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Texte repris du blog Algérie-infos de Saoudi Abdelaziz: Quels musulmans sommes-nous au Maghreb?

Publié le par Mahi Ahmed

Texte repris du blog  Algérie-infos de Saoudi Abdelaziz

 

Quels musulmans sommes-nous au Maghreb?

 

Un article convenablement réalisé sur la situation que vivent les musulmans au Maroc m’a captivé. Cette étude scientifique détaillée et parfaite a été effectuée par trois chercheurs reconnus, qui ont uni leurs efforts pour décrypter clairement et chiffres à l’appui, les liens très complexes des marocains avec l’islam. Pratiques, croyances, comportements...

Etant donné que la société marocaine est presque identique à la notre, comme pour la vision sur les mœurs, les jugements et les traditions, cette étude est donc approprié pour la nôtre à des détails anecdotique (combien parmi nous ont un exemplaire du Coran et combien l’ont appris par cœur), les réflexes de “culture” (combien approuvent la mixité dans les écoles, les plages, etc.), les opinions bien arrêtées (combien admettent l’ingérence de la religion en politique), les questions de société (voile, jeûne), les sujets d’actualité (combien sommes-nous à “sympathiser” avec le jihad, à appeler au takfir, à approuver encore la polygamie), etc. Bref, toutes vos questions auront des réponses en chiffres et en lettres, dans un document inédit dont TelQuel publie, en exclusivité, les meilleurs passages.

87% ont le Coran chez eux

S’agissant de la lecture (du texte coranique), ils sont 5,6% à le lire tous les jours, 28,1% à le faire de temps à autre et 58,9% à ne jamais l’avoir fait. Seuls 1,4% des enquêtés mémorisent la totalité du Coran, 5,6% en mémorisent quelques ahzab et 82,1% en mémorisent seulement quelques sourates. 11% de la population déclarent n’en rien mémoriser. Le fait scolaire se révèle un élément de distinction au sujet de cette mémorisation. L’âge aussi. Le taux de ceux qui n’ont rien mémorisé du Coran est de 6,8% des personnes scolarisées contre 22,9% de non scolarisées chez les 18-24 ans, alors que chez les 60 ans et plus, le taux de non-mémorisation est de 16,7% chez les personnes non scolarisées contre 0% chez les scolarisées d’entre elles.

60% ne considèrent pas comme musulman quelqu’un qui ne fait pas le ramadan

59,9% des enquêtés ne considèrent pas comme musulman quelqu’un qui ne fait pas le jeûne contre 27,9% qui pensent le contraire. Quelle attitude observer à l’égard d’une personne qui ne jeûne pas ? Ils sont 44,1% à considérer que cette personne doit être punie jusqu’à ce qu’elle reprenne le droit chemin, 40,8% à trouver qu’il s’agit d’une question privée et qu’on est libre de ne pas jeûner et 14,2% à penser qu’il faut jeûner par conformisme. Par ailleurs, 82,7% des enquêtés ne sont pas d’accord pour que les cafés et les restaurants restent ouverts la journée pendant le mois de ramadan, pour les musulmans ne pratiquant pas le jeûne. S’agissant de leur ouverture pour des non musulmans, le taux des “non tolérants” baisse (41,7%). Le rapport particulier au jeûne du ramadan transparaît à propos du degré de tolérance envers sa propre progéniture. Si moins de 1% des femmes consentiraient à préparer le repas à leurs enfants non jeûneurs et seulement 11% accepteraient qu’ils le préparent eux-mêmes à la maison pendant le mois de ramadan, 70% d’entre elles refusent toute idée de complicité active ou passive avec leurs propres enfants.

57% désapprouvent la mixité dans les plages

La mixité est approuvée par 50,7% des répondants lors des mariages alors que 40,9% la rejettent. Néanmoins les comportements sont plus souples : dans la pratique, 67,1% des répondants assistent à des cérémonies mixtes. On peut parler, à cet égard, d’un léger décalage entre l’idéal - la séparation des sexes - et le comportement qui serait davantage orienté par des contraintes sociales et familiales. Par ailleurs, la mixité à l’école est largement approuvée (77,2%). C’est la plage, un espace où le corps, notamment celui de la femme, poserait problème, qui constitue un lieu où la mixité acquiert un sens particulier. Il y a 57,4% des répondants qui désapprouvent la mixité sur les plages. On peut conclure que l’attitude à l’égard de la mixité n’est pas absolue, et qu’elle varie selon les lieux et les contextes.

16% souhaitent adhérer à une association religieuse

Parmi les personnes interrogées, 7% sont membres d’une association de la société civile. Pour avoir une idée sur les prédispositions des répondants, nous leur avons demandé de choisir le type d’association auquel ils souhaiteraient adhérer. Les réponses montrent que 43% rejettent toute adhésion future à une association, 24% optent pour les associations de bienfaisance, 16,5% pour les associations religieuses et 11,3% pour les associations des droits de l’homme.

9 sur 10 croient aux Djins (جن) et au mauvais œil

Les répondants croient à 90,9% au mauvais œil et à plus de 85% aux jnoun et à la magie noire (s’hour). Ils sont 70,7% à croire au tqaf et 37,6% à la voyance. Ces variations seraient liées au degré d’autorité des croyances elles-mêmes. Celles qui sont relatives aux jnoun, à la magie noire et au mauvais œil sont consacrées à la fois par les croyances orthodoxes et par les traditions locales, alors que le tqaf et la voyance ne relèvent que des traditions locales. Il y a des croyances qui sont l’objet d’une adhésion plus forte, que les gens soient instruits ou pas. Des taux élevés sont observés chez les répondants ayant un niveau d’études supérieures : plus de 77% croient aux jnoun, au mauvais œil et à la magie noire. Il faut noter par ailleurs que les pratiques rituelles et les croyances ne coïncident pas forcément : 67% des répondants font la prière alors que 91% croient aux jnoun.

34% considèrent la télévision comme la première source d’information religieuse

L’identification des sources d’information religieuses permet d’apprécier le degré et la nature des connaissances dans le domaine religieux. Certaines agences religieuses traditionnelles jouent encore un rôle dans la diffusion de la connaissance religieuse. Ainsi, la principale source en la matière est représentée par les imams des mosquées pour 24,7% des enquêtés et par les prédicateurs pour 5,8%. Sur ce plan, le poids des zaouias et des associations religieuses est quasi inexistant (moins de 1%). La famille et les parents, assez présents lorsqu’il s’agit des pratiques rituelles comme la prière et le port du hijab, n’ont plus qu’un rôle secondaire au niveau des connaissances religieuses (11,4%). Par contre, la part accordée à l’apport des amis s’élève à 23,7%. Cependant, le changement le plus remarquable par rapport au dispositif traditionnel consiste dans l’avènement de la télévision qui constitue la source première de l’information religieuse pour plus du tiers des répondants (34,5%). Parmi ceux-ci, 61,2% citent des chaînes arabes orientales spécialisées en matière religieuse, 47% des chaînes marocaines, et 24,1% des chaînes arabes orientales généralistes. Les autres nouveaux supports, comme la cassette audio (11,9%), le DVD (6,1%) et l’Internet (1,7%), sont peu utilisés.

83% approuvent le port du voile

Quand on pose directement la question de savoir quelle attitude avoir à l’égard du port du hijab, la part des répondants qui l’approuvent atteint 83,2%, dont 64,9% pour des raisons religieuses et 17,2% pour des raisons non religieuses (pudeur, respect). Cependant, approuver le port du hijab est une chose, mais en faire une obligation pour la femme musulmane en est une autre. En effet, 75% des répondants trouvent qu’une femme peut être considérée comme musulmane sans porter le hijab, alors que 9,9% pensent le contraire.

28% pensent que la religion doit guider la vie politique

L’une des questions a été formulée comme suit : “A votre avis, la religion doit-elle guider la vie personnelle seulement ou la vie politique aussi ?”. Selon 26,3% des répondants, la religion doit être limitée à la vie personnelle et 28,9% pensent qu’elle doit guider la vie politique. Cependant, ce qui est remarquable, c’est le taux élevé des répondants qui ne savent pas quelle position prendre (44,8%). Sur le rapport entre la religion et la politique, les résultats obtenus sont proches des précédents : il y a 24,9% des répondants qui trouvent que la religion devient dangereuse quand elle se mêle de politique et 26,1% pensent le contraire. Dans ce cas aussi, le taux des répondants sans opinion est élevé (48,8%). Mais lorsque la question concerne directement les acteurs et les organisations politiques, alors le taux des répondants voulant séparer la religion et la politique augmente. En effet, 41,5% pensent que les hommes politiques ne doivent pas se mêler de la religion et 18,1% pensent le contraire. D’un autre côté, 35,4% pensent que les spécialistes du religieux (oulémas, prédicateurs…) ne doivent pas traiter de politique et 25,2% pensent le contraire. Concernant particulièrement le prêche du vendredi, 33,4% pensent qu’il doit éviter les questions politiques alors que 32% pensent le contraire. L’opinion des répondants est relativement plus tranchée lorsqu’il s’agit de partis politiques qui se présentent comme religieux : 47,6% sont contre ce type de parti politique, 10,3% y sont favorables et 39,6% n’ont pas d’opinions. Nous avons aussi demandé aux enquêtés de classer par ordre de préférence trois qualités de l’homme politique. Ils sont 46,1% à classer l’honnêteté (ma’qul) en premier, 37% à le faire pour la piété, et 14,4% pour l’efficacité.

44% sont favorables à la polygamie

L’attitude à l’égard de la polygamie illustre les différences entre les jeunes et les vieux quant aux valeurs à références religieuses. Si 44,4% de la population est favorable à la polygamie, cette proportion est de 36,9% chez la tranche d’âge 18-24 ans et de 60% chez les 60 ans et plus. La proportion des enquêtés favorables à la polygamie est proportionnelle à leur âge : plus les personnes avancent en âge, plus le taux de celles d’entre elles qui sont favorables à la polygamie augmente. L’opinion favorable à la polygamie se trouve également plus confirmée chez les catégories scolarisées de la population que chez les catégories non scolarisées : 38,1% de scolarisés contre 32,9% de non scolarisés chez les 18-24 ans, 70,3% de scolarisés contre 56,5% de non scolarisés chez les 60 ans et plus.

39% acceptent la cohabitation entre croyants et non-croyants

Juridiquement, la nationalité marocaine a un caractère laïc. Mais tel n’est pas le cas lorsqu’il s’agit des représentations dominantes de la nation marocaine fondées sur l’islam. A ce sujet, 41% des répondants approuvent l’idée que la nation marocaine soit composée de Marocains de différentes confessions religieuses, musulmane, judaïque et chrétienne. La cohabitation de croyants et de non-croyants dans un même pays serait plus difficile à admettre. Toutefois, 38,8% des répondants pensent qu’une telle situation est acceptable. Théoriquement, l’hypothèse que toute relation religieuse, matrimoniale et commerciale, avec l’Autre soit bannie, n’est pas exclue.

66% se sentent plus proches d’un musulman afghan que d’un chrétien palestinien

A propos d’une question qui demande à la population de l’enquête de désigner, sur la base d’un critère religieux, la personne la plus proche de soi : un musulman afghan, un chrétien palestinien ou un juif marocain. Les réponses à cette question font ressortir que 66,3% des Marocains se considèrent plus proches d’un musulman afghan que d’un juif marocain (12,9%) ou d’un chrétien palestinien (6,3%). Les plus âgés d’entre eux sont les plus catégoriques à cet égard : 82,1% des 60 ans et plus s’identifient à un musulman afghan, 6,9% à un juif marocain et seulement 2,1% à un chrétien palestinien contre successivement 52,9%, 16,7% et 12,3% chez les 18-24 ans. Les plus jeunes se déclarent proches d’un juif marocain dans une proportion plus élevée que les générations plus âgées. Ce sentiment décline également ici avec l’avancée en âge.

91% sont favorables à l’usage du haut-parleur pour appeler à la prière de l’aube

Seuls 25,5% des enquêtés disent s’acquitter à l’heure de la prière de l’aube de façon régulière et 41,6% disent s’en acquitter à l’heure de temps en temps. Les plus âgés d’entre eux sont les plus pratiquants et la pratique régulière augmente avec l’avancée en âge. Pourtant la quasi-majorité de la population enquêtée (91,3% de la population), incluant les pratiquants irréguliers et aussi une grande partie des non-pratiquants (ils sont 59,9% chez les 18-24 ans), sont d’accord pour l’usage du haut-parleur pour appeler à la prière de l’aube. Même les jeunes de 18-24 ans se disent à 88,1% d’accord pour l’utilisation du haut-parleur dans ce sens alors que les pratiquants réguliers de la prière de l’aube à l’heure ne représentent que 9,8% de cette catégorie d’âge. Chez les 60 ans et plus, ils sont 96,3% à être d’accord pour un tel usage, mais pour ce qui est de cette catégorie, contrairement aux jeunes, la pratique régulière de la prière de l’aube est conséquente puisqu’elle est de l’ordre de 57,6%.

87% des femmes refusent l’avortement par conviction religieuse

Les femmes sont à 89% pour la contraception, soit dix points de plus que les hommes. Sur les 11% (des femmes) qui y sont opposées, 71% le sont pour des raisons religieuses et 25% pour des raisons de santé. Par rapport à l’échantillon global, 3% seulement des femmes sont contre la contraception pour des raisons religieuses. Les résultats sont totalement inversés lorsqu’il s’est agi de l’IVG (ndlr : interruption volontaire de la grossesse, plus communément appelée avortement), 94% des femmes y sont opposées, presque autant que les hommes. 87% des femmes y sont opposées uniquement pour des raisons religieuses et 7% associent dans la même réponse questions de santé et questions de religion. La différenciation entre la contraception et l’IVG montre bien qu’il y a un effort d’interprétation de l’interdit religieux, qui aligne les femmes marocaines sur des positions théologiques communes à plusieurs religions, y compris chez les chrétiens.

32% rejettent le crédit bancaire pour raisons religieuses

Ils sont 45% de la population enquêtée à envisager de contracter un crédit bancaire avec intérêt, en cas de besoin, 37,5% d’entre eux rejettent l’idée de le contracter et 22% qui ne savent pas quoi faire. Mais le rejet du crédit bancaire n’a pas que des raisons religieuses. Bien au contraire, l’argument religieux n’apparaît que chez une minorité de ceux qui n’envisagent pas de prendre de crédit bancaire lorsqu’ils ont besoin d’argent. 65,8% des enquêtés avancent des raisons non religieuses à leur rejet du crédit bancaire contre seulement 32,6% qui évoquent une raison religieuse.

84% désapprouvent le takfir

Un Marocain a t-il le droit de déclarer un autre Marocain impie (kafir) ? Seuls 4,4% de la population enquêtée répondent par “oui” contre 84,3% de “non”, avec 8,8% de “ne sait pas” et 2,4% de “sans opinion”. Le taux du “oui” augmente lorsqu’on descend dans la hiérarchie des âges et le taux du “non” augmente modestement lorsqu’on avance en âge : 5,1% des 18-24 ans contre 2,1% des 60 ans et plus répondent par “oui” contre respectivement 83,3% et 86,2% de “non”.

75% refusent qu’un musulman change de religion

Lorsqu’on évoque avec les enquêtés l’hypothèse de la présence d’étrangers non musulmans et du besoin de garder ouverts les restaurants, les refus sont moins spectaculaires mais restent très élevés pour un pays qui aspire à accueillir 10 millions de touristes et à servir de terre d’asile pour les nouveaux retraités européens en quête de soleil. Une femme sur deux leur refuse le privilège de se restaurer dans des lieux publics, alors que seul un homme sur trois partage cet avis.

On peut dire globalement que, sur les questions relatives à la tolérance, les femmes s’avèrent moins tolérantes que les hommes ; elles sont 75,5% à ne pas concevoir le mariage de leur proche avec une fiancée de confession israélite contre 67,5% des hommes. Les femmes sont aussi plus nombreuses à ne pas accepter l’idée qu’un musulman change de religion 77,5% (72,9% pour les hommes).

80% sont contre la présence des imams femmes

La majorité des femmes ont une opinion arrêtée sur la question de la guidance de la prière par une femme : 84,5% d’entre elles sont contre une telle pratique, presque autant que les hommes ! 80% des femmes ont par ailleurs une opinion sur le costume islamique masculin, 50% d’entre elles pensent que les hommes n’ont pas d’obligation dans ce domaine. Elles sont 91% à avoir une opinion sur le costume dit autorisé pour les femmes et 63% d’entre elles à penser qu’il est obligatoire, un peu moins que les hommes qui partagent le même avis à hauteur de 69%. Sur la question du hijab, toutes les femmes interrogées se sont prononcées : elles sont 84% à penser qu’il est souhaitable de le mettre et 8% à se déclarer opposées à son port.

28% considèrent ceux qui ne font pas la prière comme non musulmans

Près des deux tiers des enquêtés (65,7%) pratiquent régulièrement la prière, 8% prient mais de manière irrégulière, 11,7% ont cessé de prier et 14,6% ne l’ont jamais fait. Les pratiquants qui se rendent régulièrement à la mosquée sont de 5,9 % (5,7 % pour la prière de l’aube). A défaut d’enquêtes antérieures, aucune comparaison dans le temps, en termes de régression ou de progression, ne peut être faite. Dans tous les cas, la place que la prière occupe dans la définition du musulman est une question controversée. A cet égard, certains docteurs tiennent la prière pour une condition nécessaire, d’autres estiment que celui qui ne fait pas la prière reste quand même un musulman, mais un musulman désobéissant (’açi) ou incomplet (naqeç). Dans notre enquête, 54,8% des répondants trouvent qu’une personne qui ne fait pas la prière peut être considérée comme musulmane et 28% pensent le contraire. Ceux qui recourent aux catégories de musulman “désobéissant” ou “incomplet” sont faiblement représentés (1,4%).

66% pensent que dans l’islam, il y a solution à tout

La majorité des Marocains considèrent la religion musulmane comme une religion supérieure, valable en tout temps et en tout lieu. Les musulmans, qu’ils soient théologiens ou adeptes, ont toujours donné cette définition à l’islam.

