De la dignité nationale fouillée au corps

Publié le par Mahi Ahmed

De la dignité nationale fouillée au corps

Par Arezki Metref

arezkimetref@free.fr

Question qui ne va pas manquer de fâcher plus d’un et qui, du même coup, exacerbera le scepticisme national : pourquoi et en quoi la fouille à Orly, le 17 octobre dernier, du ministre de la Communication, M. Hamid Grine, serait-elle cette gravissime offense à la dignité nationale que de nombreux commentateurs… indignés… évoquent ?

Avec, parfois, un lyrisme bodybuildé…

J’ai même lu un commentaire gratiné dont l’auteur — tenez-vous bien ! — percevait en cette palpation très peu diplomatique, difficile d’en disconvenir, le coup d’éventail du dey d’Alger, mais à l’envers cette fois-ci.

Conclusion immédiate : ça doit appeler illico presto la seule et unique riposte valable en la circonstance : laver l’honneur ! …

Toute outrance mise à part, il n’est pas inutile de rappeler que si la regrettable mésaventure de M. Grine a eu une résonance médiatique, il n’en a pas toujours été ainsi. Le communiqué publié par notre ministère des Affaires étrangères le reconnaît, sans guère plus de précisions : au moins deux ministres algériens avaient été auparavant fouillés au corps dans un aéroport français.

Les précisions, il a fallu les pêcher dans la presse. Deux ministres en effet, et pas n’importe lesquels, des proches du chef de l’Etat dit-on, Abdesselam Bouchouareb (Industrie) et Abdelmadjid Tebboune (Habitat) auraient connu le même désagrément dans un silence assourdissant.

La loi des séries n’étant pas toujours l’effet d’un simple hasard hostile, cela donne à cogiter.

Le fait même qu’il y ait au moins trois fouilles à ce niveau incite à envisager le problème autrement. Et si, plutôt que la dignité nationale, cette notion bateau dans laquelle on peut mettre tout et n’importe quoi, c’est un système qui est visé ?

Car avant de dégainer de grands mots sonores, il faut se demander où se niche cette amovible dignité nationale. Où est-elle ? Chez qui se réfugie-t-elle ? Qui la détient, qui l’incarne ? De quelles valeurs est-elle constituée ? Quels traits a-t-elle donc pris ? La question n’est pas seulement philosophique. Elle est tragiquement pragmatique. Et la réponse nous implique tous dans notre comportement, et a fortiori ceux qui nous gouvernent…

En général, il y a des Hautes Consciences pour faire ce boulot. Définir ! Proclamer. Edicter ! Séparer le Bien du Mal !

Je ne vais pas les spolier de ce monopole quasi-messianique. Comment définir ce qui a coûté aux Algériens, à travers leur Histoire depuis Massinissa et même au-delà, les lourds sacrifices dont leur Histoire est jalonnée. Dans chaque combat pour la liberté, l’indépendance, il y a un combat pour la dignité. L’intégrité. La droiture.

Plutôt que de délayer des citations d’auteur, j’emprunte cette définition à un vieux paysan qui avait coutume de s’enorgueillir que les Algériens, les siens, qui étaient pauvres, restent en toutes circonstances dignes. Ça veut dire quoi ? Ils ne se bradaient pas pour de l’argent. C’est simple. Et c’était juste. Revenons à nos ministres malmenés par les pafistes français… Il paraît plausible de supputer que si des fonctionnaires français agissent ostensiblement dans le sens contraire aux usages diplomatiques, c’est qu’il y a une raison supérieure — au moins à leurs yeux. Ils s’encombreraient moins du respect de notre dignité nationale – c’est à nous de la respecter et d’abord chez nous, et de la faire respecter — que de celle du respect de leurs lois et de leurs institutions. A charge pour nous d’en faire autant !

Dans le cas de Hamid Grine, il semble que les pafistes en question lui aient précisé qu’ils ont reçu l’ordre de le fouiller. L’ordre venait de qui ? Ils le lui ont peut-être dit ou peut-être pas, mais on ne le sait pas, nous autres qui sommes indignés par ce qui lui est arrivé.

L’ordre émanait forcément d’une autorité supérieure. Mais de quel secteur ?

L’autorité qui a donné cet ordre devait aussi savoir que ce contrôle au corps allait provoquer l’indignation diplomatique qu’il n’a pas manqué d’obtenir. S’il a maintenu l’ordre, en dépit de ses effets prévisibles, on peut supposer plusieurs choses :

1. S’agit-il de l’action néfaste d’un responsable provocateur qui est situé à un niveau hiérarchique où il peut nuire aux relations entre l’Algérie et la France, plus ou moins bonnes depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir en 2012 ?

Si cette supposition est crédible, on se demande pourquoi alors cela tombe précisément sur MM. Bouchouareb, Tebboune et Grine, alors qu’il semble que beaucoup de nos ministres sont au moins aussi souvent à Paris qu’à Alger.

2. Cette autorité avait-elle des motivations supérieures à la raison diplomatique, qui l’ont conduite à estimer comme un moindre mal l’effet forcément négatif de cette fouille sur les relations entre les deux pays ?

3. S’agit-il d’une bavure pure et simple.

Dans cette hypothèse, il faut se demander pourquoi la bavure s’est répétée impunément.

En tout état de cause, si l’acte est en soi choquant, force est de le nuancer. Ce qui attente, et gravement, à la dignité nationale, c’est cette réputation de l’Algérie, et d’abord de certains de ses gouvernants, qui fait peser sur nos hauts responsables la suspicion. Cette suspicion est hélas parfois avérée. La justice, y compris algérienne, a établi qu’il existe un transfert illégal de fonds et l’acquisition en France et en Espagne de biens avec de l’argent mal acquis. Cette réputation est attentatoire à l’Algérie et si nos ministres et nos hauts responsables sont ainsi traités, que dire alors des citoyens qui n’ont pas de passeports diplomatiques ? Eux aussi participent de la dignité nationale. Il faut avoir le courage de se dire que cette réputation n’est pas toujours volée. L’affaire Khalifa et son extension internationale, l’affaire Sonatrach et ses ramifications dans de nombreux pays et d’autres affaires moins connues, impliquant des responsables algériens de haut niveau, ont porté un sacré coup à notre crédibilité collective.

C’est ça qui écorne notre dignité : finir par produire de l’Algérie une image de république bananière où ceux qui font les lois sont les premiers à les piétiner…

Ce que je sais de Hamid Grine, un homme calme et posé, respectueux des règles, tout le contraire d’un partisan de l’éclat et du scandale, explique peut-être qu’il se soit prêté à la fouille.

Mais ne fallait-il pas s’y opposer ?

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/10/25/article.php?sid=186113&cid=8

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