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Lecture géopolitique du chaos libyen

Publié le par Mahi Ahmed

Lecture géopolitique du chaos libyen

publié le 26/05/2017

* Par Mehdi Taje

 

Avec les événements secouant le sud de la Tunisie, les affrontements armés en cours dans le sud libyen risquant de s’étendre à la Tripolitaine prennent une dimension et une résonnance centrales quant à la sécurité nationale du pays.

 

A la charnière du Maghreb et du Machrek, porte d’entrée vers l’Afrique, riche en ressources énergétiques (pétrolières et gazières), la Libye occupe une position de carrefour stratégique hautement convoité. En violation flagrante de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU en date du 17 mars 2011, la France, la Grande-Bretagne puis l’OTAN menèrent une action militaire d’envergure ayant pour objectif final recherché un changement de régime en Libye et l’élimination du Colonel Kadhafi. Le Président tchadien Idriss Déby abonde en ce sens en soulignant le 16 décembre 2014 : « l’objectif de l’OTAN était d’assassiner Kadhafi. Cet objectif a été atteint ». Les objectifs prioritaires de cette vaste manœuvre consistaient principalement à : éliminer le Colonel Kadhafi susceptible d’entraver les objectifs stratégiques s’étendant au Maghreb et au Sahel africain, s’assurer le contrôle des ressources pétrolières et gazières, évincer les puissances rivales, notamment la Russie et la Chine, etc.

 

Depuis lors, la Libye s’érige en foyer terroriste doublé d’un sanctuaire pour les commandos qui menacent ouvertement la sécurité du Maghreb et du Sahel, notamment la Tunisie voisine. Suite à l’intervention militaire française Serval au Mali, la problématique terroriste n’a été que déplacée, ouvrant la voie à une restructuration de la région pour une longue période d’instabilité.

 

Le drame libyen n’est pas terminé. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye, scindée en trois entités elles-mêmes fracturées et divisées, mène une lutte acharnée pour maintenir son unité. Le pays traverse une situation de guerres régionales, tribales, claniques, religieuses et mafieuses nourrissant l’instabilité régionale et l’exposant à un risque de somalisation. Ces clivages, régionaux, tribaux, religieux, politiques, économiques, etc. sont perméables et propices à l’émergence en Libye, comme le souligne Florence Gaub, « d’une situation dite de déséquilibre de l’impuissance : personne n’est assez fort pour s’imposer mais tous sont assez forts pour se nuire ».

 

La problématique libyenne pourrait être résumée en ces interrogations majeures : comment organiser une cohabitation entre le centre et les périphéries, c’est-à-dire comment articuler la répartition du pouvoir politique et des revenus des richesses pétrolières et gazières à un niveau local tout en conservant un pouvoir central doté d’un minimum de prérogatives régaliennes ? Quel sera l’équilibre des forces émergeant de la lutte entre les puissances pesant traditionnellement sur la scène libyenne et les nouvelles puissances (Russie, Chine, Inde, Corée du Sud, Turquie, etc.) ? Cet équilibre préservera-t-il l’unité de la Libye via un « understanding » de partage des ressources pétrolières et gazières ? Quel système de gouvernance édifier en mesure de surmonter l’inadéquation du modèle occidental du « one man, one vote »[1], la démocratie individuelle étant incompatible avec la réalité tribale libyenne ?

 

Schématiquement, deux principales forces se font face avec un risque d’affrontement non négligeable risquant de plonger la Libye dans une situation de guerre civile généralisée : le GUN (Gouvernement d’Union Nationale) dirigé par El Sarraj dominé par les puissantes milices de Misrata appuyées par le Qatar, la Turquie et certaines puissances occidentales, dont principalement la Grande-Bretagne, l’Italie, etc. et les forces du Maréchal Haftar dominant la Cyrénaïque, soutenues par l’Egypte, les EAU, le Tchad, la France, la Russie et dans une moindre mesure la Chine, etc.

 

Le 11 septembre 2016, alors que les forces du GUN sont empêtrées dans une guérilla urbaine afin d’éliminer Daesh de Syrte, les forces du Maréchal Hafter conquièrent en trois jours le croissant pétrolier rebattant les cartes d’une scène libyenne tourmentée. Les islamistes regroupés sous la dénomination de « colonnes de Benghazi » commandés par Mustepha Charkassi et chassés de Cyrénaïque par les forces du Maréchal Haftar tentent en mars 2017, via une attaque surprise, de reprendre le contrôle du croissant pétrolier. L’opération échoue et ces milices se replient vers Tamanhint dans le sud libyen. En représailles, depuis avril 2017, le Maréchal Haftar lance une vaste offensive militaire de prise en tenaille de Tripoli et de Misrata par le sud. Cette opération aspire à prendre le contrôle de Tamanhint, aéroport stratégique, et à affaiblir les forces du Gouvernement d’Union Nationale de Fayez Al-Sarraj et à le couper du sud. Dans le cadre de cette bataille, la 3ème brigade de Misrata, proche du Mufti de Tripoli et du GUN et composée principalement de milices islamistes, est en première ligne.

 

[2]

 

 

 

 

Le 2 mai, attendue depuis 16 mois, la rencontre des deux hommes à Abou Dhabi permet, en dépit de la persistance de profondes divergences sur le fond, la signature d’un cessez-le-feu quant aux opérations militaires se déroulant dans le sud. En violation de cette disposition, le 18 mai 2017, la 3ème force de Misrata attaque la base de Brak Al-Shati contrôlée par Haftar en commettant un véritable massacre, le plus important depuis l’année 2012, les pertes oscillant entre 141 et 75 militaires et civils massacrés. Le Maréchal Haftar riposte le 20 mai 2017 par le bombardement de positions adverses dans la région de Jufra au nord de Sebha. En dépit des multiples initiatives visant un règlement politique de la crise libyenne, dont l’initiative tripartite portée par la Tunisie et le Président Béji Caïd Essebsi, le temps semble être à la parole des armes avec un risque d’embrasement généralisé du théâtre libyen, notamment du sud et de la Tripolitaine, voisine de la Tunisie.

 

A ce stade, partition de la Libye suivant des lignes historiques, guerre civile généralisée à l’image de la Syrie, émergence d’un régime militaire autoritaire à l’égyptienne, réaffirmation d’un compromis tribal brisé par l’intervention militaire de l’OTAN, naissance d’une fédération libyenne sauvegardant son unité, etc. sont autant de scénarios concevables quant à l’avenir de la Libye.

 

Le 7 mars 2016, l’attaque de Ben Guerdène en Tunisie a démontré, quant à la sécurité nationale tunisienne, l’acuité et la gravité des menaces en provenance d’une Libye non stabilisée. La jonction entre des groupes terroristes présents en Libye et des cellules dormantes en Tunisie pourrait déboucher sur des attaques multiples harcelant et dispersant les forces de sécurité et l’armée nationale. L’exacerbation des tensions et des conflits entre milices visant à s’assurer le contrôle des richesses du pays, des trafics et du pouvoir politique sur fond de sécessionnisme et de montée en puissance des islamistes radicaux et du terrorisme menace durablement l’unité de la Libye et la stabilité de la Tunisie, notamment des régions frontalières aux équilibres ethniques et sécuritaires fragiles.

 

Par ailleurs, si les forces hostiles aux islamistes en Tripolitaine cèdent, toute la région frontalière s’érigera en sanctuaire pour les jihadistes tunisiens d’Ançar Al Charia et les jihadistes tunisiens de retour d’Irak et de Syrie. Leur force de frappe et leur capacité de nuisance en seront décuplées. La Tunisie devra s’assurer le contrôle de verrous stratégiques tout le long de la frontière.

 

Dans ce cadre, les menaces projetées par le théâtre libyen sont multiples : soutiens divers de groupes terroristes libyens ou réfugiés en territoire libyen à des mouvements radicaux tunisiens, base de repli, d’entraînement et d’organisation pour des groupes terroristes tunisiens, infiltration d’éléments terroristes, d’armes et de trafics divers, enlèvement et assassinat de ressortissants tunisiens, basculement de la Libye dans une guerre civile généralisée engendrant un vaste mouvement de réfugiés vers le territoire tunisien, partition de l’entité libyenne suivant des lignes de fracture historiques, connexions avec les différents foyers de crise embrasant le flanc sud sahélien, exportation des combats entre différentes factions libyennes en Tunisie à la faveur des Libyens résidant en Tunisie constituent autant de danger auxquels sont confrontés les autorités tunisiennes. Parallèlement, la détérioration de la situation en Tripolitaine se traduisant par une fermeture durable des frontières affecterait directement les régions frontalières tunisiennes aux équilibres précaires vivant principalement des trafics illicites et de la contrebande. Cet état de fait pourrait engendrer une flambée de violence et des révoltes sociales difficilement maîtrisables.

 

Enfin, du fait des ingérences étrangères, la Libye est projetée au cœur d’un grand jeu à l’échelle régionale et mondiale dépassant les considérations intérieures : évincement de puissances rivales, luttes d’influence entre soutiens et adversaires des révolutions arabes récupérées par les Frères musulmans, affrontements par milices interposées entre les monarchies du Golfe, contrôle des richesses libyennes et sahéliennes, reconfiguration des rapports de force à l’échelle du Maghreb, etc. L’instabilité libyenne représente ainsi une menace majeure quant à la consolidation du processus démocratique tunisien. La multiplicité des acteurs impliqués dans les négociations politiques et la non convergence de leurs intérêts stratégiques laissent peu d’espoir quant à leur réussite.

 

Cette situation pèse directement sur la sécurité de la Tunisie, mais également de l’Algérie, du Niger, du Tchad et plus globalement des théâtres maghrébins, méditerranéens et européens. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace toubou, le fondamentalisme islamiste de Boko Haram et l’Egypte, est au cœur de l’équation sahélo-maghrébine. L’intervention de l’OTAN en Libye sans tenir compte de l’après conflit et du changement de régime s’est traduite par la crise malienne engendrant elle-même un effet de souffle déstabilisant toute la scène sahélienne, situation propice à la justification d’une pénétration des puissances occidentales au détriment des puissances rivales (Russie, Chine, Inde, Turquie, Pays du Golfe, etc.) sur fond de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

 

L’effondrement de l’Etat libyen, second partenaire économique de la Tunisie après l’Union Européenne, constitue une catastrophe économique, sécuritaire, humaine, etc. pour la Tunisie. La solution privilégiée devra être avant tout entre libyens et maghrébine tout en impliquant des Etats clefs à l’instar du Tchad, du Soudan et du Niger. Sans réappropriation des clefs de notre destinée, la voie est ouverte à un règlement imposé depuis l’extérieur par des puissances étrangères poursuivant des intérêts stratégiques nous dépassant.

 

Dans ce contexte, plus globalement, la sécurité de la Tunisie et son essor économique sont intimement liés à l’évolution de la scène maghrébine et à l’édification du Grand Maghreb. Les initiatives passées ayant toutes buté sur la complexité du théâtre, la Tunisie doit faire preuve d’audace et porter cette ambition. « Il s’agit de l’ériger en priorité nationale. Afin de surmonter les rivalités, Tunis pourrait lancer une initiative visant à promouvoir, sans parti pris, une collégialité stratégique jetant les bases d’un Maghreb équilibré. Le dénominateur commun doit être d’abaisser le niveau des tensions régionales. Dans un contexte marqué par la vulnérabilité croissante de l’ensemble des pays maghrébins, il s’agit, pour la Tunisie, d’amener les autres pays, via une diplomatie plus active, à jeter les bases d’une entente régionale pragmatique, visible et manifeste aux yeux de l’Occident, de l’Afrique et des pays asiatiques. Ce Maghreb devra assumer sa sécurité et se prendre en charge afin de répondre collégialement aux défis et aux menaces et entraver les ingérences étrangères risquant de le déposséder des clefs de son avenir. Trois dossiers prioritaires devront sceller cette collégialité maghrébine : le règlement de la question libyenne ; une convergence de vue et d’action sur les problématiques caractérisant la scène sahélienne et l’élaboration d’une stratégie commune de gestion du retour des « foreign fighters » et de prévention de la radicalisation des jeunes »[3].

 

1 Pour de plus amples détails, consulter : Afrique Réelle, Bernard Lugan, N°88, avril 2017.

2 Afrique Réelle, Bernard Lugan, N°88, avril 2017, p.3.

3 Pour de plus amples détails, consulter l’Etude « La Tunisie en 2025 », ITES, janvier 2017 consultable au lien suivant : http://www.ites.tn/la-tunisie-en-2025/

 

 

*Mehdi Taje, Géopoliticien et prospectiviste, spécialiste du Maghreb et du Sahel africain

 

 

Mehdi Taje

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Quel monde ? Ce monde, notre monde.

Publié le par Mahi Ahmed

Quel monde ? Ce monde, notre monde.

Amin Khan

 

Un deuxième "Nous autres" coordonné par Amin Khan vient de sortir aux Editions Chihab sous le titre "Notre rapport au monde". L'ouvrage comprend des contributions de Ahmed Bedjaoui, Mouanis Bekari, Akram Belkaïd, Ahmed Cheniki, Saïd Djaafer, Tin Hinan El Kadi, Suzanne El Farra, Jihad Hudaib, Amin Khan et Nedjib Sidi Moussa. Voici l'introduction de ce second "Nous autres"...

