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LE CLIMAT DANS LE DÉSORDRE DU MONDE

Publié le par Mahi Ahmed

LE CLIMAT DANS LE DÉSORDRE DU MONDE

MICHEL ROGALSKI

Directeur de la revue Recherches internationales

Les projecteurs sont déjà braqués sur la prochaine Conférence de Paris consacrée aux mesures à prendre face à la menace, aujourd’hui largement avérée, de changement climatique qui pèse sur la planète. Elle se tiendra en décembre à Paris et ses enjeux sont déjà aussi fortement médiatisés que le furent ceux de la Conférence de Copenhague réunie en 2009. Elle devra en effet dresser les contours d’un accord qui définira le régime de coordination internationale qui succédera à partir de 2020 à celui du Protocole de Kyoto, adopté en 1997 et entré en vigueur huit années plus tard, malgré l’absence de ratification américaine. À l’époque, seuls les pays industriels et les anciens pays de l’Est étaient concernés par les engagements souscrits. Les pays en développement, au nom du principe de la responsabilité commune mais différenciée avaient bénéficié d’un moratoire et d’une promesse d’efforts allégés. Leurs contributions devaient démarrer en 2012, mais faute d’un accord sur ces questions il fut décidé à Copenhague de prolonger le Protocole de Kyoto pour une nouvelle période d’engagement jusqu’à 2020. En outre Copenhague décida d’orienter différemment la méthode de négociations en substituant le principe des contributions volontaires aux obligations contraignantes, de retenir la proposition du G7, qui s’était réuni quelques mois auparavant, recommandant de se fixer l’objectif de ne pas dépasser une augmentation de la température moyenne supérieure de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle et de créer un Fonds vert, devant atteindre un montant de cent milliards annuel à l’horizon 2020 et destiné à favoriser le financement des mesures d’adaptation des pays les plus pauvres. La Conférence de Cancun s’est réunie l’année suivante et a confirmé cette orientation qui sert de cadre à la préparation de la prochaine Conférence de Paris qui doit établir une nouvelle architecture climatique internationale dont la forme juridique reste encore peu précisée.

Le tournant de Copenhague

Dans l’histoire des négociations internationales sur le climat, Copenhague a marqué un tournant capital en suggérant, pour surmonter les blocages, de recourir aux contributions volontaires. Tous les États n’ont pas encore rendu leur copie qui ne sont pas faciles à décoder : les engagements ne font pas références aux mêmes dates, ou ne s’inscrivent pas dans la même logique, les uns s’engageant sur des obligations de résultats (réductions chiffrées d’émissions de gaz à effet de serre), d’autres, plus prudemment, sur des obligations de moyens (réduction de l’intensité énergétique). Des États comme la Chine et l’Inde qui connaissent de forts taux de croissance et n’entendent pas brider leur trajectoire de développement préfèrent miser sur la baisse de leur intensité énergétique ou la décarbonisation de leurs énergies, évitant ainsi d’altérer leur taux de croissance, voire pour l’Inde de s’attaquer à sa démographie. À quelques mois de la Conférence de Paris toutes les « contributions » sont loin d’être connues, mais sur la base de ce qui a été déjà recueilli on peut tenir pour certain que la somme des engagements volontaires ne sera pas suffisante pour satisfaire aux exigences de la cible du réchauffement maximum retenu. Cet objectif de 2°C, choix diplomatique, sera donc certainement revu à la hausse dans les prochaines décennies. Les modèles climatiques qui tournent actuellement anticipent déjà une hausse plus près de 4°C que de 2°C. Il s’agit donc aujourd’hui de construire un régime climatique universel qui permette la participation effective de tous les pays en développement dispensés jusqu’alors d’efforts et d’acter l’entrée des États-Unis qui avaient sous trois présidences refusé de ratifier le Protocole de Kyoto.

Cette universalisation est nécessaire parce qu’en une vingtaine d’années le monde s’est métamorphosé et ne ressemble plus à ce qu’il était. L’Asie s’est affirmée et tire l’économie mondiale. La Chine est devenu l’atelier du monde et se place en tête des pays émetteurs de gaz à effet de serre suivie des États-Unis. Leur rôle sera leader lors de la Conférence de Paris car avec l’Inde leur influence sur l’évolution du climat est décisive. En novembre 2014, ces deux pays ont rendu publique une déclaration conjointe fixant leurs objectifs quant au climat. À eux deux, ils représentant 42 % des émissions de CO2 de la planète. Le fait que ces deux pays, souvent opposés dans les négociations climat, agissent de concert et s’engagent volontairement, l’un sur un montant de réduction, l’autre sur un pic maximum, donc sur une trajectoire, indique qu’ils joueront un rôle central dans la Conférence de Paris et qu’ils seront en mesure de s’opposer à l’adoption d’un mécanisme de mesures contraignantes qu’ils ont toujours rejetté.

Le monde n’est pas un

Car ce qui est le plus à craindre, et risque de conduire à l’échec, c’est la croyance que le processus de mondialisation serait déjà suffisamment avancé et qu’il n’y aurait plus qu’à doter la planète d’une « globale gouvernance » qui imposerait ses oukases à tous les États. Ce serait bien vite oublier la réalité d’un monde où des zones grises, en plein chaos, se multiplient et dont la principale menace perçue n’est pas le climat, mais tout ce qui affecte les conditions de survie au quotidien. Du Moyen-Orient au Sahel la mondialisation et les conflits ont sapé les bases de toute souveraineté et ont fabriqué des États incapables de s’engager internationalement ou d’appliquer des accords signés. Ces territoires faillis et dévastés que ses habitants cherchent à fuir en masse ne peuvent déjà plus satisfaire aux exigences d’une coordination internationale. La Conférence de Paris sera donc marquée par le profond désordre qui travaille le monde.

Dans un tel contexte, on doit se montrer réservé à l’égard de toutes normes imposées indistinctement à tout État indépendamment de sa situation. Toute recherche d’un prix uniforme du carbone (sous forme de taxe ou d’un marché mondial des permis) relèverait d’une velléité inefficace, tant sont grands les écarts de richesses entre pays ou l’actuelle instabilité des prix pétroliers. Les coopérations régionales entre pays comparables rencontrant les mêmes problèmes doivent être privilégiées. Elles peuvent se développer sans être chapeautées par la Conférence de Paris. Des réseaux entre grandes villes du monde à la recherche d’un bas profil énergétique se sont déjà constitués. Les initiatives locales décentralisées peuvent jouer un grand rôle dans la préservation du climat.

Mais les pays du Nord seront eux-mêmes attendus sur leur capacité à abonder le Fonds vert à l’horizon 2020 comme ils s’y sont engagés lors de la Conférence de Copenhague. Ce Fonds a pour but d’aider les pays les plus pauvres à s’adapter aux conséquences du changement climatique. Pour l’instant on ne sait rien de l’origine, de la destination ou de l’usage des fonds à réunir : détournement d’aide publique au développement ? Fonds privés ? Prêts ? Le flou est total sur ce montant annuel de 100 milliards de dollars. On peut s’attendre à des controverses houleuses au moment des comptes, c’est-à-dire en 2020 lorsque l’accord signé devra entrer en vigueur. Nul doute qu’elles nourriront les hésitations de certains à s’engager plus loin.

L’obstacle des lobbies

La problématique climat soulève un grand défi. Aujourd’hui le consensus existe sur le fait que la tendance au réchauffement climatique est certaine et qu’au delà d’un certain seuil des perturbations irréversibles affecteront l’écosystème planétaire. L’espèce humaine appartient à cet écosystème et sera menacée dans son mode de vie, voire dans sa survie. Il existe donc une course de vitesse entre le réchauffement et l’adoption de mesures allant dans le sens d’une société sobre en énergie et décarbonnée. Plus on disposera de temps avant d’atteindre ces seuils irréversibles, plus les moyens seront mobilisables pour faire face, plus de nouvelles sources énergétiques pourront être découvertes. Plus tôt on agira pour retarder ces seuils, plus on se donnera des marges de manœuvre. Les mobilisations seront nécessaires car nous savons que la décarbonisation énergétique qui est au cœur de toute politique de transition énergétique cristallise des rapports d’intérêts et met en mouvement des lobbies puissants. Le climat est aujourd’hui considéré à juste titre comme un bien commun à toute l’humanité et s’inscrit dans l’urgence. Cette notion impose de travailler avec tous et bannit la perspective de rassemblement minoritaire. On peut considérer que le capitalisme porte une responsabilité écrasante dans le dérèglement climatique. Le dénoncer peut avoir un fondement, mais l’urgence implique de travailler avec tous, y compris avec ceux qui ne sont pas disposés à brandir un passeport antisystème.

Des perceptions du temps différentes au Nord et au Sud

La difficulté à avancer tous ensemble trouve sa source dans la perception du temps qui n’est pas la même au Nord et au Sud, chez les riches ou les pauvres. Ce qui compte ce n’est pas la menace mais sa perception. Et elle est différente dans un monde qui n’est pas un et qui n’est pas un village-planétaire. Au sud, le climat est perçu comme un problème de riches, de ceux qui ayant déjà surmonté les difficultés de la survie quotidienne, peuvent se projeter dans l’avenir, y compris celui des générations futures. Il appartient à ceux qui peuvent valoriser le futur et déprécier le présent. À ceux qui ont des biens à préserver. Pour des milliards d’hommes de la planète, l’urgence c’est encore le présent et le quotidien, c’est de savoir où trouver le bois de feu pour faire cuire le riz du soir, et non pas de savoir si l’eau de la piscine aura le temps de chauffer pour accueillir les petits enfants le week-end prochain. Ces deux humanités vivant sur la même planète engendrent une contradiction entre solidarité spatiale et solidarité temporelle – le climat relève de la seconde.

