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Les contradictions de Barack Obama vis-à-vis de Cuba

Publié le par Mahi Ahmed

Les contradictions de Barack Obama vis-à-vis de Cuba

Salim Lamrani

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26 octobre 2015

Alors que le Président étasunien a lancé plusieurs appels au Congrès afin qu’il mette fin aux sanctions économiques, son administration continue d’infliger des amendes record aux entreprises internationales qui commercent avec Cuba.

Le 28 septembre 2015, lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations unies, le Président Obama a fait un constat lucide sur la politique étrangère des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba :

« Durant 50 ans, les Etats-Unis ont appliqué une politique vis-à-vis de Cuba qui a échoué à améliorer la vie du peuple cubain. Nous avons opté pour un changement. Nous avons toujours des différends avec le Gouvernement cubain. Nous continuerons à défendre les droits de l’homme. Mais nous abordons désormais ces questions par le biais de relations diplomatiques, un commerce en hausse et des rapports entre les peuples. Alors que ces contacts se renforcent de jour en jour, je suis convaincu que notre Congrès lèvera inévitablement un embargo qui ne devrait plus exister » (1).

Les propos du Président des Etats-Unis ont été salués par des applaudissements nourris aux Nations unies. En effet, les mesures hostiles imposées à l’île depuis plus d’un demi-siècle sont anachroniques, cruelles et inefficaces. Elles affectent les catégories les plus vulnérables de la population et constituent le principal obstacle au développement du pays. De la même manière, la brutalité des sanctions a isolé Washington sur la scène internationale où même ses plus fidèles alliés exigent depuis plusieurs décennies la levée de cet état de siège.

Cependant, les déclarations de bonne volonté du Président Obama, officiellement favorable à la suppression des sanctions économiques, ne sont pas suivies d’actes. Pis encore, la Maison-Blanche continue d’appliquer avec une sévérité absolue sa politique hostile, y compris dans ses aspects extraterritoriaux, au mépris des règles élémentaires du droit international.

Ainsi, le Crédit agricole (CA), banque française, vient d’être condamné à une amende de 694 millions d’euros aux Etats-Unis pour avoir réalisé, entre autres, des transactions en dollars avec Cuba. Il s’agit là de la quatrième amende la plus importante imposée par Washington à une institution financière. Le Crédit agricole est accusé d’avoir violé l’International Emergency Economic Powers Act, loi fédérale étasunienne de 1977 qui permet au président de restreindre les échanges avec certaines nations. Face aux menaces de mettre un terme à toutes ses activités sur le territoire étasunien, la banque française n’a eu d’autre choix que d’accepter la sanction (2).

En 2014, BNP Paris a dû payer la somme astronomique de 6,5 milliards d’euros à Washington pour avoir entretenu des relations financières avec La Havane. Pourtant, le Crédit agricole et BNP Paribas ont scrupuleusement respecté la législation française, le droit européen et le droit international. Ces entités n’ont absolument commis aucune illégalité. Toutes deux ont été victimes, comme de nombreuses autres entreprises mondiales, de l’application extraterritoriale – et par conséquent illégale – des sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba. En effet, une loi nationale ne peut pas s’appliquer en dehors du territoire du pays. Ainsi, Washington s’en prend arbitrairement aux intérêts français (3).

Il convient de souligner que c’est le Président Obama et non le Congrès qui a pris cette décision, en singulière contradiction avec le discours prononcé devant les Nations unies exprimant la volonté d’opter pour une approche basée sur le dialogue, l’entente cordiale et le respect du droit international.

Ce n’est pas là la seule contradiction du locataire de la Maison-Blanche. En effet, en tant que chef du pouvoir exécutif, Barack Obama dispose de toutes les prérogatives nécessaires pour démanteler la quasi-totalité du réseau de sanctions économiques, sans nécessiter l’accord du Congrès. Ainsi, le Président des Etats-Unis peut parfaitement autoriser le commerce bilatéral entre les deux nations. Il peut également autoriser Cuba à utiliser le dollar dans ses transactions internationales et permettre à l’île d’acheter sur le marché mondial des produits contenant plus de 10% de composants étasuniens. Obama peut également légaliser l’importation de produits fabriqués dans le monde à partir de matières premières cubaines et consentir à vendre à crédit des produits non alimentaires à l’île.

Il y a seulement trois secteurs que Barack Obama ne peut pas toucher sans l’autorisation du Congrès. Il ne peut pas autoriser le tourisme ordinaire à Cuba. Il ne peut pas non plus permettre que Cuba achète des matières premières alimentaires sur le marché étasunien à crédit. Enfin, le président ne peut pas autoriser les filiales des entreprises étasuniennes installées à l’étranger à entretenir des relations commerciales avec l’île.

Pour ce qui est du premier aspect, la parade est simple. Le Président Obama peut contourner l’obstacle législatif en élargissant la définition des catégories de citoyens étasuniens autorisés à se rendre à Cuba. Il y en a actuellement 12 et elles incluent, entre autres, les voyages académiques, culturels, scientifiques, journalistiques, professionnels, éducatifs, etc. Ainsi, Barack Obama pourrait parfaitement élargir la définition du voyage culturel à Cuba et décider, par exemple, que tout citoyen qui s’engagerait à visiter un musée durant son séjour dans l’île serait inclus dans cette catégorie. Pour le deuxième thème, si le pouvoir exécutif ne peut pas autoriser la vente à crédit d’aliments à Cuba, Obama peut permettre à Cuba d’acheter à crédit sur le marché étasunien tout produit non alimentaire. Le troisième point n’a aucun effet car si le Président Obama autorise les entreprises étasuniennes installées sur le territoire national à établir des relations commerciales avec Cuba, il ne sera pas nécessaire de recourir aux filiales.

Barack Obama est le président étasunien qui a pris les décisions les plus avancées dans le processus de rapprochement avec Cuba en rétablissant les relations diplomatiques et consulaires et en adoptant certaines mesures limitées qui assouplissent les sanctions. C’est également la personne qui a également tenu le discours le plus lucide sur la politique étrangère de Washington vis-à-vis de La Havane, reconnaissant l’échec d’une approche basée sur l’hostilité. Cependant, ses actions punitives à l’égard d’entreprises internationales, ainsi que sa frilosité à prendre les mesures nécessaires pour démanteler l’état de siège économique contredisent ses déclarations de principes et suscitent l’incompréhension de la communauté internationale.

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Son nouvel ouvrage s’intitule Cuba, parole à la défense !, Paris, Editions Estrella, 2015 (Préface d’André Chassaigne). Contact : lamranisalim@yahoo.fr ; Salim.Lamrani@univ-reunion.fr Page Facebook : https://www.facebook.com/SalimLamra...

Notes :

(1) Barack Obama, « Remarks by President Obama to the United Nations General Assembly », The White House, 28 septembre 2015. https://www.whitehouse.gov/the-pres... (site consulté le 22 octobre 2015).

(2) Le Monde, « 694 millions d’euros d’amende pour le Crédit agricole aux Etats-Unis », 20 octobre 2015.

(3) Salim Lamrani, « The United States, BNP Paribas and French Sovereignty », The Huffington Post, 9 juin 2014.http://www.huffingtonpost.com/salim... (site consulté le 22 octobre 2015).

Source : Al Mayadeen —> http://espanol.almayadeen.net/Artic...

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En Tunisie, l’« unité nationale » contre la démocratieINJONCTIONS AUTORITAIRES ET STABILITÉ SÉCURITAIRE

Publié le par Mahi Ahmed

En Tunisie, l’« unité nationale » contre la démocratie

INJONCTIONS AUTORITAIRES ET STABILITÉ SÉCURITAIRE

ORIENT XXI > MAGAZINE > MONICA MARKS > 27 OCTOBRE 2015

Si l’attribution du prix Nobel de la paix à des organisations de la société civile tunisienne a été largement saluée dans le monde, elle ne peut cacher les limites du modèle politique qui se met en place. Le refus de tout dissensus, les attaques contre ceux qui critiquent les projets de loi ont de quoi inquiéter pour l’avenir.

Début octobre, le prix Nobel de la paix a été décerné à quatre organisations de la société civile tunisienne : l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne du commerce et de l’artisanat (Utica, organisation patronale), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’ordre des avocats. En 2013 ce groupe, connu sous le nom de « Quartet » mais largement méconnu en dehors de la Tunisie, a su trouver une solution pacifique à la plus grave crise politique que le pays ait pu connaître depuis la révolution de janvier 2011. Les origines de cette crise étaient complexes1, mais le résultat obtenu par le Quartet était clair : la négociation d’un dialogue inclusif a préservé la transition tunisienne à un moment décisif. Plutôt que de sombrer dans le chaos comme en Libye ou de donner lieu à un coup d’État comme en Égypte, le système politique tunisien a tenu bon en préservant son Assemblée constituante élue, en s’accordant sur le nom d’un premier ministre d’intérim non partisan (en remplacement d’un islamiste d’Ennahda), en ratifiant une Constitution et en créant une commission indépendante chargée d’organiser les élections de 2014. Grâce aux compromis consensuels orchestrés par le Quartet et d’autres acteurs, la Tunisie reste la première démocratie authentique du monde arabe.

Ce récit néglige toutefois quelques dynamiques et défis qu’une grande part des médias ont oublié. La Tunisie fait face à des défis majeurs, notamment le spectre d’une grave et imminente crise économique, ainsi que des menaces grandissantes sur sa sécurité nationale, aggravés par les effets déstabilisateurs de la Libye voisine. Que la Tunisie consolide sa démocratie naissante ou qu’elle tombe dans une contre-révolution autoritaire sous le coup d’une nouvelle vague de terrorisme dépend largement de la volonté de ses dirigeants — avec le soutien de partenaires internationaux — à mettre en place des réformes impulsées par un dialogue inclusif.

Le comité Nobel a non seulement récompensé le Quartet, mais tous les Tunisiens qui ont œuvré pour préserver leur transition démocratique en agissant pour le pluralisme. L’approche du dialogue inclusif qui a guidé le Quartet a des antécédents-clés dans l’histoire récente de la Tunisie.

BEN ALI, GARANT DE LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME

Dans le courant des années 2000, la plupart des partis d’opposition laïcs et islamistes ont su dépasser les clivages idéologiques pour s’accorder sur des principes communs pouvant définir une nouvelle Tunisie démocratique. En 2003, à Aix-en-Provence, certains de ces partis ont élaboré un document baptisé « l’Appel de Tunis », dans lequel ils se sont accordés sur le rôle des élections, la place des valeurs arabo-musulmanes dans la société, ainsi que sur les droits des femmes. En 2005, ces mêmes acteurs — appuyés par d’autres partis — ont annoncé la création du Collectif du 18 octobre. Celui-ci se réunissait régulièrement pour déterminer comment de tels principes communs seraient mis en place si une future transition démocratique devait arriver. En s’engageant dans un dialogue inclusif et soutenu, les participants à ce Collectif ont posé des bases solides pour la transition tunisienne. Néanmoins, les dirigeants tunisiens et leurs partenaires occidentaux ont traditionnellement soutenu une stabilité sécuritaire plutôt qu’un dialogue démocratique.

L’ancien dictateur Zine El-Abidine Ben Ali, au pouvoir entre 1987 et 2011, bénéficiait d’un soutien significatif de la France, des États-Unis, et d’autres acteurs occidentaux qui voyaient en lui un allié dans la guerre contre le terrorisme. En effet, Ben Ali savait jouer avec un certain succès la carte de la stabilité, à la fois auprès de ses concitoyens et des Occidentaux, en mettant en avant l’argument que son État policier « moderne » et stable formait un rempart nécessaire face au chaos de l’extrémisme religieux. Dans le même temps, la brutalité du régime de Ben Ali était au fondement même des processus de radicalisation en Tunisie — y compris chez ceux partis se battre en Irak et en Syrie. En promouvant sa soi-disant marque d’autoritarisme « stable », Ben Ali a su réduire « l’unité nationale » à un simple slogan de marketing. Il faisait en permanence l’éloge de son peuple pour s’être « unifié » derrière sa dictature, tout en muselant les oppositions politiques de tous bords2. En appliquant la politique du « diviser pour mieux régner », Ben Ali avait pour objectif de décourager les opposants laïcs et islamistes de dialoguer.

L’unité en Tunisie a souvent été — et continue d’être — confondue et parfois intentionnellement amalgamée avec l’uniformité. Suite aux deux attaques terroristes qui ont frappé la Tunisie en 2015 (Bardo et Sousse), le Parlement a massivement adopté3 le 24 juillet un projet de loi antiterroriste à forte connotation liberticide. Lors du vote de ce qui est devenu la version tunisienne du fameux Patriot Act américain, pas un seul parlementaire ne s’est opposé, et seulement dix élus se sont abstenus. Ceux-ci ont alors été confrontés à des campagnes de dénonciation virulentes et à des humiliations publiques dans les médias nostalgiques de l’ancien régime. Certains leaders liés au parti au pouvoir, Nidaa Tounès, ont même appelé à la mise en examen de ces dix parlementaires pour non-patriotisme et soupçons de liens avec des groupes terroristes.

Par la suite, les critiques d’un projet de loi de « réconciliation », qui conduirait à l’amnistie4 des hommes d’affaires corrompus de l’ère Ben Ali ont également été calomniés. Le projet de loi proposé par la présidence tunisienne se targue d’un soutien fort de Nidaa Tounès et de ses alliés dans le monde des affaires et des médias. Plutôt que de manifester son opposition à ce projet de loi, Ennahda — qui est arrivé en deuxième position dans les élections législatives en 2014 — a adopté une stratégie autopréservatrice et consensuelle en proclamant notamment que l’unité subordonne les divisions politiques dans cette période de transition fragile. Une telle attitude avait été à la base de ses compromis en 2013, sur les conseils du Quartet, alors qu’Ennahda était à la tête d’une coalition tripartite dans l’Assemblée constituante.

De manière troublante, les notions autoritaires de « consensus » et d’« unité » sont de plus en plus invoquées quand il s’agit de faire taire les voix dissidentes, accusées de déstabiliser le pays. Dans ce nouveau contexte, des organisations éminentes de la société civile, celles là même qui avaient su avec succès faire pression sur le gouvernement de la Troika dirigé par le parti islamiste entre 2012 et 2013, ont de plus de plus de mal à se faire entendre. Deux des quatre récipiendaires du prix Nobel de la paix — l’UGTT et la Ligue tunisienne des droits de l’homme — avaient exprimé leur opposition au projet de loi antiterroriste de juillet 2015, sans succès.

QUELLE JUSTICE TRANSITIONNELLE ?

De la même manière, une opposition au projet de loi sur la réconciliation pourrait n’être qu’un coup d’épée dans l’eau à cause d’une absence de soutien fort au sein des médias et du Parlement, dont la majorité approuve ce projet de loi. Le vote en a été reporté à l’an prochain. Entre temps, son avenir dépend largement de l’UGTT, le moteur principal derrière le processus de dialogue national en 2013, et la force d’opposition la plus puissante du pays. Bien que la plus grande manifestation contre ce projet de loi ait commencé au siège national de l’UGTT à Tunis, les dirigeants du syndicat n’ont pas encore pris une position définitive contre le projet de loi sur la réconciliation. S’il est approuvé, le processus de justice transitionnelle en pâtira, ce qui compliquera davantage la lutte contre l’impunité et la mise en œuvre de réformes de structure importantes5.

La peur et la menace terroriste ont compliqué les efforts de bien des acteurs souhaitant préserver les acquis démocratiques du processus révolutionnaire. Bien des évolutions législatives et institutionnelles cruciales ont été retardées, et certaines semblent même reportées sine die à cause de la focalisation sur la question terroriste. C’est le cas de la nécessaire refonte du code pénal, des lois d’investissement ou de la réforme des forces de police et de la justice, tous deux perçus comme largement corrompus et souvent inefficaces.

Chacun de ces chantiers pourrait aider le pays à renforcer sa transition démocratique et conduirait également sans doute à combattre le terrorisme plus efficacement. Créer une Cour constitutionnelle, réécrire une partie des législations adoptées sous Ben Ali afin de les mettre en conformité avec la nouvelle Constitution sont, face à ces objectifs, des impératifs. La lutte contre la torture et contre l’impunité générale au sein des forces de police et contre la corruption des fonctionnaires (notamment ceux en charge des frontières), constituent des étapes fondamentales pour établir la confiance entre les citoyens et le pouvoir et pour asseoir la sécurité.

