Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Les prisonniers politiques palestiniens, avant-garde d’une nation enfermée UNE GRÈVE DE LA FAIM POUR LA LIBERTÉ

Publié le par Mahi Ahmed

Les prisonniers politiques palestiniens, avant-garde d’une nation enfermée

UNE GRÈVE DE LA FAIM POUR LA LIBERTÉ

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > ISABELLE AVRAN > 30 AVRIL 2017

À l’appel de Marwan Barghouti, près de 1 500 prisonniers politiques palestiniens ont entamé lundi 17 avril une grève de la faim nommée « Liberté et Dignité », pour le respect de leurs droits élémentaires. Alors que le gouvernement israélien prend modèle sur l’ancienne première ministre britannique Margareth Thatcher qui, en 1981, avait préféré laisser mourir dans ses geôles Bobby Sands et ses compagnons d’Irlande du Nord, toute la société palestinienne manifeste sa solidarité aux prisonniers.

 

27 avril 2017. — Bannières de la manifestation en soutien aux prisonniers, place de l’horloge à Ramallah.

Palestine Monitor.

Plus de 6 500 prisonniers palestiniens sont actuellement derrière les barreaux, dont plus de 300 enfants. À plusieurs reprises, les détenus ont déjà mené ces dernières années des grèves de la faim, individuelles ou collectives, comme en 2012 où ils avaient notamment arraché la fin des mesures de mise à l’isolement, et de l’interdiction de visite pour les familles de Gaza…

 

Le mouvement actuel a été entamé lundi 17 avril, date de la Journée des prisonniers palestiniens, à l’appel du député Marwan Barghouti enfermé depuis 2002. Son ampleur et le soutien populaire dont elle bénéficie annoncent cette fois peut-être, en dépit de l’intransigeance de l’occupant israélien, une nouvelle mobilisation du peuple palestinien pour ses droits et pour la liberté.

 

UN APPEL DE MARWAN BARGHOUTI

 

Enlevé par les militaires israéliens en 2002 après avoir échappé à plusieurs de leurs tentatives d’assassinat, Marwan Barghouti — engagé dans la résistance depuis son adolescence, dirigeant du Fatah et leader de la seconde Intifada — a été condamné en 2004 à plusieurs peines d’emprisonnement à perpétuité par un tribunal auquel il a refusé de reconnaître une quelconque légitimité, un tribunal israélien ne pouvant juger un citoyen et parlementaire palestinien. Accusé d’actes terroristes mais se déclarant innocent, il a rappelé qu’en tant qu’« homme de paix » il continuerait de soutenir « un accord de paix avec Israël », et a su transformer son procès en celui de l’occupation.

 

Dans un message aux parlementaires du monde, il écrit :

 

La grève de la faim est une action légitime et non violente pour protester, en tant que prisonniers, contre les violations de nos droits humains fondamentaux tels qu’ils sont garantis par le droit international. (…) Nous nous sommes résolus à cette grève après des mois d’efforts pour faire entendre nos revendications légitimes. Ces exigences sont liées aux arrestations arbitraires de masse, à la torture et aux mauvais traitements, aux mesures punitives contre les prisonniers, à la négligence médicale délibérée, aux visites et au contact avec nos familles, tous ceux que nous aimons, et aussi à l’éducation. Il s’agit là des droits humains les plus élémentaires.

Je fus le premier parlementaire à être arrêté, en 2002. Depuis, Israël a arrêté 70 parlementaires — plus de la moitié du Conseil législatif, le parlement palestinien — et 13 d’entre eux restent détenus à ce jour. Ceci est une insulte aux parlementaires partout dans le monde, à la démocratie et aux droits de l’homme partout dans le monde. C’est une insulte à la liberté et la justice et il faut y répondre. Le sort infligé aux parlementaires palestiniens reflète le sort du peuple qu’ils représentent.

Une fois encore, le député palestinien a su rassembler et réaliser dans ce mouvement de grève l’unité des prisonniers de toutes appartenances politiques. Il est en effet l’un des défenseurs acharnés de l’unité nationale. Partisan d’une paix avec Israël fondée sur le droit international et la mise en œuvre des droits nationaux du peuple palestinien, il avance aussi qu’elle ne s’obtiendra qu’en accompagnant toute négociation d’un rapport de force favorable qui suppose l’unité de la résistance.

 

VIOLATIONS DES CONVENTIONS INTERNATIONALES

 

Les forces d’occupation israéliennes se refusent à appliquer à la Palestine occupée les Conventions de Genève, qu’il s’agisse de déplacements de populations, de confiscations de territoires, de constructions de colonies sur le territoire occupé… ou des droits des prisonniers, que Tel-Aviv refuse de reconnaître comme prisonniers de guerre et qui ne devraient notamment subir ni l’enfermement sur le territoire israélien ni la torture.

 

Ceux-ci sont pourtant le lot commun, même pour les enfants. L’organisation Defense of Children International (DCI) a collecté les témoignages de 61 enfants de Cisjordanie détenus par les forces israéliennes et poursuivis par des tribunaux militaires en 2016. Vingt-cinq d’entre eux ont été détenus en cellule d’isolement pour des interrogatoires durant des périodes d’une moyenne de seize jours, l’un d’eux ayant été isolé durant 29 jours. Selon DCI-Palestine, il s’agit de faire psychologiquement pression sur ces enfants, et de les rendre plus vulnérables faute d’accès à tout conseil légal. DCI a déjà eu l’occasion de dénoncer dans un rapport présenté l’an passé,

 

les violences physiques [qui] consistent principalement à pousser, donner des gifles ou des coups de pied ou frapper l’enfant avec un casque ou un fusil. Quand ils sont arrêtés, pratiquement tous les enfants (97,7 %) ont les mains liées et une grande majorité d’entre eux (88,3 %) ont les yeux bandés pendant de longues périodes. L’accès aux biens de première nécessité tels que l’eau, la nourriture et les toilettes est dans la plupart des cas refusé pendant l’arrestation, le transfert et l’interrogatoire (…) L’usage courant et fréquent des moyens de contention, des menaces, de la violence physique et morale, ainsi que le fait de ne pas expliquer aux enfants leurs droits, de mener les interrogatoires sans la présence d’un avocat ou d’un membre de la famille et de leur montrer des documents uniquement en hébreu, une langue que la plupart d’entre eux ne comprennent pas, constituent des violations graves et systématiques des droits des enfants palestiniens.

Arrêtés de nuit comme de jour, les enfants sont particulièrement ciblés par les militaires. Il s’agit notamment de faire peur, et de faire pression sur leurs familles.

 

Les mauvais traitements et la torture ont entraîné la mort de plusieurs dizaines de prisonniers ces dernières années et les associations palestiniennes de défense des prisonniers comptabilisent entre 1 700 et 1 800 malades sans traitement adéquat. Selon le Centre palestinien pour les droits humains à Gaza (Palestinian Center for Human Rights, PCHR), 180 souffrent de maladies graves et 26 autres sont atteints de cancer. L’armée d’occupation vise aussi les journalistes, les avocats, les parlementaires, les d’étudiants et les enseignants, l’éducation étant l’une des formes de la résistance palestinienne. Environ 750 subissent la détention administrative, enfermés sans charges ni procès pour des périodes de quatre à six mois renouvelables à l’infini.

 

Les exigences des prisonniers renvoient aux droits que leur confère la Quatrième Convention de Genève : possibilité de visites de leurs proches, fin de la négligence médicale, fin de l’isolement et de la détention administrative, possibilités d’étudier notamment pour les enfants et ceux qui doivent passer le tawjih (équivalent du baccalauréat) ou leurs examens universitaires, fin des mesures arbitraires contre les femmes…

 

MARGARET THATCHER COMME MODÈLE

 

Pour toute réponse, le gouvernement israélien a choisi la répression. Toujours selon le PCHR, plusieurs prisonniers ont été transférés dès le deuxième jour de la grève et certains ont été isolés, parmi lesquels Marwan Barghouthi, dont la santé se détériore, et Karim Younis, condamné en 1983 par une cour militaire israélienne à la prison à vie pour avoir tué un soldat israélien. Les familles ne peuvent leur rendre visite, les prières du vendredi leur sont interdites, de même que la possibilité de laver leur linge. L’accès à l’eau se réduit à celle des toilettes. Seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), unique organisation internationale admise auprès des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, a annoncé avoir pu rendre visite à une partie des grévistes de la faim au dixième jour de grève.

 

Les provocations à leur encontre se multiplient. Les partisans du ministre de l’éducation, Naftali Bennett, dirigeant du parti politique d’extrême droite Foyer juif, ont organisé des barbecues géants devant la prisons d’Ofer. Il est vrai que ce dernier, alors ministre de l’économie, affirmait en 2013 (alors que débutaient les dernières négociations avortées israélo-palestiniennes) : « lorsque vous attrapez des terroristes, vous devez simplement les tuer (…) J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie. Et il n’y a aucun problème à ça ». À l’issue de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, il s’est réjoui : « l’époque de l’État palestinien est révolue ».

 

Avigdor Lieberman, dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou et ministre de la défense et des affaires étrangères a appelé à suivre le modèle de Margaret Thatcher qui avait laissé mourir en 1981 les militants nord-irlandais Bobby Sands et neuf de ses compagnons eux aussi en grève de la faim pour leurs droits en prison. Pour Yisrael Katz, ministre israélien des transports (Likoud), Marwan Barghouthi aurait dû simplement être exécuté. Le gouvernement en tout cas refuse toute négociation et assure qu’il ne cèdera pas. Pour l’instant.

 

TOUT UN PEUPLE SOLIDAIRE

 

Car le mouvement de solidarité avec la grève de la faim des prisonniers se développe dans toute la Palestine occupée. D’une part, parce que quelque 850 000 Palestiniens sont passés par les geôles israéliennes depuis le début de l’occupation voici presque cinquante ans1. Chaque famille est concernée. Ensuite parce que leur détention symbolise l’enfermement de tout un peuple, assiégé dans la bande de Gaza, et subissant l’occupation militaire et la violence coloniale entre des murs en Cisjordanie et à Jérusalem. Chaque jour se multiplient manifestations et rassemblements, sévèrement réprimés par l’armée. Selon le Croissant-Rouge palestinien, huit Palestiniens ont été blessés vendredi 28 avril.

 

Plus encore, cette nouvelle vague de mobilisation populaire avec les prisonniers politiques se veut une réaction à l’impasse imposée à tout un peuple, tandis que le gouvernement israélien profite de l’accession à la Maison Blanche de Donald Trump pour accélérer encore sa politique de construction de colonies tous azimuts, et que des responsables politiques de l’extrême droite au pouvoir revendiquent l’annexion des grands blocs de colonies, ruinant tout espoir d’État palestinien indépendant.

 

L’ONU peut-elle rester silencieuse ? Dans une tribune du New York Times publiée le 16 avril, Marwan Barghouti écrit :

 

Des dizaines d’années d’expérience ont prouvé que le but du système inhumain d’occupation militaire et coloniale d’Israël est de briser l’esprit des prisonniers et de la nation à laquelle ils appartiennent en infligeant des souffrances à leurs corps, en les séparant de leurs familles et de leur société, en usant de mesures humiliantes pour les contraindre à se soumettre. Malgré ce traitement nous ne nous soumettrons pas.

Un appel entendu par tout un peuple.

 

ISABELLE AVRAN

1« Statistics on Palestinians in the custody of the Israeli security forces », B’Tselem, 9 janvier 2017.

Partager cet article

Repost 0

Grève de la faim des prisonniers palestinien en Israel

Publié le par Mahi Ahmed

Grève de la faim des prisonniers palestinien en Israel

Partager cet article

Repost 0

Un bouc émissaire tout désigné pour les macronistes

Publié le par Mahi Ahmed

Un bouc émissaire tout désigné pour les macronistes

par Kharroubi Habib

 

 

En France, dans le camp Macron l'explica tion est toute trouvée quant à une possible victoire au second tour de l'élection présidentielle de Marine Le Pen, la candidate du parti d'extrême droite le Front national. Le bouc émissaire pour leur défaite est en effet déjà clairement montré du doigt par Emmanuel Macron et ses soutiens. C'est Jean-Luc Mélenchon le candidat malheureux de la « France insoumise » qui a refusé de les rallier et d'appeler les sept millions d'électeurs ayant voté pour lui à faire barrage à la candidate de l'extrême droite en votant pour leur candidat au second tour.

 

Ceux qui chargent déjà Mélenchon du péché de faire le lit à une possible élection de Marine Le Pen sont en majorité des acteurs politiques et des gens des médias dont la responsabilité est autrement plus avérée dans la montée en puissance du Front national dans le paysage politique français et de l'attrait qu'exerce sa présidente et candidate. Faisant partie d'un système politique dont ont émané des pouvoirs de droite et de gauche ayant pratiqué des politiques anti-populaires, les détracteurs du leader de la France insoumise ont sans vergogne emprunté au Front national certains des fondamentaux de son programme électoral qui le classent incontestablement en tant que parti d'extrême droite.

 

Leur lepénisation dont ils refusent d'en reconnaître la réalité a entraîné qu'ils sont devenus moins franchement pourfendeurs du Front national et de ce qu'il représente. Certains allant même à trouver qu'avec à sa tête Marine au lieu de son père, ce parti en est devenu fréquentable pour avoir pris ses distances avec le corpus doctrinal qui a été le sien avec Jean-Marie Le Pen. Sorti par eux de l'ostracisme dont il était l'objet, le Front national est devenu moins rebutant pour une partie sans cesse grandissante des Français devenue perméable aux idées qui sont les siennes d'autant qu'elles ont été reprises par des partis qui ont été ses repères politiques mais dont elle s'est détournée s'étant sentie trahie par eux.

 

Les médias français ne sont pas sans reproche dans la montée en puissance et en popularité du FLN auquel en prétextant de leur refus de sa diabolisation ils se sont mis à octroyer sans mesure l'accès à leurs plateaux et à choyer en courtisans sa présidente et autres portes-paroles. En ce deuxième tour de la présidentielle, le camp Macron est devenu une nébuleuse où ceux qui ont mis le pied à l'étrier au Front national et ont été tentés de faire du Le Pen sans Jean-Marie ou sa fille ambitionnent de se refaire une virginité. C'est dans ce but qu'ils pourfendent Jean-Luc Mélenchon et le désignent déjà comme étant le probable artisan d'une éventuelle victoire de la candidate de l'extrême droite. Ce ne sont plus que des Ponce Pilate.

