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Une histoire mouvementée des Kurdes de Turquie

Publié le par Mahi Ahmed

Une histoire mouvementée des Kurdes de Turquie

« LE HDP EST UNE BONNE MALADIE »

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > CHRIS DEN HOND > 28 NOVEMBRE 2016

Avec la fermeture des médias kurdes et d’opposition et l’arrestation de onze députés du Parti démocratique des peuples (HDP) élus au Parlement de Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan franchit une nouvelle ligne rouge. Il criminalise les Kurdes. Pourtant, l’élan du HDP qui, en plus des Kurdes, rassemble des minorités arméniennes, assyro-chaldéennes, des militants du mouvement LGBT et diverses composantes de la gauche, est réel. Retour sur une histoire mouvementée.

 

Dogan Özgüden, né en 1936 à Ankara d’une famille de cheminots turcs, est rédacteur en chef de l’agence de presse Info-Türk basée à Bruxelles. Après le coup d’État militaire de 1971, Özgüden et sa femme Tugsavul ont dû quitter la Turquie, après une cinquantaine de procès d’opinion pour les articles qu’ils avaient publiés. Il lui est toujours interdit de retourner en Turquie. Il raconte :

 

Depuis plus de soixante ans que je suis actif dans la vie politique en Turquie, je peux vous assurer que le génocide arménien et la question kurde sont des sujets tabous. Après sa création en 1961 par des syndicalistes de gauche qui contestaient le syndicalisme pro-américain en Turquie, le Parti ouvrier de Turquie (TIP) a grandi grâce au soutien massif des camarades kurdes. Parmi ses quinze élus à l’Assemblée, il y avait plusieurs Kurdes, élus sur un programme socialiste. Le TIP a été interdit après le coup d’État de 1971 parce qu’il avait déclaré que “le peuple kurde a le droit d’exercer ses droits politiques en Turquie.” Ensuite, les Kurdes ont cherché une issue politique autonome. Certains se sont alliés au Parti démocratique du Kurdistan irakien de Massoud Barzani, mais après le coup d’État militaire de 1980, c’est le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a lancé la lutte armée et obtenu un soutien de masse au Kurdistan turc.

Dans une situation de guerre, avec quatre mille villages brûlés et vidés de leurs habitants au Kurdistan turc1, dans une ambiance politique déterminée par le slogan « un seul État, un seul peuple, une seule langue, le turc », le mouvement kurde a cherché des issues politiques.

 

Dogan Özgüden poursuit :

 

Lors des élections nationales d’octobre 1991, la première fois que des candidats kurdes se sont présentés comme membres du Parti du travail du peuple (HEP) prokurde sur la liste du Parti social-démocrate (SHP), ils ont obtenu vingt-deux sièges. Quand en 1991 Leyla Zana a prêté serment en kurde en disant : “Vive la fraternité entre les peuples turc et kurde”, elle et ses compagnons ont été chassés de l’Assemblée nationale et condamnés à quinze ans de prison pour trahison et liens avec le PKK. Ils ont croupi en prison pendant dix ans. Le SHP avec lequel ils avaient conclu une alliance — mais qui est un parti étatique et kémaliste — les a laissés tomber. Leyla Zana a obtenu le prix Sakharov du Parlement européen, mais cela ne l’a pas fait sortir de prison.

CHANGEMENTS DE DÉNOMINATION

 

Cemile Renklicay, militante kurde et conseillère municipale en région parisienne précise :

 

Les partis prokurdes sont successivement fermés et refont surface sous un autre nom, parfois même dans les mêmes locaux avec partiellement le même personnel. On change le logo et en avant vers la prochaine interdiction.

Souvent en effet, pour ne pas tomber dans le vide politique, un parti politique prokurde a été juridiquement recréé sous un nouveau nom après une interdiction. En voici la liste :

- le HEP, créé en 1990, interdit en 1993 ;

- le Parti de la liberté et de la démocratie (Ozdep), créé en 1993, interdit en 1993 ;

- le Parti de la démocratie (DEP), créé en 1993, interdit en 1994 ;

- le Parti de la démocratie du peuple (Hadep), créé en 1994, interdit en 2003 ;

- le Parti démocratique du peuple (Dehap), créé en 1997, interdit en 2005 ;

- le Parti pour une société démocratique (DTP), créé en 2005, interdit en 2009 ;

- le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), créé en 2008, renommé « Parti démocratique des régions » (DBP) qui soutient le HDP, créé en 2013…

 

Cemile Renklicay :

 

Le Hadep, créé en 1994 et interdit en 2003 a eu la vie la plus longue. Malgré la capture d’Abdullah Öcalan début 1999 et les manifestations de masse partout dans le monde, malgré l’interdiction de la télévision kurde, malgré l’interdiction de fêter le nouvel an kurde, Newroz, en mars 1999, malgré le régime d’exception militaire OHAL2 dans la région kurde de Turquie, le parti prokurde Hadep a pu participer aux élections municipales de 1999. C’était très important, parce que c’était la seule expression politique laissée aux Kurdes par le pouvoir en place. Le Hadep ne dépassait pas les 10 % au niveau national, n’avait donc aucune représentation au niveau national, mais a gagné trente-sept mairies dans les principales villes au Kurdistan de Turquie, à Diyarbakir, Van, Batman, surtout au détriment du parti Refah, le prédécesseur du Parti de la justice et du développement (AKP) actuel.

DROITS HUMAINS CONTRE ENTRÉE DANS L’UE

 

Avec Öcalan derrière les barreaux et désireuse de devenir membre de l’Union européenne, la Turquie s’est vue obligée de lâcher un peu de lest en matière de droits démocratiques. Le mouvement kurde en a profité pour élargir la brèche, exiger et même imposer des droits linguistiques et culturels. L’État résistait encore à cette poussée politique quand, par exemple, des gouverneurs, nommés par l’État, interdisaient Newroz parce que dans la demande d’autorisation de la part des maires kurdes était écrit le « w » de Newroz, au lieu du « v » du Nevruz, la première graphie étant considérée comme kurde et séparatiste, la seconde comme turque. Mais globalement, dans les années 2000, le mouvement politique kurde en Turquie s’est considérablement renforcé. Même si les pouvoirs des municipalités restaient très limités, l’état d’exception militaire OHAL était peu à peu supprimé dans la région kurde de Turquie et les gens pouvaient un peu respirer.

 

Dogan Özgüden :

 

Quand la Turquie voulait devenir membre de l’Union européenne et devait donc respecter les critères concernant les droits humains, elle s’est rendu compte qu’il lui fallait tenir compte non seulement des Kurdes, mais aussi des Arméniens, des Assyriens... C’est ce qui a donné dans les années 2000 un semblant de processus de paix, avec Abdullah Öcalan comme interlocuteur.

UN IRRÉSISTIBLE ASCENSION

 

En 2002, c’est sous le nom de Parti démocratique du peuple, Dehap, que le mouvement kurde participe aux élections nationales et obtient 3 millions de voix et 7 % au niveau national — donc aucun représentant dans le Parlement à cause du seuil électoral de 10 %.

 

En 2007, justement pour avoir des élu(e)s, le DTP, successeur du Dehap, décide de ne pas participer aux élections législatives en tant que parti, mais de soutenir ses candidats individuellement. Ils obtiennent 22 sièges au Parlement.

 

En 2009, lors des élections municipales, le DTP gagne les mairies dans plus de cent villes et villages dans la région kurde. Un record. Le BDP, successeur du DTP, obtient 36 sièges au Parlement avec la même méthode : le soutien à des candidats individuels.

 

Cemile Renklicay :

 

Le Hadep avait du mal à conclure des alliances, mais l’inverse est vrai aussi : la gauche avait du mal à s’allier à un parti politique considéré comme la vitrine du “PKK terroriste”. C’est avec le HDP que les choses ont changé.

Murat Ronî, du Conseil démocratique kurde de France, CDK-F rapporte :

 

Ça fait quarante ans maintenant qu’il y a la lutte armée, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix que de se défendre les armes à la main. Mais nous savions que la seule voie militaire ne pouvait pas aboutir à une solution. Il a fallu du temps aux différents groupes de gauche et aussi au mouvement kurde pour aboutir au projet HDP, c’est-à-dire à l’union de toutes les forces démocratiques. Nous avons toujours clamé que la solution était politique, d’où l’importance d’une formation comme le HDP. La violence d’Erdogan contre le HDP est justement la conséquence de son importance grandissante dans la société. Le HDP est une maladie contagieuse enTurquie, mais c’est une bonne maladie, je dirais. Lorsqu’Erdogan a attaqué le HDP, c’était, au-delà des Kurdes, contre tous ceux qui sont un peu les oubliés de la nation turque, les LGBT3, les Assyro-Chaldéens4, les Arméniens, et aussi des journalistes, des artistes.

LE TEMPS DES ALLIANCES

 

Avec la montée en force du mouvement politique kurde et sa représentation politique, les Kurdes ont décidé de relever un nouveau défi : dépasser le seuil électoral de 10 % au niveau national en se présentant comme force politique, et plus en soutenant des candidats individuels. La question des alliances avec d’autres forces a été prise très au sérieux. Le pari était risqué, puisque si le HDP n’atteignait pas 10 % au niveau national, il n’y avait plus eu aucun(e) élu(e) dans le Parlement et la déception éloignerait certainement le mouvement kurde de toute solution politique.

 

Pour Emre Öngün, turco-français, enseignant à Paris et militant d’Ensemble ! :

 

L’importance du HDP est énorme pour toutes les populations en Turquie, parce qu’il y a l’ouverture du mouvement kurde vers d’autres forces. Le HDP a aussi été le réceptacle de ce qu’a été le mouvement de Gezi. La jeunesse est plus ouverte sur la question kurde. Le HDP est le seul parti à porter les revendications LGBT de manière aussi forte, et c’est une députée du HDP qui a déposé au Parlement la première demande de reconnaissance du génocide arménien. Le HDP représente cet espoir, et c’est pour cela qu’il est aussi violemment réprimé.

Le HDP a obtenu 13 % et 80 sièges aux élections législatives de mai 2015 avec Selahettin Demirtas « l’Obama kurde » comme coprésident jeune et charismatique. C’était la fête chez les uns, la rage chez les autres. Le HDP privait Erdogan de ses voix nécessaires pour réformer la Constitution et devenir le président-sultan de la Turquie. Il a donc provoqué la guerre, une partie du mouvement kurde est tombée dans le piège et mène la lutte armée à l’intérieur des villes au Kurdistan. Ce qui restait d’un processus de paix cosmétique est désormais enterré. Une partie des alliés du HDP lui ont tourné le dos, Erdogan a convoqué de nouvelles élections, mais le HDP a fini la course électorale avec juste un peu plus de 10 % et privé de nouveau Erdogan de la majorité nécessaire pour modifier la Constitution. Restait à Erdogan à enlever leur immunité aux 59 député(e)s HDP. La tentative de coup d’État du 19 juillet 2016 a été l’occasion ou jamais de les accuser de liens avec le terrorisme du PKK et de les incarcérer.

 

 

Manifestation du 5 novembre à Paris contre la répression des élus du HDP — YouTube

Conclusion de Dogan Özgüden :

 

Le partage du Proche-Orient a été un partage colonial et désormais les Kurdes saisissent l’occasion de redessiner la carte pour réparer l’injustice coloniale qui leur a été faite avec les accords Sykes-Picot. La lutte contre l’organisation de l’État islamique (OEI) a fortement modifié les rapports de force au Proche-Orient. Les Kurdes jouent un rôle important dans cette recomposition. Je ne sais pas sous quelle forme le Kurdistan va émerger, probablement pas sous la forme d’un État-nation. Mais si certains pays de quelques centaines de milliers de citoyens sont représentés à l’ONU, un peuple de 35 millions de personnes a certainement droit à une forme autonome d’existence.

CHRIS DEN HOND

1Les autorités turques ne reconnaissent pas la dénomination de «  Kurdistan  ». Pour eux, il s’agit de la région turque de l’Anatolie du Sud-Est.

2«  Région en état d’urgence  » créée en 1987 dans le sud-est de la Turquie dans le cadre du conflit turc-kurde.

3Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres.

4«  Assyriens  » ou «  Assyro-Chaldéens  » : peuple chrétien du Proche-Orient, parlant et écrivant une langue syriaque proche de l’araméen. Ils appartiennent à l’une des Églises orientales nées à la fin du IVe siècle dans l’empire romain. En Turquie, pourchassés et poussés à l’exil durant la première guerre mondiale, ils se sont en partie réinstallés depuis les années 2000.

Publié dans Information

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Cuba, l’île de la santé,

Publié le par Mahi Ahmed

Cuba, l’île de la santé,

par Salim Lamrani

 

 

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris Sorbonne-Paris IV, Salim Lamrani est enseignant chargé de cours à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV, et l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Son dernier ouvrage s’intitule État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011 (prologue de Wayne S. Smith et préface de Paul Estrade).

 

Par Salim Lamrani, 31 Juillet 2012. La Nation.info

 

 Depuis le triomphe de la Révolution en 1959, le développement de la médecine a été la grande priorité du gouvernement cubain, qui a transformé l’île des Caraïbes en une référence mondiale dans ce domaine. En effet, à ce jour, Cuba est le pays du monde qui compte le nombre de médecins le plus élevé par habitant.