 

 

"Porteurs d'eau
épaules enchaînées à l'ordre du monde
amertume et limon

Porteurs de feu
échardes au cœur du silence
la chute de Grenade fut
une explosion de saveurs

Porteurs du destin
dites aux papillons poudreux de la mémoire
comment finit l'Orient
et comment il commence"

 

Ce nouveau monde, de la dite "mondialisation", quel est-il ? Il est, à bien regarder, le même vieux monde, ce vieux monde perpétuellement soumis à la même vieille logique de la domination, mais revêtu, depuis la décennie qui a précédé la chute du mur de Berlin, des atours aveuglants de l'idéologie, pourtant invraisemblable, de la fin de l'histoire, de la défaite des idéologies, du choc des civilisations, du triomphe universel, inéluctable et irréversible, du marché et de la démocratie, pêle-mêle.

La mondialisation, présentée par ses promoteurs comme une ère de grande liberté et de puissante croissance des moyens économiques et matériels de l'accès de l'humanité aux bienfaits de cette nouvelle ère de liberté, s'avère bien différente en réalité. Car la dernière trentaine d'années a vu une accélération démente de la dilapidation des ressources naturelles de la planète, l'aggravation des inégalités entre les pays, ainsi qu'à l'intérieur des pays, l'augmentation de la violence, du terrorisme et de la criminalité sur tous les continents, la prolifération des conflits armés et des "guerres civiles" de haute ou de basse intensité, le démantèlement de pays comme la Yougoslavie, l'Irak, le Soudan et la Libye, ainsi que la décomposition plus ou mois spectaculaire de nombreux autres pays comme l'Afghanistan, le Congo, le Mali, l'Ukraine, le Yémen ou la Syrie.

La mondialisation, c'est aussi les déplacements de millions, et bientôt de dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants brutalement déracinés, arrachés de leur terre, de leurs familles, de leurs communautés, de leur humanité. La faim, la soif, la guerre, la maladie, le chômage, la corruption, la peur, le désespoir, sont les principaux instruments d'exercice de l'ordre mondial actuel, associés à la production ininterrompue du langage et des normes de l'aliénation profonde, de la confusion paralysante de populations entières domestiquées par l'ingestion forcée des drogues idéologiques des fausses alternatives, des fausses évidences, par la fabrication massive de l'ignorance, par la menace et l'usage de la terreur, par la généralisation du consumérisme et la production et la consommation frénétiques des miettes toxiques et sucrées de l'inépuisable fatras du marché global de l'illusion.

 

 

Sous couvert de l'écume hypermoderne de brillantes découvertes scientifiques, de leur marchandisation et de leur érection en vecteurs/normes culturels superpuissants, la mondialisation, c'est aussi, et surtout, le retour des archaïsmes que la "modernité", au cours du 20e siècle notamment, avait, pour une part, combattus, et prétendument vaincus. Ce sont les archaïsmes du clanisme, du tribalisme, du nationalisme réactionnaire, de l'impérialisme contemporain, vaisseau amiral de la nouvelle barbarie. Ce sont les archaïsmes de l'ignorance prolifique et ceux du racisme, sous ses formes nues, brutales, ou bien les plus sophistiquées, qui s'efforce de dépasser l'impuissance historique de ses tenants par une agressivité renouvelée de leurs politiques économiques et sociales et de leurs entreprises guerrières néocoloniales. Ce sont les archaïsmes de l'exploitation des faibles, de la misogynie, de la chosification des êtres, de la déshumanisation des humains.

Mais nous autres, quel est notre rapport à ce monde? Quel est notre rapport à cette humanité, dégradée, fragmentée en hordes, en milices, en bandes de pseudo-individus ?

Ce ne peut être un rapport extérieur. En aucune manière, il n'est possible, ou intellectuellement, ou même fantasmatiquement souhaitable, de se situer dans un autre lieu, dans un autre temps, que ceux de l'histoire dans laquelle nous sommes plongés, le plus souvent suffocants, sidérés, plus ou moins conscients, que l'on espère encore, ou que l'on glisse dans l'une ou l'autre des multiples modalités du désespoir que nous offre l'ordre actuel du monde.

Ce rapport, qui n'est pas d'extériorité, en est d'autant plus pétri de complexité. Nous sommes dans le monde, nous en faisons partie, dans un rapport des forces qui, sans être statique et immuable, nous est aujourd'hui très défavorable. Mais nous n'acceptons pas la fatalité de cet ordre. Nous refusons d'être assignés à des places que nous n'avons pas choisies, nous refusons de jouer des rôles que l'on veut nous imposer, et nous refusons des règles et des normes intellectuelles et morales dont nous savons que le respect nous aliène, nous contraint, nous soumet.

Nous autres, individus, sociétés, fractions de groupes, fragments de communautés, bribes de destin, nous nous reconnaissons d'abord en cela : le refus des "évidences" qui n'en sont pas, le refus des « alternatives » qui n'en sont pas, le refus de rejoindre l'un ou l'autre des camps constitués et articulés pour la bonne marche des mécanismes de l'ordre du monde. Nous refusons la chaîne infinie des couples infernaux de la pensée dominante : Orient/Occident, Occident/Islam, Dictature/Démocratie, Justice/Liberté, Identité/Altérité, Local/Global, etc.

 

 

Ces couples de notions qui servent de fondements aux discours intellectuels, politiques et médiatiques de l'époque, occupent la totalité du champ référentiel de tous débats, discussions, analyses, opinions autorisés par la coalition des pouvoirs politiques, économiques, académiques ou médiatiques. Ils occupent la totalité du champ de la pensée et de la représentation et, de plus, l'enferment dans une dialectique déterminée par, entre autres paramètres, la dichotomie entre de prétendues antinomies, et cela, au mépris des réalités les plus criantes de l'expérience historique.

Dans ces conditions, il est extrêmement difficile de faire valoir la formulation même de certaines questions : La civilisation musulmane, qui a apporté, et développé, la pensée grecque aux populations européennes, est-elle une civilisation orientale, ou occidentale, ou autre chose ? Le christianisme, né en Palestine, est-il une religion occidentale, ou orientale, ou autre chose ? Le Japon, est-il une puissance occidentale, ou orientale, ou autre chose ? L'Algérie, est-ce un pays oriental, ou occidental, ou autre chose ? Les Algériens, sont-ils berbères, maghrébins, arabes, africains, européens, musulmans, ou autre chose ? Doit-on être islamiste « ou » anti-islamiste ? Laïc « ou » musulman ? Qu'est-ce qu'Israël, un Etat juif, ou un Etat démocratique, ou un Etat colonial ? etc.

La réalité est qu'il n'y a jamais d'identité fixe, ni d'altérité autre que relative et datée. Il n'y a jamais de sang pur ou de sang impur, pas plus qu'il n'y a de nation éternelle, de nature humaine, ou de vérité absolue. Les humains, ou les peuples, ne sont ni bons ni mauvais. Leur histoire est le résultat, toujours provisoire, de mille déterminations et de mille circonstances.

L'affirmation précédente n'est pas un permis accordé pour la relativisation de tout et de chacun, de tout événement et de chaque situation. C'est, au contraire, la mise en exergue de la nécessité de prendre conscience de la complexité des choses, des gens et des situations, et de l'obligation intellectuelle et morale qui en découle, de s'efforcer de reconnaître, et de connaître, la complexité des choses et des situations, et de s'efforcer d'appréhender de façon informée, logique et cohérente les causes, les effets, les contextes des situations et des évènements.

Cette prise de conscience de la réalité du monde, y compris celle de la réalité de notre rapport à lui, passe par la mise en question des mots, des notions, des concepts, des langages auxquels nous participons. Car l'aliénation et la domination reposent sur la soumission à des sens que nous ne maîtrisons pas. On peut, par exemple, répéter à longueur de temps « Civilisation occidentale », « Islam », « Démocratie », croyant savoir de quoi on parle, mais ne le sachant pas. Il en va ainsi de quelques dizaines de notions fondamentales qui structurent le champ de nos réflexions et de nos représentations et nous enferment toujours plus dans la confusion et l'impuissance intellectuelles, celle des dominés, que l'on se trouve au « nord » ou au « sud » du monde, en « Orient » ou en « Occident », en haut ou en bas de la société.

 

 

Se libérer de l'aliénation commence donc par l'affirmation d'une volonté, celle de mener sans cesse cette lutte constante pour d'abord sortir de la cacophonie sémantique mondiale de l'orchestre assourdissant des puissants de l'heure, être alors vraiment soi, et donc, ouvrir l'horizon.

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Un bouc émissaire tout désigné pour les macronistes

Publié le par Mahi Ahmed

Un bouc émissaire tout désigné pour les macronistes

par Kharroubi Habib

 

 

En France, dans le camp Macron l'explica tion est toute trouvée quant à une possible victoire au second tour de l'élection présidentielle de Marine Le Pen, la candidate du parti d'extrême droite le Front national. Le bouc émissaire pour leur défaite est en effet déjà clairement montré du doigt par Emmanuel Macron et ses soutiens. C'est Jean-Luc Mélenchon le candidat malheureux de la « France insoumise » qui a refusé de les rallier et d'appeler les sept millions d'électeurs ayant voté pour lui à faire barrage à la candidate de l'extrême droite en votant pour leur candidat au second tour.

 

Ceux qui chargent déjà Mélenchon du péché de faire le lit à une possible élection de Marine Le Pen sont en majorité des acteurs politiques et des gens des médias dont la responsabilité est autrement plus avérée dans la montée en puissance du Front national dans le paysage politique français et de l'attrait qu'exerce sa présidente et candidate. Faisant partie d'un système politique dont ont émané des pouvoirs de droite et de gauche ayant pratiqué des politiques anti-populaires, les détracteurs du leader de la France insoumise ont sans vergogne emprunté au Front national certains des fondamentaux de son programme électoral qui le classent incontestablement en tant que parti d'extrême droite.

 

Leur lepénisation dont ils refusent d'en reconnaître la réalité a entraîné qu'ils sont devenus moins franchement pourfendeurs du Front national et de ce qu'il représente. Certains allant même à trouver qu'avec à sa tête Marine au lieu de son père, ce parti en est devenu fréquentable pour avoir pris ses distances avec le corpus doctrinal qui a été le sien avec Jean-Marie Le Pen. Sorti par eux de l'ostracisme dont il était l'objet, le Front national est devenu moins rebutant pour une partie sans cesse grandissante des Français devenue perméable aux idées qui sont les siennes d'autant qu'elles ont été reprises par des partis qui ont été ses repères politiques mais dont elle s'est détournée s'étant sentie trahie par eux.

 

Les médias français ne sont pas sans reproche dans la montée en puissance et en popularité du FLN auquel en prétextant de leur refus de sa diabolisation ils se sont mis à octroyer sans mesure l'accès à leurs plateaux et à choyer en courtisans sa présidente et autres portes-paroles. En ce deuxième tour de la présidentielle, le camp Macron est devenu une nébuleuse où ceux qui ont mis le pied à l'étrier au Front national et ont été tentés de faire du Le Pen sans Jean-Marie ou sa fille ambitionnent de se refaire une virginité. C'est dans ce but qu'ils pourfendent Jean-Luc Mélenchon et le désignent déjà comme étant le probable artisan d'une éventuelle victoire de la candidate de l'extrême droite. Ce ne sont plus que des Ponce Pilate.

 

En chargeant Jean-Luc Mélenchon ils pensent se ménager un avenir avec Macron ou même avec Marine Le Pen. L'honneur de Mélenchon a été de refuser de faire semblant d'oublier que ses pourfendeurs sont ceux-là mêmes qui ont dédiabolisé le Front national et pour d'aucuns envisagent même de faire alliance avec lui ou espèrent séduire son socle militant en lui empruntant ses délires xénophobes, racistes et anti-immigrants. Ce ne sont ni Sarkozy, ni Fillon, ni Valls pour ne citer qu'eux qui sont indiqués pour proférer l'opprobre contre le leader de la France insoumise.

 

URL : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5243818

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LES ÉLITES DES MUTATIONS LIBÉRALES ALGERIENNES

Publié le par Mahi Ahmed

LES ÉLITES DES MUTATIONS LIBÉRALES ALGERIENNES

vendredi, 28 avril 2017 / raina

1. Le cahier des charges des « institutions internationales »

Les réformes ont constitué la colonne vertébrale d’un reprofilage graduel mais intensif du rôle des élites de l’économie

A partir de la fin des années 80, en Algérie comme ailleurs, ainsi que le relève pertinemment le professeur Rolande Borrelly, il n’était plus possible d’énoncer une autre vérité que celle des « bienfaits » des réformes pour la libéralisation : bienfait de la concurrence des produits importés (stimulant des entreprises locales), bienfait des investissements étrangers (support du transfert de technologie, modèle d’organisation à imiter, occasion d’engager des partenariats dynamiques), bienfait des privatisations (libérant les initiatives et rationalisant la gestion des entreprises publiques, mastodontes paresseux et rentiers), etc. C’est le Consensus de Washington qui constitue le bréviaire des politiques économiques

L’ancien ticket du développement n’a plus cours. Le développement devient « le fruit promis d’une croissance spontanée transmise par le marché mondial et une spécialisation fondée sur les avantages comparatifs ». La question de l’attractivité du cadre institutionnel en constitue la variable-clé. Elle se nourrit à un axiome unique : seuls l’IDE, « incontournable », et la privatisation, « facteur de croissance », vont permettre de dynamiser l’ensemble du tissu économique algérien. La mondialisation devient une chance à saisir, une« fenêtre d’opportunité » à ne pas rater. Il ne s’agit plus de construire une structure industrielle autonome mais plutôt de s’insérer au mieux dans la restructuration mondiale des activités industrielles. Ceci, par ailleurs, ne devant pas être compris comme une invitation indirecte à débattre de l’intérêt de cette insertion et encore moins de son bien fondé. Seul le modus operandi devrait mobiliser notre attention.

