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La lettre de l'historien israélien Shlomo Sand. Ph à Emmanuel Macron

Publié le par Mahi Ahmed

 

La lettre de l'historien israélien Shlomo Sand. Ph

 à Emmanuel Macron

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

Shlomo Sand, historien israélien(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin.

Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre.

Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

Source : Les invités de Mediapart

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Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne

Publié le par Mahi Ahmed

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

Mohamed-Lakhdar Benhassine ou l’honneur sauvé de l’université algérienne*

mardi 18 juillet 2017

 

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un enseignant d’exception dont le parcours, la stature, la sagesse, l’autorité morale et la modestie sont autant de qualités qui vous forgent une génération et finissent par vous léguer une force irrépressible de travail et d’humilité pour celles et ceux qui ont cette chance inespérée de l’écouter.

Il y a toujours dans une université, en Algérie ou ailleurs, un personnage qui se hisse très naturellement au firmament de l’exigence universitaire, qui s’impose, par la force de l’abnégation et du sacrifice, comme le modèle du professeur auquel les étudiants s’identifient au point de garder à jamais, au fond d’eux-mêmes, sa voix, son intonation ou ses gestes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tout entier mobilisé pour la transmission de son savoir, éternellement ponctuel et précis, documenté à la manière d’un archiviste, constamment en éveil et à l’affût du dernier livre ou revue arrivés en bibliothèque et rétif à toute prédation des pouvoirs, des honneurs et des mondanités.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur émérite avant l’âge, un doyen sans titre, une sorte de haut gradé de l’intelligence dont les lumières continueront toujours de briller à la manière d’un phare dont le mérite est d’éviter l’errance ou l’échouage à ceux qui l’approchent.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur qui, tout en irriguant régulièrement les revues scientifiques et les journaux par ses analyses, garde une oreille attentive au souffle et aux espérances de son peuple, plus particulièrement aux plus précaires de ses compatriotes.

Il y a toujours dans une université, en Algérie comme ailleurs, un professeur tellement dévoué à sa tâche et tellement fidèle à sa mission vis-à-vis de ses étudiants qu’il est capable de s’adapter et de contourner tous les obstacles dressés sur son chemin, que ce soit l’arabisation politicienne ou la prolifération de potentats incultes et irrespectueux qui traversent l’université pour mieux rebondir dans les sphères immondes de la corruption ou de la médiocrité , toujours en attente du poste qui récompensera leurs méfaits.

Sans risque de me tromper, ce professeur-là répond au noble nom de Lakhdar Benhassine, mon inoubliable collègue de 1985 à 1993.

Bachir Dahak

Texte repris de facebook

Mohamed-Lakhdar Benhassine nous avait quittés il y a trois ans, le 28 juin 2014.

 

* Titre modifié par la rédaction en écho aux articles publiés par certains journaux sous le thème de « l’honneur perdu de l’université algérienne

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MESSAGE DE Sadek HADJERES , A la direction et aux militants du Parti Algérien de la Démocratie et du Socialisme

Publié le par Mahi Ahmed

 

MESSAGE DE Sadek HADJERES ,

A la direction et aux militants du Parti Algérien de la Démocratie et du Socialisme

 

Chers camarades

Je partage votre émotion et vous adresse mes fraternelles condoléances.

Aujourd’hui nous quitte encore un autre et illustre vétéran du mouvement national et social algérien.

Boualem KHALFA fut en effet durant plusieurs décennies, un des acteurs infatigable et largement reconnu du mouvement communiste algérien.

Il marqua de son talent les expressions médiatiques de ce mouvement dans le prestigieux quotidien Alger-républicain, dans l’hebdomadaire Liberté-Al Hourriya du PCA et dans le clandestin et légendaire Saout-Echaâb. Les trois organes furent sur la longue durée les porte-parole confirmés des luttes nationales et sociales des travailleurs manuels et intellectuels, des jeunes et des femmes de nos villes et de nos campagnes.

Notre camarade Boualem assuma sa part de sacrifices dans la guerre d’indépendance, comme responsable des Combattants de la Libération de l’Oranie. Cette participation lui valut les épreuves de la torture et de l’emprisonnement colonialiste, dont il se libéra par une évasion spectaculaire.

Politiquement, Boualem Khalfa fut l’un des nombreux artisans de la longue et dure résistance du PAGS et du mouvement social et démocratique à l’étouffante chape du système du parti unique. J’ai toujours en mémoire les neuf longues années  vécues stoïquement par Boualem avant son retour à la vie légale en 1974. A ses souffrances physiques s’ajoutait le sentiment douloureux d’impuissance face aux situations difficiles vécues par sa femme Colette, son fils et sa fille que je tiens à saluer une fois de plus pour toutes leurs épreuves endurées.

Dès le début des années 90, un énorme séisme géopolitique a frappé les forces mondiales de progrès et de liberté insuffisamment préparées. En Algérie, les coups directs ou indirects des impérialistes néolibéraux se sont conjugués avec ceux des forces réactionnaires régionales et  locales. Les uns et les autres ont su utiliser les multiples clivages  à caractère identitaire dans la société algérienne pour obscurcir les vrais enjeux stratégiques et fondamentaux. Ils sont parvenus à diviser et affaiblir les nécessaires et larges mobilisations nationales et démocratiques. Face aux situations graves et complexes ainsi engendrées, les différents courants qui traversaient les forces politiques progressistes y compris le PAGS   n’ont pas encore réussi à maîtriser leurs divergences en forgeant l’action unie et le pacte  social et identitaire exigés par la situation.

En cet instant de recueillement à la mémoire d’un camarade disparu,

Renforçons nos volontés de fructifier en actes constructifs et novateurs les enseignements des moments fastes et des sacrifices de nos luttes passées.