 

En 2012, Cuba a formé plus de 11 000 nouveaux docteurs, lesquels ont accompli leur cursus de six ans, au sein de ses facultés de médecine reconnues pour l’excellence de leurs enseignements. Il s’agit de la plus importante promotion médicale de l’histoire du pays, qui a fait du développement de la médecine et du bien être social les priorités nationales. Parmi ces nouveaux médecins, 5 315 sont cubains et 5 694 sont issus de 59 pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie et même des Etats-Unis, dont une majorité de Boliviens (2400), Nicaraguayens (429), Péruviens (453), Equatoriens (308), Colombiens (175) et Guatémaltèques (170). Ainsi, en une année, Cuba a formé près de deux fois plus de médecins que le nombre total dont elle disposait en 19591.

 

En effet, lors du triomphe de la Révolution, Cuba ne comptait que 6 286 médecins. Parmi ces derniers, 3 000 avaient choisi de quitter le pays pour se rendre aux Etats-Unis, attirés par les opportunités professionnelles que leur offrait Washington. Au nom de la guerre politique et idéologique qui l’opposait au nouveau gouvernement de Fidel Castro, l’administration Eisenhower avait décidé de vider la nation de son capital humain, au point de créer une grave crise sanitaire2.

 

Face à cela, Cuba s’était engagée à investir massivement dans la médecine, en universalisant l’accès aux études supérieures et instaurant la gratuité dans tous les cursus. Ainsi, il existe aujourd’hui 24 facultés de médicine (contre une seule en 1959) dans treize des quinze provinces cubaines, et le pays dispose de plus de 43 000 professeurs de médecine. Depuis 1959, près de 109 000 médecins ont été formés à Cuba3 . Avec un médecin pour 148 habitants (67,2 médecins pour 10 000 habitants, 78 622 au total) selon l’Organisation mondiale de la Santé, Cuba est la nation au monde la mieux pourvue dans ce secteur. Le pays dispose de161 hôpitaux et 452 polycliniques4 .

 

Pour le cursus 2011-2012, le nombre total de diplômés en Sciences médicales, comprenant 21 profils professionnels (médecins, stomatologues, infirmiers, psychologues, technologie de santé, etc.…), s’élève à 32 171, aussi bien cubains qu’étrangers5.

 

L’Ecole latino-américaine de Médecine de La Havane

 

En plus des cursus dispensés au sein des 24 facultés de médecine du pays, Cuba forme également des étudiants étrangers à l’Ecole latino-américaine de Médecine de la Havane. En 1998, suite à l’Ouragan Mitch qui avait ravagé l’Amérique centrale et la Caraïbe, Fidel Castro a décidé de créer l’Ecole latino-américaine de médicine de La Havane (ELAM) – inaugurée le 15 novembre 1999 – afin de former à Cuba les futurs médecins du monde sous-développé.

« Former des médecins prêts à se rendre là où l'on a le plus besoin d'eux et à y rester aussi longtemps que ce sera nécessaire, telle est la raison d'être de notre école depuis sa fondation », explique le docteur Miladys Castilla, vice-rectrice de l’ELAM6 . Actuellement, 24 000 étudiants en provenance de 116 pays d’Amérique latine, de la Caraïbe, d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, mais également des Etats-Unis (500 par promotion) se forment gratuitement à Cuba. Entre la première promotion de 2005 et 2010, 8 594 jeunes docteurs de 54 pays ont été formés à l’ELAM7 . Les promotions de 2011 et 2012 ont été exceptionnelles avec près de 8 000 diplômés. Au total, près de 15 000 médecins ont été formés à l’ELAM dans 25 spécialités différentes8.

L’Organisation mondiale de la santé a rendu hommage au travail de l’ELAM :

« L'Ecole latino-américaine de médecine de La Havane accueille des jeunes gens passionnés venus de pays en développement et les renvoie chez une fois qu'ils sont devenus médecins. Il s'agit de favoriser l'équité en matière de santé […].

 

Outre sa taille, l'ELAM […] partage cette exigence de “responsabilité sociale”. L'Organisation mondiale de la Santé définit la responsabilité sociale des écoles médicales comme “l'obligation de faire en sorte que leurs activités d'enseignement, de recherche et de services visent à répondre aux préoccupations prioritaires en matière de santé de la collectivité, de la région et/ou du pays qu'elles ont pour mandat de servir”.

 

Le but de l'ELAM est de former des médecins qui assurent avant tout un service public dans les communautés urbaines et rurales défavorisées, en leur inculquant des compétences élargies en matière de soins de santé primaires, de la promotion de la santé au traitement et à la réadaptation. En échange de l'engagement non contraignant de pratiquer dans des zones mal desservies, les étudiants reçoivent une bourse complète accompagnée d'un petit pécule mensuel et n'ont aucune dette une fois diplômés.

 

[¨Pour ce qui est du recrutement], la préférence est donnée aux candidats financièrement défavorisés qui, sinon, ne pourraient pas se permettre de faire des études de médecine. “Il en résulte que 75% [des] étudiants viennent de communautés qui ont besoin de médecins et que les minorités ethniques sont bien représentées, de même que les peuples autochtones” […].

Les nouveaux médecins sont au travail dans la plupart des pays des Amériques, y compris aux Etats-Unis, dans divers pays africains et dans de nombreux pays anglophones de la région des Caraïbes.

Des écoles comme l'ELAM défient en même temps l'enseignement de la médecine dans le monde d'avoir des préoccupations plus sociales. Comme le souligne Charles Boelen, ancien coordonnateur à l'OMS du programme Ressources humaines pour la santé, ‘Cette notion de responsabilité sociale doit être prise en compte partout dans le monde, même dans les cercles médicaux traditionnels …. Le monde a un urgent besoin de ce genre de bâtisseurs dévoués de nouveaux paradigmes en matière d'enseignement de la médecine...9 ’ ».

 

La solidarité internationale

 

De la même manière, dans le cadre de ses programmes de collaboration internationale, Cuba forme également chaque année près de 29 000 étudiants étrangers en sciences médicales dans trois filières : médecine, infirmerie et technologie de santé, au sein de huit pays du monde (Venezuela, Bolivie, Angola, Tanzanie, Guinée Bissau, Guinée Equatoriale, Timor Oriental10 ).

Depuis 1963 et l’envoi de la première mission médicale humanitaire en Algérie, Cuba s’est engagée à soigner les populations pauvres à travers la planète, au nom de la solidarité internationaliste et des sept principes de la médecine cubaine (équité, gratuité, solidarité, accessibilité, universalité, coresponsabilité et justice)11 . Les missions humanitaires cubaines s’étendent sur quatre continents et revêtent un caractère unique. En effet, aucune autre nation au monde, y compris les plus développées, n’a tissé un tel réseau de coopération humanitaire à travers à la planète. Ainsi, depuis leur lancement, près de 132 000 médecins cubains et autres personnels de santé ont bénévolement œuvré dans 102 pays12 . Au total, plus de 85 millions de personnes ont été soignées à travers la planète par les médecins cubains qui ont ainsi sauvé 615 000 vies13 . Actuellement 31 000 collaborateurs médicaux offrent leurs services dans 69 nations du Tiers Monde14 .

 

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), « l’un des exemples les plus réussis de la coopération cubaine avec le Tiers-monde a été le Programme Intégral de Santé pour l’Amérique centrale, la Caraïbe et l’Afrique15 ».

 

Dans le cadre de l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique (ALBA), Cuba et le Venezuela ont décidé de lancer en juillet 2004 une vaste campagne humanitaire continentale portant le nom d’Opération Miracle. Elle consiste à opérer gratuitement les Latino-américains pauvres atteints de cataractes et autres maladies oculaires, mais qui se trouvent dans l’impossibilité de financer une opération qui coûte entre 5 000 et 10 000 dollars selon les pays. Cette mission humanitaire a été depuis étendue à d’autres latitudes (Afrique, Asie). L’Opération Miracle de 49 centres ophtalmologiques dans 15 pays d’Amérique latine et de la Caraïbe16 . En 2011, plus de deux millions de personnes en provenance de 35 pays ont pu retrouver la vue17 .

 

La médecine de catastrophe

 

Concernant la médecine de catastrophe, le Centre pour la politique internationale de Washington, dirigé par Wayne S. Smith, ancien ambassadeur étasunien à Cuba, note dans un rapport que « l’efficacité du système cubain ne fait aucun doute. Seuls quelques Cubains ont perdu la vie dans les 16 ouragans les plus importants qui ont frappé l’île lors de la dernière décennie, et la probabilité de perdre la vie lors d’un ouragan aux Etats-Unis est 15 fois supérieure à celle de Cuba18 ».

Le rapport ajoute que

« contrairement aux Etats-Unis, la médecine de catastrophe à Cuba fait partie intégrante du cursus médical, et l’éducation de la population sur la façon d’agir débute à l’école élémentaire […]. Même les petits enfants prennent part aux exercices, et apprennent les premiers soins ainsi que les techniques de survie, souvent à travers des dessins animés, ainsi que la manière de faire pousser des herbes médicinales et trouver de la nourriture en cas de catastrophe naturelle. Le résultat est l’acquisition d’une forte culture de prévention et d’une préparation sans équivalent19 ».

 

Un indice de développement humain élevé

 

Cet investissement dans le domaine de la santé – 10% du budget national – a permis à Cuba d’obtenir des résultats exceptionnels. Ainsi, grâce, entre autres, à sa médecine préventive, l’île des Caraïbes dispose du taux de mortalité infantile – 4,9 pour mille (contre 60 pour mille en 1959) – le plus bas d’Amérique – inférieur à celui du Canada et des Etats-Unis – et du Tiers-monde. De la même manière, l’espérance de vie des Cubains – 78,8 ans (contre 60 ans en 1959) – est similaire à celle des nations les plus développées20 .

 

Ce développement humain et social est salué par les plus importantes institutions internationales. Ainsi, le Fond des Nations unies pour la population note que Cuba « a adopté il y a plus d’un demi-siècle des programmes sociaux très avancés, qui ont permis au pays d’atteindre des indicateurs sociaux et démographiques comparables à ceux des pays développés ». Le Fond ajoute que « Cuba démontre que les limites des économies en développement ne constituent pas nécessairement un obstacle insurmontable pour le progrès de l’état de santé, le changement démographique et le bien-être21 ».

 

Cuba reste une référence mondiale dans le domaine de la santé, notamment pour les nations du Tiers-monde. Elle démontre qu’il est possible d’atteindre un haut niveau de développement social, malgré des ressources limitées et d’un état de siège économique extrêmement sévère imposé par les Etats-Unis depuis 1960, à condition de placer l’être humain au centre du projet de société.

 

NOTES

 

1) José A. de la Osa, « Egresa 11 mil médicos de Universidades cubanas », Granma, 11 juillet 2012.

 

2) Elizabeth Newhouse, « Disaster Medicine : U.S. Doctors Examine Cuba’s Approach », Center for International Policy, 9 juillet 2012. http://www.ciponline.org/research/html/disaster-medicine-us-doctors-examine-cubas-approach(site consulté le 18 juillet 2012).

 

3) José A. de la Osa, « Egresa 11 mil médicos de Universidades cubanas », op. cit.; Ministerio de Relaciones Exteriores, « Graduados por la Revolución más de 100 000 médicos », 16 juillet 2009. http://www.cubaminrex.cu/MirarCuba/Articulos/Sociedad/2009/Graduados.html(site consulté le 18 juillet 2012).

 

4) Organisation mondiale de la santé, « Cuba : Health Profile », 2010. http://www.who.int/gho/countries/cub.pdf (site consulté le 18 juillet 2012) ; Elizabeth Newhouse, « Disaster Medicine : U.S. Doctors Examine Cuba’s Approach », op. cit.

 

5) José A. de la Osa, « Egresa 11 mil médicos de Universidades cubanas », op.cit.

 

6) Organisation mondiale de la santé, « Cuba répond à la demande de médecins », 1er mai 2010. http://www.who.int/bulletin/volumes/88/5/10-010510/fr/index.html(site consulté le 18 juillet 2012).

 

7) Escuela Latinoamericana de Medicina de Cuba, « Historia de la ELAM ». http://www.sld.cu/sitios/elam/verpost.php?blog=http://articulos.sld.cu/elam&post_id=22&c=4426&tipo=2&idblog=156&p=1&n=ddn(site consulté le 18 juillet 2012).

 

8) Agencia cubana de noticias, « Over 15,000 Foreign Physicians Gratuated in Cuba in Seven Years », 14 juillet 2012.

 

9) Organisation mondiale de la santé, « Cuba répond à la demande de médecins », op. cit.

 

10) José A. de la Osa, « Egresa 11 mil médicos de Universidades cubanas »,op. cit.

 

11) Ladys Marlene León Corrales, « Valor social de la Misión Milagro en el contexto venezolano », Biblioteca Virtual en Salud de Cuba, mars 2009. http://bvs.sld.cu/revistas/spu/vol35_4_09/spu06409.htm(site consulté le 18 juillet 2012).

 

12) Felipe Pérez Roque, « Discurso del canciller de Cuba en la ONU », Bohemia Digital, 9 novembre 2006.

 

13) CSC News, « Medical Brigades Have Treated 85 million », 4 avril 2008. http://www.cuba-solidarity.org.uk/news.asp?ItemID=1288(site consulté le 18 juillet 2012).

 

14) Felipe Pérez Roque, « Discurso del canciller de Cuba en la ONU », op. cit.

 

15) Programme des Nations unies pour le Développement, Investigación sobre ciencia, tecnología y desarrollo humano en Cuba, 2003, p.117-119. http://www.undp.org.cu/idh%20cuba/cap6.pdf(site consulté le 18 juillet 2012).