Quant à l’Etat, il doit ajuster ses mécanismes avec « les contraintes et opportunités qui naissent de son insertion internationale

L’Etat reçoit des rapports des fameuses« institutions internationales », Banque mondiale, FMI, OMC, Union Européenne, etc. qui lui enjoignent de mettre en ordre la politique nationale, à cette fin. Ces rapports sont, quant au fond, autant de commandes pour s’ajuster aux intérêts et aux pressions économiques et politiques, travestis en questions et en impératifs techniques et de rationalité, des Etats occidentaux.

 

LES ELITES DES MUTATIONS LIBERALES ALGERIENNES

2. Les thèmes de bataille du discours des élites libérales

Dotées du statut social et de l’autorité politique de conseillers du prince de rang à la fois local et mondial, des élites nationales mondialisées ou aspirant à le devenir, sont chargées de produire l’idéologie de circonstance, en l’occurrence le « There is no alternative », qui accompagne le redimensionnement de la souveraineté de l’Etat national à la mondialisation« incontournable. Les élites converties puisent volontiers dans le lexique forgé par la mondialisation au nom de l’universalité des règles de « la science économique » Le pouvoir terminologique, qui affirme et met en exergue la sphère de nos intérêts nationaux, s’estompe devant la puissance du verbe globalisé qui nous dessine jusqu’aux contours du camp de nos amis et de nos alliés en nous désignant les lignes de nos ennemis. Communauté internationale, climat des affaires, gouvernance, économie de marché, réformes structurelles, Etat providence, souverainisme, société civile, droits de l’homme, devoir d’ingérence, gagnant- gagnant, paix sociale, employabilité, etc, etc, sans oublier la sempiternelle tarte à la crème de l’économie rentière et de l’Etat rentier, ces mots de l’errance indigène dans la mondialisation « impérative » ont déclassé indépendance nationale, souveraineté nationale, développement national, système productif national, justice sociale qui balisent la terre ferme de notre individualité historique nationale, mais qui sont, à présent, dénigrés pour cause, dit-on, de péremption

— La symptomatologie

— Une symptomatologie exacerbée qui s’attache à dresser l’inventaire systématique et disqualifiant des "maux" de la politique, de l’économie, de la société, symptomatologie qui s’assimile à une interminable recension d’échecs, de blocages, de ratés, d’impasses et de crises dont les racines socioéconomiques et politiques sont occultées et qui renvoie finalement à une sorte de malédiction dont on attend impatiemment la délivrance. Par qui ? Pour aller où ?

Cette symptomatologie a pour but de participer à la formation d’une perception de la réalité socio-économique et politique sur le mode de la catastrophe imminente et ses dilemmes cornéliens : « Statuquo ou changement réel », « Réformes ou suicide collectif » et ses qualificatifs de prédilection : « inéluctable, incontournable, impératif, lancinant, urgent », etc. Il s’agit de produire un sentiment de l’urgence et de la fatalité des « réformes structurelles » mais pour imposer, comme conclusion logique, des grilles de lecture de la réalité, de ses pathologies et des thérapies à soumettre, conformes à la doxa des « institutions internationales ». Exemple il devient « impératif » de : « créer des Fonds souverains, « intégrer l’OMC, « instaurer la convertibilité du dinar », « adopter des règles conformes à celles en vigueur à l’échelle internationale », « supprimer les subventions » etc., etc.

— Le benchmark

L’idée normative est opposée à la réalité contingente de l’Algérie. Les élites s’appliquent à mettre en évidence l’écart qui sépare la réalité politique et socio-économique du pays de ce modèle abstrait d’ordre sociopolitique conforme aux « concepts et aux notions les mieux établis en sciences économiques et en économie politique » idéaltype posé comme la norme à atteindre

Les contingences sociales et historiques sont évacuées. Tout est en failles et en attentes, c’est-à-dire dans l’attente de ce qui devrait être. Les classements des « institutions internationales » notamment du « doing business » sont érigés en références absolues. Il s’agit d’importer les success stories et les logiciels qui ont réussi dans d’autres contextes, exemple, la Corée du Sud. Un rapport du FEMISE n’hésitait pas à conclure en septembre 2001 qu’ « ’il restait à l’Algérie, sur la voie de la libéralisation économique, 30% du chemin nécessaire pour approcher la situation de l’Union Européenne ». (Rapport du Forum Euro-Méditerranéen des Instituts de Sciences Economiques, séminaire des experts gouvernementaux sur la transition économique, 27-27 septembre 2001.)

Ainsi, forgée en référence aux représentations normatives, juridiques et morales des démocraties libérales occidentales, la grille de lecture de la réalité ne peut, par la suite, que produire le constat d’un pays en constant décalage, pointant les écarts négatifs comme autant de preuves cumulées de l’échec. En un mot, l’image du gâchis. Toute la perspective historique de l’Algérie se résume alors à réunir les conditions de sortie de cette « impasse » et celles du passage à ce « modèle universel », panacée de tous les maux présumés ou réels de l’Etat national algérien.

L’occultation de la réalité contemporaine du capitalisme mondial et de sa crise actuelle

Une vision idyllique de l’économie mondiale : le mythe du gagnant-gagnant

Impulsé par ces élites, le « débat » économique national est dédié pratiquement sans réserve à la cause de l’insertion internationale de l’économie algérienne et son corollaire fatal, l’obligation « impérieuse » d’adaptation des institutions, des structures, des mécanismes, des ressources humaines et bien entendu, des choix nationaux. Dans cette vision idyllique de l’économie mondiale guidée par des « règles universelles », les échanges seraient, pour l’essentiel, affaire d’avantages comparatifs, de croissance et de développement, le dollar est un « signe impartial et international des échanges » ; ONU, FMI, Banque mondiale, GATT, OMC, etc. sont des institutions internationales de régulation créées « pour éviter que les conflits ne dérapent », etc. Bref, tout l’enjeu se situe dans la capacité à améliorer sa productivité, à développer de nouvelles richesses.

Un monde au bord de l’apocalypse, une crise de nature systémique et de proportion globale aux retombées domestiques sous estimées

L’ampleur déstabilisatrice des recompositions sociales et politiques et de la reconfiguration du rôle de l’Etat qui accompagnent cette insertion est occultée

Depuis bientôt 8 années, le monde assiste, apparemment impuissant, aux métamorphoses brusques, violentes et imprévisibles de la crise qui a frappé, en 2007-2008, le système financier des Etats-Unis, clé de voute de l’ordre capitaliste mondial, le fracturant de l’intérieur même de son intime mécanisme. Cette crise qui a d’abord évolué en crise de dimension économique et sociale, puis en crise politique, dégénère, à présent, le verbe n’est pas fort, en crise géopolitique. Une crise de nature systémique et de proportion globale sans issue visible qui fait rappeler aux analystes qu’il a fallu au système capitaliste, 15 ans et une guerre mondiale pour sortir de celle de 1929. L’horizon de profit s’est raccourci de manière drastique, n’offrant plus que la spéculation financière et boursière et les guerres comme débouché rentable au capital. Les profits se trouvent moins dans l’investissement que dans la spéculation. La vieille question de l’incitation à investir, elle, se heurte au mur de la tendance mondiale à la stagnation.C’est l’immédiat qui tient lieu et place d’avenir.

Dans la très grande reconfiguration géopolitique guerrière et chaotique en cours-qui résulte de la stratégie US de désintégration programmée de tout le système de relations internationales, politiques, économiques et juridiques- il est une construction qui est tout particulièrement menacée, c’est l’État-national et singulièrement l’Etat périphérique. En reprenant la métaphore d’un ancien ministre au fait des réalités de l’ordre du monde, on peut dire que le bateau Algérie vogue sur un océan mondial en furie, situation d’autant lourde de périls que la richesse économique du pays le fait précisément dépendre du marché international le plus ultra-conflictuel, celui de l’énergie.

Le lexique des « institutions internationales

L’argumentaire des élites libérales s’est construit autour des principaux thèmes de bataille des institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI), mais aussi des institutions de l’Union Européenne.

- La thématique rentière

En Algérie, la problématique du « système rentier » constitue la clé de voute de, pratiquement, toutes les élaborations traitant des réformes du régime socio-économique et politique algérienne. Les facteurs explicatifs de tous les dysfonctionnements qui affectent le « système », renvoient systématiquement et invariablement à cette catégorie. Depuis la fin des années 1980 et dans le sillage des programmes de libéralisation de la Banque mondiale et du FMI, elle est devenue le pivot central des entreprises de déconstruction et de disqualification de la politique de développement national suivie, dans le passé. Ainsi, rapports économiques, rapports politiques, rapports sociaux, tout gravite autour de la « rente pétrolière ».

- Le thème des dépenses publiques « excessives » au service d’une cause, sous-entendue politicienne et donc douteuse : l’achat de la « paix sociale ».

- Le thème du secteur public « inefficace » par définition, « gouffre financier » et ses très nombreuses déclinaisons

— Le thème de la « crise du système »

Abdeltif Rebah

 

 

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«Les places boursières sont l’antre des spéculateurs

Publié le par Mahi Ahmed

» Entretien avec Ammar Belhimer, auteur de Les Dix Commandements de Wall Street :

«Les places boursières sont l’antre des spéculateurs

 

Propos recueillis par Mokhtar Benzaki

L’Anep vient de publier un second ouvrage du professeur en droit Ammar Belhimer, sous le titre «Les Dix nouveaux commandements de Wall Street». C’est un ensemble de chroniques, reportages et analyses, parus dans Le Soir d’Algérie, réécrits, mis à jour, enrichis et agencés pour trouver une cohérence d’ensemble qui rend fidèlement compte de la réalité de l’ordre néolibéral des années 1990 jusqu’à l’élection de Donald Trump. Il nous en parle.

Le Soir d’Algérie : Les chroniques de presse se prêtent-elles à un exercice aussi ambitieux que celui de configurer le mode de fonctionnement et de reproduction d’un système aussi complexe que le néolibéralisme ?

Ammar Belhimer : La matière de l’essai est tirée des chroniques hebdomadaires parues dans Le Soir d’Algérie depuis plus de douze ans. Ces chroniques sont généralement le prétexte ou l’occasion de lectures jugées pertinentes se rapportant aux interrogations du moment. Que ces lectures soient liées à l’actualité ne diminue en rien de leur valeur scientifique, bien au contraire.

Ainsi, se régalera-t-on de la lecture de Marc Roche, journaliste financier français du quotidien Le Monde, en poste successivement à New York, Bruxelles, Washington et Londres, qui (dans un bel ouvrage La banque : comment Goldman Sachs dirige le monde) nous dresse un portrait croustillant de Lloyd Blankfein, le P-DG de Goldman Sachs, qui règne sur la finance mondiale dans le plus grand secret et qui s’autorise à dire modestement : «Je ne suis qu’un banquier qui fait le travail de Dieu.»

De la même manière, et dans un tout autre registre, celui de l’anthropologie et de l’économie, David Graeber, professeur à London University, nous livre un ouvrage, récemment traduit de l’anglais chez Babel (Dette 5000 ans d’histoire) dans lequel il souligne que, depuis l’aube du temps, les outils de communication de l’homme sont indissociables du marché : «Adam Smith aussi voyait le langage — donc la pensée humaine — naître de notre penchant à faire ‘‘des échanges d’une chose pour une autre’’, qui lui paraissait également être à l’origine du marché. Le besoin pressant de commercer, de comparer les valeurs, est très précisément ce qui fait de nous des êtres intelligents et nous distingue des autres animaux.

La société vient ensuite — autrement dit, au départ nos idées sur nos responsabilités à l’égard des autres prennent forme en termes strictement commerciaux.»

Si la langue du marché a très tôt prévalu, les marques d’hostilité, de lutte et de résistance n’ont également pas été étrangères à notre langage. Parce qu’elles touchent à toutes les disciplines, ces lectures appréhendent l’objet de la recherche avec un œil à facettes multiples. Leur réécriture (afin de les extraire de l’actualité du quotidien) et leur agencement dans un ensemble thématique cohérent donne du sens à une construction d’ensemble qui ambitionne de dresser un tableau aussi exhaustif que plaisant (en termes d’écriture) de l’ordre néolibéral. L’effort de réécriture entrepris est en effet destiné à faciliter pour le plus grand nombre la lecture de concepts et autres formules habituellement réservées aux initiés, sans pour autant altérer leur complexité.

