiles THAAD de longue portée susceptibles de menacer la Chine. Celle-ci s’ajoute aux bases déjà existantes dans ce pays.

 

Les Etats-Unis déploient également une armada dans les océans Pacifique et Indien, la VIIème flotte. Donald Trump vient de dérouter un porte-avion et sa flottille pour les positionner au large de la péninsule coréenne. Les Etats-Unis disposent également d’une base militaire dans leur colonie de l’île de Guam où sont stationnés officiellement près de 7 000 soldats, des sous-marins, des navires de surface et une base aérienne capable d’accueillir des B 52 et des chasseurs. Au Japon, les Américains disposent de cinq bases militaires fortes de 50 000 soldats dont la moitié sur l’ile d’Okinawa.

 

Allié des Etats-Unis et de la Corée du Sud, le Japon, pays prétendument pacifiste dispose d’une armée d’active de 260 000 soldats. Le pays du « Soleil levant » possède également la sixième flotte militaire du monde, dont quatre porte-hélicoptères. Tokyo cherche même à se doter de l’arme nucléaire.

 

Il faut savoir par ailleurs que la guerre de Corée ne fut pas sanctionnée par un accord de paix. Les deux Corée sont donc toujours en état de guerre technique. Enfin, et face à une puissance coloniale et impérialiste, les Etats-Unis en l’occurrence, qui n’a pas hésité à jeter deux bombes atomiques sur deux villes japonaises (Hiroshima et Nagasaki) en 1945 et ce, alors même que le Japon s’apprêtait à capituler, les dirigeants nord-coréens font œuvre d’un salutaire et rationnel sens de la sécurité en tentant de se doter de l’arme nucléaire ! Comment leur peuple pourrait-il ne pas partager l’inquiétude de ses dirigeants et leur volonté de se préserver d’une éventuelle agression américaine ?

 

Comme l’explique un autre spécialiste français de l’Asie du Nord-Est : « Dire qu’on peut rayer la Corée du Nord de la carte, c’est légitimer son programme nucléaire »4. Le Président russe est allé dans le même sens en expliquant que les Nord-Coréens ne renonceront pas à leur programme [nucléaire] s’ils ne se sentent pas en sécurité. Vladimir Poutine a dénoncé l’option militaire en prévenant que « s’engager dans une hystérie militaire n’a aucun sens, c’est un chemin qui mène à l’impasse ».

 

 

 

Un Algérien en Corée du Nord.

Juliette Morillot, Dorian Malovic :  La Corée du Nord en 100 questions. Editions Tallandier. Paris, 2016.

Jean-Cristophe Ploquin : « La Corée du Nord en 100 questions », entrebâiller une porte. La Croix.

Antoine Bondaz : « Dire qu’on peut rayer la Corée du Nord de la carte, c’est légitimer son programme nucléaire ». Le Monde du 4 septembre 2017.

 

 

url :http://librealgerie.info/2017/09/05/qui-menace-qui-en-coree/

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Entretien avec Henry Laurens sur le troisième affrontement israélo-arabe

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien avec Henry Laurens sur le troisième affrontement israélo-arabe

JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > ENTRETIEN > JUIN 1967, UNE GUERRE DE SIX JOURS QUI N’EN FINIT PAS > SYLVAIN CYPEL > HENRY LAURENS > 24 MAI 2017

Après l’affrontement entre le jeune État d’Israël et ses voisins arabes en 1948-1949, après l’expédition de Suez et la conquête du Sinaï en 1956, la guerre de juin 1967 est le troisième round d’un affrontement qui n’a jamais vraiment cessé. Mais il va profondément bouleverser la région et, paradoxalement, marquer la renaissance du mouvement national palestinien.

 

Sylvain Cypel. — La guerre de 1967 aurait-elle pu être évitée ?

 

Henry Laurens. — Le déterminisme absolu n’a jamais existé. Un certain nombre de facteurs présents depuis 1964 ont provoqué cette guerre : en particulier la remontée du mouvement palestinien et la volonté de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser de la canaliser. Même si cette Organisation de libération de la Palestine (OLP), créée en 1964, tient des discours extrêmement radicaux, en réalité elle est plus un moyen pour Nasser de contrôler la revendication palestinienne que de s’en prendre à Israël. Et puis le Fatah de Yasser Arafat entre dans la lutte armée dès le 1er janvier 1965. Le premier sommet des chefs d’État arabes de janvier 1964 avait fait sienne l’exigence de la « libération de la Palestine ». Ce mot d’ordre est évidemment une alerte pour Israël. Mais en réalité, pour Nasser, la libération de la Palestine passera par le préalable de l’unité arabe. Autant dire, cyniquement, aux calendes grecques.

 

S. C. — La tension persistante entre Israël et la Syrie n’est-elle pas un autre élément déclencheur de la crise qui mènera à la guerre ?

 

H. L. — Si, mais il est selon moi secondaire. Ce qui est alors essentiel, c’est la guerre au Yémen. Nasser est complètement embourbé entre une révolte royaliste et la République yéménite proclamée en 1962, que l’Égypte soutient. Une partie importante de l’armée égyptienne se trouve au Yémen. C’est un abcès de fixation, car dès lors que les Égyptiens menacent l’Arabie saoudite, les Américains annoncent qu’ils la protègeront. La stratégie nassérienne, durant toute la crise de 1967, ne vise en réalité pas la Palestine mais à casser le soutien américain à l’Arabie saoudite.

 

S. C. — Vous exposez là le point de vue arabe. Quand j’évoquais la tension avec la Syrie, c’est parce que cet enjeu-là était alors important aux yeux des Israéliens, en particulier la question de l’eau1.

 

H. L. — Deux aspects dans l’affaire : d’abord le détournement par la Syrie d’une partie des eaux des affluents du Jourdain. Le conflit israélo-arabe est rythmé par des faits accomplis ou des « lignes rouges ». Ainsi en 1957, Israël avait défini que le libre passage par le détroit de Tiran à l’entrée du bras de la mer Rouge qui mène aux ports d’Akaba (Jordanie) et d’Eilat (Israël) en était une, ce qui était discutable sur le plan du droit international. Bloquer le détroit serait donc perçu comme un casus belli. De l’autre côté, les Arabes avaient déclaré comme ligne rouge le détournement des eaux du Jourdain par Israël2. Cela n’ayant pas fonctionné et Israël n’ayant pas été contraint d’abandonner son plan, la Syrie a répliqué par la menace d’un détournement des affluents du Jourdain.

 

S’ajoute à cela un second facteur de tension avec la Syrie : la DMZ (zone démilitarisée). Cette zone entre la Syrie et Israël avait été créée en 1949 lors de l’armistice de Rhodes ; mais son statut juridique n’a jamais été défini. À qui appartenait ce territoire ? À Israël, à la Syrie ou aux Palestiniens, puisque c’était le territoire de l’ancienne Palestine ? Dès les années 1950, les Israéliens grignotent constamment la DMZ, en chassent ses populations arabes. Ils entretiennent un facteur de violences continues dans cette zone qui va croître avec le passage de la Syrie sous la coupe d’un pouvoir baasiste radical en 1963.

 

S. C. — Il y aura quatre interlocuteurs dans cette guerre : Israël, Nasser, le Baas syrien et le roi de Jordanie. Qui la voulait le plus ?

 

H. L. — Personne. Un ouvrage classique sur le Proche-Orient écrit par un ex-diplomate américain, Richard Parker, intitulé The Politics of Miscalculation in the Middle East (Barnes & Noble, 1993) décrit la crise de 1967 comme une suite de mauvais calculs de la part de l’ensemble des interlocuteurs. Dans cette mesure, la guerre aurait pu être évitée si ceux-ci avaient été plus réalistes ou avaient mieux évalué les rapports de force.

 

S. C. — Selon Tom Segev dans 1967 (Denoël, 2007), un livre basé sur les seules archives israéliennes, pour les dirigeants d’Israël, l’adversaire prioritaire au départ est la Syrie et l’Égypte la principale menace. La conquête de la Cisjordanie et de Jérusalem ne surgira dans les débats internes que tardivement, à quelques jours de la guerre. Comment expliquer qu’un enjeu peu présent initialement devienne brusquement si important ?

 

H. L. — Le fait qu’Israël n’ait jamais reconnu l’intégration de la Cisjordanie à la Jordanie montre que le projet israélien de conquête de la Cisjordanie n’avait jamais été abandonné. Le second élément est le traumatisme du Sinaï. Que faire de la Cisjordanie une fois conquise ? En octobre 1956, Israël avait pris le Sinaï, puis les Américains avaient exercé de très fortes pressions qui avaient mené six mois après à une évacuation israélienne complète. Dès lors, les responsables politiques et les militaires israéliens ne pensent pas faire une guerre d’annexion, car avant le 5 juin 1967, ils sont persuadés que s’ils le font, les Américains interviendront immédiatement et les forceront à nouveau à évacuer les territoires annexés. Ils estiment qu’ils n’auront pas les moyens politiques de les préserver. La bonne surprise vient à l’été 1967, lorsqu’ils comprennent qu’il n’y aura pas de véto américain absolu contre cet état de fait.

 

S. C. — Le président américain Lyndon Johnson est visiblement exaspéré par les velléités israéliennes de mener une guerre préventive. Il le dit à plusieurs reprises : il y est hostile (comme le sera Charles de Gaulle). Pourtant il va laisser faire, et ensuite protéger Israël au plan diplomatique. Comment cela s’explique-t-il ?

 

H. L. — D’abord, Johnson dispose de plusieurs voix différentes à la Maison Blanche. On sait que le président américain est profondément exaspéré par Nasser, à cause de la guerre au Yémen et de son rapprochement important avec l’Union soviétique dans cette période. Cela dit, si on prend leur vision au mois de mai 1967, les Américains considèrent qu’ils n’ont vraiment pas besoin de la crise qui pointe entre Israël et les États arabes, tant ils sont embourbés dans la guerre du Vietnam. Pour eux, créer un second front est-ouest au Proche-Orient serait une catastrophe. Puis on constate une évolution, en particulier dans l’entourage proche de Johnson, qui lui dit en résumé : « Après tout, une défaite égyptienne pourrait amener l’effondrement du régime nassérien, donc une défaite majeure pour l’Union soviétique. » On dispose aujourd’hui des mémorandums de Walter Rostow (conseiller du président Johnson), qui, trois ou quatre jours avant l’attaque israélienne, lui dit : « S’il y a une guerre et une défaite égyptienne, on aura un nouveau Moyen-Orient. » Les termes sont déjà utilisés3.

 

S. C. — Johnson a peur d’un conflit long et compliqué. Vraisemblablement les rapports de la CIA depuis Tel-Aviv joueront un rôle important pour le convaincre que les Israéliens vont gagner très rapidement et que le risque d’échec est très faible.

 

H. L. — C’est la fameuse discussion sur le « feu rouge » ou « feu vert », qu’on retrouvera à d’autres moments, par exemple en 1982 lors de l’invasion israélienne du Liban. Disons que les esprits les plus modérés sur le sujet estiment que les Américains ont donné à Israël un feu orange clignotant pour leur permettre d’attaquer. Il reste que nous interprétons les événements avant le 5 juin 19674 avec notre vision a posteriori, une fois l’événement passé. Or à l’époque, chacun croit que si guerre il doit y avoir, elle sera due au fait qu’un navire israélien cherchera à passer par le détroit de Tiran et se fera tirer dessus par les Égyptiens — ce qui constituera un casus belli pour Israël. Dans un tel cas, l’Égypte ferait figure d’agresseur.

 

S. C. — Et ça n’arrive pas. On sait aujourd’hui que Nasser avait prévenu les Américains qu’il ne tirerait pas.

 

H. L. — C’est le sens de l’apostrophe de Charles de Gaulle aux Israéliens : ne tirez pas les premiers. Car effectivement, dès que les acteurs israéliens comprennent que le casus belli risque de leur échapper, ils décident de l’attaque du 5 juin sous un faux prétexte, un mensonge honteux. Ils inventent une pseudo-agression égyptienne. Reste qu’à partir du 1er juin l’administration Johnson passe au feu orange clignotant. Surtout, au moment où la guerre éclate, le département d’État déclare que les États-Unis n’interviendront pas dans ce conflit, suscitant de très vives réactions au Congrès américain qui juge massivement que les États-Unis ne peuvent rester neutres.

 

S. C. — La guerre de juin 1967 marque-t-elle un tournant dans la vision de la diplomatie américaine sur le Proche-Orient et sur la relation qu’entretiennent les États-Unis avec Israël ?

 

H. L. — La première phase conduit à la guerre. Là, les responsabilités de Nasser sont absolument colossales, même si les nationalistes arabes ont toujours prétendu ensuite qu’il avait été manipulé, ou victime d’un complot. Le nombre d’erreurs de calcul qu’il a accumulées dans les jours qui précèdent l’offensive est absolument sidérant. Mais dans la seconde phase, après la fin de la guerre, lorsque se posera la question d’un règlement politique, les décisions américaines prises durant l’été 1967 vont conditionner la poursuite du conflit sur plusieurs décennies.

 

S. C. — À quoi faites-vous allusion ?

 

H. L. — Jusque là, la doctrine américaine se fondait sur le strict respect des frontières régionales internationalement reconnues. Dès la fin de la guerre, les Arabes attendent des Américains qu’ils récusent toute annexion israélienne, puisqu’ils défendent l’intangibilité des frontières. Si cela est respecté, alors ils laissent entendre qu’ils pourront reconnaître toutes les frontières préexistantes, donc aussi celles d’avant le 5 juin 1967. C’est l’idée émise le 1er septembre 1967 au premier sommet arabe de Khartoum. L’Égypte indique qu’elle est disposée à abandonner l’état de belligérance avec Israël. Depuis l’armistice de Rhodes5, pour les Arabes, les combats avaient cessé, mais l’état de belligérance continuait. C’est par ce motif que les Égyptiens justifiaient l’interdiction faite aux Israéliens d’utiliser le canal de Suez ou le détroit de Tiran, le boycott d’Israël (par la Ligue arabe), etc. La fin de l’état de belligérance ne signifiait pas la reconnaissance de l’État d’Israël. À l’époque, les Égyptiens ont beau jeu de dire aux Américains : « Vous ne reconnaissez pas la Chine populaire, mais vous n’êtes pas en guerre contre elle. Eh bien, nous sommes prêts à ne plus être en guerre contre Israël sans avoir à le reconnaître. » Mais la décision américaine de modifier ses concepts diplomatiques est tellement discrète que les Israéliens eux-mêmes n’arrivent pas à la dater précisément. On dit « l’été 1967 », parce qu’il n’y a pas de réunion du Conseil de sécurité nationale américain, pas cinquante mémorandums sur le sujet ni de procès-verbaux. D’ailleurs, ce changement conceptuel va passer complètement inaperçu au début. Pourtant, il est fondamental : désormais, l’intangibilité des frontières ne sera consacrée qu’après le règlement territorial entre les belligérants.