 

16) Ministerio de Relaciones Exteriores, « Celebra Operación Milagro cubana en Guatemala », República de Cuba, 15 novembre 2010. http://www.cubaminrex.cu/Cooperacion/2010/celebra1.html(site consulté le 18 juillet 2012) ; Operación Milagro, « ¿Qué es la Operación Milagro? ». http://www.operacionmilagro.org.ar/ (site consulté le 18 juillet 2012).

 

17) Operación Milagro, « ¿Qué es la Operación Milagro? », op. cit.

 

18) Elizabeth Newhouse, « Disaster Medicine : U.S. Doctors Examine Cuba’s Approach », op. cit.

 

19) Ibid.

 

20) Ibid.

 

21) Raquel Marrero Yanes, « Cuba muestra indicadores sociales y demográficos de países desarrollados », Granma, 12 juillet 2012.

 

 

Article paru dans Opera Mundi

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Fidel Castro : un géant du XXe siècle

Publié le par Mahi Ahmed

 

Fidel Castro : un géant du XXe siècle

JOSÉ FORT

SAMEDI, 26 NOVEMBRE, 2016

HUMANITE.FR

Un récit de José Fort. Rarement un révolutionnaire, un homme d’Etat aura provoqué autant de réactions aussi passionnées que Fidel Castro. Certains l’ont adoré avant de le brûler sur la place publique, d’autres ont d’abord pris leurs distances avant de se rapprocher de ce personnage hors du commun. Fidel Castro n’a pas de pareil.

 

Il était « Fidel » ou le « Comandante » pour les Cubains et les latino-américains, pas le « leader maximo », une formule ânonnée par les adeptes européo-étatsuniens du raccourci facile. Quoi qu’ils en disent, Fidel Castro restera un géant du XXe siècle.

 

Le jeune Fidel, fils d’un aisé propriétaire terrien, né il y a 90 ans à Biran dans la province de Holguin, n’affiche pas au départ le profil d’un futur révolutionnaire. Premières études chez les Jésuites, puis à l’université de La Havane d’où il sort diplômé en droit en 1950. Il milite dans des associations d’étudiants, tape dur lors des affrontements musclés avec la police dans les rues de la capitale, puis se présente aux élections parlementaires sous la casaque du Parti orthodoxe, une formation se voulant « incorruptible » et dont le chef, Chivas, se suicida en direct à la radio. Un compagnon de toujours de Fidel, Alfredo Guevara, fils d’immigrés andalous et légendaire inspirateur du cinéma cubain, dira de lui : « Ou c’est un nouveau José Marti (le héros de l’indépendance), ou ce sera le pire des gangsters ».

 

Le coup d’Etat du général Fulgencio Batista renverse le gouvernement de Carlos Prio Socarras et annule les élections. Voici le jeune Castro organisant l’attaque armée de la caserne Moncada, le 26 juillet 1953. Un échec. Quatre-vingts combattants sont tués. Arrêté et condamné à 15 ans de prison, Fidel rédige « l’Histoire m’acquittera », un plaidoyer expliquant son action et se projetant sur l’avenir de son pays. Libéré en 1955, il s’exile avec son frère Raul au Mexique d’où il organise la résistance à Batista. Son groupe porte le nom « Mouvement du 26 juillet ». Plusieurs opposants à la dictature rejoignent Fidel. Parmi eux, un jeune médecin argentin, Ernesto Rafael Guevara de la Serna. Son père me dira plus tard : « Au début, mon fils le Che était plus marxiste que Fidel ».

 

Fidel communiste ? Fidel agent du KGB ? Fidel Castro à cette époque se définit comme un adversaire acharné de la dictature, un adepte de la philosophie chère à Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, et adhère au projet de Lincoln de coopération entre le capital et le travail. Raul et plusieurs de ses compagnons sont nettement plus marqués à gauche.

 

Le 2 décembre 1956, Fidel monte une expédition avec 82 autres exilés. Venant du Mexique à bord d’un bateau  de plaisance, le « Granma », ils débarquent après une traversée mouvementée dans la Province Orientale (sud-est de Cuba). La troupe de Batista les y attend. Seuls 12 combattants (parmi lesquels Ernesto Che Guevara, Raul Castro, Camilo Cienfuegos et Fidel) survivent aux combats et se réfugient dans la Sierra Maestra. Commence alors une lutte de guérilla avec le soutien de la population. Fidel Castro apparaît au grand jour dans les journaux nord-américains et européens, accorde des interviews, pose pour les photographes, parle sur les radios. A Washington, on ne s’en émeut guère lassés des frasques d’un Batista peu présentable. Après l’entrée de Fidel dans La Havane, le 9 janvier 1959, on observe avec intérêt ce « petit bourgeois qui viendra à la soupe comme tout le monde », ricane-t-on au département d’Etat. Même le vice-président Nixon mandaté pour le recevoir afin de vérifier s’il est communiste soufflera à Eisenhower : « C’est un grand naïf, nous en ferons notre affaire ».  Tant que Fidel ne s’attaque pas à leurs intérêts économiques, les dirigeants étasuniens ne s’alarment pas. Lorsque la révolution commence à exproprier des industries nord-américaines, la United Fruit par exemple, la donne change brutalement.

 

Le premier attentat dans le port de La Havane, le 4 mars 1960, sonne le prélude à une longue liste d’actes terroristes : le cargo battant pavillon tricolore, La Coubre, qui avait chargé des munitions à Hambourg, Brème et Anvers explose dans le port de La Havane faisant plus de cent morts, dont six marins français. Ulcéré, le général de Gaulle donne l’ordre d’accélérer la livraison des locomotives commandées du temps de Batista. Elles font l’objet d’étranges tentatives de sabotage. Les dockers CGT du port du Havre surveilleront le matériel jusqu’au départ des navires.

 

Une opération de grande envergure se préparait du côté de Miami : le débarquement de la Baie des Cochons. En avril 1961, au lendemain de l’annonce par Fidel de l’orientation socialiste de la révolution, le gouvernement des Etats-Unis missionne la CIA pour encadrer 1400 exilés cubains et mercenaires latino-américains en espérant, en vain, un soulèvement populaire. Fidel en personne dirige la contre-attaque. La tentative d’invasion se solde par un fiasco. Les Etats-Unis signent là leur déclaration de guerre à la révolution cubaine. Pendant des dizaines d’années, ils utiliseront toute la panoplie terroriste pour tenter d’assassiner Fidel, jusqu’à la combinaison de plongée sous-marine enduite de poison, faciliteront le débarquement de groupes armés, financeront et manipuleront les opposants, détruiront des usines, introduiront la peste porcine et des virus s’attaquant au tabac et à la canne à sucre. Ils organiseront l’asphyxie économique de l’île en décrétant un embargo toujours en vigueur. « El Caballo » (le cheval) comme l’appelaient parfois les gens du peuple, ce que Fidel n’appréciait pas, aura survécu à Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, Reagan, Ford et assisté aux départs à la retraite de Carter, Bush père et Clinton. Il dira de Bush fils « celui là, il finira très mal. » 

 

Tant d’années d’agressions, tant d’années de dénigrement et de coups tordus, tant d’années de résistance d’un petit pays de douze millions d’habitants face à la première puissance économique et militaire mondiale. Qui fait mieux ? Lorsqu’on évoque le manque de libertés à Cuba, ne faudrait-il pas d’abord se poser la question : un pays harcelé, étranglé, en guerre permanente, constitue-t-il le meilleur terreau pour favoriser l’épanouissement de la démocratie telle que nous la concevons en occident et que, à l’instar de George Bush, certains souhaiteraient calquer mécaniquement en d’autres endroits du monde, particulièrement dans le Tiers monde? Lorsque dans les salons douillets parisiens, on juge, tranche, condamne, sait-on au juste de quoi on parle ?

 

La crise des fusées ? Lorsque l’URSS dirigée par Nikita Khrouchtchev décide en 1962 d’installer à Cuba des missiles afin, officiellement, de dissuader les Etats-Unis d’agresser l’île, la « patrie du socialisme » répond à une demande de Raul Castro mandaté par Fidel. La direction soviétique fournit déjà à Cuba le pétrole que lui refuse son proche voisin. Elle met deux fers au feu : dissuader les Etats-Unis d’agresser Cuba, afficher un clair avertissement à Washington sur l’air de « nous sommes désormais à proximité de vos côtes ». La tension atteint un point tel qu’un grave conflit mondial est évité de justesse. Les missiles soviétiques retirés, Fidel regrettera que le représentant de l’URSS à l’ONU n’ait pas reconnu la réalité des faits. « Il fallait dire la vérité », disait-il. Il fut bien obligé de se plier à la décision finale de Moscou même si dans les rues de La Havane des manifestants scandaient à l’adresse de Khrouchtchev : « Nikita, ce qui se donne ne se reprend pas. »

Entre Moscou et La Havane, au-delà des rituels, les relations ont toujours été conflictuelles. Pas seulement, pure anecdote, parce que des « responsables » soviétiques ignorants faisaient livrer des chasse-neige à la place des tracteurs attendus. Les Soviétiques voyaient d’un mauvais œil le rôle croissant de Fidel dans le mouvement des non alignés, l’implication cubaine aux côtés des mouvements révolutionnaires latino-américains puis l’aide à l’Afrique. Ils ne supportaient pas la farouche volonté d’indépendance et de souveraineté de La Havane et ont été impliqués dans plusieurs tentatives dites « fractionnelles » reposant sur des prétendus « communiste purs et durs », en fait marionnettes de  Moscou, pour tenter de déstabiliser Fidel. Une fois l’URSS disparue, les nouveaux dirigeants russes ont pratiqué avec le même cynisme abandonnant l’île, coupant du jour au lendemain les livraisons de pétrole et déchirant les contrats commerciaux. Quel autre pays aurait pu supporter la perte en quelques semaines de 85% de son commerce extérieur et de 80% de ses capacités d’achat ?  L’Espagne, ancienne puissance coloniale, a laissé à Cuba un héritage culturel, les Etats-Unis son influence historique et ses détonants goûts culinaires comme le mélange de fromage et de confiture. Mais la Russie ? Rien, même pas le nom d’un plat ou d’un cocktail.

 

L’exportation de la révolution ?  Fidel n’a jamais utilisé le mot « exportation ». Ernesto Che Guevara, non plus. Ils préféraient évoquer la « solidarité » avec ceux qui se levaient contre les régimes dictatoriaux, créatures des gouvernements nord-américains. Doit-on reprocher ou remercier Fidel d’avoir accueilli les réfugiés fuyant les dictatures du Chili et d’Argentine, de Haïti et de Bolivie, d’avoir ouvert les écoles, les centres de santé aux enfants des parias de toute l’Amérique latine et, plus tard, aux enfants contaminés de Tchernobyl ? Doit-on lui reprocher ou le remercier d’avoir soutenu les insurrections armées au Nicaragua, au Salvador et d’avoir sauvé, face à l’indifférence des dirigeants soviétiques, l’Angola fraîchement indépendante encerclée par les mercenaires blancs sud-africains fuyant, effrayés,  la puissance de feu et le courage des soldats cubains, noirs pour la plupart ? Dans la mémoire de millions d’hommes et de femmes d’Amérique latine et du Tiers monde, Fidel et le Che sont et resteront des héros des temps modernes.

 

Les libertés ? Fidel, un tyran sanguinaire ? Il y eut d’abord l’expulsion des curés espagnols qui priaient le dimanche à la gloire de Franco. Complice de Batista, l’église catholique cubaine était et demeure la plus faible d’Amérique latine alors que la « santeria », survivance des croyances, des divinités des esclaves africains sur lesquels est venue se greffer la religion catholique, rassemble un grand nombre de noirs cubains. Les relations avec l’Eglise catholique furent complexes durant ces longues années jusqu’au séjour de Jean Paul II en 1998 annoncée trop rapidement comme l’extrême onction de la révolution. Ce n’est pas à Cuba que des évêques et des prêtres ont été assassinés, mais au Brésil, en Argentine, au Salvador, au Guatemala et au Mexique.

Il y eut la fuite de la grande bourgeoisie, des officiers, des policiers qui  formèrent, dès la première heure, l’ossature de la contre révolution encadrée et financée par la CIA. Il y eut ensuite les départs d’hommes et de femmes ne supportant pas les restrictions matérielles. Il y  eut l’insupportable marginalisation des homosexuels. Il y eut les milliers de balseros qui croyaient pouvoir trouver à Miami la terre de toutes les illusions. Il y eut la froide exécution du général Ochoa étrangement tombé dans le trafic de drogue. Il y eut aussi ceux qui refusaient la pensée unique, la censure édictée par la Révolution comme « un acte de guerre en période de guerre », les contrôles irritants, la surveillance policière. Qu’il est dur de vivre le rationnement et les excès dits « révolutionnaires ». Excès? Je l’ai vécu, lorsque correspondant de « l’Humanité » à La Havane, l’écrivain Lisandro Otero, alors chef de la section chargée de la presse internationale au Ministère des Affaires étrangères, monta une cabale de pur jus stalinien pour tenter de me faire expulser du pays.

 

Ceux qui osent émettre une version différente d’un « goulag tropical » seraient soit des « agents à la solde de La Havane », soit victimes de cécité. Que la révolution ait commis des erreurs, des stupidités, des crimes parfois n’est pas contestable. Mais comment, dans une situation de tension extrême, écarter les dérives autoritaires?