A quoi se résume cette configuration générale de l’ordre néolibéral que vous évoquez ?

Les deux mamelles du néolibéralisme que sont la spéculation et l’endettement sont soigneusement analysées. «Au cœur du monde il y a le dieu Argent. C’est là qu’est le premier terrorisme», relève, à juste titre, Sa Sainteté le pape François. S’il fallait paraphraser les Dix Commandements de Dieu donnés à Moïse sur le Sinaï pour définir les règles qui organisent le Consensus de Washington, fondateur de l’ordre néolibéral, cela donnerait un Décalogue explosif. Même s’il n’épargne pas les autres sphères, c’est dans l’économie que l’intégrisme néolibéral fait le plus de ravages. Le modèle se résume à une mixture de thatchérisme, de «reaganomique» et de «Consensus de Washington», tous favorables aux privatisations, à la libéralisation économique et à des banques centrales préoccupées uniquement par l'inflation, et accessoirement par la stabilité des prix, hors de toute considération de croissance. Déformation du réel, culte de l’évaluation et mépris de la justice, domination d’une caste et idéal sécuritaire, tels sont les signes les plus manifestes du nouvel ordre néolibéral. L’ouvrage installe méthodiquement les pièces du puzzle néolibéral pour dévoiler d’abord son arrière-boutique, son «fil conducteur» : une nouvelle forme de valeur, la haute main du banquier sur l’économie réelle, l’antre des spéculateurs que sont devenues les places boursières, dans ce qu’il est advenu d’appeler une «économie de casino».

Vous associez l’avènement du néolibéralisme à la chute de l’Union soviétique et au couple Reagan-Thatcher ?

Le néolibéralisme est un ordre hégémonique qui achève un long processus de développement du capital financier amorcé autour de la première guerre mondiale.

Le nouvel ordre néolibéral règne sans partage, hors de toute régulation et de tout contre-pouvoir, depuis les années 1990.

Il trouve une parfaite expresse dans ce qu’il est convenu d’appeler le «Consensus de Washington», une expression utilisée pour la première fois en 1989 pour asseoir dix mythes fondateurs : la discipline budgétaire, la réorientation des dépenses publiques, la réforme fiscale, la libéralisation financière du commerce et la déréglementation, les taux de change, la privatisation et l’extension des droits de propriété.

Quelles implications cela induit-il pour les pays en développement, dont le nôtre ?

Pour les pays du Sud, la nouvelle économie politique repose sur deux fondements étroitement associés à l’extraction de la valeur :

• le développement de nouvelles forces productives (dans l’électronique, les communications, les transports, la logistique et la gestion) ;

• la suppression des barrières nationales à la circulation des capitaux et des marchandises (pas des personnes), la privatisation des sphères publiques et communes, l’avènement de nouvelles institutions commerciales (OMC), financières (FMI) et miliaires (Otan) dans la prise de décision.

Dans notre essai, la chaîne de domination et de dépendances qu’un tel ordre génère est longuement illustrée par l’humiliation subie par la Grèce à la faveur du rééchelonnement de sa dette, de nouvelles vagues d’acquisitions coloniales avec la constitution des fonds pétroliers et la contagion de nouvelles ressources comme l’eau et la terre par l’appât du gain, la privatisation de la guerre, etc.

Il s’ensuit l’avènement de nouveaux vecteurs de la puissance que dessinent l’entreprise du futur, le management financier, le poids du lobbying, le diktat des agences de notation ou encore la gouvernance algorithmique.

Quelles conséquences politiques et sociales génère une telle évolution ?

Une telle évolution ne peut laisser aucun droit de cité à la liberté et la démocratie, ou à toute autre valeur héritée du libéralisme ancien. Le nouveau système politique est une «démocratie totalitaire» qui déconsidère le suffrage universel et les institutions représentatives, menace les libertés syndicales, érode le pouvoir de négociation des salariés. Il prévaut la règle «un dollar = une voix», avec une certaine fatalité de la terreur, sur fond de raz-de-marée d’extrême droite, de perdition de la gauche et de la social-démocratie, de velléité social-libérale.

Au plan social, cette évolution se traduit par une accentuation des inégalités et injustices meurtrières, une pauvreté croissante, le déclin des classes moyennes, l’éloge de la médiocrité, «le syndrome du larbin».

Politiquement parlant, le système installe un Etat qualifié de carcéral et sans souveraineté, qui a pour mission de supplanter les classes.

Quel avenir immédiat se profile devant tant de menaces ?

Le modèle néolibéral, «survendu», peine à produire de la croissance, le non-marchand progresse, sur fond de désertion et de désobéissance, comme en témoigne la «gifle islandaise» — à notre sens insuffisamment analysée.

C’est du grand froid polaire qu’est venue la première réaction honorable à la crise financière de 2008-2009. L’Islande a dit «non» à un traitement inéquitable de ses dettes.

Ce petit Etat insulaire de 103 000 km2 de glace pour 320 000 habitants a inscrit la journée du samedi 6 mars 2010 au fer rouge dans l’histoire du néolibéralisme. Ce jour-là, les Islandais — un petit peuple de pêcheurs réputés peu râleurs — se sont prononcés sur la loi Icesave (du nom d’une banque en ligne locale), votée par le Parlement islandais dans la nuit du 30 au 31 décembre 2009 et qui visait à entériner la nationalisation des dettes privées et à mettre en œuvre un train de mesures d’austérité (gel des salaires, diminution des dépenses publiques…) pour permettre au pays de s’acquitter des dettes contractées auprès des Etats britannique et hollandais. Face à la vive protestation engendrée en Islande par l’adoption du texte de loi, avec notamment une pétition déposée par 60 000 personnes, le président Olafur Ragnar Grimsson a choisi de ne pas le signer et de la soumettre à référendum. Au cours de la campagne, les partisans du «oui» ont mis l’accent sur la légitimité du remboursement des épargnants britanniques et néerlandais qui ont perdu cette somme avec la faillite des banques locales en 2008, ainsi que sur le respect des engagements antérieurement pris par l’Etat. Le gouvernement islandais de coalition entre sociaux-démocrates et Verts était, lui aussi, favorable au remboursement de ces épargnants lésés (évalués à quelque 300 000). Mais les Islandais, dans leur écrasante majorité, ne l’entendaient pas ainsi. Ils ont rejeté à 93,2% l'accord financier Icesave.

Le «oui» n'a réuni que 2 699 suffrages, soit 1,8% des voix, tandis que le «non» a obtenu 134 397 votes, pour une participation finale de 62,7% avec 144 231 votants.

Ce «non» massif est une réaction à une double injustice ou à ce qui est perçu comme tel : la nationalisation d’une dette privée et le besoin de se sacrifier pour financer le sauvetage d’une banque privée.

M. B. 

 

Ammar Belhimer présentera et dédicacera son livre à la librairie Chaïb Dzaïr — baptisée du nom de la première chahida tombée au champ d'honneur aux côtés de Badji Mokhtar – 1, rue Pasteur, Grande-Poste, Alger, samedi 11 mars à 15h.

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/03/11/article.php?sid=210491&cid=50

 

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L’illusoire réforme de l’économie algérienne

Publié le par Mahi Ahmed

L’illusoire réforme de l’économie algérienne

JEAN-PIERRE SÉRÉNI > 2 JANVIER 2017

 

De passage à Alger à la mi-novembre, le chef de la mission du Fonds monétaire international (FMI) pour l’Algérie Jean-François Dauphin a émis le vœu qu’à l’avenir « la croissance soit davantage tirée par le secteur privé et soit moins dépendante des hydrocarbures ». En clair, le secteur privé doit remplacer la dépense publique alimentée par la rente pétrolière comme moteur de l’économie algérienne. Mais ce n’est pas si simple.

 

Avec l’effondrement des prix du brut, passés de 112,66 dollars le baril en juin 2014 à 45,13 dollars en novembre 2016 (− 60 %), le secteur pétrolier a été fortement secoué et la manne amputée d’autant : les exportations d’hydrocarbures ont été divisées par près de trois, passant de 70,5 milliards de dollars en 2012, année record, à 26 milliards attendus en 2016. Le président Abdelaziz Bouteflika ne peut plus, comme à la belle époque de l’euphorie pétrolière (2004-2013), à la fois financer l’embauche de centaines de milliers de fonctionnaires et augmenter sans compter leurs salaires. Il n’est plus en mesure non plus comme en 2011 pour étouffer dans l’œuf un début de « printemps arabe », subventionner largement l’eau, le gaz, l’électricité, les carburants, la semoule, le sucre ou le logement, construire d’innombrables bâtiments administratifs, des milliers d’écoles, des centaines d’hôpitaux et de mosquées, acheter sans compter des cruisers 4 x 4 pour ses protégés… et lancer de grands travaux autoroutiers payés cash à des entreprises étrangères, comme l’autoroute Est-Ouest.

 

UNE CRISE DISSIMULÉE AUX ALGÉRIENS

 

Entre 2014 et 2016, le PIB aura reculé de 30 % environ, passant selon le FMI de 235 à 166 milliards de dollars. L’ampleur de l’effondrement est caché à l’opinion, le gouvernement affiche une croissance illusoire de 3,9 % au 1er semestre 2016 en phase avec les résultats de l’année précédente, grâce à un calcul du PIB en volume, et non en valeur, qui masque la forte baisse des prix du pétrole comme le recul de la devise nationale, le dinar (− 38,4 % contre le dollar). L’Algérie a produit autant qu’en 2014 mais a vendu sa production moitié moins cher.

 

Au cours de la dernière décennie, la part de l’investissement public dans l’économie a atteint des taux à la chinoise — 30 à 40 % du PIB —, pour des résultats, il faut l’avouer, plutôt modestes en termes de croissance. Le revenu par tête a augmenté en gros de 1 % par an jusqu’en 2014, avec des inégalités territoriales monstrueuses au détriment des hauts plateaux et du sud. Une récente enquête du ministère de l’intérieur sur les finances publiques des 1 541 communes du pays l’illustre : 958 d’entre elles (62 %) sont pauvres, c’est-à-dire qu’elles n’ont aucune activité économique susceptible d’être taxée, 480 (31 %), « moyennes », vivotent et 103 (7 %) « riches » sont seules en mesure de couvrir leurs dépenses. Les embouteillages d’Alger et de l’Algérois cachent mal la paupérisation d’une très large partie du pays et de ses habitants.

 

Les entreprises privées peuvent-elles prendre le relais de l’investissement public, remplacer les dizaines de milliards de dollars disparus avec la chute des prix du brut, sortir le pays d’une inévitable récession et « tirer la croissance » comme le propose Dauphin et avec lui, de nombreux réformateurs ? On peut sérieusement en douter.

 

L’ARGENT CACHÉ DU SECTEUR INFORMEL

 

Il y a d’abord ce qu’on baptise, faute de mieux, le secteur « informel », un immense patchwork d’activités et de situations plus ou moins en marge des lois qui représente au moins un bon tiers de l’économie légale et auquel le gouvernement d’Abdelmalek Sellal propose en vain depuis plus de deux ans de se « normaliser ». Et pour cause, sans la mobilisation de l’informel qui passe par son retour à la légalité, c’est-à-dire payer la douane, les impôts, les cotisations de sécurité sociale, la relance par le privé est sans avenir.

 

En réalité, les barons de l’informel s’intéressent d’abord à la différence entre le taux de change officiel du dinar (111 DA pour 1 euro) et celui du marché parallèle (180 DA environ). Ils obtiennent des banques des crédits d’importation en euros à 111 DA dont ils vendent une bonne part immédiatement pour 182 DA. Les 5,5 % d’intérêt promis par le Trésor ne rivalisent pas avec les 70 % que rapporte la spéculation sur le change.

 

L’ancien ministre des finances, Abderrahmane Benkhalfa, en a fait l’expérience. Il comptait sur l’argent caché pour son Emprunt national pour la croissance économique (ENCE) qui a rapporté 568 milliards de DA (à peine 5 milliards de dollars). Il n’en a rien été, l’argent n’est pas sorti des sacs poubelles où il se cache par milliards en attendant d’acheter des devises, de l’or ou des terrains. La méfiance a joué à plein, ce sont les banques, les entreprises, les compagnies d’assurances, appartenant toutes à l’État, et les caisses de sécurité sociale qui ont souscrit l’essentiel, sur instruction orale de leurs tutelles ministérielles. Du coup, les ressources des institutions financières publiques ont plongé et la banque centrale, la Banque d’Algérie, a dû leur venir en aide pour les sortir de ce mauvais pas et, indirectement, venir en aide au Trésor.