LA NÉCESSAIRE EXPRESSION DU DISSENSUS

Or — et c’est sans doute là un des non-dits des réactions à l’attribution au Quartet du prix Nobel —, de telles réformes ne peuvent aboutir sans l’expression de désaccords, de négociations et d’une certaine polarisation politique. La dimension polarisante de l’action du Quartet en 2013 ne peut être oubliée, comme le font de nombreux acteurs et observateurs, au profit d’une seule logique consensuelle. Les citoyens engagés, les organisations de la société civile et les leaders politiques doivent pouvoir accepter, et même encourager, une expression pacifique du dissensus. Un dialogue inscrit dans le pluralisme et le respect est une pierre angulaire dans toute démocratie, et était certes une partie intégrante du processus de dialogue national que les lauréats du prix Nobel de la paix ont contribué à orchestrer. Toutefois, leur expérience a été utilisée par bien des dirigeants comme un moyen pour imposer la logique du consensus en encadrant la marginalisation politique de la principale force politique en 2013, Ennahda.

Pour sa part, Ennahda a adopté une logique autopréservatrice. Peu disposé à mettre en péril son siège nouvellement acquis dans la politique tunisienne, son leadership s’est fondu dans cette dynamique de consensus. Il avait certes conscience que l’opposition au pouvoir islamiste avait structuré l’impasse politique de 2013 et du dialogue national qui s’était ensuivi. Le parti gardait sans doute en mémoire la marginalisation forcée des islamistes, en Tunisie ou ailleurs, lors d’épisodes précédents6. Dès lors, le parti en est venu à ne pas jouer son rôle d’opposant naturel, lui qui apparaît pourtant comme un contre-pouvoir potentiel à Nidaa Tounès au Parlement. Avec Ennahda prêt à tout pour se normaliser et se préserver sur la scène politique, et avec la fragmentation des autres forces d’oppositions potentielles, la politique tunisienne est dominée par un mode de consensus de plus en plus exclusif.

Sans dissensus ni polarisation entre forces politiques élues, il sera bien difficile d’établir les bases de l’alternance politique et de consolider sa démocratie naissante.

L’unité et le consensus sont importants, mais ne peuvent donc servir à imposer l’uniformité politique. L’expérience du Quartet doit ainsi être interprétée pour ce qu’elle a été : l’encadrement d’un dialogue polarisé mais pacifique. Il convient dans le même temps de garder à l’esprit que cette expérience a également servi à légitimer la relégation institutionnelle des islamistes, pourtant élus et majoritaires, par les instances non élues du Quartet, au profit d’acteurs politiques prétendument indépendants. En Tunisie, les médias et la société civile mais aussi leurs partenaires internationaux (France et Union européenne en tête) ne doivent pas oublier que le dialogue critique et constructif avec le gouvernement et les rivaux politiques a en 2013 servi à faire avancer la paix, le développement, et la stabilité. Plus encore, ils ne doivent toutefois pas, en prenant l’expérience du Quartet comme alibi, considérer que cette méthode sera toujours fonctionnelle ni que l’émergence du consensus est un impératif. Ce qui a pu fonctionner en 2013 et 2014 ne fonctionnera peut-être pas en 2015 et 2016 et pourrait, du fait d’un parti Ennahda rentré dans le rang du « consensus », favoriser le développement de mouvements, éventuellement violents, évoluant hors des canaux institutionnels.

MONICA MARKS

1Monica Marks, « Tunisia’s transition continues », Foreign Policy (foreignpolicy.com), 16 décembre 2013.

2Larbi Sadiki, « The Search for Citizenship in Ben Ali’s Tunisia : Democracy versus Unity », in Political Studies volume 50, No 3, 497-413 (2002) et Béatrice Hibou, La force d’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie (2006).

3Marie-Pierre Olphand, « Loi antiterroriste en Tunisie : un texte problématique pour HRW », RFI, 28 juillet 2015.

4David Tolbert, « Tunisia’s "Reconciliation Bill" Threatens Gains of the Revolution », Huffington Post (huffingtonpost.com), 17 août 2015.

5Pour en savoir plus sur les débats actuels autour de la justice transitionnelle, voir Ikram Ben Said, « Tunisia’s Nobel Peace Prize Does Not Mean All is Well », Atlantic Council, 16 octobre 2015 et Rim El-Gantri, « In the shadows of the Nobel Prize- Impunity still a threat to Tunisia’s transition », Open Democracy, 16 octobre 2015.

6Monica Marks, « How Egypt’s coup really affected Tunisia’s Islamists », Washington Post blog, 16 mars 2015.

Publié dans Tunisie actuelle

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L'incroyable aplomb du sinistre Tony Blair

Publié le par Mahi Ahmed

L'incroyable aplomb du sinistre Tony Blair

Mohamed Saadoune

Publication: 27/10/2015

Tony le tchatcheur, le "caniche de Bush" reconnait une "certaine responsabilité" dans la montée de Daech dans une confession sur CNN destinée à semer la confusion.

L'ancien premier ministre britannique qu'une bonne partie de l'opinion britannique considère comme un exemple du politicien menteur, porte-parole zélé du complexe militaro-industriel, fait ce qu'il a toujours su faire: mentir, biaiser, détourner l'attention.

Tony Blair à qui le mouvement anti-guerre a donné le sobriquet de "Bliar" (Liar - menteur) avait osé dire aux britanniques que Saddam Hussein était en mesure de déployer en 45 minutes des armes de destruction massive (ADM).

45 minutes ! Rien que ça ! Le mensonge était soigneusement choisi pour faire le maximum d'effet sur une opinion soumise à un intense matraquage ! 45 mn ! Le temps d'une petite mi-temps de football et voilà que Boum.

Cela avait été dit avec un effroyable culot de menteur professionnel. Ces fameuses ADM n'ont jamais existé. Mais les mensonges de Blair et de Bush ont pris valeur de "preuves", les médias occidentaux, déjà embedded corps et âmes, participaient à la justification de la guerre ont reproduit effrontément ce discours.

Le résultat de cette compulsion guerrière de Bush, de son caniche Blair et des Dark Vador du Pentagone a été des centaines de milliers de morts, la ruine du droit international, l'éclatement de l'Irak et la déstabilisation générale de l'ensemble de la région.

Ces apprentis-sorciers ont créé les conditions idéales pour qu'un groupe terroriste par définition à effectif limité prenne la dimension d'un mouvement de masse.

L'ancien secrétaire d'Etat à la défense, Colin Powell a choisi de se faire silencieux à la suite d'un épisode peu glorieux de sa carrière où il a été contraint d'aller au Conseil de sécurité débiter les mensonges sur les ADM.

Tony Blair, lui, continue de pérorer. Avec le même aplomb! "Je peux dire que je présente des excuses pour le fait que les informations données par les services secrets étaient fausses" a déclaré Tony Blair à CNN.

C'est un mensonge. La CIA et les services de sa majesté servent ainsi de bouc-émissaires alors qu'ils ont été les outils qui ont répondu à sa demande qui consiste, non pas à apporter les preuves de l'existence d'ADM, mais de fournir une justification à la guerre.

Ces services n'ont donc pas "menti". On leur a demandé de manipuler les opinions publiques et ils ont fait le job. On leur a demandé de faire croire que les ADM existent et ils ont fait le boulot avec le soutien des médias occidentaux.

Tony Blair a aujourd'hui le culot de se défausser sur ces services qui ont répondu a son ordre de mentir et de manipuler. Il continue aussi de parler de "certaines erreurs de planification" et "d'erreur d'appréciation de ce qu'il se passerait une fois que l'on aurait fait tomber le régime".

En réalité, il n'y avait pas d'erreurs. Il n'y avait que le postulat de base que la vie des irakiens, peu importe le nombre, n'est pas à prendre en compte. La guerre contre l'Irak a eu lieu en 2003, elle avait été décidée en avril 2002, dans le ranch de George W Bush. Ceux qui l'ont décidé ne se sont pas posé des questions sur le sort des irakiens. Comme des psychopathes, ils ont décidé de faire la guerre juste parce qu'ils "pouvaient la faire".

Tutu : dans un monde cohérent, Blair et Bush auraient été jugés...

Tout le reste, c'était de la communication de guerre. Les services de renseignement, la diplomatie et les conseillers juridiques n'avaient qu'une seule mission : fabriquer des preuves et des arguments à des décisions préalablement prises par le pouvoir.

En septembre 2012, l'archevêque Desmond Tutu, homme sans pitié à l'égard des despotes africains, a refusé de participer à Johannesburg à une conférence à laquelle assistait aussi Tony Blair.

Il a expliqué que Bush et Blair ont menti et ont commis sciemment une guerre criminelle sous de faux prétextes et que leur action a "déstabilisé et polarisé le monde à un degré jamais atteint par aucun autre conflit dans l'histoire".

"Rien que pour ces faits, dans un monde cohérent, les responsables de ces souffrances et de ces pertes de vies humaines devraient suivre le même chemin que certains de leurs pairs africains et asiatiques qui ont eu à répondre de leurs actes devant la cour internationale de Justice de la Haye".

On sait que le CPI n'est - pour l'instant du moins - fait que pour les dirigeants africains. Et que le rapport de forces est tel qu'on ne peut imaginer un Tony Blair ou un Bush rendre compte pour des mensonges qui continuent, à ce jour, de semer la mort et la dévastation. Mais ce n'est pas raison de ne pas rappeler au sinistre Monsieur Blair que ces mensonges ne dupent pas grand monde.

http://www.huffpostmaghreb.com/mohamed-saadoune/lincroyable-aplomb-du-sinistre-tony-blair_b_8397560.html?utm_hp_ref=algeria

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Scène pétrolière et gazière internationale Incertitudes, risques et opportunités pour l’Algérie

Publié le par Mahi Ahmed

Scène pétrolière et gazière internationale Incertitudes, risques et opportunités pour l’Algérie

Par Dr Mourad Preure(*)

L’objet de cette introduction est une présentation synthétique de la scène pétrolière et gazière internationale, une tentative de compréhension des changements à l’œuvre et la mise en évidence de quelques hypothèses sur les évolutions dans le futur immédiat et le moyen/long terme. • Pour une bonne compréhension des phénomènes à l’œuvre, nous essaierons de mettre en évidence les grands équilibres et les tendances lourdes ainsi que les jeux d’acteurs. • Nous aborderons ensuite succinctement les évolutions récentes du marché pétrolier et tenterons de poser quelques hypothèses sur les évolutions attendues dans le futur immédiat et dans le moyen/long terme. • Nous aborderons ensuite l’industrie gazière et plus spécifiquement la scène gazière européenne, notre marché naturel. • Nous conclurons en posant quelques questions touchant à la place, au rôle et au potentiel de notre pays.

A. L’industrie pétrolière Les grands équilibres et les tendances lourdes

L’industrie pétrolière est un système asymétrique caractérisé par un éloignement entre zones de production et marchés. Les régions grandes consommatrices sont celles les moins dotées en réserves. Jusqu’au début de la décennie, deux acteurs dominaient : les Etats-Unis, le plus grand consommateur, et le Moyen-Orient, principalement l’Arabie Saoudite, le plus grand producteur. Depuis, un troisième acteur s’est imposé, la Chine, désormais premier importateur mondial et principal moteur de la demande. Dans ce système asymétrique, les pays qui consomment les trois-quarts du pétrole dans le monde ne détiennent que 10% des réserves mondiales. L’évolution de la production pétrolière mondiale, depuis les chocs haussiers de la décennie 1970, s’est caractérisée par la montée en puissance de la production Nopec et la réduction tendancielle de la part de celle-ci dans la production mondiale. A présent, l’Opec représente 41% (en incluant les LGN) de la production mondiale, alors qu’elle détient 72% des réserves. Aujourd’hui les Etats-Unis sont le centre des bouleversements dans l’industrie pétrolière. Que représentent-ils ? Comment a évolué leur doctrine en matière pétrolière ? Les Etats-Unis sont passés d’une doctrine où ils renonçaient à l’indépendance pétrolière au profit du contrôle des grandes zones de production vers une recherche de l’autosuffisance pétrolière et une moindre exposition aux crises politiques du Moyen-Orient. Aujourd’hui les Etats-Unis sont déjà indépendants du Moyen-Orient. La révolution des schistes américains est l’évènement le plus important depuis la rencontre entre Roosevelt et Ibn Saoud sur le croiseur Quincy en mer Rouge en 1945, rencontre qui a consacré leur contrôle sur le pétrole moyen-oriental. Cette nouvelle situation précarise l’Arabie Saoudite et crée un contexte géopolitique inédit. Le rafraîchissement des relations entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite et le rapprochement avec l’Iran sont une première manifestation du nouveau paradigme pétrolier à l’œuvre. La production pétrolière des Etats-Unis est passée de 8,5 mbj en 2014 à 9,6 millions de barils/jour en juillet de cette année et devrait baisser à 9,2 millions de barils/jour fin 2015. En comptant les liquides de gaz naturel, elle est de 11,6 mbj et dépasse la production de l’Arabie Saoudite qui dispose de 267 milliards de barils de réserves, loin des réserves américaines qui sont de 48,5 Gbls. Les Etats-Unis restent aussi fragilisés par le coût de production très élevé de leurs gisements. Nous pensons que l’essor pétrolier américain n’est pas soutenable sur le long terme. Le retour vers le pétrole Opec, notamment moyen-oriental, est une tendance lourde. La production américaine ne peut pas structurellement suppléer au pétrole Opec. La production américaine atteindra son plafond en 2016 selon l’Etat américain, puis déclinera à la fin de la décennie. Il n’y a pas de sources alternatives en non-conventionnel au pétrole de schiste américain.

Comprendre la dynamique des prix pétroliers

Dès la moitié des années 1980, les prix sont déterminés par les mécanismes du marché et soumis aux logiques spéculatives de court terme. Les tentatives de cartellisation du marché par l’Opec ont toujours été épisodiques et lourdes de périls pour la cohésion de l’organisation. A partir des années 1990 les marchés pétroliers se sont davantage interconnectés entre eux, développant des instruments sophistiqués de couverture contre le risque, et font corps avec les marchés financiers, subissant leur volatilité et livrant une place majeure à la spéculation. Les prix pétroliers sont portés par une tendance haussière de long terme tirée par une anticipation d’épuisement des réserves et un retour vers le pétrole Opec. De notre point de vue, le niveau de 100 dollars est structurel. Cette tendance haussière de long terme subit les effets de facteurs de court terme qui peuvent être haussiers et amplifier le mouvement, comme les risques géopolitiques. Elle peut être contrée par des facteurs baissiers de court terme comme un fléchissement de la demande du fait de la crise économique, le progrès technique qui fait apparaître de nouveaux volumes de production (offshore, huiles et gaz non conventionnels). Les jeux d’acteurs agissent sur les tendances dans un sens comme dans l’autre. La demande est fortement haussière dans le long terme, en effet. Les transports constituent le plus gros consommateur de pétrole (70%). Or, aujourd’hui 27 Chinois sur 1 000 et 11 Indiens sur 1 000 ont une automobile contre 721 Américains sur 1 000. La forte croissance attendue de la demande des pays émergents, dont la Chine et l’Inde, trouvera difficilement les volumes de pétrole pour la satisfaire, et cela le marché l’intègre dans les tendances de long terme. Ce conflit de tendances explique la volatilité des prix.

Le choc baissier de l’été 2014

Le premier semestre 2014, les prix se sont établis entre 107 et 112 $bbl. Ils se sont ensuite effondrés de 50%. Les raisons de cette baisse sont un faisceau de facteurs convergents qui bouleversent le marché pétrolier : • l’excédent d’offre provenant des huiles de schiste américaines alors que l’Opec dépassait déjà son plafond de 1 Mbj ; • forte progression du dollar ; • surproduction des pays de l’Opec, principalement l’Arabie Saoudite. Ces facteurs déterminants interviennent dans un contexte de ralentissement de l’économie mondiale dont la croissance a été de 3% en 2014. Il reste que même si l’offre est abondante, le facteur dominant est le fléchissement de la demande par rapport à la dynamique de l’offre. Il y a manifestement un problème de demande et le pétrole remontera durablement quand une dynamique de demande reprendra, ce qui est prévisible à moyen terme. La décision de l’Opec, prise en novembre 2014, de laisser les forces du marché pour stabiliser les prix autour d’un optimum qui ne découragerait pas la demande tout en rémunérant suffisamment les producteurs a accéléré la spirale baissière. Livrés aux forces du marché, les prix ont un caractère erratique, en l’absence de forces de rappel. L’Arabie Saoudite n’a pas anticipé trois paramètres essentiels : (i) - le progrès technique combiné à la pression sur les sociétés de service a permis d’abaisser les coûts entre 20 et 40% et rendu possible une résilience de la production américaine. Le nombre de puits a baissé de 1 539 fin décembre 2014 à 662 fin mai 2015 sans que la production décroisse sensiblement ; (ii) - une évolution darwinienne du secteur qui a vu les plus faibles avalés par les plus forts, rendant les producteurs en mesure de résister à la baisse des prix. D’autre part, les producteurs américains se sont couverts en vendant leur production future sur les marchés à terme ou ont pris des couvertures sur les marchés financiers (hedging). Nous vivons un moment charnière où les couvertures prennent fin et où la concentration va s’accélérer, renforçant encore la résilience de la production américaine ; (iii) - la gestion des stocks américains, qui atteignent des pics historiques du fait des prix bas, agit puissamment sur les prix et reste une épée de Damoclès sur l’Opec.