 

A Cuba, la torture n’a jamais été utilisée, comme le reconnaît Amnesty international. On tranchait les mains des poètes à Santiago du Chili, pas à la Havane. Les prisonniers étaient largués en mer depuis des hélicoptères en Argentine, pas à Cuba. Il  n’y a jamais eu des dizaines de milliers de détenus politiques dans l’île mais un nombre trop important qui ont dû subir pour certains des violences inadmissibles. Mais n’est-ce pas curieux que tous les prisonniers sortant  des geôles cubaines aient été libérés dans une bonne condition physique ?

Voici un pays du Tiers monde où l’espérance de vie s’élève à 75 ans, où tous les enfants sont scolarisés et soignés gratuitement. Un petit pays par la taille capable de produire des universitaires de talent, des médecins et des chercheurs parmi les meilleurs au monde, des sportifs raflant les médailles d’or, des artistes, des créateurs.  Où, dans cette région du monde, peut-on présenter un tel bilan ?

 

Fidel aura tout vécu. La prison, la guérilla, l’enthousiasme révolutionnaire du début, la défense contre les agressions, l’aide internationaliste, l’abandon de l’URSS, une situation économique catastrophique lors de la « période spéciale », les effets de la mondialisation favorisant l’explosion du système D. Il aura (difficilement) accepté l’adaptation économique avec un tourisme de masse entraînant la dollarisation des esprits parmi la population au contact direct des visages pâles à la recherche de soleil, de mojito, de filles où de garçons. Comment ne pas comprendre les jeunes cubains, alléchés par l’écu ou le dollar, et regardant avec envie les visiteurs aisés venus de l’étranger ? Il aura, enfin, très mal supporté  le retour de la prostitution même si dans n’importe quelle bourgade latino-américaine on trouve plus de prostituées que dans  la 5 eme avenue de La Havane. Alors, demain quoi ?

 

Fidel mort, la révolution va-t-elle s’éteindre ? Il ne se passera pas à Cuba ce qui s’est produit en Europe de l’Est car la soif d’indépendance et de souveraineté n’est pas tarie. Les adversaires de la révolution cubaine ne devraient pas prendre leurs désirs pour la réalité. Il y a dans cette île des millions d’hommes et de femmes – y compris de l’opposition – prêts à prendre les armes et à en découdre pour défendre la patrie. Fidel avait prévenu en déclarant : « Nous ne commettrons pas l’erreur de ne pas armer le peuple. » Le souvenir de la colonisation, malgré le fil du temps, reste dans tous les esprits, les progrès sociaux enregistrés, au-delà des difficultés de la vie quotidienne, constituent désormais des acquis. Il y a plus. La révolution a accouché d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes refusant le retour au passé, des cadres « moyens » de trente à quarante ans très performants en province, des jeunes dirigeants nationaux aux talents confirmés. Une nouvelle époque va s’ouvrir et elle disposera d’atouts que Fidel n’avait pas. L’Amérique latine, ancienne arrière cour des Etats-Unis, choisit des chemins progressistes de développement, l’intégration régionale est en marche, le prestige de la révolution cubaine demeure intacte auprès des peuples latino-américains. Cuba, enfin, peut respirer.

Il n’y aura pas de rupture à Cuba. Il y aura évolution. Obligatoire. Pour qu’elle puisse s’effectuer dans les meilleures conditions, il faudra que les vieux commandants de la Révolution rangent leurs treillis vert olive, prennent leur retraite et passent la main. Les atlantes du futur, de plus en plus métissés, sont prêts. Ne sont-ils pas les enfants de Fidel ?

José Fort

José Fort est un internationaliste passionné du monde, journaliste, ancien chef du service monde de l’Humanité.

 

        Url : http://www.humanite.fr/fidel-castro-un-geant-du-xxe-siecle-627193

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L’Organisation de coopération de Shanghai mène la grande transformation de l’Eurasie

Publié le par Mahi Ahmed

L’Organisation de coopération de Shanghai mène la grande transformation de l’Eurasie

par Ariel Noyola Rodríguez

L’Organisation de coopération de Shanghai est en voie de passer de la coopération en matière de sécurité et de défense à un effort supplémentaire dans les domaines économiques et financiers. Durant son quinzième sommet, tenu début novembre, le Premier ministre chinois, Li Keqiang, a proposé à ses membres l’établissement d’une zone de libre échange commercial et la création une banque régionale de développement, qui augmentera l’influence de Beijing et de Moscou sur une région qui, de l’avis des principaux stratèges des États-Unis, définira finalement le futur de l’hégémonie globale.

RÉSEAU VOLTAIRE | MEXICO (MEXIQUE) | 24 NOVEMBRE 2016

 

Zbigniew Brzezinski, qui était conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, a déclaré en 1997 dans son livre Le grand échiquier : la primauté américaine et ses impératifs géostratégiques (The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives), que l’une des conditions pour que les États-Unis conservent leur hégémonie mondiale était d’empêcher, à tout prix, l’émergence d’une puissance concurrente en Eurasie.

Aujourd’hui, non seulement Washington n’a plus de contrôle sur cette zone, mais les Chinois mènent, avec les Russes, la construction d’un réseau économique et financier majeur concernant tous les pays de la région.

Presque tous les médias occidentaux ont occulté que, début novembre, le Premier ministre chinois, Li Keqiang, a visité plusieurs pays d’Asie centrale. Li a atterri à Bichkek (Kirghizistan) pour participer au quinzième sommet des chefs de gouvernement de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) [1]. L’OCS, qui couvre environ 300 millions de kilomètres carrés, 60 % de toute l’Eurasie et abrite un quart de la population mondiale, est composée de la Chine, de la Russie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. L’Inde et le Pakistan sont dans un processus d’adhésion qui devrait se conclure au sommet d’Astana, qui se tiendra en juin 2017 [2].

Bien que conçue à l’origine dans une perspective militaire et de sécurité, l’OCS s’engage maintenant également dans la coopération économique et financière. Juste au moment où le commerce international des pays de l’OCS a enregistré sa pire performance depuis le début de la crise financière de 2008 [3], il est devenu urgent de renforcer les liens, tant en termes d’échanges commerciaux que d’investissements. Pour faire face au ralentissement économique mondial, il est impératif que les pays émergents renforcent leurs relations Sud-Sud (entre pays périphériques) afin de réduire leur dépendance à l’égard des pays industrialisés, aujourd’hui embourbés dans la stagnation.

La proposition du Premier ministre de la Chine d’établir une zone de libre-échange entre les membres de l’OCS a précisément pour but l’intégration horizontale des chaînes de production de la région eurasienne [4]. À une époque où la Chine accélère la réorientation de son économie vers son marché intérieur, en vue de réduire la prévalence des investissements massifs et du commerce extérieur dans son modèle de croissance, c’est une question de premier ordre pour les autres pays de l’OCS de faire le saut vers la production de produits à haute valeur ajoutée.

D’un autre côté, je crois que l’OCS devrait étudier la possibilité d’unir ses forces dans d’autres projets d’intégration qui tentent de se consolider aujourd’hui. L’élimination des barrières tarifaires pourrait bien permettre aux pays de l’OCS d’augmenter les flux commerciaux et les investissements, de façon substantielle, avec les blocs régionaux constitués par les économies émergentes ; par exemple, l’Union eurasienne économique (UEE, composée de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, de l’Arménie et du Kirghizistan) ou même l’Association des nations de l’Asie du Sud-est (ASEAN, pour son sigle en anglais).

En parallèle, il est essentiel que les stratégies régionales d’intégration économique impulsées par l’OCS et l’UEE cherchent à établir, dès que possible, des alliances avec les zones de libre-échange que la Chine pousse en Asie ; à savoir les points de convergence, par exemple, avec l’Accord économique complet régional (RCEP, pour son sigle en anglais). À mon avis, le rôle de la Chine dans les flux commerciaux mondiaux offre d’énormes avantages pour les pays situés en Eurasie. Cependant, il ne s’agit pas seulement de vendre des marchandises dans l’un des marchés les plus dynamiques du monde, mais aussi d’acheter des biens à des prix beaucoup plus bas.

En outre, au cours de la réunion avec ses homologues de l’OCS, Li a promu la mise en service d’une banque régionale de développement, et d’un fonds de crédit spécial. À son avis, ces instruments seront en mesure de répondre aux besoins de financement de la région eurasienne [5]. Si elles se concrétisent, ces institutions ajouteraient aux institutions financières menées par la Chine qui ont été lancées ces dernières années : la Nouvelle Banque de développement des BRICS et la Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure (AIIB, pour son sigle en anglais).

Il est important de noter que toutes ces initiatives participent à l’objectif principal de canalisation de l’épargne des pays émergents vers le financement de l’initiative économique internationale la plus ambitieuse, entreprise par la Chine au cours des dernières années, la Nouvelle Route de la Soie : « Une Ceinture, une Route », un vaste réseau de transport reliant les pays de l’Est, du Sud, et du Sud-est asiatique avec le Moyen-Orient et l’Afrique du nord jusqu’à l’Europe [6].

La Chine confirme encore une fois que l’intégration économique de l’Asie est l’une de ses priorités stratégiques. Bien que l’administration Obama a lancé la doctrine du pivot vers l’Asie en 2011, une stratégie de défense qui avait pour mission de contenir la montée de Beijing en tant que superpuissance, ses dirigeants ont réussi, avec de nombreux succès, à consolider leur leadership régional. Maintenant, il semble que l’avertissement, prodigué par Brzezinski il y a près de deux décennies, soit devenu une réalité douloureuse pour les États-Unis : l’OCS, soutenue majoritairement par la Chine et la Russie, a conduit à la grande transformation de l’Eurasie.

Ariel Noyola Rodríguez

Traduction

JJ

site : Le Saker Francophone

Source

Russia Today (Russie)

      

 

[1] « SCO prime ministers’ meeting gives strong boost to regional economic, security cooperation », China Daily, November 5, 2016.

[2] « India, Pakistan may get new status at Shanghai Cooperation Organization in 2017 — diplomat », TASS, November 10, 2016.

[3] « World Trade Set for Slowest Yearly Growth Since Global Financial Crisis », Paul Hannon & William Mauldin, The Wall Street Journal, September 27, 2016.

[4] « China Suggests Free Trade Zone For the SCO », Catherine Putz, The Diplomat, November 4, 2016.

[5] « China proposes SCO development bank », The Nation (Pakistan), October 23, 2016.

[6] « The rise of the Eurasian silk road », Dan Steinbock, China Daily, November 8, 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'élection de M. Trump : une manifestation de la nouvelle société de statuts

Publié le par Mahi Ahmed

L'élection de M. Trump : une manifestation de la nouvelle société de statuts

Par AHMED HENNI*

 

Le capitalisme développé actuel semble animé d’antagonismes de statuts de plus en plus ressentis comme moteurs historiques. Ce cycle d’une lutte de statuts, que l’élection de M. Trump vient de confirmer, est concomitant de la réapparition depuis les années 1980 des rentes comme source principale de capture de richesses et la fin d’un cycle historique de luttes de classes liées à l’industrie.

Marx arrive à une époque où il observe que les révolutions anti-féodales en Europe, conjuguées à l’apparition du profit industriel comme source d’enrichissement des bourgeois, ont réduit les rentes foncières à un statut mineur et par suite rabaissé la position politique et sociale de la noblesse terrienne. À partir de ces faits, il théorise une analyse d’où les rentes sont exclues, aussi bien celles de l’aristocratie, des Églises ou des États et même celles des monopoles de la bourgeoisie ascendante. Ne restent que des profits et des salaires qui inaugurent un siècle et demi d’antagonismes de classes. Ce cycle historique de la lutte des classes se ferme avec la réapparition dans les années 1980 des rentes — ici monétaires, électroniques (informatique, médias) et technologiques (brevets) —  comme élément majeur de la capture de richesses. J’avais en 1994 attiré l’attention sur cette mutation du capitalisme en pronostiquant l’ouverture d’un nouveau cycle d’antagonismes sociaux entre rentiers et non-rentiers sous forme de luttes de statuts. Ce nouveau capitalisme de rente crée de nouveaux statuts: celui de rentier dominant et celui de rentier subalterne. Les premiers, insérés dans la mondialisation des circulations monétaires, électroniques et technologiques, vivant de capture d’intérêts, de plus-values et de redevances, s’enrichissent et dominent, vivent dans les métropoles urbaines et se construisent un monde culturel à eux. Les seconds, bien que bénéficiant de compléments monétaires sous forme d’annones redistribuées par l’État, n’arrivent pas, avec un salaire, à accéder à ce niveau de vie rêvé. Mieux, d’anciens subalternes — femmes, bronzés, ex-colonisés — se hissent, parfois et même souvent, au dessus d’eux et les commandent. Ces nouveaux subalternisés qui, avant, participaient, au moins symboliquement, à la domination du monde se trouvent déchus, condamnés par la disparition des Empires qui les mettaient au premier rang, rabaissés au statut de travailleur dans des secteurs en déclin (industrie) et source de souillure (pollution et saletés) où à celui de petites mains ou de précaires salariés dans le monde de la distribution et, enfin, dévirilisés par un sentiment d’impuissance face à ce que de nouvelles lois votées par les nouveaux patriciens ont conféré comme droits à leurs anciens subalternes et qu’ils ressentent comme cause d’arrogance de la part des femmes, des bronzés et des anciens colonisés. 