(…) 66% des enquêtés pensent que dans l’islam, il y a solution à tout, contre seulement 5,8% qui pensent le contraire, alors que 20,9% des enquêtés déclarent ne pas savoir et 6,9% n’ont pas d’opinion. Et, s’il y a dans l’islam une solution à tout, alors ce serait dans quel domaine au juste ? La réponse est : 99,3% pour les relations sociales (mou’amalât), à 95,7% pour la santé et la médecine, à 91,7% pour l’économie, à 88% pour la politique et à 77,7% pour la technologie.

D’abord musulmans, ensuite Marocains, arabes, etc. L’identité musulmane est l’identité dominante de notre population. La majorité des Marocains se définissent d’abord comme musulmans, puis comme Marocains. Les identités arabe, berbère et africaine viennent successivement en troisième, quatrième et cinquième positions.

(...) Pour toutes les catégories d’âges, la hiérarchie de ces composantes est la même : musulmane, marocaine, arabe, berbère et africaine. Elle est ainsi pour les jeunes comme pour les générations âgées mais dans des proportions différentes. L’identité musulmane est placée au premier rang par 66,9% des 60 ans et plus et par seulement 49,8% chez les 18-24ans. 15,7% de cette dernière population l’ont même classée en troisième position comme l’ont fait 6,9% des 60 ans et plus. En revanche, l’identité marocaine est classée au premier rang par 32,1% des 18-24 et par 22,1% des 60 ans et plus. L’identité arabe est placée en tête des identités par 7,8% de la population des 18-24 ans et, fait très frappant, par 0,7% des 60 ans et plus. Au final, l’identité musulmane est très affirmée par les vieux comme par les jeunes. L’identité marocaine est plus marquée chez cette dernière catégorie que chez la tranche d’âge la plus avancée.

Synthèse de Khalil Hedna, 22 décembre 2011. SETIF-INFO

 

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Entretien avec Paul Balta:« Un homme sobre, attachant et profondément imprégné d’amour pour sa patrie… »

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien avec Paul Balta, mené par Mohamed Chafik Mesbah

« Un homme sobre, attachant et profondément imprégné d’amour pour sa patrie… »

le 23.12.11

- Mohamed Chafik MESBAH : Paul Balta, comment votre itinéraire de journaliste en est-il venu à croiser celui de l’Algérie et plus précisément celui de Houari Boumediène ?

Paul Balta : C’est dans le cadre de ma profession que j’ai eu le plaisir de connaître Houari Boumediène qui était Chef de l’Etat en Algérie. J’ai exercé, en effet, en qualité de correspondant du journal Le Monde pour le Maghreb avec résidence en Algérie, de 1973 à 1978. J’ai eu l’occasion, donc, de rencontrer Houari Boumediène de manière périodique durant ce séjour. La première rencontre s’est déroulée deux jours avant la IVème Conférence des chefs d’État des pays non alignés laquelle s’est tenue à Alger du 5 au 9 septembre 1973.


- MCM : Comment s’est déroulée votre première prise de contact avec Houari Boumediène ?

PB : Vous avez raison d’insister sur ce premier contact car il fut déterminant pour la suite de mes rapports avec Houari Boumediène. J’ai vite compris qu’il s’était documenté sur ma personne, connaissait parfaitement mon itinéraire, notamment mes origines égyptiennes et n’ignorait rien, presque rien, de mes écrits. Je fus loin d’être étonné, donc, qu’il ait ainsi pris connaissance, dans le texte, de la plupart de mes articles sur le Proche-Orient avant même mon arrivée à Alger. Il y eut, donc, dès le départ, une certaine chaleur qui ne se démentira pas au fil du temps.


- MCM : Quels sont les thèmes que vous aviez abordés avec lui ?

PB : Je venais de publier La politique arabe de la France et des articles sur l’enseignement de l’arabe ; le tout était sur son bureau. Après un tour d’horizon, en français, au cours duquel il m’avait interrogé sur mes entretiens avec de Gaulle, Pompidou, Nasser, je m’étais avancé à dire : “Monsieur le Président, je crois que vous accordez vos interviews officielles en arabe.” Il avait approuvé d’un signe de tête. J’ai poursuivi : “Cela ne me dérange pas, Monsieur le Président, sachez, seulement, qu’au Collège des Frères des Écoles chrétiennes, à Alexandrie, mes professeurs égyptiens m’avaient enseigné un arabe classique, un peu archaïque.”. Le Président Boumediène m’avait coupé, alors, d’un : “Hélas, hélas ! Et cela n’a pas changé !” D’une extrême courtoisie, il avait eu un geste d’excuse pour m’avoir interrompu avant de m’inviter à poursuivre. Je lui avais alors expliqué que j’avais acquis seul, sur le tard, mon vocabulaire économique et politique ; je lui demandais, donc, de parler plus lentement lorsque nous aborderions ces problèmes. Grand seigneur, il avait répondu : ”Monsieur Balta, vous avez beaucoup fait dans vos écrits pour la culture des Arabes et leur dignité. Nous avons commencé en français, nous continuerons donc en français !” Et il en fut ainsi pendant quelque cinquante heures d’entretiens en tête-à-tête, qu’il m’a accordés en cinq ans de présence en Algérie, entretiens qui furent caractérisés, je tiens à le préciser, par une grande liberté de ton.

 

- MCM : Vous venez d’évoquer avec moi les conditions quelque peu inhabituelles dans lesquelles vous avez été choisi en qualité de correspondant du journal Le Monde à Alger…

PB : Des conditions inhabituelles, en effet. L’Ambassadeur d’Algérie à Paris, M. Mohamed Bedjaoui, m’apostropha un jour pour me féliciter de ma désignation en qualité de correspondant du Monde à Alger pour en remplacent de Péroncel- Hugoz qui était en partance. Intrigué, je pris contact avec mon Directeur, Jaques Fauvet, qui, à l’évidence, avait été gagné à ce choix. Il ne me l’imposera pas, cependant… Une solution fut dégagée par mon affectation à Alger avec compétence, toutefois, pour tout le Maghreb, de la Lybie à la Mauritanie. Au cours de cette première interview avec Houari Boumediène, je n’avais pas manqué, d’ailleurs, de lui exprimer ma surprise à propos de cette démarche. Voici sa réponse : « Vous appartenez au monde arabe par votre mère. C’est important car chez nous la mère compte plus. Vous connaissez le monde arabe et vous l’expliquez de l’intérieur, c’est pourquoi j’avais souhaité que vous soyez nommé correspondant à Alger ». Et d’ajouter « Voilà, maintenant vous êtes des nôtres ».

- MCM : Quelle influence, l’enfance déshéritée de Houari Boumediène avec son lot de privations vécues au sein d’une famille de paysans pauvres de la région de Guelma, a-t-elle provoqué sur la mue du jeune Mohamed Boukharouba qui deviendra le dirigeant révolutionnaire Houari Boumediène ?

PB : Mohammed Boukharouba, « l’homme au caroubier », qui prendra le nom de Houari Boumediène, a vu le jour à Ain Hasseinia, près de Guelma. Alors que plusieurs biographes le font naître entre 1925 et 1932, il m’a affirmé, lui-même, que sa date de naissance exacte était le 23 août 1932. De même, alors qu’on écrivait son nom d’emprunt – le pseudonyme révolutionnaire - de différentes façons, c’est lui qui a tenu à m’indiquer la bonne orthographe, BOUMEDIÈNE. Il avait même pris le soin de l’écrire sur une carte. Né dans une famille de paysans pauvres, son père était arabophone et sa mère berbérophone. Il incarnait ainsi, vraiment, l’Algérie dans sa diversité. Il a passé son enfance, en effet, parmi les fellahs dont il a conservé la rusticité. Il n’aimait pas parler de cette enfance, mais il m’avait confié que, dès cette époque, il s’était senti passionnément nationaliste. La répression dont il a été témoin, le 8 mai 1945, dans sa localité de naissance même avait renforcé ce sentiment et lui avait fait prendre conscience du conflit qui opposait les nationalistes algériens aux autorités françaises. Je ne l’ai pas entendu dire explicitement cette phrase qui lui est bien attribuée : « ce jour là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu’il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour là ». Cette phrase est représentative de l’état d’esprit de Houari Boumediène durant son enfance, il est clair que toute sa trajectoire de révolutionnaire porte l’empreinte de ce réveil brutal à la réalité coloniale.

 

- MCM : Les témoignages permettent d’établir, à présent, que Houari Boumediène a bien suivi, pour un temps, les cours de l’école publique française. Cet épisode a-t-il, réellement, compté dans sa vie ultérieure ?

PB : Un jour où je lui faisais observer qu’il maîtrisait bien la langue française, il m’avait précisé, ce qui ne figurait alors dans aucune de ses biographies, qu’il avait rejoint, à six ans, l’école primaire française, qui était loin de la maison familiale et où il se rendait à pied. Il y avait acquis les bases qui lui serviront pour se perfectionner dans cette langue, une fois adulte. Ses parents l’avaient mis aussi, parallèlement, dans une école coranique ou il apprendra, parfaitement, les soixante versets du livre saint de l’islam. Il est entré, peu après, à la Médersa El Kittania de Constantine où l’enseignement était dispensé, totalement, en arabe. Il est certain, cependant, qu’il avait déjà contracté le goût de la lecture, en français. Il l’a, vraisemblablement, conservé toute sa vie. Certains témoins m’ont rapporté qu’il lui arrivait de réciter, mais dans un cadre restreint car il était très pudique, « La mort du loup »d’Alfred de Vigny ou même « La retraite de Russie » de Victor Hugo. Au cours de nos tête-à-tête, il est advenu qu’il recourt, pour étayer son argumentation, à des ouvrages français, ceux de Jacques Berque notamment, cet enfant de Frenda devenu professeur au Collège de France qu’il admirait particulièrement. Par ailleurs, je sais qu’il lisait, régulièrement, Le Monde. Il m’a été rapporté qu’il avait contracté l’habitude de lire ce quotidien depuis qu’il avait pris le commandement de l’Etat-Major Général de l’ALN à Ghardimaou en Tunisie. Devenu Président de la République, il conservera cette habitude. Un motocycliste lui apportait directement, dès leur arrivée à l’aéroport, quelques exemplaires du journal que lui-même et ses collaborateurs consultaient avec attention.

 

- MCM : Vous aviez indiqué que durant les longs entretiens qu’il vous a accordés, il utilisait la langue française. Jusqu’à quel degré la maitrisait-il ?

PB : C’était un style simple et épuré qu’il utilisait et un vocabulaire correct et accessible. J’avais remarqué qu’il ne faisait pas de fautes de syntaxe. Mais le plus frappant c’était bien son choix du mot le plus juste pour désigner les choses ou décrire les événements…

 

- MCM : Soyons plus précis. Nourrissait-il de la prévention contre la culture occidentale ?

PB : Il est certain que Houari Boumediène était profondément convaincu de la nécessité de rétablir la langue et la culture arabe dans leur statut souverain en Algérie. Il tenait grand soin à ce que ses discours officiels soient rédigés dans la langue arabe. Il manifestait, sans doute, de la prévention contre la francophonie, conçue comme un mouvement de domination politique de la France sur ses anciennes colonies. Par contre, il faisait preuve d’une grande ouverture d’esprit pour la culture occidentale en général dont il voulait promouvoir les rapports d’échanges avec la pensée arabe et musulmane. Cet intérêt s’est vérifié par l’attention soutenue qu’il a accordé aux Éditions Sindbad, fondées, en 1972, par mon ami Pierre Bernard. Cet ami avait, incontestablement, innové dans le champ intellectuel en France par une vulgarisation intelligente et de qualité, auprès des lecteurs francophones, de tous ces inestimables apports à la civilisation universelle que penseurs et poètes du monde arabe et musulman ont procuré. Le nom de certains de ces penseurs ou écrivains avaient été suggérés par Boumediène lui-même, au cours des nombreux entretiens qu’il avait eu avec Pierre Bernard.

 

- MCM : Qu’il s’agisse des années d’enseignement passées à la médersa El Kittania de Constantine, de la mémorable traversée de la frontière tunisienne ou du séjour dans la capitale égyptienne lui-même, peu d’informations sont disponibles. Cette période a joué, pourtant, le rôle de ferment dans la transformation de la personnalité de Houari Boumediène...

PB : Certainement. Comment s’est effectué le départ pour le Caire ? Comment se déroulait le voyage ? Cela aussi à son importance. Après l’enseignement de la Medersa El Kittania, Mohamed Boukharouba et trois autres compagnons d’études décident de rejoindre le Caire. Par le franchissement de la frontière tunisienne puis la traversée du territoire libyen. En cours de route, le groupe se scinde en deux. Mohamed Boukharouba fera le voyage avec Mohamed Chirouf lequel consignera, plus tard, dans un témoignage émouvant, les épreuves subies et les stratagèmes auxquels aura recours le futur Houari Boumediène pour recueillir quelques menues ressources. Ils parviennent au Caire, cependant, en 1953 ou Houari Boumediène s’inscrit au lycée « El Kheddiwya », le seul établissement du genre ou le français est enseigné en deuxième langue. Parallèlement, il prend une inscription à l’Institut d’Etudes Islamiques de l’université millénaire d’Al-Azhar qui fait autorité dans le monde musulman. L’université ayant été fondée par les Fatimides, la dynastie venue du Maghreb, une bourse mensuelle de 3 livres y est versée aux étudiants nord-africains. Houari Boumediène change, à plusieurs reprises de domicile, au gré des décisions de la délégation extérieure du PPA-MTLD qui deviendra celle du FLN et où, officient, notamment, Mohamed Khider et Ahmed Ben Bella. Houari Boumediène se stabilise à « la Maison des Etudiants Arabes » où il adopte un comportement solitaire et réservé, se liant, prudemment, à quelques rares compagnons, tel que Mouloud Kassem pour lequel il conservera un attachement chaleureux et dont il fera un Conseiller puis un Ministre au lendemain de l’indépendance. Il faut mentionner, pour l’anecdote, que Houari Boumediène qui participe à une manifestation d’étudiants algériens contre le Consulat de France au Caire est interpellé par la police égyptienne mais rapidement relâché. Il se lie d’amitié avec un réfugié politique algérien dénommé Ali Mougari, militant activiste du PPA-MTLD qui encourage l’adhésion des jeunes étudiants algériens à la cause nationaliste. C’est lui, d’ailleurs, qui suscitera ces stages accélérés de formation militaire au profit des étudiants qui auront décidé de combattre le colonialisme en Algérie. Houari Boumediène participe à l’un de ces stages qui, consacré à la spécialité « minage et sabotage » se déroule de novembre 1954 à février 1955. Aussitôt après, c’est l’épisode célèbre du convoiement du bateau « Dina » pour approvisionner en armes les maquis de l’ALN. Le monde arabe traverse, alors, une période de transformation profonde, avec une résurgence du sentiment nationaliste, où l’Egypte, après la prise du pouvoir par les « Officiers Libres » que dirige le Colonel Nasser, joue, évidemment, un rôle de plus en plus important. Durant cette période, Houari Boumediène qui se montre avide de lectures diverses, œuvres littéraires et chroniques historiques en passant par l’actualité immédiate, noue des contacts qui laisseront leur empreinte avec les milieux politiques égyptiens. Naturellement, cette période ne pouvait pas ne pas influencer Houari Boumediène dont la détermination à passer au combat militaire se forge, rapidement.

 

- MCM : Vous laissez apparaître, pourtant, l’impression que Houari Boumediène conservait un souvenir ambivalent de ce séjour cairote…

PB : Il m’est apparu, en effet, que cet intermède cairote avait laissé naître dans l’esprit de Houari Boumediène un sentiment de désappointement. Il est arrivé, en effet, que j’évoque, incidemment, avec Houari Boumediène cet épisode en faisant part de mon étonnement personnel de n’avoir pas pu entendre parler des Maghrébins, pendant mon enfance à Alexandrie, puisque je les ai découverts seulement lorsque je suis allé faire mes études supérieures à Paris. Il m’avait répondu, alors, avec une mine désolée : « J’ai moi-même découvert avec étonnement et consternation que les Égyptiens et par extension les peuples du Machrek et leurs dirigeants ne connaissaient ni le Maghreb ni les Maghrébins. Lorsqu’ils en parlaient ou lorsqu’ils les rencontraient, ces gens traitaient les Maghrébins avec condescendance et même avec mépris ». D’autre part, sur le plan matériel, la vie au Caire, dans les conditions qui ont été les siennes, a été, sans doute, éprouvante. Houari Boumediène était démuni d’argent et ne mangeait pas à sa faim. Mais déjà c’était quelqu’un de réservé, d’obstiné et de volontaire. Ces qualités lui ont permis de tirer profit de cet épisode plutôt que de se résigner à ses contrariétés.


- MCM : Sur ses premières années au maquis de Houari Boumediène, les témoignages recoupés font défaut. Il semble, toutefois, avoir inscrit, d’emblée, sa trajectoire parmi les chefs de la révolution…

PB : Oui, incontestablement, Houari Boumediène a entamé sa carrière révolutionnaire sous de bons auspices. En février 1955, à l’issue de la formation militaire accélérée juste évoquée, il est choisi pour participer au convoiement clandestin, à bord du bateau « Dina », d’un lot d’armes destiné à l’ALN. Il rencontre juste après le débarquement qui intervient, finalement, à Melilla, au Maroc espagnol, Larbi Ben M’Hidi, qui assure le Commandement de la zone V de l’ALN, la future wilaya V. Après un intermède forcé à Melilla, Houari Boumediène entreprend avec Larbi Ben Mhidi le franchissement de la frontière pour rejoindre le territoire national. Il est nommé contrôleur pour toute la Zone V, une fonction où s’imbriquent les charges de commissaire politique et d’inspecteur. Cela lui permet de connaître, rapidement, tout l’encadrement de la zone. Après le départ de Larbi Ben Mhidi qui rejoint le CCE, la nouvelle direction du FLN, c’est Abdelhafid Boussouf qui lui succède. Houari Boumediène qui devient l’un de ses adjoints accède, en 1957, au grade de Commandant. Lorsque le CCE est remanié et que Boussouf y fait son entrée, Houari Boumediène le remplace à la tête de la wilaya – nouvelle dénomination de la zone après le Congrès de la Soummam –. C’est dans cette wilaya que, pour brouiller les cartes ou pour marquer la dimension nationale qu’il veut conquérir, ce natif de l’Est adopte son pseudonyme de résistant,composé d’un prénom usuel très répandu dans l’Ouest, Houari, et du nom de Boumediène,celui du saint patron de la mosquée de Tlemcen. Sa carrière politico-militaire commence, alors, réellement. Il est choisi, successivement, pour commander le COM Ouest dès 1958 puis, en 1960, il est désigné Chef de l’Etat-Major Général de l’ALN, nouvellement mis en place.