 

S. C. — Comment expliquez-vous ce tournant politiquement ?

 

H. L. — D’abord par le fait que Washington est exaspéré par les Arabes. Ensuite, par l’idée qu’avec ses zones démilitarisées, la ligne d’armistice de 1949 entre les belligérants est une telle source d’ennuis que quelques changements secondaires de territoire pourraient faciliter une meilleure vie collective ensuite. À l’époque, même de Gaulle était prêt à accepter cette idée.

 

S. C. — La volonté d’affaiblir l’Union soviétique ne joue-t-elle pas ?

 

H. L. — Si, évidemment. On est en pleine guerre froide. La conséquence sera une stratégie nassérienne qui consiste à considérer que puisque les États-Unis n’agissent pas pour que lui soit restitué ce qui lui appartient (NDRL. Le Sinaï), il implique totalement les Soviétiques sur son territoire. Cela engendre dans son esprit deux bénéfices : d’abord, pense-t-il, plus j’aurai d’aide des Soviétiques, moins les Israéliens pourront me bombarder ; ils n’iront pas jusqu’à tuer des citoyens soviétiques au milieu du port d’Alexandrie ! Donc la présence soviétique me protège. D’autre part, plus j’aurai de Soviétiques en Égypte, plus j’aurai de marge de négociation avec les Américains, parce que je pourrais échanger le départ des Soviétiques contre un règlement qui me sera favorable.

 

S. C. — Et quelle est l’attitude de Nasser vis-à-vis des Palestiniens ?

 

H. L. — Pour la Cisjordanie, Nasser a été clair. Il a déclaré au roi Hussein : « Je te donne toute liberté pour négocier avec les Américains. Si tu peux récupérer la Cisjordanie et Jérusalem, je ne m’y opposerai absolument pas. » Il le dit avant le sommet de Khartoum, et il le répète à Khartoum au roi Hussein : « Arrange-toi avec les Américains pour récupérer la Cisjordanie, quitte à faire des concessions politiques monstrueuses ».

 

S. C. — Il y a cette célèbre rencontre entre Moshe Dayan et Hussein, en 1968, où le roi de Jordanie dit clairement : « Si vous nous restituez tout, et compris Jérusalem-Est, nous reconnaîtrons publiquement l’État d’Israël »…

 

H. L. — Oui, et Hussein a un mandat de Nasser pour cela. C’est Israël qui refuse, parce que dès le départ les Israéliens ont annexé Jérusalem ; le règlement politique est devenu impossible.

 

S. C. — Malgré ça, les Américains ne modifient pas leur attitude. Pourquoi ?

 

H. L. — Ils se veulent pragmatiques et ne comprennent pas pourquoi les Arabes ne céderaient pas de petits morceaux ici ou là sans se poser la question : pourquoi les Israéliens n’y auraient-ils pas droit ? Et puis, on est globalement dans un contexte de guerre froide.

 

S. C. — Alors que les États arabes ont vécu la défaite de juin 1967 comme un traumatisme incommensurable, cette guerre n’aura-t-elle pas été paradoxalement une bénédiction pour la renaissance du mouvement national palestinien ?

 

H. L. — Oui et non. Non parce qu’à la fin 1967, la vision de Nasser reste toujours à peu près que la résistance nationale palestinienne peut être une petite force d’appoint pour l’armée égyptienne, en faisant un peu diversion, mais rien de plus. Et au sommet de Khartoum, les pays arabes prennent la décision de lutter pour la récupération des territoires perdus en juin 1967. Ce faisant, ils oblitèrent de fait la notion de la « libération de la Palestine ». C’est pour cela d’ailleurs que l’OLP, la première OLP, celle d’avant Arafat, claque la porte à Khartoum, parce qu’elle a parfaitement compris que le mot d’ordre de Khartoum est contre l’intérêt des Palestiniens, en tout cas contre un projet de libération de la totalité de la Palestine. Mais on peut aussi répondre positivement à la question. Je me rappelle qu’à cette époque-là, on parlait toujours du « conflit israélo-arabe ». À partir du moment où Israël occupe la totalité de la Palestine mandataire, la dimension palestinienne se renforce. Avant la guerre de 1967, les Palestiniens de Gaza n’avaient aucune relation avec ceux de Cisjordanie et avec ceux qu’on nomme aujourd’hui les « Palestiniens de 1948 »6, ou les « Arabes israéliens ». Après cette guerre, les trois parties peuvent se rencontrer de nouveau. L’occupation permet aux uns et aux autres de se retrouver et de se fréquenter, même si ça reste compliqué pour eux. Les « Palestiniens de l’intérieur », ceux de Cisjordanie et de Gaza, réémergent.

 

S. C. — Et un an après, le 20 mars 1968, l’armée israélienne lance une opération de représailles massive en Jordanie sur la bourgade de Karameh. Elle se traduira par de lourdes pertes, sans que l’armée israélienne atteigne ses objectifs. Pour l’OLP, c’est une victoire.

 

H. L. — Oui, un an après, c’est la révolution palestinienne et la prise de pouvoir par Yasser Arafat sur le mouvement national palestinien. Il devient presque un rival de Nasser. Il introduit une divergence mortelle entre l’objectif des États arabes, qui est la récupération des territoires perdus en 1967, et le projet de la libération de la Palestine, qui est celui de l’OLP d’Arafat. Cela conduira, dans un autre contexte, à « Septembre noir » en Jordanie en 19707. Mais si vous prenez la séquence étroite entre les événements de juin 1967, le sommet de Khartoum et le 22 novembre 1967, date de l’adoption de la résolution 2428, on n’est pas du tout dans une logique de libération de la Palestine. Les Palestiniens ne sont pas mentionnés dans la résolution 242. Et les États arabes restent dans une logique de récupération des territoires perdus. Le soutien à la revendication nationale palestinienne ne viendra que plus tard.

 

S. C. — Le mouvement palestinien semble aujourd’hui très affaibli. Israël s’enfonce dans un colonialisme assumé. Enfin l’espace arabe est déchiré par des conflits épouvantables. Que reste-t-il de la guerre de juin 1967 dans les opinions arabes ? Quel est l’état de l’historiographie arabe sur le sujet ?

 

H. L. — Une abondante littérature en Égypte traite de la guerre de juin 1967 et de la responsabilité de Nasser. Dans l’historiographie proprement égyptienne, des débats ont plutôt porté sur des questions comme : Nasser a-t-il eu tort ou raison ? Quelles ont été les causes de la défaite ? On est plus dans des enjeux internes égyptiens. En dehors de cela, je n’ai pas vu grand-chose dans les autres pays. D’excellents livres jordaniens, mais relativement neutres, défendent la position de la Jordanie. Ils font d’ailleurs porter une partie de la responsabilité de la défaite sur les Égyptiens. En Syrie, on ne pouvait pas en reconnaître les causes : Hafez Al-Assad était le ministre de la guerre en juin 1967 ; la guerre était donc un sujet extrêmement tabou. Et une césure, au sens où le mouvement national arabe a été brisé par 1967. Jusque là, les régimes nationalistes arabes incarnaient la revanche vis-à-vis des gouvernements incompétents emportés après 1948 dans leurs pays. Or avec juin 1967 ils portent désormais eux-mêmes leur propre défaite, même si la rhétorique égyptienne oppose la Nakba, le désastre de 1948, à la Naksa, le revers de 1967. Ensuite est advenue la guerre d’octobre 1973, qui a été vécue comme une revanche de 1967 — ce qui n’était pas faux pour une bonne part.

 

S. C. — Établissez-vous un rapport entre la défaite du nationalisme arabe en juin 1967 et la montée en puissance du radicalisme islamiste dans le monde arabe ?

 

H. L. — Indubitablement, la guerre de juin 1967 a été un facteur qui a participé à la montée de l’islamisme dans le monde arabe, car les régimes révolutionnaires arabes ont été considérés comme responsables de la grande défaite. Cependant, le tournant vers l’islamisme n’apparaît pas avant les années 1980, c’est-à-dire plus de dix ans plus tard. Certes, l’élan du nationalisme arabe a été brisé par la guerre de 1967, mais dans la montée de l’islamisme, on peut recenser une quinzaine d’autres facteurs. Pour n’en prendre qu’un : jusqu’à 1967, la posture des régimes nationalistes arabes est celle de la révolution ; après cette guerre, ils entrent dans une autre phase où le mot d’ordre est la stabilité — phase qui perdure jusqu’à aujourd’hui. L’actuel régime égyptien, comme avant lui celui de Hosni Moubarak, n’a que le mot « stabilité » à la bouche. Or c’est par rapport à cette stabilité que le mouvement islamiste a émergé, pas par rapport à la séquence révolutionnaire qui précédait. Elle est amenée paradoxalement par les événements de la fin des années 1960, c’est-à-dire qu’après le coup d’État qui voit Hafez Al-Assad prendre le pouvoir en Syrie (NDLR. En septembre 1970), il n’y en aura plus d’autre dans le monde arabe. Évidemment, il y aura la terrible catastrophe libanaise à partir de 1975 avec la guerre civile. Mais tous les autres États de la région s’enferment dans des régimes autoritaires policiers qui se revendiquent du besoin de stabilité, non plus d’un esprit révolutionnaire. C’est contre ces régimes que va se propager le mouvement islamiste.

 

 

La guerre de 67 : interview de Henry Laurens - YouTube

Propos recueillis par Sylvain Cypel.

 

SYLVAIN CYPEL, HENRY LAURENS

1La Syrie avait entrepris, en particulier, de dévier une partie des eaux des affluents du Jourdain à leur source, privant ainsi Israël d’eau exploitable. De nombreuses sources aboutissant au Jourdain sont situées sur le plateau du Golan, qu’Israël annexe officiellement en juin 1967.

2Israël avait lancé en 1964 un projet d’« aqueduc national ».

3Les idéologues néoconservateurs américains, en particulier Paul Wolfowitz et le président George W. Bush lui-même évoqueront ce concept d’un « nouveau Moyen-Orient » avant la guerre qu’ils lanceront en 2003 en Irak.

4Date du début de l’attaque israélienne.

5Signé en 1949, l’armistice de Rhodes a mis fin à la guerre entre Israël et les pays arabes.

6Les « Palestiniens de 1948 » sont les 15 % de Palestiniens non expulsés et restés en Israël après la fin de la guerre de 1948.

7On appelle Septembre noir l’épisode de l’écrasement de la résistance palestinienne par l’armée jordanienne en septembre 1970.

8Entre autres, la résolution 242 du Conseil de sécurité « souligne l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et la nécessité d’œuvrer pour une paix juste et durable permettant à chaque État de la région de vivre en sécurité ». Elle prône « l’instauration d’une paix juste et durable au Proche-Orient qui devrait comprendre l’application des deux principes suivants : a. retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés au cours du récent conflit ; b. fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues ».

Pour contester l’obligation de se retirer de tous les territoires conquis en 1967, Israël argue d’une différence entre le texte de la résolution en français et en anglais. Le retrait « des territoires occupés » est écrit en anglais « from occupied territories », que l’on peut traduire par « des territoires », mais aussi par « de territoires » occupés, donc pas de tous. En conséquence de quoi Israël a gardé le contrôle de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et du Golan en totalité depuis un demi-siècle.

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Iran. Défis économiques pour le président réélu

Publié le par Mahi Ahmed

Iran. Défis économiques pour le président réélu
Iran. Défis économiques pour le président réélu
Iran. Défis économiques pour le président réélu

Iran. Défis économiques pour le président réélu

ORIENT XXI > MAGAZINE > HAMZEH ARABZADEH > 25 MAI 2017

Hassan Rohani a été réélu président avec 57 % des voix le 19 mai dernier. Manifestement, les perspectives d’ouverture économique à l’étranger qu’il défend ont davantage convaincu les électeurs que les promesses souvent inconsidérées de ses adversaires conservateurs en direction des plus modestes. Reste que le chômage, qui a pris la place de l’inflation dans les débats politiques, ne peut être combattu efficacement que par une diversification du secteur industriel hors pétrole. On est loin du compte.

 

Loey Felipe/United Nation Photo, 28 septembre 2015.

Il y a quatre ans, en 2013, les problèmes économiques étaient au centre des débats de la onzième élection présidentielle iranienne. Au cours des trois dernières années précédentes, la monnaie avait connu de très forts taux d’inflation : 26 % en 2011, 21 % en 2012 et 34 % en 2013. La croissance était négative, avec − 3,7 % et − 7,8 % en 2012 et 2013, et le taux de chômage record.

 

Si l’inefficacité des politiques explique en partie cette situation, ce sont les sanctions imposées par le conseil de sécurité de l’ONU qui ont véritablement paralysé l’économie. En 2013, pour la plupart des Iraniens, voire même certains gouverneurs, ces sanctions ne représentaient plus seulement un problème, ils étaient la source même de la misère et de l’isolement. Il n’est donc pas étonnant qu’Hassan Rohani, modéré, pragmatique et seul candidat non conservateur ait pu dire au cours de l’un des débats télévisés de la campagne présidentielle : « les centrifugeuses [d’enrichissement de l’uranium] doivent tourner, mais cela doit être aussi le cas des rouages de l’économie », et promettre de reprendre les négociations sur la question du nucléaire entre l’Iran et les pays du P5+11 dans le but de lever les sanctions. Le 14 juillet 2015, après la signature du Plan d’action conjoint (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) entre l’Iran, l’Union européenne et les P5+1, les Iraniens s’attendaient donc à des changements rapides.

 

Mais les difficultés économiques sont toujours au cœur des débats, bien que la situation se soit incontestablement améliorée sur de nombreux plans durant le dernier mandat présidentiel, selon l’estimation de Rohani et ses partisans. Ainsi, l’inflation a chuté : de 34 % en 2013, elle est passée à moins de 10 % en 2016. C’est le plus faible taux enregistré depuis 1998, et il s’est relativement stabilisé au cours des dernières années ; les exportations de pétrole ont augmenté, passant de 1,3 million de barils par jour en 2012 à 2,8 millions ; les importations de médicaments ainsi que de matériels industriels et médicaux ont été facilitées ; et la croissance économique est repartie, évoluant de − 7,8 % en 2013 à plus de 6 % en 2016, avec cependant moins de 1 % se rapportant aux secteurs non pétroliers. Ils soulignent de plus le fait d’avoir mis en œuvre de nombreuses réformes structurelles du système bancaire, fiscal et douanier, dont beaucoup ont été validées par les institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI).