Des moyens considérables devront être mobilisés. Comment imaginer, alors que les objectifs du Millenium sont loin d’être atteints, que tous ceux qui sont victimes, ici et maintenant, des pires maux qui frappent la planète – 2 milliards de personnes vivent dans l’insécurité alimentaire, sans savoir si elles mangeront demain ; 1,2 milliards n’ont pas accès à l’eau potable ; d’autres ne sont pas raccordés à un réseau électrique - accepteront facilement que soient « détournés » ces moyens au bénéfice de générations futures, alors que la question qu’ils affrontent est celle de leur survie au quotidien. Vouloir les associer au sauvetage du climat sans satisfaire dès à présent leurs besoins pressants les plus essentiels ne saurait conduire qu’à l’impasse.

Site : http://www.recherches-internationales.fr/

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GRECE. Retournement d'opinion contre l'Euro

Publié le par Mahi Ahmed

GRECE. Retournement d'opinion contre l'Euro

6 Août 2015

"Le nombre de personnes sondées qui préfère rester dans l’Euro semble s’être profondément effondré depuis moins d’un mois écrit le chercheur Jacques Sapir, qui analyse les résutats du dernier sondage d'opinion en Grèce. Il ajoute: "On assiste donc bien à un véritable retournement de l’opinion sur ce point".

Syriza, l’Euro et les opinions des grecs

Par Jacques Sapir 5 août 2015

Un sondage qui vient d’être réalisé en Grèce par BridgingEurope.net sur la période du 22 au 24 juillet 2015, présente des résultats intéressants, qui témoignent d’un changement d’attitude au sein de la population grecque[1]. Le désenchantement vis-à-vis de Syriza apparaît nettement, mais sans que cela change – pour l’instant – les pronostics pour des élections législatives anticipées, qui auront très probablement lieu cet automne. Le changement le plus spectaculaire porte sur l’Euro. L’écart entre le nombre de grecs désireux de garder l’Euro et ceux désireux de la quitter apparaît bien plus faible que ce qu’annonçaient les sondages de début juillet. Par ailleurs, une majorité absolue des personnes interrogées pense que la Grèce va sortir de l’Euro. Et cela qu’ils approuvent ou désapprouvent cette option.

Il convient d’être prudent quant à ces résultats. Les sondages en Grèce sont assez peu fiables. Celui-ci, cependant, a été fait par un organisme étranger. Il utilise la méthode des appels téléphoniques. Or, cette méthode tend à minorer la part des plus démunis dans le sondage et à décaler l’échantillon, ne serait-ce que de quelques points, vers les classes moyennes, dont on sait qu’elles sont très opposées à une sortie de la Grèce de l’Euro. On peut donc raisonnablement penser que l’écart est encore plus faible que ce qui est indiqué dans ce sondage.

Une « trahison » de la part de SYRIZA

Les premières questions portent sur l’appréciation de la politique de Syriza. La politique actuelle du gouvernement est rejetée, ou considérée comme insatisfaisante, par 77% des personnes interrogées. Mais, ce qui est véritablement important, ce sont les raisons pour lesquelles cette politique est rejetée :

Tableau 1

Pensez-vous que Syriza aitabandonné son programme

électoral ?

Pensez vous que le gouvernement grec ait capitulé devant ses créanciers

Oui 83% Oui 76%

Non 9% Non 9%

Ne sait pas/ne se prononce pas 8% Ne sait pas/ne se prononce pas 15%

Tableau 2

Pensez vous que la rupture au sein de Syriza soit un bon ou mauvais développement

Ensemble Electeurs de Syriza

Bon 31% Bon 16%

Mauvais 58% Mauvais 79%

Ne sait pas/ne se prononce pas 11% Ne sait pas/ne se prononce pas 5%

Ces chiffres montrent que, d’une certaine manière, la population grecque reste attachée à un gouvernement de Syriza. Compte tenu du système électoral grec, qui a été bien intériorisé par la population, une division de Syriza risque de ramener la droite (Nouvelle Démocratie ou le parti To Potami « La Rivière ») au pouvoir. En effet, les élections sont à la proportionnelle, mais le parti arrivé en tête obtient une majoration de 50 sièges. Le risque évident est que, dans le cas d’une division, Syriza arrive en seconde position derrière la Nouvelle Démocratie (qui comme le disent de nombreux grecs est un double mensonge car n’étant ni nouveau ni démocratique). Or, de cela, non seulement les électeurs de Syriza ne veulent pas, mais il semble bien que l’ensemble de la population, lassée de l’alternance entre deux formations, le PASOK (socialiste) et la Nouvelle Démocratie, également népotistes et corrompues, ne le souhaitent pas non plus. Ce résultat est confirmé par les intentions de votes suivantes :

Tableau 3

Intention de vote en cas d’élections anticipées

Syriza 33,2%

Nouvelle Démocratie 18,6%

To Potami (La Rivière) 6,4%

Aube Dorée 5,9%

KKE (Parti communiste de Grèce) 5,2%

Grecs Indépendant (ANEL) 4,1%

PASOK 3,0%

Divers 4,2%

Ne se prononcent pas 19,4%

Ces résultats sont extrêmement intéressants. En premier lieu, ils montrent que le bloc des électeurs de Syriza est toujours fortement majoritaire. Ensuite, les partis pro-européens traditionnels restent très faibles. Le bloc Nouvelle Démocratie – To Potami – PASOK ne ferait que 28% des suffrages. On ne voit aucune montée, suite à la déception enregistrée avec Syriza, des partis représentants la position traditionnelle d’acceptation des conditions de la Troïka. Ce bloc des trois partis, qui représentait « l’espoir » des institutions européennes, reste très faible dans les intentions de vote. De même, les partis représentants une oppositions radicale, que ce soit Aube Dorée pour l’extrême droite ou la KKE pour l’extrême gauche, ne progressent pas. Enfin, et ce point est important, il y a une hausse forte de la catégorie « ne se prononcent pas ». Or, il n’est pas impossible que, au sein de cette catégorie, on ait soit des électeurs « ex-Syriza » qui attendent pour se prononcer de voir apparaître un nouveau parti à la gauche de Syriza, soit que l’on ait aussi des électeurs qui n’osent pas avouer aux sondeurs qu’ils ont fait le choix d’Aube Dorée. Il semble bien que l’augmentation importante de cette catégorie reflète un réel problème au sein des électeurs grecs.

L’Euro, un sujet qui fâcherait moins

Un autre enseignement de ce sondage est l’évolution des représentations liées à l’Euro. Tout d’abord, il convient de relever l’extrême scepticisme des grecs au sujet de l’accord signé le 13 juillet.

Tableau 4

Pensez vous qu’un accord de « bail-out » aboutisse à une amélioration des conditions sociales et économiques de la Grèce ?

Ensemble Electeurs de Syriza

Oui 8% Oui 7%

Non 73% Non 82%

Ne sait pas/ne se prononce pas 19% Ne sait pas/ne se prononce pas 11%

Ce qui est frappant, ici, c’est la relative unanimité des réponses. Massivement, les personnes sondées ne pensent pas que les conditions économiques et sociales de la Grèce seront améliorées par un accord avec les créanciers. Visiblement, l’accord du 13 juillet est bien perçu pour ce qu’il est : une capitulation qui n’entraînera aucune amélioration de la situation. La perspective d’une sortie de l’Euro est désormais vue comme inévitable, et le pourcentage séparant les avis favorables et opposés à cette sortie se réduit. On était à près de 75% d’opinions opposées à une sortie de l’Euro à la fin juin.

Tableau 5

Dans les circonstances présentes préférez-vous rester ou sortir de l’Euro Pensez vous qu’un GREXIT ait été évité

Rester 41% Oui 32%

Sortir 36% Non 58%

Ne sait pas/ne se prononce pas 23% Ne sait pas/ne se prononce pas

En un sens, la seconde question est même plus importante que la première. Si la population « croit » en une sortie de l’Euro (le Grexit), elle se comportera comme si cette sortie devait survenir, en particulier du point de vue de son comportement face au système bancaire. Dans ces conditions, une sortie risque fort d’être inévitable. C’est le phénomène connu sous le non d’anticipation « auto-réalisatrice ». Le fait que 58% de la population pense qu’une sortie est inévitable va peser considérablement sur les comportements économiques et financiers des ménages et des entreprises. Mais, il faut aussi noter que le nombre de personnes sondées qui préfère rester dans l’Euro semble s’être profondément effondré depuis moins d’un mois. Il n’y a plus aujourd’hui que 41% des personnes sondées à vouloir rester dans l’Euro, face à 36% de personnes considérant qu’il serait préférable que la Grèce sorte. La marge de 5% entre les deux positions est très faible et, vraisemblablement correspond à la marge d’erreur d’un sondage réalisé par téléphone.

On assiste donc bien à un véritable retournement de l’opinion sur ce point.

[1] Ce sondage peut être téléchargé à l’adresse suivante :http://www.bridgingeurope.net/uploads/8/1/7/1/8171506/be_nationwide_poll_j

Source: http://russeurope.hypotheses.org/4179

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LES GUERRES DE BASSE INTENSITÉ DU XXIE SIÈCLE

Publié le par Mahi Ahmed

LES GUERRES DE BASSE INTENSITÉ DU XXIE SIÈCLE

En attendant la lutte finale

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Jeudi 06 Aout 2015

L'Occident, à sa tête les Etats-Unis, est constamment en train de tenter de remodeler le monde à sa convenance, en fonction de ses intérêts

L'Occident, à sa tête les Etats-Unis, est constamment en train de tenter de remodeler le monde à sa convenance, en fonction de ses intérêts

«L'ancien monde est déjà disparu, le nouveau monde n'est pas encore là, et dans cet entre-deux les monstres apparaissent» Antonio Gramsci

Depuis toujours, l'homme se bat avec son prochain, et à plusieurs reprises au cours de l'histoire, des guerres particulièrement meurtrières ont eu lieu, faisant plusieurs millions de victimes. Il est connu que le monde actuel va mal et que la fin du XXe siècle et ce XXIe siècle devaient nous amener à la sérénité, maintenant que la Guerre froide appartient au passé. Après le démantèlement de l'Urss, l'Occident promettait «Un Nouvel Ordre» une «Fin de l'histoire» et une «paix pour mille ans». Les guerres se sont multipliées en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie centrale; principalement visés les pays arabes et musulmans.