 

- MCM : Peut-on déceler déjà ses orientations idéologiques ou, à défaut, ses projets politiques ?

PB : A propos d’idéologie, il serait présomptueux de parler, pour l’époque, d’un débat d’écoles. Tous les maquisards étaient animés, exclusivement, par l’idéal de l’indépendance nationale. Cela étant, Houari Boumediène, très avare de confidences forge, peu à peu, ses convictions. Il se méfiait, secrètement, des hommes politiques, les membres du CCE installés à l’étranger. Il estimait qu’ils s’étaient embourgeoisés dans les capitales arabes où ils s’abandonnaient à des intrigues pour favoriser leurs seules ambitions personnelles. Le FLN dont il reconnaît la valeur symbolique et le rôle déterminant dans la mobilisation du peuple algérien contre la colonisation lui apparaît, malgré tout, comme un mouvement déchiré par des luttes intestines. Tous les ingrédients du conflit à venir avec le GPRA sont réunis. Mais Houari Boumediène reste, alors, très prudent. Il ne se livre pas à des critiques ouvertes et ne manifeste pas d’ambition disproportionnée qui le disqualifierait, aussitôt, auprès de ses ainés du CCE puis du GPRA.

 

- MCM : Comment expliquer son ascension rapide dans la hiérarchie militaire jusqu’à être, de fait, le premier responsable de l’ALN ?

PB : Je l’ai souligné, auparavant, c’est une formation militaire accélérée qu’il subit au Caire. Il ne s’agit pas d’études militaires au sens classique du terme. Il fait preuve, toutefois, d’un sens de l’organisation, de l’autorité et de la discipline qui lui valurent d’être promu, de préférence à ses pairs, au poste de Chef d’Etat-Major de l’ALN en janvier 1960. Là, également, le train de vie spartiate qu’il s’impose, l’aptitude au commandement qu’il manifeste lui permettent de surpasser ses pairs militaires. Il y réussit, d’autant mieux, qu’il est capable d’anticiper les événements. Il s’applique à faire des unités éparses et bigarrées dont il hérite, une véritable armée, une force organisée et disciplinée. Déjà, il est conscient que ce sera la seule force à même de garantir, une fois l’indépendance acquise, l’unité nationale et territoriale.

 

- MCM : Vous parlez de capacité d’anticipation. Houari Boumediène avait déjà pour projet de conquérir le pouvoir ?

PB : Cette capacité d’anticipation, je veux l’illustrer en rappelant la substance d’un entretien que j’avais eu avec Gamal Abdel Nasser le 16 juillet 1958, Nasser m’avait affirmé, alors, que « De Gaulle ferait la paix en Algérie ». Je lui avais demandé : « Tu as des informations secrètes » ? Réponse : « Non, pas du tout, les relations politiques et diplomatiques sont coupées avec Paris, mais c’est mon analyse personnelle. Comme de Gaulle est un grand nationaliste, il finira par comprendre le sens du combat des nationalistes algériens. Et comme c’est aussi un grand patriote, il comprendra que l’intérêt de la France est de faire la paix pour pouvoir renouer les relations diplomatiques, économiques et culturelles avec tous les pays arabes ». Houari Boumediène voyait loin et tenait compte de tous les paramètres de la guerre. Il me dira plus tard que lorsqu’il avait été nommé chef d’Etat-Major de l’ALN, Nasser lui avait, en effet, fait part de son analyse sur les projets probables du Général de Gaulle et il s‘en était toujours souvenu… C’est devenu, aujourd’hui, une question récurrente que de s’interroger sur les intentions de Houari Boumediène durant la période de l’Etat-Major Général de l’ALN. Le projet lui a bien été prêté, après coup, d’avoir organisé, de bout en bout, sa trajectoire en fonction de la prise du pouvoir. Il est difficile d’établir avec certitude un lien de causalité aussi direct. Ce qui est certain, c’est que Houari Boumediène, passionné de chroniques historiques, avait compris, tôt, que la prise du pouvoir était subordonnée à trois préalables, en l’occurrence un projet, une équipe et des moyens…

 

Attitudes personnelles de Houari Boumediène

 

- MCM : Houari Boumediène est réputé de comportement austère, matériellement désintéressé, accordant un intérêt accessoire aux plaisirs de la vie... Disposez-vous d’anecdotes pour illustrer ce portrait ?

PB : Discret mais efficace, timide mais fier, réservé mais volontaire, autoritaire mais humain, généreux mais exigeant, prudent dans l’audace, voilà comment m’est apparu Boumediène lorsque j’ai eu à le connaître et à l’observer. Homme du soir il aimait se retrouver, de temps à autre, tant qu’il était encore célibataire, avec quelques amis auprès desquels il se montrait enjoué et rieur, selon ce que m’ont affirmé plusieurs d’entre eux. Il m’a été rapporté que du temps de l’Etat-Major de l’ALN, il conservait, jalousement, un vieux microsillon de flamenco qu’il lui arrivait, discrètement, d’écouter. Il aimait jouer, aussi, aux échecs sans être un joueur émérite, il arrivait que ses partenaires de jeu, triés sur le volet, le battent volontiers… Sinon, c’était un homme frugal et austère qui travaillait avec acharnement. Lorsque la Wilaya V organise, à partir de l’été 1957, une formation presque académique au profit des soixante douze étudiants incorporés pour étoffer l’encadrement des zones et secteurs militaires mais qui rejoignirent, presque tous, le futur MALG, les services de renseignement de guerre,Houari Boumediène, à l’insu des stagiaire, s’appliquait, tout chef de wilaya qu’il était, à écouter, de nuit, les enregistrements sonores des cours dispensés.


- MCM : Ses goûts gastronomiques étaient, semble-t-il, des plus sommaires…

PB : Ses goûts gastronomiques étaient sans prétention et, en fait, il avait fini par contracter l’habitude des plats servis dans l’armée. Parce qu’il le trouvait trop copieux, il lui arrivait de demander à son cuisinier, le même depuis l’époque de l’Etat-major à Ghardimaou, un repas plus allégé identique, précisément, à celui qu’il prenait au sein du casernement. Il évitait, systématiquement, les sucreries mais raffolait des galettes de pain faites à la main. En fait, aucun luxe n’avait prise sur lui, sinon celui de fumer. Ce sont des Bastos, d’abord, qu’au maquis de la Wilaya V il consommait, puis, à l’État-major de l’ALN, des Gitanes sans filtre qu’il brulait, sans s’accorder de répit. A tel point que l’un de ses collaborateurs de l’époque s’est permis cette image lapidaire : « Il brûlait une seule allumette le matin, ensuite il allumait chaque cigarette avec le mégot encore incandescent de la précédente ». Président de la République, il opte, cependant, pour les cigares cubains que lui envoyait Fidel Castro. Avec le burnous en poils de chameau, c’est le seul luxe qu’il se soit permis.

 

- MCM : Par rapport à l’argent, quel était son état d’esprit ?

PB : Il était animé par une profonde conviction, l’argent de l’État appartenait à la nation et ne devait pas être dilapidé. Cette conviction a guidé son comportement, de bout en bout de sa vie. Lorsque un tract un tract avait circulé l’accusant d’avoir ouvert un compte bancaire personnel à l’étranger. Voici quelle fut sa réplique spontanée: « Lorsqu’un Chef d’État ouvre un compte à l’étranger, c’est qu’il a l’intention de quitter son pays. Ce n’est absolument pas mon cas… ».Ce n’était pas son cas, en effet, lui qui n’a jamais utilisé ses fonctions pour se livrer à la corruption ni empocher de l’argent. Devenu Président de la République, il usait toujours de son seul salaire et s’interdisait les dépenses somptuaires qu’il aurait pu facilement imputer au budget de l’État. Lorsqu’il lui arrivait de se rendre à l’étranger, il s’interdisait tout aussi bien les achats luxueux. Contrairement à certains Chefs d’État d’autres pays arabes, il ne s’était pas fait construire ni un ni plusieurs palais luxueux, ni en Algérie ni à l’étranger. Pour ses déplacements par route, il disposait de voitures confortables, sans plus. Il considérait que ce serait du gaspillage que d’avoir des Rolls Royce ou des Mercedes. Sachant que je connaissais bien les pays du Golfe où j‘avais effectué de nombreux reportages, il m’avait raconté qu’un des émirs lui avait offert une de ces voitures rutilantes et luxueuses qu’il avait aussitôt fait parquer dans un garage. Son chauffeur me l’avait montrée. Après sa mort, elle était toujours sur calles, inutilisée… A sa mort, ses détracteurs ont découvert, avec étonnement, qu’il ne détenait aucun patrimoine immobilier, aucune fortune personnelle et que son compte courant postal était approvisionné à hauteur, seulement, de 6 000 dinars …

 

- MCM : Pourtant, la corruption régnait dans les allées du pouvoir. A-t-il manqué de détermination pour en venir à bout ?

PB : Il avait fermé les yeux, en effet, sur les agissements de certains de ses compagnons. Lorsque j’ai soulevé avec lui la question, il m’avait répondu : « j’aurais voulu m’en séparer, mais je n’ai pas trouvé d’autres gestionnaires aussi capables pour les remplacer ».Mais, il est vérifié, à présent, qu’il projetait de limoger, à la faveur du congrès du FLN qui devait se tenir, les Membres du Conseil de la Révolution impliqués dans la corruption…

 

- MCM : Vis-à-vis de sa famille et de ses amis, faisait- il preuve de faiblesse ou de complaisance ?

PB : Il était très réticent à évoquer sa vie privée. Je sais néanmoins qu’il était très attaché à sa mère et lui donnait pour vivre une partie de son salaire. Des témoins m’ont néanmoins raconté qu’il s’était disputé avec elle, alors qu’elle était en vacances à Chréa, une station d’hiver proche d’Alger. Sa mère lui avait demandé, en effet, de faire exempter son frère cadet Said des obligations du service national. Houari Boumediène ayant opposé un refus catégorique, sa mère le menaça de se plaindre auprès du gouvernement. Furieux, il quitta les lieux en lui rétorquant : « le gouvernement s’en remettra à moi et je rejetterai ta requête… ». Quelque temps plus tard, en effet, Said le frère cadet accomplissait, dans des conditions très ordinaires, son service national... Houari Boumediène avait formellement interdit, également, que ses proches usent de son nom pour tirer quelque privilège auprès des administrations publiques. Une fois que son oncle avait pris contact avec un wali pour obtenir certains avantages, Houari Boumediène dépêche, immédiatement, un émissaire officiel pour sermonner ledit wali, menacé de sanctions sévères s’il donnait suite à pareilles sollicitations. Smail Hamdani qui avait exercé comme Secrétaire Général-Adjoint auprès de Boumediène, fut confronté à une situation analogue, le frère du Président l’ayant sollicité pour une requête de privilège. Voici la consigne stricte que Houari Boumediène signifia, à l’époque, à son collaborateur: « Gare ! Il y a une ligne rouge à ne pas franchir entre les problèmes de la famille et ceux de l’État ».

 

- MCM : Le mariage de Houari Boumediène ne perturbe pas ces habitudes spartiates ?

PB : En 1973, quelques mois avant le IVème Sommet des Non-alignés en septembre, alors qu’il était déjà quadragénaire, Houari Boumediène avait épousé officiellement Anissa El-Mensali, jeune avocate du Barreau d’Alger issue d’une vieille famille de la bourgeoisie algéroise. Leur rencontre remonte à 1969, comme elle l’explique elle même : « On s’est mariés après une longue histoire d’amour. On vivait naturellement, comme le reste du peuple. Je n’avais pas de privilèges. On vivait dans une petite villa de deux chambre à coucher, attenante à la Présidence de la République » Anissa Boumediène est écrivaine et chercheuse. Spécialiste de littérature arabe, elle se consacre, à présent, à des recherches sur les hydrocarbures, l’agriculture et bien d’autres domaines, pour, notamment, défendre le bilan du Président disparu. Naturellement, le comportement de ce célibataire endurci sera influencé par le mariage. Silhouette élancée, visage émacié, chevelure châtain roux découvrant un large front, regard perçant, moustache épaisse masquant la cicatrice laissée par un attentat dont il avait été victime en 1968, Boumediène avait une distinction naturelle mais il ne prêtait guère d’attention à sa façon de s’habiller. À la suite de son mariage, donc, à une époque où l’Algérie qui s’affirme sur la scène internationale reçoit de nombreux chefs d’État, il apporte plus de recherche dans le choix de ses costumes, change souvent de cravate et remplace son traditionnel burnous marron assez rugueux par un superbe burnous noir en poil de chameau dont deux oasis sahariennes ont la spécialité. Sauf exception, son bureau de la présidence ne reste plus allumé une bonne partie de la nuit et, selon ses collaborateurs, il lui arrivait de rentrer chez lui quelques heures pendant la journée et souvent pour déjeuner.


- MCM : Houari Boumediène n’avait, donc, pas d’amis ?

PB : L’homme d’affaires Messaoud Zeggar comptait, à ma connaissance, parmi ses rares amis. C’était l’une des rares personnes, en effet, qu’il lui arrivait de fréquenter familialement, si vous me permettez l’expression. Messaoud Zeggar jouait, en même temps, un rôle de bons offices auprès des milieux officiels et des lobbys aux Etats-Unis d’Amérique, notamment après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Après la mort de Houari Boumediène, l’enquête de sécurité et la procédure judiciaire déclenchées après l’arrestation de Messaoud Zeggar ont démontré combien le Président défunt était peu accessible aux sirènes de l’argent. Houari Boumediène qui était habité par le culte de l’Etat restait, toujours, vigilant. Même à propos de Messaoud Zeggar, en effet, il ne s’était pas abstenu de notifier au responsable des relations algéro-américaines à la Présidence de la République cette consigne éloquente : « C’est Messaoud (Zeggar) qui doit nous procurer des informations sur les Américains, pas à nous d’en fournir à notre sujet …».

 

Le comportement individuel de Houari Boumediène

 

- MCM : Houari Boumediène était réputé très strict dans son comportement professionnel avec ses collaborateurs les plus proches. Avez-vous idée de la manière dont se déroulaient ses rapports avec l’équipe qui travaillait autour de lui ?

PB : J’ai pu constater lorsque je me rendais à la Présidence ou lorsque je couvrais un voyage présidentiel dans le pays que Houari Boumediène entretenait des rapports empreints de courtoisie, pour le moins de correction, avec ses collaborateurs. Qu’il s’agisse de ministres, de conseillers, de secrétaires, de gardes du corps ou de chauffeurs, il se comportait avec une égale humeur, une grande sérénité et des gestes pondérés. Cela ne l’empêchait pas, sur le plan du travail, d’être des plus exigeants, tout comme il l’était avec lui-même. Houari Boumediène n’imposait pas, forcément, son rythme de travail à tous ses collaborateurs. Prenant conscience, ainsi, qu’il les épuisait au travail, eux-mêmes aussi bien que leurs familles, il consentit, volontiers, à les autoriser à séjourner avec leurs familles un mois l’an à la résidence du Club des Pins, sous réserve qu’ils renoncent, implicitement, à leur congé annuel…

 

- MCM : Comment Houari Boumediène procédait- il pour choisir ses collaborateurs ?

PB : L’organisation du pouvoir autour de Houari Boumediène était articulée, pour l’essentiel, autour de trois cercles. « Le noyau dur », tout d’abord, selon l’expression que lui-même a utilisé au cours de la célèbre interview qu’il avait accordé à Francis Janson. Il s’agit de sa garde rapprochée, en quelque sorte, composée des membres éminents du groupe d’Oujda, triés sur le volet, durant l’épopée de la wilaya V et de l’Etat-Major Général. Ce premier cercle était élargi cependant, à certains chefs militaires, singulièrement le Colonel Chabou à qui, de son vivant, la gestion des affaires militaires avait été, quasiment, déléguée. Ce premier cercle, coopté sur une base ou les affinités subjectives ont pu jouer un rôle, pouvait se permettre, parfois, de rares familiarités avec Houari Boumediène. Le deuxième cercle était constitué des collaborateurs immédiats de la Présidence et de certains autres Hauts Commis de l’Etat, choisis en fonction de critères objectifs, compétences et disponibilité. Ils pouvaient accéder, dans un cadre strictement professionnel, à Houari Boumediène sans pouvoir s’autoriser, toutefois, aucune familiarité. Le troisième cercle que nous appellerons « entourage périphérique » n’en faisait pas moins l’objet d’attention certaine de la part de Houari Boumediène. Il s’agit de cet ensemble qui était désigné par l’appellation commode de « cadres de la nation ». Houari Boumediene qui était guidé par un souci permanent de préserver l’unité nationale - à telle enseigne qu’il avait interdit que les notices biographiques officielles des responsables comportent leur lieu de naissance- supervisait, de loin mais attentivement, cet ensemble en prenant soin de déceler,au passage, les compétences qu’il savait récupérer à son service ,mais surtout en veillant à ce que le népotisme et le régionalisme ne soient pas érigés en règle au niveau des institutions et des grands corps de l’Etat. Il n’interférait pas, toutefois, dans la gestion directe, encore qu’il recevait, périodiquement, les responsables de certaines institutions névralgiques, la Banque centrale, SONATRACH, la Société Nationale de Sidérurgie et la Société Nationale des Ciments entre autres...

 

- MCM : Comment fonctionnait, à ce propos, les rouages du pouvoir du temps de Houari Boumediène ?