L’élection de M. Trump aux États-Unis s’inscrit dans cette dynamique historique.  

Article publié sur le blog de Ahmed Henni

*Ahmed Henni est l’auteur de :

Le capitalisme de rente. De la société du travail industriel à la société des rentiers, L’Harmattan, 2012

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Donald Trump, idole de la droite coloniale israélienne

Publié le par Mahi Ahmed

Donald Trump, idole de la droite coloniale israélienne

VERS L’INSTALLATION DE L’AMBASSADE DES ÉTATS-UNIS À JÉRUSALEM ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > SYLVAIN CYPEL > 25 NOVEMBRE 2016

 

L’élection de Donald Trump a été largement célébrée en Israël, l’un des seuls pays où l’opinion lui était largement favorable. La droite américaine espère qu’il mettra un terme à la critique — purement formelle — de la colonisation, voire qu’il acceptera de transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem.

 

Dans aucun autre pays au monde la détestation de Barack Obama par une majorité de l’opinion et l’espoir de voir élu Donald Trump n’auront été aussi manifestes qu’en Israël. Pour beaucoup d’Israéliens, la victoire inattendue du Donald, « The Donald », comme disent les Américains, a fait figure de divine surprise. Ministre de l’intérieur et dirigeant du parti sioniste religieux séfarade Shas, Aryeh Deri, a ainsi déclaré : « Nous devons réellement être entrés dans des temps messianiques pour que tout tourne aussi favorablement pour le peuple d’Israël. »1. Plus prosaïquement, le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, chef du Foyer juif, un parti religieux ultranationaliste fer-de-lance de la colonisation des territoires palestiniens a déclaré que « l’ère de l’État palestinien est terminée »2.

 

« CHANGEMENT D’ATMOSPHÈRE »

 

Ce que la droite coloniale, majoritaire au Parlement israélien, attend prioritairement de cette élection, c’est d’abord un « changement d’atmosphère ». Jusqu’ici, sous Obama, et parfois même sous George W. Bush ou Bill Clinton auparavant, Israël se heurtait à un refus américain public lorsqu’il entreprenait un nouveau projet colonial d’envergure. Même si Washington opposait son veto à toute résolution contraignante au Conseil de sécurité des Nations unies, son opposition formelle bridait la marge de manœuvre du gouvernement israélien. L’espoir, exprimé par nombre d’élus de la droite, est que désormais les États-Unis regarderont systématiquement ailleurs sur l’enjeu de la colonisation. Ou, mieux, qu’ils cesseront officiellement d’y voir « un obstacle à la paix » – ce que Jason Greenblatt, un proche conseiller du « Donald », a laissé entendre deux jours après son élection3.

 

La victoire de Trump a donc été instantanément « perçue par la droite israélienne comme l’occasion d’augmenter la construction de colonies »4. Ses membres espèrent que ce nouveau président facilitera aussi l’extension de la politique de démolition des maisons palestiniennes, en particulier à Jérusalem-Est. Leur priorité va au lancement de chantiers coloniaux auxquels l’administration Obama s’était fraîchement opposée, en particulier dans trois secteurs nommés E1, Givat Eitam et Givat Hamatos. Leur construction créerait une continuité territoriale isolant définitivement Jérusalem-Est de son environnement palestinien. Les plans israéliens sont prêts depuis longtemps, mais jusqu’ici Benyamin Nétanyahou n’a pas autorisé les mises en chantier. « Tout progrès de ces plans dans les mois à venir indiquerait un changement d’atmosphère entre Jérusalem et Washington »5.

 

D’autres plans d’extension des colonies attendent un aval officiel. De même, dès le 9 novembre, lendemain de la victoire de Trump, les députés de la droite coloniale, majoritaires, approuvaient en lecture préliminaire une loi légalisant les colonies israéliennes dites « illégales » en Cisjordanie et empêchant leur démolition6. Nétanyahou, attendant de voir les premières mesures de Trump, s’y opposait. Mais, après une semaine de négociations pour préserver sa coalition, il finissait par s’y rallier.

 

DES DÉCLARATIONS CONTRADICTOIRES

 

Emplie d’un sentiment euphorique, la droite coloniale israélienne attend d’autres décisions de la nouvelle administration américaine. La plus symbolique touche au déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. La seconde à l’abandon de la perspective consacrant l’établissement futur côte à côte de deux États, Israël et un État palestinien, vivant « en paix et en sécurité ». Au coin des rues Hebron et Yanovski, à Jérusalem-Ouest, existe un lot que les Américains ont acquis en 1982 pour y ériger leur future ambassade. Depuis, aucune construction n’y a été lancée. De fait, tous les présidents américains, depuis Ronald Reagan, ont promis un jour à l’American Israel Public Affairs Committe (Aipac), le lobby pro-israélien de Washington, d’installer leur ambassade à Jérusalem. Mais aucun n’a donné la moindre suite à cette promesse.

 

Trump la mettra-t-il en œuvre ? Avant son élection, son conseiller David Friedman a déclaré que si le département d’État jugeait que déplacer l’ambassade serait « contraire à la politique américaine » de tout temps, le nouveau président leur répondrait : « Vous êtes virés »7. Bref, il passerait outre. Mais son autre conseiller Walid Phares a déclaré à la BBC que l’ambassade ne serait pas déplacée à Jérusalem sans « consensus ». Autant dire que ce ne serait pas pour demain…

 

Qui croire ? Ce qui est certain, c’est que donner réalité à cette promesse serait un précédent politique à la portée considérable. Le statut de la ville, qui devait être « internationalisée » selon le plan onusien de partage de la Palestine du 29 novembre 1947, n’a plus été rediscuté depuis sa division en 1948 entre Israël et la Jordanie, puis la conquête de sa partie orientale en juin 1967 par Israël. De sorte qu’à ce jour, aucun pays n’a installé son ambassade à Jérusalem, les États-Unis pas plus qu’un autre. Israël considère que « Jérusalem unifiée » est sa « capitale éternelle et indivisible ». Mais cette « capitale » et l’annexion de sa partie orientale palestinienne ne sont reconnues par aucun autre pays. Déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem avant la signature d’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens serait perçu par les Israéliens, à juste titre, comme un soutien radical à leur refus de partager la Palestine historique entre les deux peuples. Et par le monde arabe et musulman (et le reste du monde) comme une provocation. Si cela advenait, estime Mahmoud Jaraba, du Carnegie Endowment for International Peace, un tel acte américain « pourrait déclencher un nouveau cycle de violences et d’instabilité » dans toute la région8.

 

DES CONSEILLERS TRÈS SPÉCIAUX

 

Quant à l’abandon officiel de la perspective d’un État palestinien, la droite coloniale israélienne se réjouit des premières nominations effectuées par Donald Trump. Au début de sa campagne électorale, « le Donald » avait lancé des signes contradictoires qui avaient inquiété en Israël. Il avait ainsi annoncé qu’il adopterait une position « en quelque sorte neutre » dans le conflit israélo-palestinien. Mais il s’est vite entouré d’un groupe de conseillers sur le Proche-Orient tous proches de l’extrême droite israélienne. Élu, il a fait de Steve Bannon son « conseiller stratégique » à la Maison Blanche, un homme connu pour son racisme avéré envers les Noirs, son machisme sidérant envers les femmes, sa xénophobie alimentée d’une islamophobie outrancière sur les enjeux migratoires, et même son antisémitisme, dénoncé par la Ligue anti-diffamation (LAD), le plus important organisme de lutte contre l’antisémitisme aux États-Unis. Un homme connu, aussi, pour son indéfectible soutien à la droite coloniale israélienne. Bannon devait être récemment l’invité d’honneur du diner annuel de la Zionist Organization of America, une formation sioniste d’extrême droite. Sur la pression de la LAD, il a renoncé à s’y rendre.

 

Pour le conseiller sur le conflit israélo-palestinien, Trump a fait appel à deux personnes très liées à cette droite coloniale israélienne. L’avocat d’affaires Jason Greenblatt a étudié dans une école rabbinique d’une colonie de Cisjordanie, et David Friedman, un ex-chroniqueur de la radio des colons en Israël, Aroutz Sheva, a présidé les Amis américains de Bet El, un fonds de soutien financier aux colons israéliens. Les deux hommes ont beaucoup œuvré à faire enlever toute référence à la « solution à deux États » de la plateforme du parti républicain pour cette élection, pour la première fois depuis trente ans. Parmi les autres conseillers proches de Trump, on trouve encore Walid Phares, un ex-responsable des Phalanges chrétiennes libanaises devenu aux États-Unis un membre actif du Centre pour la politique sécuritaire, un think tank (cercle de réflexion) qui a fait de l’islamophobie son fonds de commerce. Son fondateur, Frank Gaffney, est l’auteur de rapports conspirationnistes sur l’infiltration de la Maison Blanche par les Frères musulmans sous Obama.

 

Entourée de cette fière équipe, Trump a multiplié les déclarations de soutien à la politique de Nétanyahou. Mais, trois jours après son élection, il laissait entendre qu’il chercherait à amener Israéliens et Palestiniens à une « paix finale »… tout en réitérant que les colonies israéliennes ne sont « pas un obstacle » à la paix. Certains ont voulu y voir la poursuite de l’ambiguïté trumpienne. De fait, Nétanyahou a initialement réagi avec circonspection à l’égard de Trump. Pour deux raisons. D’abord, son propre réseau de relations politiques aux États-Unis est très ancré dans les milieux néoconservateurs, que Trump a beaucoup violentés durant sa campagne en répétant que la guerre en Irak avait été une erreur. Ensuite, la tonalité de la campagne de Trump était plébiscitée par l’importante fraction fascisante de son gouvernement, emmenée par Naftali Bennett, principal adversaire potentiel de Nétanyahou en cas d’élections. Mais après que Trump a emporté les élections primaires républicaines, Nétanyahou a vite tourné casaque. Son financier politique personnel, le magnat des casinos de Las Vegas et de Macao Sheldon Adelson, qui s’était tenu à l’écart du Donald, a dès lors lui aussi décidé de lui apporter son aide.

 

SILENCE SUR LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

 

Nétanyahou prépare son premier rendez-vous avec Trump, lorsqu’il se rendra à la conférence annuelle de l’Aipac, du 26 au 28 mars. Selon l’ex-haut diplomate et député travailliste israélien Uri Savir, l’« objectif le plus important » du premier ministre israélien consistera à obtenir des États-Unis un « engagement tacite » pour cesser de critiquer publiquement la construction de colonies et bloquer toute initiative européenne sur le conflit israélo-palestinien « telle que l’initiative française sur la création de deux États », ainsi qu’un engagement ferme pour opposer son veto à toute velléité visant à fixer à l’ONU les « conditions de référence pour une solution à deux États »9. Nétanyahou tentera de persuader Trump que la question palestinienne a perdu de son importance dans la région et qu’il faut concentrer les efforts contre « le terrorisme fondamentaliste » musulman, sans distinction : qu’il s’agisse de l’organisation de l’État islamique (OEI), du Hezbollah ou du Hamas. Il cherchera aussi à le convaincre d’accroître les sanctions contre l’Iran, à défaut de pouvoir dénoncer l’accord avec Téhéran sur le nucléaire. Enfin, visiblement, Nétanyahou s’inquiète aussi d’un trop grand rapprochement américano-russe sur le dossier syrien. « Si Trump s’engage dans une réconciliation avec Poutine, écrit le spécialiste militaire du quotidien Haaretz, Amos Harel, cela constituera un formidable succès pour le régime de Bachar Al-Assad – et ce ne sera clairement pas une bonne nouvelle pour Israël, vu l’alliance d’Assad tant avec l’Iran qu’avec le Hezbollah »10.

 

Quant aux Palestiniens, totalement oubliés de la campagne américaine — seul le sort des Israéliens comptait —, ils interprètent l’élection de Donald Trump, écrit Amira Hass, comme un signe supplémentaire du déclin continu de la place des Etats-Unis dans le monde11. La population n’imagine pas que cette élection puisse noircir plus qu’il ne l’est déjà un quotidien socialement très difficile et politiquement sans issue. Quant à l’Autorité palestinienne, elle balance entre la crainte de se voir bientôt privée, comme l’exige une partie de l’entourage du magnat américain, des subsides américains qui lui permettent d’exister, et l’idée que l’état de droit américain devrait brider les éventuelles velléités de Trump de modifier la ligne diplomatique historique de son pays, et préserver ainsi la perspective, aujourd’hui sans matérialité, d’un futur « État palestinien ».

 

SYLVAIN CYPEL

1Isabel Kershner, «  Israel’s Right, Cheering Donald Trump’s Win, Renews Calls to Abandon a Two-States solution  », The New York Times, 14 novembre 2016.

2«  Bennett : Trump win means era of Palestinian state is over  », The Times of Israel, 9 novembre 2016.

3Felicia Sanchez, «  Trump Adviser : Israeli Settlement Building Not an Impediment to Peace  », The Wall Street Journal, 10 novembre 2016.

4Yotam Berger et Nir Hasson, «  For Israel’s Right, Trump’s Election Heralds Settlement Construction Surge  », Haaretz, 13 novembre 2016.

5Idem.

6Israël distingue les colonies «  légales  », établies en Cisjordanie ou sur le Golan syrien, mises en place sous autorité gouvernementale, des «  illégales  », érigées sur des terres palestiniennes par des militants de la colonisation sans accord du gouvernement. Selon les Nations unies, les unes comme les autres sont illégales au regard du droit international. Historiquement, les entités dites «  illégales  » sont vite protégées par l’armée et raccordées au réseau routier, électrique et téléphonique israélien avant, dans leur immense majorité, d’être un jour reconnues «  légales  » par l’État.