La position intenable de l’Opec

La période des prix élevés a rendu possible la révolution des huiles de schiste. Cela explique la réaction passionnelle de l’Arabie Saoudite qui n’a pas provoqué la baisse des prix mais l’a suivie, visant un changement structurel du marché, ce qui semble hautement improbable. L’Arabie Saoudite et les pays du CCG refusent de jouer le rôle de swing producer et voir leurs parts de marché s’éroder encore. Ils transfèrent ce rôle aux Etats-Unis et aux pays Nopec. Ainsi les huiles de schiste, dont la production est plus flexible et plus réactive aux prix, ajusteront le marché. L’Opec, sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite, appelle à un partage des sacrifices avec les pays Nopec. Difficile aujourd’hui avec les schistes américains et la Russie en mal de ressources pour soutenir son économie. Il nous apparaît fortement probable que la guerre des prix déclenchée par l’Arabie Saoudite se termine en queue de poisson, comme toutes celles dans lesquelles ce pays a entraîné l’Opec par le passé. Un retour à une politique de défense des prix est inévitable car la baisse des prix ne peut être enrayée par une dynamique de demande, impossible aujourd’hui, mais par une réduction de l’offre. Se posera le problème de la place à faire aux volumes iraniens, libyens et irakiens. La discipline au sein de l’Opec et le partage des sacrifices seront difficiles à tenir.

Les évolutions récentes

Le marché reste surapprovisionné. L’excédent d’offre serait de l’ordre de 2 Mbj. L’Opec n’en a cure et produit 31,7 mbj en moyenne ces trois derniers mois. Les inquiétudes sur la croissance chinoise ont impacté directement le marché et effacé la légère reprise des cours du second trimestre. • Elles sont responsables de la baisse récente des cours dans la mesure où il y a là une lourde hypothèque sur la demande. Les incertitudes sur la demande chinoise, la deuxième mondiale, ont encore déprimé les cours au mois de juillet, les portant autour des 40 dollars le baril. La Chine a représenté 40% de la croissance de la demande entre 2010 et 2014. • Elles l’ont impacté positivement aussi, pourrions-nous dire, dans la mesure où la décision prise par la FED ce jeudi 17 septembre de maintenir ses taux directeurs a contenu la vigueur du dollar dont l’appréciation aurait durement frappé les prix pétroliers. On sait qu’il y a une corrélation inverse entre le cours du dollar et les prix pétroliers. Les inquiétudes sur le ralentissement chinois, conjuguées aux incertitudes sur la vigueur de la reprise européenne, continuent de peser sur le marché. Une nouvelle dévaluation du yuan pourrait enclencher une guerre des monnaies qui agirait négativement sur la croissance mondiale et donc sur la demande encore fragile. Mais si la FED augmente ses taux directeurs d’ici décembre, le choc sera fort pour les pays émergents du fait de la fuite des capitaux qui s’ensuivra et compliquera leur reprise et affectera la demande en même temps que le renforcement du dollar pèsera sur les prix.

La perspective d’une dynamique de demande reste encore lointaine

La baisse de 50% en une année n’a pas stimulé la demande, comme attendu, ni réellement fait sortir du marché les pétroles coûteux américains. Tant que le prix est supérieur au coût marginal, la production continue. La demande est élastique à long terme et inélastique à court terme par rapport aux prix. Ce qui explique le fonctionnement cyclique de l’industrie pétrolière. Pis encore, du côté de la demande, la baisse est sensible. La demande chinoise n’augmenterait en 2015 que de 0,3 mbj contre 1mbj il y a cinq ans, la croissance de la demande américaine reste limitée (0,2-0,3 mbj), la demande européenne poursuit son cycle de stagnation. Les pays émergents ne sont plus, pour le moment, le moteur de l’économie mondiale, là est le vrai problème. La reprise en Asie pourrait absorber les surplus pétroliers. Quand viendra-t-elle ? Là est la question. Ce choc baissier peut durer plus longtemps que les chocs précédents car, avec l’arrivée des huiles de schistes américains, nous entrons dans une nouvelle logique. L’évolution darwinienne de l’industrie des schistes va donner naissance à des compagnies plus grandes en mesure de solliciter plus fortement le progrès technique pour abaisser les coûts et résister plus aux dépressions. Comment sera 2016 ? La croissance économique en 2016 devrait être de 3,8% et 3% en 2015, selon l’OCDE, contre 5% en moyenne les cinq années précédant la crise de 2008. Selon l’AIE, la demande sera de 94,4 mbj en 2015 et 95,8 mbj en 2016, soit une hausse de 1,4 mbj. L’Opec prévoit une hausse de la demande de 1,6 mbj en 2016. L’optimisme des prévisions de demande est justifié par deux facteurs : croissance économique et prix bas. Le rééquilibrage du marché a commencé, mais sera long. La production Nopec n’augmentera que de 1,1 mbj en 2015 puis se contractera de 200 000 bj en 2016, particulièrement aux Etats-Unis. La production américaine montre les premiers signes de ralentissement. Pour 2016, l’Opec est néanmoins exposée au retour sur le marché de volumes provenant de certains des plus significatifs de ses membres. L’accord avec l’Iran entre en application le 15 décembre. L’arrivée des volumes iraniens commencera à affecter le marché, ils pourraient vite atteindre 1 mbj. Un accord entre les factions libyennes n’est pas impossible fin 2015, ce qui amènera sur le marché entre 500 000 bj et 1 million de bj. La montée en puissance de la production irakienne qui vise une augmentation de 1 mbj peut porter l’excédent de production entre 3 et 4 mbj en 2016. Néanmoins, l’Iran, qui exporte 1,1 mbj contre 2,2 mbj avant les sanctions, soulève des questions sur l’état dans lequel sont ses gisements. Le marché semble intégrer une perspective de surapprovisionnement. Son orientation du marché en contango bascule en backwardisation et l’on voit déjà les opérateurs se débarrasser des positions longues. Si le marché confirme ses anticipations, les détenteurs de stocks vont vendre et les acheteurs se feront plus prudents. Une spirale baissière peut s’enclencher au premier trimestre 2016 et porter les prix vers des niveaux très bas. 30 à 40 dollars ne seraient pas alors à exclure. Pour 2016 trois scénarios sont envisageables : • Scénario 1, moyennement probable, où la pression baissière des surcapacités de 3 à 4 Mbj ajoutées aux capacités inutilisées de l’OPEC, de l’ordre d’au moins 2 Mbj verront les prix fluctuer autour d’un pivot de 40 dollars le baril le premier semestre pour remonter ensuite de 10 dollars le second semestre. • Scénario 2, fortement probable, où l’arrivée des pétroles iranien, libyen et irakien est limitée avec une reprise modérée de la demande. Les prix fluctueraient autour d’un pivot de 50 dollars le baril le premier semestre pour s’apprécier ensuite de 10 dollars le second. • Scénario 3, fortes turbulences, faiblement probable, où une crise majeure au Moyen-Orient occasionnerait des ruptures d’approvisionnement et propulserait les prix vers des seuils beaucoup plus hauts. Perspectives à moyen terme du marché Au cours des 6 prochaines années la demande devrait progresser plus vite que l’offre avec un affaiblissement de la position des schistes US. La croissance attendue de la demande est de 1,1 mbj/l’an pour atteindre 99,1 mbj en 2020. L’Asie Pacifique va tirer la croissance de la demande. Les 2/3 de la croissance de la production viendront des Nopec. Mais le marché devra faire avec une production, les schistes, plus élastique par rapport au prix, plus flexible, ce qui va en accroître la volatilité. Vers 2017-2018 les prix devraient prendre franchement un sentier haussier. Un effet de ciseau entre la courbe d’offre et celle de demande est très probable vers fin 2016-début 2017 où les prix du pétrole seront tirés vers le haut. Ma conviction est que les prix, à long terme, seront orientés vers la hausse. La reprise de la demande encouragée par un retour de la croissance des émergents devrait commencer à produire ses effets sur l’économie mondiale. Dans tous les cas, à moyen terme, des ajustements violents sont à attendre car ni les Etats-Unis ni les Opec en général ne sont en mesure de réguler le marché.

Nouveau paradigme pétrolier

L’Opec ne peut plus agir comme un cartel. Cartelliser le marché consiste à injecter l’offre quand le prix est très haut et décourage la demande et retirer l’offre quand le prix est trop bas et décourage l’investissement et met en péril les producteurs. Il y a aujourd’hui d’autres offreurs, non membres de l’Organisation, qui sont capables de compenser la baisse de production de l’Opep. Les Etats-Unis se sont imposés, à la faveur de cette crise, comme «swing producer». L’industrie pétrolière est à la recherche d’un nouvel équilibre. Nous sommes passés du système des Seven Sisters au système Opec en 1973, il y a plus de quarante ans. Nous avons une offre provenant des zones hors Opec plus flexible, plus réactive aux prix alors que la demande est plus rigide. Les ajustements offre-demande-prix seront plus sophistiqués et détermineront des équilibres de plus en plus complexes. La fiscalité des pays importateurs (environ les deux tiers du prix à la pompe dans les pays OCDE) sert aussi d’amortisseur aux effets prix. Nous vivons un changement structurel, nous entrons dans un paradigme nouveau où l’offre sera plus flexible, plus sensible au progrès technique avec une présence des marchés financiers, marchés à terme et d’options, hedging funds, etc., dans les modes de régulation et où les Etats-Unis partageront avec l’Opec le rôle de «swing producer». L’Opec doit trouver sa place dans ce nouveau modèle. Elle la cherche. Ces transformations s’opèrent dans un contexte économique qui n’est pas des plus favorables en ce sens que la crise de 2008 n’est pas totalement résorbée, l’Europe est entrée dans un cycle où l’euro s’affaiblit et la Chine passe d’un modèle de croissance tiré par l’exportation à un modèle de croissance tiré par la demande interne. Tout cela pèse sur le marché pétrolier dans un contexte de forte incertitude. L’industrie pétrolière baigne dans l’euphorie de l’abondance ! Le monde baigne dans l’euphorie de l’abondance. Mais, la baisse des prix actuelle, due à la pression des huiles de schiste et d’une demande déprimée, est passagère. Il est difficile d’estimer la durée de cet épisode. Deux, trois années au maximum. Le sévère ralentissement des investissements dû aux prix bas prix (20% dans le monde et 40% aux Etats-Unis cette année) et le retour à la croissance de la Chine et des pays émergents en général, dont le potentiel est très fort créeront un effet de ciseaux lourd de périls. Un choc haussier se profile à l’horison. Le directeur de l'AIE, Fatih Birol, avertit : «L'image à court terme d'un marché pétrole bien approvisionné ne doit pas masquer les risques futurs (...), à mesure que s'accroît la dépendance vis-à-vis de l'Irak et du reste du Moyen-Orient.» Il ajoute : «Compte tenu du temps nécessaire pour développer de nouveaux projets d'extraction, les conséquences d'un manque d'investissements pourraient mettre du temps à se matérialiser. Mais des nuages commencent à s'accumuler à l'horizon à long terme de la production mondiale de pétrole ; ils charrient devant nous de possibles conditions tempétueuses.» Nous sommes dans le «peak oil» qui prend la forme d’un plateau ondulé où le progrès technique repousse à chaque fois le seuil de rupture entre l’offre et la demande. Le pétrole est de plus en plus difficile et coûteux à découvrir et à produire. Le pétrole de demain le sera davantage, il sera plus technologique encore. La production mondiale stagne depuis six ans. Les nouvelles découvertes sont plus complexes, les gisements plus petits et requérant plus de technologie. La technologie sera l’enjeu stratégique de demain. Par elle se configure la géographie des réserves et la géopolitique des hydrocarbures de demain. Les pétroles non conventionnels compensent pour l’heure le déclin des pétroles conventionnels. Jusqu’à quand ? Le consensus des experts estime que la production mondiale ne pourra pas dépasser le seuil des 100 mbj. Or, selon nos calculs, la demande mondiale pourrait atteindre les 115 mbj en 2030, toutes choses égales par ailleurs. Il faut découvrir deux Arabie Saoudite pour la satisfaire.

B. L’industrie et le commerce international du gaz

La répartition des réserves gazières dans le monde ne suit pas la même logique que l’industrie pétrolière. Néanmoins, tout autant, l’industrie gazière tend vers un éloignement entre zones de production et marchés et aussi une géopolitique tendant vers le modèle pétrolier. Au même titre d’ailleurs que l’industrie pétrolière, cette industrie vit dans l’euphorie de l’abondance, dans une certaine mesure justifiée, portée essentiellement par la révolution des hydrocarbures non conventionnels dont les ressources importantes demandent à être confirmées. En même temps, une restructuration de cette industrie est à l’œuvre avec comme axes une déréglementation, une dominance des logiques de court terme et une prééminence des logiques boursières du marché au détriment des logiques de long terme qui ont fondé son développement. Cependant l’industrie gazière ne connaît pas réellement une véritable abondance en matière de réserves, ni un renversement structurel en matière de géopolitique des réserves, cela malgré la révolution des gaz non conventionnels. Les réserves gazières mondiales ont été multipliées par plus de 5 en 40 ans pour atteindre 187.1 tcm, soit l’équivalent réserves pétrolières. Mais dans le même temps, la part de l’OCDE est passée de 35% à 10,4%. Les ressources estimées en gaz non conventionnel quasiment du même niveau que les réserves conventionnelles sont détenues par quatre pays leaders dans l’ordre : Chine, Etats-Unis, Argentine, Algérie. Avec les schistes, les Etats-Unis ont pris à partir de 2009 la première place des producteurs, devant la Russie. Les gaz de schiste représentent aujourd’hui 30% de la production américaine et en représenteront plus de la moitié en 2030. La scène gazière internationale vit, d’autre part, une profonde restructuration qui conduira à une forme de marché global, beaucoup moins fluide que le marché pétrolier néanmoins, mais qui tranche complètement avec les logiques antérieures où prédominent le long terme, le rôle directeur des prix pétroliers et l’organisation en trois marchés peu communicants avec des logiques de prix divergentes : le marché américain, le marché européen continental et le marché asiatique, le premier étant le moins rémunérateur et le dernier le plus. La scène gazière connaît une triple rupture du cloisonnement : • entre marchés (européen, américain, asiatique), le bassin atlantique devenant zone d’arbitrage ; • entre énergies ; • et entre segments de la chaîne gazière. Le marché très structuré en 2000, avec 12 pays producteurs et 11 importateurs, est aujourd’hui totalement ouvert avec multiplication des flux et un nombre de pays importateurs et exportateurs qui a «explosé» : 18 pays producteurs et 23 importateurs. Le GNL représente 30% du commerce gazier (croissance 4,5%/an soit le double de la production mondiale de gaz qui est de 2,1% par an). Les échanges par méthaniers augmentent plus vite que les échanges par pipeline interrégionaux (3,0% par an). Le GNL, qui doublera d’ici 2030, décloisonne et fluidifie le marché. L’augmentation taille des méthaniers (261 000 m3) et l’allongement de leurs routes modifient les règles du jeu. De nouvelles zones d’exportation apparaissent : Tanzanie, Mozambique, Cameroun, mais aussi… Etats-Unis. Trois pays, figurant dans des régions à la géopolitique incertaine, détiennent plus de la moitié des réserves, la Russie (24%), l’Iran (17%), le Qatar (13%). L’Opec en détient 48%. L’Europe est la seule région où les ressources déclinent. La mer du Nord connaît une baisse accélérée des réserves. La crise économique a durement impacté la demande gazière et arrêté une croissance forte de la demande qui a duré trois décennies. La bulle gazière se dégonfle progressivement même si la demande en Europe reste en déclin avec une incertitude forte. Le marché gazier tendrait à se resserrer à l’avenir. L’Asie-Océanie est le marché le plus dynamique avec près de la moitié de la croissance de la demande les cinq dernières années. Nous vivons un changement de paradigme américain avec un renversement de l’équilibre gazier. D’une perspective de dépendance, les Etats-Unis passent au statut d’exportateur potentiel. Les Etats-Unis se préparent à être un acteur gazier majeur sur le marché européen, faisant du Bassin atlantique une zone d’arbitrage. 4 usines de liquéfaction pour un volume de 50 Mta ont obtenu leur accord aux Etats-Unis. Les exportations américaines viseront le marché européen ainsi que le marché asiatique accessible depuis la côte pacifique. Les différences de prix entre marché tendront à se réduire à l’avenir avec à un extrême, le prix américain de l’ordre de $ 3/Mbtu, en Europe les prix spot autour de $ 7 Mbtu et les prix dans contrats à long terme autour de $ 10/Mbtu, et à l’autre extrême, le prix du gaz livré au Japon entre $ 8 et 10/Mbtu. L’Europe, qui est la première zone d’échange dans le monde, absorbant 45% des flux d’importation mondiaux, connaît un important recul de sa consommation gazière. Les importations se sont, en conséquence, fortement réduites. Mais l’Europe reste attractive ce qui rendra le marché européen plus compétitif à l’avenir. Le gaz américain et moyen-oriental risquent d’y bouleverser les équilibres en vigueur. La position des fournisseurs a sensiblement évolué. La Russie, atteignant 25%, et la Norvège 23%, ont renforcé leur position, l’Algérie a maintenu la sienne avec 8% (elle était de 10% la décennie écoulée). Le Qatar a vu sa progression sur ce marché stoppée, il passe de 6% à 4%. Mais l’Europe accroît sa dépendance gazière qui atteindrait 80% en 2030. Alors que les réserves mondiales de gaz naturel ont connues un accroissement de 15% les dix dernières années, les réserves gazières européennes ont connu un fort déclin structurel. 36% de baisse au total avec un déclin annuel de 4,3%. Sur le marché européen le processus de libéralisation engagé en 1995 sous l’égide de l’Union européenne a conduit à l’émergence d’un marché spot qui coexiste avec les contrats de long terme avec clause de take or pay, les mettant ainsi en péril. Aujourd’hui les acheteurs européens de gaz veulent imposer par le recours à la négociation et à l’arbitrage une baisse des prix, l’abandon de l’indexation sur les prix du pétrole et l’alignement sur les prix spot. Le court terme coexistant avec le long terme sur le marché continental finit par orienter le marché dans son entier amenant ainsi le producteur à prendre en même temps et le risque marché et le risque volume. Cela pourrait décourager les producteurs à investir pour mettre sur le marché les volumes nécessaires pour répondre à la demande future. Nous avons connu des chocs pétroliers mais pas de chocs gaziers, nous risquerions de connaître à l’avenir un choc gazier en Europe. Le gaz naturel est de toutes les ressources fossiles dans le monde celle dont la demande sera la plus dynamique. Trois moteurs de la croissance de l’industrie gazière : • la consommation gazière devrait s’élever au rythme de 1,9% l’an jusqu’en 2035 (moins que les 2,3% de la dernière décade), tirée pour 80% par les pays émergents et le secteur électrique (41% de la demande gazière mondiale) ; • une disponibilité des ressources gazières ; • le gaz est l’énergie fossile la moins polluante au moment où la préoccupation environnementale est importante.