PB : Vous voulez évoquer, sans doute, l‘influence respective des trois cercles de pouvoir que je viens d’évoquer sur le processus de décision ? La réalité est bien complexe. Au fil du temps, il est certain que le « noyau dur » n’avait plus la même emprise sur Houari Boumediène qui a fini par acquérir son autonomie totale vis-à-vis du Conseil de la Révolution aussi bien que du groupe d’Oujda. Pour illustrer mon propos, je me contente de relater l’information qui m’a été rapportée par un témoin direct. Houari Boumediène qui accordait une importance considérable à la protection sanitaire de la population avait présidé, en effet, dans les années soixante dix, une réunion consacrée à l’industrie pharmaceutique en Algérie. Des membres éminents du groupe d’Oujda, membres du Conseil de la Révolution et Ministres de premier plan dans le gouvernement, y avaient pris part, n’approuvant pas les projets jugés ambitieux du PDG de la Pharmacie Centrale que dirigeait, alors, Mohamed Lemkami, un ancien officier de la wilaya V que Boumediène connaissait. Contre toute attente, c’est son collaborateur périphérique, le PDG de la Pharmacie Centrale, que le Chef de l’Etat avait appuyé au détriment des autres membres éminents du gouvernement présents…


- MCM : Quelles sont les spécificités du mode de gouvernement chez Houari Boumediène ?

PB : Houari Boumediène est connu pour ne pas être impulsif. Il prenait le temps nécessaire pour laisser mûrir les décisions qu’il prenait, pour ainsi dire, à point nommé. Souvenez-vous de trois événements majeurs qui ont jalonné l’itinéraire de Houari Boumediène : la victoire sur le GPRA en 1962, le renversement de Ben Bella en 1965 ou le déjouement du coup de force du Colonel Zbiri en 1967. Il laissait le mûrissement jouer à plein puis, sitôt que le fruit était prêt, il le cueillait. Au cours des premières années du Conseil de la Révolution, tout particulièrement, Houari Boumediène consultait, systématiquement, ses membres presque requis, en réunion plénière, de s’exprimer. Au fil du temps, la consultation a concerné plus les institutions de l’Etat, pour l’avis technique, et les organisations de masse, pour l’aspect politique. Comment ne pas évoquer, à cet égard, l’expérience réussie du Conseil National Economique et Social qui fonctionnait, avec sa composante très riche et intelligemment diversifiée, à l’image d’un laboratoire d’idées, voire d’un Parlement transitoire… Il est certain que Houari Boumediène avait pris goût au pouvoir, un pouvoir qu’il avait renforcé, peu à peu. Sa persévérance dans l’effort lui permettait de s’informer en profondeur sur les dossiers en examen et sa mémoire fabuleuse d’en mémoriser les données .Il avait fini par s’imposer, même techniquement, à ses ministres auprès desquels il se montrait de plus en plus exigeant. Le pouvoir n’était pas, cependant, pour lui une fin en soi, c’était un moyen de faire évoluer les structures du pays, d’assurer son développement, d’améliorer le niveau de vie du peuple algérien et de peser sur l’ordre international.

 

- MCM : Quel souvenir gardez-vous des collaborateurs de Houari Boumediène avec lesquels vous entreteniez des relations ?

PB : À la Présidence, j’étais, surtout, en contact, professionnellement parlant, avec le Dr. Mahieddine Amimour, chargé des relations avec la presse. Nos rapports étaient courtois et il était d’une grande disponibilité. J’ai bien connu, également, le Dr. Taleb Ibrahimi, Ministre de l’Information et de la Culture durant la période où j’étais correspondant du Monde à Alger. Homme de très grande culture, arabe et française, il a beaucoup contribué à me faire connaître et comprendre l’Algérie. Autre proche collaborateur de Boumediène que j’ai bien connu, Abdelaziz Bouteflika qui a eu le privilège d’être, à l’échelle internationale, le benjamin puis le doyen des ministres des Affaires étrangères. Il m’a souvent reçu en tête à tête et fourni des éclairages pertinents qui m’ont beaucoup aidé dans mon travail.

 

- MCM : Houari Boumediène prenait un plaisir certain aux bains de foule .C’était pour mesurer sa popularité ou bien, leader romantique, éprouvait-il un plaisir charnel d’être en contact avec son peuple ?

PB : La réalité est difficile à cerner. Certainement, vivait-il en osmose avec son peuple. Son visage dégageait un air radieux, presque lumineux, lorsqu’il inaugurait les villages socialistes de la Révolution Agraire. Il était très fier d’avoir rendu leur dignité aux fellahs démunis. C’est à leur contact et à celui des étudiants qu’il s’est débarrassé de son apparence réservée. Au début, il faisait, certes, ses discours en arabe classique et peu d’Algériens le comprenaient parfaitement. Instruit par l’expérience de Ben Bella, il se méfiait d’un certain charisme et de l’adhésion sentimentale des masses qu’un démagogue pouvait retourner à son profit. Il m’avait dit très simplement : « Je savais alors que je n’étais pas un tribun. L’adhésion que je souhaitais obtenir devait être fondée sur l’intelligence, la conscience politique et l’action concrète ». Toutefois, comme c’était un pragmatique, il avait, rapidement, compris que s’il voulait faire passer son message, il devait faire un effort. Cet grâce à cet effort, qu’il est parvenu à communiquer de manière vivante et directe avec son peuple. Sur le plan de la forme, il s’est mis, en effet, à prononcer ses discours dans une langue compréhensible par les masses populaires des villes et des campagnes. Cela lui a alors valu des bains de foule. A-t-il éprouvé un plaisir charnel ? Peut-être, mais pour lui ce n’était pas l’essentiel. Encore une fois, l’essentiel, pour lui, était de mobiliser le peuple et d’assurer le succès du triple objectif qu’il s’était fixé, construire l’État, parfaire l’indépendance politique par la récupération des richesses nationales, poser les bases du décollage économique.

- MCM : Houari Boumediène qui avait fini par accorder de l’intérêt aux règles du protocole présidentiel veillait à ce que l’Algérie soit, correctement, représentée dans les cérémonies solennelles. Comment, dans la conduite des entretiens diplomatiques, par exemple,cet impératif était pris en compte par Houari Boumediène ?

PB : Il est incontestable que vers la fin de son règne, Houari Boumediène avait été gagné au goût de l’action diplomatique. Il voulait donner à l’Algérie une place qu’elle n’avait jamais occupée auparavant sur la scène internationale. Le Sommet des Non-alignés de 1973 a constitué une étape fondamentale qui a servi de tremplin. L’apothéose de ce redéploiement diplomatique fut, incontestablement, la participation de Houari Boumediène, en avril 1974, à la Session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU où il a prononcé un discours mémorable sur le Nouvel ordre économique international. Le voyage effectué aux Etats-Unis en 1974 reste, à cet égard, un modèle de perfection dans l’organisation matérielle, mais aussi dans la préparation de la substance des entretiens. Regardez le visage épanoui du Président algérien, à l’époque, pour vous convaincre du sentiment de revanche au profit du Tiers Monde qu’il devait ressentir. Houari Boumediène qui a découvert, graduellement, la multiplicité et la complexité des problèmes internationaux s’est pris au jeu. Je l’ai déjà mentionné, il a amélioré sa formation et il a appris à maîtriser les dossiers techniques. Il savait aussi se mettre à l’écoute de ses collaborateurs et pratiquait le travail en équipe. Comme je l’ai écrit dans le livre que je lui ai consacré avec mon épouse, il est passé “des intuitions spontanées aux analyses argumentées, de l’incantation à l’action, de la dénonciation des situations iniques à l’organisation de la lutte”.


- MCM : Je voulais évoquer, plus spécialement, la symbolique du protocole chez Houari Boumediène, dans son usage diplomatique…

PB : Vous voulez mettre l’accent sur l’aspect symbolique du protocole présidentiel tel que le concevait Houari Boumediène ? Ses compagnons et ses proches vous confirmeront que tout révolutionnaire qu’il était, il avait fini par y accorder une importance telle que le regretté Abdelmadjid Allahoum, son Directeur du Protocole, était le seul à pouvoir lui imposer des horaires fixes. Houari Boumediène a fini, en effet, par se plier aux usages protocolaires, surtout, vis-à-vis des étrangers. Probablement, l’usage du burnous, habit traditionnel en Algérie, comportait-il, pour lui, une signification symbolique particulière, une manière d’afficher l’identité retrouvée du peuple algérien. Le protocole demeurait, autrement, assez sobre, sans aspect ostentatoire…

 

- MCM : Le régime de Houari Boumediène était assimilé, à tort ou à raison, à un régime militaire. Comment appréciez-vous les rapports, bien particuliers en effet, que Houari Boumediène entretenait avec l’armée ?

PB : Les questions militaires n’étaient pas, à proprement parler, de mon domaine de compétences.

 

- MCM : Vous ne pouvez pas avoir été aussi familier de la situation politique en Algérie et vous ne pouvez pas avoir consacré un ouvrage à la stratégie de Houari Boumediène sans avoir envisagé cette question qui est au cœur de l’itinéraire de l’ancien Chef de l’Etat algérien ?

PB : Si vous insistez, voici, de mon point de vue, les observations susceptibles d’être émises à propos des rapports de Houari Boumediène à l’institution militaire. Première observation, d’ordre technique et organisationnel. Houari Boumediène sachant que l’armée, au lendemain de l’indépendance, serait la seule force soudée et homogène, capable d’impact sur le terrain avait consacré son énergie à la forger à l’épreuve du franchissement des barrages jamais abondonné. Il a su transformer des groupes de combattants épars en de véritables unités de combat. Après l’indépendance, il a réussi l’intégration des wilayates au sein de la nouvelle Armée Nationale Populaire. Ce n’est pas si peu dire. Il a été, incontestablement, le fondateur de l’Armée algérienne, au sens moderne du terme. Deuxième observation, d’ordre politique et institutionnel. Houari Boumediène ne voulait ni d’une armée classique, consignée oisivement dans les casernes, ni d’une armée de « pronunciamiento » selon le modèle latino-américain. Bref, il ne voulait pas d’une armée embourgeoisée, mais, au contraire, d’une armée vivant en osmose avec le peuple, totalement impliquée dans des tâches de soutien au développement. Dans le même esprit, Houari Boumediène qui a compté, évidemment, sur l’armée pour conquérir le pouvoir, s’en est servi comme instrument mais sens lui permettre, à plus forte raison pour son compte propre, de s’ériger en acteur autonome sur la scène politique. Troisième observation, d’ordre symbolique et émotionnel. Houari Boumediène a baigné, sa vie durant, au sein de l’armée et y a conservé, fatalement, de fortes attaches. En rejoignant le maquis et en adoptant un pseudonyme qui le déracinait, en quelque sorte, de ses attaches originelles, il avait choisi, d’une certaine manière, une nouvelle famille. Il n’a, d’ailleurs, recherché, après son départ du Caire, aucun contact avec ses parents qu’il ne rencontrera qu’au lendemain de l’indépendance. Pour mieux connaître la troupe et se familiariser avec les cadres militaires, il avait pris l’habitude, depuis Ghardimaou, de provoquer des réunions studieuses où se débattaient les questions les plus épineuses, de l’évaluation du groupe des détenus du château d’Aulnoy jusqu’aux dispositions des Accords d’Évian, notamment dans leurs projections économiques. La tradition a été conservée après l’indépendance, permettant à Houari Boumediène de tisser des liens solides avec tous les cadres de l’ANP. Je ne fus pas surpris, pour ma part, lorsque m’a été rapportée la formule chargée de symbole qu’il utilisa, à l’occasion, d’une réunion impromptue qu’il provoqua, trois mois avant sa mort, au siège du Ministère de la Défense Nationale : « Comme toujours lorsque je suis accablé je viens vous retrouver vous qui êtes ma seule famille ». Il est possible d’envisager, enfin, une quatrième et dernière observation. Il s’agit des projets que Houari Boumediène nourrissait pour l’armée. Il m’avait confié dans nos conversations sur le POLISARIO, que l’éclatement du conflit du Sahara Occidental lui avait fait prendre conscience de la nécessité du renforcement du potentiel opérationnel de l’armée et, donc, de la consolidation du budget d’équipement militaire. Simultanément, il avait renforcé, de manière déterminante, la formation spécialisée des cadres militaires supérieurs, y compris en les dépêchant à l’étranger. Il entrait, parfaitement, dans ses projets d’avenir de remplacer les cadres hérités de la guerre de libération nationale, par des officiers issus, soit des écoles de Cadets de la Révolution, soit des bancs de l’université puisque les portes des forces armées leur avaient été ouvertes. Il est question, aujourd’hui, en Algérie de rajeunissement et de professionnalisation de l’armée, c’est, de toute évidence, le fruit des efforts prodigués alors qui est récolté …

- MCM : Et les services de renseignement, faisaient- ils l’objet d’un traitement particulier ?

PB : Je l’avais interrogé à ce sujet. Il s’était montré discret mais avait précisé qu’ils relevaient directement, du Chef de l’Etat pour éviter les dérapages.Houari Boumediène s’appuyait, probablement, sur les informations et les évaluations des services de renseignement, cela s’est vérifié pour le conflit du Sahara Occidental, mais il n’était pas prisonnier de ces seules sources…

 

Mohamed Chafik Mesbah

 

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«Le souvenir de Boumediène renvoie, malgré les privation endurées, à une forme de grandeur nationale»

Publié le par Mahi Ahmed

 «Le souvenir de Boumediène renvoie, malgré les privation endurées, à une forme de grandeur nationale»

le 23.12.11 |

 

Il a tiré sa révérence il y a 33 ans de cela. Houari Boumediène, de son vrai nom Mohamed Boukharrouba, est encore présent, d’une certaine manière, dans le cœur de beaucoup d’Algériens. Mohamed Chafik Mesbah, ancien officier supérieur de l’ANP et politologue, raconte l’homme du 19 Juin, ce qu’il a légué à l’Algérie, ainsi que son idée de la «déboumediénisation».

- Boumediene est-il, toujours, d’actualité ? La déboumediénisation est-elle, à présent, achevée ?

La réponse peut-être envisagée sous deux angles différents. Le premier se rapporte à la personne même de Boumediene et le second au régime que Boumediene a symbolisé dans sa globalité. Au plan personnel, le souvenir de Boumediene n’a pas pu être effacé de la mémoire populaire et les plus démunis des Algériens continuent de cultiver le souvenir de celui qu’ils appellent, affectueusement «Moustache». Son souvenir, malgré les privations endurées, renvoie à une forme de grandeur nationale faite de progrès économique, de justice sociale, de dignité humaine et de rayonnement international. Au plan plus général, il est clair que l’époque Boumediene renvoie au régime du parti unique et de l’économie planifiée étatique, disqualifiés par l’évolution de l’histoire universelle. Ce n’était pas nécessaire que les chefs d’Etat qui lui ont succédé redoublent d’énergie à vouloir «déboumediéniser» comme vous le dites. Boumediene en tant qu’homme est resté impérissable. Le système autoritariste qu’il a incarné était voué à s’effacer, naturellement. Il aurait été plus raisonnable de ne pas s’engouffrer dans une démarche de négation nihiliste de son héritage.

- Comment expliquer que Boumediene soit encore si présent dans le cœur des Algériens ?

Boumediene continue de réveiller chez le peuple algérien un profond sentiment de fierté nationale. Il continue de symboliser les aspirations populaires à la justice sociale et au progrès économique. Le peuple algérien respecte l’intégrité de Boumediene, lequel ayant adopté un mode de vie confinant à l’ascétisme, est resté à l’abri des tentations mercantiles auxquelles n’ont pas résisté bien d’autres responsables de son époque.

- Il était attendu du retour aux affaires d’Abdelaziz Bouteflika une restauration de la splendeur «des temps passés», celle de l’ère Boumediene, précisément. Comment expliquer qu’il n’en fut rien ?

Quelle splendeur voulez-vous évoquer ? Sans doute le prestige international porté par la stabilité politique et impulsé par la prospérité économique et le progrès social ? Deux raisons peuvent expliquer cet espoir déçu. D’une part, l’habileté manœuvrière de Abdelaziz Bouteflika. Qui pourrait contester le «bagout» de Abdelaziz Bouteflika qui a pu, facilement, séduire les chefs militaires qui l’avaient coopté, de préférence à tout autre candidat, car ils étaient à la recherche d’un personnage historique jouissant de notoriété internationale, capable de briser l’isolement du régime et acceptant de ne pas remettre en cause les options cardinales déjà fixées. Seulement, autant Abdelaziz Bouteflika peut exceller dans la forme – y compris au plan de la démarche tactique – autant il est, tragiquement, démuni en capacité d’anticipation et d’innovation stratégiques. Il a pu disposer, pourtant, de tout ce que pouvait espérer un chef d’Etat soucieux de laisser une marque positive sur l’histoire du pays. Des ressources naturelles et humaines à profusion, un contexte national et international propice pour des réformes d’envergure et, enfin, un pouvoir absolu sur tous les leviers de pouvoir. Tout cela dilapidé en pure perte. Faut-il lancer la pierre aux seuls chefs militaires qui ont coopté Abdelaziz Bouteflika ? L’opinion publique nationale aussi a été prise en défaut. Retenons, alors, la leçon. Rien ne sert d’imposer aux peuples le bonheur malgré eux. Il suffit de les laisser exprimer, librement, leur choix.

- Si vous deviez comparer les deux personnages, Boumediene et Bouteflika, son ministre des Affaires étrangères, quelles similitudes et quelles différences seriez-vous tenté de mettre en évidence ?