 

LE CHÔMAGE AU CŒUR DES DÉBATS

 

Malgré tout, l’économie semble toujours le talon d’Achille du pays. Mohammad Bagher Ghalibaf, le maire de Téhéran (qui s’est finalement retiré de la compétition) et Ebrahim Raisi, candidats conservateurs de l’élection présidentielle de 2017 n’ont pas cessé de remettre en question les compétences de Rohani en la matière. Dans les débats, le chômage a pris la place que l’inflation avait eue pendant quatre ans. Les deux candidats se sont livrés à une guerre sans merci à coup de promesses électorales séduisantes pour diminuer le chômage. Ainsi, Ghalibaf avait promis de créer cinq millions d’emplois en quatre ans et d’octroyer une indemnité de chômage avoisinant les 80 dollars (2 596 471 rials iraniens) à chaque chômeur. Plus modestement, Raisi se proposait de créer au moins un million d’emplois par an.

 

 

Le chômage est assurément le plus grand défi que l’économie doit relever. Il est en moyenne de 11,6 % depuis 1991 (cf. schéma 1). Après avoir décliné de plus de 3 % entre 2010 et 2013, il est passé de 10,4 % en 2013 à 11,3 % en 2016, malgré une création nette d’emplois s’élevant à 1,3 million durant cette période. Néanmoins, la situation est bien meilleure que par le passé, la création nette d’emplois entre 2005 et 2013 étant inférieure à 40 000 et la chute du taux de chômage entre 2010 et 2013 seulement due à une moindre participation au marché du travail.

 

L’Iran est un pays fort d’une population très jeune. Comme le montre le schéma 2, au cours de la dernière décennie, le ratio des personnes en âge de travailler (entre 15 et 65 ans) par rapport à la population totale iranienne était de presque 5 % supérieur à la moyenne de ceux de l’Union européenne et du Proche-Orient. Selon le rapport du FMI, ce même ratio devrait augmenter jusqu’en 2040 pour atteindre environ 8 %.

 

 

Répartition par âge de la population (15-64 ans)

En outre, la population active est bien formée. Le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur a nettement augmenté au cours des vingt dernières années (cf. schéma 3). En 2015, 4,8 millions d’Iraniens ont entamé des études supérieures, représentant près de 6,2 % de la population totale (pour environ 3,5 % in France). Le nombre élevé d’inscriptions à l’université est lié à l’amélioration de l’accès à l’éducation. Toutefois, les difficultés à trouver un emploi, auxquelles s’ajoutent les 18 mois de service militaire obligatoire (réservé aux hommes) poussent la jeune génération à entamer des études pour retarder son entrée sur le marché du travail. Ce vivier de jeunes hautement qualifiés en âge de travailler, qui aurait pu constituer une incroyable opportunité n’importe où ailleurs, pourrait se révéler être une source d’instabilité sociopolitique en Iran s’ils restent à l’écart du marché du travail.

 

LA DÉPENDANCE AU PÉTROLE

 

Mais le problème du chômage est structurel et ne peut être résolu simplement. Une création significative d’emplois nécessite une croissance non liée au secteur pétrolier. L’exemple des pays émergents montre que la grande compétitivité des secteurs exportateurs, surtout dans l’industrie, est l’unique voie menant à une croissance à long terme et à la création d’emplois, en particulier en ce qui concerne la main-d’œuvre qualifiée.

 

 

La dépendance au pétrole est pour une grande part responsable de la faiblesse du secteur manufacturier en Iran. L’économie du pays a été extrêmement liée aux revenus du pétrole au cours de ces cinquante dernières années. Or, le secteur pétrolier n’est pas labor-intensive et ne peut générer d’emplois. En même temps, la part de l’économie dévolue au secteur public et semi-public s’est développée au détriment du secteur privé auquel il n’a pas laissé d’espace de croissance. S’appuyant sur la rente pétrolière, le secteur public se complaît dans son inefficacité et son improductivité. Par ailleurs, le secteur privé pâtissant de la « maladie hollandaise »2 demeure chétif et non compétitif.

 

Isolée depuis plusieurs décennies, l’économie iranienne a besoin pour se moderniser et stimuler les emplois productifs d’attirer des investissements étrangers. Le bas prix de l’énergie, la proximité géographique avec le marché du Proche-Orient, et — plus important —, la présence d’une main-d’œuvre peu chère et qualifiée peuvent potentiellement faire de l’Iran la cible idéale des investissements étrangers. Cependant, les tensions dans la région, le fait que les banques européennes n’envisagent qu’avec réticence de travailler avec leurs homologues iraniennes, mais aussi les difficultés institutionnelles et les risques politiques ont incité les firmes internationales à la prudence dans leurs investissements sur ce marché au potentiel pourtant considérable. Selon Eshaq Jahangiri, le vice-président, l’économie iranienne n’a pu capter que 6 milliards de dollars d’investissements étrangers, soit beaucoup moins que ce qu’Hassan Rohani espérait avant la levée des sanctions.

 

PROMESSES INCONSIDÉRÉES DES CONSERVATEURS

 

Contrairement à Hassan Rohani, les deux candidats conservateurs n’ont pas dit grand-chose sur leur désir de capter des investissements étrangers et de travailler avec des multinationales. Au vu de la proximité que ces deux candidats entretiennent avec les tenants de la « ligne dure » et les Gardiens de la Révolution, leur victoire n’aurait guère été appréciée par les entreprises étrangères.

 

Tentant d’obtenir le soutien des ménages à petits revenus, Ghalibaf et Raisi avaient tous les deux promis qu’ils augmenteraient Yaraneh, l’allocation directe à tous les Iraniens. Yaraneh avait été établie par le plan de réforme des allocations de 2010 pour remplacer des aides à l’énergie par une sorte d’assistance sociale sous la forme d’une allocation directe (actuellement environ 14,5 dollars, c’est-à-dire 470 610 rials par personne). Ghalibaf déclarait vouloir tripler Yaraneh pour tout le monde, ce qui supposerait un budget de 50 milliards d’euros. Plus modéré, Raisi réservait la même augmentation aux ménages des trois derniers déciles. Ces promesses ont fait pleuvoir les critiques même parmi les conservateurs au Parlement, quant au fait que les candidats n’ont pas fourni d’explications sur les moyens de financer ces réformes. Les seules actions susceptibles de dégager les financements nécessaires sont l’augmentation de la masse monétaire (la banque centrale n’est pas indépendante), l’augmentation des impôts ou celle du prix de l’énergie (l’État est le seul pourvoyeur d’énergie). Toutefois, n’importe quelle combinaison de ces trois axes serait néfaste à la production et occasionnerait une plus forte inflation, laquelle se situe aux alentours de 10 % — soit beaucoup plus que dans bien des pays émergents ou développés.

 

Parallèlement, les deux candidats avaient promis d’augmenter les salaires dans la fonction publique, de même que les pensions et les minimums salariaux, sans expliquer précisément comment ils comptaient procéder. Leurs programmes semblaient donc séduisants, mais également irréalistes, incohérents et ambigus. Le président Hassan Rohani, qui a dû tenter de répondre aux attentes élevées de la population, a eu la tâche difficile de convaincre le peuple de son bilan. Il y a finalement réussi, les défis économiques restent cependant à relever.

 

HAMZEH ARABZADEH

1NDLR. Groupe des six grandes puissances qui, en 2006, ont mis en commun avec l’Iran leurs efforts diplomatiques à l’égard de son programme nucléaire : la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni, et les États-Unis, membres du Conseil de sécurité de l’ONU, plus l’Allemagne.

2NDLR. On dit qu’un pays souffre de la «  maladie hollandaise  » quand l’accroissement des recettes d’exportation de ses ressources naturelles provoque la hausse du taux de change de la monnaie. La « maladie hollandaise » défavorise les exportations et favorise les importations comme toute augmentation de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères. L’expression fut lancée à la suite du boom du gaz naturel qui s’est produit aux Pays-Bas dans les années 1960.

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Brésil : João Pedro Stedile : « Nous exigeons des élections directes immédiates et l’application d’un programme populaire d’urgence »

Publié le par Mahi Ahmed

 

 

Brésil : João Pedro Stedile : « Nous exigeons des élections directes immédiates et l’application d’un programme populaire d’urgence »

mardi, 23 mai 2017 / João Pedro Stedile /

Membre du MST et de la Via Campesina Internationale

 

João Pedro Stedile, dirigeant du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) et de la coalition « Front Brésil populaire », composée par plus de 80 organisations populaires et de partis de gauche, analyse dans cet entretien réalisé le 18 mai 2017 pour le journal Brasil de Fato la situation politique brésilienne. Il indique également les différentes sorties de crise possibles pour le pays et le rôle que vont avoir les organisations populaires dans les semaines et mois à venir. Pour lui, le moment est « décisif » et « le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence ».

 

Mémoire des luttes publie, dans une version enrichie de quelques précisions factuelles, ce document.

 

Brasil de Fato (BdF) : Pourquoi le mastodonte médiatique Globo trouve intérêt à diffuser des enregistrements compromettant pour Michel Temer et pourquoi insiste-il pour que soit organisée une élection indirecte pour désigner un nouveau président ?

 

João Pedro Stedile (JPS) : Le réseau Globo est devenu le principal parti de la bourgeoisie brésilienne. Il préserve les intérêts du capital, se sert de sa capacité de manipulation de l’opinion publique et articule son action aux autres pouvoirs idéologiques de la bourgeoisie : pouvoir judiciaire, certains magistrats et l’ensemble de la presse. Ils savent que le Brésil et le monde sont plongés dans une grande crise économique, sociale et environnementale provoquée par le fonctionnement du capitalisme. Au Brésil, cette crise est devenue une crise politique parce que la bourgeoisie avait besoin d’exercer son hégémonie directement au sein du Congrès et sur le gouvernement fédéral de sorte à faire porter tout le poids de la sortie de crise sur la classe des travailleurs. De ce point de vue, Globo est donc promoteur et gestionnaire du coup d’Etat.

 

Pour autant, installer Michel Temer au gouvernement après la destitution de Dilma Rousseff fut comme se tirer une balle dans le pied si l’on considère que les soutiens de ce dernier – d’après Eduardo Cunha lui-même [ancien président de la Chambre des députés, allié de Michel Temer et purgeant désormais une lourde peine de prison pour corruption] – constituent un groupe de « délinquants », opportunistes et corrompus, non préoccupés par la mise en place d’un projet bourgeois pour le pays, mais seulement par leurs intérêts personnels.

 

L’opération « Carne fraca » [Stedile fait référence au démantèlement, en mars 2017, d’un réseau de vente de viande avariée impliquant inspecteurs sanitaires, fonctionnaires du ministère de l’agriculture et groupes agroalimentaires] fut une seconde balle tirée dans le pied qui est venue ajouter au discrédit du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – le parti de Temer –. En effet, plusieurs de ses membres y étaient impliqués. Ce faisant, ce beau monde s’est mis à dos un secteur de la bourgeoisie agro-exportatrice. Maintenant, la bourgeoisie a besoin de construire une alternative à Temer. La forme que prendra cette alternative va se décider dans les heures ou les jours à venir. Elle pourrait prendre la forme de la démission de Temer, d’un jugement du Tribunal suprême électoral ou bien d’une accélération des demandes de destitution déjà soumises au Congrès. Dans quelques semaines, on saura qui va le remplacer et plusieurs facteurs détermineront ce choix. Le résultat ne sera pas le fruit d’un plan machiavélique d’un secteur – Globo par exemple – mais la conséquence d’une réelle lutte de classes, et de la manière dont ces dernières agiront dans les heures, jours et semaines à venir.

 

 

 

BdF : Comment est organisé le camp des golpistes ?

 

Il est divisé depuis 2014. Et ceci est un atout. Lors des coups d’Etat antérieurs, celui de 1964, et pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso en 1994, la bourgeoisie était unie et dirigée par une seule direction. Elle portait un projet pour le pays et disposait d’une arrière garde importante au sein du capitalisme nord-américain.

 

Aujourd’hui, elle n’a pas de projet pour le pays. Elle a perdu le soutien des américains parce qu’elle s’est alignée derrière Hillary Clinton pendant la dernière campagne présidentielle. Elle cherche uniquement à préserver ses propres intérêts économiques. Comme le dit le sociologue José de Souza Martins (membre du Parti de la social-démocratie du Brésil – PSDB), « les réformes de la protection sociale et du travail sont des mesures capitalistes qui augmentent l’exploitation des travailleurs, mais qui sont aussi contradictoires avec le développement d’un projet capitaliste de pays ».

 

Les golpistes n’ont pas non plus une seule direction. Ils sont divisés entre le pouvoir économique (Henrique Meirelles – le ministre de finances –, JBS, etc.), le groupe des « délinquants » du PMDB (Romero Juca, chef de la coalition gouvernementale au Sénat, Eliseu Padilha, ministre de la Casa civil [équivalent de premier ministre], Temer, Moreira Franco (secrétaire général de la présidence) qui détiennent le pouvoir législatif mais qui commencent à se fissurer aussi (on l’a vu avec le cas de Renan Calheiros). Il existe, en plus, un groupe idéologique composé de Globo et du pouvoir judiciaire, qui doit aussi faire face à des nombreuses contradictions internes. Personne n’a une idée claire à propos du remplaçant de Temer.

 

La situation idéale pour eux serait de neutraliser Lula, d’instaurer un gouvernement de transition, accepté par la majorité de la population, dont la ministre Carmen Lucia [présidente de la Cour suprême] pourrait être à la tête jusqu’en 2018 – et se mettre en situation de gagner les prochaines élections.

 

Mais la division se manifeste aussi dans la désignation des candidats, puisqu’ils n’ont pas réussi encore à créer un nouveau Fernando Henrique Cardoso ou un Collor. Ils testent auprès de l’opinion publique des noms comme João Doria, l’actuel maire de Sao Paulo – ou Luciano Hulk. Mais ils savent, à partir des sondages, qu’ils ne sont pas viables et qu’ils ne feraient qu’aggraver la crise politique.

 

BdF : Dans ce contexte, que peuvent faire les travailleurs et les organisations populaires ?