 

UN SECTEUR PRIVÉ... DE FORCE

 

À l’indifférence du secteur informel s’ajoute la grande faiblesse du secteur privé « légal » longtemps réprimé par le pouvoir politique et qui n’a pris son envol que depuis le milieu de la « Décennie noire » (1988-1998) pour reprendre la terminologie officielle. Selon l’Office national des statistiques (ONS) qui a publié un Recensement économique 20111, il existe en Algérie un peu moins d’un million d’entreprises dont plus de 90 % sont personnelles, familiales et ne comprennent qu’un établissement, en général un magasin, un atelier ou un véhicule. Commerçants et artisans pour l’essentiel, ils n’ont en général ni la ressource ni les compétences pour investir et remplacer l’État. Les personnes morales (sociétés par action, en commandite ou à responsabilité limitée) sont à peine 45 000. Une petite cinquantaine ont un chiffre d’affaires égal ou supérieur à 2 millions de dollars, la moitié est réalisée par le secteur public : l’énergie, la finance, les transports en commun lui appartiennent, tandis que le privé domine dans l’industrie agroalimentaire, le bâtiment et les services. L’environnement des entreprises reste défavorable à leur essor, comme le montre année après année le rapport de la Banque mondiale sur le climat des affaires2 où l’Algérie se classe 156e sur 190 pays examinés — avec des scores encore plus médiocres pour l’octroi des prêts bancaires, la protection des actionnaires minoritaires ou le transfert de propriété.

 

LES « CHOUCHOUS DE LA RÉPUBLIQUE »

 

Il y a un autre obstacle de taille : les multiples interventions du pouvoir exécutif dans la vie des affaires. Les « chouchous de la République » comme on les surnomme à Alger, bénéficient de toutes les attentions : terrains des Domaines cédés à bon marché, facilités bancaires, subventions, commandes publiques, dégrèvements fiscaux et protection contre la concurrence, le tout en échange d’un soutien politique permanent au président Bouteflika et à sa famille. Depuis dix ans, plusieurs groupes ont émergé dans ces conditions et ont gagné beaucoup d’argent. À l’opposé, ceux qui sont mal vus remarquent se dresser devant eux d’infranchissables barrières. La loi exige pour tout investissement « stratégique » le feu vert de la Commission nationale de l’investissement (CNI) présidée par le premier ministre et rattachée au ministre de l’industrie, Abdeslam Bouchouareb, et où plusieurs de ses collègues sont représentés. Il lui suffit de ne pas répondre pour geler durant de longs mois, voire des années, les projets des investisseurs mal vus qui, ainsi privés de toutes les facilités accordées aux « chouchous », sont réduits à l’impuissance.

 

S’y ajoute le poids non négligeable du patron des patrons, Ali Haddad, président du Forum des chefs d’entreprise (FCE). Fort du soutien du frère du président Saïd Bouteflika et du premier ministre, il canalise le soutien du petit monde patronal algérien en faveur du pouvoir en place et, en contrepartie, joue le rôle de « portier » pour l’octroi des facilités évoquées plus haut. Ce « capitalisme entre copains » ne facilite pas la relève de la rente par le secteur privé. Pas plus d’ailleurs que la multiplication des impayés de la part de l’État et de ses démembrements. Les fournisseurs privés de la Sonelgaz, le monopole public de l’électricité et du gaz, ne sont plus payés depuis de longs mois et réduisent leurs effectifs. Pour payer les salaires de leurs personnels, ils sont contraints de céder leurs créances sur Sonelgaz à vil prix à des institutions financières, notamment étrangères. Des milliards de dollars sont en jeu, car Sonelgaz est avec la Sonatrach l’un des deux principaux investisseurs du pays. Le déficit du Trésor d’une trentaine de milliards de dollars pour cette année et d’une douzaine en 2017 — si l’exécution du Budget pour 2017 adopté en décembre est respectée — qui se finance par des montagnes d’impayés, ne laisse pas présager une solution rapide.

 

FAIRE PLUS AVEC MOINS

 

Sans remontée rapide des cours du pétrole à des niveaux aujourd’hui hors d’atteinte et sans un secteur privé assez « costaud » pour prendre la relève, l’économie algérienne est-elle condamnée à la crise permanente ? On peut le redouter, même s’il existe des pistes plus modestes insuffisamment explorées. Contrairement à hier où l’investissement a été massif et la croissance modeste, il faut apprendre à faire plus avec moins, à exploiter les surcapacités industrielles là ou elles existent (cimenteries, agroalimentaires), à développer les services à la personne, par exemple pour gérer le million de logements construits depuis dix ans qui sont privés de syndics, d’agents d’entretien et de jardiniers, à faire rentrer les loyers des HLM ou payer l’eau, le gaz, l’électricité et les carburants aujourd’hui bradés. Mais tant que la succession du président Bouteflika — qui fêtera au printemps prochain ses 80 ans et sa 18e année de règne — n’est pas réglée, il ne se passera sans doute pas grand-chose.

 

JEAN-PIERRE SÉRÉNI

1Collections statistiques, n° 172, juillet 2012.

2Doing Business 2017 : Égalité des Chances pour Tous,25 octobre 2016.

 

url : http://orientxxi.info/magazine/economie-algerienne,1631

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LA RESPONSABILITÉ DES RÉCITANTS DE MANTRAS La liberté de la presse en question

Publié le par Mahi Ahmed

LA RESPONSABILITÉ DES RÉCITANTS DE MANTRAS La liberté de la presse en question

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Lundi 02 Janvier 2017

 

«Il n'existe pas, à ce jour, en Amérique, de presse libre et indépendante. Vous le savez aussi bien que moi. Pas un seul parmi vous n'ose écrire ses opinions honnêtes et vous savez très bien que si vous le faites, elles ne seront pas publiées. On me paye un salaire pour que je ne publie pas mes opinions et nous savons tous que si nous nous aventurions à le faire, nous nous retrouverions à la rue illico. Le travail du journaliste est la destruction de la vérité, le mensonge patent, la perversion des faits et la manipulation de l'opinion au service des Puissances de l'Argent. Nous sommes les outils obéissants des Puissants et des Riches qui tirent les ficelles dans les coulisses. Nos talents, nos facultés et nos vies appartiennent à ces hommes. Tout cela, vous le savez aussi bien que moi!» John Swinton, célèbre journaliste, le 25 septembre 1880, lors d'un banquet à New York quand on lui propose de porter un toast à la liberté de la presse (Labor's Untold Story, de Richard O. Boyer and Herbert M. Morais, 1955/1979.)

Comment perdurent les conflits créés par les hommes? On peut invoquer mille et une raisons! Dans cette réflexion nous allons zoomer sur l'immense responsabilité du quatrième pouvoir qui est celui de l'information. C'est un fait! Il n'y a pas de presse libre; un exemple nous est donné par le journal Le Monde qui fut un journal de référence il y a bien longtemps. Dans un éditorial intitulé: «Syrie: le crime de trop appelle une riposte» appelant au meurtre et à la curée, Natalie Nougayrede du Journal Le Monde, ne laisse aucune place au doute. Ses références à prendre comme du pain bénit sont occidentales. Poursuivant la technique du boutefeux, elle incite à la fierté: «La crédibilité des pays occidentaux, qui avaient parlé à des degrés divers de «ligne rouge», est en jeu...Un autre exemple sous la plume de la même boutefeux: «Iran: bombarder ou pas?» Madame Nougayrede s'empare de l'imaginaire des lecteurs, en leur imposant de fait sa certitude; il faut bombarder l'Iran, mais quand? Enfin, on ne peut pas ne pas citer la fascination de la journaliste pour Bernard-Henri Lévy et son épopée dans le lynchage d'El Gueddafi. Mais ce journal n'est pas le seul média français se livrant à la désinformation outrageuse.La radio RTL (1ère radio) rivalise avec le journal Le Monde, car en plus d'abêtir les auditeurs, elle se complaît dans la collaboration avec l'impérialisme occidental, dominé par le système anglo-saxon.

 

Le mensonge érigé en dogme du magister dixit

Le très puissant New York Times symbolise bien l'année médiatique difficile des médias occidentaux. Ses dirigeants ont même appelé à se remettre en question L'année écoulée s'est montrée difficile pour les médias de masse occidentaux. Entre prévisions erronées, crédibilité entachée et manque de confiance de la part de la population, certains ont même appelé à se remettre en question. «Les médias d'information ont largement manqué ce qui se passait autour d'eux...» Cette analyse de Jim Rutenberg, médiateur du très célèbre New York Times, au lendemain de l'élection de Donald Trump, est à l'image de l'année médiatique de bon nombre de titres de presse occidentaux. Que ce soit à propos du Brexit, de l'élection présidentielle américaine ou des chances de François Hollande de faire un second mandat, 2016 s'est montrée cruelle pour les médias mainstream. La réalité a balayé la plupart de leurs prévisions au sujet de ces grands événements qui ont marqué l'année. Mais plus que ces analyses ratées, c'est au niveau même de la couverture de certains sujets comme la bataille d'Alep qu'ils sont critiqués. Le niveau de défiance de la population occidentale envers ses médias atteint désormais des sommets.» (1)

 

Alep, tombeau du mainstream?

La libération de la seconde ville de Syrie par l'armée de Bachar el-Assad et ses alliés a été l'un des événements les plus marquants de cette fin d'année. Avant que Damas annonce le 22 décembre avoir repris le contrôle de la totalité de la ville, de nombreux médias occidentaux ont accusé l'armée arabe syrienne d'avoir commis des exactions sur les civils d'Alep-Est. La ville aurait été «en flammes», noyée sous les bombardements des avions syriens et russes et la majorité de la presse occidentale plaignait le sort des «rebelles modérés» en passe de perdre la bataille. La machine médiatique en marche a cependant été freinée à plusieurs reprises par des voix discordantes de plus en plus nombreuses. Notamment celle de l'humanitaire français Pierre Le Corf, «Beaucoup de médias ont diffusé des scènes de massacres, [...] des gens brûlés vivants», a-t-il déclaré à Sputnik le 14 décembre, ajoutant qu'«en étant ici je n'ai jamais entendu parler de ça. J'ai entendu parler de ça dans les médias. [...] Ça me semble difficile à vérifier.» Visiblement agacé par les publications de l'humanitaire montrant des gens heureux de la libération de la ville, plusieurs médias ont attaqué sa crédibilité, l'accusant d'être à la solde du «régime syrien». (1)

De même, la journaliste indépendante canadienne Eva Bartlett a beaucoup fait réagir après son intervention lors d'une conférence de presse organisée par la mission syrienne auprès de l'ONU. Répondant à la question d'un journaliste norvégien, elle avait fait voler en éclat la rhétorique des médias mainstream sur la Syrie. Elle avait notamment évoqué le manque de crédibilité des sources des journalistes occidentaux comme l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) ou les fameux Casques blancs et avait nié les accusations d'une partie de la presse qui voulait que l'armée de Bachar el-Assad ait commis des crimes sur des civils. (2)

Vanessa Beeley, journaliste indépendante britannique, a également fait parler d'elle en démontant le mythe des Casques blancs. Présentés par une partie de la presse comme une ONG humanitaire, ils ont même été pressentis pour obtenir le prix Nobel de la paix. «Il y a des preuves du soutien aux terroristes en Syrie par 'les Casques blancs''».

 

Les mensonges assumés et têtus des médias français

Dans le paysage audiovisuel français aussi, certaines voix bravent la doxa sur la Syrie. Le 21 décembre, Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) était l'invité d'Yves Calvi sur LCI. Dénonçant «une falsification de l'information qui est énorme» concernant Alep, il a tenu à livrer quelques éclaircissements: «Il y a un tiers des quartiers d'Alep, seulement un tiers, qui sont victimes des bombardements, et - j'insiste - c'est un tiers de la ville où des djihadistes dangereux sont présents et ce sont ces djihadistes qui depuis des années tirent sur les quartiers chrétiens et sur le reste de la ville ce dont on ne parle jamais.» «On se fait rouler dans la farine avec Alep?», s'était même interrogé Yves Calvi qui tenta de se distancer de la réalité qu'il a contribué à marteler en boucle. Le dernier coup dur à la version dominante sur Alep est venu d'une actrice et réalisatrice bolivienne de retour d'un séjour de huit mois en Syrie pour tourner un documentaire. (..) Sur CNN le 21 décembre, elle est également revenue sur les tweets de Bana, la petite fille syrienne qui racontait son quotidien d'enfant à Alep-Est c'est juste impossible. J'ai été sur place... franchement... il n'y a pas d'Internet, spécialement dans cette partie d'Alep, il n'y a pas d'électricité depuis plus de 85 jours, je ne pense pas qu'elle était à Alep. Montrez-moi une vraie vidéo du moment où elle est exfiltrée d'Alep-Est.»(4)

L'intellectuel Alain de Benoist n'y va par quatre chemins: Il dénonce une douce complicité. Il écrit: «La grande majorité des journalistes est sincère. Ils sont persuadés d'être toujours dans le vrai parce qu'ils sont victimes de stratégie de persuasion qu'ils relaient. L'immense majorité adhère à la vulgate, libérale libertaire, ce mélange d'idéologie des droits de l'homme de convenance, d'antiracisme, de progressisme, mais de révérence au marché du politiquement correct. Ils en reprennent tous les mantras, unanimismes à condamner le populisme, le protectionnisme, l'identité, la souveraineté, tous persuadés que les hommes sont partout les mêmes et que leur avenir est de convenir au grand marché mondial. Le métier de journaliste n'est pas facile, il demande de l'humilité et non un surcroit de prétention.» (5)

Un exemple d'enfumage même des plus grands journaux? «Reprenant sans pincettes un rapport du FBI, le très sérieux Washington Post a assuré que le piratage d'une centrale électrique du Vermont avait été organisé par la Russie. Le problème? La fameuse centrale a indiqué... qu'elle n'avait pas été hackée. Sans prendre la précaution de vérifier l'information, venue de supposition des services de renseignements américains, le journal n'hésite pas à relayer le commentaire incendiaire du gouverneur démocrate de l'Etat du Vermont, Peter Shumlin, qui qualifie Vladimir Poutine de «l'un des plus gros voyous du monde», conclut, un brin hâtivement: «Cet épisode devrait souligner le besoin urgent pour notre gouvernement fédéral [américain] de pourchasser vigoureusement et de mettre un terme à ce genre d'ingérence russe.»