Le compagnonnage de Bouteflika avec Boumediene a laissé une empreinte certaine sur le mode opératoire du président de la République actuel vis-à-vis des hommes et des situations. Comme celui qui l’a formé, l’actuel chef de l’Etat ne tranche jamais dans le vif – sauf cas de force majeure – laissant les situations évoluer parfois jusqu’au pourrissement avant de cueillir à point nommé le fruit mûr. Mais ce qui sépare les deux hommes est plus significatif. Sur le plan du mode de gouvernance et des choix politiques sur lesquels il repose, soulignons que Boumediene aurait consacré l’intégralité des recettes pétrolières à l’investissement productif. Jamais il n’aurait toléré les dépenses dispendieuses d’aujourd’hui ni d’ailleurs ces placements inconsidérés en bons du Trésor américain. Boumediene, par ailleurs, est un nationaliste ombrageux et déterminé. Il n’aurait jamais admis – fâcheux précédent au demeurant – que son chef du gouvernement, sans argument essentiel, se déplace à la résidence de l’ambassadeur de France pour déjeuner avec un secrétaire d’Etat français de second rang. De même, il n’aurait jamais autorisé son ministre des Affaires étrangères – comme s’il devait aller à Canossa – se faire auditionner, à Paris, par des députés de l’Assemblée nationale française. Paradoxalement, Boumediene était doté, par ailleurs, d’un esprit pragmatique développé. Sous son règne, il n’y aurait jamais eu cette politique sinueuse dans le domaine de l’énergie. La loi sur les hydrocarbures que le gouvernement s’apprête à réviser – après l’avoir faite déjà adopter par le Parlement dans une première version avant de la faire abroger – n’aurait jamais connu cette destinée en zigzag. Pour garantir la prise en compte efficiente des intérêts algériens, la préparation de cette loi aurait été longue et laborieuse, avec un large spectre de consultations. Mais, une fois promulguée, elle aurait eu une durée de vie importante, économiquement significative, vingt ans peut-être. C’est, sans doute, cette capacité à agir, pragmatiquement, qui explique que, nonobstant ses positions tranchées de politique étrangère, Boumediene ait pu entretenir des relations économiques solides, mutuellement profitables, avec les Etats-Unis.

- A propos de profils personnels, Boumediene – de son vivant – et Abdelaziz Bouteflika étaient-ils en phase ?

Depuis l’été 1974, ce fameux été de toutes les rumeurs, un processus de distanciation s’était mis en branle entre Boumediene et trois de ses plus proches collaborateurs, Ahmed Medeghri, Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Draia. Auparavant, Kaïd Ahmed rentré en disgrâce s’était exilé. Avant lui, Cherif Belkacem avait été limogé. Cet effritement d’un groupe réputé soudé est le résultat de susceptibilités subjectives mais aussi de divergences d’opinions. Dans le cas de Abdelaziz Bouteflika qui jouissait, jusque-là, de la protection absolue de Boumediene, les divergences ont porté sur trois questions principales. Premièrement, les rapports avec la France, à travers la nationalisation des hydrocarbures, projet ou seuls Belaïd Abdesselam, Sid Ahmed Ghozali et Boumediene lui-même étaient dans la confidence bien que M. Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, présidât la grande commission de négociations algéro-française. Deuxièmement, le conflit du Sahara occidental, dossier que Boumediene avait confié à son ministre conseiller, le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi et au colonel Kasdi Merbah, directeur de la Sécurité militaire, le ministre des Affaires étrangères étant, de ce fait, tenu à l’écart. Troisièmement, lors de l’élaboration du projet de Constitution en 1976, Abdelaziz Bouteflika, plaidant pour sa cause, avait tenté, en vain, de convaincre Boumediene, par personne interposée, pour introduire un poste de vice-président lequel serait élu, au suffrage universel, en même temps que le chef de l’Etat.

- Vis-à-vis de l’islamisme en Algérie, comment s’est comporté Boumediene ?

Dès son accession aux fonctions de chef de l’Etat, le 19 juin 1965, Boumediene, en choisissant le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi comme ministre de l’Education nationale, a fait le choix stratégique de privilégier l’Islam des Ulémas, «l’islam des lumières» pourrions-nous dire, contre celui des confréries, jugé facteur de régression et qu’il s’est efforcé de réduire. Face au phénomène de l’Islam plébéien, symbolisé par le FIS à son apogée, il en aurait combattu, résolument, les manifestations pathologiques non sans encourager celles susceptibles de constituer un apport utile à l’essor du pays. Boumediene aurait, vraisemblablement, ciblé le courant dit d’ «El Djazaara», pour le dissocier du reste de la nébuleuse du FIS. Pour imager le propos, Abdelkader Hachani, – sans être partie prenante d’ «El Djazaara» mais figure éclairée du FIS – aurait fini par faire un épigone de la vie politique en Algérie.

- Continuons sur ce registre de la politique-fiction : comment Boumediene aurait réagi vis-à-vis de la crise qui vient de secouer la Libye ?

Contentons-nous de reproduire ce qu’en pense l’un des plus proches collaborateurs encore en vie de Boumediene : «Boumediene aurait devancé les événements. Il est impensable qu’il ait pu être pris à défaut sur ce qui se passe dans un pays revêtant une importance essentielle pour la Sécurité nationale de l’Algérie. Forte de cette anticipation, l’Algérie n’aurait pas été à la traîne mais aurait été partie prenant au dénouement de la crise en Libye en pesant de tout son poids pour que la solution serve les intérêts nationaux de l’Algérie.»Boumediene se serait démarqué du colonel El Gueddafi et aurait appuyé les jeunes rebelles libyens mais en leur donnant les moyens de remporter la victoire sans devoir recourir à l’OTAN.

- Comment Boumediene aurait réagi au spectacle de Guelma – sa wilaya natale – délaissée par rapport aux autres wilayas du pays, notamment celles de l’Ouest ?

Natif de Héliopolis à Guelma, Boumediene avait choisi pour pseudonyme, Houari et Boumediene, par référence à deux figures prestigieuses de l’Oranie. Ce n’est pas chez lui que vous auriez pu recueillir le sentiment d’exaspération que vous espériez à propos du sort qui aurait été fait à sa ville natale. Le souci de l’unité nationale l’habitait au point qu’il avait instruit les services de la présidence de la République de ne pas divulguer dans les biographies des responsables publics nommés leur lieu de naissance. De manière plus déterminante, il était l’initiateur de la politique d’équilibre régional avec des Conseils des ministres qui se tenant, tour à tour, dans chaque chef-lieu de wilaya, donnant lieu à approbation à ces programmes spéciaux dont les Algériens gardent le souvenir vibrant. Guelma, dites-vous ? Boumediene aurait balayé d’un revers de main votre question.

- Vous dressez, au total, un portrait flatteur de Boumediene. Son bilan ne comporterait, donc, pas de taches ?

Que non ! Il existe, incontestablement, des insuffisances dans ce bilan. Les unes se rattachent au mode de gouvernance en usage sous Boumediene, les autres à des zones d’ombre qui touchent à son comportement psychologique. Sur le plan du mode de gouvernance, c’est une évidence, il aura été une sorte de «despote éclairé» plus qu’un démocrate convaincu. Il était capable de nourrir la discussion, le débat technique essentiellement, mais la marge de liberté qu’il concédait tant à ses collaborateurs qu’au peuple algérien lui-même s’inscrivait, toujours, dans des limites politiques convenues, des lignes rouges à ne pas dépasser en quelque sorte. A propos de certains choix, celui de la Révolution agraire par exemple, sa démarche – fortement marquée, il est vrai, par ses attaches paysannes et son souci de justice sociale – a été dogmatique, inspirée par des axiomes idéologiques, pas des critères d’efficience économique. Boumediene était-il apte à favoriser une transition démocratique pour permettre à son régime de se régénérer ? Il lui a été prêté, en effet, le projet de vouloir, à la faveur du Congrès du FLN qu’il préparait, procéder à l’assainissement des rangs dans son entourage avec, en corollaire, une ouverture substantielle des règles de la vie politique nationale. Il s’en était ouvert, en particulier, à Paul Balta, correspondant à Alger du quotidien le Monde qui prenait congé de lui. Le temps a manqué à Boumediene pour réaliser ce projet de démocratisation du régime à partir de l’intérieur mais il est permis d’imaginer que, de manière graduelle et pragmatique, il pouvait y parvenir. Au plan du comportement psychologique – du comportement moral serions-nous tentés de dire – des zones d’ombre persistent à l’épreuve du temps. Des assassinats d’éminents responsables politiques de la Révolution – Mohamed Khider et Krim Belkacem – jusqu’au refus de digne sépulture à deux grands martyrs de la guerre de Libération nationale – les colonels Amirouche et Haouès – en passant par l’attitude hargneuse contre les responsables locaux qui à Tiaret avaient accompagné la dépouille mortelle du regretté Kaïd Ahmed en sa dernière demeure. Le comportement de Boumediene est d’autant plus incompréhensible qu’il ne coïncide pas avec l’image que le peuple algérien a conservée de lui. Il appartient aux historiens de dénouer, dans la sérénité, l’écheveau.

- Comment expliquez-vous, justement, qu’aucune vraie biographie consacrée à Boumediene n’ait été à ce jour publiée?

La précision «vraie biographie» est pertinente. Bien sûr, de nombreuses biographies de vulgarisation ont été, au gré du temps, publiées mais sans prétention scientifique et, donc, sans valeur historique. Il serait exagéré de considérer que le livre publié par Jean-Luc Serini et Ania Francos, Un Algérien nommé Boumediene, soit «une vraie biographie». Boumediene, faut-il le souligner, est un personnage introverti, profondément imprégné du culte du secret qu’il a cultivé à la faveur de son passage dans les rangs de l’ALN puis à l’épreuve des responsabilités politiques qu’il a exercées. Méfiant, refusant de dévoiler toute information se rapportant à sa vie privée, il ne pouvait encourager quelque biographie que ce soit. Pourtant, il s’était bien engagé dans un projet de biographie avec le défunt Pierre Bernard, écrivain et propriétaire des éditions Sindbad. Pierre Bernard venait, régulièrement, à Alger pour des séances de travail prolongées avec Boumediene aux fins de préparer cette biographie à paraître. Entre-temps Boumediene est mort et Pierre Bernard a suivi. Les archives de ce dernier sont introuvables d’autant qu’il appartenait à une famille de droite qui lui a toujours reproché ses accointances avec l’Algérie. Il reste que les autorités officielles algériennes n’ont jamais tenté de retrouver ces archives comportant, probablement, la biographie inachevée de Boumediene.

* Il est aussi l’auteur d’un entretien consacré à Houari Boumediene, avec Paul Balta

Édito : Boumediene, un grand absent toujours présent

Boumediene n’est plus là et pourtant, il est encore présent dans la mémoire de beaucoup d’Algériens. Celui qui a marqué treize années de notre histoire est tellement ancré que beaucoup lui vouent un respect certain, l’idéalisent, lui et son époque. Houari Boumediene, de son vrai nom Mohamed Boukharrouba, est encore trop mystifié par certains tenants d’une Algérie alors respectée sur le plan international.

Cependant, bien peu savent que le pays a connu sa déboumédienisation, comme l’Union soviétique a connu sa déstalinisation. La mort de l’homme du 19 juin 1965, puis l’accession de Chadli Bendjedid à la tête de la République algérienne démocratique et populaire ont été l’avènement d’une nouvelle ère pour notre pays. Trente-trois ans après, cependant, les nostalgiques existent, surtout dans sa région natale, dans l’Est. Un petit tour à Guelma s’impose pour le constater. Ses portraits y sont plus présents que dans n’importe quelle autre wilaya du pays et en nombre plus important que ceux de Bouteflika, l’actuel chef de l’Etat, qui fut son inamovible ministre des Affaires étrangères.

Aïn Hassaïnia, distante de 25 km à l’ouest du chef-lieu de wilaya, en direction de Constantine, a été débaptisée pour porter le nom du tombeur de Ben Bella. Difficile d’effacer de la mémoire collective le nom d’un homme, qui a pourtant récusé toute opposition en Algérie. Difficile de renier celui qui refusait le concept même de démocratie tel que nous l’entendons aujourd’hui. Difficile, lorsque l’on est lucide, de voir en lui, une sorte de restaurateur de l’histoire nationale, tant celle-ci a été dénaturée, tant celle-ci a été falsifiée à son époque.

Difficile, enfin, de comprendre celui qui fut à l’origine du «déplacement» des dépouilles du colonel Amirouche et de Si El Haouès. Boumediene est à la fois aussi mystérieux que proche dans notre imaginaire collectif. Aucune biographie, franche et directe sur l’homme n’est sur le marché à présent, et il est souhaitable qu’à l’avenir, cette absence soit comblée. Mais ceci est du ressort d’historiens ou même de journalistes compétents dans cette discipline pour combler ce vide qui permettrait aux Algériens de mieux découvrir cette partie de leur histoire post-indépendance.

Politiquement parlant, il est clair que l’Algérie est définitivement sortie de cette période, à la fois passionnante et floue, tant beaucoup reste à dire. Moralement parlant, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’Algérie profonde est toujours aussi nostalgique d’une époque qui semble à jamais révolue, d’un homme qui, s’il était resté au commandes du bateau Algérie, aurait su, selon ces mêmes personnes, manœuvrer, pour éviter le naufrage des années 1980, la descente aux enfers des années 1990, et plus encore, comme le phénomène des harraga.

Mais, l’histoire ne peut être refaite, surtout concernant cette catégorie de personnes et leurs actes. Tout reste encore à écrire sur Boumediene, et ce ne sont plus les écrits de Paul Balta ou de Ania Francos, beaucoup trop dépassés à présent, qui peuvent nous aider à mieux connaître l’homme et son œuvre. Désormais, un travail à la fois journalistique et historique, surtout, s’impose pour que les Algériens découvrent ou redécouvrent l’enfant de Guelma.

Bouteflika, l’anti-Boumediene :

15 avril 1999. C’est la consécration pour celui qui fut, pendant treize ans, le ministre des Affaires étrangères de l’homme du 19 Juin. Après une traversée du désert de vingt ans, celui qui était pressenti pour assurer la succession, prend enfin sa revanche sur ses détracteurs. Et il le fait clairement comprendre, au fil des années, à tel point que même les nostalgiques de l’ère Boumediene se détachent progressivement de lui.

Rencontré dans une rue d’Alger, Aammi Mourad, âgé de 75 ans, ne mâche pas ses mots : «Il a trahi le Président, il a trahi l’homme, il a vendu l’Algérie. Jamais, il n’y aurait eu tout ça en Algérie dans les années 1970. Jamais les sociétés étrangères ne se partageraient le pays comme cela. Et puis, regardez la politique étrangère. Un vrai gâchis ! L’Algérie est devenue inaudible. Loukane ibiîna le bled le Isra’il kheir…» La déception se lit sur le visage de tous les nostalgiques d’une époque à jamais révolue.

En 2004, beaucoup ont constaté que les plus proches parmi les plus proches de Boumediene, en l’occurrence sa propre femme Anissa, lui ont complètement tourné le dos, en préférant soutenir Ali Benflis, lors de la présidentielle. Du côté de Guelma, les portraits de Bouteflika se font rares, contrairement à ceux de l’enfant du pays. C’est que Boumediene y est encore adulé par beaucoup, y compris les plus jeunes qui n’ont pourtant pas connu ce que beaucoup considéraient comme des années de plomb.

Pour Hassan, jeune étudiant à l’université du 8 Mai 1945, «Boumediene représentait l’Algérie dans ce qu’il y a à la fois de simple et de majestueux. Il était simple dans ses faits et gestes. Il ne cherchait pas à se faire remarquer, comme le fait Bouteflika. Et il ne cherchait pas à avoir une grosse fortune. Voilà ce qu’il manque en Algérie, des hommes d’Etat simples.» D’autres plus âgés, comme Fella, fonctionnaire, ont une opinion cinglante à l’égard de l’actuel chef de l’Etat, qui, selon elle, «ne fait rien pour contrer le désastre dans lequel se trouve notre pays.

Du temps de Boumediene, parlait-on des harraga ? Y avait-il des émeutes ? Non. Avec Bouteflika, nous vivons avec un dinar dévalué, une crise du logement sans précédent, un chômage qui tarde à se résorber. Ah, on peut nous parler de l’autoroute Est-Ouest, mais ce sont les Chinois qui ont travaillé dessus. Jamais Boumediene n’aurait laissé faire ça. Pour lui, la priorité était aux nationaux. Allah yrahmou. Je ne sais pas si l’Algérie reverra des jours comme à cette époque qui a bercé ma jeunesse.»

Noël Boussaha

 

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La défaite de l’empire américain

Publié le par Mahi Ahmed

La défaite de l’empire américain

 

Par Pierre Khalaf

Le 22 decembre 2011

neworientnews.com

 

Lorsqu’ils ont décidé d’envahir et d’occuper l’Irak, en 2003, les États-Unis ont tenté d’imposer leur vision d’un monde unipolaire. Cette guerre avait pour but de terroriser toutes les puissances régionales et internationales qui osaient relever la tête, et de détruire les Nations unies en tant qu’organisation basée sur le partenariat dans le processus de prise de décisions.

C’est ce qu’avait affirmé Washington à la veille et après l’invasion de l’Irak. Il a aussi clairement exprimé son intention de remodeler le Moyen-Orient et de le placer sous son hégémonie en créant de nouvelles réalités régionales basées sur deux principes : protéger Israël après sa défaite au Liban (le retrait unilatéral de l’an 2000) et démembrer les deux pays réellement indépendants et soutenant la Résistance : la Syrie et l’Iran.

Certains experts américains affirment que l’invasion de l’Irak a atteint ses objectifs dans la mesure où l’entourage de George Bush a amassé des fortunes colossales à travers le pillage du pays, sans compter que les cartels du pétrole et de l’armement ont raflé des contrats faramineux. Le tout sous le parrainage de l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.

Certes, le clan de la guerre, appuyé par le lobby sioniste, a des raisons de se réjouir en prenant en compte ces considérations matérielles. Mais mis à part ces maigres dividendes, l’occupation de l’Irak, suivie des guerres du Liban en 2006 et de Gaza en 2008-2009, ont été une véritable catastrophe d’ordre stratégique pour les Etats-Unis et leurs protégés israéliens. Les sacrifices consentis par les Irakiens, qui ont infligé des pertes énormes aux troupes américaines, ainsi que les revers subis par les Israéliens au Liban et en Palestine, ont prouvé que les peuples de l’Orient arabe, qui ont résisté et défendu leur dignité et leur indépendance, ont infligé à l’alliance impérialiste, notamment aux États-Unis, une défaite historique aux conséquences stratégiques.