7Référence à la célèbre émission de téléréalité américaine The Apprentice : You’re Fired lancée avec Donald Trump en 2004.

8Mahmoud Jaraba, «  Crushing Hopes of a Two-States Solution  », in The implications of a Trump Presidency in the Middle-East, Carnegie Endowment for International Peace, 9 novembre 2016.

9Uri Savir, «  What Netanyahu wants from Trump  », Al Monitor, 13 novembre 2016.

10Amos Harel, «  Israel prepares for the Age of Trump  », Foreign Policy, 15 novembre 2016.

11Amira Hass, «  Palestinians Don’t Expect Much From Trump, but Fear Losing Self-Rule  », Haaretz, 10 novembre 2016.

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Ce que révèle la mort atroce de Mouhcine Fikri au Maroc

Publié le par Mahi Ahmed

Ce que révèle la mort atroce de Mouhcine Fikri au Maroc

RETOUR SUR UN « FAIT DIVERS »

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > FOUAD ABDELMOUMNI > 22 NOVEMBRE 2016

Samedi 19 novembre 2016, une nouvelle manifestation s’est tenue à Al-Hoceima en hommage à Mouhcine Fikri, le marchand de poisson broyé le 28 octobre dans un camion-benne pour avoir voulu protéger sa marchandise lors d’une intervention policière. La colère populaire semble ne pas faiblir, un mois après un drame qui a surtout révélé les multiples dysfonctionnements de l’État marocain.

 

Le 28 octobre, la police marocaine a intercepté à la sortie de la ville d’Al-Hoceima un véhicule qui avait quitté le port sans autorisation avec 500 kilos d’espadon, une espèce protégée en Méditerranée. Voyant que sa marchandise risquait d’être déversée dans un camion-benne amené à cet effet, Mouhcine Fikri, le propriétaire de la marchandise, est entré dans la broyeuse pour protéger son bien. Avec le recul dont nous disposons à présent, il apparaît probable que c’est l’un des compagnons de la victime qui a actionné accidentellement le système de compactage de la benne.

 

La photo du drame a circulé rapidement sur les réseaux sociaux, accompagnée d’informations difficiles à vérifier : la victime aurait refusé de payer des pots-de-vin, suscitant la colère d’un représentant de l’autorité qui aurait alors hurlé « Broie-le, sa mère ! », à la suite de quoi quelqu’un aurait intentionnellement actionné la machine et causé la mort de l’homme. L’émotion a été intense : l’image de ce corps broyé dont on voit dépasser la tête et un bras, l’association entre la dépouille et les ordures ménagères dans un pays où le corps du mort est sacré, l’idée que cela aurait été un acte délibéré perpétré contre un indigent qui s’opposait au racket… De surcroît, dans une ville frondeuse dont les habitants conservent en mémoire l’écrasement de la révolte du Rif en 1958, et les insultes officielles du roi Hassan II suite à leur soulèvement en 1984.

 

CALMER LA COLÈRE POPULAIRE

 

Le roi, en vacances à Zanzibar au moment des faits, a dépêché son ministre de l’intérieur Mohamed Hassad pour présenter ses condoléances à la famille de la victime et l’assurer de son intention de « poursuivre les responsables de la mort de Mouhcine Fikri ». La mobilisation a donc suffisamment inquiété le pouvoir pour qu’il cherche à apaiser la colère des manifestants qui ont envahi les rues de plus de vingt-cinq agglomérations, mettant en cause sa responsabilité. Cependant, en agissant de la sorte, il montre qu’en pareilles circonstances, il n’agit que sur injonction royale, quand bien même la Constitution adoptée en 2011 dit en substance que le roi ne peut agir que par édit (dahir) dans les domaines précis de ses attributions et non donner ordres et instructions aux ministres, à l’administration ou à la magistrature.

 

Le pouvoir a également lié ainsi l’intérêt des ayants droit de la victime à la volonté royale, en leur faisant miroiter d’éventuels intérêts matériels ou moraux. Il a pu empêcher que la famille joue un rôle de catalyseur de la contestation. Cette démarche s’avère d’autant plus payante que le père du défunt est membre du Parti de la justice et du développement (PJD), auquel appartient le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane. Ce dernier ne cesse par ailleurs de donner des gages de bonne volonté au roi ; aussi a-t-il rapidement demandé à ses militants de ne pas s’associer à la mobilisation, et délégué plusieurs de ses collègues ministres auprès de la famille de la victime pour l’exhorter à la modération.

 

Pour faire bonne figure, onze personnes ont été arrêtées pour faux et usage de faux — passibles de peines pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité —, et d’homicide par imprudence (jusqu’à cinq ans de prison). Deux agents d’autorité, deux fonctionnaires du ministère des pêches et un vétérinaire sont accusés d’avoir falsifié le procès-verbal de saisie et destruction de la marchandise. Ils l’auraient établi a posteriori et auraient déclaré que la marchandise avait été détruite alors que ce n’était pas encore fait. Les autres prévenus sont trois employés de la société de ramassage des ordures et trois amis du défunt. Aujourd’hui, les fonctionnaires du ministère des pêches, les vétérinaires des services d’hygiène, les syndicats de pêcheurs et de travailleurs des entreprises de transit condamnent l’arrestation et les poursuites contre leurs collègues, et menacent de débrayages qui mettraient leurs secteurs en difficulté. Ils affirment que les prévenus n’ont fait que leur devoir et que les poursuites n’ont pour objet que de jeter des « lampistes » en pâture à la vindicte populaire.

 

« L’ÉTAT FAIBLE »

 

Si les circonstances du décès de ce malheureux vendeur de poisson sont loin d’établir une responsabilité directe du pouvoir, les liens avec les fondamentaux du régime n’en sont pas moins évidents. Car à la racine de ce drame et des manifestations qu’il a provoquées, il y a l’application sélective et discrétionnaire des lois. Les petits exploitants de la pêche artisanale refusent d’être brimés alors que les gros exploitants bénéficient, eux, de passe-droits. Derrière cette affaire se profilent donc l’insécurité politique liée à l’arbitraire et à la corruption, ainsi que l’insécurité économique et la frustration pour les 45 % de la population vivant de l’économie informelle et leur écrasement par l’économie de rente.

 

L’État faible a convenu avec chaque corporation de métier des arrangements ponctuels et factuels (recrutements, autorisations pour occuper l’espace public, promesses d’amélioration du statut…) or ces arrangements sont demeurés informels, laissant les concernés sous le coup de la contravention.

 

Les pêcheurs d’Al-Hoceima sont privés de titres professionnels depuis trois ans, mais sont en activité tout à fait normale, entrant au port et en sortant leur marchandise sans que la police, la douane ou les services des pêches et vétérinaires s’en offusquent, et c’est ce même État qui a distribué des équipements mécaniques de pêche à des dizaines de pêcheurs une semaine après la mort de Fikri. De très nombreux Mouhcine Fikri peuvent ainsi faire commerce des produits de la pêche alors qu’ils ne sont ni reconnus ni autorisés comme professionnels. Ils sortent pourtant leur marchandise en temps normal sans avoir à payer de droits et sans la voir subir le contrôle sanitaire.

 

C’est l’État faible qui, parce que le Maroc est sous les feux des projecteurs de la COP22, a décidé d’un seul coup d’imposer le respect de la règle théorique et de broyer toute victime collatérale, interdisant tout débat contradictoire sur les ondes de médias systématiquement muselés. Et qui se laisse instrumentaliser par ses hauts fonctionnaires prêts aux compromissions pour ne pas apparaître comme des complices des fautes et abus. Il permet que les lobbies saisissent toutes les occasions pour se « sucrer » un peu plus, comme c’est le cas actuellement avec les exploitants de la pêche hauturière de l’Atlantique qui profitent de la tension actuelle pour demander que leurs quotas de pêche soient relevés de 150 000 à 200 000 tonnes. Et c’est toujours l’État faible qui a décidé de faire profil bas devant l’exaspération de la population et de mettre à l’index des boucs émissaires qui n’ont fait qu’appliquer la loi et obéir aux ordres. Ces victimes expiatoires (auxquelles seraient rajoutées le préfet d’Al-Hoceima et des cadres dirigeants du ministère des pêches), sont présentées comme responsables de la gabegie des pêcheries, incapables d’assurer une gestion efficiente — c’est-à-dire sans vagues politiques — des protestations de la population.

 

AU MÉPRIS DU DROIT

 

L’État marocain est pourtant doté de règles claires. Il n’est pas privé de cadres compétents ni de relais et recours capables de relever les dysfonctionnements et de les traiter en temps utile. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique et la cohérence globale, qui feraient que la règle serait appliquée de manière pertinente et indifférenciée. Le corpus législatif est assez complet en la matière : lois sur les pêches, la pêche illégale, la vente de poissons au gros, la surveillance des navires à grande capacité, les plans d’aménagement concernant l’essentiel des poissons disponibles dans les mers relevant du domaine maritime ou de la zone d’intérêt économique du Maroc, les périodes de repos biologique pour la reconstitution des stocks… De même, les équipements sont actuellement assez développés : halles aux poissons à chaque point de débarquement, marchés aux poissons dans l’ensemble des villes, véhicules frigorifiques, triporteurs pour la vente de proximité. Et les instances de contrôle policier, douanier, sanitaire et commercial sont présentes partout.

 

Mais pour ce secteur comme pour pratiquement tous les autres, les lois, les institutions et les autorités mises en place sont en butte au pouvoir des barons et de leurs protecteurs, qui ignorent superbement les règles et ceux qui ont la charge de les faire respecter. Alors, lorsque les laissés-pour-compte considèrent qu’ils n’ont pas d’autre solution dans le cadre du système formel et que le système réel est laxiste — et qu’ils pensent que la sanction des écarts est inférieure à l’espoir de s’en sortir indemne avec des gains honorables — rares sont ceux qui continuent de se plier au droit. On apprend ainsi que la majorité des pêcheurs d’Al-Hoceima s’adonnaient à leur activité dans le port alors qu’ils n’avaient plus d’autorisations depuis 2013. Que la vente de poissons se faisait sans déclarations ni contrôles, à des commerçants qui n’ont aucune habilitation. Et que les espèces de poissons qu’on prétend protéger par des périodes de repos biologique ou par un moratoire international sur leur pêche en Méditerranée font en réalité l’objet d’une exploitation massive et désordonnée.

 

La gestion des manifestations du 20 février 2011 a eu pour principal ressort l’achat de la paix. Il s’agissait en substance de permettre que les groupements puissent trouver satisfaction à leurs revendications dans le cadre d’une négociation corporatiste, implicite ou explicite, sur les avantages économiques et sociaux, à la seule condition de ne pas agréger ces revendications dans une approche politique globale. Cela a été particulièrement visible pour les vendeurs ambulants qui ont été autorisés à occuper l’espace public sans limites, dans les constructions anarchiques de logements qui ont explosé, dans les recrutements en masse, notamment par l’Office des phosphates et d’autres établissements publics et collectivités locales1.

 

« DÉBOULONNER L’AUTORITARISME »

 

La conviction de la déliquescence étatique s’est généralisée graduellement à l’ensemble des corporations, et la situation de non-droit dans le secteur des pêches révélé par le cas Mouhcine Fikri en est la dernière illustration. L’État fort est un État de droit. Il implique que les règles de droit soient appliquées à chacune et chacun sans discrimination. C’est exactement ce dont les Marocains constatent la carence et qui les amène, selon les conditions, soit à chercher leur survie ou le progrès en marge du droit, soit à en forcer l’interprétation en leur faveur par des pressions ou des négociations corporatistes, soit à recourir aux divers modes de contestation.

 

Trois semaines après les faits, la mobilisation commence à tomber. Les appels à manifester sont moins nombreux. Mais, encore une fois, la rue a su dire, dans la diversité et la sérénité, son exigence de levée de l’oppression. Et si, de nouveau, il est prévisible que cela ne suffise pas à déboulonner l’autoritarisme, cela n’en contribue pas moins à en effriter un peu plus la légitimité, et à construire des alternatives collectives, pacifiques et crédibles.

 

Le pouvoir a adopté le discours sur les libertés et les droits humains, essentiel à l’image du régime aux yeux des puissances occidentales, mais ne veut pas remettre en cause le principe monarchique et le fait qu’il n’a aucun compte à rendre. Le chantage à la collaboration contre le terrorisme et la comparaison avec les pays de la région mis à feu et à sang suffisent pour calmer les pressions des partenaires étrangers influents. Or le Maroc a besoin de créer suffisamment d’emplois et de richesses et de les répartir plus équitablement pour résorber les frustrations et obtenir l’adhésion populaire. Le système politique autoritaire, rentier et corrupteur les en empêche.