C. Conclusions • Le marché pétrolier a une évolution cyclique et son histoire est riche en rebondissements. Il serait hasardeux de ne voir que les facteurs de court terme. • Par essence le marché pétrolier est turbulent et convulsif, et il est dangereux pour un pays d’en dépendre pour ses équilibres macroéconomiques. Une déconnexion entre la croissance économique nationale et les évolutions erratiques du marché pétrolier apparaît comme une évidence criante aujourd’hui. Elle appelle des mesures vigoureuses pour engager une croissance endogène, bénéficiant tout naturellement de la disponibilité de ressources énergétiques et des moyens de financement qu’elles procurent. • La puissance des pays pétroliers repose de plus en plus sur celle de leur compagnie nationale davantage que sur le niveau de leurs réserves et de leurs productions. Les compagnies pétrolières nationales, dont Sonatrach, sont le grand acquis de l’histoire militante des pays producteurs. La souveraineté sur les ressources a induit la naissance et le développement de ces acteurs pétroliers qui tendent à évoluer aux standards d’excellence managériale et technologique internationaux. Il convient pour les pays producteurs de les renforcer et renforcer par là même leur poids sur une scène énergétique internationale dont les convulsions signalent des mutations structurelles qui modifieront durablement les rapports de force à l’avenir. • La technologie est la clé de la puissance pétrolière et gazière de demain. Les gisements vieillissent et sollicitent toujours plus le progrès technique. Le développement technologique des compagnies pétrolières nationales est au centre de leurs stratégies, entraînant avec elles université, recherche et PME nationales. • La baisse des prix pétroliers n’est pas durable. Structurellement les prix ont une orientation haussière à long terme, avons-nous souligné. Cette crise est passagère. Il convient de la traiter avec sang-froid et se préparer déjà à l’après-crise en maintenant le développement de l’industrie nationale des hydrocarbures et en renforçant Sonatrach sur les plans managérial et technologique, en l’articulant à l’université et la recherche nationale, en développant autour d’elle un tissu de PME en mesure de soutenir son développement et démultiplier son effet entraînant. Les contrats de long terme avec clause de take or pay seront violemment concurrencés par les transactions spot, avec, à terme, un alignement des prix. Il faut que Sonatrach pénètre l’aval gazier européen et la génération électrique afin de tirer profit des nouveaux volumes de gaz arrivant sur le marché européen au lieu de les subir, accéder aux marges aval, les plus rémunératrices et en même temps protéger ses débouchés. M. P.

* Expert pétrolier international. Président du Cabinet Emergy.

mouradpreure@yahoo.fr

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/10/27/article.php?sid=186219&cid=41

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De la dignité nationale fouillée au corps

Publié le par Mahi Ahmed

De la dignité nationale fouillée au corps

Par Arezki Metref

arezkimetref@free.fr

Question qui ne va pas manquer de fâcher plus d’un et qui, du même coup, exacerbera le scepticisme national : pourquoi et en quoi la fouille à Orly, le 17 octobre dernier, du ministre de la Communication, M. Hamid Grine, serait-elle cette gravissime offense à la dignité nationale que de nombreux commentateurs… indignés… évoquent ?

Avec, parfois, un lyrisme bodybuildé…

J’ai même lu un commentaire gratiné dont l’auteur — tenez-vous bien ! — percevait en cette palpation très peu diplomatique, difficile d’en disconvenir, le coup d’éventail du dey d’Alger, mais à l’envers cette fois-ci.

Conclusion immédiate : ça doit appeler illico presto la seule et unique riposte valable en la circonstance : laver l’honneur ! …

Toute outrance mise à part, il n’est pas inutile de rappeler que si la regrettable mésaventure de M. Grine a eu une résonance médiatique, il n’en a pas toujours été ainsi. Le communiqué publié par notre ministère des Affaires étrangères le reconnaît, sans guère plus de précisions : au moins deux ministres algériens avaient été auparavant fouillés au corps dans un aéroport français.

Les précisions, il a fallu les pêcher dans la presse. Deux ministres en effet, et pas n’importe lesquels, des proches du chef de l’Etat dit-on, Abdesselam Bouchouareb (Industrie) et Abdelmadjid Tebboune (Habitat) auraient connu le même désagrément dans un silence assourdissant.

La loi des séries n’étant pas toujours l’effet d’un simple hasard hostile, cela donne à cogiter.

Le fait même qu’il y ait au moins trois fouilles à ce niveau incite à envisager le problème autrement. Et si, plutôt que la dignité nationale, cette notion bateau dans laquelle on peut mettre tout et n’importe quoi, c’est un système qui est visé ?

Car avant de dégainer de grands mots sonores, il faut se demander où se niche cette amovible dignité nationale. Où est-elle ? Chez qui se réfugie-t-elle ? Qui la détient, qui l’incarne ? De quelles valeurs est-elle constituée ? Quels traits a-t-elle donc pris ? La question n’est pas seulement philosophique. Elle est tragiquement pragmatique. Et la réponse nous implique tous dans notre comportement, et a fortiori ceux qui nous gouvernent…

En général, il y a des Hautes Consciences pour faire ce boulot. Définir ! Proclamer. Edicter ! Séparer le Bien du Mal !

Je ne vais pas les spolier de ce monopole quasi-messianique. Comment définir ce qui a coûté aux Algériens, à travers leur Histoire depuis Massinissa et même au-delà, les lourds sacrifices dont leur Histoire est jalonnée. Dans chaque combat pour la liberté, l’indépendance, il y a un combat pour la dignité. L’intégrité. La droiture.

Plutôt que de délayer des citations d’auteur, j’emprunte cette définition à un vieux paysan qui avait coutume de s’enorgueillir que les Algériens, les siens, qui étaient pauvres, restent en toutes circonstances dignes. Ça veut dire quoi ? Ils ne se bradaient pas pour de l’argent. C’est simple. Et c’était juste. Revenons à nos ministres malmenés par les pafistes français… Il paraît plausible de supputer que si des fonctionnaires français agissent ostensiblement dans le sens contraire aux usages diplomatiques, c’est qu’il y a une raison supérieure — au moins à leurs yeux. Ils s’encombreraient moins du respect de notre dignité nationale – c’est à nous de la respecter et d’abord chez nous, et de la faire respecter — que de celle du respect de leurs lois et de leurs institutions. A charge pour nous d’en faire autant !

Dans le cas de Hamid Grine, il semble que les pafistes en question lui aient précisé qu’ils ont reçu l’ordre de le fouiller. L’ordre venait de qui ? Ils le lui ont peut-être dit ou peut-être pas, mais on ne le sait pas, nous autres qui sommes indignés par ce qui lui est arrivé.

L’ordre émanait forcément d’une autorité supérieure. Mais de quel secteur ?

L’autorité qui a donné cet ordre devait aussi savoir que ce contrôle au corps allait provoquer l’indignation diplomatique qu’il n’a pas manqué d’obtenir. S’il a maintenu l’ordre, en dépit de ses effets prévisibles, on peut supposer plusieurs choses :

1. S’agit-il de l’action néfaste d’un responsable provocateur qui est situé à un niveau hiérarchique où il peut nuire aux relations entre l’Algérie et la France, plus ou moins bonnes depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir en 2012 ?

Si cette supposition est crédible, on se demande pourquoi alors cela tombe précisément sur MM. Bouchouareb, Tebboune et Grine, alors qu’il semble que beaucoup de nos ministres sont au moins aussi souvent à Paris qu’à Alger.

2. Cette autorité avait-elle des motivations supérieures à la raison diplomatique, qui l’ont conduite à estimer comme un moindre mal l’effet forcément négatif de cette fouille sur les relations entre les deux pays ?

3. S’agit-il d’une bavure pure et simple.

Dans cette hypothèse, il faut se demander pourquoi la bavure s’est répétée impunément.

En tout état de cause, si l’acte est en soi choquant, force est de le nuancer. Ce qui attente, et gravement, à la dignité nationale, c’est cette réputation de l’Algérie, et d’abord de certains de ses gouvernants, qui fait peser sur nos hauts responsables la suspicion. Cette suspicion est hélas parfois avérée. La justice, y compris algérienne, a établi qu’il existe un transfert illégal de fonds et l’acquisition en France et en Espagne de biens avec de l’argent mal acquis. Cette réputation est attentatoire à l’Algérie et si nos ministres et nos hauts responsables sont ainsi traités, que dire alors des citoyens qui n’ont pas de passeports diplomatiques ? Eux aussi participent de la dignité nationale. Il faut avoir le courage de se dire que cette réputation n’est pas toujours volée. L’affaire Khalifa et son extension internationale, l’affaire Sonatrach et ses ramifications dans de nombreux pays et d’autres affaires moins connues, impliquant des responsables algériens de haut niveau, ont porté un sacré coup à notre crédibilité collective.

C’est ça qui écorne notre dignité : finir par produire de l’Algérie une image de république bananière où ceux qui font les lois sont les premiers à les piétiner…

Ce que je sais de Hamid Grine, un homme calme et posé, respectueux des règles, tout le contraire d’un partisan de l’éclat et du scandale, explique peut-être qu’il se soit prêté à la fouille.

Mais ne fallait-il pas s’y opposer ?

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/10/25/article.php?sid=186113&cid=8

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Abdelaziz Thaalbi, renaissance d’une figure oubliée du nationalisme tunisien UNE HISTOIRE À RÉÉCRIRE

Publié le par Mahi Ahmed

Abdelaziz Thaalbi, renaissance d’une figure oubliée du nationalisme tunisien

UNE HISTOIRE À RÉÉCRIRE

ORIENT XXI > MAGAZINE > BIOGRAPHIE > KMAR BENDANA > 22 OCTOBRE 2015

Les débats déclenchés dans la transition tunisienne sont tissés de références à l’histoire. Le présent article s’intéresse à l’un des nœuds actuels du débat politique : la personnalité d’Abdelaziz Thaalbi (1876-1944), le père du nationalisme tunisien et l’une des figures que l’historiographie officielle sous Habib Bourguiba a contribué à gommer.

Il fallait s’y attendre. Après le « retour » de Habib Bourguiba1 sur la scène politique tunisienne, nous assistons à une deuxième réapparition, celle de Abdelaziz Thaalbi. Le premier a longtemps caché le second qui a fini par ré-émerger, au cours des années 1980, du vivant d’un président de la République qui avait pris le soin et le temps de faire écrire une histoire officielle sous plusieurs formes. Démarrant dans le cadre d’un ministère de l’information doté des moyens de publier articles et discours choisis, cette histoire fournit une source importante où les chercheurs peuvent puiser les différents propos oraux et écrits proférés par Habib Bourguiba entre 1934 et 19642.

La seconde veine historiographique est entrée par la porte de l’université en 1979, sous la forme d’un enseignement et d’un programme national de recherche consacrés à « l’histoire du mouvement national » et confié à une équipe tuniso-française d’historiens, sous la houlette de Charles-André Julien et de son élève, Mohamed Hédi Chérif3.

La vague éditoriale concernant Abdelaziz Thaalbi qui pointe dans les années 1980 est discrète. Elle concerne le milieu universitaire, commence par des articles dans des revues d’histoire, puis tourne autour d’un ouvrage d’Anouar El Joundi publié en 1984 à Beyrouth par la dynamique maison d’édition Dar Al-Gharb Al-Islami. Quoique limitée, cette agitation intellectuelle autour de Thaalbi n’en signifiait pas moins à l’époque que du temps avait passé sur la volonté de faire oublier le souvenir d’un acteur fondamental de la vie politique tunisienne. On vivait sans le savoir les dernières années d’un Bourguiba politiquement affaibli et l’intérêt pour cet acteur fondamental, reconnu comme le leader du Parti libéral constitutionnaliste de Tunisie (Destour), ne pouvait pas ne pas revenir, quarante années après sa mort en 1944.

UN ZAYTOUNIEN NON CONFORMISTE

Abdelaziz Thaalbi naît en 1876 à Tunis dans une famille algérienne. Il passe par la Zitouna, sans obtenir le diplôme de fin d’études secondaires (tatwî‘), absorbé par toutes sortes d’activités alors innovatrices : l’écriture journalistique, l’animation de clubs littéraires et l’action dans les manifestations anti-coloniales. Il voyage en Algérie, en Libye, en Turquie, en Égypte... De retour à Tunis en 1904, il propage les idées réformistes de Jamel Al-Din Al-Afghani (1838-1896), du mufti éclairé Mohamed Abdou (1849-1905) et de Rachid Ridha (1865-1935), animateur du journal Al-Manar.

Des cheikhs traditionnalistes lui intentent un procès d’opinion le 23 juillet 1904, à la suite de propos hostiles à un marabout. Condamné à deux mois de prison, il réplique par un livre, L’esprit libéral du Coran, coécrit avec Hédi Sebaï (interprète judiciaire) et César Ben Attar (avocat juif) en langue française. L’ouvrage critique les croyances maraboutiques qui encombrent l’islam.

Thaalbi adhère au « Cercle tunisien », premier noyau nationaliste4 et dirige en 1909 l’édition arabe du journal Le Tunisien (en français depuis 1907). Il soutient les grèves des étudiants de la Zitouna (mars 1910) et participe activement aux manifestations du Djellaz (novembre 1911). Le journal Al-Ittihad al-Islami qu’il dirige est frappé, comme toute la presse nationaliste, d’interdiction. Arrêté en mars 1912 à la suite des troubles du tramway (février 1912), il est éloigné, sans procès. Avec le journaliste et homme politique Ali Bach Hamba, il plaide pour la cause tunisienne à Paris, échoue et se rend à Istanbul puis en Égypte. De retour à Tunis après le déclenchement de la première guerre mondiale, il devient, avec la mort de Bach Hamba, le leader incontesté du mouvement nationaliste tunisien.