 

En chargeant Jean-Luc Mélenchon ils pensent se ménager un avenir avec Macron ou même avec Marine Le Pen. L'honneur de Mélenchon a été de refuser de faire semblant d'oublier que ses pourfendeurs sont ceux-là mêmes qui ont dédiabolisé le Front national et pour d'aucuns envisagent même de faire alliance avec lui ou espèrent séduire son socle militant en lui empruntant ses délires xénophobes, racistes et anti-immigrants. Ce ne sont ni Sarkozy, ni Fillon, ni Valls pour ne citer qu'eux qui sont indiqués pour proférer l'opprobre contre le leader de la France insoumise.

 

URL : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5243818

Partager cet article

Repost 0

La question kurde, hier et aujourd’hui

Publié le par Mahi Ahmed

La question kurde, hier et aujourd’hui

( URL: http://www.marx.be/fr/content/la-question-kurde-hier-et-aujourd’hui)

Auteur: Samir Amin

Pour une approche historique du droit à l’autodétermination des peuples

Le chaos politique qui domine la scène dans le Moyen-Orient s’exprime entre autres par l’émergence violente de la question kurde. Comment peut-on analyser, dans ces conditions nouvelles, la portée de la revendication des Kurdes : autonomie ? indépendance ? unité ? Et peut-on déduire de l’analyse que cette revendication doit être soutenue par toutes les forces démocratiques et progressistes, dans la région et dans le monde ?

Une grande confusion domine les débats sur le sujet. La raison en est, à mon avis, le ralliement de la plupart des acteurs et des observateurs contemporains à une vision non historique de cette question comme des autres. Le droit des peuples à l’autodétermination a été érigé en un droit absolu, dont on voudrait qu’il soit tenu pour valable pour tous et pour tous les temps présent et futur, voire même passé. Ce droit est considéré comme l’un des droits collectifs parmi les plus fondamentaux, auquel on donne souvent davantage d’importance qu’à d’autres droits collectifs de portée sociale (droit au travail, à l’éducation, à la santé, à la participation politique, etc.). Par ailleurs les sujets de ce droit absolu ne sont pas définis d’une manière précise ; le sujet de ce droit peut être alors une « communauté » quelconque, majoritaire ou minoritaire dans le cadre des frontières d’un État ou d’une de ses provinces ; cette communauté se définissant elle-même comme « particulière » par la langue ou la religion par exemple et se prétendant, à tort ou à raison, victime de discrimination voire d’oppression. Les analyses et les prises de position qui sont les miennes s’inscrivent en contrepoint de cette vision transhistorique des problèmes de société et des « droits » au travers desquels s’expriment les revendications des mouvements sociaux du passé et du présent. En particulier j’attribue une importance capitale à la coupure qui sépare l’épanouissement du monde moderne capitaliste des mondes antérieurs.

L’organisation politique de ces mondes antérieurs a revêtu des formes diverses à l’extrême, allant de la construction de pouvoirs exercés sur des espaces vastes, qualifiés de ce fait d’ « empires » à celle de plus modestes monarchies plus ou moins centralisées, sans exclure l’émiettement extrême de pouvoirs ne dépassant guère l’horizon du village dans certaines circonstances. L’examen de cet ensemble disparate de formes politiques antérieures à la modernité capitaliste n’est évidemment pas l’objet de cet article. Je ne ferai référence ici qu’à quelques-unes des constructions impériales propres à la région concernée : les Empires romain et byzantin, les califats arabo-persans, l’Empire ottoman.

La qualification commune de ces constructions — les empires — est plus trompeuse qu’utile, bien que celles-ci partagent toutes deux caractères : (a) elles rassemblent nécessairement, par leur étendue géographique, des peuples et des communautés différentes par leur langue, religion et modes de production et de vie sociale ; (b) les logiques qui commandent la reproduction de la vie sociale et économique ne sont pas celles du capitalisme, mais relèvent de ce que j’ai qualifié de famille des modes de production tributaires (« féodal » dans le langage le plus fréquent). Pour cette raison je considère absurde l’assimilation de tous ces empires anciens (ceux considérés ici pour la région et d’autres, comme la Chine) d’une part et d’autre part des empires construits par les grandes puissances capitalistes, qu’ils aient été des empires coloniaux comme ceux de la Grande-Bretagne et de la France modernes ou des empires sans colonies formelles comme l’empire des États-Unis, à une forme unique dite empire. La thèse bien connue de Kennedy sur la « chute des empires » relève de ces philosophies spéculatives transhistoriques.1

L’Empire ottoman en 1900

Je retourne à celui de ces empires qui intéresse directement notre sujet : l’Empire ottoman construit au moment où l’Europe amorce sa rupture avec le passé et son entrée dans la modernité capitaliste. L’Empire ottoman était, lui, anté-capitaliste. Sa qualification d’empire turc est elle-même inexacte et trompeuse. Sans doute les guerres de conquête des tribus semi-nomades turcomanes venues d’Asie centrale ont-elles été déterminantes dans la destruction double de l’Empire byzantin et du Califat de Bagdad, comme du peuplement majeur de l’Anatolie et de la Thrace orientale. Mais le pouvoir du sultan de l’Empire s’étendait bien au-delà sur les territoires des Arméniens, des Kurdes, des Arabes, des Grecs et des Slaves des Balkans. Qualifier cet empire de multinational procède d’une projection erronée sur le passé d’une réalité ultérieure, les nationalismes (anti-ottomans) balkaniques et arabes étant dans leur forme moderne les produits de la pénétration du capitalisme dans l’Empire.

Tous les peuples de l’Empire — Turcs et autres — étaient exploités et opprimés au même titre, au sens que les majorités paysannes étaient toutes soumises au même principe d’un prélèvement tributaire lourd. Ils étaient tous également opprimés par le même pouvoir autocratique. Certes, les chrétiens étaient de surcroît l’objet de discriminations particulières. Mais on ne doit pas voir ici des formes d’oppression « nationale » ni à l’égard des peuples chrétiens ni à l’égard des musulmans non turcs (Kurdes et Arabes). La classe dominante associée au pouvoir du sultan comptait dans ses rangs les notabilités civiles, militaires et religieuses de toutes les régions de l’Empire, y compris l’embryon de nouvelles bourgeoisies compradores, en particulier grecques et arméniennes, produites par la pénétration capitaliste.

Les caractères spécifiques du système ottoman mentionné ici ne sont pas propres à cet empire oriental. On en retrouve des expressions analogues dans d’autres empires anciens, comme dans les Empires austro-hongrois et russe. Ou même dans l’Éthiopie de Ménélik et de Haïlé Sélassié. Le pouvoir du Roi des Rois n’était pas associé à une domination Amhara ; les paysans Amhara n’étaient pas mieux traités que les autres ; la classe dirigeante était recrutée dans toutes les régions de l’empire. (Un bon nombre de membres de celle-ci étaient originaires de l’Érythrée, par exemple !)

Rien de pareil dans les systèmes impérialistes modernes. Les empires coloniaux (de la Grande-Bretagne ou de la France) comme l’empire informel des États-Unis ont été construits systématiquement sur la base de la distinction tranchée entre le peuple des métropoles et ceux des colonies et dépendances, auxquels étaient déniés les droits les plus élémentaires octroyés au premier. En conséquence, le combat des peuples dominés par le capitalisme impérialiste devenait un combat de libération nationale, de nature anti-impérialiste par la force des choses. Il faut donc se garder de confondre ce nationalisme moderne anti-impérialiste — progressiste de ce fait — de toutes les autres expressions de mouvements nationalistes non anti-impérialistes, qu’il s’agisse des nationalismes inspirés par les classes dirigeantes des nations impérialistes, ou de mouvements nationalistes non anti-impérialistes — comme l’ont été ceux des peuples balkaniques sur lesquels je reviendrai plus loin. Assimiler les structures propres aux empires anciens et celles particulières aux empires impérialistes du capitalisme, les confondre dans un pseudo-concept général d’ « empire » s’inscrit en contrepoint des exigences élémentaires d’une analyse scientifique des sociétés historiques.

L’Empire austro-hongrois et ses provinces (1911)

L’émergence des idéologies des nationalismes est ultérieure. Celles-ci se constituent au 19e siècle seulement, dans les Balkans, en Syrie, chez les Arméniens, et plus tard chez les Turcs de Roumélie2 en réaction aux autres. Il n’y a pas alors le moindre soupçon d’émergence d’un nationalisme kurde. L’émergence de tous ces nationalismes est étroitement associée à l’urbanisation nouvelle et à la modernisation des administrations. Les paysans, eux, pouvaient continuer à parler leur langue, ignorer celle de l’administration ottomane qui n’apparaissait dans les campagnes que pour la collecte des tributs et le recrutement des soldats. Mais dans les villes nouvelles, et particulièrement dans les nouvelles classes moyennes éduquées, la maîtrise d’une langue écrite devenait une nécessité quotidienne. Et c’est dans ces classes nouvelles que vont se recruter les premières générations nationalistes au sens moderne. Le caractère rural des zones de peuplement kurde, comme celui de l’Anatolie centrale turque, explique la formation tardive du nationalisme turc (kémaliste3) et celle encore plus tardive du nationalisme kurde.

Un parallèle avec l’Empire austro-hongrois aidera à comprendre la nature des processus qui finiront par faire éclater ces deux Empires austro-hongrois et ottoman. L’Empire austro-hongrois s’était constitué avant l’émergence du capitalisme européen ; mais il en a été le voisin le plus proche, et certaines de ses régions (l’Autriche, la Bohême) se sont reconstruites sur les bases nouvelles du capitalisme. La nouvelle question nationale a donc émergé ici au 19e siècle. Nous devons aux austro-marxistes (Otto Bauer et autres4) une belle analyse de cette dimension du défi socialiste, comme des propositions de stratégie que je considère comme ayant été les plus progressistes possible dans les conditions de l’époque : sauvegarder les avantages du grand État, mais accélérer sa transformation par des avancées socialistes (radicales ou même sociales-démocrates), construire un internationalisme des peuples fondé sur un traitement politique rigoureusement également favorable à tous, associé à une authentique politique d’autonomies culturelles. La suite des évènements n’a pas permis le succès du projet au bénéfice de nationalismes bourgeois médiocres.

Les nationalismes balkaniques et syro-arabe, apparus plus tard et dans les formes médiocres associées au capitalisme périphérique des régions concernées, ont triomphé et contribué à faire disparaître l’Empire ottoman. Mais les faiblesses propres à ces nationalismes ont contraint leurs promoteurs à rechercher le soutien des puissances extérieures — la Grande-Bretagne ou la Russie en particulier — contre le pouvoir ottoman. Ils en ont payé le prix : les nouveaux États créés par eux restaient dans le giron des puissances impérialistes dominantes, Grande-Bretagne et France pour les Arabes, Grande-Bretagne et Allemagne pour les Balkaniques.

En Arménie, le renouveau national (car l’Arménie avait connu une belle civilisation indépendante avant d’être intégrée à l’Empire ottoman) a été mis en déroute par le génocide de 1915. Il s’agissait d’un nationalisme écartelé entre celui de la nouvelle bourgeoisie arménienne émigrée dans les villes de la Roumélie (Constantinople, Smyrne et autres), qui occupait des positions de choix dans le nouveau monde professionnel et financier, et celui des notables et des paysans des terres arméniennes. L’intégration d’une petite partie de ces terres dans l’Empire russe (le territoire de l’Arménie soviétique puis indépendante) compliquait encore les choses, car elle pouvait faire craindre la manipulation de Saint-Pétersbourg, en particulier durant la Première Guerre mondiale. Le pouvoir ottoman a alors choisi la voie du génocide. Je ferai remarquer à cet endroit que les Kurdes se sont comportés ici comme les agents du massacre et en ont été les principaux bénéficiaires : ils ont plus que doublé la superficie de leur territoire en s’emparant des villages arméniens détruits.

Le nationalisme turc moderne est encore plus récent. Il s’est constitué d’abord dans les milieux relativement éduqués de l’armée et de l’administration ottomane des villes de Roumélie (Constantinople, Smyrne, Thessalonique) en réaction aux nationalismes balkaniques et syro-arabe, sans trouver d’écho véritable chez les paysans turcs (et kurdes) d’Anatolie centrale et orientale. Ses options, qui deviendront celles du kémalisme, sont connues : européanisation, hostilité à l’égard de l’ottomanisme, affirmation du caractère turc du nouvel État et de son style laïcisant. Je dis bien laïcisant et non laïc, car le nouveau citoyen turc se définit par son appartenance sociale à l’Islam (les quelques Arméniens qui ont survécu au massacre, les Grecs de Constantinople ou de Smyrne ne sont pas admis) ; néanmoins, l’Islam en question est réduit au statut d’institution publique dominée et manipulée par le pouvoir nouveau d’Ankara.

Les guerres conduites par les kémalistes de 1919 à 1922 contre les puissances impérialistes ont permis de rallier au nouveau nationalisme turc les masses paysannes turques (et kurdes) de l’Anatolie. Les Kurdes ne se distinguent pas alors des Turcs : ils combattent ensemble dans les armées kémalistes. Le nationalisme kémaliste turc devient anti-impérialiste par la force des choses. Il comprend alors que l’ottomanisme et le califat ne protègent pas les peuples de l’Empire (Turcs, Kurdes et Arabes) ; au contraire, ils ont facilité la pénétration de l’impérialisme occidental et la réduction de l’Empire au statut de région capitaliste périphérique dominée. Ce que ni les nationalismes balkaniques et arabes de l’époque n’avaient compris : ceux-ci font ouvertement appel au soutien des puissances impérialistes contre le pouvoir de la Sublime Porte5. Le nationalisme kémaliste anti-impérialiste donne alors le coup de grâce à l’ottomanisme.

La perte de la légitimité du kémalisme a mené à la domination de l’AKP et remis la question kurde à l’ordre du jour

Le caractère anti-impérialiste du système kémaliste d’origine devait néanmoins s’affaiblir rapidement. L’option d’origine en faveur d’un capitalisme d’État à vocation autocentrée indépendante s’essoufflait tandis que progressait un mode de développement capitaliste périphérique dépendant. La Turquie payait le prix de l’illusion de son nationalisme bourgeois, de ses confusions d’origine. Le kémalisme croyait pouvoir construire une nation capitaliste turque à l’image de celles de l’Europe avancée ; il ne comprenait pas que la réalisation de ce projet était vouée à l’échec, en Turquie comme ailleurs dans toutes les régions périphériques du capitalisme. Son hostilité à l’égard du socialisme, aggravée par la crainte de l’Union soviétique, a conduit Ankara à rechercher le soutien des États-Unis : la Turquie des généraux kémalistes — tout comme la Grèce des colonels — a immédiatement adhéré à l’Otan, et est devenue un État client de Washington. L’accélération des processus de développement du capitalisme de périphérie s’est manifestée par l’émergence d’une nouvelle agriculture capitaliste en Anatolie, au bénéfice d’une classe de paysans riches, et par la mise en place d’industries de sous-traitance.