 

JPS : Nous débattons depuis l’année dernière au sein des plus de 80 mouvements populaires et organisations politiques qui font partie du Front Brésil populaire et pensons que l’issue possible pour la classe des travailleurs se trouve dans un ensemble des mesures complémentaires. Premièrement, faire tomber les golpistes et suspendre toutes leurs mesures législatives prises contre le peuple. Ensuite, mettre en place un gouvernement de transition qui convoque l’élection présidentielle pour octobre 2017 et qui étudie une réforme politique immédiate pour garantir l’exercice réel de la volonté du peuple, et enfin qu’un nouveau Congrès soit élu.

 

Il faut aussi que le nouveau gouvernement s’engage, dès sa prise de fonction, à convoquer une Assemblée constituante exclusive destinée à bâtir un nouveau modèle démocratique qui définisse le régime électoral du pays.

 

En parallèle, nous proposons un « Plan populaire d’urgence » qui comporte plus de 70 mesures urgentes – qui, d’après nous, devraient sortir le pays de la crise économique, sociale et politique –. Le gouvernement de transition et le nouveau gouvernement devront le mettre en oeuvre.

 

Pendant la campagne électorale, il faut discuter d’un nouveau projet pour le pays, qui prenne en compte les réformes structurelles indispensables à court et moyen terme, telles que la réforme fiscale, la réforme des médias, la réforme agraire et même la réforme du pouvoir judiciaire. Mais pour que cela soit possible, il faut que les travailleurs, que les masses, occupent les rues de manière urgente. C’est là que le peuple peut exercer sa force, lors des mobilisations, lors des occupations de terrains et avec la pression populaire. Je crois que dans les prochaines heures et les prochains jours, il y aura des réunions d’assemblée pour fixer le calendrier précis des manifestations. Nous pensons de notre côté que la semaine prochaine sera décisive. Nous voulons camper devant le Tribunal électoral suprême pour nous assurer de la démission des golpistes et de la détention des corrompus dénoncés par Joesley Batista.

 

Nous voulons organiser de grandes mobilisations dans toutes les capitales et les grandes villes du pays le dimanche 21 mai. Nous voulons faire du 24 mai une grande journée de mobilisation nationale à Brasilia, mais également dans tout le pays en occupant les Parlements locaux, les routes. Le peuple veut rentrer dans la lutte et faire pression pour accélérer les changements attendus.

 

BdF : Les élections directes peuvent-elles apporter des avancées pour le pays ? De quelle manière ? Qui pourraient être les candidats ?

 

JPS : Bien sûr, les élections directes pour élire un président et un nouveau parlement sont une nécessité démocratique indispensable pour sortir le pays de la crise politique. Seul le résultat des urnes peut amener un gouvernement représentant les intérêts de la majorité et ayant la légitimité nécessaire pour réaliser les changements en faveur du peuple qui permettront la sortie de la crise économique. Parce que c’est la crise économique qui est à la base de toute la crise sociale et politique. Le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence.

 

Il y a aura probablement d’autres candidats, tels que Bolsonaro, le représentant de l’extrême droite, Marina Silva, qui essaiera de capter l’électorat du centre mais dont la base réelle est seulement l’église de « l’Assemblée de Dieu ». Les « tucanos » [nom familier donné aux membres du PSDB] sont en crise à cause de l’implication de Alckin dans plusieurs dénonciations. Doria n’est qu’un playboy de cinquième catégorie. Et le réseau Globo n’a pas eu le temps de construire une alternative comme il l’avait fait avec Collor en 1989.

 

BdF : Comment empêcher les retours en arrière imposés par l’agenda des golpistes ?

 

JPS : Mobiliser, lutter et ne pas abandonner les rues. Dans les prochains jours, nous allons travailler dans la perspective de la grève générale indéfinie. La bataille des prochains jours sera décisive afin de fixer un cap pour le pays dans les années à venir. La force de la classe des travailleurs ne peut s’exprimer que dans les rues.

 

 

 

 

Source : https://www.brasildefato.com.br/2017/05/18/stedile-precisamos-de-elecciones-directas-ya-y-de-un-plan-popular-de-emergencia/

 

 

 

 

 

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Les prisonniers politiques palestiniens, avant-garde d’une nation enfermée UNE GRÈVE DE LA FAIM POUR LA LIBERTÉ

Publié le par Mahi Ahmed

Les prisonniers politiques palestiniens, avant-garde d’une nation enfermée

UNE GRÈVE DE LA FAIM POUR LA LIBERTÉ

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > ISABELLE AVRAN > 30 AVRIL 2017

À l’appel de Marwan Barghouti, près de 1 500 prisonniers politiques palestiniens ont entamé lundi 17 avril une grève de la faim nommée « Liberté et Dignité », pour le respect de leurs droits élémentaires. Alors que le gouvernement israélien prend modèle sur l’ancienne première ministre britannique Margareth Thatcher qui, en 1981, avait préféré laisser mourir dans ses geôles Bobby Sands et ses compagnons d’Irlande du Nord, toute la société palestinienne manifeste sa solidarité aux prisonniers.

 

27 avril 2017. — Bannières de la manifestation en soutien aux prisonniers, place de l’horloge à Ramallah.

Palestine Monitor.

Plus de 6 500 prisonniers palestiniens sont actuellement derrière les barreaux, dont plus de 300 enfants. À plusieurs reprises, les détenus ont déjà mené ces dernières années des grèves de la faim, individuelles ou collectives, comme en 2012 où ils avaient notamment arraché la fin des mesures de mise à l’isolement, et de l’interdiction de visite pour les familles de Gaza…

 

Le mouvement actuel a été entamé lundi 17 avril, date de la Journée des prisonniers palestiniens, à l’appel du député Marwan Barghouti enfermé depuis 2002. Son ampleur et le soutien populaire dont elle bénéficie annoncent cette fois peut-être, en dépit de l’intransigeance de l’occupant israélien, une nouvelle mobilisation du peuple palestinien pour ses droits et pour la liberté.

 

UN APPEL DE MARWAN BARGHOUTI

 

Enlevé par les militaires israéliens en 2002 après avoir échappé à plusieurs de leurs tentatives d’assassinat, Marwan Barghouti — engagé dans la résistance depuis son adolescence, dirigeant du Fatah et leader de la seconde Intifada — a été condamné en 2004 à plusieurs peines d’emprisonnement à perpétuité par un tribunal auquel il a refusé de reconnaître une quelconque légitimité, un tribunal israélien ne pouvant juger un citoyen et parlementaire palestinien. Accusé d’actes terroristes mais se déclarant innocent, il a rappelé qu’en tant qu’« homme de paix » il continuerait de soutenir « un accord de paix avec Israël », et a su transformer son procès en celui de l’occupation.

 

Dans un message aux parlementaires du monde, il écrit :

 

La grève de la faim est une action légitime et non violente pour protester, en tant que prisonniers, contre les violations de nos droits humains fondamentaux tels qu’ils sont garantis par le droit international. (…) Nous nous sommes résolus à cette grève après des mois d’efforts pour faire entendre nos revendications légitimes. Ces exigences sont liées aux arrestations arbitraires de masse, à la torture et aux mauvais traitements, aux mesures punitives contre les prisonniers, à la négligence médicale délibérée, aux visites et au contact avec nos familles, tous ceux que nous aimons, et aussi à l’éducation. Il s’agit là des droits humains les plus élémentaires.

Je fus le premier parlementaire à être arrêté, en 2002. Depuis, Israël a arrêté 70 parlementaires — plus de la moitié du Conseil législatif, le parlement palestinien — et 13 d’entre eux restent détenus à ce jour. Ceci est une insulte aux parlementaires partout dans le monde, à la démocratie et aux droits de l’homme partout dans le monde. C’est une insulte à la liberté et la justice et il faut y répondre. Le sort infligé aux parlementaires palestiniens reflète le sort du peuple qu’ils représentent.

Une fois encore, le député palestinien a su rassembler et réaliser dans ce mouvement de grève l’unité des prisonniers de toutes appartenances politiques. Il est en effet l’un des défenseurs acharnés de l’unité nationale. Partisan d’une paix avec Israël fondée sur le droit international et la mise en œuvre des droits nationaux du peuple palestinien, il avance aussi qu’elle ne s’obtiendra qu’en accompagnant toute négociation d’un rapport de force favorable qui suppose l’unité de la résistance.

 

VIOLATIONS DES CONVENTIONS INTERNATIONALES

 

Les forces d’occupation israéliennes se refusent à appliquer à la Palestine occupée les Conventions de Genève, qu’il s’agisse de déplacements de populations, de confiscations de territoires, de constructions de colonies sur le territoire occupé… ou des droits des prisonniers, que Tel-Aviv refuse de reconnaître comme prisonniers de guerre et qui ne devraient notamment subir ni l’enfermement sur le territoire israélien ni la torture.

 

Ceux-ci sont pourtant le lot commun, même pour les enfants. L’organisation Defense of Children International (DCI) a collecté les témoignages de 61 enfants de Cisjordanie détenus par les forces israéliennes et poursuivis par des tribunaux militaires en 2016. Vingt-cinq d’entre eux ont été détenus en cellule d’isolement pour des interrogatoires durant des périodes d’une moyenne de seize jours, l’un d’eux ayant été isolé durant 29 jours. Selon DCI-Palestine, il s’agit de faire psychologiquement pression sur ces enfants, et de les rendre plus vulnérables faute d’accès à tout conseil légal. DCI a déjà eu l’occasion de dénoncer dans un rapport présenté l’an passé,

 

les violences physiques [qui] consistent principalement à pousser, donner des gifles ou des coups de pied ou frapper l’enfant avec un casque ou un fusil. Quand ils sont arrêtés, pratiquement tous les enfants (97,7 %) ont les mains liées et une grande majorité d’entre eux (88,3 %) ont les yeux bandés pendant de longues périodes. L’accès aux biens de première nécessité tels que l’eau, la nourriture et les toilettes est dans la plupart des cas refusé pendant l’arrestation, le transfert et l’interrogatoire (…) L’usage courant et fréquent des moyens de contention, des menaces, de la violence physique et morale, ainsi que le fait de ne pas expliquer aux enfants leurs droits, de mener les interrogatoires sans la présence d’un avocat ou d’un membre de la famille et de leur montrer des documents uniquement en hébreu, une langue que la plupart d’entre eux ne comprennent pas, constituent des violations graves et systématiques des droits des enfants palestiniens.

Arrêtés de nuit comme de jour, les enfants sont particulièrement ciblés par les militaires. Il s’agit notamment de faire peur, et de faire pression sur leurs familles.

 

Les mauvais traitements et la torture ont entraîné la mort de plusieurs dizaines de prisonniers ces dernières années et les associations palestiniennes de défense des prisonniers comptabilisent entre 1 700 et 1 800 malades sans traitement adéquat. Selon le Centre palestinien pour les droits humains à Gaza (Palestinian Center for Human Rights, PCHR), 180 souffrent de maladies graves et 26 autres sont atteints de cancer. L’armée d’occupation vise aussi les journalistes, les avocats, les parlementaires, les d’étudiants et les enseignants, l’éducation étant l’une des formes de la résistance palestinienne. Environ 750 subissent la détention administrative, enfermés sans charges ni procès pour des périodes de quatre à six mois renouvelables à l’infini.

 

Les exigences des prisonniers renvoient aux droits que leur confère la Quatrième Convention de Genève : possibilité de visites de leurs proches, fin de la négligence médicale, fin de l’isolement et de la détention administrative, possibilités d’étudier notamment pour les enfants et ceux qui doivent passer le tawjih (équivalent du baccalauréat) ou leurs examens universitaires, fin des mesures arbitraires contre les femmes…

 

MARGARET THATCHER COMME MODÈLE

 

Pour toute réponse, le gouvernement israélien a choisi la répression. Toujours selon le PCHR, plusieurs prisonniers ont été transférés dès le deuxième jour de la grève et certains ont été isolés, parmi lesquels Marwan Barghouthi, dont la santé se détériore, et Karim Younis, condamné en 1983 par une cour militaire israélienne à la prison à vie pour avoir tué un soldat israélien. Les familles ne peuvent leur rendre visite, les prières du vendredi leur sont interdites, de même que la possibilité de laver leur linge. L’accès à l’eau se réduit à celle des toilettes. Seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), unique organisation internationale admise auprès des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, a annoncé avoir pu rendre visite à une partie des grévistes de la faim au dixième jour de grève.

 

Les provocations à leur encontre se multiplient. Les partisans du ministre de l’éducation, Naftali Bennett, dirigeant du parti politique d’extrême droite Foyer juif, ont organisé des barbecues géants devant la prisons d’Ofer. Il est vrai que ce dernier, alors ministre de l’économie, affirmait en 2013 (alors que débutaient les dernières négociations avortées israélo-palestiniennes) : « lorsque vous attrapez des terroristes, vous devez simplement les tuer (…) J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie. Et il n’y a aucun problème à ça ». À l’issue de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, il s’est réjoui : « l’époque de l’État palestinien est révolue ».

 

Avigdor Lieberman, dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou et ministre de la défense et des affaires étrangères a appelé à suivre le modèle de Margaret Thatcher qui avait laissé mourir en 1981 les militants nord-irlandais Bobby Sands et neuf de ses compagnons eux aussi en grève de la faim pour leurs droits en prison. Pour Yisrael Katz, ministre israélien des transports (Likoud), Marwan Barghouthi aurait dû simplement être exécuté. Le gouvernement en tout cas refuse toute négociation et assure qu’il ne cèdera pas. Pour l’instant.

 

TOUT UN PEUPLE SOLIDAIRE

 

Car le mouvement de solidarité avec la grève de la faim des prisonniers se développe dans toute la Palestine occupée. D’une part, parce que quelque 850 000 Palestiniens sont passés par les geôles israéliennes depuis le début de l’occupation voici presque cinquante ans1. Chaque famille est concernée. Ensuite parce que leur détention symbolise l’enfermement de tout un peuple, assiégé dans la bande de Gaza, et subissant l’occupation militaire et la violence coloniale entre des murs en Cisjordanie et à Jérusalem. Chaque jour se multiplient manifestations et rassemblements, sévèrement réprimés par l’armée. Selon le Croissant-Rouge palestinien, huit Palestiniens ont été blessés vendredi 28 avril.

 

Plus encore, cette nouvelle vague de mobilisation populaire avec les prisonniers politiques se veut une réaction à l’impasse imposée à tout un peuple, tandis que le gouvernement israélien profite de l’accession à la Maison Blanche de Donald Trump pour accélérer encore sa politique de construction de colonies tous azimuts, et que des responsables politiques de l’extrême droite au pouvoir revendiquent l’annexion des grands blocs de colonies, ruinant tout espoir d’État palestinien indépendant.