 

La fabrication de la normalité

C'est par ces mots que C.J. Hopkins définit le sacerdoce de la presse mainstream qui s'invente des fausses nouvelles contre lesquelles elle doit lutter: Il écrit: «Vers la mi-novembre, à la suite de la défaite d'Hillary Clinton les autoproclamés Gardiens de la Réalité, mieux connus sous le nom de médias tenus par le monde des affaires, ont lancé une campagne mondiale de marketing contre le maléfique et perfide fléau des «fausses nouvelles». Cette campagne a maintenant atteint le stade de l'hystérie. Les médias de l'ensemble de l'Empire diffusent quotidiennement des avertissements terrifiants sur la menace imminente et existentielle contre nos libertés, la menace des«fausses nouvelles».(...) Qui est derrière cette menace de «fausses nouvelles»? Eh bien, Poutine naturellement, mais pas seulement Poutine. (...) Heureusement pour nous, les médias d'entreprise sont à fond sur la piste de cette bande de scélérats. Comme vous le savez sans doute, le Washington Post a publié récemment un sensationnel article qui diffame sans vergogne des centaines de publications alternatives (comme celle que vous lisez) en les traitant de «camelots de la propagande russe». (...) Une foule de publications dangereusement extrémistes, comme CounterPunch, The Intercept, Rolling Stone, The Nation, The New Yorker, Fortune Magazine, Bloomberg et US News & World Report, ont fustigé le Washington Post pour ses pratiques journalistiques «bâclées», «douteuses» ou de bas niveau. L'obsession actuelle des médias à l'égard des «fausses nouvelles» cache le fait qu'il n'y a pas de «vraie nouvelle» et produit simultanément «de vraies nouvelles», ou plutôt leur apparence. (7)

 

Les citoyens s'informent lucidement d'une façon alternative

Ariane Walter a, à sa façon, décrit le combat des sans-dents pour une vraie information. «2016 a été l'année la plus surprenante, la plus folle, la plus prometteuse. Les grands prédateurs qui dirigent et saignent notre monde se sont pris claque sur claque. Les réseaux sociaux qui sont la voix des sans-dents, ont été tellement vifs, actifs, drôles, puissants, que la clique agonisante, dans un dernier gargouillis, balbutie qu'elle veut les interdire! Dans les merveilleux souvenirs de 2016, nous avons d'abord, débordant des poubelles de l'Histoire, les têtes des médias dits les merdias, qui ont pris une saucée mémorable. Ils prévoyaient un «non» au Brexit. Ce fut un «Oui». Ils prévoyaient Clinton, ce fut Trump. Ils prévoyaient Juppé, ce fut Fillon. (...) Quelle belle année, avec au pied de la guillotine les têtes de Clinton, Obama, Cameron, Sarkozy, Juppé, Renzi, Hollande!!! (...)Parce que nous le voulons, parce que nous le disons, parce que les myriades de barques de notre humanité humaine sont prêtes à voler tant 2016 a été si surprenante, si drôle, si prometteuse, si quantique dans son explosion irrépressible et libre!! 2017, pupuce, tu as un sacré héritage!» (8).

 

Et en Algérie?

Avons-nous une presse libre? Avons-nous une presse professionnelle, Mon sentiment après avoir contribué modestement à l'émergence de la presse «libre» est qu'il n'y a pas de presse au sens professionnel du terme. Il n'y a pas de presse libre. A des degrés divers et pour des raisons diverses notre presse ne peut pas dire ce qui est dans un sens ni dans l'autre. Certaines fois l'action du gouvernement - même si elle est constructive, ne trouve pas grâce à ses yeux. D'autre fois c'est le contraire c'est «la pommade» sans retenue. S'agissant de l'appréciation de la situation internationale, en règle générale, il n'y a pas de mon point de vue d'analyse objective il y a un suivisme sans un minima de critiques, l'exemple de la situation en Syrie est symptomatique,

pratiquement tous les journaux dits «libres» et de réputation répercutent la doxa occidentale participant ce faisant au formatage des imaginaires algériens dans le sens des médias mainstream allant jusqu'à répercuter des expressions toutes faites comme le mot «boucher» pour qualifier Assad, selon la lexicologie des BHL, des Fabius et les mantras concernant les élucubrations de l'Osdh qui fait une comptabilité macabre au jour le jour (150 morts par jour pendant 2000 jours) bien embusqué à Londres. De l'autre côté, les journaux arabophones, ont en règle générale une opinion différente certaines fois justes, mais souvent pour des raisons idéologiques ou religieuses! Enfin il y a les journaux du pouvoir condamnés à être des laudateurs sans état d'âme et ne pas sortir des clous. Le journaliste Pulitzer, fondateur du prix du même nom, fondé en 1917 recommande d'être sans pitié pour les escrocs:«Il n'est pas un crime, pas un truc, pas un sale coup, pas une escroquerie, pas un vice qui ne perdure sans le secret qui l'entoure. Exposez ces faits au grand jour, décrivez-les, attaquez-les, ridiculisez-les dans la presse et tôt ou tard l'opinion publique les chassera. La publicité n'est peut-être pas la seule chose nécessaire, mais c'est une chose sans laquelle toutes les autres démarches resteront vaines.» Le sociologue Pierre Bourdieu professeur au Collège de France recommandait pour sa part de donner la parole aux citoyens: «Il serait temps que les journalistes apprennent à reconnaître qu'un propos peut être très important intellectuellement ou politiquement, lors même qu'il émane d'un simple citoyen inconnu ou isolé, ou, au contraire, tout à fait insignifiant, lors même qu'il émane d'un homme politique «important» ou d'un porte-parole autorisé d'un «collectif», ministère, Église ou Parti.» Pour sa part et dans un hommage à Wilfred Burchett T.D. Allman écrit: «Le journalisme véritablement objectif non seulement rapporte correctement les faits, mais en tire leur véritable signification. Il résiste à l'épreuve du temps. Il est validé non seulement par des «sources sûres», mais aussi par le déroulement de l'Histoire. C'est un journalisme qui, dix, vingt ou cinquante ans après les faits, tient encore la route et donne un compte-rendu honnête et intelligent des évènements.» Tout est dit.

 

1.https://francais.rt.com/international/31575-2016-annee-noire-pour-medias-mainstream

2.https://francais.rt.com/france/30697-quand-inrocks-pensent-denoncer-video-complotiste-se-font-recadrer-lecteurs...

https://twitter.com/RTenfrancais/status/809646998072754176

3.https://francais.rt.com/opinions/27507-soutien-terroristes-casques-blancs...

4.https://francais.rt.com/international/31459-actrice-bolivienne-retour-syrie-met-a-mal-version-medias-occidentaux-alep...

5.http://www.bvoltaire.fr/alaindebenoist/ici-les-journalistes-ne-sont-pas-les-victimes-de-la-censure-mais-les-vecteurs,264005

6.http://reseauinternational.net/le-washington-post-publie-la-fausse-histoire-dune-centrale-americaine-soi-disant-hackee-par-moscou/#ZZF2aGg4PwKzjg2O.99

7.C.J. Hopkins http://lesakerfrancophone.fr/la-fabrication-de-la-normalite

8.Ariane Walter https://www.legrandsoir.info/2016-l-annee-quantique.html

url . L'Expression du 2117

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Droite dure et gauche radicale contre gauche molle et droite libérale L’embrouillamini des politiques néolibérales dans le monde

Publié le par Mahi Ahmed

Droite dure et gauche radicale contre gauche molle et droite libérale

L’embrouillamini des politiques néolibérales dans le monde

le 26.12.16 |

 

 

 

 

 

L’élection surprise de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, la victoire inattendue de François Fillon aux primaires de la droite pour la désignation de son candidat à l’élection présidentielle de mai 2017 en France, la démission forcée de David Cameron du poste de Premier ministre au Royaume-Uni après le vote en faveur du Brexit, celle toute récente de Matteo Renzi de la tête du gouvernement en Italie, l’irrésistible ascension des partis d’extrême droite en Europe occidentale et centrale (France, Autriche) et des partis de la gauche radicale en Europe du Sud (Grèce, Espagne) et bien d’autres événements récents marquent un retournement de situation aussi contradictoire qu’inenvisageable en théorie dans le monde occidental. Les retombées de tous ces événements sur les affaires du monde en général, sur les pays pétroliers sous-développés (dont l’Algérie) en particulier paraissent incertaines, aussi porteuses d’espoirs lointains que chargées de dangers imminents.

 

Aux sources de la crise actuelle.

 

Depuis la fin des années 1970 en effet, le triomphe du libéralisme version hard (néolibéralisme) dans les pays de l’OCDE semblait avoir eu raison tout à la fois des velléités protectionnistes de la droite nationaliste radicalisée (ci-après désignée par droite dure), et du militantisme combatif d’une gauche social-démocrate libéralisée (ci-après désignée par «gauche molle»).

 

Curieusement, la montée de la droite dure alliée à la gauche radicale contre la droite traditionnelle (libérale) alliée à la gauche molle semble un facteur de détente internationale, alors même que des tensions extrêmes continuent d’alimenter la scène politique entre l’OTAN (élargi à un grand nombre de pays d’Europe centrale et orientale jadis alliés de l’ex-Urss) et la Russie (qui retrouve sous la présidence de Vladimir Poutine son statut de grande puissance militaire à défaut de grande puissance économique).

 

Résolument opposée à la vision unipolaire que les Etats-Unis et leurs anciens et nouveaux alliés dans l’OTAN veulent imposer au monde, celle-ci trouve un allié de circonstance dans la Chine populaire pour ne plus subir le diktat de l’Alliance atlantique au Conseil de sécurité de l’ONU et en dehors.

 

Tout se passe à présent au sein de cette Alliance comme si les rôles respectifs de la droite et de la gauche traditionnelles étaient inversés ; la première s’étant en partie radicalisée pour devenir une droite dure, la seconde s’étant en partie libéralisée pour devenir une gauche molle : la gauche molle a tout fait pour suivre l’externalisation des conflits que la droite traditionnelle avait enclenchés depuis une quinzaine d’années, la droite dure faisant tout pour les internaliser de nouveau après que la gauche traditionnelle en ait abandonné l’initiative en interne.

 

Ce paradoxe ne signale pas seulement l’extraordinaire complexité de la situation actuelle, mais constitue le cœur d’une problématique à multiples entrées — les facteurs économiques le disputant aux facteurs politiques et sociaux, ceux-ci le disputant aux facteurs démographiques et environnementaux, ces derniers enfin aux facteurs géostratégiques et militaro-industriels. Il ressort en première lecture que les forces conservatrices (avec la charge négative habituellement associée à ce terme) ne sont pas toujours l’apanage de la droite, fut-elle une droite dure, et que les progressistes (avec la charge positive habituellement associée à ce terme) ne sont pas toujours l’apanage de la gauche, fut-elle une gauche molle.

 

Sans doute, la crise multiforme que traverse le monde en ce début de XXIe siècle est-elle la cause manifeste de cet embrouillamini politico-économique, sociodémographique, géostratégique et militaro-industriel. Comme toute crise, celle-ci ne manque(ra) pas de « rebattre les cartes» pour le meilleur ou pour le pire. Mais il n’y a point de crise sans causes et ce sont les causes de celle-ci qu’il conviendrait d’identifier pour voir «où va le monde».

 

Tout porte à croire, en l’état actuel des choses (et c’est l’hypothèse qui guidera notre analyse) que si l’on s’achemine bien vers une détente (toute relative au demeurant) sur le plan international, les conflits internes vont s’accentuer dans chaque pays, ceux-ci prenant des formes variées, depuis les conflits autour du repartage des revenus jusqu’aux batailles autour des valeurs fondatrices des nations et des sociétés.

 

Dans les deux types de lutte que nous venons d’évoquer comme dans les types intermédiaires s’insère la vision différenciée des forces sociales en présence concernant les questions d’environnement, les relations internationales et, last but not least, les questions de la guerre et de la paix. Mais revenons aux causes de la crise actuelle pour aborder ensuite le plus succinctement possible ses diverses répercussions.

 

Crises de modèles et crises de croissance

 

On partira pour ce faire de l’évolution des grands problèmes de l’économie mondiale depuis que, à la faveur de la crise du modèle classico-keynésien de croissance associant économie mixte et Etat-providence, un modèle alternatif a vu le jour sous l’appellation de modèle néolibéral formellement codifié par ce que les économistes appellent le Consensus de Washington.