Ces évolutions sociales érodaient la légitimité du kémalisme. Les élections pluripartites à partir de 1950, fortement suggérées par Washington, renforçaient le pouvoir politique des nouvelles classes paysannes et compradores, issues du monde rural anatolien traditionnel et étranger à la laïcité de la classe politique kémaliste roumélienne. L’émergence de l’Islam politique turc et les succès électoraux de l’AKP en ont été le produit. Ces évolutions n’ont pas favorisé la démocratisation de la société, mais tout au contraire conforté les aspirations à la dictature du président Erdogan et la résurgence de l’ottomanisme instrumentalisé, comme son ancêtre, par les puissances impérialistes majeures, en l’occurrence aujourd’hui les États-Unis.

Simultanément, ces mêmes évolutions sont à l’origine de l’émergence en Turquie de la question kurde. L’urbanisation de l’Anatolie orientale, l’émigration en masse de ses paysans ruinés vers les villes de l’ouest ont alimenté l’émergence de la nouvelle question des Kurdes de Turquie, prenant conscience qu’ils n’étaient pas des « Turcs de la montagne » mais s’en distinguaient par l’usage d’une autre langue dont ils revendiquaient la reconnaissance officielle. Une solution de la question par l’option en faveur d’une autonomie culturelle authentique du Kurdistan turc aurait sans doute été possible si la nouvelle classe dominante avait elle-même évolué dans une direction démocratique. Mais cela n’était pas le cas, et ne l’est toujours pas. Dans ces circonstances, les Kurdes ont alors été contraints de répondre par la lutte armée à la répression aggravée de leurs revendications. Il est intéressant de faire remarquer à cet endroit que le PKK, qui anime cette lutte, se revendique d’une tradition socialiste radicale (comme l’indique son nom, Parti des travailleurs du Kurdistan !), due probablement à son recrutement au sein du nouveau prolétariat des villes de Turquie. On aurait pu imaginer qu’il choisisse de ce fait une ligne de conduite internationaliste, et tente d’associer les prolétaires kurdes et turcs dans le même combat à la fois pour le socialisme, la démocratie et la reconnaissance du caractère binational de l’État. Il ne l’a pas fait.

Comment la carte « officielle » du Kurdistan se présente-t-elle ?

Bien que les peuples kurdes occupent un territoire continu (l’Anatolie orientale, une mince bande le long de la frontière syrienne, le nord-est de l’Irak, les montagnes de l’ouest de l’Iran), la question kurde se pose en Iran et en Irak dans d’autres termes qu’en Turquie.

Les peuples kurdes — les Mèdes et les Parthes de l’Antiquité (qui ont donné leur nom au fleuve Euphrate) — partagent avec les Persans des langues indo-européennes voisines. Il semble que, peut-être de ce fait, la coexistence des Kurdes et des Persans n’ait guère fait problème dans le passé. Ici encore la question kurde émerge avec l’urbanisation récente dans la région. De surcroît, le chiisme, officiel en Iran plus que jamais, est également à l’origine d’un malaise dont est victime la majorité sunnite des Kurdes d’Iran.

L’Irak, dans les frontières définies par le mandat britannique, a séparé les Kurdes du nord-est du pays de ceux de l’Anatolie. Mais ici encore la coexistence entre Kurdes et Arabes se frayait la voie, grâce entre autres à l’internationalisme réel d’un parti communiste relativement puissant dans les villes et au sein du prolétariat plurinational. La dictature du Baas — caractérisée par le chauvinisme arabe — a malheureusement fait reculer les progrès accomplis antérieurement.

La nouvelle question kurde est le produit du déploiement récent de la stratégie des États-Unis qui se sont donné l’objectif de détruire l’État et la société en Irak et en Syrie, en attendant de s’attaquer à l’Iran. Le discours démagogique de Washington (sans rapport avec la prétendue démocratie invoquée) donne la priorité absolue à l’exercice du « droit des communautés ». Les discours des défenseurs des « droits de l’homme » qui font la même option et auxquels j’ai fait référence dans cet article viennent donc bien à propos. Le pouvoir central irakien a donc été détruit (par le gauleiter Bremer dès la première année de l’occupation du pays) et ses attributs dévolus à quatre pseudo-États, deux d’entre eux fondés sur des interprétations bornées et fanatiques des versions chiite et sunnite de l’Islam, les deux autres l’étant sur les particularismes prétendus des « tribus kurdes » d’Irak ! L’intervention des pays du Golfe, soutenant — derrière les États-Unis — l’Islam politique réactionnaire qui a donné le prétendu califat de Daesh, a contribué au succès du projet de Washington. Il devrait être presque amusant de faire observer que les États-Unis soutiennent les Kurdes d’Irak au nom de la « démocratie », mais pas ceux de Turquie, alliés importants dans l’Otan. Deux poids, deux mesures, comme d’habitude.

Les deux partis politiques qui exercent leur pouvoir sur des parcelles différentes du territoire du Kurdistan irakien sont-ils « démocratiques » ? ou l’un meilleur que l’autre ? Il faudrait être bien naïf pour croire à ces balivernes de la propagande de Washington. Il ne s’agit là que de coteries de politiciens ou chefs de guerre (et qui savent s’enrichir par ce moyen). Leur prétendu « nationalisme » n’est pas anti-impérialiste ; car être anti-impérialiste c’est combattre la présence des États-Unis en Irak, et non s’inscrire dans celle-ci pour avancer quelques pions personnels.

Je n’en dirai pas davantage ici concernant le projet de domination des États-Unis dans la région, dont j’ai analysé les objectifs réels ailleurs.

L’analyse proposée aidera peut-être à mieux comprendre la nature du ou des nationalismes kurdes à l’œuvre aujourd’hui, les limites qu’ils s’imposent en ignorant les exigences du combat anti-impérialiste dans la région, les réformes sociales radicales qui doivent accompagner cette lutte, comme les exigences de la construction de l’unité de tous les peuples concernés (Kurdes, Arabes, Iraniens) contre leur ennemi commun : les États-Unis et ses alliés locaux (islamistes ou autres).

Je parle du nationalisme kurde au pluriel. En effet les objectifs des mouvements (souvent armés) qui agissent aujourd’hui en son nom ne sont pas définis : un grand État pankurde indépendant ? Deux, trois, quatre ou cinq États kurdes ? Une dose d’autonomie dans les États tels qu’ils sont ? Y a-t-il quelques raisons qui pourraient expliquer cet émiettement et le flou qui l’accompagne ? À mon avis oui. Les Arabes et les Persans ont procédé à une rénovation et à une modernisation splendides de leurs langues respectives au 19e siècle, les Turcs l’ont fait plus tard, dans les années 1920-1930. Les Kurdes n’ont pas été placés dans des conditions qui le leur imposaient ! Il n’y a donc pas une langue kurde, mais des langues voisines bien que toujours distinctes et sans doute pas encore à la hauteur des exigences de leur usage dans le monde moderne. Cette faiblesse trouvait sa contrepartie dans l’assimilation linguistique des élites, adoptant le persan, l’arabe ou le turc, pour le meilleur comme pour le pire !

Août 2016

Samir Amin est économiste et auteur de nombreux ouvrages. Il est directeur du Forum du tiers monde à Dakar.

 

1 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, Paris, 1988.

2 La Roumélie (en turc : Rumeli) est le terme utilisé à partir du XVe siècle pour désigner la partie de la péninsule balkanique sous domination ottomane. L’Anatolie ou Asie Mineure désignait alors la partie asiatique.

3 Le kémalisme est une idéologie politique définie dans les années 1920 par Mustafa Kemal Atatürk, le premier président de la Turquie.

4 Otto Bauer (1881-1938) était un social-démocrate autrichien. Il est considéré comme l’une des personnalités principales de l’austro-marxisme, un des courants du marxisme. Il était également une source d’inspiration aussi bien pour la Nouvelle Gauche que les eurocommunistes à la recherche d’une « troisième voie » vers le socialisme.

5 Sublime Porte est le nom français de la porte d’honneur monumentale du grand vizirat à Constantinople, siège du gouvernement du sultan de l’Empire ottoman. De 1718 à 1922 ce nom désignait en Europe le représentant du ministère des Affaires étrangères de l’Empire ottoman.

Partager cet article

Repost 0

Les deux foyers névralgiques de la politique mondiale de Donald Trump

Publié le par Mahi Ahmed

 

Les deux foyers névralgiques de la politique mondiale de Donald Trump

samedi, 22 avril 2017 / Immanuel Wallerstein /

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

Le président Trump l’a clairement annoncé : sous sa présidence, la Maison Blanche aura une position sur tout et partout. Il a également déclaré que lui seul déciderait en dernier ressort de la politique de son gouvernement. Il a choisi deux terrains prioritaires pour son action extérieure : le Mexique et la région syro-irakienne, zone de force du califat de l’Etat islamique (EI). Ces deux points de la planète peuvent être qualifiés de foyers névralgiques, à propos desquels Trump manifeste son comportement le plus provocateur.

Le Mexique a sans doute été le sujet principal de toute la campagne de Trump, d’abord celle de la primaire républicaine, puis celle de la présidentielle. Ses diatribes incessantes contre le Mexique et les Mexicains lui ont probablement valu plus de soutien populaire que tout autre thème, permettant ainsi sa victoire.

Trump l’a très bien compris : ne pas donner un caractère prioritaire aux mesures anti-mexicaines, c’était prendre le risque d’une déception rapide et profonde chez ses plus ardents partisans. Il a donc aussitôt engagé cette action.

Dans les tout premiers jours de son entrée en fonction, il s’est redit déterminé à construire un mur à la frontière mexicaine. Il a également déclaré vouloir une révision substantielle de l’Accord de libre-échange nord-américain – Alena (ou Nafta en anglais) –, à défaut de laquelle il se retirerait du traité, et a réitéré son intention de faire financer le mur par le Mexique en créant une taxe sur toutes les importations mexicaines.

Peut-il réellement faire tout cela ? La mise en œuvre de ces objectifs n’est pas sans poser certains problèmes juridiques et politiques. Les obstacles juridiques qui découlent du droit interne américain et du droit international ne sont sans doute pas insurmontables, même si les Etats-Unis risquent d’être accusés de violer les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans cette hypothèse, Trump n’hésiterait probablement pas à retirer les Etats-Unis de l’OMC.

Quant aux obstacles politiques, ils sont plus sérieux et jettent un doute sur la possibilité d’une exécution prompte et totale du projet. Celui-ci suscite une forte opposition aux Etats-Unis, pour des raisons à la fois morales et pragmatiques. L’objection pragmatique tient à l’inefficacité d’un tel mur pour réduire les entrées de travailleurs sans papiers, son seul effet étant de rendre le franchissement de la frontière plus cher et plus dangereux. Curieusement, on entend cet argument jusque chez les éleveurs texans, qui ont fait partie des plus chauds partisans de Trump. Chacun sait aussi que beaucoup d’entreprises américaines dépendent de cette main-d’œuvre clandestine et ont beaucoup à perdre. Elles vont représenter une force qui pèsera au Congrès pour brider cette politique.

Il n’est pas non plus évident que Trump puisse effectivement répercuter le coût de la construction du mur sur les exportateurs mexicains. Beaucoup d’analyses font déjà l’hypothèse que, à travers le renchérissement des produits mexicains, le coût du mur sera également supporté pour partie, voire en totalité, par les consommateurs américains.

Du côté mexicain, le président Enrique Peña Nieto a d’abord essayé de négocier avec Trump sur les enjeux frontaliers. Il a ainsi dépêché deux ministres à Washington pour entamer des discussions préliminaires, reçu son homologue américain au Mexique et pris date pour se rendre lui-même à Washington. Cette réaction pour le moins conciliante aux propos de Trump a été mal reçue au Mexique, où Peña est la cible d’attaques sur bien d’autres sujets depuis assez longtemps déjà.

Le désintérêt évident de Trump pour toute forme d’arrangement avec Peña a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Son attitude a été perçue au Mexique comme une humiliation. Peña a annulé sa visite et opté pour une opposition frontale vis-à-vis de Washington. En agissant de la sorte, il s’est fait le héraut de la fierté nationale mexicaine et a réussi à rallier ses opposants autour de lui.

Je repose la question : Trump peut-il faire plier le Mexique ? A très court terme, il pourra apparaître comme celui qui tient ses engagements de campagne. Mais à moyen terme, il n’est pas du tout certain qu’il sorte gagnant de cette affaire.

La zone syro-irakienne est un foyer plus névralgique encore. Trump prétend avoir un plan secret pour éliminer l’Etat islamique. Fidèle à lui-même, il a donné trente jours au Pentagone pour lui soumettre des propositions, après quoi seulement il fera connaître sa décision.

D’ores et déjà, le président fait face à toute une série de problèmes. La Russie apparaît désormais comme le plus puissant acteur politique de la région. Elle a entrepris de construire un processus politique de paix associant le gouvernement de Bachar Al-Assad, la principale force de l’opposition syrienne, la Turquie et l’Iran (flanqué du Hezbollah). Ce processus exclut à la fois les Etats-Unis, l’Europe occidentale et l’Arabie saoudite.

Une mise à l’écart intolérable pour Trump, qui parle maintenant d’envoyer des troupes au sol pour combattre l’Etat islamique. Mais quels alliés pour ces troupes en Syrie ou en Irak ? Le gouvernement irakien à dominante chiite ? Ce serait s’aliéner l’appui des forces tribales sunnites irakiennes, cultivé par Washington en dépit de leur soutien passé à Saddam Hussein. Les peshmerga kurdes ? Cela ne ferait qu’indisposer davantage la Turquie et le gouvernement irakien. L’armée iranienne ? Une telle alliance ne manquerait pas de déchaîner des hurlements au Congrès américain et en Israël aussi bien qu’en Arabie saoudite.

Si Trump envoie malgré tout des troupes, il apprendra alors que les retirer est quasi impossible, comme George W. Bush et Barack Obama en ont fait l’expérience avant lui. Avec les pertes inévitables dans les rangs américains, le soutien intérieur à l’opération disparaîtra. A court terme, celle-ci lui vaudra moins de lauriers que dans le cas du Mexique, et plus de mécontentement à moyen terme. Tôt ou tard, le président tout comme ses partisans découvriront l’amère vérité sur les limites de la puissance géopolitique américaine – et donc les limites de son propre pouvoir au plan international.