 

L’ONU peut-elle rester silencieuse ? Dans une tribune du New York Times publiée le 16 avril, Marwan Barghouti écrit :

 

Des dizaines d’années d’expérience ont prouvé que le but du système inhumain d’occupation militaire et coloniale d’Israël est de briser l’esprit des prisonniers et de la nation à laquelle ils appartiennent en infligeant des souffrances à leurs corps, en les séparant de leurs familles et de leur société, en usant de mesures humiliantes pour les contraindre à se soumettre. Malgré ce traitement nous ne nous soumettrons pas.

Un appel entendu par tout un peuple.

 

ISABELLE AVRAN

1« Statistics on Palestinians in the custody of the Israeli security forces », B’Tselem, 9 janvier 2017.

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La question kurde, hier et aujourd’hui

Publié le par Mahi Ahmed

La question kurde, hier et aujourd’hui

( URL: http://www.marx.be/fr/content/la-question-kurde-hier-et-aujourd’hui)

Auteur: Samir Amin

Pour une approche historique du droit à l’autodétermination des peuples

Le chaos politique qui domine la scène dans le Moyen-Orient s’exprime entre autres par l’émergence violente de la question kurde. Comment peut-on analyser, dans ces conditions nouvelles, la portée de la revendication des Kurdes : autonomie ? indépendance ? unité ? Et peut-on déduire de l’analyse que cette revendication doit être soutenue par toutes les forces démocratiques et progressistes, dans la région et dans le monde ?

Une grande confusion domine les débats sur le sujet. La raison en est, à mon avis, le ralliement de la plupart des acteurs et des observateurs contemporains à une vision non historique de cette question comme des autres. Le droit des peuples à l’autodétermination a été érigé en un droit absolu, dont on voudrait qu’il soit tenu pour valable pour tous et pour tous les temps présent et futur, voire même passé. Ce droit est considéré comme l’un des droits collectifs parmi les plus fondamentaux, auquel on donne souvent davantage d’importance qu’à d’autres droits collectifs de portée sociale (droit au travail, à l’éducation, à la santé, à la participation politique, etc.). Par ailleurs les sujets de ce droit absolu ne sont pas définis d’une manière précise ; le sujet de ce droit peut être alors une « communauté » quelconque, majoritaire ou minoritaire dans le cadre des frontières d’un État ou d’une de ses provinces ; cette communauté se définissant elle-même comme « particulière » par la langue ou la religion par exemple et se prétendant, à tort ou à raison, victime de discrimination voire d’oppression. Les analyses et les prises de position qui sont les miennes s’inscrivent en contrepoint de cette vision transhistorique des problèmes de société et des « droits » au travers desquels s’expriment les revendications des mouvements sociaux du passé et du présent. En particulier j’attribue une importance capitale à la coupure qui sépare l’épanouissement du monde moderne capitaliste des mondes antérieurs.

L’organisation politique de ces mondes antérieurs a revêtu des formes diverses à l’extrême, allant de la construction de pouvoirs exercés sur des espaces vastes, qualifiés de ce fait d’ « empires » à celle de plus modestes monarchies plus ou moins centralisées, sans exclure l’émiettement extrême de pouvoirs ne dépassant guère l’horizon du village dans certaines circonstances. L’examen de cet ensemble disparate de formes politiques antérieures à la modernité capitaliste n’est évidemment pas l’objet de cet article. Je ne ferai référence ici qu’à quelques-unes des constructions impériales propres à la région concernée : les Empires romain et byzantin, les califats arabo-persans, l’Empire ottoman.

La qualification commune de ces constructions — les empires — est plus trompeuse qu’utile, bien que celles-ci partagent toutes deux caractères : (a) elles rassemblent nécessairement, par leur étendue géographique, des peuples et des communautés différentes par leur langue, religion et modes de production et de vie sociale ; (b) les logiques qui commandent la reproduction de la vie sociale et économique ne sont pas celles du capitalisme, mais relèvent de ce que j’ai qualifié de famille des modes de production tributaires (« féodal » dans le langage le plus fréquent). Pour cette raison je considère absurde l’assimilation de tous ces empires anciens (ceux considérés ici pour la région et d’autres, comme la Chine) d’une part et d’autre part des empires construits par les grandes puissances capitalistes, qu’ils aient été des empires coloniaux comme ceux de la Grande-Bretagne et de la France modernes ou des empires sans colonies formelles comme l’empire des États-Unis, à une forme unique dite empire. La thèse bien connue de Kennedy sur la « chute des empires » relève de ces philosophies spéculatives transhistoriques.1

L’Empire ottoman en 1900

Je retourne à celui de ces empires qui intéresse directement notre sujet : l’Empire ottoman construit au moment où l’Europe amorce sa rupture avec le passé et son entrée dans la modernité capitaliste. L’Empire ottoman était, lui, anté-capitaliste. Sa qualification d’empire turc est elle-même inexacte et trompeuse. Sans doute les guerres de conquête des tribus semi-nomades turcomanes venues d’Asie centrale ont-elles été déterminantes dans la destruction double de l’Empire byzantin et du Califat de Bagdad, comme du peuplement majeur de l’Anatolie et de la Thrace orientale. Mais le pouvoir du sultan de l’Empire s’étendait bien au-delà sur les territoires des Arméniens, des Kurdes, des Arabes, des Grecs et des Slaves des Balkans. Qualifier cet empire de multinational procède d’une projection erronée sur le passé d’une réalité ultérieure, les nationalismes (anti-ottomans) balkaniques et arabes étant dans leur forme moderne les produits de la pénétration du capitalisme dans l’Empire.

Tous les peuples de l’Empire — Turcs et autres — étaient exploités et opprimés au même titre, au sens que les majorités paysannes étaient toutes soumises au même principe d’un prélèvement tributaire lourd. Ils étaient tous également opprimés par le même pouvoir autocratique. Certes, les chrétiens étaient de surcroît l’objet de discriminations particulières. Mais on ne doit pas voir ici des formes d’oppression « nationale » ni à l’égard des peuples chrétiens ni à l’égard des musulmans non turcs (Kurdes et Arabes). La classe dominante associée au pouvoir du sultan comptait dans ses rangs les notabilités civiles, militaires et religieuses de toutes les régions de l’Empire, y compris l’embryon de nouvelles bourgeoisies compradores, en particulier grecques et arméniennes, produites par la pénétration capitaliste.

Les caractères spécifiques du système ottoman mentionné ici ne sont pas propres à cet empire oriental. On en retrouve des expressions analogues dans d’autres empires anciens, comme dans les Empires austro-hongrois et russe. Ou même dans l’Éthiopie de Ménélik et de Haïlé Sélassié. Le pouvoir du Roi des Rois n’était pas associé à une domination Amhara ; les paysans Amhara n’étaient pas mieux traités que les autres ; la classe dirigeante était recrutée dans toutes les régions de l’empire. (Un bon nombre de membres de celle-ci étaient originaires de l’Érythrée, par exemple !)

Rien de pareil dans les systèmes impérialistes modernes. Les empires coloniaux (de la Grande-Bretagne ou de la France) comme l’empire informel des États-Unis ont été construits systématiquement sur la base de la distinction tranchée entre le peuple des métropoles et ceux des colonies et dépendances, auxquels étaient déniés les droits les plus élémentaires octroyés au premier. En conséquence, le combat des peuples dominés par le capitalisme impérialiste devenait un combat de libération nationale, de nature anti-impérialiste par la force des choses. Il faut donc se garder de confondre ce nationalisme moderne anti-impérialiste — progressiste de ce fait — de toutes les autres expressions de mouvements nationalistes non anti-impérialistes, qu’il s’agisse des nationalismes inspirés par les classes dirigeantes des nations impérialistes, ou de mouvements nationalistes non anti-impérialistes — comme l’ont été ceux des peuples balkaniques sur lesquels je reviendrai plus loin. Assimiler les structures propres aux empires anciens et celles particulières aux empires impérialistes du capitalisme, les confondre dans un pseudo-concept général d’ « empire » s’inscrit en contrepoint des exigences élémentaires d’une analyse scientifique des sociétés historiques.

L’Empire austro-hongrois et ses provinces (1911)

L’émergence des idéologies des nationalismes est ultérieure. Celles-ci se constituent au 19e siècle seulement, dans les Balkans, en Syrie, chez les Arméniens, et plus tard chez les Turcs de Roumélie2 en réaction aux autres. Il n’y a pas alors le moindre soupçon d’émergence d’un nationalisme kurde. L’émergence de tous ces nationalismes est étroitement associée à l’urbanisation nouvelle et à la modernisation des administrations. Les paysans, eux, pouvaient continuer à parler leur langue, ignorer celle de l’administration ottomane qui n’apparaissait dans les campagnes que pour la collecte des tributs et le recrutement des soldats. Mais dans les villes nouvelles, et particulièrement dans les nouvelles classes moyennes éduquées, la maîtrise d’une langue écrite devenait une nécessité quotidienne. Et c’est dans ces classes nouvelles que vont se recruter les premières générations nationalistes au sens moderne. Le caractère rural des zones de peuplement kurde, comme celui de l’Anatolie centrale turque, explique la formation tardive du nationalisme turc (kémaliste3) et celle encore plus tardive du nationalisme kurde.

Un parallèle avec l’Empire austro-hongrois aidera à comprendre la nature des processus qui finiront par faire éclater ces deux Empires austro-hongrois et ottoman. L’Empire austro-hongrois s’était constitué avant l’émergence du capitalisme européen ; mais il en a été le voisin le plus proche, et certaines de ses régions (l’Autriche, la Bohême) se sont reconstruites sur les bases nouvelles du capitalisme. La nouvelle question nationale a donc émergé ici au 19e siècle. Nous devons aux austro-marxistes (Otto Bauer et autres4) une belle analyse de cette dimension du défi socialiste, comme des propositions de stratégie que je considère comme ayant été les plus progressistes possible dans les conditions de l’époque : sauvegarder les avantages du grand État, mais accélérer sa transformation par des avancées socialistes (radicales ou même sociales-démocrates), construire un internationalisme des peuples fondé sur un traitement politique rigoureusement également favorable à tous, associé à une authentique politique d’autonomies culturelles. La suite des évènements n’a pas permis le succès du projet au bénéfice de nationalismes bourgeois médiocres.

Les nationalismes balkaniques et syro-arabe, apparus plus tard et dans les formes médiocres associées au capitalisme périphérique des régions concernées, ont triomphé et contribué à faire disparaître l’Empire ottoman. Mais les faiblesses propres à ces nationalismes ont contraint leurs promoteurs à rechercher le soutien des puissances extérieures — la Grande-Bretagne ou la Russie en particulier — contre le pouvoir ottoman. Ils en ont payé le prix : les nouveaux États créés par eux restaient dans le giron des puissances impérialistes dominantes, Grande-Bretagne et France pour les Arabes, Grande-Bretagne et Allemagne pour les Balkaniques.

En Arménie, le renouveau national (car l’Arménie avait connu une belle civilisation indépendante avant d’être intégrée à l’Empire ottoman) a été mis en déroute par le génocide de 1915. Il s’agissait d’un nationalisme écartelé entre celui de la nouvelle bourgeoisie arménienne émigrée dans les villes de la Roumélie (Constantinople, Smyrne et autres), qui occupait des positions de choix dans le nouveau monde professionnel et financier, et celui des notables et des paysans des terres arméniennes. L’intégration d’une petite partie de ces terres dans l’Empire russe (le territoire de l’Arménie soviétique puis indépendante) compliquait encore les choses, car elle pouvait faire craindre la manipulation de Saint-Pétersbourg, en particulier durant la Première Guerre mondiale. Le pouvoir ottoman a alors choisi la voie du génocide. Je ferai remarquer à cet endroit que les Kurdes se sont comportés ici comme les agents du massacre et en ont été les principaux bénéficiaires : ils ont plus que doublé la superficie de leur territoire en s’emparant des villages arméniens détruits.

Le nationalisme turc moderne est encore plus récent. Il s’est constitué d’abord dans les milieux relativement éduqués de l’armée et de l’administration ottomane des villes de Roumélie (Constantinople, Smyrne, Thessalonique) en réaction aux nationalismes balkaniques et syro-arabe, sans trouver d’écho véritable chez les paysans turcs (et kurdes) d’Anatolie centrale et orientale. Ses options, qui deviendront celles du kémalisme, sont connues : européanisation, hostilité à l’égard de l’ottomanisme, affirmation du caractère turc du nouvel État et de son style laïcisant. Je dis bien laïcisant et non laïc, car le nouveau citoyen turc se définit par son appartenance sociale à l’Islam (les quelques Arméniens qui ont survécu au massacre, les Grecs de Constantinople ou de Smyrne ne sont pas admis) ; néanmoins, l’Islam en question est réduit au statut d’institution publique dominée et manipulée par le pouvoir nouveau d’Ankara.

Les guerres conduites par les kémalistes de 1919 à 1922 contre les puissances impérialistes ont permis de rallier au nouveau nationalisme turc les masses paysannes turques (et kurdes) de l’Anatolie. Les Kurdes ne se distinguent pas alors des Turcs : ils combattent ensemble dans les armées kémalistes. Le nationalisme kémaliste turc devient anti-impérialiste par la force des choses. Il comprend alors que l’ottomanisme et le califat ne protègent pas les peuples de l’Empire (Turcs, Kurdes et Arabes) ; au contraire, ils ont facilité la pénétration de l’impérialisme occidental et la réduction de l’Empire au statut de région capitaliste périphérique dominée. Ce que ni les nationalismes balkaniques et arabes de l’époque n’avaient compris : ceux-ci font ouvertement appel au soutien des puissances impérialistes contre le pouvoir de la Sublime Porte5. Le nationalisme kémaliste anti-impérialiste donne alors le coup de grâce à l’ottomanisme.

La perte de la légitimité du kémalisme a mené à la domination de l’AKP et remis la question kurde à l’ordre du jour

Le caractère anti-impérialiste du système kémaliste d’origine devait néanmoins s’affaiblir rapidement. L’option d’origine en faveur d’un capitalisme d’État à vocation autocentrée indépendante s’essoufflait tandis que progressait un mode de développement capitaliste périphérique dépendant. La Turquie payait le prix de l’illusion de son nationalisme bourgeois, de ses confusions d’origine. Le kémalisme croyait pouvoir construire une nation capitaliste turque à l’image de celles de l’Europe avancée ; il ne comprenait pas que la réalisation de ce projet était vouée à l’échec, en Turquie comme ailleurs dans toutes les régions périphériques du capitalisme. Son hostilité à l’égard du socialisme, aggravée par la crainte de l’Union soviétique, a conduit Ankara à rechercher le soutien des États-Unis : la Turquie des généraux kémalistes — tout comme la Grèce des colonels — a immédiatement adhéré à l’Otan, et est devenue un État client de Washington. L’accélération des processus de développement du capitalisme de périphérie s’est manifestée par l’émergence d’une nouvelle agriculture capitaliste en Anatolie, au bénéfice d’une classe de paysans riches, et par la mise en place d’industries de sous-traitance.