Il est primordial de dresser un bilan des guerres qui affligent plusieurs régions dans le monde afin de développer une conscience profonde d'indignation devant cette situation intolérable qui perdure et qui s'avère la poursuite d'un siècle marqué par plus de 200 guerres. Depuis le début du millénaire on compte jusqu'à ce jour 55 guerres, conflits armés, opérations militaires ou révoltes, cette période ayant été désignée par l'ONU comme un temps fort pour le développement avec les Objectifs du Millénaire. Mieux encore il semble qu'il n'y ait que 11 pays qui ne soient pas en guerre dans le monde. On y retrouve la Suisse, le Brésil, le Vietnam et curieusement le Qatar dont on sait qu'il est un exportateur net de la violence grâce à sa diplomatie du chéquier.

La militarisation planétaire s'intensifie

De fait nous dit le professeur Jules Dufour: «Avec le démantèlement de l'Urss on pensait que les dépenses militaires baisseraient; après une petite pause elles continuèrent d'augmenter de façon constante. Depuis le début du XXIe siècle le processus de militarisation de la planète s'est intensifié. La course aux armements ne s'est jamais arrêtée. Bien au contraire, plusieurs guerres sont venues alimenter les industries de guerre des grandes puissances. Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une ère de grandes tensions entre les puissances occidentales et la Russie, mais aussi de la curée pour un redécoupage du Moyen-Orient et des pays arabes. 90% de décès dans toutes les guerres sont des civils et les États-Unis ont lancé 201 sur les 248 conflits armés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. (1)

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu 248 conflits armés dans 153 endroits à travers le monde. Les États- Unis ont lancé des opérations militaires à l'étranger 201 entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 2001, et depuis lors, d'autres, notamment en Afghanistan et en Irak.» (2)

Les stocks nucléaires mondiaux

Le professeur Jules Dufour rapporte que: «Selon les données analysées par Robert S. Hans et M.Kristensen en 2006, «malgré les incertitudes, le total mondial des armes nucléaires entreposées est considérablement inférieur à ce qu'il était pendant le pic de la Guerre froide en 1986 avec 70.000 têtes nucléaires. Par le biais de toute une série d'accords sur le contrôle des armes et des décisions unilatérales, les Etats possédant des armes nucléaires ont réduit le stock mondial à son niveau le plus bas en 45 ans. «Nous estimons que neuf Etats possèdent environ 27.000 têtes nucléaires intactes, dont 97% font partie des stocks des États-Unis et de la Russie Environ 12.500 de ces têtes nucléaires sont considérées comme étant opérationnelles, le reste étant en réserve ou en attente d'être démantelée parce que plus opérationnelles.» En dépit des réductions annoncées des armes nucléaires, le Sipri souligne que, leur puissance ne cessant d'augmenter, elles demeurent une menace importante. Aujourd'hui, huit pays (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan et Israël) possèdent plus de 20.500 têtes nucléaires. «Plus de 5000 sont déployées et prêtes à l'emploi, dont 2000 sont maintenues dans un état de haute alerte opérationnelle.» (1) (3)

«Pour l'année 2010, les dépenses militaires globales ont atteint 1112 milliards deuros. Malgré l'austérité budgétaire en Europe. Une réduction compensée par les pays du Sud, et les grands émergents en tête: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

Les ventes d'armes

Centre névralgique de ce Sud qui s'arme, l'Asie a massivement importé l'année dernière. Des investissements qui sont liés au complexe équilibre régional. «La course aux armements à laquelle se livrent l'Inde et le Pakistan dure depuis plusieurs années, et participe de cette militarisation de l'Asie», témoigne Fabio Liberti, directeur de recherche à l'IRIS. Le montant des ventes d'armes et services à caractère militaire par les plus grandes firmes productrices le Top 100 du Sipri, s'est élevé à 395 milliards de dollars en 2012. «Ce chiffre record a été alimenté par une demande sans précédent des économies émergentes pour des avions militaires et la hausse des tensions régionales au Moyen-Orient et (dans la zone) Asie Pacifique», explique Ben Moores, de IHS Janes. En 2014, l'Arabie saoudite a fait des acquisitions pour une valeur de 64,4 milliards de dollars. Ce pays a dépassé l'Inde pour devenir en 2014 le premier importateur mondial d'équipements militaires.» (1)

Comment procède l'Occident pour créer le chaos constructeur?

L'Occident, à sa tête les Etats-Unis, est constamment en train de tenter de remodeler le monde (reshaping:) à sa convenance en fonction de ses intérêts (doctrine du PNAC Project for New American Century)). Ses vassaux sont là pour ramasser les miettes. Depuis le début du siècle conclut le professeur Jules Dufour. Ce sont principalement les membres de l'Otan qui ont semé la terreur et la mort sur cette planète. Ils l'ont fait directement ou par procuration. Le bras militaire de l'Occident exécute une veille permanente aux intérêts des pays membres et n'hésite pas à intervenir, avec les armes, pour les sauvegarder et ce peu importe les conséquences sur les établissements humains et sur les peuples affectés. Des pays détruits, des milliers de morts et des sociétés désintégrées.

Pour justifier aux yeux de l'opinion publique ses interventions, l'OTAN a mis en place un scénario diabolique pour évincer tout leader ou tout régime «infidèle» qui sera appelé «rogue state», Etat voyou. La technique est la suivante: (1)

1°Infiltration dans les réseaux sociaux de messages faisant appel au renversement du pouvoir en place et déstabilisation des institutions nationales 2°Accusations de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité contre le régime devant être évincé du pouvoir; 3°Constitution à l'étranger d'un gouvernement provisoire rendu légitime par une reconnaissance formelle de la part des gouvernements occidentaux; 4°Résolution soumise et approuvée par le Conseil de sécurité de l'ONU autorisant le recours à la force armée contre le régime en place dans le but de «sauver» des vies humaines; 5°Création dune zone d'exclusion aérienne (moyen utilisé dans la guerre contre la Libye), 6°Demandes répétées au Président ou au Premier ministre de quitter le pouvoir, par des menaces de sanctions; adoption de sanctions économiques et politiques;6°Interventions armées aériennes et terrestres; reconnaissance de la victoire obtenue par les combattants maintenant perçus par l'Occident comme étant des héros et même des «révolutionnaires».(1)

Le professeur Dufour oublie d'ajouter le rôle diabolique des médias mainstream qui martèlent en boucle la légitimité du magister dixit. On pourrait aussi compléter en parlant de main basse sur les ressources par l'envoi des sociétés multinationales pour s'approprier tout ce qui est comestible. Après avoir rendu exsangue le pays, il est abandonné à lui-même, la guerre civile, il devient une zone grise en se somalisant inexorablement.

Les guerres de basse intensité au XXIe siècle

Il est curieux d'appeler conflits de basse intensité des guerres qui fauchent des milliers de vies. Le label classant les guerres selon les intensités se base sur un étalonnage qui a pour référence les conflits des deux guerres mondiales du siècle dernier. Un constat: quel que soit le type de guerre, les armes ont été achetées par les belligérants et les vendeurs que sont les marchands de morts vendent certaines fois aux deux protagonistes. Le résultat étant le chaos.

Pour le professeur Jules Dufour, selon l'état du monde 2015, «seule une minorité (des guerres du XXIe siècle) peuvent être décrites comme des conflits interétatiques. Les autres mettent aux prises un État, souvent déliquescent, et une ou plusieurs rébellions, avec pour enjeu le contrôle du pouvoir, du territoire ou des ressources naturelles. Les divisions ethniques et religieuses alimentent ces nouveaux conflits. Mais ils s'enracinent surtout dans les conséquences de la mondialisation, qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Dans la plupart des cas, les guerres du XXIe siècle procèdent de la décomposition institutionnelle et sociale, tout en s'inscrivant dans le cadre des rivalités entre les grandes puissances, anciennes ou nouvelles.(...)» (1)

En Afrique, le Maghreb n'a pas été épargné, avec la révolution salafiste djihadiste les révolutions en Tunisie et en Égypte en 2010 et 2011 sont des facteurs d'instabilité, l'intervention de l'Otan en Libye en 2011 a amené un chaos durable. Le Mali fait face à une guerre civile. Malgré l'intervention de la France, la situation est délicate avec les groupes séparatistes touareg depuis 2012. Malgré l'accord d'Alger de 2015, la guerre continue. La Corne de l'Afrique a continué de vivre dans un climat de terreur et, tout particulièrement en Somalie ou les Shebab poursuivent leur occupation d'une portion du territoire national depuis 1991. Il n'a plus d'Etat au sens institutions centrales. Le conflit inter-soudanais depuis 2011, les grands déplacements de populations et les nombreux camps de réfugiés fuyant la guerre ont marqué la guerre civile au Darfour à partir de 2002. Plus au coeur du continent, nous avons la première guerre civile en Centre-Afrique entre 2004 et 2007 ponctuée de massacres interconfessionnels, des combats fréquents en RDC, la guerre djibouto-érythréenne en 2008, la rébellion islamiste au Nigeria dès 2009, la guerre civile en Libye à partir de 2013.» (1) (4)

Le Moyen-Orient et l'Asie 27 conflits armés: de nouveaux Sykes-Picot?