Et ensuite ? Va-t-il sortir de ses gonds et commettre des actes dangereux ? C’est ce que l’on redoute un peu partout dans le monde : des Etats-Unis trop faibles en termes de puissance réelle mais trop forts en termes de puissance militaire. Trump va se trouver confronté à une alternative : faire usage des moyens militaires à sa disposition, acte inconséquent mais terrible, ou se retirer en douceur du terrain géopolitique pour se replier sur la « forteresse Amérique », au prix d’une reconnaissance implicite d’échec. Dans les deux cas, la décision s’annonce très difficile pour lui.

 

 

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Falco

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

 

Url :http://www.medelu.org/Les-deux-foyers-nevralgiques-de-la

 

Partager cet article

Repost 0

Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

Publié le par Mahi Ahmed

 

Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

jeudi, 27 avril 2017 / Maurice Lemoine /

Journaliste

 

Equateur, 2 avril 2017 : au second tour de l’élection présidentielle, le candidat de la « révolution citoyenne » Lenín Moreno (Alliance Pays ; AP) affronte l’ex-ministre de l’économie (1999) et banquier multimillionnaire Guillermo Lasso (Créons des Opportunités ; CREO) qu’il a devancé au premier tour (39,36 % des voix contre 28,11 %). Rafael Correa qui, depuis 2007, a rendu sa stabilité au pays grâce à d’incontestables avancées sociales, ne se représentait pas [1].

 

Il n’est pas encore 17 heures et les bureaux de vote ne sont pas fermés quand Rafael Cuesta, ancien député social-chrétien (PSC, droite) devenu « vice-président de l’information » de la chaîne de télévision Canal Uno, annonce à l’écran, avec une évidente satisfaction : « Nous avons un président de la République et c’est Guillermo Lasso. » A 18 h 30, sur la base du même sondage « sortie des urnes » effectué par l’Institut Cedatos, étroitement lié à la Banque de Guayaquil (dont le principal actionnaire s’appelle… Guillermo Lasso), le journaliste vedette Alfredo Pinoargote salue joyeusement sur Ecuavisa celui que, depuis six mois, il a invité moult fois dans son programme « Contact direct » : « Félicitations, président ! » Autre grande chaîne commerciale, Teleamazonas déroule la même partition.

 

Sondages et médias étant à l’évidence plus importants que les électeurs, les urnes et les résultats officiels, encore inconnus à ce moment, Lasso gratifie les siens d’un discours de chef d’Etat et tous, dans une grande allégresse, fêtent « le retour de la liberté ». De quoi feindre tomber des nues lorsque, à 20 heures, le Conseil national électoral (CNE) annonce la victoire du socialiste Moreno avec 51,16 % des voix. Lasso, qui avait déjà hurlé à la fraude lors du premier tour, sans en apporter aucune preuve, entonne le même leitmotiv : outre Cedatos, deux « comptages rapides » – ceux des instituts Market et Informe Confidencial – l’ont placé en tête, dans une fourchette allant de 51,5 % à 53 % des suffrages. Informe Confidencial démentira bien avoir effectué un tel sondage, mais il en faudrait plus pour émouvoir la droite équatorienne et ses alliés.

 

Dès le lendemain, le quotidien Expreso publie une page entière dédiée au « président Lasso ». Les influents El Universo et El Comercio (pour ne citer qu’eux) semant également le doute sur la validité du résultat, les manifestations et tentatives de prise des locaux du CNE par quelques centaines de personnes se multiplient. Sans jamais atteindre le niveau « protestations de masse » espéré par leurs initiateurs, elles vont se poursuivre, Lasso exigeant, sans aucune justification juridique, un recomptage de 100 % des bulletins et déclarant le 13 avril : « Pour se battre contre une dictature, il ne faut pas seulement des votes, il faut être dans la rue ! » Pourtant, les autorités ont déjà accédé partiellement à sa demande et le réexamen de 296 340 votes contestés dans cinq provinces n’a en rien modifié les résultats. Manifestement conscients de l’inanité de leurs réclamations, les représentants de CREO ne se sont même pas déplacés pour assister au recomptage effectué dans la province de Pichincha : « Notre présence n’aurait fait que valider cet abus contre la démocratie », se sont-ils contentés de déclarer.

 

Lorsque, le 14 avril, « par souci de transparence et pour la tranquillité du pays » (dit autrement : pour en finir avec le « show » monté par l’opposition), le CNE annonce qu’il va effectuer le 18 avril un recomptage portant sur 1 275 450 voix, correspondant à 3 865 procès-verbaux contestés « dans les règles », en présence de délégués de toutes les organisations politiques nationales et locales, Lasso et les dirigeants de CREO annoncent… qu’ils refusent d’y assister. Quelques jours auparavant, l’ex-député « ultra » du parti Société patriotique (SP) [2] Fernando Balda avait fait un appel du pied aux militaires : « Que coûte au haut commandement de donner une conférence de presse et de demander un recomptage total des votes ? » Avant de s’indigner, n’ayant trouvé aucun putschiste en puissance : « Ils ne le font pas ! »

 

Au jour dit, après que le recomptage, retransmis intégralement et en direct à la télévision, ait confirmé les chiffres initialement annoncés, Lasso déclarera : « Jamais je ne reconnaîtrai la victoire du candidat déclaré président élu par le CNE (… ) Lenín Moreno sera le successeur d’un dictateur et gouvernera sans légitimité [3]. » Pour qui douterait de la stratégie mise en œuvre, les journalistes Andrés Carrión et Martín Pallares interrogés le 4 avril dans le programme « Châtiment divin » l’avaient précisée : « Ce qui peut être fait, c’est miner la légitimité de ceux qui ont été, entre parenthèses, élus. Ces gens doivent savoir que, s’ils arrivent au pouvoir, ce sera un pouvoir vicié et affaibli. Qu’ils auront des problèmes pour l’exercer. » En résumé : Lenín Moreno n’occupe pas encore sa fonction que déjà se dessine la guerre sournoise destinée à polariser la société et à le délégitimer afin de le déstabiliser plus facilement dès que les circonstances s’y prêteront.

 

Qui s’en souvient ? C’est ainsi qu’a commencé la très grave crise dans laquelle se débat actuellement le Venezuela. En avril 2013, Nicolás Maduro, « dauphin » du disparu Hugo Chávez, ayant battu Henrique Capriles (Table de l’unité démocratique ; MUD) avec 50,75 % des suffrages, ce résultat serré entraîna lui aussi des accusations non avérées de fraude, de très violentes mobilisations de rues (onze morts) et, ayant instillé le venin de la frustration chez les opposants, prépara la déstabilisation du pays qui, de sabotage économique en poussées de violence, atteint son climax aujourd’hui.

 

Les renversements de Manuel Zelaya au Honduras (2009), de Fernando Lugo au Paraguay (2012), puis de Dilma Rousseff au Brésil (2016) par des coups d’Etat dits « institutionnels », auxquels se sont ajoutés la mort de Chávez (mars 2013), ont amené les adeptes de « la fin de cycle » – un supposé recul définitif de la « vague de gauche » – à croire l’affaire bien engagée. Alors que, après douze ans de « kirchnérisme » (trois mandats successifs de Nestor puis Cristina Kirchner), l’entrepreneur multimillionnaire Mauricio Macri venait de remporter l’élection présidentielle, l’ambassadeur des Etats-Unis Noah Mamet se félicitait en mars 2016 : la décision de Barack Obama de visiter l’Argentine était « une reconnaissance à la détermination de Macri de la réinsérer dans l’économie globale [4] ». Le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifiait le renversement – rebaptisé « impeachment » – de Dilma Rousseff « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », avant, comme il se doit, d’appeler à ce qu’un référendum révocatoire soit tenu rapidement au Venezuela [5]>.

 

Quelques mois après la réélection de Daniel Ortega au Nicaragua, la victoire de Moreno en Equateur constitue un coup d’arrêt à cette restauration conservatrice ardemment souhaitée. D’autant que, dans les pays qu’elle affecte, les lendemains ne chantent pas particulièrement...

 

Au Brésil, dans le cadre des gigantesque affaires de corruption impliquant la compagnie pétrolière semi-publique Petrobras et le géant national du BTP Odebrecht [6], qui compromettent l’ensemble de la classe politique, le Tribunal suprême fédéral (TSF) a annoncé le 11 avril l’ouverture d’une enquête concernant cent huit personnalités, dont vingt-neuf sénateurs et quarante-deux députés (parmi lesquels les présidents des deux chambres du Congrès), huit ministres du président de facto Michel Temer – lequel fait lui-même face à de graves accusations. On notera que si le Parti des travailleurs (PT) a sa part de responsabilité dans ce scandale systémique, celui-ci ne peut être invoqué pour expliquer la « destitution » de Dilma Rousseff – un motif puéril d’« irrégularité budgétaire » ayant servi pour justifier ce coup d’Etat, dont les objectifs réels et les conséquences apparaissent chaque jour plus clairement. En faisant voter la proposition d’amendement constitutionnel (PEC 55) qui gèle les dépenses publiques de l’Etat pour vingt ans, en s’attaquant aux retraites des travailleurs et en éliminant une partie de l’allocation chômage, en fermant le ministère du développement agraire, en menant une offensive brutale contre les droits conquis depuis une décennie, le pouvoir illégitime, après avoir jeté plus d’un million de personnes dans les rues les 8 et 15 mars, devra affronter une grève générale le 28 avril prochain.

 

Dans une Argentine affectée par les licenciements massifs et les augmentations faramineuses des tarifs des services publics, les enseignants en grève se sont faits sauvagement matraquer le 9 avril alors que cinq mobilisations massives avaient déjà eu lieu entre le 8 et le 24 mars et qu’une première grève générale contre la politique de rigueur avait paralysé le pays le 6 avril. Pour tenter de juguler cette contestation montante, le parti du chef de l’Etat, Cambiemos (Changeons), a déposé le 14 avril devant la Chambre des députés un projet de loi destiné à durcir les sanctions contre les protestataires. En termes juridiques, la réforme proposée introduit dans le code pénal le concept de « manifestation publique », permettant à la police d’arrêter sans contraintes les manifestants et aux juges de leur appliquer des peines plus sévères.

 

Dans ce contexte, la fureur des oligarchies se retourne contre le pays, symbole de la résistance, « qu’il faut absolument faire tomber » : le Venezuela. Depuis l’élection du président Maduro, le pays subit une guerre totale et multiforme. Début 2014, l’opération « La Salida » (la sortie), à travers ses opérations de guérilla urbaine, provoqua la mort de 43 personnes de toutes tendances politiques et fit plus de 800 blessés, mais le pouvoir résista, arrêtant et jugeant Leopoldo López, l’un des instigateurs du chaos.

 

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais en aucun cas ces deux facteurs ne peuvent expliquer à eux seuls la très dure crise alimentaire et les incessantes pénuries qui, épuisant et désorientant de larges secteurs de la population, y compris « chavistes », ont permis la victoire de la MUD aux élections législatives de décembre 2015. N’en déplaise aux médias complices, incompétents, moutonniers, opportunistes ou fort peu courageux – la pression générale étant devenue telle que les « notables de l’info », fussent-ils « de gauche », ne veulent pas risquer leur réputation ou leur confort en semblant apparaître comme « les derniers défenseurs du Venezuela » – c’est bel et bien, similaire à celle des années 1970 au Chili, d’une déstabilisation économique qu’il s’agit.

 

S’apparentant à des aveux, la loi d’amnistie votée le 29 mars 2016 par la nouvelle majorité – et déclarée inconstitutionnelle par le Tribunal suprême de justice (TSJ) le 11 avril suivant – ne mentionnait-elle pas, parmi les délits et crimes (auto)-amnistiés de l’opposition, « la spéculation sur des aliments ou des boissons, des biens qualifiés comme de première nécessité » et « l’accaparement d’aliments ou de boissons, de biens qualifiés comme de première nécessité » ? Le 12 novembre 2016, dans le cadre d’un dialogue dont les secteurs radicaux de la MUD ne veulent pas et qu’ils ont depuis fait capoter, c’est l’envoyé du pape en personne, Mgr Claudio María Celli, qui lit l’accord pour un calendrier de discussion dans lequel « le gouvernement et la MUD conviennent de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d’agression contre l’économie ». Vous avez dit « paranoïa » ?

 

D’emblée, début 2016, cette nouvelle majorité législative a annoncé son unique objectif : « sortir » Maduro du pouvoir en six mois. Que ce soit légalement ou non. Avec un choix délibéré de la seconde solution. Dix-huit mois plus tard, tout un chacun peut constater qu’elle a échoué. Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée et dont elle ne veut pas, la « révolution bolivarienne » a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Quitte à tomber parfois dans le piège qui lui est tendu : face à une droite qui viole effrontément les règles du jeu démocratique, franchir à son tour la ligne jaune, dans son désir (et la nécessité) de rendre coup pour coup. Par exemple…

 

Dans leur obsession de renverser le chef de l’Etat, les dirigeants de la MUD ont, durant de longs mois, négligé la possibilité du référendum révocatoire, permis par la Constitution. Lorsque, ayant été mis en échec, ils s’y sont enfin résolus, ils avaient dépassé le délai permettant, en cas de victoire du « oui », l’organisation d’une élection : le vice-président « chaviste » remplacerait Maduro pour la fin du mandat si celui-ci était destitué. En outre, leur collecte de signatures a été entachée d’innombrables irrégularités. Raison juridiquement motivée – mais aussi prétexte évident, le nombre de paraphes requis étant en tout état de cause largement atteint – dont s’est emparé le pouvoir pour bloquer le processus. On peut le lui reprocher (on ne s’en prive pas). On peut aussi considérer que, compte tenu de la violence déstabilisatrice qui lui est imposée, il se trouve dans la situation d’un athlète de haut niveau à qui son adversaire brise les tibias à coups de barres de fer avant de lui intimer : « Maintenant, allons courir un cent mètres ensemble et voyons qui va l’emporter ! » S’il dispose d’arguments juridiques incontestables pour le faire, on comprendra que la victime puisse écarter ce type de « compétition ». Dont, d’ailleurs, l’opposition ne veut plus !

 

Dans le même ordre d’idée, la décision du TSJ, le 29 mars, d’assumer les fonctions de l’Assemblée nationale, non indéfiniment, comme il a été faussement affirmé, mais « tant que la majorité de droite continuerait à ignorer ses verdicts » – entre autres sur l’élection contestée de trois députés de l’Etat d’Amazonas qu’elle a néanmoins incorporés – ou refuserait de reconnaître les institutions et le chef de l’Etat était, quoi qu’on en dise, justifiée. Mais, intervenant au plus chaud d’une situation explosive, elle pouvait, habilement présentée par ses détracteurs, donner lieu à une accusation d’« auto-coup d’Etat ». Ce qui n’a pas manqué de se produire. La procureure générale de la République Luisa Ortega critiquant la décision et les plus hautes instances du pouvoir se rendant compte du danger de cette interprétation face à la « communauté internationale », le TSJ est revenu sur sa décision, mais le mal était fait. La planète médias jouant son rôle, l’accusation demeure, bien qu’étant, surtout après ce recul, totalement injustifiée.