LEADER DU MOUVEMENT NATIONALISTE

De nouveau à Paris en juin 1919 pour des contacts à la suite du Congrès de la paix de Versailles, Thaalbi réussit, en mars 1920, à faire lever l’interdiction qui frappait les journaux tunisiens depuis 1911. Il traduit et édite La Tunisie martyre, un réquisitoire collectif dénonçant l’exploitation politique et économique de la Tunisie par le régime du protectorat français. L’ouvrage est interdit à sa sortie mais distribué à des personnalités politiques et des directeurs de journaux français, il circule clandestinement. Devenu le manifeste du nationalisme tunisien, il est à la base de la création du Parti libéral constitutionnel de Tunisie -– le Destour — le 15 juin 1920.

Thaalbi est arrêté à Paris en juillet 1920 ; la justice tunisienne le condamne à trois mois de prison pour complot contre la sûreté de l’État. Il revient sur la scène en avril 1922, rapprochant la cour beylicale du Destour. La mort de Naceur Bey en juillet 1922 le contraint cependant à l’exil. Il quitte la Tunisie en juillet 1923 pour un long périple à l’étranger. Après Istanbul et Le Caire, il rejoint Bagdad en juillet 1924 où il enseigne à l’université Al al-Bayt. Avec la disparition de cette dernière en 1930, le roi Fayçal d’Irak le nomme président de la délégation des étudiants irakiens au Caire où il s’installe. Cheville ouvrière du Congrès de Jérusalem (décembre 1931) des indépendantistes arabes, il est élu responsable de la commission de propagande et de diffusion du Congrès. Il sillonne pendant des années l’Orient et visite le Yémen, l’Arabie, la Syrie, l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie.

RETOUR AU PAYS ET DÉCLIN

De retour à Tunis le 19 juillet 1937, il est chaleureusement accueilli mais son absence de 14 ans l’a coupé d’une situation coloniale qui a évolué et d’une direction politique qui a rajeuni et occupe la scène. L’ancienne et la nouvelle faction du Destour sont désormais rivales et une lutte s’installe entre elles. Abdelaziz Thaalbi est notamment attaqué à Mateur, échappant à un coup de force qui aurait pu lui être fatal. Il n’a plus que la possibilité d’écrire : le journal Al-Irada, organe du vieux Destour lui publie une série d’articles en octobre 1937 et en 1938. La suspension de la presse le cantonne à l’écriture solitaire de son dernier ouvrage Mu‘jiz Muhammed (Tunis, 1938), une biographie du prophète Mohammed, dans la lignée des biographies qui font alors florès au Moyen-Orient et qui tentent de donner la réplique aux écrits orientalistes.

Il passe la seconde guerre mondiale malade et à l’écart de la vie politique. Il meurt le 1er octobre 1944, isolé. Son enterrement au Djellaz attire une foule de Tunisiens de tous bords, de la cour beylicale à ses camarades politiques en passant par le petit peuple urbain dont il était issu. Son œuvre, rééditée après 1984, comprend Rouh at-tatharrourfil kur’an (L’esprit libéral du Coran), Tounis ach-chahida (La Tunisie martyre) et Mu’jiz Mohammed (Mohammed, le miracle), ainsi que de nombreux articles et conférences regroupés en recueils posthumes.

UNE RÉAPPARITION « CHAUDE »

Sa réapparition aujourd’hui est plus « chaude » que celle des années 1980. Elle est à placer dans les besoins de structuration et de positionnement qu’exige toute vie politique. Celle-ci, réactivée depuis 2011 en Tunisie, suscite toutes sortes d’initiatives, entre créations de partis, regroupements de factions et changements de dénominations. La figure de Thaalbi est devenue une icône brandie à la fois par le Forum de la famille destourienne5 nouvellement formé et par le parti Ennahda comme un leader minoré par Bourguiba, écrasé par son historiographie. Une telle « filiation » imaginée dans le feu de l’actualité sert à suggérer l’idée d’une communauté de destin entre « vaincus » de l’histoire, face à l’hégémonisme bourguibien qui a eu le temps de dérouler son récit historique. Cette parenté revendiquée par les « oubliés de l’histoire » rappelle les rapprochements tentés avec le youssefisme6, un autre anti-bourguibisme qui peut servir la revendication d’une légitimité. Au cours de l’année 2012, Rached Ghannouchi a brièvement appelé à une parenté avec le courant youssefiste, avant que la famille du leader précise sa proximité avec l’esprit bourguibien.

Le retour de Thaalbi dans les débats politiciens prolonge, en contrepoint, l’omniprésence de Habib Bourguiba depuis 2011. Entre discours admirateurs et détracteurs, les références historiques participent à charpenter l’espace public tunisien en recomposition. L’effervescence politicienne continue à se structurer en rapport avec l’héritage de Bourguiba, soit comme père d’une « famille destourienne » qui s’élargit et se morcèle, soit comme figure honnie pour son totalitarisme et encombrante pour l’avenir.

Au-delà des querelles d’héritage, et à l’occasion du 71e anniversaire de la mort de Thaalbi, on peut profiter de cette réapparition parce qu’elle permet de mettre le doigt sur les « blancs » de l’histoire contemporaine de la Tunisie et incite à revenir aux travaux produits sur Thaalbi et son contexte. Le dernier en date est l’ouvrage posthume de Moncef Dellagi7, un ancien responsable des Archives du gouvernement tunisien. Cette biographie fouillée retrace les différents épisodes d’une vie bien remplie, en la croisant avec les péripéties de l’évolution du nationalisme tunisien. La vie de ce « cheikh » zaytounien hors norme reste encore empreinte de mystère, comme le montre le docu-fiction réalisé par Lassad El Hajji en 20148. Cette histoire inachevée appelle d’autres études historiques à partir des archives encore méconnues, éparpillées en Tunisie comme dans les pays du Machrek et jusqu’en Inde et en Indonésie, où Abdelaziz Thaalbi a vécu et où il a fréquenté les milieux politiques et intellectuels.

KMAR BENDANA

1Kmar Bendana, « Le retour à Bourguiba : un retour du politique ? », La Presse de Tunisie, 7 avril 2011 ; repris dans Chronique d’une transition, Tunis, Script Éditions, 2012. Cf. le numéro spécial « Bourguiba et la naissance de l’État » publié par Maghreb Magazine n° 7, Tunis, avril 2012.

2« Relire les biographies de Bourguiba », Alfa Maghreb et sciences sociales n° 1, 2005, repris dans Histoire et Culture dans la Tunisie Contemporaine, La Manouba, ISHTC, 2015 ; p. 43-62

3Kmar Bendana, articles parus dans Penser le national au Maghreb et ailleurs, Tunis, Arabesques et Diraset, 2012 et Mélanges Abdejellil Temimi, Tunis, CERES, 2013 repris dans Histoire et Culture dans la Tunisie Contemporaine, La Manouba, ISHTC, 2015 ; p. 115-150.

4Composé d’Ali Bach Hamba, Hassen Guellati, Khairallah Ben Mustapha, Abdejelil Zaouche et Sadok Zmerli.

5Piloté par des transfuges du parti Nidaa Tounès : Khaled Chawket, Nabil Karoui (propriétaire de Nessma TV) et Raouf Khammassi.

6Courant politique affilé à Salah Ben Youssef (1907-1961), secrétaire général du Néo-Destour et rival de Bourguiba qui le fait assassiner à Francfort en août 1961.

7Moncef Dellagi, Abdelaziz Thaâlbi, Naissance du mouvement national tunisien, Tunis, Cartaginoiseries, 2013.

8Projeté à plusieurs reprises à la télévision, et en salle dans le cadre de la 4e rencontre des réalisateurs tunisiens en février 2014.

Publié dans Tunisie actuelle

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Comment Poutine force les Etats-Unis à dévoiler leur jeu en Syrie

Publié le par Mahi Ahmed

Comment Poutine force les Etats-Unis à dévoiler leur jeu en Syrie

Grégoire Lalieu

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22 octobre 2015

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Quand Poutine a proposé à la tribune des Nations unies de former contre les terroristes une coalition semblable à celle contre Hitler, les chancelleries occidentales lui ont réservé un accueil mitigé. Pire, les premières frappes russes ont créé l'émoi : Poutine s'attaquerait aux rebelles modérés plutôt qu'à Daesh. « Quels rebelles modérés ? » demande Mohamed Hassan. Selon notre spécialiste du Moyen-Orient, l'intervention russe force les Etats-Unis à dévoiler leur jeu en Syrie et pose implicitement une question simple à Obama : êtes-vous pour ou contre les terroristes ? La réponse, elle, semble plus compliquée. Pourquoi Al-Qaida revient en odeur de sainteté dans la presse US ? Les bombes, qu'elles soient larguées par l'Otan ou la Russie, suffiront-elles à résoudre les problèmes en Syrie ? Qu'en est-il des revendications portées par les manifestations populaires avant le début du conflit ? Après avoir piégé l'Union soviétique en Afghanistan dans les années 80, pourquoi Brzezinski suggère-t-il à Obama de riposter contre les attaques russes ? Mohamed Hassan poursuit son analyse développée dans Jihad made in USA à la lumière des événements récents qui pourraient marquer un tournant dans le chaos syrien. Mais le pire est peut-être seulement à venir...

Depuis le début de la guerre en Syrie, la Russie fournit des équipements militaires à l’armée syrienne. Mais le 30 septembre, Vladimir Poutine est passé à la vitesse supérieure en ordonnant des frappes aériennes. Pourquoi la Russie intervient-elle directement en Syrie et pourquoi le fait-elle maintenant ?

Tout d’abord, la Syrie est l’un des principaux alliés de la Russie au Moyen-Orient. La relation entre les deux pays est historique. Elle prend racine dans les années 50 et s’est trouvée renforcée par la montée au pouvoir du parti Baath en Syrie. Même après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a maintenu ces liens étroits tant sur les plans économique, politique que militaire. Elle dispose notamment d’une base navale stratégique à Tartous, à l’ouest de la Syrie. C’est l’unique base dont disposent les Russes en Méditerranée.

Ensuite, parmi les jihadistes étrangers qui combattent en Syrie, beaucoup viennent de Russie. Certains ont d’ailleurs menacé Poutine. Et s’ils parviennent à renverser le gouvernement syrien, ils pourront plus facilement mettre leurs menaces à exécution. De plus, alors que la fédération russe compte quelque vingt millions de musulmans, il y a un risque que les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe utilisent la carte du fanatisme religieux pour tenter de déstabiliser la Russie. Il est donc impératif pour Poutine de vaincre les extrémistes en Syrie s’il ne veut pas que le feu se propage jusqu’à sa porte.

Enfin, sur le timing de l’intervention, il semble que l’Otan était sur le point d’établir une no-fly zone au sud et au nord de la Syrie. Officiellement pour empêcher l’armée syrienne de bombarder les civils. Mais nous avons vu en Libye ce que les no-fly zones de l’Otan peuvent faire. Une telle manœuvre aurait porté un sérieux coup à l’armée syrienne et aurait compromis une intervention ultérieure des Russes. Poutine se devait donc d’agir rapidement.

A la tribune des Nations unies, Vladimir Poutine a appelé à former une « large coalition armée semblable à celle contre Hitler ». Mais cette proposition a reçu un accueil relativement mitigé. Pourquoi ?

Je pense que Poutine a habilement manœuvré en mettant Obama face à ses contradictions. A travers la proposition d’une coalition, il y a une question très simple qui est implicitement posée au président des Etats-Unis : êtes-vous pour ou contre les terroristes ? En effet, depuis le début de la guerre en Syrie, Washington prétend soutenir la rébellion modérée. Or, nous savons que cette rébellion relève du mythe. D’une certaine manière, Barack Obama l’a lui-même reconnu dans une interview accordée au New York Times en août 2014 : « L’idée que nous pourrions fournir des armes légères ou même des armes plus sophistiquées à une opposition qui était essentiellement constituée d’anciens docteurs, fermiers, pharmaciens, etc. Et qu’ils pourraient battre un Etat bien armé soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah… Ca n’a jamais été une option. »

Quelle était l’option alors ?

Dans une Syrie laïque composée à 70 % de sunnites, la stratégie des Etats-Unis, soutenue par une partie de l’opposition, consistait à présenter le gouvernement comme un régime exclusivement alaouite. En 2006 déjà, William Roebuck, chargé d’affaires à l’ambassade US de Damas, pointait dans une note révélée par Wikileaks que l’alliance entre le gouvernement syrien et Téhéran constituait une vulnérabilité qu’il faudrait exploiter pour déstabiliser le régime : « Il y a des craintes en Syrie que les Iraniens soient actifs à la fois dans le prosélytisme chiite et la conversion de sunnites, principalement les pauvres. Bien que souvent exagérées, de telles peurs reflètent un segment de la communauté sunnite en Syrie qui est de plus en plus contrarié et focalisé sur l’étendue de l’influence iranienne dans leur pays à travers des activités qui vont de la construction de mosquées au commerce. Tant les missions locales égyptiennes que saoudiennes ici (ainsi que les leaders religieux sunnites les plus en vue), donnent une attention croissante à ce sujet et nous devrions nous coordonner plus étroitement avec leurs gouvernements sur les manières de mieux promouvoir et de focaliser l’attention régionale sur cet enjeu. »

Exacerber les contradictions confessionnelles devait permettre de couper les dirigeants syriens de leur base sociale. Il fallait aussi provoquer de nombreuses défections au sein de l’armée dont le corps est principalement composé de sunnites. Des slogans confessionnels ont ainsi fait irruption dans les premières manifestations populaires qui réclamaient plus de démocratie et de meilleures conditions de vie. Des éléments provocateurs ont poussé à l’extrême les tensions communautaires. Mais les défections n’ont pas été aussi nombreuses qu’espérées. Et bon nombre de déserteurs ont tout simplement fui la guerre au lieu de rejoindre les rangs de l’Armée Syrienne Libre. Cette armée soutenue par l’Occident s’est ainsi retrouvée rapidement dépassée par les soi-disant jihadistes qui ont pris la tête de l’opposition.

Un échec pour les Etats-Unis ?

Oui et non. Les tensions entre sunnites et chiites sont très fortes pour le moment au Moyen-Orient et les Etats-Unis en profitent. Mais en Syrie, jouer la carte confessionnelle n’a pas permis de faire tomber le gouvernement. Cette stratégie a même eu le résultat inverse de ce qui était espéré. En effet, alors que les revendications légitimes des premières manifestations auraient pu mobiliser un grand nombre de Syriens, les slogans confessionnels ont aliéné la majorité silencieuse qui n’avait pas encore pris position. Rappelons que la Syrie est un Etat laïc depuis très longtemps et que plusieurs générations de Syriens ont grandi dans cette société. Rappelons également que le souvenir de la guerre du Liban, théâtre d’un conflit confessionnel terrible, était encore bien présent à l’esprit de nombreux Syriens. Si bien que lorsque des manifestants ont commencé à scander des slogans du style « Les chrétiens à Beyrouth, les alaouites ont tombeau », une bonne partie de la population a craint de voir la Syrie plonger dans la guerre civile. Et ce n’était pas seulement les minorités religieuses.

La stratégie confessionnelle de l’opposition a donc renforcé la popularité de Bashar el-Assad, comme en témoignait un sondage réalisé par une fondation qatarie que l’on peut difficilement taxer de collusion avec le régime. Et cette popularité s’est encore trouvée renforcée par les exactions de l’opposition armée. Des exactions cachées le plus longtemps possible par nos médias qui s’efforçaient de construire l’image d’un printemps syrien pacifique et démocratique. Mais nous savons que la réalité était tout autre, avec des massacres commis très peu de temps après les premières manifestations et l’arrivée de groupes armés venus de l’étranger. Loin des sirènes du printemps arabe, bon nombre de Syriens étaient au courant de cette réalité du terrain et ont envoyé un message clair au gouvernement : « Débarrassez-nous de ces bandits qui veulent plonger notre pays dans le chaos. »

Les Etats-Unis n’étaient-ils pas au courant de cette situation ?