La commission bipartisane Baker-Hamilton a publié, après la défaite israélienne en 2006, un rapport qui présente l’évaluation de l’establishment américain. La conclusion se résume en un seul mot : l’échec. Dès lors, la politique américaine n’avait plus qu’un seul but : contenir cet échec et limiter les dégâts en optant pour le soft power, qui se base sur les guerres secrètes menées par les services de renseignements et une panoplie de sanctions lesquelles ont montré leur impuissance à réaliser les buts que la force militaire a été incapable d’atteindre.

L’éclatement de la crise économique et financière qui secoue les États-Unis et l’Occident n’est pas un hasard. Elle est directement liée aux défaites successives dans les guerres qui ont couté un trillion de dollars. Les experts s’attendent à une nouvelle crise encore plus dévastatrice que celle qui a frappé les États-Unis en 2008 et l’Europe en 2011. Ce n’est pas un hasard non plus que la fuite américaine de l’enfer de la Résistance irakienne coïncide avec les revers de la CIA au Liban et en Iran [1]. Il est clair que le soft power, déployé après les défaites militaires rencontre des difficultés non moins graves que le hard power.

New Orient News (Liban)
Rédacteur en chef : Pierre Khalaf (*)
Tendances de l’Orient No 62, 19 décembre 2011.

[1] Voir : « Liban : Encore un échec pour la CIA » , par Pierre Khalaf, 19 décembre 2011.


Pierre Khalaf : Chercheur au Centre d’Etudes Stratégiques Arabes et Internationales de Beyrouth

 

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« Printemps arabe » : Youssef Al-Qardaoui, Bernard-Henry Lévy : même combat ?

Publié le par Mahi Ahmed

« Printemps arabe » : Youssef Al-Qardaoui, Bernard-Henry Lévy : même combat ?

 

Par Ahmed Bensaada

Le 22 decembre 2011

 

Comme tout printemps qui se respecte, celui qui est qualifié d’ « arabe » a évidemment permis la perpétuation d’idées de lignées pures mais, phénomène surprenant, a également facilité et catalysé l’hybridation de schèmes de pensée qu’on a, jusqu’à très récemment, jugés non « hybridables ».


Bernard-Henry Lévy au centre de la photo.

Ainsi, voici deux illustres personnages que tout aurait dû séparer : Youssef Al-Qardaoui et Bernard-Henry Lévy (BHL). L’un est un pur produit de l’Orient alors que l’autre est un Occidental invétéré. L’un se drape dans l’austère costume traditionnel serré au cou des savants d’Al-Azhar (longue gallabeyya, caftan et turban) alors que l’autre est un vrai dandy arborant une éternelle chemise blanche immaculée de chez Charvet, spécialement conçue pour lui et qu’il porte largement déboutonnée.

L’un est Égyptien d’origine, Qatari de nationalité, orphelin de père, d’origine paysanne modeste, de confession musulmane, membre des Frères musulmans, emprisonné jeune pour son militantisme, déchu de sa nationalité et vivant au Qatar depuis plusieurs décennies. L’autre est Français, citadin né avec une cuillère d’or dans la bouche, se disant de confession juive et de gauche, qui n’a jamais été inquiété même après s’être immiscé dans de nombreux conflits armés à travers le monde.

L’un est un fervent défenseur des palestiniens, opiniâtrement opposé au sionisme. À ce sujet, il a déclaré : « La seule chose que j’espère, […] c’est qu’Allah me donne, au crépuscule de ma vie, l’opportunité d’aller au pays du jihad et de la résistance (i.e. la Palestine), ceci même sur un fauteuil roulant. Je tirerai une balle sur les ennemis d’Allah, les juifs » [1]. L’autre est un ardent défenseur de l’État d’Israël et l’un de ses meilleurs ambassadeurs dans le monde. À la suite de la sauvage agression israélienne contre le Liban en 2006, il entreprit un voyage au nord d’Israël qui lui inspira un article qualifié de « tourisme de propagande de BHL en Israël » [2]. Il répéta sa technique en 2009, pendant le massacre de Gaza, en se rendant en Israël pour être « embedded » avec Tsahal. Il raconta son « aventure » dans un article qui a été perçu comme un tract de propagande pro-israélien [3] et consacra un autre billet à la justification de la brutale et inhumaine opération « Plomb durci » [4], internationalement condamnée. Il persista et signa en défendant l’attaque israélienne du 31 mai 2010 contre la Flottille de la liberté qui fit neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants transportant de l’aide humanitaire vers Gaza [5]. N’est-il d’ailleurs pas récipiendaire de deux Doctorats Honoris Causa de ce pays ? Université de Tel Aviv en 2002 et Université de Jérusalem en 2008.

L’un est interdit de séjour aux États-Unis après qu’on eut découvert ses liens avec une banque finançant le terrorisme [6] et fut totalement opposé à l’invasion américaine de l’Irak. L’autre est un américanophile exemplaire frayant avec la « jet set » des deux rives de l’Atlantique.

Sur le dossier de la guerre d’Irak, BHL trouva cette guerre « moralement justifiée » [7].

Pourtant en y regardant bien, il est aisé de déceler de nombreuses similitudes entre les deux personnages. En voici quelques unes.

Primo, tous les deux ont été de brillants étudiants : Al-Qardaoui a été major de promotion à l’Université d’Al-Azhar et BHL a été reçu 7e au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Secundo, ce sont tous deux des auteurs prolifiques, des hommes de lettre et des philosophes (quoique ce statut soit très critiqué dans le cas de BHL). Tertio, sans avoir aucune fonction politique ils possèdent une indéniable influence sur les dirigeants de leurs pays respectifs et le pouvoir d’infléchir, dans certains dossiers, la politique de leurs gouvernants. Quarto, ce sont des vedettes médiatiques, l’un sur Al-Jazira avec son émission « La charia et la vie » qui est regardée par plus de dix millions de téléspectateurs à travers le monde ; et l’autre avec son omniprésence sur les plateaux de télévision français et étrangers. Quinto et non des moindres par les temps qui courent, tous les deux sont d’impénitents va-t-en-guerre.

Mais en fait, c’est le « printemps arabe » et ses soubresauts qui ont révélé les similitudes les plus « originales » entre ces deux célébrités.

En matière de religion, Youssef Al-Qardaoui revendique sa foi dans ses actions. Cela se comprend par son érudition en sciences islamiques, ses nombreuses responsabilités et ses diverses activités et engagements reliés à la religion musulmane. Cela était moins évident dans le cas de BHL jusqu’à ce qu’il confesse, à propos de son rôle dans la guerre civile libyenne : « C’est en tant que juif que j’ai participé à cette aventure politique, que j’ai contribué à définir des fronts militants, que j’ai contribué à élaborer pour mon pays et pour un autre pays une stratégie et des tactiques » [8].

À propos d’Israël, une récente déclaration d’Al-Qardaoui laisse perplexe : « Les pays qui connaissent un réveil islamique et ont vu l’accès des islamistes au pouvoir traiteront avec l’Occident et Israël » [9]. Serait-il possible que le célèbre théologien n’ait plus envie d’en découdre avec l’état sioniste, ni de tirer sa dernière balle en terre sacrée du jihad ? Serait-il tenté d’en faire plus que le gouvernement de son pays d’adoption, le Qatar, qui entretient des liens officieux avec Israël ? D’ailleurs, les rumeurs d’établissement de relations diplomatiques entre la Libye « nouvelle » et l’état hébreu [10] sous la probable médiation de BHL, semblent confirmer les dires du Cheikh.

D’un autre côté, la fatwa d’Al-Qardaoui appelant à l’assassinat de Kadhafi [11] s’est inscrite dans le prolongement des gesticulations guerrières de BHL. En contrepartie, le philosophe français n’a vu aucun inconvénient dans les déclarations du président du CNT libyen concernant l’application de la charia dans la future Libye. Dans un article qui fera date, il s’est laissé aller dans une dissertation sur la signification de la charia et du jihad : un vrai Al-Qardaoui « en herbe » [12] ! Quel étonnant revirement pour ce virulent pourfendeur de l’extrémisme religieux qui s’était fait remarqué par ses positions contre les islamistes en Algérie [13]. Connaissait-il en ce temps la signification de la charia et du jihad ou a-t-il pris des cours sur le sujet depuis ?

Mais l’intérêt de BHL pour les islamistes ne date pas de son « épopée » libyenne. Sur son site officiel, où trônent des centaines de photos destinées à la postérité, il y en a une qui attire l’attention : BHL s’entretenant avec Saad Al-Hoseiny au Caire, le 20 février 2011, soit 9 jours après la chute de Moubarak. Pour information, Saad Al-Hoseiny est membre du bureau exécutif des Frères musulmans [14] et la photo a été prise à leur QG.

Dans un article consacré à cette rencontre, BHL écrivit : « Il fait profil bas, en effet, dans l’entretien. M’assure que la confrérie ne pèse pas plus de 15 %. Me garantit qu’elle ne présentera, dans six mois, pas de candidat à la présidentielle. Me jure sur tous les Dieux qu’elle n’a, de toute façon, et pour le moment, d’autre programme que la liberté, la dignité, la justice. Mais ajoute, l’œil moqueur, que les « problèmes de l’Égypte » sont trop « énormes » pour que la modeste confrérie en assume l’écrasante responsabilité » [15].

On connait actuellement la réalité des urnes égyptiennes. La victoire des islamistes dans les pays touchés par le « printemps arabe » en a surpris plus d’un. Alors qu’aucun Coran n’a été brandi et que nul slogan religieux n’a été scandé pendant toute la durée des sanglantes manifestations, les partis religieux ont obtenu d’excellents scores, au détriment des jeunes activistes, principaux acteurs des révoltes populaires.

Pourtant, le 18 février 2011 un évènement prémonitoire s’est déroulé à la place Tahrir. Ce jour-là, Al-Qardaoui est retourné triomphalement au Caire et a conduit la prière du vendredi devant plus d’un million de personnes. Profitant de l’occasion, l’illustre cyberdissident Wael Ghoneim, héros de la place Tahrir, celui-là même qui a été nommé « l’homme le plus influent du monde » par le magazine américain Time [16] s’est approché de l’estrade pour prendre la parole. Quelle ne fût sa surprise lorsqu’il s’est vu interdire, manu militari, l’accès à la tribune. Il quitta la place Tahrir, un drapeau égyptien sur le visage [17].

Malgré des différences notables, les actions « printanières » d’Al-Qardaoui et BHL présentent des similitudes qui ont pour objet de canaliser les évènements dans la même direction. Il en est ainsi pour la situation syrienne où l’un a émis une fatwa autorisant l’intervention internationale en Syrie [18] et l’autre avance que l’option militaire (celle dont il a été l’artisan en Libye) est de plus en plus acceptée par l’opposition syrienne [19]

À la mort du « guide » libyen, un journal titrait : « Libye – Youssef Al-Qardaoui célèbre avec Sarkozy et Obama la mort du guide Kadhafi » [20]. En fait, il célébrait aussi avec BHL et David Cameron. À noter que ce dernier, en 2008, alors qu’il était encore dans l’opposition, s’était farouchement opposé à la venue d’Al-Qardaoui en Grande-Bretagne, le traitant d’homme « dangereux ». Sous sa pression, son visa a été refusé car « le Royaume-Uni ne tolère pas la présence de ceux qui cherchent à justifier tout acte de violence terroriste ou à exprimer des opinions qui pourraient favoriser des violences intercommunautaires » [21].

Décidément, l’extravagance de ce printemps idéologique florifère ne cessera jamais de nous étonner : Al-Qardaoui qui recommande aux pays arabes de traiter avec Israël et qui prêche en faveur d’une intervention militaire étrangère pour démettre les gouvernements arabes en place ; BHL que les islamistes n’effraient plus et qu’il appuie dans leur « apprentissage » démocratique tout en donnant des cours de charia à ses concitoyens occidentaux.

Mais aussi bizarre que cela puisse paraître, aucun d’entre eux n’a émis une opinion sur les monarchies arabes. Seraient-elles par hasard des modèles de démocratie ? Ou peut-être des contrées où les libertés fondamentales sont respectées ? Nos deux célèbres philosophes n’ont encore rien à dire sur ce sujet. Et pourquoi pas une déclaration commune ? L’hybridation serait totale.

Ahmed Bensaada
Montréal, le 20 décembre 2011.


Notes

[1] Youtube, « Al-Qaradawi praising Hitler’s antisemitism », Vidéo mise en ligne le 10 février 2009.

[2] Henri Maler et Patrik Champagne, « Une « exclusivité » du Monde : le tourisme de propagande de BHL en Israël », ACRIMED, 1er août 2006.

[3] Olivier Poche, « Gaza – Médias en guerre (4) : « Carnets de guerre », le dernier tract de BHL », ACRIMED, 28 janvier 2009.

[4] Bernard-Henry Lévy, « Libérer les Palestiniens du Hamas », Le Point.fr, 8 janvier 2009.

[5] Le Monde, « Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy défendent Israël contre la "désinformation" », 7 juin 2010.

[6] Paul Landau, « Le double visage du cheikh Youssouf al-Qaradawi », Observatoire de l’islam en Europe, 7 octobre 2007.

[7] Bernard-Henry Lévy, « Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy », Le Point.fr, 14 février 2003.

[8] AFP, « Libye : BHL s’est engagé "en tant que juif" », Le Figaro.fr, 20 novembre 2011.

[9] Al-Quds al-Arabi, « Fatwa d’Al-Qardaoui autorisant une intervention internationale en Syrie pour arrêter le bain de sang », 9 décembre 2011.

[10] Israël Infos, « LIBYE - Le retour d’Israël, peut être », 11 décembre 2011.

[11] Meris Lutz , « LIBYA : Popular TV cleric issues fatwa against Kadafi », Los Angeles Times, 22 février 2011.

[12] Bernard-Henri Lévy, « La Libye, la charia et nous », Le Point, 3 novembre 2011.

[13] Bernard-Henry Lévy, « Le jasmin et le sang » et « La loi des massacres », Le Monde, 8 -9 janvier 1998.

[14] AnachitexT, « Saad Al-Hoseiny, and BHL ».

[15] Bernard-Henry Lévy, « Égypte, année zéro », Libération, 26 février 2011.

[16] Le Point.fr, « Waël Ghonim, homme le plus influent du monde selon Time », 21 avril 2011.

[17] Le Figaro.fr, « Les Égyptiens maintiennent la pression place Tahrir », 18 février 2011.

[18] Voir note 9.

[19] Bernard-Henri Lévy, « Fin de partie en Syrie », Le Point, 17 novembre 2011.

[20] Algeria ISP, « Libye – Youssef al-Qaradawi célèbre avec Sarkozy et Obama, la mort du guide Kadhafi », 22 octobre 2011.

[21] BBC News, « Muslim cleric not allowed into UK », 7 février 2008.


 

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Révolution de novembre et indépendance nationale:LE COMMENCEMENT

Publié le par Mahi Ahmed

Révolution de novembre et indépendance nationale

LE COMMENCEMENT

Par : Mohamed Boudiaf

Ce texte inédit de cet acteur de la guerre d’indépendance, Si Tayeb El-Watani, écrit en 1961, nous a été envoyé par Nacer Boudiaf. Nous le publions dans son intégralité.