 

De même, la Cour des comptes (Controlaría general de la República) dispose d’accusations crédibles – détournement de fonds publics – pour mettre en cause l’ex-candidat à la présidence Henrique Capriles, gouverneur de l’Etat de Miranda. Toutefois, les faits remontent à… 2013. Que n’a-t-il été jugé plus tôt ? Le verdict rendu le 7 avril dernier et le déclarant inéligible pour quinze ans paraît, compte tenu du contexte, tomber à un moment particulièrement inopportun. C’est faire à l’opposition et à ses puissants alliés extérieurs le cadeau d’un « martyr » que ceux-ci ne manquent pas d’exploiter.

 

Dès le 9 mars 2015, Barack Obama avait désigné par décret le Venezuela comme « une menace extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis », ouvrant le terrain juridique à une possible intervention (dont la nature reste à déterminer). Pour ce faire « l’Empire » dirigé aujourd’hui par l’irrationnel Donald Trump bénéficie de l’aide de son nouveau « cipaye » Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), objectivement redevenue le ministère des Colonies de Washington dénoncé en son temps par Fidel Castro. Une offensive féroce, obsessionnelle, tente d’isoler Caracas en la suspendant des activités de l’organisation. Néanmoins, en juin 2016, une première tentative de faire activer à son encontre la charte démocratique a échoué. Au grand dam d’Almagro, son initiateur, une majorité des nations, allergiques aux « interventions extérieures », se prononça pour une continuation du dialogue alors mené entre le gouvernement et la MUD, sous les auspices du Vatican et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), par les ex-présidents médiateurs José Luis Rodríguez Zapatero (Espagne), Leonel Fernández (République dominicaine) et Martín Torrijos (Panamá).

 

Silencieux sur le coup d’Etat au Brésil, méprisant tous les usages diplomatiques lorsqu’il traite publiquement Maduro de « traître, menteur, voleur et petit dictateur », Almagro n’a pas hésité à se faire décorer de l’ordre Rómulo Betancourt, le 13 avril 2017, à Miami, par le président de l’Organisation des Vénézuéliens persécutés politiques en exil (Veppex), l’ex-lieutenant José Colina. Ce dernier est poursuivi dans son pays pour avoir perpétué deux attentats à la bombe en février 2003, à Caracas, contre l’ambassade d’Espagne et le consulat colombien, crimes évidemment attribués dans un premier temps aux Cercles bolivariens de Chávez. En cavale, Colina a obtenu l’asile politique aux Etats-Unis après avoir été défendu par l’avocat Matthew Archambeault, celui-là même qui, en avril 2011, fit absoudre définitivement par la « justice américaine » le terroriste cubano-vénézuélien Luis Posada Carriles – auteur intellectuel de la pose de deux bombes dans un vol de la Cubana de Aviación (73 morts le 6 octobre 1976) –, lui permettant de vivre depuis en toute impunité à Miami.

 

Dans ce contexte où, de l’intérieur et de l’extérieur, les deux interagissant, il s’agit de prendre la « révolution bolivarienne » en tenaille, la bataille fait donc rage à l’OEA. Bien que son Conseil permanent ait tenu une nouvelle réunion d’urgence le 28 mars à Washington, celle-ci n’a pas débouché sur les résultats escomptés – la suspension de Caracas et des élections générales anticipées – par le « roitelet » de l’organisation. Non seulement aucune résolution sanctionnant les supposés égarements du gouvernement vénézuélien n’a été adoptée, mais plusieurs Etats membres, dont Haïti, El Salvador et la République dominicaine, pourtant soumis à de très fortes pressions des Etats-Unis, ont fustigé l’attitude d’Almagro, la jugeant partiale et interventionniste. « Le moment est grave et dépasse de loin la question du Venezuela, déclara alors avec une grande dignité Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’un pays, Haïti, qui n’appartient pas à l’« arc progressiste », mais auquel Washington menace de retirer son aide financière s’il continue à appuyer Caracas. Les agissements du secrétaire général fragilisent notre organisation. Si nous laissons le secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’organisation [7]. »

 

Un coup de force le 3 avril suivant – la Bolivie et Haïti, respectivement président et vice-président en exercice du Conseil ayant été écartés et remplacés, au mépris de toutes les règles, par le Honduras – a néanmoins permis à dix-sept des vingt-et-un pays présents d’adopter « par consensus » une résolution dénonçant « la rupture de l’ordre constitutionnel au Venezuela » tout en exigeant « des actions concrètes » de son gouvernement. Tandis que la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et El Salvador s’abstenaient, la Bolivie, le Nicaragua et le Venezuela avaient, le jugeant illégal, abandonné ce « tribunal d’inquisition », comme le qualifia Maduro.

 

Echec à nouveau, au-delà des déclarations triomphales, puisque, en tout état de cause, il est nécessaire de rassembler les deux tiers de l’Assemblée générale (vingt-quatre pays) pour en exclure le Venezuela. Raison pour laquelle la campagne infernale se poursuit, dont le surréalisme échappe à nombre d’observateurs, sans doute un peu distraits : en tête de liste des onze pays de l’« Axe du bien » [8] qui, le 17 avril, au nom de la démocratie, ont appelé le gouvernement vénézuélien à « garantir le droit aux manifestations pacifiques », figurent la Colombie – plus de 130 dirigeants et militants de mouvements populaires assassinés d’octobre 2012 à la fin 2016 (23 depuis janvier 2017) – et le Mexique – 28 500 « disparitions forcées » depuis 2006 (dont les 43 étudiants d’Ayotzinapa), 11 journalistes exécutés et 23 de leurs confrères « disparus » en 2016.

 

Forte du soutien de ces paladins de la liberté, la MUD, qui a définitivement écarté le chemin du dialogue, multiplie depuis début avril les manifestations au cours desquelles, en marge des opposants pacifiques, des groupes de choc ultra violents multiplient agressions aux forces de l’ordre et actes de vandalisme. C’est que, pour la MUD, le temps presse. Les prix du pétrole repartant à la hausse, fût-elle modérée, le gouvernement fournissant en urgence des produits de première nécessité à plus de six millions de familles à travers treize mille Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), réactivant l’agriculture et en appelant à la participation de certains groupes du secteur privé au redressement économique, la situation tend quelque peu à (et surtout « risque de ») s’améliorer.

 

Comme en 2002 lors du coup d’Etat contre Chávez ou en 2014 au cours des « guarimbas », il faut à l’extrême droite des cadavres pour émouvoir et mobiliser la communauté internationale. Le 18 avril, la veille de « la mère de toutes les manifestations », organisée par l’opposition – à laquelle répondra d’ailleurs une « marche des marches » des chavistes dans le centre de Caracas –, Mark Toner, porte-parole du Département d’Etat américain, dénonça une « répression criminelle » et la « violation des droits humains » du pouvoir bolivarien. Car déjà, comme en 2014, le décompte macabre des victimes donne lieu à une manipulation de première catégorie.

 

Dès le 14 avril, huit morts étaient à déplorer – par définition attribués « à la répression ». Il s’avéra rapidement que l’un d’entre eux, Brayan Principal, a été tué par un groupe d’individus cagoulés qui a criblé de balles une lotissement « chaviste », la Ciudad Socialista Alí Primera, construite par le gouvernement de Maduro à Barquisimeto. Qu’un autre, le jeune Miguel Ángel Colmenares, à Caracas, ne manifestait pas, mais est tombé dans une embuscade de sujets qui l’ont dépouillé de son argent avant de l’assassiner. Qu’un autre encore, Oliver Villa Camargo, a été exécuté d’une balle dans la tête alors qu’il venait de tenter, en auto, de franchir une barricade. Que Ricarda de Lourdes González, 87 ans, n’est pas morte asphyxiée par les gaz lacrymogènes, mais, comme l’a précisé sa fille, parce que les « guarimberos » (manifestants) « ne nous ont pas laissé sortir quand – alors qu’elle était victime d’un accident cérébro-vasculaire – on a voulu l’emmener à la clinique Las Mercedes [9] ». Il s’agit là, non d’une liste exhaustive, mais de quelques cas.

 

Evoquant la mort d’un étudiant de 17 ans, Carlos Moreno, tué d’une balle dans la tête, à Caracas, le 19 avril, « par des motards qui ont tiré et lancé des gaz lacrymogènes », le « dévoyé spécial » de l’ex-quotidien français d’information Le Monde, Paulo Paranagua, précise (21 avril) : « Paola Ramirez Gomez, 23 ans, est morte en province, à San Cristobal, dans des circonstances similaires ». Que ses lecteurs le sachent : Paranagua ment. Initialement attribué à des « collectifs chavistes », accusés de tous les maux, il a été prouvé après enquête que le meurtre de cette jeune femme a été commis depuis le deuxième étage d’un immeuble, par les tirs d’un individu nommé Iván Aleisis Pernía, militant d’opposition arrêté et incarcéré depuis. Il est vrai que Paranagua n’en est pas à une imposture près : n’a-t-il pas reproduit, sans aucune prise de distance ni commentaire (15 avril), cette déclaration ahurissante de Julio Borges, l’un des principaux dirigeants de l’opposition : « Les groupes paramilitaires du Venezuela menacent la paix en Colombie. » Le premier réflexe est d’en rire. Le second est de ressortir de la poubelle, où on l’avait jeté, et de retourner contre lui, le prétentieux « Décodex » du Monde [10] : « Ce média diffuse régulièrement des fausses informations ou des émissions trompeuses. Restez vigilants ou cherchez d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information. »

 

Dans ce climat de violence exacerbée, on observe des excès de tous les côtés. Un mandat d’arrêt a ainsi été lancé contre quinze gardes nationaux présumés responsables du décès de Gruseny Antonio Canelón, à Cabudare, le 12 avril. De l’autre côté des barricades, des membres des forces de l’ordre tombent également, tel le sergent de la Garde nationale Neumar José Sanclemente Barrios, assassiné par arme à feu le 19 avril à San Antonio de los Altos. Huit membres des forces de l’ordre avaient d’ailleurs déjà été tués par balles en 2014, sans trop émouvoir les « observateurs » pour qui, semblerait-il, l’assassin d’un policier, sur les Champs-Elysées, à Paris, est un « terroriste » quand l’assassin d’un policier au Venezuela est « un manifestant pacifique »…

 

Dans des circonstances particulièrement confuses, et après l’appel à manifestations de dirigeants anti-chavistes, la mise à sac d’une dizaine de commerces du secteur populaire d’El Valle (Caracas) par de supposées bandes d’« affamés », la nuit du 19 avril, s’est soldée par la mort de onze personnes (trois par armes à feu, huit électrocutées par un système de protection en tentant de dévaliser une boulangerie). Dans leur furie destructrice, les mêmes hordes, qu’on suppose manipulées, n’ont pas hésité à attaquer un hôpital de soins pédiatriques – au prétexte sans doute qu’il s’appelle « Hugo Chávez » –, obligeant en catastrophe à en évacuer 54 mères, enfants et nouveaux-nés. Dans un tel chaos, la manipulation de l’information devient un jeu d’enfant : « Les manifestations ont fait 20 morts en trois semaines », peut-on lire ou entendre à peu près partout au même moment [11]. De quoi atteindre l’objectif recherché en faisant du Venezuela un « Etat failli ». Et, au passage, en utilisant la désinformation générale affectant ce pays, pour stigmatiser par la bande un homme politique – tel, lors du premier tour de la campagne présidentielle française, le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. A cet égard, le 6/9 de France Inter, consacré au Venezuela le matin même du scrutin aura constitué un modèle de perfidie subliminale – sans doute sévèrement critiqué s’il existait en France un Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

 

Le 22 avril, à l’appel de l’opposition, des milliers de Vénézuéliens ont participé à une marche silencieuse en mémoire des victimes des manifestations du mois d’avril. Devant le siège de la Conférence épiscopale, tandis que le député Henry Ramos Allup déclarait qu’il s’agissait d’un hommage « à tous les morts, y compris aux victimes potentielles et éventuelles qu’il y aura sûrement les jours prochains », son « collègue » Freddy Guevara précisait que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité [12] ». Des messages qui ont le mérite de la clarté. Sauf, manifestement, pour les médias.

 

 

 

[1] http://www.medelu.org/Coup-dur-pour-la-fin-de-cycle-en

 

[2] Parti de l’ex-président Lucio Guttiérez, renversé par un soulèvement populaire le 20 avril 2005. Candidat du parti, Patricio Zuquilanda a obtenu 0,77 % des voix lors du premier tour de la présidentielle, le 19 février. Gutiérrez n’a pas été élu lors des législatives auxquelles il se présentait.

 

[3] Ecuadorinmediato, Quito, 19 avril 2017.

 

[4] BBC Mundo, Londres, 23 mars 2016.

 

[5] El País, Madrid, 7 septembre 2016.

 

[6] Petrobras (propriété d’actionnaires privés ou institutionnels à 51 %) a attribué des marchés surfacturés à des entreprises de BTP, permettant ainsi le versement de pots-de-vin destinés à financer les partis politiques ou des politiciens corrompus. Odebrecht aurait arrosé de bakchichs des fonctionnaires et hommes politiques de douze pays d’Amérique latine pour y rafler des chantiers.

 

[7] Haïti Libre, Port-au-Prince, 29 mars 2017.

 

[8] Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay.

 

[9] El Universal, Caracas, 11 avril 2017.

 

[10] Outil censé, sur la Toile, aider les internautes à trier les vraies des fausses informations en stigmatisant les sites « mal pensants ».

 

[11] Le Monde, France Info, CNews, LCI, La Dépêche, Presse Océan, La Libre Belgique, etc., du 21 au 23 avril 2017.

 

[12] Alba Ciudad, Caracas, 22 avril 2017.