Bien sûr que si. Une note déclassifiée de la Defense Intelligence Agency tirait déjà la sonnette d’alarme en août 2012 : « Les événements prennent clairement une direction sectaire. Les salafistes, les Frères musulmans et AQI [pour Al-Qaida en Irak] sont les forces majeures qui mènent l’insurrection en Syrie ». Pire, deux ans avant la création de l’Etat islamique, l’agence prévoyait que le conflit syrien offrirait une opportunité aux intégristes d’établir une principauté salafiste à l’est de la Syrie. « C’est exactement ce que veulent les puissances soutenant l’opposition, dans le but d’isoler le régime syrien considéré comme le coeur stratégique de l’expansion chiite (Irak et Iran) » ajoute la DIA.

En octobre 2014, c’est le vice-président Joe Biden qui livrait ces confessions devant les élèves de la Kennedy School d’Harvard : « Nos alliés dans la région ont été notre principal problème en Syrie... Les Saoudiens, les Émirats, etc. Qu’ont-ils fait ? Ils étaient tellement déterminés à renverser Assad et à mener essentiellement une guerre par procuration entre sunnites et chiites. Donc qu’ont-ils fait ? Ils ont versé des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armement militaire à quiconque combattrait Assad. Sauf que ceux qui étaient approvisionnés, c’était Al-Nosra et Al-Qaida et des jihadistes extrémistes venus d’autres endroits du monde. » Joe Biden nous explique ce que ses alliés ont fait. Mais il faut poser une autre question : qu’est-ce que les Etats-Unis ont fait ?

Apparemment, pas grand-chose. Certains reprochent à Barack Obama de ne pas s’être montré assez entreprenant sur le dossier syrien. Il avait d’ailleurs fait de l’usage des armes chimiques une ligne rouge à ne pas franchir. Mais il n’est pas intervenu après l’attaque de la Ghouta en 2012.

La culpabilité de l’armée syrienne n’a jamais pu être prouvée dans cette attaque. Un rapport de deux experts du Massachusetts Institute of Technology met en cause les rebelles. De plus, les forces loyalistes avaient le dessus sur l’opposition à ce moment-là. Et le gouvernement syrien accueillait justement des enquêteurs des Nations unies qui devaient investiguer sur l’usage d’armes chimiques. Recourir à de tels moyens à un tel moment était la chose plus stupide qu’aurait pu faire le gouvernement syrien. Il n’avait aucune raison de mener cette attaque. Les rebelles par contre, mis en difficulté par l’armée, pouvaient espérer que ce casus belli provoquerait une intervention salvatrice des Etats-Unis.

John Kerry avait d’ailleurs présenté devant le Congrès un rapport devant prouver la responsabilité de Bachar el-Assad. Mais ce rapport a été démonté par un groupe d’anciens officiers des renseignements. Ils ont interpellé Barack Obama pour lui dire que le directeur de la CIA, John Brennan, était en train « de commettre une fraude — du type de celle commise avant la guerre en Irak — envers les membres du Congrès. » Le journaliste Seymour Hersh, lauréat du prix Pulitzer, a quant à lui révélé que le dossier de Kerry se basait sur des informations manipulées. Enfin, un rapport de l’ONU publié en décembre 2013 a bien confirmé l’usage d’armes chimiques. Mais les experts des Nations unies n’ont pas pu pointer les responsables de ces attaques.

Malgré tout cela, l’information revient sans cesse dans les médias, matraquée insidieusement au détour d’un article ou d’un reportage : Assad est l’auteur de cette attaque à l’arme chimique et Obama n’a pas réagi comme il l’avait promis. La première victime de la guerre, c’est bien la vérité ! Quand on voit le bilan des interventions de l’Otan en Afghanistan, en Irak ou en Libye, on ne peut que se réjouir qu’Obama n’ait pas tenu sa promesse.

Mais la Syrie reste empêtrée dans une guerre particulièrement meurtrière depuis quatre ans. Pour Baudouin Loos, journaliste du Soir, on aurait pu éviter une telle débâcle si la rébellion avait été mieux armée. Une position soutenue à demi-mot par l’organisation pacifiste Pax Christi pour qui « l’appel constant à la fin des violences pourrait [...] paradoxalement participer du maintien, voire de l’aggravation du conflit en cours. »

Les premières manifestations en Syrie ont suscité beaucoup d’espoir. Par idéalisme ou mauvaise foi, certains sont visiblement restés cramponnés à l’image d’une révolution démocratique sans voir que le mouvement populaire avait été détourné et que la Syrie était devenue victime d’une guerre d’agression. De là, l’idée qu’il aurait fallu sauver le printemps syrien en soutenant davantage la rébellion. Deux remarques à ce sujet.

Tout d’abord, sur qui ces « pacifistes » comptaient-ils pour mieux armer les rebelles ? Les Etats-Unis ? Vous avez déjà vu les Etats-Unis soutenir des mouvements démocratiques dans le monde ? Et s’ils devaient le faire en Syrie, ce serait avec l’aide de dictatures comme l’Arabie saoudite et le Qatar qui constituent les « Amis de la Syrie » ? Alors qu’au même moment, Washington cautionne la répression au Bahreïn !

Deuxièmement, on ne peut pas dire que la rébellion a manqué de soutien. L’argent et les armes ont afflué en Syrie dès le début du soulèvement. Ce que les idéalistes du printemps syrien ne veulent pas admettre en revanche, c’est que les soi-disant jihadistes constituaient le plus gros de cette rébellion comme nous l’avons déjà expliqué. Certains diront qu’il aurait fallu mieux soutenir les modérés pour empêcher les terroristes de prendre l’avantage. Mais il n’y avait pas de modérés à soutenir. Les quelques groupes qui avaient un profil acceptable aux yeux des Occidentaux ne pesaient pas grand-chose sur la balance. La plupart ont fini par rejoindre les rangs d’Al-Qaida ou ont fui en remettant leurs armes. On l’a encore vu récemment. Les Etats-Unis avaient mis sur pied la Division 30, censée combattre l’Etat islamique. Lorsque ce groupe de combattants a pénétré la Syrie en juillet dernier, le Front Al-Nosra l’a attaqué, laissant seulement quatre à cinq soldats opérationnels. En septembre, on apprenait qu’un autre groupe de rebelles syriens entraînés par les Etats-Unis avait finalement livré une bonne partie de ses équipements au Front Al-Nosra. Le Pentagone a donc officiellement annoncé mettre un terme à la formation de rebelles modérés. Le programme disposait pourtant d’une enveloppe de 500 millions de dollars. Ce n’est pas de l’aide, ça ?

Sur ces programmes d’aide à la rébellion modérée, le reporter Patrick Cockburn est catégorique : « C’est là de l’auto aveuglément, puisque la rébellion syrienne est dominée par l’EIIL et Jahbat al-Nusra (JAN), représentant officiel d’al-Qaida, en plus d’autres groupes djihadistes extrémistes. En réalité, il n’existe pas de mur de séparation entre eux et les rebelles supposés modérés alliés de l’Amérique » (1). Et Cockburn d’ajouter le témoignage d’un officier de renseignement d’un pays du Moyen-Orient expliquant que les membres de Daesh « étaient toujours très heureux quand des armes sophistiquées étaient livrées à n’importe quel groupe anti-Assad, parce qu’ils arrivent toujours à les convaincre de leur donner ces armements, par la menace, la force, ou de l’argent. »

Vous parlez de guerre d’agression, mais il y a aussi des Syriens qui se sont soulevés pour mettre à bas la dictature corrompue. Qu’en faites-vous ?

Les premières manifestations étaient tout à fait légitimes. La Syrie était effectivement une dictature répressive. Au regard d’autres pays dans la région, elle avait tout de même réalisé des avancées sociales importantes. Mais au début des années 2000, le gouvernement a mené toute une série de réformes néolibérales. Ces réformes ont touché les classes sociales les plus faibles et ont fait exploser la corruption. Ajoutez à cela l’accueil de millions de réfugiés irakiens qui ont mis une pression énorme sur la société syrienne et les sècheresses à répétition qui ont eu un impact désastreux sur la classe paysanne, et vous obtenez tous les ingrédients pour une révolte populaire.

Mais ce mouvement légitime a été récupéré par les Etats-Unis (2) qui ont saisi l’occasion pour accomplir un objectif fixé depuis longtemps : renverser le gouvernement syrien. Cependant, les moyens pacifiques n’ont pas suffi pour mener la mission à bien. Dans l’impossibilité d’envoyer leurs propres troupes au sol, les Etats-Unis ont donc composé avec les forces en présence sur le terrain. Mais sur ce terrain, l’opposition modérée occupait une place mineure. Comme en Libye, où l’académie militaire de West Point pointait déjà en 2007 que l’Est du pays était un sanctuaire de terroristes. Cela n’a pas empêché Washington de jouer avec le feu et de tenter malgré tout de renverser ces gouvernements qui lui étaient hostiles. Avec l’aide de leurs alliés saoudiens, qataris et turcs, les Etats-Unis ont donc ouvert la Boîte de Pandore. Et dix ans après le lancement de la guerre contre le terrorisme par George W. Bush, Al-Qaida est devenue plus forte que jamais au Moyen-Orient.

Aujourd’hui, il y a une guerre en Syrie qui oppose le gouvernement à des forces obscures libérées par l’Otan et ses alliés. On peut bien sûr renvoyer les deux belligérants dos à dos dans une posture « niniste » et choisir de ne soutenir que les mouvements progressistes. C’est une position confortable sur le plan idéologique. Mais en pratique, elle ne débouche sur rien. Elle laisse même le champ libre aux agresseurs qui s’emploient à détruire la Syrie. Car dans la situation actuelle, ces mouvements progressistes n’ont aucune marge de manœuvre. Il faudra m’expliquer comment on peut les soutenir concrètement pour mettre un terme à la guerre et libérer la Syrie.

Quelle est la solution alors ?

La solution, nous l’avons toujours dit, ne peut être que politique. Si quatre ans après le début des hostilités, la Syrie est toujours à feu et à sang, c’est parce que l’Occident a systématiquement bloqué les négociations en faisant du départ de Bachar el-Assad une condition préalable à toute discussion. Jusqu’il y a peu, oser prétendre qu’une sortie du conflit ne pourrait se faire sans négocier avec le président syrien vous valait toutes les foudres occidentales. Mais la situation a changé et cette idée a fait du chemin. Aujourd’hui, même Angela Merkel plaide pour un dialogue entre tous les acteurs syriens, y compris Bachar el-Assad.

Mais d’autres, comme François Hollande, continuent à dire qu’on ne peut pas négocier avec le « bourreau » du peuple syrien.

Ce n’est qu’un slogan, il ne correspond pas à la réalité. Alors que les efforts militaires se concentrent de plus en plus sur les terroristes de Daesh, des statistiques sont apparues pour dire que le gouvernement était responsable de 90 % des victimes en Syrie. En suivant la logique de ces chiffres, le problème n’est plus Daesh mais Assad. Le hic, c’est queces informations sont clairement manipulées par une pseudo-organisation des droits de l’homme qui n’est pas très indépendante.

Ensuite, le peuple syrien est divisé. Bien sûr, Bachar el-Assad compte bon nombre d’opposants. Mais on ne peut pas ignorer non plus tous les Syriens qui soutiennent leur président. Et comme le faisait remarquer un ancien analyste de la CIA, Paul R. Pillar, avant le début de la guerre, Assad ne bombardait pas des quartiers civils avec des barils d’explosifs. Il faut mettre un terme à cette guerre. Les véritables bourreaux du peuple syrien sont ceux qui ont bloqué toutes les négociations politiques jusqu’à maintenant.

Qu’en est-il des revendications qu’avaient fait entendre les Syriens descendus dans les rues en mars 2011 ?

Aujourd’hui, la plupart des Syriens ont vu le Front Al-Nosra et Daesh à l’œuvre. Ils savent que ces organisations qui dominent la rébellion n’ont pas de solution à apporter à leurs problèmes. La grande majorité des Syriens veut la fin de la guerre. Ils veulent rentrer chez eux et reconstruire le pays.

La reconstruction va prendre du temps. Le gouvernement doit lancer un processus de réconciliation nationale qui inclura l’opposition, à l’exception des groupes terroristes évidemment. Cette opposition est principalement constituée de groupes d’individus plutôt que de partis politiques bien organisés. Peu importe qui ils sont, ils doivent faire partie du processus.

Bien sûr, bon nombre de ces opposants sont attachés à des gouvernements étrangers. Et la guerre qui aura pris fin sur le terrain continuera certainement autour de la table des négociations par d’autres moyens. Mais ils doivent se rassembler autour d’un objectif commun qui est la fin de la guerre et la reconstruction du pays. Il leur faudra aussi apporter des solutions aux problèmes socio-économiques à l’origine du mouvement populaire. Ce qui sera sans doute plus compliqué. Car dans tous les pays arabes où des révoltes ont éclaté, la question sociale reste occultée.

Il y a aussi cet Etat islamique, à cheval sur la Syrie et l’Irak. Pensez-vous que des bombes, qu’elles soient larguées par les Etats-Unis ou la Russie, suffiront à contrer cette organisation terroriste ? Le politologue François Burgat estime même que la lutte contre Daesh ne peut passer par Assad. « Daesh n’est point la cause, mais la conséquence du verrouillage répressif et manipulateur du régime », explique ce spécialiste du monde arabe.

Le gouvernement syrien n’a pas attendu l’Etat islamique pour être répressif. Par contre, attribuer l’explosion de Daesh à Assad témoigne d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Cela révèle aussi une aversion obsessionnelle pour le président syrien qui a contribué à embourber le conflit jusqu’ici.

Rappelons tout d’abord que Daesh est né de la guerre en Irak menée par Georges W. Bush. Les Etats-Unis ont occupé l’Irak, démantelé l’Etat laïc et les structures du parti Baath, démobilisé l’armée nationale et installé un gouvernement chiite sectaire. Dans une opération sale de contre-insurrection, semblable à celle menée au Salvador dans les années 80, les Etats-Unis ont également financé et armé des milices chiites qui ont commis des atrocités contre les sunnites d’Irak. Parallèlement, Georges W. Bush a tenté d’acheter des insurgés sunnites pour limiter la casse dans les rangs des GI et éviter une déconvenue totale avant la fin de son second mandat. Des milliards de dollars ont ainsi été investis pour créer des milices sunnites. Avec un succès relatif.

En Irak, les Etats-Unis ont donc usé et abusé de cette vieille stratégie coloniale qui consiste à diviser pour régner. Ils ont exacerbé les tensions communautaires et ont créé un terreau favorable à l’émergence d’Al-Qaida. De plus, comme le relève le journaliste Robert Parry, la communauté du renseignement est seulement en train d’évaluer les dégâts collatéraux des pots-de-vin versés par le gouvernement Bush aux insurgés sunnites : « Une partie de cet argent semble être devenu un capital de départ pour la transformation d’“Al-Qaida en Irak” en “Etat islamique”, alors que les sunnites qui continuaient à être privés de leurs droits par le gouvernement chiite d’Irak ont étendu leur guerre sectaire à la Syrie. » Difficile de tenir Assad responsable de ce fiasco. Je serais plutôt de l’avis du général Vincent Desportes qui a déclaré devant le sénat français : « Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis. »

Mais en août 2014, Obama a pris la tête d’une coalition internationale pour lutter contre Daesh...

Il faut tout d’abord voir quand le monstre de Frankenstein a échappé au contrôle de ses maitres. Tant que l’Etat islamique combattait en Syrie et gênait un gouvernement irakien très proche de Téhéran, les Etats-Unis s’accommodaient très bien de cette organisation terroriste. Ainsi, Washington n’a pas bronché lorsque les pseudo-jihadistes ont pris Mossoul, aidés par la corruption qui ravageait l’armée irakienne. Mais quand les soldats de l’Etat islamique ont pris la direction du Kurdistan irakien, Obama a mis le halte-là. Ce Kurdistan est la chasse gardée des Etats-Unis. Leurs multinationales y réalisent de plantureux bénéfices. Pas question de propager le chaos jusque-là.

Le monstre de Frankenstein avait donc échappé à tout contrôle et les Etats-Unis ont commencé à mener des attaques contre l’Etat islamique. Avec des résultats mitigés. Dix mois et 4000 sorties aériennes plus tard, Daesh avait encore progressé.

Comment expliquez-vous ce manque d’efficacité ?

Obama s’est trouvé piégé. Lutter trop efficacement contre Daesh aurait profité à l’armée syrienne qui aurait pu reprendre les territoires laissés par les terroristes. De plus, les raids aériens ne suffisant pas à contenir l’expansion de l’Etat islamique, Washington a dû compter sur les Kurdes du YPG-PKK et des milices soutenues par l’Iran pour lutter contre Daesh au sol. Ce qui a passablement irrité les alliés turc et saoudien !