 

Ainsi que le dit Philippe Hugon, «le passage de l’un à l’autre modèles peut se lire comme le passage d’une économie administrée par les règles à une économie régulée par les prix». Mais on peut tout autant (et cela me paraît bien plus significatif) dire que l’un (le modèle classico-keynésien) est fondé sur la primauté de la demande tandis que l’autre (le modèle néolibéral) est fondé sur la primauté de l’offre comme facteurs supposés de croissance, de plein-emploi et de bien-être général.

 

Cependant, cette nouvelle caractérisation ne dit rien des prédicats des deux modèles ni des conséquences logiques de leur mise en œuvre. Tout juste peut-on affirmer que la crise de l’un a ouvert la voie à l’adoption de l’autre dans l’incertitude créée par la soudaine montée des prix du pétrole au cours des années 1970 et par la chute, non moins soudaine, de la valeur-refuge que fut le dollar à partir du 15 août 1971.

 

En ce qui concerne les prédicats, notons que, sous la forme lapidaire de leur énoncé ci-dessus, la primauté de la demande et la primauté de l’offre sont on ne peut plus trompeuses. Pour l’auteur de Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (Keynes) qui l’a conceptualisée, la notion de demande effective autour de laquelle il a structuré son œuvre possède deux composantes : la demande de consommation et la demande d’investissement.

 

L’une et l’autre se trouvent en connexion avec l’offre de biens et services de consommation, l’offre de biens et services de production dans un processus d’interaction qui conduit à l’égalité potentielle de l’offre globale et de la demande globale. Le présupposé de cette égalité est que l’offre et la demande ont en commun un système productif, un système de besoins et un marché définis.

 

Au contraire de cela, le modèle néolibéral suppose la libéralisation complète des marchés des biens et services et des capitaux, de sorte qu’il ne puisse exister d’adéquation potentielle en interne entre demande et offre globales. La primauté de l’offre qui se présente comme le prédicat du modèle se justifie par la mise en concurrence internationale de toutes les activités pour une amélioration supposément cumulative des indicateurs de croissance et de bien-être dans tous les pays.

 

Longtemps, les effets positifs de la mondialisation ont pu être observés dans les pays de l’OCDE, poussés à tirer tout le bénéfice possible des avantages compétitifs de leurs économies hyperindustrialisées. De tels avantages, qui se traduisaient en points de pourcentage de croissance supplémentaires, s’accroissaient d’autant plus que, en vis-à-vis de ces économies, le reste du monde n’offrait que des ressources brutes et une main-d’œuvre bon marché — ce que la majeure partie du monde sous-développé continue de fournir aux pays de l’OCDE.

 

Bientôt pourtant, la situation a commencé à changer : sous l’effet de la montée en puissance des économies des pays émergents — au premier rang desquels se placent la Chine et l’Inde qui mirent au point d’autant plus aisément des politiques d’offre que la demande effective interne fut limitée — le sens des flux mondiaux de marchandises s’inversa (des pays émergents vers les pays de l’OCDE) et s’inversa aussi le sens des flux mondiaux des actifs productifs et du capital-argent (des pays de l’OCDE vers les pays émergents).

 

Les conséquences furent — et continuent d’être — désastreuses pour les pays de l’OCDE. Délocalisations, désindustrialisation, montée du chômage et de la précarité de l’emploi, crises agricoles et bien d’autres fléaux les atteignirent successivement, quoique de façon inégale. Sur le plan sociodémographique, la crise prend des formes aussi contradictoires qu’hérétiques au regard des enseignements de l’économie orthodoxe dans sa version néolibérale.

 

D’une part, un processus inexorable de dénatalité s’est enclenché sous le double effet de l’érosion des revenus du travail et de l’emprise d’un individualisme consumériste que l’idéologie néolibérale avait contribué à légitimer ; d’autre part, l’afflux de migrants économiques en provenance de l’Europe centrale et orientale, de l’Afrique et d’autres contrées vers l’Europe, du Mexique et d’autres pays d’Amérique latine vers les Etats-Unis a pris les allures d’un dumping social qui alimentait les pulsions xénophobes des franges déclassées ou en voie de déclassement des populations autochtones.

 

Aux tensions qui se faisaient jour sur le marché du travail flexibilisé à outrance s’ajoutaient des tensions intercatégorielles (entre salariés et retraités, entre fonctionnaires et employés du secteur privé, entre travailleurs des secteurs protégés et travailleurs des secteurs concurrentiels, etc.).

 

Crises internes et exportation des tensions : rôle des conflits armés régionaux

 

Ce concentré de tensions internes a d’abord trouvé un exutoire dans l’instrumentalisation des conflits régionaux externes depuis que, par un mensonge éhonté formulé en live de l’enceinte de l’ONU, l’Administration Bush a accusé le régime de Saddam Hussein de produire des armes de destruction massive pour ensuite envahir l’Irak en prélude à un remodelage complet du Moyen-Orient.

 

Mais alors que, digne représentant de la droite traditionnelle américaine imbue de sa puissance et protectrice des intérêts états-uniens, Bush inaugurait ainsi un monde unipolaire, c’est un représentant de la gauche molle qui, en Europe, lui a emboîté le pas en la personne de Tony Blair, tandis que la droite classique française, de culture gaullienne, s’était gardée de s’embarquer dans l’aventure.

 

Pareille attitude de la France aurait pu ne pas être tenue si le représentant de la gauche molle de l’époque, Lionel Jospin, n’avait été désavoué jusqu’à l’humiliation par les Français en l’éliminant du second tour de l’élection présidentielle de 2002. Faisant sien le droit d’ingérence que Bernard Kouchner rêvait d’inscrire en article de loi dans le droit international, Jospin n’en a pas moins montré toute sa duplicité s’agissant du conflit israélo-palestinien en accusant publiquement les enfants de l’Intifadha de «terroristes».

 

En Allemagne, la Constitution post-Seconde Guerre mondiale interdisant aux autorités d’intervenir hors des frontières du pays, le représentant de la gauche molle, en la personne de Gerhard Schroder, n’avait d’autre alternative pour juguler la crise qui se profilait que de trancher dans le vif les conflits internes au détriment des travailleurs afin de maintenir et de renforcer la position de l’économie allemande dans l’UE et dans l’économie mondiale.

 

Ce faisant, il inaugurait en Allemagne une nouvelle phase de l’économie d’offre dont les conséquences furent — et sont encore — la résurgence de la pauvreté et de la précarité dans le pays le plus développé d’Europe. D’autres pays du bloc OCDE-OTAN ont accroché leur wagon à la locomotive états-unienne comme le firent le Canada, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, etc. sans parler des monarchies du Golfe, aussi promptes à sévir contre leurs peuples qu’à servir les puissances dans les conflits régionaux qui s’ensuivirent.

 

Tous ces événements avaient pour arrière-scène une mondialisation multiforme dont le volet proprement économique — épine dorsale des bouleversements planétaires qui se produisaient — portaient la marque des théories néolibérales associant à la croissance la levée de toutes les entraves devant le capital et le commerce. Traités de libre-échange, accords d’association, adhésion à l’OMC encadraient désormais toute activité sous la menace bien réelle de pénalités, de sanctions et condamnations à même de refroidir les ardeurs des gouvernements encore attachés à quelque politique publique de relance ou à quelque forme de patriotisme économique.

 

Complétant le volet économique, le volet politique de la mondialisation érigeait en absolu l’instauration de la démocratie à l’occidentale, la défense des droits de l’homme et les formes les plus invraisemblables de libertés individuelles, comme l’institutionnalisation du droit au mariage homosexuel. Il va sans dire que le tout est couronné par des pressions médiatiques pour l’adoption des codes sociétaux de la gauche molle qui n’a plus de rôle historique à jouer qu’en matière de libéralisation des mœurs.

 

Soutenant à cor et à cri les guerres localisées en Afrique et au Moyen-Orient en fournissant armes, munitions et experts à ceux des belligérants qu’ils voulaient voir triompher, droite traditionnelle et gauche molle ont mis en commun leur projet de défendre les libertés partout de par le monde, exception faite des pays alliés à régime féodal comme l’Arabie Saoudite et le Qatar. On sait, par des sources qui se recoupent, que les vrais mobiles de toutes ces guerres s’appellent pétrole, gaz, richesses minières et marchés.

 

En arrière-plan des conflits, une course contre la montre était déjà engagée contre les nouveaux géants économiques (Inde, Chine et autres pays émergents) d’un côté, contre la nouvelle puissance militaro-industrielle qu’était devenue la Russie sous la direction de Vladimir Poutine, de l’autre. L’issue provisoire mais inattendue de ces conflits régionaux en Syrie, qui annonce l’échec du projet de remodelage du Moyen-Orient rêvé par George W. Bush, poursuivi par Barack Obama, Nicolas Sarkozy et David Cameron, signe la défaite programmée de la coalition formée par la droite traditionnelle et la gauche molle dans les pays de l’OCDE-OTAN.

 

Mais toutes les cartes ne sont pas encore tombées. Un retournement de situation se produit sous nos yeux, conduisant la droite dure (nationaliste) et la gauche radicale à affronter la droite traditionnelle sur le terrain économique (avec la remise en question de la mondialisation) et la gauche molle sur le terrain politico-idéologique (avec la remise en cause des alliances politiques passées et des nouveaux codes sociétaux).

 

Il n’est pas étonnant que, sur ces deux terrains, la droite dure et la gauche radicale se retrouvent sur des positions communes en dépit de leurs divergences de fond (voir l’exemple de la Grèce) alors que la gauche molle se retrouve sur les positions de la droite traditionnelle en dépit de leurs divergences de forme (comme en Italie, en Espagne et en France).

 

Nouvelle donne ou montée des nouvelles tensions

 

La crise financière internationale de 2007-2008 n’est pas de même nature que les précédentes malgré leurs similitudes : la première est le produit de la déconnexion planétaire des sphères réelle et financière induite par la mondialisation, les autres de la déconnexion de l’offre et de la demande de biens et services en chaque pays.

 

La dimension financière de ces dernières avait plus à voir avec l’insolvabilité de la demande interne qui se résolvait en un excédent d’offre domestique de biens et services (et donc de capital productif), qu’avec un excédent de capital spéculatif international qui se résout en un déficit d’offre domestique de biens et services comme c’est le cas dans de nombreux pays de l’OCDE après la crise de 2007-2008.

 

La primauté de l’offre que le modèle néolibéral a imposée s’est traduite non par des avantages au capital productif susceptibles de relancer en interne la croissance et de résorber le chômage comme le prétendent les tenants de la droite traditionnelle, mais par des avantages au capital bancaire qui ont culminé dans la reprise par l’Etat des crédits hypothécaires, devenus irrécouvrables, que les banques ont accumulés. Ceux-ci ont atteint des sommes astronomiques en2008 et 2009, faisant monter à des niveaux jamais atteints auparavant les dettes souveraines dans chaque pays.

 

Crédits d’impôts octroyés aux plus grands groupes industriels dont le capital est en partie ou en totalité détenu par les banques et les fonds de pension nationaux et étrangers, primes à l’embauche et autres contrats aidés pour relancer la compétitivité internationale n’ont eu d’effet, dans la majorité des cas, que d’alimenter le capital spéculatif, de renouer avec l’octroi de salaires mirobolants et de stock-options aux dirigeants et d’accroître la part des dividendes dans les bénéfices distribués.

 

En contrepoint et en raison de la flexibilisation accentuée du marché du travail, de la montée du chômage de longue durée, des difficultés rencontrées par les entreprises qui n’ont pas de marché à l’export et bien d’autres phénomènes induits, la pauvreté n’a cessé de croître, faisant affluer vers la droite dure une partie de l’électorat traditionnel de la gauche molle.

 

Aux positions de caractère nationaliste qu’elle tenait sur le terrain idéologique, la droite dure s’est adjoint des revendications économiques à caractère protectionniste tout en défendant contre la gauche molle les valeurs patriotiques, morales et religieuses au renoncement desquelles la gauche molle s’est employée, dans le sillage de son adhésion à la mondialisation.

 

Aussi assistons-nous à la formation de paradoxales et de conflictuelles alliances idéologico-politiques, commandées par la nouvelle donne économique entre la droite traditionnelle et la gauche molle d’un côté, la droite dure et la gauche radicale de l’autre, dans des stratégies de reprise de l’initiative en interne où les conflits sociaux se doublent de conflits sociétaux sans que les uns et les autres ne mobilisent les mêmes forces, comme ce fut le cas durant toute la période du capitalisme industriel.

 

Sur le plan international, ces conflits prennent l’allure de guerres de position où les belligérants poussent leurs pions régionaux jusqu’aux limites de la confrontation directe entre grandes puissances, comme cela se passe entre l’OTAN et la Russie dans le Donbass et en Syrie, sans parler du climat général de tensions qui caractérise toutes les parties du monde.

 

Cependant de telles conflits n’ont pas que des mobiles politiques et idéologiques: en raison des effets dévastateurs des politiques de l’offre sur les secteurs domestiques de production de biens et services répondant à la demande civile dans chaque pays, les belligérants développent une économie d’armement parallèle tout en suscitant par des guerres localisées une demande solvable externe pour ses produits de façon à limiter l’impact des capacités d’absorption de leurs propres économies en ces matières.