 

Url : http://www.medelu.org

 

Partager cet article

Repost 0

LES ÉLITES DES MUTATIONS LIBÉRALES ALGERIENNES

Publié le par Mahi Ahmed

LES ÉLITES DES MUTATIONS LIBÉRALES ALGERIENNES

vendredi, 28 avril 2017 / raina

1. Le cahier des charges des « institutions internationales »

Les réformes ont constitué la colonne vertébrale d’un reprofilage graduel mais intensif du rôle des élites de l’économie

A partir de la fin des années 80, en Algérie comme ailleurs, ainsi que le relève pertinemment le professeur Rolande Borrelly, il n’était plus possible d’énoncer une autre vérité que celle des « bienfaits » des réformes pour la libéralisation : bienfait de la concurrence des produits importés (stimulant des entreprises locales), bienfait des investissements étrangers (support du transfert de technologie, modèle d’organisation à imiter, occasion d’engager des partenariats dynamiques), bienfait des privatisations (libérant les initiatives et rationalisant la gestion des entreprises publiques, mastodontes paresseux et rentiers), etc. C’est le Consensus de Washington qui constitue le bréviaire des politiques économiques

L’ancien ticket du développement n’a plus cours. Le développement devient « le fruit promis d’une croissance spontanée transmise par le marché mondial et une spécialisation fondée sur les avantages comparatifs ». La question de l’attractivité du cadre institutionnel en constitue la variable-clé. Elle se nourrit à un axiome unique : seuls l’IDE, « incontournable », et la privatisation, « facteur de croissance », vont permettre de dynamiser l’ensemble du tissu économique algérien. La mondialisation devient une chance à saisir, une« fenêtre d’opportunité » à ne pas rater. Il ne s’agit plus de construire une structure industrielle autonome mais plutôt de s’insérer au mieux dans la restructuration mondiale des activités industrielles. Ceci, par ailleurs, ne devant pas être compris comme une invitation indirecte à débattre de l’intérêt de cette insertion et encore moins de son bien fondé. Seul le modus operandi devrait mobiliser notre attention.

Quant à l’Etat, il doit ajuster ses mécanismes avec « les contraintes et opportunités qui naissent de son insertion internationale

L’Etat reçoit des rapports des fameuses« institutions internationales », Banque mondiale, FMI, OMC, Union Européenne, etc. qui lui enjoignent de mettre en ordre la politique nationale, à cette fin. Ces rapports sont, quant au fond, autant de commandes pour s’ajuster aux intérêts et aux pressions économiques et politiques, travestis en questions et en impératifs techniques et de rationalité, des Etats occidentaux.

 

LES ELITES DES MUTATIONS LIBERALES ALGERIENNES

2. Les thèmes de bataille du discours des élites libérales

Dotées du statut social et de l’autorité politique de conseillers du prince de rang à la fois local et mondial, des élites nationales mondialisées ou aspirant à le devenir, sont chargées de produire l’idéologie de circonstance, en l’occurrence le « There is no alternative », qui accompagne le redimensionnement de la souveraineté de l’Etat national à la mondialisation« incontournable. Les élites converties puisent volontiers dans le lexique forgé par la mondialisation au nom de l’universalité des règles de « la science économique » Le pouvoir terminologique, qui affirme et met en exergue la sphère de nos intérêts nationaux, s’estompe devant la puissance du verbe globalisé qui nous dessine jusqu’aux contours du camp de nos amis et de nos alliés en nous désignant les lignes de nos ennemis. Communauté internationale, climat des affaires, gouvernance, économie de marché, réformes structurelles, Etat providence, souverainisme, société civile, droits de l’homme, devoir d’ingérence, gagnant- gagnant, paix sociale, employabilité, etc, etc, sans oublier la sempiternelle tarte à la crème de l’économie rentière et de l’Etat rentier, ces mots de l’errance indigène dans la mondialisation « impérative » ont déclassé indépendance nationale, souveraineté nationale, développement national, système productif national, justice sociale qui balisent la terre ferme de notre individualité historique nationale, mais qui sont, à présent, dénigrés pour cause, dit-on, de péremption

— La symptomatologie

— Une symptomatologie exacerbée qui s’attache à dresser l’inventaire systématique et disqualifiant des "maux" de la politique, de l’économie, de la société, symptomatologie qui s’assimile à une interminable recension d’échecs, de blocages, de ratés, d’impasses et de crises dont les racines socioéconomiques et politiques sont occultées et qui renvoie finalement à une sorte de malédiction dont on attend impatiemment la délivrance. Par qui ? Pour aller où ?

Cette symptomatologie a pour but de participer à la formation d’une perception de la réalité socio-économique et politique sur le mode de la catastrophe imminente et ses dilemmes cornéliens : « Statuquo ou changement réel », « Réformes ou suicide collectif » et ses qualificatifs de prédilection : « inéluctable, incontournable, impératif, lancinant, urgent », etc. Il s’agit de produire un sentiment de l’urgence et de la fatalité des « réformes structurelles » mais pour imposer, comme conclusion logique, des grilles de lecture de la réalité, de ses pathologies et des thérapies à soumettre, conformes à la doxa des « institutions internationales ». Exemple il devient « impératif » de : « créer des Fonds souverains, « intégrer l’OMC, « instaurer la convertibilité du dinar », « adopter des règles conformes à celles en vigueur à l’échelle internationale », « supprimer les subventions » etc., etc.

— Le benchmark

L’idée normative est opposée à la réalité contingente de l’Algérie. Les élites s’appliquent à mettre en évidence l’écart qui sépare la réalité politique et socio-économique du pays de ce modèle abstrait d’ordre sociopolitique conforme aux « concepts et aux notions les mieux établis en sciences économiques et en économie politique » idéaltype posé comme la norme à atteindre

Les contingences sociales et historiques sont évacuées. Tout est en failles et en attentes, c’est-à-dire dans l’attente de ce qui devrait être. Les classements des « institutions internationales » notamment du « doing business » sont érigés en références absolues. Il s’agit d’importer les success stories et les logiciels qui ont réussi dans d’autres contextes, exemple, la Corée du Sud. Un rapport du FEMISE n’hésitait pas à conclure en septembre 2001 qu’ « ’il restait à l’Algérie, sur la voie de la libéralisation économique, 30% du chemin nécessaire pour approcher la situation de l’Union Européenne ». (Rapport du Forum Euro-Méditerranéen des Instituts de Sciences Economiques, séminaire des experts gouvernementaux sur la transition économique, 27-27 septembre 2001.)

Ainsi, forgée en référence aux représentations normatives, juridiques et morales des démocraties libérales occidentales, la grille de lecture de la réalité ne peut, par la suite, que produire le constat d’un pays en constant décalage, pointant les écarts négatifs comme autant de preuves cumulées de l’échec. En un mot, l’image du gâchis. Toute la perspective historique de l’Algérie se résume alors à réunir les conditions de sortie de cette « impasse » et celles du passage à ce « modèle universel », panacée de tous les maux présumés ou réels de l’Etat national algérien.

L’occultation de la réalité contemporaine du capitalisme mondial et de sa crise actuelle

Une vision idyllique de l’économie mondiale : le mythe du gagnant-gagnant

Impulsé par ces élites, le « débat » économique national est dédié pratiquement sans réserve à la cause de l’insertion internationale de l’économie algérienne et son corollaire fatal, l’obligation « impérieuse » d’adaptation des institutions, des structures, des mécanismes, des ressources humaines et bien entendu, des choix nationaux. Dans cette vision idyllique de l’économie mondiale guidée par des « règles universelles », les échanges seraient, pour l’essentiel, affaire d’avantages comparatifs, de croissance et de développement, le dollar est un « signe impartial et international des échanges » ; ONU, FMI, Banque mondiale, GATT, OMC, etc. sont des institutions internationales de régulation créées « pour éviter que les conflits ne dérapent », etc. Bref, tout l’enjeu se situe dans la capacité à améliorer sa productivité, à développer de nouvelles richesses.

Un monde au bord de l’apocalypse, une crise de nature systémique et de proportion globale aux retombées domestiques sous estimées

L’ampleur déstabilisatrice des recompositions sociales et politiques et de la reconfiguration du rôle de l’Etat qui accompagnent cette insertion est occultée

Depuis bientôt 8 années, le monde assiste, apparemment impuissant, aux métamorphoses brusques, violentes et imprévisibles de la crise qui a frappé, en 2007-2008, le système financier des Etats-Unis, clé de voute de l’ordre capitaliste mondial, le fracturant de l’intérieur même de son intime mécanisme. Cette crise qui a d’abord évolué en crise de dimension économique et sociale, puis en crise politique, dégénère, à présent, le verbe n’est pas fort, en crise géopolitique. Une crise de nature systémique et de proportion globale sans issue visible qui fait rappeler aux analystes qu’il a fallu au système capitaliste, 15 ans et une guerre mondiale pour sortir de celle de 1929. L’horizon de profit s’est raccourci de manière drastique, n’offrant plus que la spéculation financière et boursière et les guerres comme débouché rentable au capital. Les profits se trouvent moins dans l’investissement que dans la spéculation. La vieille question de l’incitation à investir, elle, se heurte au mur de la tendance mondiale à la stagnation.C’est l’immédiat qui tient lieu et place d’avenir.

Dans la très grande reconfiguration géopolitique guerrière et chaotique en cours-qui résulte de la stratégie US de désintégration programmée de tout le système de relations internationales, politiques, économiques et juridiques- il est une construction qui est tout particulièrement menacée, c’est l’État-national et singulièrement l’Etat périphérique. En reprenant la métaphore d’un ancien ministre au fait des réalités de l’ordre du monde, on peut dire que le bateau Algérie vogue sur un océan mondial en furie, situation d’autant lourde de périls que la richesse économique du pays le fait précisément dépendre du marché international le plus ultra-conflictuel, celui de l’énergie.

Le lexique des « institutions internationales

L’argumentaire des élites libérales s’est construit autour des principaux thèmes de bataille des institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI), mais aussi des institutions de l’Union Européenne.

- La thématique rentière

En Algérie, la problématique du « système rentier » constitue la clé de voute de, pratiquement, toutes les élaborations traitant des réformes du régime socio-économique et politique algérienne. Les facteurs explicatifs de tous les dysfonctionnements qui affectent le « système », renvoient systématiquement et invariablement à cette catégorie. Depuis la fin des années 1980 et dans le sillage des programmes de libéralisation de la Banque mondiale et du FMI, elle est devenue le pivot central des entreprises de déconstruction et de disqualification de la politique de développement national suivie, dans le passé. Ainsi, rapports économiques, rapports politiques, rapports sociaux, tout gravite autour de la « rente pétrolière ».

- Le thème des dépenses publiques « excessives » au service d’une cause, sous-entendue politicienne et donc douteuse : l’achat de la « paix sociale ».

- Le thème du secteur public « inefficace » par définition, « gouffre financier » et ses très nombreuses déclinaisons

— Le thème de la « crise du système »

Abdeltif Rebah

 

 

Partager cet article

Repost 0

Bribes de Salon à Boudjima

Publié le par Mahi Ahmed

Bribes de Salon à Boudjima

 

Par Arezki Metref

Amina Arfaoui, une amie écrivaine tunisienne, apprend que celui que tout le monde appelle à Boudjima et à Tigzirt, Moh-Arezki, propriétaire du Bar du Marché, contribue chaque année au Salon du livre en invitant l’ensemble des participants à un grand et généreux repas. Elle lui dit :

- Tu es un mécène ?

Puis, elle s’enquiert :

- Tu sais ce que c’est un mécène ?

Moh Arezki lui décerne, en guise de réponse, son célèbre sourire malicieux.

Alors, elle raconte que Mécène était un homme politique romain, conseiller de l’empereur Auguste (vers 70 avant J.-C., 8 avant J.-C.) amoureux des arts. N’y étant pas doué par la nature, il mit sa fortune et son influence au service de la promotion des arts et des lettres. Son nom propre a fini par devenir un nom commun.

Mécène, Moh Arezki ? Oui, un vrai ! C’est grâce à des gens comme lui qu’une commune comme celle de Boudjima peut organiser pour la quatrième année consécutive un Salon du livre qui commence à devenir un événement national.

 

Nourredine Saâdi, dont un nouveau roman va paraître à la rentrée Boulevard de l’abîme, rend hommage, dans la salle de conférences de la bibliothèque Mohya de Boudjima, en compagnie du poète Benmohamed et de votre serviteur, à son ami Nabile Farès. Il trace le parcours littéraire de l’auteur de Yahia pas de chance en soulignant la fidélité de ce dernier à la prospection intellectuelle des origines et de l’universalité. Farès était un homme habité par l’écriture. Un poète dont la parole est profonde, vraie, cosmogonique.

 

Le Salon du livre de Boudjima se tient dans un lieu unique et assez étroit. Quand ça se remplit de visiteurs, on peut à peine bouger là-dedans, et ça a été le cas presque tout le temps. Victime de son succès ! Et voilà comment je tombe nez à nez avec Nacer Boudiaf.

- Tu fais quoi ?

- Je visite.

- Pourquoi tu n’es pas venu avec ton livre ?

La réponse se perd dans le brouhaha et la cohue de cet après-midi du vendredi.

Voilà, en tout cas, un signe de succès du Salon. Il prend du nerf.

 

En aparté, Youcef Tounsi, cet agronome tard venu à l’écriture mais qui brûle les étapes comme rattraper le temps perdu, raconte deux histoires de son enfance scolaire. Et pour cause, l’une et l’autre mettent en situation un auteur qui va compter dans la littérature algérienne.

L’une se passe vers 1957 au Clos Salembier à Alger, quartier acquis au FLN. L’école, perchée au-dessus du Ravin-de-la-Femme-Sauvage, vient de recevoir un nouveau directeur, très pointilleux sur la discipline. Il interdisait aux élèves de salir les murs de l’école ou du quartier. Or, un jour, il découvre que le mur de soutènement de l’école est taggué, comme on dirait aujourd’hui. Deux mots d’ordre antagoniques. Un Libérez Messali côtoie un Vive le FLN.

Le directeur découvre qu’on a écrit sauvagement sur les murs, enfreignant l’interdiction de salir les murs. Il ne remarque même pas ce qui y est écrit. Ce qui l’interpelle, c’est que les gamins ne respectent pas la discipline. Il mène une enquête et découvre trois ou quatre coupables. Youcef Tounsi est dans le lot. Il les fait venir dans son bureau. Il est furieux.

- C’est ainsi que j’ai reçu une gifle de Mouloud Feraoun, raconte Youcef Tounsi.

La deuxième anecdote, ou plutôt la deuxième histoire, a lieu à Baraki. Nous sommes en 1958-1959 dans une école dont le directeur est connu pour ses positions ultra. Youcef Tounsi et ses camarades ont un instituteur qui ne cache pas ses positions nationalistes en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Le directeur fait venir les parachutistes qui arrachent Tahar Oussedik de sa classe pour le jeter en prison.

 

On ne peut pas dire que Saïd Sadi n’est pas un intellectuel brillant. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui politiquement, quand on l’entend parler, on est obligé de convenir qu’il sait vraiment causer et de quoi il cause. Il est venu présenter son dernier livre consacré à… Cherif Kheddam ! Eh oui, on ne le croirait pas, hein ? Un homme politique ne parle que de politique. Saïd Sadi interroge les icônes de son propre panthéon et il en extrait ce qui les fait inscrire dans le récit collectif.