De tous les travaux qui ont à ce jour traité de ladite Révolution, aucun n’est arrivé à éclairer valablement et d’une façon objective la phase historique, riche en enseignements, qui a préparé ce que certains ont appelé “la Nuit de la Toussaint”. Ici, une précision s’impose pour éviter tout rapprochement avec la fête des morts ou toute autre invention de plumitifs prompts à expliquer l’histoire par des arrangements malveillants qui, dans le fond, n’honorent pas leurs auteurs.
En réalité, le départ aurait dû avoir lieu le 18 octobre, et son report au 1er novembre n’a tenu qu’à des considérations d’ordre interne qu’il serait trop long d’exposer ici. La vérité est que le choix de cette date n’a été motivé par aucune intention de faire coïncider le déclenchement avec le culte des morts qui, certainement depuis qu’ils appartenaient à l’autre monde, devaient se désintéresser totalement des choses d’ici-bas entre Algériens colonisés et Français impérialistes. D’ailleurs, si l’on tient, malgré tout, à affubler la décision historique du 1er novembre de ce masque infâmant, nous serons bien aisés de notre côté d’aligner une longue liste de dates marquées par des hécatombes au compte du colonialisme français qui, depuis le jour où il à foulé la terre algérienne, et durant un siècle et trente et un ans, n’a respecté ni notre religion, ni nos fêtes, ni notre tradition pour perpétrer les pires crimes et exactions que l’histoire ait enregistrés depuis les âges les plus reculés de l’humanité. Un jour viendra où tous les crimes seront connus et, à ce moment, on oubliera volontiers de parler aussi légèrement du 1er novembre 1954 qui, pour nous, restera à jamais sacré et sera fêté pour avoir été l’avènement d’une marche historique qui a bouleversé un continent et qui n’a pas fini d’étonner le monde par sa puissance et sa vitalité face à un adversaire désorienté et complètement déréglé au point d’avoir dangereusement mis en cause ses valeurs, son équilibre psychologique et jusqu’à sa cohésion nationale.
Pour comprendre ce faisceau d’interactions et de réactions découlant de la Révolution algérienne, soumettons à l’analyse les raisons profondes qui ont donné vie à ce 1er novembre et à ses suites.
Déjà, en 1945, les prémices d’un tel bouleversement étaient clairement prévisibles à l’observateur lucide et impartial, car le lien entre les évènements de mai 1945 et le départ de la Révolution en novembre 1954 est tellement étroit qu’il mérite d’être souligné ici sous peine de nous voir tomber dans l’erreur commise par la plupart de nos dirigeants politiques d’avant le 1er Novembre. En effet, les uns comme les autres ont ou sous-estimé les répercussions du drame de mai 1945 ou tout simplement gardé une obsession d’une éventuelle répétition de cette sauvage répression qui, tout en les marquant, les a éloignés d’une analyse courageuse qui les aurait mieux inspirés dans la recherche d’une politique beaucoup plus réaliste et beaucoup plus hardie.
Nous avons parlé plus haut d’un lien entre les deux évènements : lequel ? Effectivement, le 8 mai 1945, était la manifestation d’un même état d’esprit d’un peuple épris de liberté avec cette différence qu’en 1945, il croyait encore en la possibilité de recouvrer ses droits par des moyens pacifiques, alors qu’en novembre 1954 il était décidé, instruit par son premier échec, à ne plus commettre d’erreurs et à utiliser les moyens adéquats capables de faire face à la force qu’on lui a toujours opposée. C’est cette évolution lente, quelquefois incertaine et latente, que nous nous proposons de refléter dans ce qui va suivre...
En premier lieu, quelles ont été les suites des nombreux évènements de mai 1945 sur, d’une part, le peuple et, d’autre part, les partis politiques qui le représentaient ? Contrairement à ce qu’on attendait, au lieu que ce coup de force renforça l’union nationale, il produisit la dislocation malheureuse des AML, qui avaient, en mars 1945, réussi, pour la première fois, à réunir, à l’exception du PCA, toutes les tendances de l’opinion algérienne. En effet, sitôt les prisons ouvertes en mars 1946, sitôt la concrétisation de cette coupure en deux courants : le PPA - MTLD, ou tendance révolutionnaire et l’UDMA, ou tendance réformiste. Je ne parle pas ici du PCA qui reste, jusqu’en 1954, minoritaire et sans influence sur la suite des évènements, ni d’ailleurs de l’association des oulémas dont le programme se voulait beaucoup plus orienté vers l’instruction et l’éducation en dépit de leur sympathie non déguisée pour le réformisme de l’UDMA. Il est inutile également de faire cas de ceux qu’on appelait les indépendants, les exécutifs zélés de la colonisation, ce qui, à juste titre, leur avait valu l’appellation pittoresque de “béni-oui-oui”.
À retenir donc que les évènements de 1945, tout en donnant au peuple une leçon chèrement acquise sur ce que devrait être une véritable lutte pour l’indépendance nationale, provoquèrent, du coup, la coupure des forces militantes algériennes et leur regroupement en deux principaux courants dont les luttes dominèrent la scène politique jusqu’en 1950. Avec le recul, on réalise nettement le rôle joué par les sanglantes journées qui ont suivi le 8 mai 1945 sur le plan de la classification politique en Algérie et de ce qu’il va en sortir.
Abandonnons, pour plus de clarté, l’aspect événementiel de cet affrontement pour nous consacrer uniquement à ses effets sur le schéma des forces en présence. Effectivement, il n’a pas fallu attendre longtemps pour constater la fin de cette étape qui a prouvé, s’il en était besoin, que la voie du salut était ailleurs.
Comment alors se présentait le schéma né de cette période de 1945 à 1950 ? Sans conteste, les partis, d’un bord comme d’un autre, avaient beaucoup perdu de leur audience ; quand aux masses, gavées de mots d’ordre contradictoires, d’où rien n’était sorti, elles donnaient l’impression, après cette bagarre de slogans et de palabres, d’une lassitude indéniable et d’une conviction non moins solide de l’inefficacité des uns et des autres. Il n’était pas rare, en ces temps, d’entendre des propos du genre : “À quoi bon s’exprimer pour rien ? Ils sont tous les mêmes : beaucoup de palabres mais de résultat, point. Qu’ils s’entendent et se préparent s’ils veulent parvenir à un résultat. Sans armes on ne parviendra à rien etc. etc.”
On sentait confusément dans ces remarques désabusées et pertinentes le besoin ardent de sortir du labyrinthe des escarmouches platoniques et inopérantes des luttes politiques. La recherche d’une issue susceptible de répondre à ce besoin se lisait sur tous les visages et émergeait de la moindre discussion avec l’homme de la rue, pour ne pas parler du militant plus impatient. Toutefois, une parenthèse mérite d’être ouverte, à ce point de nôtre développement, en vue d’éviter toute interprétation tendancieuse qu’on serait tenté de tirer de ces constatations. À signaler dans cet esprit que, mis à part son côté négatif et quelquefois pénible, la lutte politique dont il vient d’être question n’a pas été complètement inutile, en ce sens qu’elle a renforcé, dans une grande mesure, la prise de conscience populaire et a surtout aidé à la promotion d’un bon nombre de cadres.
Autre remarque : la déconfiture de ces partis politiques, avant d’être le fait de tel ou de tel homme, ou groupe d’hommes, est, en dernière analyse, le résultat de tout un ensemble de causes dont les principales reviennent à une méconnaissance ou, pour le moins, une incapacité de s’inspirer du peuple, aux oppositions entre les hommes élevées au-dessus des idées et des principes, et en dernier lieu au vieillissement très rapide, inhérent spécialement aux partis politiques des pays jeunes, trop vigoureux et pleins de bouillonnement révolutionnaire pour s’accommoder facilement de tout ce qui est immobilisme.
En résumé, l’année 1950, si elle ne mit pas totalement fin aux luttes politiques, n’en marqua pas moins leur dépassement et leur faiblesse manifeste face à une politique répressive de l’administration coloniale. Cette dernière, après la répression de 1948, à l’occasion des fameuses élections à l’Assemblée algérienne où les truquages et les falsifications les plus éhontés furent enregistrés, après ce qui fut appelé le “complot” de 1950 et qui était en réalité la destruction partielle de l’organisation paramilitaire formée sous l’égide du PPA-MTLD, s’était enhardie, devant le manque de réaction, au point de ne plus tenir compte de sa propre légalité pour accentuer son travail de dislocation des appareils politiques. Cela était tellement vrai que, pendant ces temps sombres, on avait assisté aux premiers rapprochements de ces mêmes partis politiques, hier ennemis ; d’où la naissance du Front démocratique réalisée par le MTLD, l’UDMA, les Oulémas et le PCA pour lutter conjointement contre la répression. L’explication la plus valable à donner à ce phénomène, impossible deux ans auparavant, est sans doute la manifestation de l’instinct de conservation par la recherche obscure d’un renouveau souffle dans une union même limitée.

Rien ne se fit pour sauver les uns et les autres
La marche inexorable de l’évolution ne tarda pas à accélérer le processus de désagrégation déjà entamé.
Je ne connais pas avec certitude ce qui se passait en ce temps à l’intérieur de l’UDMA, des Oulémas et du PCA, mais je reste convaincu que leur situation n’était pas plus brillante ni plus enviable que ce qui se préparait dans le MTLD, en voie de dislocation malgré tous les efforts tentés pour éviter la fin malheureuse et définitive qui fut la sienne en 1950.
Que nous fût-il donné de retenir de cette première partie ? La faillite des partis politiques, complètement déphasés par rapport au peuple dont ils n’ont pas su ou pu s’inspirer à temps pour saisir sa réalité et comprendre ses aspirations profondes. Il faut noter, à cette occasion, que notre peuple, à l’instar de tous les peuples qui montent, possède une bonne mémoire et une acuité instructive de ce qui se fait dans son intérêt. S’il lui est arrivé de se désintéresser, à un certain moment, de presque tous les partis politiques qui se disputaient ses faveurs, cela revenait avant tout à ce sens infaillible de l’histoire et à cette sensibilité forgée dans les dures épreuves dont les évènements de Mai 1945 ont été une des plus marquantes.
Compte tenu de cette défection populaire vis-à-vis des partis, comment se présentait alors l’éventail des forces profondément remaniées par cette sorte de reflux ? Mis à part, les directions politiques moribondes s’accrochant vainement à leurs appareils organiques, fortement éprouvés et réticents, il faut signaler : à la base, le peuple d’où s’effaçaient progressivement les oppositions politiques et qui semblait dans son recul préparer le grand saut et, dans une position intermédiaire, le volume des militants abusés, quelquefois aigris mais restant vigilants parce que plus au fait des réalités quotidiennes et du mécontentement des masses accablées qu’elles étaient par une exploitation de plus en plus pesante.
C’est d’ailleurs de cet échelon que partit en 1954 la première étincelle qui a mis le feu à la poudrière. La question qui vient immédiatement à l’esprit consiste, à mon sens, à déterminer exactement comment a pu s’opérer cette sorte de reconversion rapide et cette prise de responsabilité étonnante à un moment où les plus avertis s’attendaient à toute autre chose qu’à un départ aussi décisif d’une révolution qui bouleversera tous les pronostics de ses sympathisants comme de ses adversaires. La réponse est qu’en novembre 1954, toutes les conditions, malgré la confusion de façade qui régnait alors, étaient réunies, concrétisées en deux forces aussi décidées l’une que l’autre : d’une part, un peuple disponible, ayant gardé intact son énorme potentiel révolutionnaire légendaire instruit par ce qu’il a subi durant une longue occupation et plus récemment à l’occasion du 8 mai 1945, exacerbé par ce qui se passait à ses frontières et n’ayant enfin plus confiance dans tout ce qui n’est pas lutte directe de la force à opposer à la force et, d’autre part, une avant-garde militante, issue de ce peuple dont elle partageait les expériences quotidiennes, les peines et les déboires pour se tromper, le peu qu’il soit, sur cette force colossale dans sa détermination d’en finir avec une domination qui a fait son temps.
C’est de cette conjonction intime que naquit la Révolution algérienne qui, dans un temps restreint, de juin à novembre 1954, aligna sur tout le territoire les têtes de pont du bouleversement que nous vivons depuis bientôt sept ans.
En conclusion, que faut-il retenir de toute cette suite d’évènements et particulièrement de ce commencement qui, vu son caractère spécial, marquera pour longtemps la Révolution algérienne et explique déjà ses principales caractéristiques originales ?
1- À la différence d’autres révolutions, la nôtre est née à un moment crucial qui lui confèrera son caractère particulier d’autonomie et son indépendance vis-à-vis de toutes les tendances politiques l’ayant précédée : le premier appel au peuple algérien a bien précisé que le FLN, dès sa naissance, se dégageait nettement de tous les partis politiques, auxquels il faisait en même temps appel pour rejoindre ses rangs sans condition ni préalable d’aucune nature. Cette position en clair signifie que le 1er Novembre ouvrait une ère nouvelle d’union nationale et condamnait implicitement toutes les divisions et oppositions partisanes incompatibles avec la révolution naissante, comme elles le seront plus tard quand il s’agira de construire l’Algérie nouvelle.
De cette position de principe, il faut retenir également le souci des premiers hommes de la révolution d’introduire un autre esprit, d’autres méthodes et surtout une conception neuve tant en ce qui concerne les idées que l’organisation ou les hommes.
2- Née du peuple, la Révolution algérienne, à son départ, s’inscrit en faux contre toutes les manoeuvres de tendances ou concepts d’exportation quels qu’ils soient, plaçant la lutte sous le signe de l’union du peuple algérien en guerre, union solidement soudée par des siècles d’histoire, de civilisation, de souffrances et d’espoir.
3- Issue d’une période où les luttes des coteries et des personnes avaient failli tout emporter dans leur obstination aveugle et criminelle, la Révolution du 1er Novembre décréta le principe de la collégialité, condamnant à jamais le culte de la personnalité, générateur de discorde et nuisible, quelle qu’en soit la forme, à l’avenir d’un jeune peuple qui a besoin de tous ses hommes, de toutes ses ressources et d’une politique claire et franchement engagée qui ne peut être l’affaire d’un homme, aussi prestigieux soit-il, mais de toute une équipe d’hommes décidés, vigoureusement articulés en une organisation bien définie, disposés à donner le meilleur d’eux-mêmes avant de se faire prévaloir de tout titre, de toute légitimité et encore moins de droits acquis ou de prééminence de tout genre.
En un mot, l’Algérie, après ce qu’elle a enduré, a besoin de militants intègres, désintéressés opiniâtres et décidés, véritables pionniers au service d’un idéal de justice et de liberté, que de “zaïms” en mal de gloriole, cette gangrène purulente de beaucoup de jeunes pays en voie d’émancipation.
4- Partie intégrante et motrice de la formidable vague de fond qui secoue l’Afrique et l’Asie et continue de se propager en Amérique du Sud et partout ou persistent les germes de la domination politique ou économique, la Révolution algérienne, dès son début, s’est classée par rapport aux lignes de force de l’échiquier mondial.
Nos alliés naturels sont avant tout ceux-là mêmes qui, comme nous, ont eu à souffrir des mêmes maux et qui rencontrent sur la voie de leur libération les mêmes oppositions, les mêmes barrières, voire les mêmes menaces.
5- Enfin, son caractère populaire et patriotique, sa coloration anticolonialiste, son orientation démocratique et sociale, sa position dans le Maghreb et son appartenance à la sphère de civilisation arabo-islamique sont autant de traits marquants que porte la Révolution algérienne dès sa naissance et qui détermineront son évolution et conditionneront son devenir.

Mohamed Boudiaf
Turquant, le 22 août 1961

 

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Avis aux lecteurs du blog

Publié le par Mahi Ahmed

  • Je n'ai pas alimenté le blog depuis de nombreux jours. Ceci est dû à des raisons d'indisponiblité physique. Je demande votre compréhension.

Merci

A  Mahi

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Du jamais vu, sauf en Egypte !

Publié le par Mahi Ahmed

Du jamais vu, sauf en Egypte !

Une armée qui prête de l'argent à son pays

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) en Egypte a accordé un prêt d'un milliard de dollars à la Banque centrale, confrontée à une fonte de ses réserves qui menace la capacité du pays à importer, a affirmé un responsable militaire cité vendredi par la presse.

«Le principal danger pour l'économie égyptienne à court terme, c'est la baisse continue des réserves en devises», a affirmé le général Mahmoud Nasr, membre du CSFA, qui dirige les affaires du pays depuis la chute du régime de Hosni Moubarak en février dernier.

«Ces réserves passeront de plus de 22 milliards de dollars actuellement, à 15 mds fin janvier prochain», a ajouté ce responsable, conseiller du président du CSFA, le maréchal Hussein Tantaoui pour les affaires financières.

«Ce montant ne suffit à couvrir les importations du pays que pour trois mois», a mis en garde le général Nasr. Après le soulèvement populaire du début d'année, les réserves en devises avaient déjà chuté de 36 mds à 22 mds de dollars.

Le général Nasr a affirmé que les forces armées, qui ont d'énormes intérêts dans l'immobilier, produits alimentaires et autres, ont prêté un milliard de dollars à la Banque centrale d'Egypte en puisant dans leurs revenus.

Selon lui, le déficit budgétaire augmentera à 10,8%, contre 8,1% l'année précédente. Quant au taux de croissance, qui avait atteint 5 à 7% ces dernières années, il ne dépassera pas les 2%.

Le 24 novembre, l'agence de notation financière Standard & Poors avait abaissé d'un cran la note souveraine de l'Egypte, qui passe de ‘’B B’’ à ‘’B+’’, et placé le pays sous perspective négative, quelques jours après l'éclatement d'affrontements meurtriers entre police et manifestants hostiles au pouvoir militaire.

C'est la première fois qu'une institution étatique prête de l'argent à son propre Etat. Ce qui donne crédibilité à toutes les analyses qui évoquaient, à propos de l'armée égyptienne, «un Etat dans l'Etat». De fait, les militaires possèdent dans différents secteurs économiques du pays, parmi lesquels le bâtiment ou le tourisme, d'énormes intérêts. Contrastant avec la pauvreté générale de la société, elle est une des plus riches du monde arabe. Une grande partie de l'aide annuelle américaine à l'Egypte lui va directement. Un des grands enjeux de la démocratisation égyptienne en cours a trait à cette situation. Rappelons que la deuxième vague de la révolution égyptienne avait été suscitée, à la veille des élections, par la volonté officiellement affichée par l'armée de soustraire son budget à tout contrôle parlementaire ou autre, dans la nouvelle Constitution qui sera soumise à référendum dans les mois à venir. 

Mourad Thanine

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http://www.lesdebats.com/editions/031211/monde.htm

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LES ARABES ET LES JUIFS

Publié le par Mahi Ahmed

LES ARABES ET LES JUIFS

Pourquoi tant de haine?