Obama s’est donc contenté d’un tragique statu quo qui à terme, aurait pu déboucher sur un nouveau découpage du Moyen-Orient. Un découpage sur des bases confessionnelles. C’est là que Poutine intervient en proposant assez habilement de joindre les efforts pour lutter contre les terroristes. Obama peut le suivre. Ou assumer ouvertement que les Etats-Unis soutiennent Al-Qaida en Syrie.

La deuxième option n’est pas impossible. Depuis plusieurs mois, les tribunes se multiplient dans la presse outre-Atlantique pour vanter les mérites du Front Al-Nosra.

En effet, c’est surtout la position des néoconservateurs et des pro-Israéliens. Lina Khatib par exemple du Carnegie Middle East Center préconise de s’allier au Front Al-Nosra pour combattre l’Etat islamique : « Même si tout le monde n’aime pas l’idéologie d’Al-Nosra, il y a un sentiment croissant dans le nord de la Syrie qu’il constitue la meilleure alternative sur le terrain — et l’idéologie est un petit prix à payer pour des rendements plus élevés. » Dans la même veine, le correspondant pakistanais Ahmed Rashid a publié un article dans le New York Review of Books pour expliquer « Pourquoi nous avons besoin d’Al-Qaida ». Dans le prestigieux Foreign Affairs, c’est Barak Mendelsohn qui préconise d’accepter Al-Qaida, « l’ennemi de l’ennemi des Etats-Unis ». Comme d’autres, cet expert estime que l’organisation responsable des attentats du 11 septembre a réalisé un virage stratégique. Aujourd’hui, elle présente l’avantage de se concentrer sur ses adversaires proches du Moyen-Orient plutôt que sur ses adversaires lointains d’Occident. Soulignons enfin la franchise de l’ancien ambassadeur israélien aux Etats-Unis, Michael Oren, qui a déclaré : « Nous avons toujours voulu le départ d’Assad. Nous avons toujours préféré les mauvais gars qui n’étaient pas soutenus par l’Iran aux mauvais gars qui sont soutenus par l’Iran ». Et Oren a précisé que la catégorie des mauvais gars acceptables pouvait inclure Al-Qaida.

Il semble pourtant que Vladimir Poutine ait obtenu le feu vert de Benyamin Netanyahu pour intervenir en Syrie. La Russie et Israël s’échangent même des informations pour la sécurité des vols dans l’espace aérien syrien.

Sans trop s’exposer pour ne pas décrédibiliser la rébellion syrienne, Israël a soutenu l’opposition pour renverser Bachar el-Assad. L’objectif de Tel-Aviv, tel qu’exposé par Michael Oren, était effectivement de briser l’axe qui relie Téhéran à Beyrouth en passant par Damas. Depuis les années 90, une lourde menace d’attaque US et israélienne pèse sur l’Iran. En l’absence d’une force aérienne digne de ce nom, les Iraniens ont développé une autre stratégie de dissuasion consistant à fournir des missiles au Hezbollah libanais. En cas d’attaque sur Téhéran, ces missiles tirés depuis le sud du Liban pourraient riposter contre Israël. La guerre israélienne menée en 2006 contre le Hezbollah devait neutraliser cette force de dissuasion. Sans succès. Les combattants libanais ont résisté et l’attaque israélienne s’est soldée par un échec. L’autre stratégie d’Israël pour couper la ligne d’approvisionnement entre l’Iran et le Hezbollah consistait à s’attaquer au maillon faible de la chaîne : la Syrie. Mais là aussi, c’est un échec.

Et c’est dans ce contexte que les Russes ont décidé d’intervenir en Syrie. Nous l’avons vu, Poutine se devait d’agir rapidement. Mais il n’a pas foncé tête baissée pour autant. Il a pris soin de neutraliser Israël, acteur discret, mais incontournable du conflit syrien. Du point de vue russe, c’est un joli coup de poker et un véritable pied de nez à Obama, Israël étant le gendarme US du Moyen-Orient. De plus, Poutine a également multiplié les contacts avec Mahmoud Abbas. Jusqu’à présent, dialoguer tant avec les Israéliens que les Palestiniens était un privilège diplomatique réservé exclusivement au président des Etats-Unis.

Pour négocier son intervention en Syrie auprès d’Israël, Poutine avait plusieurs cordes à son arc. Il existe tout d’abord une importante communauté russe en Israël à travers laquelle il peut se faire entendre. La situation plaide également en sa faveur, avec une expansion de l’Etat islamique devenu incontrôlable et un risque d’embrasement général dans la région. Enfin, et c’est sans doute l’argument principal, Poutine semble avoir donné des garanties à Netanyahu que les armes livrées tant à la Syrie qu’à l’Iran ne tomberaient pas dans les mains du Hezbollah.

L’intervention en Syrie marque le retour des Russes au-devant de la scène internationale. La Russie de Vladimir Poutine est-elle en train de devenir une puissance impérialiste sous nos yeux ?

Elle pourrait le devenir, mais elle ne l’est pas encore. Jusqu’à maintenant, la Russie n’a fait que se défendre. Pourtant, depuis la prétendue annexion de la Crimée et les bombardements en Syrie, les médias occidentaux nous rabâchent les oreilles avec la menace russe. Vous remarquerez d’ailleurs que s’ils peuvent se montrer critiques sur certaines questions de politique interne, ces médias rapportent systématiquement la version de l’Otan sur les conflits internationaux. La faut sans doute à des conditions de travail qui se sont détériorées au sein de l’industrie médiatique où l’on travaille de plus en plus sur base de communiqués de presse. Le poids de l’idéologie dominante se chargeant du reste. Et lorsque quelques rares reporters parviennent encore à faire entendre un autre son de cloche sur le terrain, on leur tombe dessus.

La Russie a donc été blâmée pour le rattachement de la Crimée. Alors que les Etats-Unis ont contribué au renversement du président ukrainien jugé trop russophile pour installer un régime d’extrême droite aligné sur l’Otan. Quant au rattachement de la Crimée, il a été approuvé au travers d’un référendum par 95 % de la population de cette région qui faisait autrefois partie de la Russie. En Syrie, Vladimir Poutine a le droit international avec lui.

De leur côté, après l’éclatement du bloc soviétique et la réunification de l’Allemagne, les Etats-Unis avaient promis de ne pas étendre la zone d’influence de l’Otan en Europe de l’Est. Depuis, Washington semble avoir donné une autre interprétation à cette promesse. Bill Clinton a élargi l’Otan à la République tchèque, la Hongrie et la Pologne. Ensuite, Georges W. Bush a intégré l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Observez une carte et la disposition des bases militaires US. Qui menace qui ? Le budget militaire des Etats-Unis est dix fois supérieur à celui de la Russie. Les forces spéciales US opèrent dans 81 pays, leur nombre a doublé depuis 2001 et leur budget a été multiplié par cinq. Les Etats-Unis sont le seul pays dans l’histoire de l’humanité à avoir utilisé l’arme nucléaire. Ils ont été en guerre 222 sur 239 années de leur existence et ont bombardé 14 pays du Moyen-Orient. Et la menace est russe ?

En Afghanistan dans les années 80, les Etats-Unis avaient financé la rébellion d’islamistes radicaux pour renverser le gouvernement allié de l’URSS. L’opération avait débouché sur une longue guerre opposant les troupes soviétiques aux islamistes soutenus par la CIA et l’Arabie saoudite. Soldé par une défaite de l’URSS, le conflit avait précipité l’effondrement du bloc soviétique. L’Histoire est-elle en train de se répéter en Syrie ?

Certains aspects rappellent l’Afghanistan en effet. Mais la situation est tout de même différente. La Russie de Poutine n’est pas l’Union soviétique des années 80 qui était minée par une série de problèmes internes. Ensuite, les bombardements russes viennent en soutien à l’armée syrienne qui opère au sol. Enfin, la Chine était en contradiction avec l’URSS à l’époque et avait même soutenu les moudjahidines afghans. La situation a bien changé depuis, Moscou et Pékin étant sur la même longueur d’onde. C’est même un changement radical. En effet, la guerre d’Afghanistan avait marqué le passage d’un monde multipolaire à un monde unipolaire. En précipitant la chute du bloc soviétique, ce conflit avait inauguré l’hégémonie des Etats-Unis devenus l’unique superpuissance mondiale. A l’inverse, la guerre de Syrie marque sans doute la fin de cette domination exclusive. Les Etats-Unis ne peuvent plus intervenir partout comme ils le souhaitent. Ils doivent à présent composer avec d’autres puissances mondiales telles que la Russie et la Chine qui s’organisent à travers l’Organisation de Coopération de Shanghaï. Cette alliance va intégrer l’Inde et le Pakistan en 2016 et compte également l’Iran parmi ses membres observateurs. Elle marque en outre la domination des rivaux de Washington sur l’Eurasie. Un cauchemar pour Brzezinski, l’artisan du piège afghan des années 80. Dans son livre Le grand échiquier, ce conseiller de la Maison Blanche considère que celui qui dominera l’Eurasie dominera le monde.

Brzezinski ne semble pas s’être adouci avec l’âge. A 87 ans, il vient d’appeler Obama à riposter si les Russes continuaient à bombarder les rebelles syriens. Le passage à un monde multipolaire pourrait-il accoucher d’une Troisième Guerre mondiale dont la Syrie serait l’étincelle ?

L’étincelle pourrait être la Syrie ou l’Ukraine ou même la mer de Chine... Le risque est réel. Le droit international offre bien quelques garanties pour éviter un nouveau conflit mondial qui opposerait des puissances dotées de l’arme nucléaire. Mais il n’est pas parfait et subit constamment les attaques de va-t-en-guerre qui manifestement, veulent plonger le monde dans le chaos sous couvert d’ingérence humanitaire. Lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, François Hollande a ainsi remis en question le droit de veto des membres du Conseil de Sécurité : « La France veut que les membres permanents du Conseil de sécurité ne puissent plus recourir au droit de veto en cas d’atrocités de masse. Comment admettre que l’ONU, encore aujourd’hui, puisse être paralysée lorsque le pire se produit ? (...) Nous pouvons agir pour régler les drames d’aujourd’hui et sauver la planète demain. »

C’est une attitude irresponsable et mesquine à la fois. D’abord parce que la France soutient les atrocités de masse ou les dénonce selon ses propres intérêts. Ensuite parce que ce principe invoqué par François Hollande peut être sujet à bien des manipulations. C’est pour empêcher un massacre que l’Otan est intervenue en Libye. Mais des rapports d’organisations indépendantes ont confirmé par la suite qu’il n’y avait pas de massacre en cours. L’Otan, qui devait se limiter à instaurer une zone d’exclusion aérienne, cherchait en réalité un prétexte pour renverser Kadhafi (3). Enfin, si le Conseil de Sécurité de l’ONU peut être contourné lorsque des atrocités de masse sont commises, on pourrait se trouver dans une situation où la Russie interviendrait unilatéralement en Birmanie par exemple, le Brésil en Colombie, la Chine en Centrafrique et la France en Syrie. Bref, une situation de guerre de tous contre tous. A ce moment-là, il sera trop tard pour penser à « sauver la planète demain » comme le suggère François Hollande.

Alors, que faire ?

Commencer par bien s’informer sur les guerres et ne pas tomber dans le piège de la propagande. Se mobiliser à travers des mouvements pour la paix. Mais il faut surtout comprendre la nature fondamentale de ces conflits. Vous connaissez la chanson, les grandes puissances n’ont pas de principes, seulement des intérêts. Ce n’est pas pour les droits de l’homme ou la démocratie que l’Otan largue des bombes. Sinon, comment expliquer qu’au moment où François Hollande appelle à mettre un terme à la dictature en Syrie, Manuel Valls signe des contrats d’armement en Arabie saoudite ?

Ces guerres répondent avant tout à des intérêts stratégiques. Il n’y a pas de guerre humanitaire. Ce sont des guerres pour le fric. C’est pour avoir accès aux matières premières, pour profiter d’une main-d’œuvre bon marché et trouver des débouchés pour leurs capitaux que les grandes puissances cherchent à se partager le monde, à coup de bombes s’il le faut. Derrière ces guerres, il y a donc une autre guerre, celle d’un système économique basé sur la concurrence et la course au profit maximum. Un système qui par ailleurs engendre des inégalités sociales — 1 % des plus riches possèdent la moitié des richesses mondiales, un niveau jamais atteint —, un système qui gaspille les ressources naturelles, un système qui broie les travailleurs, un système qui sauve les banquiers fraudeurs pendant qu’on ferme des écoles... Et ce système nous conduit tout droit vers une Troisième Guerre mondiale. Je ne sais pas vous, mais moi, je pense qu’il est grand temps de changer de cap.

Source : Investig’Action

Notes : 1. Patrick Cockburn, Le retour des djihadistes, Equateurs, Paris, 2014.

2. Voir Ahmed Bensaada, Arabesques, Investig’Action, 2015

3. Voir Michel Collon, Libye, Otan et médiamensonges, Investig’Action — Couleur Livres, 2011.

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De retour de Caracas

Publié le par Mahi Ahmed

De retour de Caracas

Hacen Mohammedi

23 octobre 2015

Article en Un séjour à Caracas en septembre me conforte dans l’idée de la bonne marche du processus révolutionnaire bolivarien vénézuélien. Les problèmes existent, comme dans tous les pays, surtout ceux en développement, mais sont de bien moindre importance qu’on ne nous les présente dans les médias occidentaux.

La population croit aux bonnes intentions et aux efforts déployés par le gouvernement du Président Maduro, et n’est pas dupe des actions de déstabilisation lancées par les secteurs de l’opposition qui cherchent à tout prix à discréditer les dirigeants du processus bolivarien en les accusant d’incompétence et d’inefficacité.

Une lutte acharnée est engagée entre l’oligarchie, strictement blanche, riche et puissante, et le peuple vénézuélien, dans toute sa diversité, qui a pris les rênes du pouvoir politique grâce à Chavez en janvier 1999. L’élite dirigeait le pays depuis des décennies selon la maxime très peu connue de Voltaire, dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. ».

Le grand nombre, les masses populaires vénézuéliennes, ont chassé du pouvoir, grâce aux élections, cette petite élite corrompue, mue seulement par ses intérêts personnels et qui laissait la grande majorité de la population vivre dans une extrême pauvreté. Un vote a tout changé : l’élection de Chavez à la présidence de la République.

Pour tous ceux qui ne croient plus en la capacité du pouvoir politique d’agir concrètement sur la vie des gens, je vous invite à aller faire un petit tour au Venezuela. Ce que vous allez y voir est tout simplement incroyable. Petite précaution tout de même dans votre découverte de la nation de Bolivar et dans les futures tentatives de comparaison que vous ferez sûrement avec votre pays, qu’il se trouve en Europe ou ailleurs :

Il faut comparer la situation actuelle du Venezuela avec celle qui prévalait avant l’arrivée de Chavez au pouvoir, et avec d’autres pays du Sud ayant à peu près les mêmes caractéristiques en termes de niveau de développement, de démographie et de ressources naturelles.

Ayant travaillé pour le Groupe des 77 et la Chine de l’ONU, qui regroupe 132 pays en développement sur des projets de coopération Sud-Sud, j’ai eu la chance de visiter plusieurs pays du Sud en Afrique, en Asie et dans le monde arabe, et de côtoyer leurs dirigeants.

La comparaison tourne nettement en faveur du Venezuela, pour qui j’ai décidé de travailler après cette expérience onusienne sur l’accès aux droits économiques, sociaux et culturels tels que définis par l’ONU.

Il s’agit des « droits fondamentaux qui concernent le lieu de travail, la sécurité sociale, la vie familiale, la participation à la vie culturelle et l’accès au logement, à l’alimentation, à l’eau, aux soins de santé et à l’éducation. » (1)

Les nombreux accomplissements de la révolution démocratique bolivarienne, dans ces domaines, sont tout simplement stupéfiants. Les rapports des différentes agences de l’ONU sont là pour l’attester (2).

Un exemple de projet emblématique de Chavez qui a changé la vie des gens : la « Misión Barrio Adentro », qui signifie en français « Mission au cœur du quartier ». Il s’agit d’un programme d’accès aux soins de santé dans tous les quartiers populaires du pays, jusqu’aux régions les plus reculées du Venezuela. Des hôpitaux et dispensaires équipés de tout le matériel, coûtant des millions de dollars, nécessaire à des soins allant de la simple consultation médicale à des thérapies et opérations lourdes, ont été construits par milliers.

Avec l’aide de Cuba et de ses 30 000 médecins et personnels de santé, répartis sur tout le territoire, l’accès au soin gratuit a été généralisé pour tous. Les personnes issues des classes populaires, qui savent combien le manque de moyens empêche de se faire soigner correctement et comment cela nuit au bien-être des familles, comprendront à quel point cet accès à la santé gratuite pour tous est formidable. Une avancée considérable par rapport à l’époque antérieure à Chavez où ces soins étaient réservés à une élite fortunée.