 

M’hand Bouharati, citoyen de Boudjima, est un véritable taximan. Véritable ? Oui, présentable, il a en outre de la conversation. Et il a une curiosité intellectuelle et une humilité de plus en plus rare. Il s’implique à fond dans le Salon de Boudjima, considérant que c’est son devoir de citoyen que de contribuer à la vie culturelle de sa commune.

 

Smaïl Boukherroub, 53 ans, est le maire RCD de Boudjima. C’est grâce à lui et la contribution de plusieurs associations (dont la LACD, l’ACABM, ANZA, LYRA…) que le Salon de Boudjima tient et se développe. Ce n’est pas pour personnaliser le mérite mais il n’est pas sûr que sans son désir d’émancipation des administrés par la culture, l’initiative réussisse. Cela dit, il faut rendre hommage au dévouement, l’abnégation de tous ses collaborateurs, trop nombreux pour être cités ici.

 

Hacène Metref revient d’Iboudrarène où il a assisté à une cérémonie en hommage à M’barek Aït Menguellet, Amar Ould Hamouda et Salah Aït Mohand-Saïd, ces pionniers du nationalisme en Kabylie, exécutés injustement en mars 1956 par le FLN pour berbérisme. Il raconte que des milliers de citoyens se sont retrouvés là pour réparer cette innommable tragédie. «L’histoire revient sur les lieux du crime !» commente Hacène.

 

Abdelmadjid Merdaci, historien, est venu causer de l’occultation de l’Histoire. Réaction d’un membre du RPK (Rassemblement pour la Kabylie) lors du débat : «Je me sens plus proche d’un non-Kabyle qui milite pour la démocratie que d’un Kabyle comme Ouyahia ou Sellal. Comme quoi, la fracture n’est pas entre Kabyles et non-Kabyles mais dans la façon de concevoir l’avenir de l’Algérie.»

Un bus pour la lecture est venu d’Oran, envoyé par le Petit Lecteur, pour initier les enfants à cette joie qui consiste à déchiffrer les lettres. Et on les voit à l’entrée du salon à se régaler.

 

Participation dense des éditeurs. Petits et grands, ils ont tous leur place à Boudjima. Et impressionnante participation d’auteurs qui s’autoéditent. Tous ceux-là qui, on le sait, n’ont aucune chance dans un grand salon. C’est aussi ça, Boudjima !

A. M.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/04/23/article.php?sid=212641&cid=8

Publié dans Choix d'articles

Partager cet article

Repost 0

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT : les positions des candidats Mélenchon, Hamon et Macron

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT

 

 

Ce que préconise Jean-Luc Mélenchon

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > 21 AVRIL 2017

Le 23 avril, les Français voteront pour le premier tour de l’élection présidentielle. Nous avons envoyé il y a deux mois un questionnaire détaillé aux candidats pour recueillir leur point de vue. À ce jour, nous n’avons reçu qu’une réponse, celle de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, que nous publions ci-dessous. Nous avons toutefois voulu donner une idée du choix des quelques uns des postulants et sélectionné, à partir des thèmes que nous avions choisis, leurs principales déclarations. On trouvera donc également, regroupés par Marc Cher-Leparrain, les points de vue résumés de François Fillon, Marine Le Pen, Benoit Hamon et Emmanuel Macron.

 

Jean-Luc Mélenchon à une manifesation parisienne contre la loi travail, 9 avril 2016.

Pascal.Van.

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Ces intérêts s’inscrivent dans le cadre diplomatique global que propose notre programme l’Avenir en commun, précisé le 31 mars par Jean-Luc Mélenchon lors de la présentation du livret de la France insoumise Une France indépendante au service de la paix. L’intérêt premier de la France est que les conditions de la paix soient réunies. Notre intérêt rencontre ici le devoir d’humanité de la République. La France ne peut s’enfermer dans une forteresse ignorant les vallées de larmes qui l’entourent. Les guerres, a fortiori dans notre aire régionale proche, finissent toujours par avoir un impact sur notre propre sécurité. Or l’avènement d’une mondialisation multipolaire ne nous protège pas plus de la guerre que la période d’hégémonisme unilatéral des États-Unis. La crise écologique risque d’exacerber les conflits liés à l’appropriation des ressources, à la raréfaction de la biodiversité, au changement climatique. À ces bifurcations s’ajoutent les effets de décennies de négation des droits élémentaires des peuples, de libéralisation sauvage et de prédation économique qui ont fragilisé les sociétés. On assiste donc à une exacerbation des tensions entre nations et à l’intérieur d’elles-mêmes, comme en atteste la vigueur des fractures identitaires. La France peut apporter une contribution essentielle à la paix. La condition est qu’elle parle de sa propre voix et refuse le piège tendu par des ennemis complémentaires qui continuent à manipuler l’idée d’un « choc de civilisations », entre l’« Occident » et l’« Islam » par exemple. Voilà pourquoi elle doit en premier lieu mettre un terme à l’inféodation de sa politique extérieure à celle des États-Unis.

 

Le Proche-Orient est le triste théâtre d’une conjonction explosive de l’ensemble de ces tensions. S’y enchevêtrent rivalités géopolitiques, notamment pour l’appropriation des matières premières et le contrôle des routes énergétiques, et replis identitaires favorisés par la fragilisation des États et des sociétés. En Afrique du Nord, la guerre de 2011 en Libye a été une erreur historique. En outrepassant le mandat du Conseil de sécurité, elle a fragilisé les capacités d’action de l’ONU. Et la Libye est devenue un foyer durable de déstabilisation.

 

Face à ces constats, le candidat de la France Insoumise propose de nouveaux choix stratégiques dans ces deux régions pour favoriser une paix durable. La France doit sortir des interventions militaires sans vision politique, donc sans fin. Elle doit revoir ses alliances. Elle doit rompre avec l’affairisme qui obère ses capacités politiques.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

Ce n’est pas tant la France qui a commis des erreurs que les monarques républicains et leurs « experts » en charge de sa politique étrangère ! Cette précision faite, nous déplorons que l’action extérieure de la France dans ces régions se soit réduite à un entremêlement d’indignations sélectives, d’affairisme et d’interventions militaires sans vision politique. Les indignations sélectives sont graves, car elles affaiblissent la parole de la France. On ne peut pas dénoncer, à juste titre, le martyre des populations syriennes tout en fermant les yeux sur le sort fait aux civils yéménites par des alliés actuels de la France, ou en se résignant au sabotage du processus de paix par Israël, pour s’en tenir à ces exemples.

 

Il faut redonner à la France une politique extérieure indépendante. Notre pays a été enfermé dans des alliances restreignant son horizon. Il en est ainsi de l’alignement sur les États-Unis, pourtant comptables avec l’invasion de l’Irak d’une part importante de l’état actuel du Proche-Orient. Leur Président actuel, erratique et belliqueux, ne peut que renforcer notre conviction de la nécessité absolue que la France parle de sa propre voix. Il en va de même des alliances avec les monarchies du Golfe. La France a repris à son compte une « fracture chiites-sunnites » présentée comme l’alpha et l’oméga des dynamiques de la région. Alors que les fractures religieuses, devenues réelles dans certaines têtes à force d’être attisées, ne forment que l’écueil d’enjeux (géo)politiques profanes. Et notre pays n’a en outre pas à rentrer dans ces considérations ! Imbibée d’un néoconservatisme mêlant croisade démocratique et lecture ethnique et confessionnelle des conflits, notre politique étrangère, en Syrie comme ailleurs, s’est en définitive condamnée à alterner entre velléités militaristes et postures moralisatrices. D’où des postures déconnectées de la réalité, tel le refus de toute négociation avant le départ préalable de Bachar Al-Assad que personne n’avait les moyens d’imposer. Ces choix ont rendu la France inaudible. En Afrique du Nord, depuis une intervention désastreuse en Libye en 2011 notre pays s’escrime, avec les États-Unis et l’Union européenne, à mener une politique qui ne fait que renforcer la fragmentation du pays. Ailleurs la France n’a pas tenu compte des aspirations des peuples là où elles avaient réussi à émerger pacifiquement, comme en Tunisie. Comment accepter qu’aucun geste significatif n’ait été fait pour alléger le fardeau de la dette qui hypothèque les possibilités de répondre aux attentes exprimées lors de la révolution ? Nous avons pour notre part proposé des solutions tout à fait réalistes en ce sens, en lien avec nos amis du Front populaire tunisien.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France doit à l’évidence avoir une politique indépendante et cohérente dans ces régions stratégiques pour elles.

 

Au Proche-Orient, en Syrie et au Yémen notamment, elle doit sortir de ses alliances isolantes et mettre tout son poids au service de solutions politiques. C’est aussi le cas en Palestine et Israël, où il faut reconnaître la Palestine, réaffirmer la légalité internationale et la légitimité du plus faible à voir ses droits reconnus. La France doit renouer avec l’art de la négociation, en priorité au sein de l’ONU. Ceci implique de regarder au-delà de l’Occident, un des principes directeurs de notre programme international. Dire cela n’est évidemment pas céder quoi que ce soit sur le terrain de la lutte antiterroriste, que nous concevons néanmoins d’abord comme un enjeu de sécurité intérieur (voir le livret programmatique Sécurité : retour à la raison). Le volet international de cette lutte doit être mis en œuvre via l’ONU dans le cadre d’une stratégie globale contre les organisations terroristes comportant un volet militaire, mais reposant prioritairement sur l’assèchement de leurs ressources économiques, de leurs soutiens internationaux et de leurs bases sociales.

 

À terme l’intérêt de la France est de repenser ses relations avec cette région du monde victime d’une certaine « malédiction des ressources naturelles ». Notre vision des relations renouvelées dans ces régions rencontre ici nos propositions en matière de planification écologique. Il faut apprendre à nous passer de gaz et de pétrole, tout comme les pays exportateurs sont désormais contraints de penser à la sortie des énergies fossiles.

 

La philosophie est similaire pour ce qui concerne le renouveau des relations que nous souhaitons avec l’Afrique du Nord. L’espace méditerranéen, interpénétré avec la France, est une zone prioritaire d’action et de coopération internationale. Il faut rediscuter les accords inégaux et le fardeau de la dette avec la Tunisie notamment. Il est par ailleurs insupportable que la Méditerranée soit réduite à un cimetière de migrants. Nous devons en finir avec l’Europe « forteresse » et la stigmatisation des étrangers non-communautaires, avec pour objectif principal de refonder la politique européenne de contrôle des frontières extérieures en refusant sa militarisation et son externalisation. Tout en luttant contre les causes des migrations qui sont toujours un déracinement pour ceux qui y sont contraints, la France doit contribuer à l’union du bassin méditerranéen autour d’objectifs communs de progrès. Plutôt que de reproduire les erreurs des organisations paralysées par les clivages entre certains États méditerranéens, nous proposons la réalisation de projets concrets, comme la mise en place d’une structure commune de lutte contre les pollutions et de gestion de l’écosystème de la mer Méditerranée, la création d’une chaîne de télévision méditerranéenne émettant en plusieurs langues, la création d’un organisme méditerranéen de sécurité civile, l’organisation d’un réseau d’universités méditerranéennes.

 

Sur ces bases, des échanges bilatéraux seront évidemment nécessaires avec chaque pays concerné, tout comme des alliances ad hoc autour de tel ou tel enjeu. Mais le cadre global de cette action sera toujours l’ONU qui est, en dépit de toutes ses imperfections, la seule organisation universelle reconnaissant l’égalité entre tous les États, donc la seule instance légitime à assurer la sécurité collective.

 

— Les groupes djihadistes sont plus nombreux et davantage disséminés aujourd’hui qu’au 11 septembre 2001, que ce soit au Proche-Orient, en Afrique du Nord et dans le Sahel. Comment expliquez-vous qu’aucune des opérations militaires lancées depuis contre les organisations djihadistes, que ce soit par les États-Unis ou la France, n’ait réussi à les éliminer ? Pourquoi, selon vous, l’effet contraire est-il même observé ?

 

Les « guerres aux terrorismes » sont un échec terrible. Sauf pour les complexes militaro-industriels, en particulier étasuniens, et tous ceux pour qui l’enjeu réel est moins d’éliminer les terroristes que de rester présent militairement dans les régions concernées. Du point de vue militaire ces guerres sont une absurdité, car on ne combat pas un concept, mais des ennemis concrets situés dans un espace-temps précis. Sinon c’est la guerre sans but précis, donc sans fin. Donc l’échec assuré face à un adversaire qui a le temps pour lui. Nous n’oublions pas aussi le poids déterminant dans la recrudescence du terrorisme de l’invasion de l’Irak. La légende étasunienne reprise à leur compte par nos dirigeants veut que l’organisation de l’État islamique (OEI) ait été le produit de la crise syrienne, voire une création du régime syrien. Si ce dernier a pu un temps profiter de la confessionnalisation des forces en Syrie, force est de constater que ses ennemis la lui ont servie sur un plateau. Surtout, cette organisation djihadiste est bien initialement née dans un État irakien détruit par ses agresseurs puis livré aux clivages ethniques et confessionnels renforcés par une nouvelle constitution réactionnaire. Les cadres aguerris de l’OEI sont le produit de cette histoire. Aucune leçon n’en a été tirée. Les interventions extérieures continuent avec les mêmes travers. Elles font écho à la propagande des terroristes, promus de criminels en soldats défenseurs d’une cause du seul fait qu’ils sont la cible désignée des plus grandes puissances du monde. Le recours aux bombardements massifs multiplie les victimes civiles. La dislocation des sociétés concernées va de pair avec l’absence d’agenda politique. Le tout explique qu’aucun règlement durable du problème ne soit en vue, au-delà de quelques victoires tactiques.

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

Pour en rester au passé récent, les racines en sont selon nous multiples : idéologiques — plutôt que strictement religieuses —, sociales, économiques, (géo)politiques. Le volet idéologique du djihadisme repose sur un usage identitaire, donc politique, du religieux. Le djihadisme est par ailleurs le produit de dynamiques globales et en aucun cas un phénomène strictement endogène au monde musulman. Même si les responsabilités internes aux pays des régions concernées sont certes fortes. On pense évidemment aux monarchies du Golfe et à leur prosélytisme réactionnaire inconséquent, ou à certaines autres dictatures qui en dépit de leurs prétentions laïques ont beaucoup usé des clivages ethniques et confessionnels. Mais le djihadisme n’aurait jamais pris une telle ampleur sans les guerres menées le plus souvent sous la houlette des États-Unis. Les djihadistes n’auraient par exemple jamais acquis un tel savoir-faire organisationnel et militaire sans l’aide initiale reçue pendant la guerre froide dans le cadre de la lutte contre le communisme. Les conflits qui ont suivi en Afghanistan et Irak ont aguerri des cadres aujourd’hui indispensables à ces organisations.