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Samedi 03 Decembre 2011

El Qods, la pomme de discorde entre les Arabes et les juifs

«Si je savais quelque chose d'utile à ma patrie, et qui fut préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fut utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime.» Montesquieu

Un problème récurrent est la perception actuelle des Arabes concernant les juifs, le sionisme et la Shoah. Dans la doxa occidentale, on s'acharne à présenter les Arabes comme des ennemis irréductibles des juifs. Qu'en est-il exactement? Nous allons donner quelques explications d'abord en ce qui concerne qu'est-ce qu'être juif et nous parlerons par la suite de la coexistence pendant des centaines d'années des juifs et des musulmans à l'ombre de l'Islam ou dans leur condition de «colonisés». Les fils d'Abraham Isaac et Ismaël, sont des sémites juifs et Musulmans sont cousins. Les historiens disent même que les Cananéens sont les ancêtres communs des juifs et des Palestiniens. Pour l'historien Tom Segev qui rapporte une étude du professeur Sand: «La déclaration d'indépendance d'Israël dit que le peuple juif est né sur la terre d'Israël et a été exilé de son pays natal. Chaque écolier israélien apprend que cela s'est passé pendant la période de domination romaine, en 70 après J.-C. La nation est restée fidèle à sa terre, à laquelle elle a commencé à revenir après deux millénaires d'exil. Faux, dit l'historien Shlomo Sand, dans l'un des livres les plus fascinants et stimulants publiés ici depuis longtemps. Il n'y a jamais eu de peuple juif, seulement une religion juive, et l'exil non plus n'a jamais eu lieu. Il n'y a donc pas eu de retour. Sand rejette la plupart des histoires de la formation de l'identité nationale dans la Bible, y compris l'exode d'Egypte et, de façon plus satisfaisante, les horreurs de la conquête sous Josué. Tout cela est de la fiction et un mythe qui a servi d'excuse à la création de l'Etat d'Israël, affirme-t-il.» (1)

La coexistence pacifique des juifs et des musulmans
On sait que les juifs ont toujours trouvé en terre musulmane la sécurité et la paix notamment dans les périodes récurrentes des pogroms pratiquement dans tous les pays européens, de l'Inquisition. Pendant 2000 ans, l'Eglise les a considérés comme les responsables de la mort du Christ et à ce titre ils n'eurent jamais la paix qu'ils trouvèrent en terre musulmane, notamment dans l'Espagne des Ommeyades où leur épanouissement était connu. On sait que Maïmonide, le grand écrivain juif, a écrit son livre «Dalil al Ha'irine», «Le livre des égarés», en langue arabe. Plus près de nous, les juifs et les Musulmans ont vécu en Algérie depuis 2000 ans en bonne intelligence comme l'atteste ce beau texte de Mostefa Lacheraf: «Et puis, l'école officielle du village de Sidi Aïssa était une école dite 'indigène'' où il n'y avait pas un seul élève européen mais une grande majorité d'élèves musulmans en même temps qu'une douzaine de petits israélites parlant l'arabe comme leur langue maternelle et fortement arabisés dans leurs genres de vie. Eux et leurs familles appartenaient à la communauté juive du Sud algérien et portaient cinq ou six noms parmi ceux de l'ancienne diaspora andalouse judaïque réfugiée au Maghreb entre les XIVe et XVIIe siècles. (...) Peut-être que la mode religieuse n'était pas, à l'époque, pour le «m'as-tu vu» et le côté spectaculaire de la simple pratique, de l'observance rituelle exagérée comme aujourd'hui, car, dans ce centre villageois pourtant bien situé et peuplé d'habitants à la spiritualité mystique ou monothéiste affirmée, il n'existait ni mosquée officielle, ni église, ni synagogue connue édifiée en tant que telle. Femmes juives et femmes musulmanes se rendaient visite pendant les fêtes religieuses de l'une ou l'autre communauté, et leurs familles partageaient parfois l'usage de la même cour dans la grande maison où elles habitaient côte à côte (...). Je me rappelle encore ce que chantaient quelques femmes israélites venues offrir à ma mère du pain azym de la Pâque juive en entonnant sur le pas de la porte, en partant, un air célèbre d'origine andalouse, le chant nostalgique de 'l'Au revoir''. (...)» Nous voudrions aussi rapporter un épisode volontairement ignoré qui montre que les Musulmans n'ont pas de problèmes avec les juifs en tant qu'individus. Derru Berkani rapporte que la Seconde Guerre mondiale et l'occupation de la France par l'Allemagne nazie, la Mosquée de Paris sert de lieu de résistance pour les musulmans vivant en France. Les Algériens du FTP (Francs-tireurs partisans) avaient pour mission de secourir et de protéger les parachutistes britanniques et de leur trouver un abri. Les FTP ont par la suite, porté assistance à des familles juives, des familles qu'ils connaissaient, ou à la demande d'amis, en les hébergeant dans la mosquée, en attente que des papiers leur soient fournis pour se rendre en zone libre ou franchir la Méditerranée pour rejoindre le Maghreb. Le Dr Assouline a comptabilisé 1 600 cartes alimentaires (une par personne) qu'il avait fournies à la Mosquée de Paris pour les juifs qui y avaient trouvé refuge.(3) On sait que le 16 juillet 1942, la police de Paris a arrêté 28 000 juifs sur les ordres de Vichy. Plus de 4000 enfants âgés de 2 à 16 ans ont été parmi les personnes arrêtées. Le deuxième jour, un tract a été distribué à travers les hôtels misérables où vivaient les travailleurs algériens immigrés». Le tract, en tamazight, a été lu à voix haute pour les hommes pour la plupart analphabètes «Ammarrach nagh» était rédigé ainsi: «Hier à l'aube, les juifs de Paris ont été arrêtés. Les vieux, les femmes et les enfants. En exil comme nous, travailleurs comme nous. Ils sont nos frères. Leurs enfants sont comme nos propres enfants- ammarach nagh. Celui qui rencontre un de ses enfants doit lui donner un abri et la protection des enfants aussi longtemps que le malheur - ou le chagrin - durera. Oh, l'homme de mon pays, votre coeur est généreux.» (4) On remarquera au passage, outre le sauvetage des juifs, ces «invisibles» faisaient partie de la Résistance. Voilà encore un fait de bravoure à mettre à l'actif de «l'oeuvre positive des colonisés pour la France». On sait aussi que la Turquie fut sommée de livrer les juifs étrangers, le dévouement admirable d'un consul turc en France, qui prit tous les risques, permit de sauver des dizaines de Corses juifs en les naturalisant turcs. Enfin, on rapporte que: «Mohammed V était consterné par les lois raciales de Vichy. Les sujets juifs de Sa Majesté sont définis par leur foi et non par la race. Il n'y a pas de juifs il n'y a que des sujets marocains», avait répondu le roi au représentant de la France de Vichy avant de l'inviter à prévoir 150 étoiles jaunes pour la famille royale si cette disposition venait à être adoptée.

La Shoah et le sionisme
Comme l'écrit si bien Sophie Bessis, «le nazisme ne fut pas une rupture avec ce qui prévalait alors, mais une continuité», il a été nourri par toutes les idéologies du XIXe siècle qui ont fait le lit du nazisme. Qu'il nous suffise de citer Jules Ferry qui s'exclamait à la tribune de l'Assemblée nationale française: «Il y a un devoir pour les races supérieures vis-à-vis des races inférieures. Ce qui devait arriver arriva! La Shoah - «catastrophe» - désigne spécifiquement l'organisation par le régime nazi de la persécution et de l'extermination de plusieurs millions de juifs. Les nazis s'en prirent, aussi, à d'autres groupes parce qu'ils les considéraient comme étant «racialement inférieurs»: les Tsiganes, les handicapés et certains peuples slaves (Polonais, Russes, etc.). Ces crimes de masse hitlériens se sont avérés être, au fil des décennies, un «fonds de commerce juteux» pour l'Etat sioniste d'Israël. Finkelstein dont les parents ont été tués sous le IIIe Reich, décrit donc une «industrie» qui consiste en l'usage de l'holocauste nazi pour générer pouvoir et richesses. De ce fait, toute la politique israélienne consistera à culpabiliser ad vitam aeternam l'Occident pour son péché originel. Pour Aba Eban ancien ministre d'Israël «les frontières d'Israël sont celles d'Auschwitz». Ainsi, on présente toujours, les juifs comme les victimes du nazisme. A des degrés divers, des juifs ont collaboré avec le IIIe Reich soit comme soldats de la Wermacht ou comme kapos juifs (les gardiens) dans les camps de concentration. Pour le professeur Schlomo Sand, «en réalité, les juifs ne sont pas tous issus du grand exil de l'an 70, mais proviennent au contraire d'origines plus diverses. Vous savez, la majorité des Israéliens croient que, génétiquement, ils sont de la même origine. C'est une victoire d'Hitler, qui a insufflé la croyance que tous les juifs sont de la même race. Mais c'est faux. Ils n'ont pas tous la même origine, ni la même souche. Ce sont des Berbères, des Arabes, des Gaulois, etc. Je pense que ceux qui ont voulu façonner une nation juive israélienne ont commencé par réfléchir sur le passé, en l'instrumentalisant pour faire émerger une dimension de continuité. Dans le cas du sionisme, il fallait s'investir lourdement pour acquérir une terre qui appartenait à un autre peuple. Il fallait une histoire forte, une légitimité historique». (5)

La perception de la Shoah par les Arabes
Pourquoi les Arabes détestent les juifs? Pour Mostefa Lacheraf, les relations entre les deux communautés allaient sans doute changer à l'avènement du sionisme agressif, militaire et colonial lors de la spoliation de la Palestine par le nouvel Etat d'Israël. Deux historiens arabes ne remettent pas en cause le bien-fondé des massacres de masse des juifs opérés par le IIIe Reich expliquent en quoi la pensée arabe a évolué vers la négation. Azmi Bishara, ancien député arabe israélien à la Knesset (le Parlement israélien), reconnaît, à travers ses écrits, l'holocauste et tente d'en expliquer les fondements. Nous l'écoutons: «L'holocauste nazi avait pour objectif de débarrasser l'Europe de sa 'souillure juive''. Cette expression désignait tout ensemble le capital bancaire par opposition au capital industriel, et la dégénérescence morale, le manque de patriotisme, le mépris envers les valeurs nationales, les inégalités patrimoniales, et d'autres maux du même genre provoqués par le 'ver ' qui rongeait et minait tout ce qu'on trouvait de noble et de pur chez le peuple allemand. Ce ver était la souillure raciale qui jamais ne s'était assimilée. (...) Ce ver était la juiverie européenne et ses diverses manifestations, et sa seule présence, aux yeux de ce diabolique système de pensée, constituait un véritable fléau qui ravageait la pureté raciale.» «La plupart des juifs qui sont morts en camps de concentration n'étaient pas des sionistes; Azmi Bichara relève que le début des hostilités envers Israël date de la défaite de 1967. «(...) Bien que l'antisémitisme ait vaguement existé dans le Monde arabe à des périodes antérieures, du fait d'un mélange entre les restes d'une certaine culture religieuse et des idées nationalistes extrémistes importées d'Europe, ce n'est qu'après 1967 que l'antisémitisme en tant qu'hostilité envers les juifs a commencé à s'y propager, de façon significative, sous la forme de productions culturelles et intellectuelles. (...) Mais la négation de l'holocauste peut revêtir une autre apparence, à savoir sa réduction à un simple instrument au service d'objectifs politiques. Le mouvement sioniste y a excellé - les rituels et la rhétorique qu'il déploie pour commémorer les victimes de l'holocauste outrepassent largement son souci réel pour les victimes et ses activités concrètes en vue de combattre le phénomène alors qu'il avait lieu. (...) Les victimes des chambres à gaz nazies ont été nationalisées». (6)
Azmi Bichara invite à reconnaître l'holocauste tout en mettant en garde contre l'impunité d'Israël. Il écrit: «C'est comme si l'ampleur du crime que constitue l'holocauste donnait droit à Israël de se poser en victime par excellence ou en seul représentant des victimes, et comme si cela le plaçait, en tant que victime par définition, au-dessus de toute accusation. (...) (...) Nier l'holocauste ne fragilise en rien les justifications morales de l'existence de l'Etat d'Israël, contrairement à ce que certains s'imaginent. Ce qui est très réel, en revanche, c'est que nier l'holocauste revient à fournir aux droites européennes et à Israël un ennemi bienvenu sur lequel décharger leurs problèmes. Cet ennemi inclut les Palestiniens et les Arabes. (...) La première réaction qu'ont eue les Arabes face à l'holocauste a été simple et franche, et bien plus rationnelle, l'holocauste a bien eu lieu, mais ce sont les Européens, et non pas les Arabes, qui devraient en assumer la responsabilité. C'est l'opinion qui a prévalu tout au long des années 1940 et 1950 - et le sens que nous avons tous su garder de ce qu'est la normalité, continue de s'y tenir fermement.» (6) Dans son ouvrage sur la perception arabe de l'holocauste, Gilbert Achcar invite par la parabole de la poutre, les Arabes à faire leur autocritique. Il écrit: «Du côté arabe, je pense aussi que la négation de la Shoah dans le Monde arabe est erronée, déroutante, et porte tort à la cause palestinienne. Mais du côté israélien, comment pouvez-vous critiquer la négation de la Shoah dans le Monde arabe alors même qu'Israël nie la Nakba palestinienne? Je ne suis pas en train de comparer l'expulsion de 1948 avec la Shoah. La Shoah a été un génocide et une tragédie bien plus grande que la souffrance des Palestiniens depuis 1948. Mais ce ne sont pas les Arabes et les Palestiniens qui ont commis la Shoah, alors qu'Israël est responsable de la Nakba. Des historiens israéliens l'ont prouvé. Pourtant, Israël continue à nier sa responsabilité historique dans ce drame. (...) Je crois que la négation de la Shoah est l'antisionisme des imbéciles. Mais ce sont des gens qui nient un événement historique dans lequel leur peuple n'a joué aucun rôle. Par contre, la négation de la Nakba par Israël est beaucoup plus importante, parce que c'est Israël qui en a été responsable. Cela a été un moment décisif dans la fondation d'Israël. L'oppression des Palestiniens par Israël aggrave la situation. Sans la Shoah et sans la montée du nazisme, je ne pense pas que le projet sioniste aurait abouti.»(7) Rien à voir avec la perception des Israéliens concernant les Arabes. Une majorité de juifs israéliens favorable est à l'apartheid. Selon une étude d'opinion réalisée par le Center for the Campaign Against Racism, du 20 mars 2007: 37% des juifs est israéliens pensent que la culture arabe est inférieure à la culture juive. Lorsqu'ils entendent parler arabe, 50% des juifs israéliens ressentent de la peur et 31% de la haine. 41% des juifs israéliens sont en faveur d'une ségrégation. Le sondage révèle la présence d'un sentiment anti-arabe largement répandu. Grand nombre de juifs prônent la ségrégation et sont en faveur des politiques encourageant les Arabes à quitter Israël. (8) En définitive, les Arabes paient pour leur empathie et qu'en fait le nazisme européen et le sionisme sont responsables de l'anomie actuelle du monde.

1.Tom Segev: Le «peuple juif»: une invention, Haaretz, 1er mars 2008
2.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux, éditions Casbah, pages 19 à 30 (1998)
3. C. E. Chitour: Les musulmans qui ont sauvé les Juifs, L'Expression, 1er octobre 2011
4.Tract rédigé en tamazight des émigrés kabyles lors de la rafle du 16 juillet 1942 à Paris.
5. Nadia Belkhayat: Interview de Schlomo Sand: Schlomo Sand: «Il était plus logique de créer un Etat juif en Europe» http://www.leconomiste.com/article.html?a=94532
6.Azmi Bishara: D'une négation à l'autre. www.tlaxcala.es/pp.asp? lgfintreferenze=2681
7. Gilbert Achcar: Les Arabes et la Shoah, Actes Sud Sindbad, 2009
8.C. E. Chitour Israël: Un pays raciste contre les Palestiniens, L'Expression 19 avril 2007

http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/143878-pourquoi-tant-de-haine.html

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Leçon des despotes

Publié le par Mahi Ahmed

Leçon des despotes

par Yazid Alilat

Un fait est établi : depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de l'ère soviétique, les dictateurs et les hérauts des régimes totalitaires finiront par tomber. Quel qu'en soit le prix en vies humaines ou la durée de leur despotisme. Aujourd'hui, à l'automne du Printemps arabe, seul le régime syrien, pratiquement au banc de la communauté internationale, avec de nouvelles sanctions économiques de l'UE, se maintient en place. Contre la volonté du peuple syrien, qui se bat pour sa dignité, sa liberté et la fin du despotisme des Al-Assad. Pour une Syrie enfin libre de toute tutelle hégémonique.

 Il y a presque une année, c'était la Tunisie qui basculait dans la contestation du régime en place, suivie par l'Egypte, le Yémen et la Libye. Avec la parenthèse douloureuse et encore saignante du Bahrein. Et, au moment où les Yéménites en ont fini avec le régime de Abdallah Salah, que les Egyptiens terminent le premier tour des législatives et que les Tunisiens filent tout droit vers les présidentielles, en Syrie, le régime de Bachar al-Assad ne veut pas lâcher prise. Il continue dans son aveuglement à ignorer les revendications d'ouverture politique, de la fin du despotisme et de l'amorce véritable de négociations avec l'opposition. Non, rien de tout cela ; au contraire, Bachar défie la communauté internationale et notamment les pays arabes en refusant la voie de la sagesse, celle qui voudrait qu'il accepte le plan de paix arabe et laisse tomber définitivement le langage des armes et de la violence. Et donner une réelle chance aux Syriens de se prendre en charge, maintenant que le peuple veut le changement, maintenant.

 Car, sur le plan international, tout accable le régime en place, avec un rapport de l'ONU qui fait état de plus de 300 enfants tués dans les manifestations anti-régime et un bilan de plus de 4.000 morts depuis le début, en mars dernier, des violences en Syrie. « Selon des sources dignes de foi, à ce jour, 307 enfants ont été tués par les forces de l'ordre. Novembre a été le mois le plus mortel avec 56 enfants tués», affirme Paulo Pinheiro lors de la session spéciale du Conseil des droits de l'homme (CDH) de l'ONU sur la Syrie.

 Quel triste annonce pour un pays qui ne mérite pas une telle descente aux enfers ! Jeudi, l'UE, après la Ligue arabe, a serré encore plus l'étau sur le régime de Bachar al-Assad en décidant pratiquement d'étouffer l'industrie pétrolière du pays, devenue l'unique source de recettes après la fermeture des vannes arabes. Dorénavant, c'est une vraie fuite en avant à laquelle se livre le régime syrien, et les soutiens étrangers, la Russie en tête, finiront par l'abandonner.

 L'exemple le plus proche dans le temps est celui de la fin triste et lamentable de Maamar Kadhafi, mort pratiquement après avoir été lynché. Il y a aussi ceux des présidents tunisien, Ben Ali, qui a fui comme un malfrat son pays, et bien sûr Hosni Moubarak, malade et alité, qui assiste à son procès sur un lit de prison, dans une cage.

 Est-ce la destinée particulière des dictateurs de terminer leur parcours, souvent sanglant, dans la boue ? En refusant de comprendre que les choses ont changé dans le Grand Orient, que les enjeux actuels et futurs ne sont plus ceux des temps héroïques des deux Blocs, et que le monde arabe veut vraiment se libérer des vieux schémas politiques de l'antagonisme Occident-monde arabe, la Syrie alaouite dénie en fait le droit de son peuple à vivre le changement, l'alternance sans recourir aux sacrifices, à la mort de milliers de personnes, à une transition politique sans effusions de sang. Ce qui est évident, maintenant que la Ligue arabe soutient fermement l'opposition et appelle Bachar al-Assad à coopérer, c'est que la fin a commencé pour lui et son régime.

 Comment sera le dénouement de cette crise ? A la libyenne, à la tunisienne, à l'égyptienne ou à la yéménite ? Seul Al-Assad en détient la réponse.

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5161183

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