Les conflits les plus meurtriers poursuit Jules Dufour, ont eu lieu après 2001. L'Afghanistan a été à partir de 2001 jusqu'en 2014 par une coalition de 40 pays (Otan États-Unis). Des dizaines de milliers de morts. (1) Malgré le retrait de l'Otan la situation est chaotique. Les taliban sont aux portes du pouvoir. Le Moyen-Orient continue d'être un champ de bataille. Une véritable hécatombe s'abat sur cette région depuis trop longtemps. Israël a livré trois guerres contre les Palestiniens de Ghaza, une en 2008-2009 une seconde en 2012 et la troisième en 2014 faisant des milliers de victimes. L'Irak est en guerre depuis une trentaine d'années. Depuis 2003, c'est un état de guerre permanente même si les Etats-Unis se sont retirés en 2011. La guerre se poursuit contre l'EI devenu Daesh et dont on ne connaît pas la finalité. La Syrie est à feu à sang depuis 2011. Les différentes coalitions offshore dont Jebhat An Nosra sponsorisées par l'Occident ont permis l'avènement de Daesh dont la prospérité ne peut s'expliquer que par l'adoubement occidental. Le Yémen est dans un état d'instabilité chronique depuis 2001.» (1)

Depuis mars, une coalition menée par l'Arabie saoudite tente de chasser les Houtis. Des milliers de morts sans résultat. Selon l'ONU, plus de 21,1 millions de Yéménites ont désormais besoin d'assistance humanitaire - soit 80% de la population -, 13 millions d'entre eux souffrent de pénurie alimentaire et 9,4 millions ont un accès réduit à l'eau.

Les conséquences des guerres: les murs de la honte

Prenant exemple sur le mur de Berlin et sur celui érigé par Israël dans les territoires occupés, et celui de l'Egypte contre Ghaza, le projet de la Tunisie vise à ériger un mur en face de la Lybie. Pour rappel, le continent compte sept: Le mur des sables entre le Maroc et la République sahraouie, les murs autour des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, le mur entre le Zimbabwe et la Zambie, le mur entre le Botswana et le Zimbabwe aussi appelé le grillage de la discorde, le mur entre l'Afrique du Sud et le Zimbabwe et, enfin, le mur entre l'Afrique du Sud et le Mozambique. Une forte opposition à la construction de ce mur est venue de la Libye: pour les responsables de Fajr Libya (coalition de milices au pouvoir) dans l'ouest du pays, il n'y a pas de mots assez durs, c'est un nouveau «mur de Berlin»,

Le conflit centenaire israélo-palestinien

Enfin un conflit dont on parle peu est celui opposant Israël aux Palestiniens depuis un siècle avec cette fameuse déclaration de Balfour qui vient implanter le sionisme au coeur de la Palestine. «Sur quel ton et dans quelle langue faut-il vous le dire?», demande Gideon Levy aux États-Unis et à l'Europe, exigeant des sanctions contre Israël, seules à même de parvenir à une égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens. (...) Les Américains ont plié bagage, les Européens ont renoncé, les Israéliens s'en réjouissent et les Palestiniens sont désespérés. (...) Jusqu'à présent, on a utilisé la flagornerie à l'égard d'Israël, lui présentant une carotte après l'autre pour tenter de lui plaire. Cela s'est avéré un échec retentissant. (...) Tant qu'ils n'ont pas à payer le prix de l'occupation et que les citoyens ne sont pas sanctionnés, ils n'ont aucune raison d'y mettre un terme et même de s'en préoccuper.» (5)

Les empêcheurs que sont les nouvelles puissances montantes

L'Empire ne perd pas son temps il cherche une autre proie. Il y aura des découpages à la Sykes-Picot mais leur durée de vie dépendra de la nécessité ou non pour l'Empire de créer un nouveau conflit - et de le gagner- pour s'accaparer ce qui reste de matières premières (énergie, métaux rares.). Cependant plus rien ne sera comme avant. Je pense que la machine impériale est grippée. L'Empire et ses vassaux seront de plus en plus contrés par des puissances qui comptent, à la fois sur le plan financier économique et même militaire comme c'est le cas de la Chine, de la Russie et de l'Inde. Le tournant a commencé à être pris avec l'effondrement des tours jumelles qui a libéré les néo-conservateurs dans leur fuite en avant et ceci jusqu'en 2011. Pour la première fois deux pays du Conseil de sécurité ont mis leur veto à propos de l'attaque de la Syrie... Le conflit est loin d'être réglé, mais il montre que les Etats-Unis ne sont plus les seuls à décider. Le barycentre du Monde bascule inexorablement vers l'Asie. Antonio Gramsci a raison d'écrire qu'entre l'ancien et le nouveau monde apparaissent les monstres. Une certitude: les faibles et les ratés vont périr, dixit Nietzche. Nous ne devons être ni faibles ni ratés et ce ne sont pas des combats d'arrière-garde sur la langue qui vont permettre à l'Algérie de répondre avec des arguments appropriés pour seulement espérer survivre dans un monde sans éthique.

1.Prof. Jules Dufour http://www.mondialisation.ca/laube-du-xxieme-siecle-plus-darmements-plus-de-guerres-la-spirale-de-la-terreur-et-de-la-mort-se-poursuit/5440161 av 15

2.http://allainjules.com/2014/05/26/guerres-90-des-morts-sont-des-civils-sur-248-conflits-les-usa-en-ont-provoque-201/

3. (http://www.mondialisation.ca/stocks-nucl-aires-mondiaux/3504

4.https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_guerres#.C3.80_partir_de_2000

5.Gidéon Levy journaliste et écrivain israélien http://zamane.ma/fr/%E2%80%89arretez-de-vous-prosterner-devant-israel%E2%80% 89%E2%80%89/

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« À travers la langue maternelle, on transmet des valeurs et un imaginaire »

Publié le par Mahi Ahmed

« À travers la langue maternelle, on transmet des valeurs et un imaginaire »

10:35 mercredi 5 août 2015 | Par Hadjer Guenanfa | Actualité

KHAOULA TALEB IBRAHIMI, LINGUISTE ET PROFESSEURE À L’UNIVERSITÉ D’ALGER.

WERBUNG

Linguiste et professeure à l’Université d’Alger, Khaoula Taleb Ibrahimi est l’auteur d’une thèse de doctorat intitulée « Les Algériens et leur(s) langue(s) ». Dans cet entretien, elle revient sur le débat que suscite l’introduction du dialectal à l’école.

Que pensez-vous de l’introduction de la langue maternelle à l’école ?

Je pense qu’il faut revenir aux racines de la question. Depuis des années, un certain nombre de spécialistes des sciences du langage ont commencé à appeler ceux qui sont en charge de l’éducation nationale à prendre en compte le background de l’enfant dans l’enseignement de la première langue de l’école qui est l’arabe. L’enfant a passé les premières années de sa vie à acquérir sa ou ses langues maternelles. Quand il rentre à l’école, il sait déjà parler, raconter des histoires et jouer. Or, nous avons constaté depuis les années 1970 que l’école se voulait en rupture avec ce passé langagier. Depuis l’indépendance, on a pensé, et d’une manière têtue, que le rôle de l’école est de corriger la langue de l’enfant. Ce qui constitue une aberration à la fois pédagogique et didactique parce qu’il y a des répercussions psychologiques, cognitives qui font sentir à l’enfant qu’il est face à deux modèles : celui de sa maman et celui de sa maîtresse. Il est dans le choc avec le modèle linguistique qu’on veut lui imposer et le modèle d’apprentissage. Cela peut créer des problèmes de dysfonctionnement par exemple. Cela pose également des problèmes de perte de repères. Après, on va chercher après des repères partout et on peut aller vers des absolus religieux, linguistiques, culturels où l’individu pense trouver des solutions à son mal-être.

Le débat ne date donc pas d’aujourd’hui

Nous l’avions jamais fait d’une manière officielle dans un symposium. Mais à chaque fois que nous rencontrions des responsables du ministère de l’Éducation nationale, nous les alertions. Nous avons eu à faire des recherches avec eux sur le terrain quand ils nous sollicitaient à différentes périodes. Il a fallu faire un travail de conscientisation têtu en disant : attention ! Il ne faut pas oublier que l’enfant vient avec quelque chose et on n’a pas à dire si c’est correct ou incorrect. Nous savons très bien que le rôle de l’école est d’apprendre une norme qui nous sert à écrire et lire et qui permet une intercompréhension de tous les arabophones. Je ne demande pas qu’on enseigne en dialectal ou qu’on enseigne le dialectal. Cela ne veut rien dire. La langue arabe peut être enseignée d’une manière tout à fait normale à l’enfant en se fondant sur son acquis. C’est-à-dire : la langue maternelle devient un levier pour l’accès à la langue écrite qu’on va apprendre à l’école.

L’introduction de la langue maternelle en préscolaire est-elle une nécessité ?

C’est une évidence didactique et pédagogique. Il ne s’agit pas d’enseigner la langue maternelle de manière formelle comme on enseignerait la langue arabe de l’école. L’intervention de la langue maternelle est là pour faciliter l’apprentissage et pour permettre à l’enfant de se familiariser au début avec ce nouveau code linguistique qu’on lui enseigne. À travers la langue maternelle, on transmet des valeurs et un imaginaire. Et cela, il ne faut pas le gommer mais faire en sorte qu’il soit réutilisé pour l’apprentissage. Dans l’école traditionnelle, on ne parlait pas la langue maternelle, mais on introduisait l’enfant dans l’autre monde de manière beaucoup plus souple. Aujourd’hui, le préscolaire est la parfaite passerelle, quand il sera, nous l’espérons, très vite généralisé.

Comment expliquez-vous cette polémique suscitée par l’introduction du dialectal au préscolaire ?