 

De tout ceci on peut déduire qu’il y a un lien entre certains choix de notre politique extérieure et le fait que la France ait été visée aussi durement. Concernant la politique intérieure, si l’on entend par là par exemple notre système de laïcité régulièrement dénoncé dans la propagande djihadiste, nous réaffirmons que toute concession aux réactionnaires de tous types serait une défaite. Pour le reste, on doit à l’évidence questionner notre société quand on sait qu’une majorité des acteurs impliqués dans ces attaques en étaient issus. Mais cela renvoie à des enjeux d’une telle complexité qu’il serait hasardeux de prétendre les évoquer en quelques lignes. L’essentiel à rappeler est que le succès de la lutte contre les actes terroristes implique le refus de toute forme de division dans notre pays entre musulmans et non-musulmans, que les djihadistes essaient d’exacerber. Et il suppose une politique de sécurité intérieure remettant le renseignement humain appuyé sur des enquêtes judiciaires au cœur de notre stratégie. Jean-Luc Mélenchon sera en la matière le président de l’efficacité et de la paix civile, pas celui du spectacle et de la peur.

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Qu’entend-on par « realpolitik » ? S’il s’agit de partir des réalités du monde pour aller à l’idéal, alors oui. Mais s’il s’agit de continuer vers les mêmes impasses, en inféodant notre diplomatie à tel ou tel enjeu énergétique ou à la signature de tel ou tel contrat d’armement, les moyens que propose l’Avenir en commun pour sortir de ces impasses sont clairs. Il faut retrouver notre indépendance énergétique par la transition écologique. Et nous devons assurer la survie autonome de notre industrie de l’armement en créant un pôle public renforçant la diversification grâce aux synergies entre industries civiles et militaires, afin que ce dernier secteur ne dépende plus des exportations qui orientent actuellement la politique extérieure de la France.

 

Pour ce qui concerne les principes, commençons par rompre avec un moralisme aveugle et belliciste qui réduit les droits humains à un étendard identitaire au nom de valeurs dites « occidentales ». La France ne doit plus être définie comme « occidentale », sa devise est par principe internationaliste et universelle. Partant du constat qu’existent de nombreuses aspirations universellement partagées, nous engagerons un redéploiement de notre action internationale qui ne se basera plus sur des valeurs floues ou des convergences d’intérêts oligarchiques, mais sur des coopérations renforçant la paix et la solidarité. Sachant que, en tout état de cause, c’est aux peuples concernés de choisir souverainement ce qui est bon pour eux.

 

— L’armée israélienne offre la possibilité, à la seule condition d’être juif, à ceux qui ne possèdent pas la nationalité israélienne et qui souhaitent néanmoins s’enrôler sans devenir israélien, de servir pendant 18 mois dans ses rangs, y compris dans des unités combattantes (programme nommé « Mahal »). Des jeunes Français se portent régulièrement volontaires dans ce cadre. Quel est votre avis sur la question ? Qu’en est-il s’ils participent sur le terrain à des actions contraires au droit international et que la France réprouve officiellement ?

 

Au-delà de la désapprobation morale que peut inspirer le fait qu’un jeune Français serve dans une armée étrangère, rappelons qu’un étranger engagé dans notre Légion étrangère n’a pas obligation de devenir français. Le rétablissement du service civique à dimension militaire ou de sécurité civile que nous proposons impliquera certainement de revoir les conditions d’engagement d’un jeune citoyen français dans une armée étrangère. Mais à cette heure il n’y a pas, sur le principe, de spécificité israélienne sur ce point précis. Il est toutefois inacceptable que, dans la pratique, ces Français combattant pour l’armée israélienne puissent mener des actions contraires au droit international. Le principe de la responsabilité individuelle doit ici s’appliquer, et ces soldats doivent le cas échéant être jugés en France pour de tels actes.

 

(Ces réponses sont signées de Charlotte Girard, coresponsable du programme « L’avenir en commun » de la France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon).

Ce que dit Benoit Hamon

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

.

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Benoît Hamon reconnaîtra l’État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Sur la Syrie, il est pour une solution politique sans Bachar Al-Assad. Il s’engage à combattre aussi bien Bachar Al-Assad que l’organisation de l’État islamique (OEI), tous deux des « barbares de la même nature ». En adoptant cette position, il veut, par ailleurs engager la France dans la lutte contre « l’impérialisme agressif » de la Russie.

 

Il appelle de ses vœux la mise en place de pourparlers avec toutes les composantes de la société syrienne, minorités culturelles et religieuses comprises, sous l’égide des Nations unies, afin d’éviter une situation similaire à l’Irak où la minorité sunnite a été écartée de la sphère politique, créant une frustration qui fut le terreau pour l’implantation durable de l’OEI au Levant.

 

Il a soutenu les frappes ordonnées par le président américain Donald Trump en Syrie, en déclarant que le régime alaouite est responsable de la riposte américaine.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

À propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, la diplomatie française ne doit pas être dictée par les industriels français de l’armement. Il reconnaît que ce lien a pu paraître si fort qu’on pourrait comprendre que c’est le cas.

 

Il juge qu’il faut en finir avec « l’espèce de lune de miel » avec des pays du Golfe, comme le Qatar.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France restera attachée à l’ONU. Pour allier développement et sécurité, droits humains et nouvelles règles commerciales, la France nouera ou consolidera des partenariats féconds avec les États acceptables. Benoît Hamon préservera les politiques internationales qui s’inscrivent dans la vision française du monde, juste et humaniste (accord de Paris sur le climat, Cour pénale internationale, accord sur le nucléaire iranien).

 

Pour développer la coopération militaire et diplomatique, il fera en sorte que l’action militaire et les sanctions soient largement appuyées par les partenaires européens et régionaux concernés. Au-delà des interventions, la diplomatie française déploiera une action politique et civile déterminée et efficace.

 

Il proposera aux Européens une initiative pour renforcer leur sécurité grâce à une plus grande coopération européenne dans le domaine de la défense. Celle-ci comprendra une amélioration du hub européen, afin que les partenaires accentuent leur soutien logistique et financier aux opérations extérieures faites par la France. Les états-majors européens et les brigades binationales seront renforcés.

 

Il s’agit de miser sur l’Union européenne plutôt que sur l’OTAN – tout en restant dans le commandement intégré. Être ou ne pas être dans le commandement militaire intégré de l’OTAN est une question neutre, cela ne changera rien à l’obligation de défendre l’Europe.

 

Benoît Hamon justifie la présence de l’armée en citant le Mali, « bon exemple de la nécessité d’intervenir » pour empêcher de potentiels massacres entre communautés religieuses. Il approuve également la participation militaire française en Irak et Syrie contre l’OEI.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

 

 

Ce que dit Emmanuel Macron

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

 

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du nord et au Proche-Orient ?

 

Selon Emmanuel Macron, les intérêts que la France doit défendre sont de trois ordres. « Nos intérêts sécuritaires, d’abord, c’est avant tout lutter contre le terrorisme. Protéger les Français en France et dans le monde doit être notre préoccupation constante. Puis nos intérêts climatiques (…), et enfin nos intérêts économiques ».

 

Pour garantir la sécurité des Français, la France doit tout autant renforcer son autonomie propre que ses alliances stratégiques dans le cadre de l’Union européenne, dans celui de l’OTAN, et dans le système des Nations unies. La France a par ailleurs des accords bilatéraux de protection signés avec des partenaires dans le monde.

 

— Au Proche-Orient, Emmanuel Macron réaffirme son attachement à la sécurité d’Israël, mais appuie la naissance d’un État palestinien, sans annoncer néanmoins la reconnaissance de cet État.

 

— L’ouverture vers l’Iran devra se poursuivre, si l’accord nucléaire de 2015 est respecté et si l’Iran concourt à la stabilité régionale.

 

— L’aide au développement doit être plus efficace et plus diversifiée qu’aujourd’hui. Elle doit se concentrer sur l’Afrique subsaharienne, le Sahel, le Maghreb, les pays en crise et l’espace francophone.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

« La France a perdu du terrain à Bruxelles, au sein des institutions européennes. Sa présence a globalement reculé au Moyen-Orient, au Maghreb et en Afrique, son continent frère. (...) La parole de la France porte moins. (…) Sa place dans la résolution des crises est moins centrale. » Pour Emmanuel Macron, trois raisons à cela : l’Europe n’est pas affirmée comme une puissance à part entière ; la France s’est montrée incapable de mener des réformes structurelles qui permettent une croissance soutenue et donc des marges de manœuvre budgétaires ; la diplomatie française s’est montrée erratique, manquant d’équilibre et de dialogue.

 

En Syrie, « nous ne pouvons pas faire de l’extermination du régime de Bachar Al-Assad un préalable à toute décision, même si c’est bien évidemment un objectif ». L’ennemi principal est l’islamisme radical qui se développe sur les ruines de la Syrie. Il ne s’agit donc pas de maintenir Bachar Al-Assad au pouvoir ad vitam aeternam, mais de trouver une solution politique transitoire pour sortir de cette impasse politique. Emmanuel Macron veut ainsi mener une « politique d’équilibre » à l’égard du régime et des rebelles en Syrie, se démarquant de la politique pro-opposition de Paris depuis le début du conflit. Il faut parler avec « toutes les parties ». La France en particulier ne doit tourner le dos ni à Vladimir Poutine, ni à Donald Trump. La France n’est pas là pour décerner des bons et des mauvais points à qui que ce soit, elle est là pour construire la paix.

 

À propos du clivage entre l’Arabie saoudite et l’Iran, « la France doit parler à l’Arabie saoudite et à l’Iran. La France n’a pas à s’ingérer dans le jeu d’influence de ces deux puissances. Ce serait une erreur. Aussi vrai que c’est une erreur d’être trop favorable à l’Arabie saoudite, comme cela a pu être le cas par le passé. C’est aussi une erreur de vouloir déséquilibrer la présence française en ne considérant que l’Iran. Parce que c’est une manière d’insécuriser l’Arabie saoudite et parce que c’est une manière d’insécuriser Israël. Il faut mener une politique de dialogue exigeant avec ces deux puissances régionales. Exigence à l’égard de l’Iran en matière de nucléaire et de non-prolifération. Exigence à l’égard de l’Arabie saoudite qui doit avoir une politique de responsabilité et en aucun cas d’accepter quelque connivence que ce soit avec des mouvements qui promeuvent la violence et le terrorisme. Je ne m’aligne sur personne dans la région. »

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La dimension européenne est omniprésente : « la France doit inscrire sa politique internationale dans l’Europe qui la rend plus forte et doit savoir discuter avec des puissances, même quand elles ne sont pas amies ». Discuter efficacement avec la Russie et consolider les relations d’amitié avec les États-Unis passe par une politique étrangère européenne efficace qui permette aux démocraties européennes de peser à l’échelle diplomatique. « Seules la fermeté et l’union des Européens permettront de maintenir le dialogue ouvert avec Moscou, qui est indispensable ».

 

La sortie de l’euro, de l’OTAN et de l’Union européenne isolerait la France de ses partenaires et serait un désastre économique. « Une politique étrangère sans ancrage multilatéral ne peut promouvoir efficacement la paix ».

 

La politique arabe et méditerranéenne doit être replacée au cœur de la diplomatie française. « Mais la zone méditerranéenne n’est pas l’apanage de la France, mais bien l’affaire de toute l’Europe ». « L’unique souveraineté possible se construit à l’échelle européenne. Notre capacité à répondre aux défis sécuritaires et climatiques, c’est l’Europe. Tout autant que notre capacité à renouer avec la croissance. »

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

« Les réseaux terroristes d’Al Qaida et de Daech constituent un enjeu stratégique pour la France (…) Cela étant posé, il faut comprendre en quoi, en France, il y a un « terreau”, et en quoi ce terreau est notre responsabilité ».

 

Le défi lancé par le terrorisme international n’est pas qu’un défi de sécurité. C’est un défi qui est « au croisement de batailles économiques, sociales, culturelles, spirituelles aussi ».

 

Il ne faut pas se focaliser uniquement sur la réponse sécuritaire. En effet, il ne s’agit pas seulement d’une menace extérieure, d’un « crime qui viendrait d’autres pays » : « il faut regarder en face le fait que notre société, notre économie a aussi produit de l’anomie, de l’exclusion, des destins individuels qui ont pu conduire certaines et certains à aller jusqu’à ces atrocités ». Prendre conscience des origines intérieures du terrorisme, c’est aussi prendre la mesure des responsabilités et penser plus largement la réponse au terrorisme. L’idéologie islamiste (...) n’aurait pas une emprise si grande sur les jeunes Français si la République n’avait pas laissé tomber une partie de sa jeunesse. »

 

Pour Emmanuel Macron, la faillite des élites, mais aussi celle du modèle éducatif et social ont leur part de responsabilité dans l’émergence d’un extrémisme qui a trouvé l’islam pour véhicule et étendard. Pour ce faire, il considère que l’on doit construire « la nouvelle prospérité ». Autour de deux grands axes : la défiance et l’arrêt de la mobilité sociale. « Quelqu’un, sous prétexte qu’il a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane, a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre ». Ainsi, « nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité sociale ».

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Emmanuel Macron pense que diplomatie des droits humains et défense des intérêts nationaux sont conciliables. Quand Jacques Chirac et Dominique de Villepin défendent le « non » français à l’intervention irakienne, ils pratiquent une politique des droits humains. Mais il s’agit d’une politique responsable qui ne naît pas sous le coup de l’émotion ou de la vengeance. En diplomatie comme dans les affaires politiques, on doit avoir une morale de l’action.

 

Les intérêts économiques doivent conduire la diplomatie. L’ambition de continuer à faire progresser les relations économiques avec les pays arabes, loin des postures diplomatiques moralisatrices des derniers temps, laisse entrevoir une diplomatie flexible dans le cadre d’une Union européenne approfondie. Avec la Russie, la Turquie ou les pays du Moyen-Orient et du Golfe, ce dialogue sera constant, mais exigeant, en tenant compte des droits et libertés fondamentales, autant que du respect du droit international et de nos propres intérêts.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

Publié dans Choix d'articles

Partager cet article

Repost 0

Derkaoui Boumédienne : ‪ "Le protectionisme a permis un bond de l'industrie pharmaceutique en Algérie"‬

Publié le par Mahi Ahmed

Publié dans Economie et société

Partager cet article

Repost 0

1 2 3 > >>