 

Mais les risques de guerre mondiale et la désertification économique de nombreux pays se conjuguent pour mettre en cause la mondialisation et les politiques de l’offre qu’elle induit sur le front économique. La droite traditionnelle et la gauche molle font face, ensemble ou séparément, à la droite dure et à la gauche radicale selon les thèmes en débat.

 

En guise de conclusion

 

Les dangers qui guettent le monde sont multiples et variés en ce début du XXIe siècle. Les confusions qui les alimentent sont d’ordres économique, politique, idéologique et sociétal. Si, sur le plan économique, l’on entrevoit la fin de l’un de ces grands cycles mis au jour par Kondratieff au début du XXe siècle, porté par les politiques de l’offre, l’imbrication en son sein des facteurs de ces divers ordres ne risque pas seulement d’en prolonger les effets sociaux pervers au-delà de la décennie en cours, mais de pousser à une confrontation accrue des forces sociales en présence, à l’intérieur comme à l’extérieur des Etats-nations. Dans ce cas, les pays les plus vulnérables seront les premiers à entrer dans l’œil du cyclone.

 

Ces pays ne sont ni ceux de vieille industrialisation, ni les pays émergents (qui enclenchent eux aussi le développement d’une économie d’armement), mais ceux restés sous-développés, dépendants par-dessus le marché de leurs seules ressources de base. Les pays pétroliers sont en première ligne en raison de l’importance du pétrole et du gaz dans l’ordre productif mondial actuel, fondé sur les énergies fossiles, en raison de l’importance des hydrocarbures dans l’ordre productif fondé sur les énergies fossiles. 

 

 

 

Ahcène Amarouche

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La face cachée de la mondialisation

Publié le par Mahi Ahmed

La face cachée de la mondialisation

 

Par Ammar Belhimer

Il faut absolument lire le dernier ouvrage de Richard Labévière «Terrorisme face cachée de la mondialisation»(*).

L’auteur sait de quoi il parle. Après plus de vingt ans de reportages de terrain, d’enquêtes et d’analyse, il parvient à démonter les rouages du terrorisme moderne avant d’avancer des propositions pour en combattre la fatalité. Comme le rappelle Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, dans sa préface à l’ouvrage, le mal remonte à une décision de l’exécutif américain d’instrumentaliser «les forces politico-militaires fondamentalistes sur le plan religieux pour faire face à «l’impérialisme athée» de l’Union soviétique et pour déstabiliser les régimes locaux suspects de lui être favorables». Par la suite, les volontaires du djihad anticommuniste «se sont autonomisés en autant de dérives autoreproductrices».

Labévière déclare dès l’introduction entreprendre un «devoir d’inventaire, prolégomène à toute compréhension du terrorisme actuel» afin de fixer plus particulièrement «le terrorisme de la misère et ses faux-fuyants métaphysiques». Cet exercice est jugé d’autant plus indispensable que «la misère du terrorisme, ses attributs et ses modes cherchent à déconstruire les illusions rassurantes du terrorisme de la misère».

Le concept de misère du terrorisme postule, aux yeux de Labévière, «l’ouverture d’un chantier de déconstruction critique : le terrorisme modern ne doit plus être analysé selon les termes d’une crise pathologique, ni d’une poussée extraordinaire de fièvre inexplicable, mais selon ceux d’un Etat qui s’est imposé comme une normalité, au cœur même de notre histoire présente et à venir. Désormais ses modes opératoires sont intégrés aux logiques économiques, politiques et sociales ; il fonctionne comme un conatus, une énergie vitale et consubstantielle à la dérégulation généralisée de la mondialisation contemporaine».

Il se propose alors de mettre à nu le terrorisme comme «normalité inhérente à la mondialisation devenue folle» et non pas comme «exception anormale, accident, crise passagère ou dysfonctionnement ponctuel».

La thèse centrale est que «le terrorisme contemporain n’est plus un accident mais s’est imposé comme une énergie vitale – un conatus – irradiant» ; il est «la misère suprême de la mondialisation contemporaine». Elle est parfaitement illustrée par «une gouvernance sécuritaire qui remplace l’Etat providence et protecteur» et pour laquelle la guerre contre le terrorisme est du pain bénit car «elle précipite et nourrit une montée aux extrêmes qui accompagne la destruction de la démocratie».

La barbarie de l’Autre réside dans le terreau social des «fabriques de ressentiment et de haine» inspiré par Les Démons de Fédor Dostoïevski. L’extrémisme religieux est aussi le produit de ce ressentiment et de cette haine : «Deux tiers de la population carcérale (française) sont de confession musulmane au sein de laquelle se pratique un islam minimaliste permettant de nouer des mécanismes de survie contre les gardiens, contre la prison et, en dernière instance, contre la société en général.»

Le capitalisme offre au terrorisme un terreau idoine à sa reproduction. Pour ne fixer que des périodes récentes, Labévière rappelle la mythologie de la Terreur jacobine qui a inspiré les populistes et nihilistes russes qui ont fait de l’assassinat et du sacrifice «le moyen le plus sûr pour en finir avec le tsarisme» et sa vieille société féodale. Des terrorismes à prétentions territoriales apparaîtront plus tard, comme les guérillas qui ont déstabilisé la Sublime Porte depuis le début du XIXe siècle, ou encore les guerres des Boers contre les Britanniques (16 décembre 1880/23 mars 1881 – 11 octobre 1899/31 mai 1902) et, bien plus tard encore, le retour de l’Islam politique, «convergence de l’idéologie des Frères musulmans et du wahhabisme saoudien». Ce dernier connaîtra plusieurs vagues.

La première est dite «proche et moyen-orientale : 1970-1990», avec pour épicentre le conflit israélo-palestinien, amplifié par la guerre froide.

La deuxième vague (1990-2003) mettra en vedette Oussama Ben Laden, créature de la CIA (la filiation ne souffre aucun doute) et héros de la guerre d’Afghanistan. L’auteur trouve trace des contacts entre lui et la centrale américaine jusqu’en juillet 2001. Le 7 de ce même mois d’été, «le représentant local de la CIA qui a rendu visite à Oussama Ben Laden à l’Hôpital américain de Dubaï s’appelle Larry Mitchell.» Le chef terroriste souffrait d’une infection rénale qui se propageait au foie. La troisième vague prend forme avec l’avènement de Daesh (2006-2016). Elle est le résultat d’un schisme survenu au sein de la mouvance qaidiste, «fruit de trois dynamiques : 1) les conséquences de la deuxième guerre du Golfe anglo-américaine du printemps 2003 ; 2) les guerres civiles d’Irak qui débutent à l’été 2003 et de Syrie à l’été 2011 ; 3) enfin, les crises économiques, sociales et politiques qui affectent les régions dans lesquelles cette organisation prend pied, se développe et agit».

La proximité entre le terrorisme islamique et les centres de décision de l’empire américain donne raison à Vladimir Poutine lorsque, le 25 décembre 2015 à New York, devant la 70e Assemblée générale des Nations-Unies, il déplore les faibles résultats inscrits à l’actif des actions militaires entreprises contre Daesh par Washington et la coalition internationale : «Celui-ci (le bilan) n’est guère satisfaisant et montre que la menace terroriste a été plus gérée et canalisée que proprement stoppée et éradiquée.»

Labévière s’appesantit sur l’émergence d’une école néoconservatrice française («les néo-cons français») et sur l’histoire de son hold-up sur le Quai d’Orsay et une partie du ministère de la Défense. Elle commence par une tragédie en trois actes.

Le premier acte est celui de la Première Avenue, le 14 février 2003, lorsque Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, prononce devant les quinze membres du Conseil de sécurité, un discours d’une intensité exceptionnelle justifiant le veto français à une guerre au Proche-Orient et expliquant la nécessité de poursuivre les inspections sur une illusoire force de frappe nucléaire attribuée à une armée irakienne surdimensionnée pour la circonstance. Les Américains multiplient alors les initiatives «partout où cela leur est possible, afin de punir la France, afin de lui faire payer – le plus cher possible – son insupportable sursaut d’indépendance».

Le deuxième acte date du 1er au 3 juin 2003, lors du sommet du G-8 à Evian ; il correspond à ce que Labévière qualifie de «grand retournement» de la diplomatie française au Proche et Moyen-Orient. Il culmine avec l’adoption de la résolution 1559 par le Conseil de sécurité le 2 septembre 2004 par laquelle Jacques Chirac renonce à la notion cardinale d’un «règlement régional global» au profit d’une grille d’analyse néoconservatrice qui perdure jusqu’à nos jours. Le troisième acte correspond à la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN et l’alignement de la politique étrangère de la France. Une politique dévolue à ce que Labévière appelle sans détour «la Meute» pour désigner «les nouveaux petits Marquis du ministère des Affaires étrangères».

Tels sont désormais les artisans indétrônables d’une diplomatie française «néoconservatrice, unidimensionnelle et irresponsable». François Hollande ayant «non seulement confirmé les orientations de son prédécesseur, mais il fait pire».

A. B.

 

(*) Richard Labévière, La face cachée de la mondialisation, Editions Pierre Guillaume de Roux, Paris 2016.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/12/20/article.php?sid=206498&cid=8

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« Ce qui a été omis à la mort de Fidel Castro », par Noam Chomsky

Publié le par Mahi Ahmed

« Ce qui a été omis à la mort de Fidel Castro », par Noam Chomsky

2016/12/05 | Par Marc de Miramon et Jérôme Skalski

 

 

Le linguiste et philosophe Noam Chomsky, figure majeure du paysage intellectuel états-unien, nous a livré ses réflexions exclusives après la mort de Fidel Castro à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de « l’Humanité » et de « l’Humanité Dimanche ».

 

« Les réactions à la mort de Fidel Castro diffèrent selon l’endroit du monde où vous vous trouvez. Par exemple, en Haïti ou en Afrique du Sud, c’était une figure très respectée, une icône, et sa disparition a suscité une grande émotion.

 

« Aux États-Unis, l’ambiance générale a été résumée par le premier titre du "New York Times", lequel indiquait en substance : "Le dictateur cubain est mort". Par curiosité, j’ai jeté un oeil aux archives de ce journal pour voir combien de fois ils avaient qualifié le roi d’Arabie saoudite de "dictateur". Sans surprise, il n’y avait aucune occurrence...

 

« Il y a également un silence absolu sur le rôle joué par les États-Unis à Cuba, la manière dont Washington a oeuvré pour nuire aux velléités d’indépendance de l’île et à son développement, dès la révolution survenue en janvier 1959. L’administration Eisenhower a tenté de renverser Castro, puis, sous celle de Kennedy, il y a eu l’invasion manquée de la baie des Cochons, suivie d’une campagne terroriste majeure.

 

« Des centaines, voire des milliers de personnes ont été assassinées avec la complicité de l’administration américaine et une guerre économique d’une sauvagerie extrême a été déclarée contre le régime de Fidel Castro. Cette opération, baptisée opération "Mangouste", a culminé en octobre 1962 et devait aboutir à un soulèvement à Cuba auquel Washington aurait apporté son appui.

 

« Mais en octobre 1962, Khrouchtchev a installé des missiles à Cuba, sans doute en partie pour contrecarrer l’opération "Mangouste" mais aussi pour compenser l’avantage militaire dont disposait l’armée américaine dans la guerre froide, conséquence du refus par Washington de l’offre de désarmement mutuel émise par Moscou. Ce fut sans doute le moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité.

 

« Personne ne se demande pourquoi Mandela, à peine libéré de prison, a rendu hommage à Fidel Castro.

 

« Dès la fin de la crise des missiles, Kennedy a relancé les opérations terroristes contre Cuba ainsi que la guerre économique, ce qui a eu des implications majeures sur les capacités de développement de Cuba.

 

« Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer.

 

« Tout cela a été omis lors de l’annonce de la mort de Fidel Castro. Autres omissions : pourquoi une personnalité aussi respectée que Nelson Mandela, à peine libérée de prison, a-t-elle rendu hommage à Fidel Castro en le remerciant de son aide pour la libération de son pays du joug de l’apartheid ?

 

« Pourquoi La Havane a-t-elle envoyé tant de médecins au chevet d’Haïti après le séisme de 2010 ?

 

« Le rayonnement et l’activisme international de cette petite île ont été stupéfiants, notamment lorsque l’Afrique du Sud a envahi l’Angola avec le soutien des États-Unis. Les soldats cubains y ont combattu les troupes de Pretoria quand les États-Unis faisaient partie des derniers pays au monde à soutenir l’apartheid.

 

« Sur le plan interne, à Cuba, il y avait certes une combinaison de répression, de violations des droits de l’homme, mais à quels niveaux ces abus étaient-ils liés aux attaques répétées venues de l’extérieur ? Il est difficile d’avoir un jugement clair sur cette question. Il faut également noter que le système de santé à Cuba s’est imposé comme l’un des plus efficaces de la planète, bien supérieur, par exemple, à celui que nous avons aux États-Unis.

 

« Et concernant les violations des droits de l’homme, ce qui s’y est produit de pire ces quinze dernières années a eu lieu à Guantanamo, dans la partie de l’île occupée par l’armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme". »

 

Cette entrevue fait partie d’un dossier de 28 pages paru dans « l’Humanité Dimanche » ( édition du 1er au 14 décembre 2016 ) à l’occasion du décès de Fidel Castro.

 

www.humanite.fr

 

 

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