Ces évolutions sociales érodaient la légitimité du kémalisme. Les élections pluripartites à partir de 1950, fortement suggérées par Washington, renforçaient le pouvoir politique des nouvelles classes paysannes et compradores, issues du monde rural anatolien traditionnel et étranger à la laïcité de la classe politique kémaliste roumélienne. L’émergence de l’Islam politique turc et les succès électoraux de l’AKP en ont été le produit. Ces évolutions n’ont pas favorisé la démocratisation de la société, mais tout au contraire conforté les aspirations à la dictature du président Erdogan et la résurgence de l’ottomanisme instrumentalisé, comme son ancêtre, par les puissances impérialistes majeures, en l’occurrence aujourd’hui les États-Unis.

Simultanément, ces mêmes évolutions sont à l’origine de l’émergence en Turquie de la question kurde. L’urbanisation de l’Anatolie orientale, l’émigration en masse de ses paysans ruinés vers les villes de l’ouest ont alimenté l’émergence de la nouvelle question des Kurdes de Turquie, prenant conscience qu’ils n’étaient pas des « Turcs de la montagne » mais s’en distinguaient par l’usage d’une autre langue dont ils revendiquaient la reconnaissance officielle. Une solution de la question par l’option en faveur d’une autonomie culturelle authentique du Kurdistan turc aurait sans doute été possible si la nouvelle classe dominante avait elle-même évolué dans une direction démocratique. Mais cela n’était pas le cas, et ne l’est toujours pas. Dans ces circonstances, les Kurdes ont alors été contraints de répondre par la lutte armée à la répression aggravée de leurs revendications. Il est intéressant de faire remarquer à cet endroit que le PKK, qui anime cette lutte, se revendique d’une tradition socialiste radicale (comme l’indique son nom, Parti des travailleurs du Kurdistan !), due probablement à son recrutement au sein du nouveau prolétariat des villes de Turquie. On aurait pu imaginer qu’il choisisse de ce fait une ligne de conduite internationaliste, et tente d’associer les prolétaires kurdes et turcs dans le même combat à la fois pour le socialisme, la démocratie et la reconnaissance du caractère binational de l’État. Il ne l’a pas fait.

Comment la carte « officielle » du Kurdistan se présente-t-elle ?

Bien que les peuples kurdes occupent un territoire continu (l’Anatolie orientale, une mince bande le long de la frontière syrienne, le nord-est de l’Irak, les montagnes de l’ouest de l’Iran), la question kurde se pose en Iran et en Irak dans d’autres termes qu’en Turquie.

Les peuples kurdes — les Mèdes et les Parthes de l’Antiquité (qui ont donné leur nom au fleuve Euphrate) — partagent avec les Persans des langues indo-européennes voisines. Il semble que, peut-être de ce fait, la coexistence des Kurdes et des Persans n’ait guère fait problème dans le passé. Ici encore la question kurde émerge avec l’urbanisation récente dans la région. De surcroît, le chiisme, officiel en Iran plus que jamais, est également à l’origine d’un malaise dont est victime la majorité sunnite des Kurdes d’Iran.

L’Irak, dans les frontières définies par le mandat britannique, a séparé les Kurdes du nord-est du pays de ceux de l’Anatolie. Mais ici encore la coexistence entre Kurdes et Arabes se frayait la voie, grâce entre autres à l’internationalisme réel d’un parti communiste relativement puissant dans les villes et au sein du prolétariat plurinational. La dictature du Baas — caractérisée par le chauvinisme arabe — a malheureusement fait reculer les progrès accomplis antérieurement.

La nouvelle question kurde est le produit du déploiement récent de la stratégie des États-Unis qui se sont donné l’objectif de détruire l’État et la société en Irak et en Syrie, en attendant de s’attaquer à l’Iran. Le discours démagogique de Washington (sans rapport avec la prétendue démocratie invoquée) donne la priorité absolue à l’exercice du « droit des communautés ». Les discours des défenseurs des « droits de l’homme » qui font la même option et auxquels j’ai fait référence dans cet article viennent donc bien à propos. Le pouvoir central irakien a donc été détruit (par le gauleiter Bremer dès la première année de l’occupation du pays) et ses attributs dévolus à quatre pseudo-États, deux d’entre eux fondés sur des interprétations bornées et fanatiques des versions chiite et sunnite de l’Islam, les deux autres l’étant sur les particularismes prétendus des « tribus kurdes » d’Irak ! L’intervention des pays du Golfe, soutenant — derrière les États-Unis — l’Islam politique réactionnaire qui a donné le prétendu califat de Daesh, a contribué au succès du projet de Washington. Il devrait être presque amusant de faire observer que les États-Unis soutiennent les Kurdes d’Irak au nom de la « démocratie », mais pas ceux de Turquie, alliés importants dans l’Otan. Deux poids, deux mesures, comme d’habitude.

Les deux partis politiques qui exercent leur pouvoir sur des parcelles différentes du territoire du Kurdistan irakien sont-ils « démocratiques » ? ou l’un meilleur que l’autre ? Il faudrait être bien naïf pour croire à ces balivernes de la propagande de Washington. Il ne s’agit là que de coteries de politiciens ou chefs de guerre (et qui savent s’enrichir par ce moyen). Leur prétendu « nationalisme » n’est pas anti-impérialiste ; car être anti-impérialiste c’est combattre la présence des États-Unis en Irak, et non s’inscrire dans celle-ci pour avancer quelques pions personnels.

Je n’en dirai pas davantage ici concernant le projet de domination des États-Unis dans la région, dont j’ai analysé les objectifs réels ailleurs.

L’analyse proposée aidera peut-être à mieux comprendre la nature du ou des nationalismes kurdes à l’œuvre aujourd’hui, les limites qu’ils s’imposent en ignorant les exigences du combat anti-impérialiste dans la région, les réformes sociales radicales qui doivent accompagner cette lutte, comme les exigences de la construction de l’unité de tous les peuples concernés (Kurdes, Arabes, Iraniens) contre leur ennemi commun : les États-Unis et ses alliés locaux (islamistes ou autres).

Je parle du nationalisme kurde au pluriel. En effet les objectifs des mouvements (souvent armés) qui agissent aujourd’hui en son nom ne sont pas définis : un grand État pankurde indépendant ? Deux, trois, quatre ou cinq États kurdes ? Une dose d’autonomie dans les États tels qu’ils sont ? Y a-t-il quelques raisons qui pourraient expliquer cet émiettement et le flou qui l’accompagne ? À mon avis oui. Les Arabes et les Persans ont procédé à une rénovation et à une modernisation splendides de leurs langues respectives au 19e siècle, les Turcs l’ont fait plus tard, dans les années 1920-1930. Les Kurdes n’ont pas été placés dans des conditions qui le leur imposaient ! Il n’y a donc pas une langue kurde, mais des langues voisines bien que toujours distinctes et sans doute pas encore à la hauteur des exigences de leur usage dans le monde moderne. Cette faiblesse trouvait sa contrepartie dans l’assimilation linguistique des élites, adoptant le persan, l’arabe ou le turc, pour le meilleur comme pour le pire !

Août 2016

Samir Amin est économiste et auteur de nombreux ouvrages. Il est directeur du Forum du tiers monde à Dakar.

 

1 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, Paris, 1988.

2 La Roumélie (en turc : Rumeli) est le terme utilisé à partir du XVe siècle pour désigner la partie de la péninsule balkanique sous domination ottomane. L’Anatolie ou Asie Mineure désignait alors la partie asiatique.

3 Le kémalisme est une idéologie politique définie dans les années 1920 par Mustafa Kemal Atatürk, le premier président de la Turquie.

4 Otto Bauer (1881-1938) était un social-démocrate autrichien. Il est considéré comme l’une des personnalités principales de l’austro-marxisme, un des courants du marxisme. Il était également une source d’inspiration aussi bien pour la Nouvelle Gauche que les eurocommunistes à la recherche d’une « troisième voie » vers le socialisme.

5 Sublime Porte est le nom français de la porte d’honneur monumentale du grand vizirat à Constantinople, siège du gouvernement du sultan de l’Empire ottoman. De 1718 à 1922 ce nom désignait en Europe le représentant du ministère des Affaires étrangères de l’Empire ottoman.

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Les deux foyers névralgiques de la politique mondiale de Donald Trump

Publié le par Mahi Ahmed

 

Les deux foyers névralgiques de la politique mondiale de Donald Trump

samedi, 22 avril 2017 / Immanuel Wallerstein /

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

Le président Trump l’a clairement annoncé : sous sa présidence, la Maison Blanche aura une position sur tout et partout. Il a également déclaré que lui seul déciderait en dernier ressort de la politique de son gouvernement. Il a choisi deux terrains prioritaires pour son action extérieure : le Mexique et la région syro-irakienne, zone de force du califat de l’Etat islamique (EI). Ces deux points de la planète peuvent être qualifiés de foyers névralgiques, à propos desquels Trump manifeste son comportement le plus provocateur.

Le Mexique a sans doute été le sujet principal de toute la campagne de Trump, d’abord celle de la primaire républicaine, puis celle de la présidentielle. Ses diatribes incessantes contre le Mexique et les Mexicains lui ont probablement valu plus de soutien populaire que tout autre thème, permettant ainsi sa victoire.

Trump l’a très bien compris : ne pas donner un caractère prioritaire aux mesures anti-mexicaines, c’était prendre le risque d’une déception rapide et profonde chez ses plus ardents partisans. Il a donc aussitôt engagé cette action.

Dans les tout premiers jours de son entrée en fonction, il s’est redit déterminé à construire un mur à la frontière mexicaine. Il a également déclaré vouloir une révision substantielle de l’Accord de libre-échange nord-américain – Alena (ou Nafta en anglais) –, à défaut de laquelle il se retirerait du traité, et a réitéré son intention de faire financer le mur par le Mexique en créant une taxe sur toutes les importations mexicaines.

Peut-il réellement faire tout cela ? La mise en œuvre de ces objectifs n’est pas sans poser certains problèmes juridiques et politiques. Les obstacles juridiques qui découlent du droit interne américain et du droit international ne sont sans doute pas insurmontables, même si les Etats-Unis risquent d’être accusés de violer les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans cette hypothèse, Trump n’hésiterait probablement pas à retirer les Etats-Unis de l’OMC.

Quant aux obstacles politiques, ils sont plus sérieux et jettent un doute sur la possibilité d’une exécution prompte et totale du projet. Celui-ci suscite une forte opposition aux Etats-Unis, pour des raisons à la fois morales et pragmatiques. L’objection pragmatique tient à l’inefficacité d’un tel mur pour réduire les entrées de travailleurs sans papiers, son seul effet étant de rendre le franchissement de la frontière plus cher et plus dangereux. Curieusement, on entend cet argument jusque chez les éleveurs texans, qui ont fait partie des plus chauds partisans de Trump. Chacun sait aussi que beaucoup d’entreprises américaines dépendent de cette main-d’œuvre clandestine et ont beaucoup à perdre. Elles vont représenter une force qui pèsera au Congrès pour brider cette politique.

Il n’est pas non plus évident que Trump puisse effectivement répercuter le coût de la construction du mur sur les exportateurs mexicains. Beaucoup d’analyses font déjà l’hypothèse que, à travers le renchérissement des produits mexicains, le coût du mur sera également supporté pour partie, voire en totalité, par les consommateurs américains.

Du côté mexicain, le président Enrique Peña Nieto a d’abord essayé de négocier avec Trump sur les enjeux frontaliers. Il a ainsi dépêché deux ministres à Washington pour entamer des discussions préliminaires, reçu son homologue américain au Mexique et pris date pour se rendre lui-même à Washington. Cette réaction pour le moins conciliante aux propos de Trump a été mal reçue au Mexique, où Peña est la cible d’attaques sur bien d’autres sujets depuis assez longtemps déjà.

Le désintérêt évident de Trump pour toute forme d’arrangement avec Peña a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Son attitude a été perçue au Mexique comme une humiliation. Peña a annulé sa visite et opté pour une opposition frontale vis-à-vis de Washington. En agissant de la sorte, il s’est fait le héraut de la fierté nationale mexicaine et a réussi à rallier ses opposants autour de lui.

Je repose la question : Trump peut-il faire plier le Mexique ? A très court terme, il pourra apparaître comme celui qui tient ses engagements de campagne. Mais à moyen terme, il n’est pas du tout certain qu’il sorte gagnant de cette affaire.

La zone syro-irakienne est un foyer plus névralgique encore. Trump prétend avoir un plan secret pour éliminer l’Etat islamique. Fidèle à lui-même, il a donné trente jours au Pentagone pour lui soumettre des propositions, après quoi seulement il fera connaître sa décision.

D’ores et déjà, le président fait face à toute une série de problèmes. La Russie apparaît désormais comme le plus puissant acteur politique de la région. Elle a entrepris de construire un processus politique de paix associant le gouvernement de Bachar Al-Assad, la principale force de l’opposition syrienne, la Turquie et l’Iran (flanqué du Hezbollah). Ce processus exclut à la fois les Etats-Unis, l’Europe occidentale et l’Arabie saoudite.

Une mise à l’écart intolérable pour Trump, qui parle maintenant d’envoyer des troupes au sol pour combattre l’Etat islamique. Mais quels alliés pour ces troupes en Syrie ou en Irak ? Le gouvernement irakien à dominante chiite ? Ce serait s’aliéner l’appui des forces tribales sunnites irakiennes, cultivé par Washington en dépit de leur soutien passé à Saddam Hussein. Les peshmerga kurdes ? Cela ne ferait qu’indisposer davantage la Turquie et le gouvernement irakien. L’armée iranienne ? Une telle alliance ne manquerait pas de déchaîner des hurlements au Congrès américain et en Israël aussi bien qu’en Arabie saoudite.

Si Trump envoie malgré tout des troupes, il apprendra alors que les retirer est quasi impossible, comme George W. Bush et Barack Obama en ont fait l’expérience avant lui. Avec les pertes inévitables dans les rangs américains, le soutien intérieur à l’opération disparaîtra. A court terme, celle-ci lui vaudra moins de lauriers que dans le cas du Mexique, et plus de mécontentement à moyen terme. Tôt ou tard, le président tout comme ses partisans découvriront l’amère vérité sur les limites de la puissance géopolitique américaine – et donc les limites de son propre pouvoir au plan international.