Les autres n’avaient qu’à mourir. Ne croyez pas que j’exagère. C’est encore le cas dans beaucoup de pays. En effet, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, faute de soins de santé « près de 7 millions d’enfants de moins de cinq ans sont morts en 2011 » (3) et « en 2013, 289 000 femmes sont décédées pendant ou après la grossesse ou l’accouchement. La majeure partie de ces décès se sont produits dans des pays à revenu faible et la plupart auraient pu être évités » (4).

Autre problème rencontré dans les pays du Sud, le prix exorbitant de la santé qui « chaque année dans le monde, met 150 millions de personnes environ dans une situation financière catastrophique et en fait passer 100 millions au-dessous du seuil de pauvreté. » (5). Le Venezuela est épargné par ces drames, tout à fait évitables, grâce à la révolution bolivarienne de Chavez.

Drames également évités en ce qui concerne le logement avec l’accès à des appartements tout équipés pour les habitants des « barrios », l’éducation avec l’éradication de l’illettrisme, la construction d’écoles dans tous les quartiers populaires et la facilitation d’accès à l’enseignement supérieur pour tous, et enfin l’alimentation avec la création de supermarchés vendant les produits de base à des prix accessibles. Voilà pourquoi la révolution bolivarienne, malgré tous les problèmes qui existent et les erreurs commises, a encore de beaux jours devant elle.

La vie du peuple vénézuélien a changé du tout au tout avec Chavez. Un peuple dorénavant éduqué et conscient, qui se battra pour préserver son accès gratuit à ces droits humains fondamentaux. Gratuité qui fait perdre des milliards chaque année aux multinationales et aux oligarques. Ces derniers aussi sont prêts à se battre jusqu’au bout pour récupérer ces bénéfices qui leur échappent depuis maintenant 15 ans. Le peuple a également conscience de cela.

Jean Jaurès a dit : « Sous le régime capitaliste, l’individu est enfoncé dans la matière jusqu’au cœur, sous l’écrasement économique et sous l’obsession militaire. Je veux essayer de créer une cité d’espérance où l’homme s’aperçoit que les étoiles existent ».

Chavez et le Président Maduro ont construit cette cité d’espérance que le peuple doit défendre et continuellement améliorer. Les étoiles n’en seront alors que plus étincelantes.

Notes :

1) http://www.ohchr.org/Documents/Issu...

2) http://www.undp.org/content/dam/und...

3) OMS, Rapport sur la santé dans le monde 2013 : http://apps.who.int/iris/bitstream/...

4) http://www.who.int/mediacentre/fact...

5) http://www.who.int/mediacentre/fact...

Source : Le Journal de Notre Amérique, Octobre 2015

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Achoura: A Yema Thassa Chantée par Karima :

Publié le par Mahi Ahmed

une douce pensée pour toutes les mamans

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Le fait religieux, problème de définition

Publié le par Mahi Ahmed

Le fait religieux, problème de définition

par F. Hamitouche *

A certains égards, les articles sur la religion de N. Marrouf (1) suscitent quelques interrogations sur le palliatif de l'observation de la société algérienne et les égarements théoriques.

En effet, la lecture de quelques textes parus dans le Quotidien d'Oran nous incite à réagir sur l'emploi des concepts et leur impact sur le contexte social et historique des sociétés étudiées. En l'occurrence, loin de nous insurger en censeurs de la pensée, nous allons examiner le placement des concepts vis-à-vis de la réalité étudiée. D'un certain point de vue, nous n'ignorons par les grandes difficultés du contexte social de production des textes publiés, mais il demeure urgent de signaler la contexture des idées déployées pour relater les enjeux socio-politiques.

De prime à bord, il convient de mieux définir les concepts de mythes, croyances et rites. Ainsi le constitutif du cadre géométrique de la Méditerranée, espace du mythe, est irrecevable comme tel pour la simple raison que la production mythique est tributaire d'une fondation de l'origine ou de l'explication du monde telle que l'enseigne le structuralisme.

De la sorte, faire des croyances le récipiendaire de la création mythique est un raccourci qui, ipso facto, réduit les rites en de simples résidus de la religiosité qui, de fait, les dépouillent de sa substantialité lui enlèvent la sociabilité par lesquelles la religion se distingue des autres pratiques sociales. Ces constatations liminaires nous conduisent à recadrer l'analytique du sujet dans un contexte de la production littéraire qui n'endommage pas trop l'utilité générale des notions fondamentales de l'anthropologie.

QU'EST-CE QUE C'EST UNE STRUCTURE DE LA MYTHOLOGIE MAGHREBINE ?

Nous allons nous efforcer de redéfinir la structure mythologique. Pour le faire, il est impératif de préciser le sens des mots mythe et structure. La voie didactique nous impose de confondre plusieurs définitions données par les dictionnaires. D'après le vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, l'explication thématique donne au mot mythe par l'ethnologie: «et qu'il raconte une histoire, mais qui reste et restera vraie pour une société déterminée» (2). Par contre, la structure comme organisation et système: «est un ensemble d'éléments tel qu'on ne puisse définir la fonction et la variation de l'un d'entre eux indépendamment de celui des autres.»(3)

Nonobstant les considérations théoriques sur le structuralisme, école qui a au besoin dominé les sciences humaines, l'idée d'une structure mythologique maghrébine de par son unicité est une fantaisie discursive eu égard à la pléiade des récits mythiques qui alimentent les différents groupes sociaux au fil du temps historique. En effet, en suivant les principes du structuralisme, le lien indéfectible du récit au temps empêche toute diffraction de la structure d'ensemble et de l'uchronie des événements. De la sorte, amalgamer les différentes traditions culturelles et en faire une osmose d'homogénéité enlève toute crédibilité aux conditions historiques qui les ont vu naître. Alors le répondant, historique de la religion préhistorique des premiers amazighs dont le continuum phylogénétique remonte au moins à 20 000 ans av. J.-C., est omis autant que les dieux amazighs, recensés par A. Belfaida (4). Dès lors, l'étude du syncrétisme religieux autour de Saturne par M. Leglay (5) répond plus aux exigences des études sur l'antiquité qui réduisent les dieux locaux en de simples figures d'assimilation de la religion romaine.

A la croisée des chemins, des pans entiers du fait religieux et, en l'occurrence, des récits mythiques qui auréolent des identités présentes. Par exemple, le mythe fondateur de Carthage qui sacrifie les Berbères de ce temps-là contribue à agencer la trame historique de la Tunisie moderne (6). Autant dire qu'il y a autant de récits fondateurs que de traditions culturelles. Leur énumération est fastidieuse. Néanmoins des corpus entiers comme la tradition touarègue(7) attribuent au géant Almrolquis, l'invention de l'écriture berbère, la langue, la poésie, le chant et le violon. Par ailleurs, nous devons à Lacoste Dujardin (8) un essai de synthèse sur la mythologie kabyle qui corrobore le mythe des origines sous le titre : « Les premiers parents du monde » recueilli par Frobenius(9).

Ainsi, la liste est longue pour répondre aux besoins de l'exhaustivité de toutes les divinités berbères qui ont submergé leur conscience.

Pour autant réduire, la religion des Berbères (10) à une simple évocation anecdotique(11) l'enveloppe dans une certaine inertie et enlève au récit mythique son potentiel dans la stratégie adoptée par les locuteurs pour fonder un nouvel ordre des choses comme le fait brillamment A. Hammoudi (12) lorsqu'il narre les aventures de M'hammad B.Nasir.

LA RELIGION POPULAIRE AU TEMPS DE L'ISLAM MAGHREBIN: QUELQUES FAITS D'HISTOIRE

Il ne s'agit pas pour nous de faire l'inventaire des travaux ayant trait à l'islam maghrébin. Et il est difficile de trouver une étude complète sur le sujet parce qu'une importante bibliographie existe. De ce fait, le livre d'Edmond Doutté (13) est l'illustration de l'enchevêtrement des pratiques incantatoires et de l'interprétation religieuse du texte coranique. Il se peut que la portée exotérique a fortement influencé l'histoire de l'islam maghrébin. Incarnation d'une certaine tradition populaire de la religion musulmane, le culte des saints (14) s'impose à la société. En effet, l'anecdote rapportée par N. Marrouf est l'expression de la puissance politique de Sidi Khaled qui sur-imprime la conscience collective des gens de Tawghzout. Loin de signifier une symbolique du pouvoir, elle incarne le pouvoir même du saint. A. Hammoudi (15) en donne l'exemplarité de la compétition entre l'Etat central et les pouvoirs locaux organisés autour de la sainteté à Tazerwalt et Dila. J. Berque (16) en fait la principale figure insurgée du Maghreb. Bref, indépendamment de la pesanteur idéologique de l'orthodoxie musulmane, l'oubli de la mémoire collective d'Ibn Khaldoun, grande figure intellectuelle du Maghreb est à mettre à l'actif de la nette séparation de la fameuse dichotomie de la ‘'amma‘' et de la ‘'khassa'', structurant la société maghrébine de l'époque. La propagation du pouvoir du saint dont on dit qu'il est l'émanation du maraboutisme doit nous inciter à la situer par rapport à l'idéologie officielle des différentes dynasties qui se sont succédé au Maghreb. Loin de constituer une trame idéologique linéaire, les Etats maghrébins se sont dotés de différentes doctrines (sunnisme, kharidjisme, chiisme) pour consacrer au final la suprématie de l'asharisme incarné par Ibn Toumert et dont Abdelmoumem en fut l'organisateur et Ibn Rochd, le doctrinaire officiel (17). Il faut rappeler qu'il participa à une réforme de l'enseignement (fondation de Medersas) qui a été mise en œuvre par Abdemoumen, premier homme d'Etat almohade. Par la suite, Ibn Khaldoun s'érige en défenseur de l'orthodoxie sunnite sous la bannière du malikisme dont il ne cessa de se quereller le leadership avec Ibn Arafa, une des grandes figures théologique de la période hafside. La séparation de l'islam de l'Etat et celui du peuple s'illustre par la montée en puissance des ordres religieux qui donneront au Maghreb jusqu'à la Nahda une vigueur spirituelle dont les zaouïa ont été les principaux foyers culturels et de l'animation politique.

LES ORDRES RELIGIEUX, LE REFORMISME MUSULMAN ET L'ISLAMISME RADICAL

A l'appui de ses idées d'une islamologie féconde, M.Arkoun (18) date l'ankylose(19) de l'islam à la mort en 1406 d'Ibn Khaldoun. Le point d'arrêt de la spéculation théologico-philosophique en Islam inaugure une nouvelle ère avec la montée en puissance de la pensée «irrationnelle». La longue nuit de la pensée musulmane culminant avec la rationalité discursive du célèbre trio formé par Ibn Tofayl, Ibn Bajja et Ibn Rochd qui incarne à lui seul l'almohadisme théologique et la rationalité analytique d'un certain conservatisme figé d'Ibn Khaldoun, loin s'en faut d'une représentation intégrale de toute l'histoire des idées en islam, a engendré des réflexions théologiques des ulémas, considérées à tort de mineures. Ainsi, toute la période qui s'étale du début du XVème siècle au XIXème siècle a vu naître l'idéologie de la sainteté comme matrice et vecteur d'un islam populaire.

La principale caractéristique de la sainteté c'est sa propagation profonde au sein de la société et sur tout le territoire du Maghreb. L'évanouissement de la pratique rationnelle propre à quelques grandes figures intellectuelles se confond avec la pénétration religieuse d'un islam pluriel qui a donné naissance à des ordres sous l'instigation de grands maîtres religieux. Le temps des saints se répartit la temporalité islamique en revendiquant à l'endroit des droits politiques et une maîtrise de l'exégèse coranique.

Organisés sous la houlette d'un saint homme, les tariqa investissent la société pour disputer à l'Etat central le contrôle social total. Repères intangibles d'une islamité organisée, les ordres religieux se transforment en instance de contrôle où gravitent les canaux de transmission du savoir et de légitimation dans le cadre d'un vaste réseau de zaouïa. Pour peu que cela tienne, l'envahissement colonial n'ayant que faire de ce système le réduisit à néant en organisant une déscolarisation générale des populations dominées et en soumettant quelques notables locaux au service de l'administration française.

Par le biais de la modernité tant recherchée en Egypte et en Tunisie d'alors, l'idée de la renaissance (Nahda) fit son chemin jusqu'à organiser les mouvements d'émancipation des peuples colonisés. A l'indépendance de ces pays, cet islam qui combattit aussi bien l'idée de l'associationnisme des marabouts que de leur allégeance au système colonial, se transforma en islam de l'Etat autoritaire.

En fin de compte, l'échec flagrant de l'autoritarisme étatique et la faillite de l'idéologie communiste ont favorisé la revendication par le militantisme islamique d'une indépendance malmenée par les «Nationalistes» et restée à leurs yeux inachevée envers l'Occident. En peu de temps, depuis les années quatre-vingt en Afghanistan et progressivement un peu partout dans le monde, l'islam radical se dote d'un projet impérial, l'Etat islamique, le Califat total.

Coincé entre la réalité des Etats nationaux et la géopolitique des grands ensembles mondiaux, USA, Europe, Chine, Russie, il n'acquiert aucune adhésion des masses populaires mais tout le contraire des adeptes des sensations fortes du djihadisme en tant qu'ultime situation eschatologique dont une large part de l'affiliation provient des laissés pour compte. En fin de compte, le résultat est sans équivoque, le Califat total fait fuir des milliers de personnes forcées par la violence inouïe du totalitarisme religieux. Sous la contrainte, elles abandonnent leur propre foyer pour demander asile paradoxalement à l'Europe occidentale qui est décriée par beaucoup en empruntant des voies tortueuses au péril de leur vie.

Pour peu que cela tienne, l'idée du califat se dilue de plus en plus en de simples gesticulations guerrières et laisse place petit à petit à des communautés religieuses réunies autour d'un imam. Il semble probable que la pullulation des mosquées coïncide avec le départage de la religion populaire et de l'islam de l'Etat. C'est ce qui semble correspondre à la surabondante offre de religiosité qui, à certaines périodes, canalise les besoins humains en spiritualité.

Il est temps pour nous de croire au temps réversif de l'islam (humaniste) en lieu et place d'une arrogante méprise mutuelle de tous ceux qui se font la guerre.

*Anthropologue, Paris.

Bibliographie

1 - Le Quotidien d'Oran des 13. 14. 15 et 16 septembre 2015. N. Marrouf, Mythes et croyances populaires au Maghreb.

2- Louis-Marie. Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, A. Colin, Paris, 1980.

3- Idem,

4- A. Belfaida, Religion et sacré chez les Imazighen, IRCAM, Rabat, 2011.

5- M.Leglay, Les syncrétismes dans l'Afrique antique, colloque de Besançon, 1973.

6- Cl. Gutron, L'archéologie de la Tunisie, jeux généalogiques sur l'antiquité, Karthala, Paris, 2010.

7- M. Aghali- Zakara et J. Drouin, Traditions touarègues, l'Harmattan, Paris, 1979.

8- Lacoste-Dujardin, Eléments de mythologie kabyle dans Dictionnaire des mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique, Flammarion, Paris, 1981.

9- L. Frobenius, Les premiers parents du monde, TISURAF, 4-5, GEB, Paris, 1979.

10- R. Basset, Recherches sur la religion des Berbères, E. Leroux, Paris, 1910.

11- N. Marrouf, p, 6

12- A. Hammoudi, Sainteté, Pouvoir et Société, Les Annales ESC, Paris, 1980.

13- E. Doutté, Magie et religion dans l'Afrique du Nord, J. Maisonneuve et P. Geuthner, Paris, 1984

14-M. Kerrou, L'autorité des saints, Editions, Recherches sur les civilisations, Paris, 1998.

15- A. Hammoudi, p 616.

16-J. Berque, Ulémas, fondateurs, insurgés du Maghreb, Sindbad, Actes Sud, Paris, 1982.

17- M. Geoffroy, L'almohadisme théologique d'Averroès, AHDLMA, 66, 1999.

18- M. Arkoun, Pour une critique de la raison islamique, Maisonneuve et Larose, Paris, 1984

19- Classicisme et déclin culturel dans l'histoire de l'islam, Maisonneuve et Larose, Paris, 1977

-L. Gardet, De quelle manière s'est ankylosée la pensée religieuse de l'islam ?

-G. Arnaldez, Comment s'est ankylosée la pensée philosophique dans l'islam ?

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