L’Algérie indépendante n’a toujours pas réglé un certain nombre de problèmes. C’est-à-dire qu’elle n’est toujours pas arrivée à un consensus qui permet la construction d’un vivre-ensemble évitant ce genre de polémiques. Politiquement, on a fait des choix qui nous ont menés à un certain nombre de dysfonctionnements et je dirais même à la violence. À partir du moment où on a opté pour le dogme de l’unique (parti unique, langue unique), on a fait comme si la diversité n’existait pas. Or, l’unité se fait aussi avec la diversité. Il ne s’agit pas de fondre tout le monde dans le même moule. Il a fallu un long combat pour faire entendre la revendication culturaliste berbère alors qu’on aurait pu éviter le drame en reconnaissant tamazight comme composante de l’Algérie et de son identité. Une identité n’est pas quelque chose de figée. Elle se construit continuellement car, elle est le produit de ce que nous sommes à chaque fois que nous évoluons.

Une stratégie qui a eu des conséquences désastreuses ?

Bien sûr ! On a cassé la transmission et les gens ont intériorisé l’idée qu’on parlait mal. Cela étant dit, l’histoire du pays et les soubresauts du mouvement national ont expliqué, en partie, les positions radicales que le pouvoir algérien avait prises par rapport à ces questions-là. Quand vous parlez de langue, vous parlez d’histoire, de mémoire, de religion, de culture. Par peur de la division, de la fitna, il fallait absolument que nous soyons un et semblables. Notre histoire et le choc colonial ont fait qu’on s’est arcbouté sur des positions qui ont fait de nous des intégristes de la langue.

Quand on parle de notre rapport à la langue, on entend souvent cette phrase : les Algériens sont des analphabètes trilingues…

C’est à la fois vrai et faux. Cela est vrai puisque nous recevons des générations d’étudiants qui maîtrisent mal les deux langues d’enseignement, l’arabe et le français. Et à la limite, je dirai que ce n’est même pas une question de maîtrise de langue mais une question de maîtrise de langage. Ayant été fondée sur la mémoire et sur la restitution, le modèle de l’école ne leur a pas permis de développer les capacités cognitives qui leur permettent d’écrire et de lire d’une manière réfléchie et rationnelle. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas intelligents. Quand on les mets dans un environnement qui leur permette d’avancer, d’apprendre les compétences fondamentales, ils s’en sortent comme tout autre enfant dans le monde. En même temps, il est faux de dire que ce sont des analphabètes trilingues parce que depuis l’indépendance, il y a eu une avancée dans la maîtrise de la langue arabe. La massification de la scolarisation a permis l’accès à la langue. Ce qui fait que les générations actuelles sont beaucoup plus arabisées que les générations de l’indépendance. Dire qu’elles sont complètement analphabètes, c’est aller vite en besogne parce qu’ils ne le sont pas.

Comment vous voyez ces emprunts qu’on constate dans les discussions et les débats où les phrases commence parfois par des mots en arabe et se termine par des mots en français avec des mots en berbère au milieu ?

Ce sont des phénomènes tout à fait normaux du contact des langues et qui ont existé depuis la nuit du temps. Dans le Coran, il y a des mots étrangers. Des mots du persan ou du grec qui ont été arabisés.

Il n’y a rien de négatif dans ces emprunts ?

En tant que scientifique, je ne parle pas en termes de positif et de négatif. Pour moi, ce sont des phénomènes à décrire et à expliquer. Mais pourquoi je verrais en ces emprunts quelque chose de négative quand ils sont utilisés pour des stratégies d’optimisation de la communication. Par contre, ils peuvent révéler des problèmes de non-maîtrise de la langue.

Le dialecte algérien peut-il devenir une langue ?

On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait c’est que les dialectes arabes contemporains sont le résultat d’une évolution à partir des anciens parlers arabes. Cela dit, toutes les langues sont au départ un dialecte. Toute langue s’est construite de la même manière : un dialecte que parle un peuple et qui, pour des raisons politiques, religieuse, économiques et donc des histoires de dominations symboliques, devient une langue reconnue.

Source : Le Soir d’Algérie du 5.8.15

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La gauche et l’euro : liquider, reconstruire

Publié le par Mahi Ahmed

La gauche et l’euro : liquider, reconstruire

samedi 18 juillet 2015, par Frédéric Lordon

1. L’euro interdit radicalement toute politique progressiste possible.

2. S’il en était encore besoin, le traitement criminel infligé à la Grèce en six mois de brutalisation (rebaptisée « négociation ») prouve que l’entreprise de « transformer l’euro », ou l’hypothèse d’un « autre euro possible », sont des chimères qui, par désillusions successives, ne mènent qu’à l’impasse et à la désespérance politiques.

3. Abandonner aux extrêmes droites (qui au demeurant n’en feront rien [1]…) toute perspective politique d’en finir avec l’euro et ses institutions est une faute politique qui condamne les gauches européennes à l’impuissance indéfinie.

4. Sauf à continuer de soupirer après ce qui n’arrivera pas — un « autre euro » et l’« Europe sociale » qui va avec — le réarmement des gauches européennes passe donc impérativement par l’imagination de l’après-euro.

L’avenir de la gauche se joue entre ces quatre propositions.

Les refus « internationalistes » de penser

A ceux qui, sincèrement de gauche, se sont refusés si longtemps à voir l’impasse de l’euro, pour entretenir l’illusion d’un improbable « rapport de force » qui permettrait d’en changer la configuration, à ceux à qui il aura fallu le calvaire grec pour (commencer à) mesurer la radicalité idéologique des institutions européennes, il faut dire qu’après que cette erreur aura assommé les Grecs de Syriza, elle assommera les Espagnols de Podemos, et puis que nous y passerons tous.

Depuis tant d’années, certains secteurs de la gauche, par un mélange d’internationalisme postural et de reddition sans combattre face aux menées récupératrices du Front national, ont refusé de voir ce qui était pourtant sous leurs yeux : un despotisme économique irréductible. Despotisme, puisqu’on ne peut nommer autrement une entreprise aussi résolue de négation de la souveraineté démocratique, et ceci, d’ailleurs, indépendamment de toute considération d’échelle territoriale : soustraire la politique économique à la délibération parlementaire ordinaire pour en inscrire les orientations fondamentales dans un texte constitutionnel, en l’occurrence celui des traités, est un acte d’une telle portée qu’on s’est toujours demandé comment il pouvait se trouver des personnes pour qualifier l’Europe de « démocratique » sans aussitôt sombrer dans le ridicule. Irréductible, car c’est un despotisme sous influence, l’influence d’un pays qui joue ce qu’il se représente comme ses intérêts vitaux dans un agencement institutionnel entièrement fait à sa mesure : l’Allemagne.

On ne compte plus les intellectuels qui, sous l’emprise de leurs terreurs nocturnes, ont fini par renoncer à penser quoi que ce soit qui aille au cœur de la situation européenne, et se retrouvent au comble du dénuement face à l’extrême, mais trop prévisible, violence faite à la Grèce. Il fallait vraiment avoir perdu toute colonne vertébrale pour s’interdire de penser à ce point, de peur d’avoir l’air de penser comme le Front national, et (surtout) sans être capable de penser ce qu’il y avait à penser autrement que le Front national : penser la souveraineté en général, penser les conditions de possibilité de son redéploiement international, penser l’idiosyncrasie allemande et ses inévitables effets dans toute construction monétaire européenne.

On se demande encore en quelles interdictions ces gens-là ont pu s’enfermer pour en arriver à oublier que la souveraineté, dans son concept, c’est-à-dire comme « décider en commun », n’est pas autre chose que la démocratie même, qu’il y faut un peu plus que quelques bons sentiments universalistes pour constituer un peuple de peuples [2], ou que questionner le rapport de la société allemande à la chose monétaire n’est pas plus germanophobe que questionner le rapport de la société américaine aux armes à feu n’est américanophobe. Et plus généralement pour en arriver à un degré de cécité volontaire tel qu’il aura rendu impossible toute analyse des données réelles des compatibilités — ou des incompatibilités — qui déterminent la viabilité d’une construction monétaire et politique commune.

Il aura fallu en particulier atteindre ce niveau de brutalisation d’un pays par un autre, sans précédent en temps de paix, pour qu’enfin la question de l’Allemagne commence à échapper aux censures qui ont jusqu’ici prononcé leurs interdictions enveloppées de vertu. On reconnaît l’indigence d’une pensée à son incapacité à traiter aucun problème autrement que dans des coordonnées morales. Mais la manie de passer toute question au filtre d’une interrogation préalable de vertu est le plus sûr moyen de passer à côté de ce qu’il y a à comprendre, de toute saisie positive du réel, indépendamment de tout jugement, qui viendra à son heure. On peut, par exemple, s’interroger sur les mécanismes sociaux et les héritages historiques qui soutiennent la passion américaine pour les armes sans avoir fait connaître son opinion sur la question, ni lui soumettre entièrement l’analyse. Faute d’avoir envisagé de penser le rapport tout à fait singulier de l’Allemagne à la monnaie autrement que sous le crible débile de la germanophobie ou de la germanophilie, le refus de penser se retrouve logiquement percuté par la violence d’un fait, et reconduit à son incapacité de comprendre.

Encore un pilote enfermé dans le cockpit

Au moins les dénégations du pharisaïsme sont-elles maintenant devenues intenables, quitte d’ailleurs à se donner des formulations néo-éclairées d’une naïveté touchante : l’Allemagne est « le nouveau problème de l’Europe », écrit ainsi François Bonnet [3]. Le nouveau problème… C’est juste le problème constitutionnel de la monnaie unique, et il est consigné depuis 1991 dans le texte des traités. Un pays, l’Allemagne, a imposé ses obsessions monétaires à tous les autres. Tous les pays vivent avec les obsessions de leur roman national, c’est bien leur droit, en tout cas à court et même moyen terme il n’y a rien à y faire. C’est qu’un pays exige d’autres qu’ils vivent sous ses propres manies, quand ces manies-là ne sont pas les leurs, qui est le commencement des problèmes. Contrairement à ceux qui ne peuvent pas penser l’hégémonie allemande sans des images de Panzer ou de casque à pointe, il faut redire que l’Allemagne dans cette affaire n’a jamais poursuivi de projet positif de domination, et que ses comportements n’ont jamais été gouvernés que par la peur panique de souffrir, dans le partage communautaire, l’altération de principes qui lui sont plus chers que tout [4]. Or il ne faut pas s’y tromper : une angoisse collective, surtout quand elle est de cette intensité, ne détermine pas moins à la violence que les menées conquérantes de l’hégémonie positive. Peut-être même au contraire. C’est qu’il y a dans les projets hégémoniques un reliquat de rationalité auquel les paniques monétaires allemandes sont devenues totalement étrangères.