Et ensuite ? Va-t-il sortir de ses gonds et commettre des actes dangereux ? C’est ce que l’on redoute un peu partout dans le monde : des Etats-Unis trop faibles en termes de puissance réelle mais trop forts en termes de puissance militaire. Trump va se trouver confronté à une alternative : faire usage des moyens militaires à sa disposition, acte inconséquent mais terrible, ou se retirer en douceur du terrain géopolitique pour se replier sur la « forteresse Amérique », au prix d’une reconnaissance implicite d’échec. Dans les deux cas, la décision s’annonce très difficile pour lui.

 

 

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Falco

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

 

Url :http://www.medelu.org/Les-deux-foyers-nevralgiques-de-la

 

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Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

Publié le par Mahi Ahmed

 

Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

jeudi, 27 avril 2017 / Maurice Lemoine /

Journaliste

 

Equateur, 2 avril 2017 : au second tour de l’élection présidentielle, le candidat de la « révolution citoyenne » Lenín Moreno (Alliance Pays ; AP) affronte l’ex-ministre de l’économie (1999) et banquier multimillionnaire Guillermo Lasso (Créons des Opportunités ; CREO) qu’il a devancé au premier tour (39,36 % des voix contre 28,11 %). Rafael Correa qui, depuis 2007, a rendu sa stabilité au pays grâce à d’incontestables avancées sociales, ne se représentait pas [1].

 

Il n’est pas encore 17 heures et les bureaux de vote ne sont pas fermés quand Rafael Cuesta, ancien député social-chrétien (PSC, droite) devenu « vice-président de l’information » de la chaîne de télévision Canal Uno, annonce à l’écran, avec une évidente satisfaction : « Nous avons un président de la République et c’est Guillermo Lasso. » A 18 h 30, sur la base du même sondage « sortie des urnes » effectué par l’Institut Cedatos, étroitement lié à la Banque de Guayaquil (dont le principal actionnaire s’appelle… Guillermo Lasso), le journaliste vedette Alfredo Pinoargote salue joyeusement sur Ecuavisa celui que, depuis six mois, il a invité moult fois dans son programme « Contact direct » : « Félicitations, président ! » Autre grande chaîne commerciale, Teleamazonas déroule la même partition.

 

Sondages et médias étant à l’évidence plus importants que les électeurs, les urnes et les résultats officiels, encore inconnus à ce moment, Lasso gratifie les siens d’un discours de chef d’Etat et tous, dans une grande allégresse, fêtent « le retour de la liberté ». De quoi feindre tomber des nues lorsque, à 20 heures, le Conseil national électoral (CNE) annonce la victoire du socialiste Moreno avec 51,16 % des voix. Lasso, qui avait déjà hurlé à la fraude lors du premier tour, sans en apporter aucune preuve, entonne le même leitmotiv : outre Cedatos, deux « comptages rapides » – ceux des instituts Market et Informe Confidencial – l’ont placé en tête, dans une fourchette allant de 51,5 % à 53 % des suffrages. Informe Confidencial démentira bien avoir effectué un tel sondage, mais il en faudrait plus pour émouvoir la droite équatorienne et ses alliés.

 

Dès le lendemain, le quotidien Expreso publie une page entière dédiée au « président Lasso ». Les influents El Universo et El Comercio (pour ne citer qu’eux) semant également le doute sur la validité du résultat, les manifestations et tentatives de prise des locaux du CNE par quelques centaines de personnes se multiplient. Sans jamais atteindre le niveau « protestations de masse » espéré par leurs initiateurs, elles vont se poursuivre, Lasso exigeant, sans aucune justification juridique, un recomptage de 100 % des bulletins et déclarant le 13 avril : « Pour se battre contre une dictature, il ne faut pas seulement des votes, il faut être dans la rue ! » Pourtant, les autorités ont déjà accédé partiellement à sa demande et le réexamen de 296 340 votes contestés dans cinq provinces n’a en rien modifié les résultats. Manifestement conscients de l’inanité de leurs réclamations, les représentants de CREO ne se sont même pas déplacés pour assister au recomptage effectué dans la province de Pichincha : « Notre présence n’aurait fait que valider cet abus contre la démocratie », se sont-ils contentés de déclarer.

 

Lorsque, le 14 avril, « par souci de transparence et pour la tranquillité du pays » (dit autrement : pour en finir avec le « show » monté par l’opposition), le CNE annonce qu’il va effectuer le 18 avril un recomptage portant sur 1 275 450 voix, correspondant à 3 865 procès-verbaux contestés « dans les règles », en présence de délégués de toutes les organisations politiques nationales et locales, Lasso et les dirigeants de CREO annoncent… qu’ils refusent d’y assister. Quelques jours auparavant, l’ex-député « ultra » du parti Société patriotique (SP) [2] Fernando Balda avait fait un appel du pied aux militaires : « Que coûte au haut commandement de donner une conférence de presse et de demander un recomptage total des votes ? » Avant de s’indigner, n’ayant trouvé aucun putschiste en puissance : « Ils ne le font pas ! »

 

Au jour dit, après que le recomptage, retransmis intégralement et en direct à la télévision, ait confirmé les chiffres initialement annoncés, Lasso déclarera : « Jamais je ne reconnaîtrai la victoire du candidat déclaré président élu par le CNE (… ) Lenín Moreno sera le successeur d’un dictateur et gouvernera sans légitimité [3]. » Pour qui douterait de la stratégie mise en œuvre, les journalistes Andrés Carrión et Martín Pallares interrogés le 4 avril dans le programme « Châtiment divin » l’avaient précisée : « Ce qui peut être fait, c’est miner la légitimité de ceux qui ont été, entre parenthèses, élus. Ces gens doivent savoir que, s’ils arrivent au pouvoir, ce sera un pouvoir vicié et affaibli. Qu’ils auront des problèmes pour l’exercer. » En résumé : Lenín Moreno n’occupe pas encore sa fonction que déjà se dessine la guerre sournoise destinée à polariser la société et à le délégitimer afin de le déstabiliser plus facilement dès que les circonstances s’y prêteront.

 

Qui s’en souvient ? C’est ainsi qu’a commencé la très grave crise dans laquelle se débat actuellement le Venezuela. En avril 2013, Nicolás Maduro, « dauphin » du disparu Hugo Chávez, ayant battu Henrique Capriles (Table de l’unité démocratique ; MUD) avec 50,75 % des suffrages, ce résultat serré entraîna lui aussi des accusations non avérées de fraude, de très violentes mobilisations de rues (onze morts) et, ayant instillé le venin de la frustration chez les opposants, prépara la déstabilisation du pays qui, de sabotage économique en poussées de violence, atteint son climax aujourd’hui.

 

Les renversements de Manuel Zelaya au Honduras (2009), de Fernando Lugo au Paraguay (2012), puis de Dilma Rousseff au Brésil (2016) par des coups d’Etat dits « institutionnels », auxquels se sont ajoutés la mort de Chávez (mars 2013), ont amené les adeptes de « la fin de cycle » – un supposé recul définitif de la « vague de gauche » – à croire l’affaire bien engagée. Alors que, après douze ans de « kirchnérisme » (trois mandats successifs de Nestor puis Cristina Kirchner), l’entrepreneur multimillionnaire Mauricio Macri venait de remporter l’élection présidentielle, l’ambassadeur des Etats-Unis Noah Mamet se félicitait en mars 2016 : la décision de Barack Obama de visiter l’Argentine était « une reconnaissance à la détermination de Macri de la réinsérer dans l’économie globale [4] ». Le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifiait le renversement – rebaptisé « impeachment » – de Dilma Rousseff « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », avant, comme il se doit, d’appeler à ce qu’un référendum révocatoire soit tenu rapidement au Venezuela [5]>.

 

Quelques mois après la réélection de Daniel Ortega au Nicaragua, la victoire de Moreno en Equateur constitue un coup d’arrêt à cette restauration conservatrice ardemment souhaitée. D’autant que, dans les pays qu’elle affecte, les lendemains ne chantent pas particulièrement...

 

Au Brésil, dans le cadre des gigantesque affaires de corruption impliquant la compagnie pétrolière semi-publique Petrobras et le géant national du BTP Odebrecht [6], qui compromettent l’ensemble de la classe politique, le Tribunal suprême fédéral (TSF) a annoncé le 11 avril l’ouverture d’une enquête concernant cent huit personnalités, dont vingt-neuf sénateurs et quarante-deux députés (parmi lesquels les présidents des deux chambres du Congrès), huit ministres du président de facto Michel Temer – lequel fait lui-même face à de graves accusations. On notera que si le Parti des travailleurs (PT) a sa part de responsabilité dans ce scandale systémique, celui-ci ne peut être invoqué pour expliquer la « destitution » de Dilma Rousseff – un motif puéril d’« irrégularité budgétaire » ayant servi pour justifier ce coup d’Etat, dont les objectifs réels et les conséquences apparaissent chaque jour plus clairement. En faisant voter la proposition d’amendement constitutionnel (PEC 55) qui gèle les dépenses publiques de l’Etat pour vingt ans, en s’attaquant aux retraites des travailleurs et en éliminant une partie de l’allocation chômage, en fermant le ministère du développement agraire, en menant une offensive brutale contre les droits conquis depuis une décennie, le pouvoir illégitime, après avoir jeté plus d’un million de personnes dans les rues les 8 et 15 mars, devra affronter une grève générale le 28 avril prochain.

 

Dans une Argentine affectée par les licenciements massifs et les augmentations faramineuses des tarifs des services publics, les enseignants en grève se sont faits sauvagement matraquer le 9 avril alors que cinq mobilisations massives avaient déjà eu lieu entre le 8 et le 24 mars et qu’une première grève générale contre la politique de rigueur avait paralysé le pays le 6 avril. Pour tenter de juguler cette contestation montante, le parti du chef de l’Etat, Cambiemos (Changeons), a déposé le 14 avril devant la Chambre des députés un projet de loi destiné à durcir les sanctions contre les protestataires. En termes juridiques, la réforme proposée introduit dans le code pénal le concept de « manifestation publique », permettant à la police d’arrêter sans contraintes les manifestants et aux juges de leur appliquer des peines plus sévères.

 

Dans ce contexte, la fureur des oligarchies se retourne contre le pays, symbole de la résistance, « qu’il faut absolument faire tomber » : le Venezuela. Depuis l’élection du président Maduro, le pays subit une guerre totale et multiforme. Début 2014, l’opération « La Salida » (la sortie), à travers ses opérations de guérilla urbaine, provoqua la mort de 43 personnes de toutes tendances politiques et fit plus de 800 blessés, mais le pouvoir résista, arrêtant et jugeant Leopoldo López, l’un des instigateurs du chaos.

 

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais en aucun cas ces deux facteurs ne peuvent expliquer à eux seuls la très dure crise alimentaire et les incessantes pénuries qui, épuisant et désorientant de larges secteurs de la population, y compris « chavistes », ont permis la victoire de la MUD aux élections législatives de décembre 2015. N’en déplaise aux médias complices, incompétents, moutonniers, opportunistes ou fort peu courageux – la pression générale étant devenue telle que les « notables de l’info », fussent-ils « de gauche », ne veulent pas risquer leur réputation ou leur confort en semblant apparaître comme « les derniers défenseurs du Venezuela » – c’est bel et bien, similaire à celle des années 1970 au Chili, d’une déstabilisation économique qu’il s’agit.

 

S’apparentant à des aveux, la loi d’amnistie votée le 29 mars 2016 par la nouvelle majorité – et déclarée inconstitutionnelle par le Tribunal suprême de justice (TSJ) le 11 avril suivant – ne mentionnait-elle pas, parmi les délits et crimes (auto)-amnistiés de l’opposition, « la spéculation sur des aliments ou des boissons, des biens qualifiés comme de première nécessité » et « l’accaparement d’aliments ou de boissons, de biens qualifiés comme de première nécessité » ? Le 12 novembre 2016, dans le cadre d’un dialogue dont les secteurs radicaux de la MUD ne veulent pas et qu’ils ont depuis fait capoter, c’est l’envoyé du pape en personne, Mgr Claudio María Celli, qui lit l’accord pour un calendrier de discussion dans lequel « le gouvernement et la MUD conviennent de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d’agression contre l’économie ». Vous avez dit « paranoïa » ?

 

D’emblée, début 2016, cette nouvelle majorité législative a annoncé son unique objectif : « sortir » Maduro du pouvoir en six mois. Que ce soit légalement ou non. Avec un choix délibéré de la seconde solution. Dix-huit mois plus tard, tout un chacun peut constater qu’elle a échoué. Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée et dont elle ne veut pas, la « révolution bolivarienne » a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Quitte à tomber parfois dans le piège qui lui est tendu : face à une droite qui viole effrontément les règles du jeu démocratique, franchir à son tour la ligne jaune, dans son désir (et la nécessité) de rendre coup pour coup. Par exemple…

 

Dans leur obsession de renverser le chef de l’Etat, les dirigeants de la MUD ont, durant de longs mois, négligé la possibilité du référendum révocatoire, permis par la Constitution. Lorsque, ayant été mis en échec, ils s’y sont enfin résolus, ils avaient dépassé le délai permettant, en cas de victoire du « oui », l’organisation d’une élection : le vice-président « chaviste » remplacerait Maduro pour la fin du mandat si celui-ci était destitué. En outre, leur collecte de signatures a été entachée d’innombrables irrégularités. Raison juridiquement motivée – mais aussi prétexte évident, le nombre de paraphes requis étant en tout état de cause largement atteint – dont s’est emparé le pouvoir pour bloquer le processus. On peut le lui reprocher (on ne s’en prive pas). On peut aussi considérer que, compte tenu de la violence déstabilisatrice qui lui est imposée, il se trouve dans la situation d’un athlète de haut niveau à qui son adversaire brise les tibias à coups de barres de fer avant de lui intimer : « Maintenant, allons courir un cent mètres ensemble et voyons qui va l’emporter ! » S’il dispose d’arguments juridiques incontestables pour le faire, on comprendra que la victime puisse écarter ce type de « compétition ». Dont, d’ailleurs, l’opposition ne veut plus !