 

La corruption par l’octroi d’avantages et de sinécures à l’ensemble des diplômés et des enfants des classes moyennes n’est plus envisageable, vu le nombre élevé d’étudiants qui sortent de l’université, la saturation de la fonction publique et l’érosion des réserves de l’État. La propagande du régime a perdu le monopole de l’information avec la généralisation de l’accès aux télévisions satellitaires et aux réseaux sociaux. Les divers segments contestataires (progressistes, islamistes, libéraux et amazighistes notamment) classiques ont été incapables d’envisager une lutte commune pour la démocratie, et ils ont été de ce fait dépassés par le mouvement commun initié le 20 février 2011. Par ailleurs, le modèle de croissance de l’économie par la demande intérieure (publique et privée) est arrivé à ses limites. On ne peut donc écarter l’hypothèse que d’autres abcès de fixation soient appelés à être crevés sur la place publique marocaine dans un avenir proche, et il n’est pas dit que le régime trouvera indéfiniment des expédients pour y faire face. On peut donc s’attendre à ce que la « libéralisation sans démocratisation » que le régime a mise en œuvre depuis la chute du mur de Berlin ne puisse survivre à moyen terme, et que l’apparence de démocratie laisse la place à une démocratie effective ou sinon, à un régime plus ouvertement oppressif.

 

FOUAD ABDELMOUMNI

1Un procès-verbal d’accord du premier ministre pour le recrutement sans appel à concurrence ni examen de compétences de plus de 6 000 docteurs chômeurs a été signé en 2011, il a été dénoncé par son successeur pour inconstitutionnalité.

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Michael T. Flynn et l’islam

Publié le par Mahi Ahmed

Michael T. Flynn et l’islam

par Thierry Meyssan

Le prochain conseiller de Sécurité nationale des États-Unis, le général Michael T. Flynn, a été successivement encensé comme l’un des plus brillants officiers de renseignement de sa génération, puis conspué comme un islamophobe et un tortionnaire. Entre temps, il s’était opposé au président Barack Obama et a rejoint le candidat Donald Trump.

RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 22 NOVEMBRE 2016

 

Avec beaucoup de mauvaise foi, la presse clintonnienne décrit Michael T. Flynn, le prochain conseiller de sécurité des États-Unis, comme islamophobe et partisan de la torture. Qu’en est-il vraiment ?

C’est un catholique d’origine irlandaise, attaché à la stabilité de sa famille. Très sportif, il pratique à la fois des sports d’équipe et des sports individuels, mais préfère les sports de mouvement (water polo, surf) aux sports de force.

Considéré comme un des plus brillants officiers de renseignement de sa génération —il a commandé l’Agence de Renseignement militaire (DIA) de juillet 2012 à août 2014— , il a mis en cause les méthode de travail de son service. Selon lui, le recours systématique à des appareils sophistiqués d’espionnage ne vaut pas la qualité du renseignement humain. Et la tendance à rendre des rapports sous forme d’exposé bien illustré ne permet pas de rendre compte de situations complexes. Il vaut mieux une analyse écrite que de belles planches et photos. Enfin, la qualité du Renseignement dépend de sa confrontation avec celui d’autres analystes. Contrairement aux habitudes états-uniennes, il est donc très important de coopérer et d’échanger avec les autres services du pays et des nations alliées. Des positions sommes toute très classiques, mais en totale contradiction avec les us et coutumes de son pays.

Concernant le jihadisme, sur lequel il s’est concentré depuis une quinzaine d’années, il est arrivé à la conclusion que l’islamisme n’a rien à voir avec une religion même s’il en utilise le vocabulaire et cite le Coran. C’est exclusivement une idéologie politique. Plus gênant, mais tout aussi vrai, il affirme que le soutien dont les jihadistes bénéficient dans une partie de la population musulmane trouve ses racines dans l’islam lui-même. S’il n’a pas exprimé de position sur la religion musulmane, il a fait entrer dans l’équipe de Donal Trump le professeur d’origine libanaise Gabriel Sawma. Ce dernier est l’auteur d’un ouvrage sur les origines syriaques du Coran qui le conduit à une interprétation très tolérante de l’islam.

Le clash entre Michael Flynn d’une part et Hillary Clinton et Barack Obama de l’autre est intervenu en août 2012, lors de la diffusion d’une note secrète sur les jihadistes au Levant. Dans la partie du document qui a été déclassifiée, il observait qu’ils étaient en guerre contre la République arabe syrienne et étaient soutenus par les populations tribales vivant à cheval entre la Syrie et l’Irak. Cette situation pouvait les conduire à créer un émirat au Nord-Est de la Syrie, ce qui correspondrait aux intérêts stratégiques de leurs sponsors, Arabie saoudite, Qatar et Turquie. Il a expliqué qu’il avait écrit ce document —juste après la relance de la guerre contre la Syrie par la France— pour tenter de s’opposer au soutien de l’administration Obama à la création de Daesh.

À propos de la torture, il a plusieurs fois expliqué que ses propres déclarations ne doivent pas être comprises comme un encouragement à sa généralisation. S’il combat les jihadistes parce qu’ils torturent et tuent, il importe qu’ils sachent qu’il ne se désolidarisera pas de ses compagnons d’armes qui ont torturé et qu’il n’hésitera pas à torturer et à tuer lui aussi si nécessaire. Mais ce n’est pas son intention et en Afghanistan, il était intervenu contre cette pratique.

Thierry Meyssan

Source

Al-Watan (Syrie)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Panique au cœur de «l’establishment»

Publié le par Mahi Ahmed

Panique au cœur de «l’establishment»

 

Par Ammar Belhimer

L’élection de Donald Trump a sérieusement secoué les sphères dirigeantes du capital financier international. Contrairement à ses prédécesseurs, son nom est associé à un «capitalisme entrepreneurial» arrimé au sol américain qui s’est enrichi dans l'immobilier, le catch, les casinos et la télévision, des activités tournées vers le marché intérieur sans prolongements extérieurs majeurs.

Au-delà du formalisme qui sied à la circonstance, grave, de son élection, les réactions officielles témoignent d’une frilosité certaine de l’establishment.

Le Président américain Barack Obama était à Berlin «pour une visite d'adieu» mercredi dernier. Une semaine auparavant, la chancelière allemande Angela Merkel avait adressé ses félicitations au nouveau locataire de la Maison Blanche en rappelant l'adhésion des deux pays à un ensemble de valeurs partagées : «La démocratie, la liberté et le respect du droit, ainsi que la dignité de l'être humain, indépendamment de son origine, de sa couleur de peau, de sa religion, son sexe, son orientation sexuelle ou ses convictions politiques.» Les précisions n’avaient pas lieu d’être. Elles le sont. L’Allemagne vient de prendre sa revanche sur le sort que lui a maintes fois réservé l’Histoire : «Le chef d'un pays qui doit sa démocratie à l'intervention américaine a été contraint de rappeler à un président élu des principes fondamentaux du gouvernement libéral», relève Thorsten Benner, dans Foreign Affairs. L’étude qu’il publie sous le titre «Germany Can Protect the Liberal Order. Damage Control After Trump's Election»(*), suggère que l’establishment actuel compte bien placer Trump sous étroite surveillance, en confiant à l’Allemagne le pouvoir idéologique de veiller à l’intégrité de l’ordre libéral dominant. Une telle alternative paraît d’autant plus crédible que le citoyen lambda du monde occidental la partage, y compris en Allemagne. Selon un récent sondage réalisé par la chaîne de télévision ZDF, 82% des Allemands pensent que l'élection de Trump est «mauvaise» ou «très mauvaise». Aussi, pour beaucoup d'Allemands, les dirigeants de l'AFD (leur parti d’extrême droite) passent pour des intellectuels en comparaison de Trump. Pour couronner le tout, et exprimant certainement le sentiment général, le tabloïd B.Z de Berlin consacrait sa Une à la victoire de Trump avec ce gros titre : «La nuit où l'Occident est mort.»

«Certains commentateurs – qui lui paraissent “fantaisistes”, ndlr — ont déjà déclaré Merkel comme le nouveau “chef du monde libre”, à la lumière de la réticence apparente de Trump à remplir un rôle traditionnellement occupé par le Président des États-Unis», tempère Thorsten Benner.

La perspective lui paraît fantaisiste en raison du populisme qui menace en profondeur ce pays et le reste de l’Europe dans les années à venir. A ses yeux, le traitement de cette menace laissera à Berlin «peu de bande passante supplémentaire pour diriger l'ordre libéral international», même si tout la prédestine désormais à trôner sur «un système international ouvert, fondé sur des règles et doté d'institutions multilatérales solides. L’Allemagne veille également à préserver l'alliance transatlantique pour la sécurité, le libre-échange et la prospérité de tous».

On comprend mieux pourquoi Merkel a plus d’une fois fait sienne la réaction de son prédécesseur social-démocrate, Gerhard Schröder, à George W. Bush au sujet de l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis : «Ce n'est pas la loi du plus fort qui prime en Allemagne et en Europe, mais la force de la loi», rappelle gauchement l’auteur de la réflexion.

Afin de parer convenablement à une éventuelle mise en cause des alliances antérieures et accords multilatéraux conclus, l'Allemagne est invitée à «s'assurer que son engagement avec Washington est basé sur des principes clairs tout en renforçant sa capacité à s'occuper de sa propre sécurité».

Une telle perspective donne du temps à Merkel qui «ne devrait pas être pressée de visiter les États-Unis pour rencontrer Trump» ; elle gagnerait à «attendre que l’administration Trump prenne forme et décide de ses priorités en matière de politique étrangère». La prochaine réunion du G-20, qui aura lieu à Hambourg, sera alors une bonne occasion pour une première rencontre sur le sol allemand.

Entre-temps, l'Allemagne est appelée à faire le ménage au sein de l’Union européenne pour renforcer son unité s’agissant de la politique commerciale et d'autres questions clés, dans un contexte peu favorable marqué par la préparation au Brexit et la tentation de dirigeants populistes de l'UE, comme le Premier ministre hongrois Viktor Orban, de s’arrimer à un Président américain qu'ils considèrent comme apparenté.

Il ne s’agit pas moins que de «protéger la réputation de l'Occident en tant qu'acteur international crédible» en réfutant notamment «les abus des principes démocratiques libéraux, y compris ceux commis par les États-Unis».

La tâche s’annonce lourde. Elle incombe tant aux sphères officielles qu’aux «organisations non gouvernementales allemandes et européennes engagées dans les principes libéraux», invitées à « travailler en étroite collaboration avec leurs homologues des États-Unis pour défendre leurs valeurs partagées».

N’est également pas négligée «l'augmentation du volume et de la qualité des échanges interpersonnels», dans cet effort commun» pour «aider l'alliance transatlantique à surmonter la tempête que la présidence de Trump va probablement apporter».

«Une thérapie de choc» est ainsi prescrite pour des questions jusque-là taboues : «Pendant trop longtemps, les États européens se sont appuyés sur les garanties de sécurité américaines au lieu d'investir dans leur propre défense. La menace de Trump de s'éloigner de l'OTAN devrait inciter les Européens à se mettre sérieusement à l’œuvre pour assurer leur propre sécurité. Les Etats européens devraient investir massivement dans la cybersécurité, mettre davantage en commun leurs ressources militaires et politiques, mettre en place des achats militaires conjoints, et renforcer leurs agences de renseignement tout en améliorant la surveillance gouvernementale et le partage du renseignement.»

Là aussi, l’Allemagne est invitée à mener la barre : «Ce qui a manqué jusqu'ici, c'est la volonté politique d'aborder sérieusement ces questions. Ici, l'Allemagne peut montrer l'exemple. Merkel a déjà engagé l'Allemagne à dépenser 2% de son PIB pour la défense, une référence pour l'OTAN en 2006.»

De même que Berlin est invité à «envisager de développer un parapluie nucléaire européen fondé sur les capacités françaises et britanniques», à «accroître sa résilience face à l'influence d'États autoritaires comme la Chine et la Russie, à «améliorer ses capacités en matière de cybersécurité et être prête à affronter des campagnes de désinformation et de fuites (comme celle orchestrée par la Russie lors des élections américaines)», etc.

Au-delà du continent, il est carrément envisagé de «travailler avec les États démocratiques libéraux pour protéger autant que possible l'alliance occidentale et les institutions multilatérales des effets de l'élection de Trump». C’est particulièrement vrai pour un pays comme le Canada.

A. B.

 

(*) Thorsten Benner, «Germany can protect the liberal order. Damage Control After Trump's Election», Foreign Affairs, 16 novembre 2016.

https://www.foreignaffairs.com/articles/germany/2016-11-16/germany-can-protect-liberal-order`

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/11/22/article.php?sid=205131&cid=8

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ABDELKADER ABID  ,UN HUMANISTE ET UN MEDECIN HORS DU COMMUN

Publié le par Mahi Ahmed

ABDELKADER ABID  ,UN HUMANISTE ET UN MEDECIN HORS  DU COMMUN 

 

Il y’a un peu plus de deux mois disparaissait, notre ami, notre confrère Abdelkader Abid. Ce jour noir du 12 septembre restera gravé dans nos mémoires et dans tous les lieux qui l’ont connu. Ce jour- là, une terrible nouvelle traversait les mers et les océans, assombrissant le ciel de nos cœurs.

Ce fut le coup de tonnerre qui ébranla nos vies, nous plongeant dans une profonde tristesse. Aucun d’entre nous n’avait réalisé ce qui était arrivé, même si nous nous y attendions. Tellement il portait la vie et qu’il regorgeait d’énergie. La maladie ne lui avait donné aucun répit, mais on ne pouvait y croire, à cause de ses projets et de son dynamisme.

 Hélas ce fut l’amère vérité qui fit couler tous les larmes que nos paupières ne pouvaient contenir, nos yeux restant encore voilés du sang de notre âme. L’aigle de la mort l’arracha à la vie pour s’envoler telle une étoile filante dans l’immensité du ciel.