“ Lire Wolfgang Streeck, « Allemagne, une hégémonie fortuite », Le Monde diplomatique, mai 2015.” En témoigne la brutalité aveugle avec laquelle l’Allemagne a décidé de châtier la Grèce, mais plus encore son inaccessibilité à toute argumentation rationnelle. Quand la presse française, collée au cul de Sapin et de Moscovici, se contente pour tout récit des négociations de leur version, avec le consciencieux d’un bureau de propagande d’Etat et le label de la « presse libre » [5]), faisant à peu de choses près passer les négociateurs grecs pour des clodos égarés, des paysans du Danube ignorants des usages et des codes — pensez donc, ils n’ont même pas de cravate —, bref incapables de se tenir dans la bonne société européenne, et avec lesquels il est tout simplement impossible de discuter, Varoufakis [6] et Tsakalotos [7] ont, eux, découvert, stupéfaits, un club de l’eurozone semblable à un hôpital de jour, une réunion de grands autistes à qui il est impossible de faire entendre la moindre argumentation économique, et dont la psychorigidité terminale ne connaît plus que la conformité aux règles, fussent-elles de la dernière absurdité, et le continent entier dût-il en périr.

Que désormais la majorité des économistes, ceux du FMI en tête, et Prix Nobel compris, n’hésitent plus à hurler au fou en découvrant les dernières trouvailles de l’Eurogroupe — rajouter une dose massive de ce qui a déjà méthodiquement détruit l’économie grecque —, n’est plus d’aucun effet. On peut déjà dire, à la louche, mais sans grand risque de se tromper de beaucoup, qu’en étant certain de précipiter la Grèce dans une récession carabinée pour 2015, le « plan » supposément fait pour réduire le ratio de dette lui fera passer les 200 % de PIB, ainsi que le taux de chômage les 30 %, à horizon d’un an ou deux. Mais peu importe, l’essentiel est de les passer dans les règles. À ce moment, vient immanquablement à l’esprit l’image du cinglé enfermé dans le cockpit de l’Airbus, toutes manettes bloquées en mode descente (l’avion était un modèle européen, et le pilote allemand, on ne le fait pas exprès, c’est comme ça) ; le monde entier tambourine au-dehors (« ouvre cette putain de porte ! ») — mais comme on sait la conséquence annoncée n’était pas de nature à entamer la détermination de l’intéressé.

Comme toute métaphore, celle-ci a sa limite : l’Allemagne n’a pas le projet de pulvériser l’union monétaire. Elle est juste obsédée par l’idée de continuer à y maintenir les principes qui lui ont réussi quand elle était seule, dont elle a fait une identité nationale de substitution, et dont rien au monde ne pourra la détacher — et certainement pas le renvoi d’un peuple entier, ou de plusieurs, au dernier degré de la misère. Qu’une frange de gauche radicale en Allemagne se déclare scandalisée et se lève contre son propre gouvernement, d’ailleurs en une démonstration de ce qu’est vraiment l’internationalisme — ne pas endosser aveuglément les faits et gestes de son pays parce que c’est son pays —, demeure un fait minoritaire et n’ôte rien à la massivité du consensus social — et non politique —, transpartisan, dont la croyance monétaire allemande se soutient : pour autant qu’on puisse lui accorder quelque confiance, un sondage publié par Stern indique que la position d’Angela Merkel à l’Eurogroupe du 12 juillet est approuvé par 77 % des Verts, et 53 % des sympathisants de Die Linke — 53 % de Die Linke…

François Hollande, le « grand frère de Tsipras » ?

Mais le vrai mystère européen n’est pas en Allemagne — à laquelle, finalement, on ne saurait reprocher de vouloir vivre la monnaie selon l’idée qu’elle s’en fait, et d’après les traumas de son histoire. Il est dans d’autres pays, la France tout particulièrement, qui se sont appropriés la manie allemande hors de tout contexte propre, alors que rien dans leur histoire ne les vouait à épouser une telle particularité — alors que tout les vouait plutôt à ne pas l’épouser —, et sur un mode proprement idéologique, jusqu’à finir par y voir une forme désirable de rationalité économique — évidemment une « rationalité » assez spéciale, puisqu’elle est étrangère à toute discussion rationnelle —, un peu à la manière d’athées qui, non contents de s’être convertis au dogme de l’Immaculée conception, entreprendraient de s’y tenir par ce qu’ils croiraient être une décision de la raison. A ce stade, et l’on y verra un indice du degré de dinguerie de la chose, on ne peut même plus dire qu’il s’agit simplement de la « rationalité » du capital : le capital n’est pas fou au point de désirer la strangulation définitive, à laquelle lui-même ne peut pas survivre — et les forces capitalistes américaines, par exemple, assistent, interloquées, à l’autodestruction européenne. Mais ces considérations n’entrent pas dans la haute pensée des élites françaises, qui cultivent l’aveuglement des convertis de fraîche date à titre transpartisan, comme l’Allemagne la croyance de première main.

On reconnaît en effet le fin fond de la bêtise à ce que, non contente de se donner libre cours, elle se vante de ses propres accomplissements. François Hollande, précocement parti dans la chasse aux gogos, est désormais occupé à faire croire qu’il est de gauche, ou plutôt à faire oublier à quel point il est de droite. Aussi, avec un art du pointillisme qui fait plutôt penser à la peinture au rouleau, le voilà qui pense se refaire la cerise « à gauche » en « venant au secours de Tsipras ». Il n’en faut pas plus pour que l’éditorialisme de service, spécialement celui qui s’est donné pour vocation de ne jamais rien faire qui puisse contrarier la droite complexée en situation électorale, fait bruyamment chorus : « Hollande est devenu une sorte de grand frère européen de Tsipras », s’extasie Libération [8]…

S’il y avait la moindre lueur de vitalité dans le regard de Hollande, on pourrait à la rigueur le songer en Caïn comme grand frère tabasseur. Mais même pas : il n’y a rien d’autre à y voir que la combinaison de l’abrutissement idéologique le plus compact et de l’opportunisme électoral le plus crasse — non sans se souvenir qu’il n’y a de manœuvres opportunistes réussies que s’il y a des relais d’opinion suffisamment veules pour les proclamer réussies. Dans le cas présent cependant, les chefferies rédactionnelles n’ont pas fini de mouiller la chemise : c’est qu’il va falloir de l’imagination à la hauteur du lyrisme pour faire avaler comme épopée de gauche d’avoir si bien « aidé » Tsipras à se raccrocher à la corde du pendu. Quand se feront connaître les splendides résultats de l’équarrissage économique auquel Hollande, en grand frère, aura conduit Tsipras par la main, il nous sera donné une nouvelle occasion, plus fiable peut-être, d’évaluer la teneur réelle de « gauche » de cette forme toute particulière de la sollicitude social-démocrate.

Syriza (Tsipras), Podemos (Iglesias) :

prendre ses pertes dès maintenant

Et ailleurs en Europe, du côté de la vraie gauche ? Les traders emportés dans une glissade de marché connaissent bien l’obstacle principal à la décision rationnelle, il est psychologique : la répugnance à « prendre ses pertes » (dans le langage de la finance, « prendre ses pertes » signifie accepter que ses actifs ne retrouveront pas leur valeur perdue, et consentir à les vendre à perte, sachant que toute attente supplémentaire les verra se déprécier davantage encore), et l’entêtement à vouloir se refaire. Après Syriza, ou disons plus justement après le Syriza de Tsipras, et avant Podemos, les gauches européennes en sont là.

Le souvenir est encore frais de l’« accueil » qu’avait reçu en janvier, en pleine montée électorale de Syriza, c’est-à-dire à un moment où l’emballement des espoirs ne veut plus connaître aucune contrariété, l’anticipation d’une rude alternative — la « table » [9] — dont on suggérait d’ailleurs que le terme le moins avantageux — « passer dessous » — était aussi le plus probable. De ce point de vue, on aimerait assez connaître l’avis que portent rétrospectivement certains sur leurs propres puissantes analyses, on pense en particulier à Michel Husson qui à l’époque n’avait pas manqué de critiquer « le syllogisme de la défaite », « l’absence totale de sens stratégique », « l’ânerie stratégique majeure de la sortie de l’euro », avec des arguments qui, en effet, nous font voir aujourd’hui que la stratégie est bien son affaire. En réalité, il faut voir tout son texte [10] comme un symptôme car, là où sur les autres sujets de ses interventions, le travail de Michel Husson est indispensable et d’une grande qualité, les questions de l’euro et de la souveraineté ont l’effet de lui mettre, mais comme à tant d’autres, l’entendement en erreur système, avec tout le compteur intellectuel qui disjoncte : l’analyse de l’idiosyncrasie allemande n’est qu’« essentialisation », la sortie de l’euro du « nationalisme », et tous les pont-aux-ânes de l’internationalisme-réflexe y passent les uns après les autres [11].

Podemos, le prochain prisonnier de la « croyance de l’euro »

On laissera à d’autres le soin de se prononcer sur les convolutions de l’esprit d’Alexis Tsipras, dont les divers mouvements, spécialement celui du référendum, ont parfois pu donner à espérer [12] que, réticent à la sortie de l’euro, il pouvait cependant être capable de briser ses propres limites, après avoir achevé de parcourir, comme par acquit de conscience, toutes les (im)possibilités de la « négociation ». Mais non.