 

Dans le même ordre d’idée, la décision du TSJ, le 29 mars, d’assumer les fonctions de l’Assemblée nationale, non indéfiniment, comme il a été faussement affirmé, mais « tant que la majorité de droite continuerait à ignorer ses verdicts » – entre autres sur l’élection contestée de trois députés de l’Etat d’Amazonas qu’elle a néanmoins incorporés – ou refuserait de reconnaître les institutions et le chef de l’Etat était, quoi qu’on en dise, justifiée. Mais, intervenant au plus chaud d’une situation explosive, elle pouvait, habilement présentée par ses détracteurs, donner lieu à une accusation d’« auto-coup d’Etat ». Ce qui n’a pas manqué de se produire. La procureure générale de la République Luisa Ortega critiquant la décision et les plus hautes instances du pouvoir se rendant compte du danger de cette interprétation face à la « communauté internationale », le TSJ est revenu sur sa décision, mais le mal était fait. La planète médias jouant son rôle, l’accusation demeure, bien qu’étant, surtout après ce recul, totalement injustifiée.

 

De même, la Cour des comptes (Controlaría general de la República) dispose d’accusations crédibles – détournement de fonds publics – pour mettre en cause l’ex-candidat à la présidence Henrique Capriles, gouverneur de l’Etat de Miranda. Toutefois, les faits remontent à… 2013. Que n’a-t-il été jugé plus tôt ? Le verdict rendu le 7 avril dernier et le déclarant inéligible pour quinze ans paraît, compte tenu du contexte, tomber à un moment particulièrement inopportun. C’est faire à l’opposition et à ses puissants alliés extérieurs le cadeau d’un « martyr » que ceux-ci ne manquent pas d’exploiter.

 

Dès le 9 mars 2015, Barack Obama avait désigné par décret le Venezuela comme « une menace extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis », ouvrant le terrain juridique à une possible intervention (dont la nature reste à déterminer). Pour ce faire « l’Empire » dirigé aujourd’hui par l’irrationnel Donald Trump bénéficie de l’aide de son nouveau « cipaye » Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), objectivement redevenue le ministère des Colonies de Washington dénoncé en son temps par Fidel Castro. Une offensive féroce, obsessionnelle, tente d’isoler Caracas en la suspendant des activités de l’organisation. Néanmoins, en juin 2016, une première tentative de faire activer à son encontre la charte démocratique a échoué. Au grand dam d’Almagro, son initiateur, une majorité des nations, allergiques aux « interventions extérieures », se prononça pour une continuation du dialogue alors mené entre le gouvernement et la MUD, sous les auspices du Vatican et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), par les ex-présidents médiateurs José Luis Rodríguez Zapatero (Espagne), Leonel Fernández (République dominicaine) et Martín Torrijos (Panamá).

 

Silencieux sur le coup d’Etat au Brésil, méprisant tous les usages diplomatiques lorsqu’il traite publiquement Maduro de « traître, menteur, voleur et petit dictateur », Almagro n’a pas hésité à se faire décorer de l’ordre Rómulo Betancourt, le 13 avril 2017, à Miami, par le président de l’Organisation des Vénézuéliens persécutés politiques en exil (Veppex), l’ex-lieutenant José Colina. Ce dernier est poursuivi dans son pays pour avoir perpétué deux attentats à la bombe en février 2003, à Caracas, contre l’ambassade d’Espagne et le consulat colombien, crimes évidemment attribués dans un premier temps aux Cercles bolivariens de Chávez. En cavale, Colina a obtenu l’asile politique aux Etats-Unis après avoir été défendu par l’avocat Matthew Archambeault, celui-là même qui, en avril 2011, fit absoudre définitivement par la « justice américaine » le terroriste cubano-vénézuélien Luis Posada Carriles – auteur intellectuel de la pose de deux bombes dans un vol de la Cubana de Aviación (73 morts le 6 octobre 1976) –, lui permettant de vivre depuis en toute impunité à Miami.

 

Dans ce contexte où, de l’intérieur et de l’extérieur, les deux interagissant, il s’agit de prendre la « révolution bolivarienne » en tenaille, la bataille fait donc rage à l’OEA. Bien que son Conseil permanent ait tenu une nouvelle réunion d’urgence le 28 mars à Washington, celle-ci n’a pas débouché sur les résultats escomptés – la suspension de Caracas et des élections générales anticipées – par le « roitelet » de l’organisation. Non seulement aucune résolution sanctionnant les supposés égarements du gouvernement vénézuélien n’a été adoptée, mais plusieurs Etats membres, dont Haïti, El Salvador et la République dominicaine, pourtant soumis à de très fortes pressions des Etats-Unis, ont fustigé l’attitude d’Almagro, la jugeant partiale et interventionniste. « Le moment est grave et dépasse de loin la question du Venezuela, déclara alors avec une grande dignité Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’un pays, Haïti, qui n’appartient pas à l’« arc progressiste », mais auquel Washington menace de retirer son aide financière s’il continue à appuyer Caracas. Les agissements du secrétaire général fragilisent notre organisation. Si nous laissons le secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’organisation [7]. »

 

Un coup de force le 3 avril suivant – la Bolivie et Haïti, respectivement président et vice-président en exercice du Conseil ayant été écartés et remplacés, au mépris de toutes les règles, par le Honduras – a néanmoins permis à dix-sept des vingt-et-un pays présents d’adopter « par consensus » une résolution dénonçant « la rupture de l’ordre constitutionnel au Venezuela » tout en exigeant « des actions concrètes » de son gouvernement. Tandis que la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et El Salvador s’abstenaient, la Bolivie, le Nicaragua et le Venezuela avaient, le jugeant illégal, abandonné ce « tribunal d’inquisition », comme le qualifia Maduro.

 

Echec à nouveau, au-delà des déclarations triomphales, puisque, en tout état de cause, il est nécessaire de rassembler les deux tiers de l’Assemblée générale (vingt-quatre pays) pour en exclure le Venezuela. Raison pour laquelle la campagne infernale se poursuit, dont le surréalisme échappe à nombre d’observateurs, sans doute un peu distraits : en tête de liste des onze pays de l’« Axe du bien » [8] qui, le 17 avril, au nom de la démocratie, ont appelé le gouvernement vénézuélien à « garantir le droit aux manifestations pacifiques », figurent la Colombie – plus de 130 dirigeants et militants de mouvements populaires assassinés d’octobre 2012 à la fin 2016 (23 depuis janvier 2017) – et le Mexique – 28 500 « disparitions forcées » depuis 2006 (dont les 43 étudiants d’Ayotzinapa), 11 journalistes exécutés et 23 de leurs confrères « disparus » en 2016.

 

Forte du soutien de ces paladins de la liberté, la MUD, qui a définitivement écarté le chemin du dialogue, multiplie depuis début avril les manifestations au cours desquelles, en marge des opposants pacifiques, des groupes de choc ultra violents multiplient agressions aux forces de l’ordre et actes de vandalisme. C’est que, pour la MUD, le temps presse. Les prix du pétrole repartant à la hausse, fût-elle modérée, le gouvernement fournissant en urgence des produits de première nécessité à plus de six millions de familles à travers treize mille Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), réactivant l’agriculture et en appelant à la participation de certains groupes du secteur privé au redressement économique, la situation tend quelque peu à (et surtout « risque de ») s’améliorer.

 

Comme en 2002 lors du coup d’Etat contre Chávez ou en 2014 au cours des « guarimbas », il faut à l’extrême droite des cadavres pour émouvoir et mobiliser la communauté internationale. Le 18 avril, la veille de « la mère de toutes les manifestations », organisée par l’opposition – à laquelle répondra d’ailleurs une « marche des marches » des chavistes dans le centre de Caracas –, Mark Toner, porte-parole du Département d’Etat américain, dénonça une « répression criminelle » et la « violation des droits humains » du pouvoir bolivarien. Car déjà, comme en 2014, le décompte macabre des victimes donne lieu à une manipulation de première catégorie.

 

Dès le 14 avril, huit morts étaient à déplorer – par définition attribués « à la répression ». Il s’avéra rapidement que l’un d’entre eux, Brayan Principal, a été tué par un groupe d’individus cagoulés qui a criblé de balles une lotissement « chaviste », la Ciudad Socialista Alí Primera, construite par le gouvernement de Maduro à Barquisimeto. Qu’un autre, le jeune Miguel Ángel Colmenares, à Caracas, ne manifestait pas, mais est tombé dans une embuscade de sujets qui l’ont dépouillé de son argent avant de l’assassiner. Qu’un autre encore, Oliver Villa Camargo, a été exécuté d’une balle dans la tête alors qu’il venait de tenter, en auto, de franchir une barricade. Que Ricarda de Lourdes González, 87 ans, n’est pas morte asphyxiée par les gaz lacrymogènes, mais, comme l’a précisé sa fille, parce que les « guarimberos » (manifestants) « ne nous ont pas laissé sortir quand – alors qu’elle était victime d’un accident cérébro-vasculaire – on a voulu l’emmener à la clinique Las Mercedes [9] ». Il s’agit là, non d’une liste exhaustive, mais de quelques cas.

 

Evoquant la mort d’un étudiant de 17 ans, Carlos Moreno, tué d’une balle dans la tête, à Caracas, le 19 avril, « par des motards qui ont tiré et lancé des gaz lacrymogènes », le « dévoyé spécial » de l’ex-quotidien français d’information Le Monde, Paulo Paranagua, précise (21 avril) : « Paola Ramirez Gomez, 23 ans, est morte en province, à San Cristobal, dans des circonstances similaires ». Que ses lecteurs le sachent : Paranagua ment. Initialement attribué à des « collectifs chavistes », accusés de tous les maux, il a été prouvé après enquête que le meurtre de cette jeune femme a été commis depuis le deuxième étage d’un immeuble, par les tirs d’un individu nommé Iván Aleisis Pernía, militant d’opposition arrêté et incarcéré depuis. Il est vrai que Paranagua n’en est pas à une imposture près : n’a-t-il pas reproduit, sans aucune prise de distance ni commentaire (15 avril), cette déclaration ahurissante de Julio Borges, l’un des principaux dirigeants de l’opposition : « Les groupes paramilitaires du Venezuela menacent la paix en Colombie. » Le premier réflexe est d’en rire. Le second est de ressortir de la poubelle, où on l’avait jeté, et de retourner contre lui, le prétentieux « Décodex » du Monde [10] : « Ce média diffuse régulièrement des fausses informations ou des émissions trompeuses. Restez vigilants ou cherchez d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information. »

 

Dans ce climat de violence exacerbée, on observe des excès de tous les côtés. Un mandat d’arrêt a ainsi été lancé contre quinze gardes nationaux présumés responsables du décès de Gruseny Antonio Canelón, à Cabudare, le 12 avril. De l’autre côté des barricades, des membres des forces de l’ordre tombent également, tel le sergent de la Garde nationale Neumar José Sanclemente Barrios, assassiné par arme à feu le 19 avril à San Antonio de los Altos. Huit membres des forces de l’ordre avaient d’ailleurs déjà été tués par balles en 2014, sans trop émouvoir les « observateurs » pour qui, semblerait-il, l’assassin d’un policier, sur les Champs-Elysées, à Paris, est un « terroriste » quand l’assassin d’un policier au Venezuela est « un manifestant pacifique »…

 

Dans des circonstances particulièrement confuses, et après l’appel à manifestations de dirigeants anti-chavistes, la mise à sac d’une dizaine de commerces du secteur populaire d’El Valle (Caracas) par de supposées bandes d’« affamés », la nuit du 19 avril, s’est soldée par la mort de onze personnes (trois par armes à feu, huit électrocutées par un système de protection en tentant de dévaliser une boulangerie). Dans leur furie destructrice, les mêmes hordes, qu’on suppose manipulées, n’ont pas hésité à attaquer un hôpital de soins pédiatriques – au prétexte sans doute qu’il s’appelle « Hugo Chávez » –, obligeant en catastrophe à en évacuer 54 mères, enfants et nouveaux-nés. Dans un tel chaos, la manipulation de l’information devient un jeu d’enfant : « Les manifestations ont fait 20 morts en trois semaines », peut-on lire ou entendre à peu près partout au même moment [11]. De quoi atteindre l’objectif recherché en faisant du Venezuela un « Etat failli ». Et, au passage, en utilisant la désinformation générale affectant ce pays, pour stigmatiser par la bande un homme politique – tel, lors du premier tour de la campagne présidentielle française, le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. A cet égard, le 6/9 de France Inter, consacré au Venezuela le matin même du scrutin aura constitué un modèle de perfidie subliminale – sans doute sévèrement critiqué s’il existait en France un Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

 

Le 22 avril, à l’appel de l’opposition, des milliers de Vénézuéliens ont participé à une marche silencieuse en mémoire des victimes des manifestations du mois d’avril. Devant le siège de la Conférence épiscopale, tandis que le député Henry Ramos Allup déclarait qu’il s’agissait d’un hommage « à tous les morts, y compris aux victimes potentielles et éventuelles qu’il y aura sûrement les jours prochains », son « collègue » Freddy Guevara précisait que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité [12] ». Des messages qui ont le mérite de la clarté. Sauf, manifestement, pour les médias.

 

 

 

[1] http://www.medelu.org/Coup-dur-pour-la-fin-de-cycle-en

 

[2] Parti de l’ex-président Lucio Guttiérez, renversé par un soulèvement populaire le 20 avril 2005. Candidat du parti, Patricio Zuquilanda a obtenu 0,77 % des voix lors du premier tour de la présidentielle, le 19 février. Gutiérrez n’a pas été élu lors des législatives auxquelles il se présentait.

 

[3] Ecuadorinmediato, Quito, 19 avril 2017.

 

[4] BBC Mundo, Londres, 23 mars 2016.

 

[5] El País, Madrid, 7 septembre 2016.

 

[6] Petrobras (propriété d’actionnaires privés ou institutionnels à 51 %) a attribué des marchés surfacturés à des entreprises de BTP, permettant ainsi le versement de pots-de-vin destinés à financer les partis politiques ou des politiciens corrompus. Odebrecht aurait arrosé de bakchichs des fonctionnaires et hommes politiques de douze pays d’Amérique latine pour y rafler des chantiers.

 

[7] Haïti Libre, Port-au-Prince, 29 mars 2017.

 

[8] Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay.

 

[9] El Universal, Caracas, 11 avril 2017.

 

[10] Outil censé, sur la Toile, aider les internautes à trier les vraies des fausses informations en stigmatisant les sites « mal pensants ».

 

[11] Le Monde, France Info, CNews, LCI, La Dépêche, Presse Océan, La Libre Belgique, etc., du 21 au 23 avril 2017.

 

[12] Alba Ciudad, Caracas, 22 avril 2017.

 

Url : http://www.medelu.org

 

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