Face à l’auguste sérénité de la mort, j’ai imploré le ciel en priant, pour lui et tous nos amis disparus, sans oublier les maitres qui nous ont tant appris. Il venait de les rejoindre dans le monde de l’éternité. Me remettant à la volonté divine, j’ai fait remonter du fin fond de ma mémoire, tous les hommes et les grands hommes qui ne sont plus, me souvenant de l’immense douleur de Victor Hugo apprenant la mort de sa fille Léopoldine, pour laquelle il eut cette parole « La moitié de ma vie et de mon cœur est morte » tout en s’interrogeant « Ô mon Dieu que vous ai-je fait ? ».

Cette peine incommensurable exprimée dans la plus belle des poésies, nous l’avions ressentie pour Abdelkader Abid comme cette chose qui vous prend à la gorge, vous étouffe et vous anéantit.   « Kader, l’ange au sourire, ne méritait pas de mourir en se consumant comme une bougie s’apprêtant à s’éteindre 

Cardiologue de haut niveau doublé d’un grand humaniste, le docteur Abdelkader Abid militait pour une Algérie libre, enracinée dans son histoire et la culture universelle. Un projet hérité de son père, « moudjahed » de la première heure et officier de l’armée de libération nationale. A peine âgé de 28 ans, Abid Djelloul meurt au combat pour l'indépendance de son pays, laissant derrière lui une jeune veuve et 4 enfants en bas âge, dont Kader, l'ainé, qui n'avait que cinq ans. Ils ne survivront et feront de brillantes études que grâce au dynamisme de leur maman et à la solidarité familiale.

 Mis à part les anciens de sa ville natale et de l’école de la gendarmerie nationale d’Ain-Temouchent qui porte son nom, peu de gens en ont entendu parler ,les jeunes générations ne le connaissent pas.  Kader est toujours resté discret sur son père, ce héros. Il n'en parlait pas, ne s'en vantait jamais, peut-être à cause de la souffrance d'en avoir été privé. 

 Pour lui, être ‘’fils de chahid’’ n’a jamais été un fonds de commerce ou un faire-valoir, comme on le constate de nos jours.  Preuve en est qu’il   fait son service national, alors que la loi l’en dispensait. Il était fier de ce père auquel il a toujours voulu ressembler, en vivant dans son sillage jusqu'à la fin de sa vie. Entre son papa et lui existait, par la clé des forces de l’esprit, une sorte de connexion avec l'au-delà et le paradis des martyrs. 

 Il marchait avec ses rêves d'enfant et, les étoiles l'accompagnaient dans les lieux de mémoires d’une région venue du fond des âges qui avait abrité le royaume Numide de Shiga .Il y’a plus de deux mille ans le roi Syphax est mort dans un cachot de Rome ,pour avoir combattu aux côtés de Carthage les légions Romaines .Son souvenir est toujours vivace dans le mausolée inviolé de l’ile de Rachgoun .Les Romains feront de cette ville l’antique « Albulaé « ou la ville blanche avant d’être  une terre Arabe et Musulmane et une forteresse de  résistance de l’émir Abdelkader ,sous la bannière de son lieutenant et homme de confiance « Bouhmidi El Oualhaci »mort lui aussi en captivité au Maroc .Sans oublier les premières manifestations des populations civiles survenues  ,qui accueillirent l'arrivée du général De Gaulle, en 1960, au cri de ‘’Tahia El Djazaïr" et qui marquèrent un tournant dans la guerre de libération. 

C’est dans cette ville et à l’école de l’encrier et de l’encre violette  ,que le docteur Abid  est éveillé aux  lumières avec Voltaire , Rousseau  et Diderot ,au sens du devoir avec le  Cid de Corneille et, à l’amour  passion de  Phèdre de  Racine .Chaque matin il avait droit à un  cours de morale ou d’instruction civique enrichi par des  textes de grands auteurs  .Tout comme il entendait Danton  affirmer« après le pain l’instruction était le premier besoin d’un peuple » et Rabelais l’avertir  que «  science sans conscience n’était  que ruine de l’âme ».Il lui fallait en plus rattraper le retard de la langue Arabe ,et découvrir ses trésors   avec   El Moutanabi ,el Maari  , Ibn Zeidoun , Ahmed Chaouki ,   Gabran ,Taha Hussaine ,sans oublier Ibn Khaldoun et  Averroès  .Ce fut  une période unique et des plus riches  qui nous a préparé à la vie et à la construction de  notre pays. 

 C'est dans ce climat intellectuel qu'évolua notre ami Kader et que se forgea son amour pour la justice et la liberté. Et c’est dans cette Algérie de toutes les promesses portée par l’élan de l’indépendance et le sacrifice de nos martyrs, que son cœur battait avec l’étoile la plus lointaine et des lendemains qui chantent .Plus que tous Kader était persuadé que le monde devait être transformé et que l'Algérie ne pouvait qu’être « belle, rebelle" et devenir un grand pays. C’est pourquoi, il s’est engagé tôt pour les idées d’Emile Zola et de Jean Jaurès.

 Kader ne ressemblait pas aux jeunes de son âge. Il était plus préoccupé par le travail et l’activité militante que par le désir de s’amuser. Bien loin   des plaisirs égoïstes de la vie, il avait le sens de l’autre. Il pouvait   s’adapter à tous les milieux en communiquant, même avec ceux qui ne partageait pas ses idées. Il voulait changer les choses et contribuer pour le mieux. Ce qui explique son adhésion corps et âme, à l’union nationale des étudiants Algériens,dont il fit un fer de lance .

Il voulait tout simplement que l’université rayonne dans la culture et les sciences ,qu’elle s’ouvre sur le monde et que le pays se réconcilie avec  toutes ses identités ,comme  que  le  voulait Kateb Yacine dans « Nedjma » L’Algérie étant plurielle .Il voulait qu’on entende résonner à l’université   Apulée ,Saint Augustin, Okba Ibn Nafaa ,et l’émir Abdelkader ,et tous ces grands noms de la civilisation Arabe qui ont marqué   l’Algérie ,en entendant  la voix  d’Ibn Khaldoun de  Tiaret   ,d’ Ibn Arabi de Bejaiaa ,et de Sidi Boumediène de Tlemcen ,sans oublier les géants de la pensée de Arabe  comme Farabi ,Avicenne et ,Averroes ,et les grands penseurs  Grecs et occidentaux tels ,  Aristote Platon, Montesquieu .Tout comme on devait enseigner les grands auteurs Algériens comme  Kateb Yacine ,Dib ,maameri ,Assia Djebbar ou d’autres  enfants de ce grand pays souvent oubliés  tels que  Jacques Derrida et mohamed Arkoun .Bref s’ouvrir sur   tous les grands esprits universels.

De ce temps- là Alger était la ‘’Mecque des révolutionnaires’’, L’Algérie sereine et pleine de promesses. Il faisait bon d’y vivre. La question religieuse relevait de la vie privée et de l'intimité de chacun.

Comme tant d’autres jeunes de sa génération ,Kader   s’inscrivait dans la  ligne de l’islam des lumière qui concilie la révélation et la raison ,un islam en  quête du savoir  comme le décrit  ’Ibn Sina dans  son  kitab el schifa ou la guérison de l’âme  avec cette   foi qui élève l’homme et le rapproche de son créateur ,exigeant   du musulman d’ acquérir la connaissance des sciences et de la philosophie pour devenir « el insan el kamil » .C’est à d’ailleurs à quoi fait allusion  l’émir Abdelkader dans ses écrits,                                                                                                               Et qu’on trouve ,clairement énoncé dans le saint Cora .

                                                                                                                                     )

      (

Le docteur Abid ,ne faisait jamais  de discours religieux ,ni  donner des leçons où juger les autres .Il traduisait sa foi dans son comportement et  en acte tous les jours en soignant avec le cœur  et en cultivant le bien .Dans son cabinet d’Alger , Il soignait avec   humanité  n’acceptant pas d’argent , d’un  malade nécessiteux ,comme il ne l’acceptait pas non plus de ses amis et de leurs proches . 

Il n’était pas que le cardiologue talentueux qui rassurait ,mais aussi  un intellectuel engagé dans les grandes causes et un conférencier de renom qui illuminait les salles et les esprits .C’était l’ universitaire par excellence qui maitrisait l’art de la  pédagogie et de la communication sans avoir fait de carrière universitaire ,et sans  titre académique .Il  avait le profil idéal  d’un  authentique professeur de médecine et un conférencier de renom connu sur la scène nationale et à l’étranger .On se souvient de ses enseignement sur l’algorithme appliqué à la médecine et de son travail sur les élites Arabes .

Te souviens-tu mon cher ami ? qu’on devais participer à des missions médicales organisées par notre ami le professeur Boubekeur ? 

 

Mais la vie est imprévisible et pleine de mystère. c’est  la condition humaine  

Aujourd’hui Nous avons fait en sorte qu’on tienne notre promesse ,grâce aux forces de l’esprit et sous le regard  d’illustre invités  . Pour une fois nous avons choisi de parler de toi, le moi étant  haïssable ,La discrétion et l’humilité  ta règle  .J’ai tenu ici à  apporter mon témoignage  , car Il faut bien reconnaitre aux hommes leurs mérites .J’ai  n’ai fait que remonter  le cours du temps  qui coule et qui ne revient pas, en consultant ce grand professeur de la vie  pour  dire des vérités.   

Comment oublier le docteur Abid ? Comment  accepter la fatalité qui  touche un esprit brillant ,sans un profond sentiment de révolte. Comment accepter ce mal qui cible les cellules de l’intelligence , qui détruit en quelques mois  des hommes utiles qui éclairent la jeunesse  dans un monde en pleine  turbulence .J’avais espéré qu’un miracle puisse se produire ,mais la réalité  était là . Aucune chance ne t’avait été donnée  ,même pas un peu de temps pour rentrer à Alger et mettre de l’ordre dans tes affaires .C’était  une forme foudroyante et invalidante qui  t’ a précipité dans  l’abime  pour t’emporter dans un temps record   .Et pourtant jamais tu n’ avais jamais connu de maladie , ta vie toujours  saine et équilibrée  .

Ce moment terrible a fait surgir en moi une profonde colère   , je me suis  mis à penser  ,Pourquoi mon dieu, les hommes consacraient-ils autant de moyens pour des guerres  autodestructrices et  la destruction de la planète  ? Et non pas pour vaincre cette terrible maladie du cancer qui tue la beauté, l’innocence ,et l’intelligence. ? j’ai pensé  au désespoir  du grand savant Einstein ,  interpellant le président Roosevelt   «  le problème n’était  pas la bombe disait-il ,mais le cœur de l’homme » et me suis rappelé cette bouteille lancée à la mer  à la postérité,  plus que jamais  d’actualité « Si vous n’êtes pas devenu plus juste écrit Einstein ,ou en quelque sorte plus rationnel que nous le sommes et ,que nous l’avons été, Alors que le diable vous emporte » 

Notre cauchemar continue. Chaque jour nous assistons au spectacle de l’horreur et de la désolation   d’un monde qui a perdu son âme. Devions nous croire à la mort de l’homme annoncée par Michel Foucault  .

Si j’en parle devant vous de tout ce qui se passe autour de nous ,c’est parce que ce fut  l’engagement du docteur Abid .Il s’était employé pendant toute sa vie  à  réveiller les consciences  de son  auditoire dans  ses conférences et en tous lieux .Convaincu qu’il fallait œuvrer à extraire le mal du cerveau des hommes  ,grâce à la thérapeutique efficace de « La science et la culture » L’urgence étant  de lutter  contre l’ignorance et la crétinisation des esprits en revenant   à l’islam des lumières qui a porté haut la civilisation humaine et non pas l’ idéologie d’un islam travesti ,instrumentalisé qui a failli emporter notre pays ,avec toute la tragédie  ,des morts ,des  destructions et des exils ,et qui Aujourd’hui  fait  la une des média et de l’actualité.

  C’est ce travail qu’on devait approfondir et pour lequel on devait s’investir Hélas il est parti sans faire de bruit,il n’est plus   . 

Il n’était pas dans mon intention de demander pour toi, l’immortalité promise par Calypso au héros Grecque Ulysse .la finitude étant  inscrite dans l’ordre normal  de toute les créations sur terre  et de l’harmonie du cosmos  ,je voulais  seulement que tu vieillisse et que tu termines  ton chemin  en bénéficiant  de l’ espérance de vie offerte par  la médecine moderne   .Tu avais le projet de le finir  et de l’inscrire dans la mémoire des siècles. Mais comme dit Omar El Khayyam

 « Tout est depuis longtemps écrit sur la tablette et la plume s’obstine à rester muette, Tout se fait bien ou mal comme le veut le destin ». 

Fou qui lutte et plus fou qui pleure la défaite.

Si comme Dieu, j 'avais en main le Firmament,

Je le démolirais sans doute promptement,

Pour à sa place bâtir enfin un nouveau Monde,

Où pour les braves gens tout viendrait aisément "

 

 Tel est le sens de l’existence, il n’y a que le bien accompli sur terre qui vous immortalise dans les lieux et les mémoires.

Merci mon frère et mon confrère d’avoir existé, de nous avoir appris l’art de vivre et de rester vivant dans nos cœurs.

Que Dieu t’accueille dans le paradis des martyrs, auprès de ton père qui t’a tant manqué.

Adieu mon frère, mon ami A Dieu nous appartenons, à lui nous retournons.

 

                                                                     PR C.TOUHAMI

                                                             CHIRURGIEN ANCIEN RECTEUR

 

 

 

 

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