On reconnaît la servitude volontaire, ou comme dirait Bourdieu la violence symbolique, à ceci que les dominés épousent fondamentalement la croyance des dominants, même si c’est la croyance constitutive d’un ordre qui les voue à la domination, parfois à l’écrasement.

Tsipras aura donc été incapable de s’extraire de la « croyance de l’euro », à laquelle, l’expérience maintenant le prouve irréfutablement, il aura été disposé à tout sacrifier : la souveraineté de son pays, l’état de son économie, et peut-être bien, à titre plus personnel, sa grandeur politique. Car la chose est désormais écrite, quelle que soit la suite des événements : il y a des places dans l’histoire politique auxquelles on ne peut plus prétendre après avoir à ce point renié les engagements qui ont porté tout un peuple — c’est qu’on voit mal derrière quelles indulgences on pourrait accommoder d’avoir consenti à un memorandum plus catastrophique que le précédent quand on a fait serment de rompre avec les memoranda, et pire encore de ne plus hésiter à aller chercher loin à droite des majorités de rechange pour le faire voter. Il est donc avéré que Tsipras était mentalement prisonnier de l’euro, et l’on sait désormais où conduit ce type d’enfermement volontaire. Disons les choses tout de suite, quitte à ce que ce soit avec rudesse : le Podemos d’Iglesias le rejoindra dans la même cellule.

“ Lire Pablo Iglesias, « Podemos, “notre stratégie” », Le Monde diplomatique, juillet 2015.”Il y aurait beaucoup à dire sur Podemos, sur ses prémisses — justes — d’une perte d’efficacité du langage « classique », on pourrait même dire d’une certaine phraséologie de gauche, mais aussi sur les conclusions qu’il en tire, et qui le conduisent malheureusement, non pas à chercher les voies d’une nouvelle adresse, mais, le bébé filant avec l’eau du bain, à l’évacuation même de la catégorie de gauche, pour ne rien dire de celle de classe, si bien que ce qui devait n’être que (souhaitable) rectification de forme aboutit à une inquiétante déperdition de substance : ne plus vouloir parler, fût-ce dans des termes renouvelés, du capital parce que ça fait old school, pour livrer une vision du monde à base de « la caste contre le peuple », aller jusqu’à revendiquer la péremption de la catégorie de gauche, sont des partis pris fondamentaux, en l’occurrence tout à fait explicites, qu’il y a lieu de regarder avec quelques appréhensions, pour ne pas dire une légitime suspicion — dont se fait déjà l’écho, par exemple, la New Left Review quand elle interroge Iglesias [13].

On ne s’étendra pas non plus (il le faudrait pourtant) sur la mutation radicale de Podemos en parti pour le coup lui des plus classiques, et de son personnage principal en un leader charismatique qui, classique, ne l’est pas moins, au prix d’une trahison manifeste de l’esprit du mouvement des places, dont Podemos est pourtant issu — et qu’on n’aille pas faire porter à la présente analyse l’excès polémique typiquement gauchiste de la « trahison » : c’est Jorge Lago, membre de la direction de Podemos, qui assume lui-même le terme avec une déconcertante tranquillité d’âme [14].

Très logiquement, le réarmement de Podemos en machine électorale entièrement tendue vers la conquête du pouvoir est voué à l’abandon en cours de route de quelques principes et de quelques espérances… On en est presque à se demander s’il faudra mettre au compte de ses prévisibles « délestages » une déception (de plus) sur l’euro et l’Europe, déception qui en réalité n’a presque pas lieu d’être. Car au moins les choses sont claires dès le départ, elles feront même la différence, si c’est possible, entre Syriza et Podemos : là où Tsipras doit indiscutablement être crédité de s’être battu, Iglesias n’essaiera même pas. Il ne s’agit pas là d’anticipation mais de simple lecture : « Nous n’aimons pas la façon dont l’euro s’est construit, ni comment ont été mis en place les accords de Maastricht, mais nous pensons que l’euro est actuellement incontournable. Il faut certes améliorer la façon dont est gérée la monnaie unique, et nous pensons qu’il devrait y avoir à ce sujet un contrôle démocratique, mais nous ne sommes pas partisans de la sortie de l’euro pour notre pays. (…) Même si nous n’aimons pas la façon dont fonctionne la BCE, nous assumons d’être dans la zone euro » [15]. Comme toujours dans un propos politique, il y a le creux et il y a le plein. Le creux : nous n’aimons pas les choses comme elles sont, et d’ailleurs nous disons qu’il faut les changer ! Le plein : nous assumons d’être dans l’euro et nous pensons qu’il est incontournable. C’est-à-dire que ce qui précède n’est pas sérieux, car la réalité est que nous ne changerons rien. On ne devrait donc pas être davantage étonné qu’Iglesias « n’aime pas l’accord (de l’Eurogroupe), mais que c’était soit l’accord, soit la sortie de l’euro » [16].

On peut sans doute compter encore sur quelques bonnes volontés alter-européistes pour reprendre à leur compte l’argument répété en boucle par Podemos — qui en réalité n’en a pas d’autre : à 2 % de PIB européen, la Grèce n’avait pas sa chance, à 14 % l’Espagne a la masse pour tout faire basculer. Mais, supposé qu’on puisse lui prêter vraiment le projet de faire basculer quoi que ce soit, Iglesias ne fera rien basculer du tout. Ou plutôt il ferait basculer tout autre chose que ce qu’il croit. C’est bien en ce point d’ailleurs que se tient l’erreur presque « logique » des croyants de « l’autre euro possible ». Car s’il s’avérait que se crée effectivement un mouvement consistant de plusieurs pays rendant plausible une révision significative des principes de l’euro… c’est l’Allemagne, sans doute accompagnée de quelques satellites, qui prendrait le large. Si bien qu’au moment même où il serait sur le point d’être changé… l’euro serait détruit ! Il n’y aura pas d’« autre euro » dans son périmètre actuel — avec l’Allemagne —, car tout autre euro possible sera inadmissible pour elle, et se fera sans elle.

Ce n’est pas nous qui devons compter sur Podemos,

c’est Podemos qui doit compter sur nous !

Aucun risque : Podemos ne veut rien de tout ça. On verra bien comment il s’arrange de ses propres contradictions : en finir avec l’austérité sans changer l’euro de l’austérité est une performance logique dont on peine toujours autant à discerner les voies, une de celles auxquelles les gauches européennes s’abonnent avec une désarmante compulsion de répétition. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Comment tout ça se terminera, la chose n’est que trop claire, elle est comme déjà écrite. Il ne faudra pas venir pleurer une fois de plus sur les normalisations douloureuses et les espérances (encore) déçues.

Voilà donc le drame actuel des gauches européennes. Du fin fond de la déveine où elles se trouvent, Syriza et Podemos leur ont été de puissantes raisons d’espérer, l’aliment d’un désir de croire à un possible renouveau au travers du continent — et comment ne pas le comprendre, avouons-le : comment ne pas avoir soi-même éprouvé la tentation de se laisser gagner par ce sentiment. Les stratégies politiques « de l’espoir », cependant, font fausse route quand elles prennent le parti de tout accorder à leurs affects et plus rien à la raison analytique si elle risque de venir les contredire. Malheureusement, et si douloureuse la chose soit-elle parfois, on gagne rarement à ne pas regarder les situations en face. Une vraie stratégie politique, reconnaissable à ce qu’elle fait aussi bien la part de la lucidité que celle de l’espoir, devrait tenir et l’indiscutable énergie politique que, pour toutes leurs failles, ces mouvements ont fait naître, et la claire conscience des impasses où ils s’engagent, et ce faisant nous engagent, lorsqu’ils refusent à ce point de poser la question de l’euro — dont il ne faut pas se lasser de répéter qu’elle est le verrou radical de notre temps.

S’il doit être autre chose qu’un nouveau motif de dépression, le naufrage de Tsipras doit être intellectuellement rentabilisé, et nous aider, pour enfin faire mouvement, à passer une bonne fois la paille de fer. C’est-à-dire, en l’occurrence, à d’ores et déjà « passer dans les comptes » les pertes Podemos telles qu’on peut raisonnablement les anticiper. Sauf si… Sauf si, au lieu de compter sur la défectuosité Podemos pour réanimer (défectueusement) les gauches européennes, on compte plutôt sur les gauches européennes pour réorienter Podemos — et pourquoi pas Syriza s’il en reste quelque chose (ce qu’on espère le plus au monde, faut-il le dire). Cette réorientation, où la gauche en Europe engage son sort en la possibilité d’échapper enfin à l’inanité, se joue entièrement sur la ligne de la rupture avec l’euro et ses institutions, une fois intégré — il est vraiment temps… – qu’un autre euro n’est pas possible.

Lucidité pour tout le monde

Il est bien certain que la désynchronisation des conjonctures politiques voue le plus probablement cette rupture à prendre les formes du retour à des monnaies nationales — dont trois décennies de fordisme (comme d’ailleurs la situation présente des quelque 180 nations qui n’ont pas l’immense bonheur d’appartenir à l’eurozone) devraient normalement convaincre tout esprit ayant résisté à la croyance européiste qu’elles ne sont pas la guerre.

La lucidité valant pour tout le monde, il serait irresponsable de présenter la sortie de l’euro comme l’entrée immédiate dans la lumière [17]. Quand il s’agit de la Grèce, on peut, on doit même, dire les choses plus carrément encore : la (les ?) première année de cette sortie serait très éprouvante. C’est qu’après cinq années d’austérité ayant méthodiquement détruit la base économique du pays, sans même parler des effets de dislocation produits par la criminelle asphyxie monétaire pilotée par la BCE ces dernières semaines, n’importe laquelle des options de politique économique disponibles est vouée à commencer par d’immenses difficultés — et certaines de ces options, celles de la Troïka, à y demeurer. Tragique ironie du diktat du 12 juillet : là où la sortie de l’euro se serait immanquablement vu opposer son « échec » au bout de cinq mois (ou même cinq semaines…) — les politiques néolibérales, elles, ont le droit de durer cinq ans, ou même trois décennies sans qu’on n’en tire jamais le bilan —, là où, donc, la sortie de l’euro aurait été aussitôt agonie, c’est la politique d’austérité continuée qui portera la responsabilité du surplus de désastre que l’économie grecque va connaître immanquablement — et ça n’est que justice : c’est bien cette politique-là qui a fait un corps mort de l’économie d’un pays tout entier.

On répète ad nauseam que le peuple grec ne veut pas quitter l’euro et que, dans ces conditions, Tsipras a joué la seule carte qui était à sa disposition. Mais ceci est irrecevable. L’opinion grecque a déjà commencé à se déplacer sur cette question, et comme l’a fait justement remarquer Stathis Kouvelakis [18], le vrai sens du « non » au référendum du 5 juillet incluait évidemment l’acceptation d’une rupture avec l’eurozone : les partisans du « non » se sont entendu matraquer pendant une semaine que leur vote était synonyme de Grexit, et il est peu douteux que bon nombre d’entre eux aient persisté dans leur intention de vote en y incorporant pleinement cette possibilité, donc en l’assumant comme telle.

Il y a aussi, et surtout, que la politique est un corps-à-corps avec l’opinion. C’est entendre l’opinion et aussi lui parler. Parler à l’opinion, contre ses réticences premières, pour y faire « prendre » l’idée de la sortie de l’euro, de ses difficultés et bien sûr de ses perspectives, c’est ce que Tsipras, en cela cohérent avec lui-même — il n’y croyait pas et ne le voulait pas —, n’a (donc) jamais essayé de faire. Y compris lorsque la force propulsive du « non » lui en apportait la possibilité. Or il était bien des choses à dire pour entraîner l’opinion grecque là où elle commençait d’elle-même à se rendre. Les métaphores valent ce qu’elles valent et il faut se méfier de certaines qui sont parfois scabreuses, mais sans pousser trop loin l’analogie de la domination par les « tanks » et de la domination par les « banks » [19], il est une idée à laquelle l’opinion grecque, au point où elle en est arrivée, pourrait être sensible : de même qu’en cas d’occupation étrangère, les luttes de libération acceptent bien le supplément de destruction qui vient de se battre sur son sol, et qu’elles l’acceptent car il y va de la reconquête de la liberté, de même le surplus de difficulté qui accompagnerait immanquablement la sortie de l’euro est, dans l’impasse présente, le tribut de la reconstruction politique.

Lexit !

Or c’est peu dire qu’il y a à reconquérir et à reconstruire — par la gauche. La souveraineté, non comme talisman, mais comme condition de possibilité de toute politique progressiste — car répétons-le : la sortie de l’euro n’est jamais qu’une condition nécessaire, et certainement pas suffisante. On peut sortir de l’euro de bien des manières, et par bien des côtés — qui ne se valent pas du tout. Dans une sorte de syndrome d’autoréalisation inconsciente, la gauche européiste semble mettre tous ses efforts à ne laisser ouvert que le côté de la droite extrême, comme pour mieux se donner raison à elle-même et mieux pouvoir dire ensuite que la sortie de l’euro, « c’est le nationalisme ». Si c’est ça, ça n’est pas exactement un service qu’elle se rend, ni à tous ceux qui remettent leurs espoirs en elle. La vérité, c’est que depuis qu’elle a décidé de camper obstinément sur la ligne de l’« autre euro », elle ne rend plus service à grand monde. Comme les pouvoirs de l’analyse sont faibles — il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies, disait Bourdieu —, et que la lucidité du réalisme n’est pas le fort de cette gauche, il aura fallu en arriver aux extrémités du spectacle en vraie grandeur, celui d’une illusion fracassée, d’une impossibilité radicale désormais établie, du rôle spécifique qu’y joue un Etat-membre, enfin de tout un peuple sacrifié, il aura fallu en arriver à ces extrémités, donc, pour que quelques vacillements commencent à se faire connaître. Mais que de temps perdu…

Comme il n’est jamais très utile de pleurer sur le lait renversé, il vaut mieux oublier le temps perdu et songer plutôt à faire quelque chose du temps à venir. Même si elle ne le sait pas encore, la construction européenne est morte. On ne peut pas survivre à une telle infamie. Le destin de l’Union européenne est maintenant celui des entreprises devenues haïssables : elle n’est plus qu’en attente de son renversement. Faudra-t-il patienter de nouveau jusqu’à la ruine complète pour que la gauche européiste s’interroge sérieusement sur l’obstination qui l’aura conduite à se lier à une erreur historique de ce format, même sous la clause « alter » dont il est maintenant établi qu’elle n’altérera plus rien ? Ça n’est pas une autre version du même qu’il s’agit de penser, c’est de « l’autre » tout court, et pour de bon. Voilà à quoi devrait servir le temps à venir des gauches européennes : à lever enfin l’hypothèque de l’euro, à penser de concert ce qu’elles s’aideront mutuellement à faire : les unes soutiendront telle autre à qui sa conjoncture permettra de se mettre en marche indépendamment, et celle-ci les aidera en retour à accélérer leurs propres évolutions — solidarités concrètes dans un mouvement d’ensemble nécessairement mal synchronisé, mais où les effets d’entraînement par émulation jouent réellement, à l’inverse des grandes coordinations fantasmatiques de l’internationalisme abstrait.

Voilà ce qu’est un internationalisme bien compris, c’est-à-dire qui ne soit pas totalement confit en postures ni oublieux du réel, un internationalisme qui pourrait même, si l’on veut, trouver son compte dans le retour aux monnaies nationales, comme base d’un nouveau départ vers la reconstruction d’une monnaie, non plus unique, mais commune [20], un internationalisme auquel il faudrait quand même expliquer que, sauf à avoir complètement succombé à l’économicisme, il pourrait lui venir à l’idée de trouver ses réalisations ailleurs que dans l’ordre de la monnaie, fût-elle européenne…

Plaidant depuis sa situation à lui, celle d’un citoyen du Royaume-Uni, où l’on est confronté plus carrément à la question de l’appartenance non à l’eurozone mais à l’Union européenne elle-même, Owen Jones, dans un article du Guardian [21], lance une idée qui pourrait bien avoir un certain avenir : l’idée du Lexit (Left-Exit). Ça n’est plus tel ou tel pays qu’il faut faire sortir de l’euro : c’est la gauche elle-même.

Notes

[1] Voir sur ce sujet « Les tâches aveugles de l’“autre euro possible” », 1er juin 2015.

[2] Voir à ce sujet « Un peuple européen est-il possible ? », Le Monde diplomatique, avril 2015.

[3] François Bonnet, « L’Allemagne, le nouveau problème de l’Europe », Mediapart, 12 juillet 2015.

[4] Lire « De la domination allemande (ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas) », 18 juin 2013.

[5] À cet égard il faut considérer comme un sommet de ce journalisme embedded le récit fait par Jean Quatremer de l’accord du 21 février, « Grèce vs. Eurozone : histoire secrète d’un bras de fer », Libération, 10 mars 2015.

[6] Yanis Varoufakis, « Our battle to save Greece », New Statesman, 13 juillet 2015.

[7] Voir le témoignage de Stathis Kouvelakis, « Greece, the struggle continues », entretien avec Sebastian Budgen, Jacobin, 14 juillet 2015.

[8] Grégoire Biseau, « François Hollande en coach politique », Libération, 10 juillet 2015.

[9] « L’alternative de Syriza : passer sous la table ou la renverser », 19 janvier 2015.

[10] Michel Husson, « Lordon, ou le syllogisme de la défaite », Alencontre, 21 janvier 2015.

[11] Comme il n’est pas possible ici de se défaire exhaustivement toutes les contrevérités ou de toutes les caricatures qui peuvent être dites sur ce sujet, je me contente de renvoyer au texte « Leçon de Grèce à l’usage d’un internationalisme imaginaire (et en vue d’un internationalisme réel) », 6 avril 2015.

[12] Moi y compris. Lire « L’euro, ou la haine de la démocratie », 29 juin 2015.

[13] Pablo Iglesias, « Spain on Edge », entretien, New Left Review, n° 93, mai-juin 2015. De cet entretien, Le Monde diplomatique a tiré un texte, publié dans le numéro de juillet 2015, en kiosques, « Podemos, “notre stratégie” ».

[14] Jorge Lago, « Après Syriza, jusqu’où ira Podemos ? », « Contre-courant », Mediapart, 1er juillet 2015.

[15] L’Obs, entretien avec Aude Lancelin, 17 juin 2015.

[16] Cité par Ludovic Lamant, « En Espagne, Podemos s’adapte à l’onde de choc grecque », Mediapart, 17 juillet 2015.

[17] Lire Costas Lapavitsas, « Sortie de l’euro, une occasion historique », Le Monde diplomatique, juillet 2015, en kiosques.

[18] Stathis Kouvelakis, art.cit.

[19] Une demi-plaisanterie qui fait fureur en Grèce en ce moment et qu’on a même vu Varoufakis reprendre à son compte : « On the Eurosummit statement on Greece, first thought », blog de Yanis Varoufakis, 14 juillet 2015.

[20] Voir La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui Libèrent, 2014, chapitre 7, ou bien « Pour une monnaie commune sans l’Allemagne (ou avec, mais pas à la francfortoise) », 25 mai 2013.

[21] Owen Jones, « The Left must put Britain’s EU withdrawal on the agenda », The Guardian, 14 juillet 2015.

Source Diplo

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