Rendons  le meilleur hommage à notre camarade, en œuvrant à la relève historique et critique des nobles idéaux auxquels il a dédié sa vie.

Sadek HADJERES

 

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Quand ils sont venus…Par Arezki Metref

Publié le par Mahi Ahmed

Quand ils sont venus…Par Arezki Metref

Pour un peu, on se croirait dans un remake de Mac Beth de Shakespeare déclarant à propos de la vie : «C’est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.»

Les faits n’ont même pas besoin d’être commentés, ils parlent d’eux-mêmes. Leur concomitance ferait croire à une conspiration forçant le scepticisme des gens comme moi qui ont tous les défauts hormis la tendance au complotisme.

Le ministre fugace. A-t-on évalué toute l’ampleur de la nomination et du limogeage du ministre du Tourisme en quelques heures ? Quelles qu’en soient les raisons, nommer et débarquer un ministre dans le même mouvement démontre, au bas mot, un manque de rigueur de la part de ce grand garçon censé être réfléchi, rationnel, pondéré, prospectif qui s’appelle l’Etat.

Comment peut-il se faire que les services de police et de renseignement, dont la fonction consiste à accumuler des pléthores d’informations sur le dernier des quidams, n’aient pas prévenu la présidence de la République que l’impétrant n’était pas éligible au maroquin ?

Avec tout le respect que l’on a pour la fonction de gardien de parking municipal, même à ce niveau, il aurait été anormal qu’on le recrute avec une légèreté telle qu’il doive quitter son poste quelques heures plus tard. Trois hypothèses, l’affaire étant aussi grave dans l’une que dans les autres :

1- Que l’on constate après sa nomination plutôt qu’avant, qu’il avait un casier judiciaire, c’est plutôt consternant dans un Etat qui possède de beaux restes policiers.

2- Qu’à l’inverse, il soit innocent et qu’il ait été victime d’une machination comme le soutient le MPA, c’est tout aussi effarant.

3- Plus affolant encore : que le casier ait été nettoyé. Je ne fais pas partie de ces gens blasés ou lucides qui pensent que le pays est déjà en lambeaux, et que cette affaire n’est qu’un malheureux épisode de plus dans un feuilleton apocalyptique sans fin ni fond. Néanmoins, on ressent comme une impression délétère de désagrégation. La chute de l’Empire romain n’a pas été une dégringolade subite mais une détérioration lente et progressive avec des secousses sismiques plus ou moins violentes. Derrière l’aspect accessoire de cette nomination éphémère, c’est un pan de plus de l’architecture de l’Etat qui fiche le camp.

Le vieil ex-ministre a-t-il pété les plombs ? On ne sait pas grand-chose non plus de ce fait divers dans lequel est impliqué cet ancien ministre des Affaires religieuses, Abdelhafid Amokrane, 91 ans, qui a tiré à trois reprises sur son épouse, l’atteignant à l’épaule. L’information, laconique, n’a peut-être pas plus d’importance que ça, sauf qu’il s’agit d’un ex-ministre, et que le fait divers surgit à un moment où, connecté au reste des informations, il pose question.

Qui a posté la vidéo de la honte ? Là encore, c’est une affaire à prendre avec des pincettes. Celle du P-dg de Naftal. On a presque envie de ne pas l’aborder pour ne pas avoir à répandre ce qui a détruit un homme. Au fond, on ne sait rien tant les communiqués sont contradictoires.

Une vidéo d’origine douteuse aurait mis en cause ce dirigeant de société nationale. Truquée ? Si elle est authentique, ce qui est grave, c’est qu’elle ait été diffusée. Si elle est truquée, c’est doublement dramatique pour l’avoir été d’une part, et d’autre part, une fois encore, pour avoir été diffusée. Certaines sources affirment qu’il s’agit d’un complot en vue d’anéantir le Pdg qui ne convient pas à certains intérêts tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’entreprise.

Pour violentes que puissent être les luttes, cette affaire dépasse, et de loin, les limites de l’entendement. On se retrouve avec un homme victime d’une crise cardiaque, et très probablement, des conséquences tragiques sur sa famille et ses proches. Sans compter les dégâts causés à l’entreprise elle-même. Mais peut-être est-ce cela qui était visé.

Même sans rien connaître du fond de cette affaire, on voit bien qu’il s’agit d’une conspiration machiavélique. C’est pourquoi cet homme mérite toute la sympathie que l’on doit à une victime. Honte aux médias numériques qui ont trempé dans l’ignominie en diffusant ces images.

L’écrivain et la télé bidon. L’humiliation qu'ont fait subir ces tarés d'Ennahar TV à Rachid Boudjedra a suscité, et heureusement, une émotion sincère sur les réseaux sociaux. Quiconque a vu ces images qui ressemblent à une vidéo de Daesh contraignant sous la menace d'une arme un otage à prononcer la chahada en sort révulsé. Condamner ces pratiques de l'inquisition et de la débilité qui se prend pour de l'humour, répandues par une télé qui semble avoir des appuis au pouvoir en place, est le minimum. On peut comprendre celles et ceux qui tempèrent leur solidarité à Boudjedra en raison de ses nombreuses déclarations hostiles à des personnalités et intellectuels du camp des démocrates et en raison surtout du fait qu'il accepta à de nombreuses reprises une invitation de ces télés-poubelles. Mais ne nous trompons pas dans l'analyse de la situation. Nous n'avons pas le droit de tenir Rachid Boudjedra, quoi qu'on puisse en penser, pour responsable de ce qu’il lui arrive. Cette émission est un cran de plus dans la propagation des métastases de l'islamisme violent, débile, médiocre, qui est en train de détruire ce qu'il nous reste d'intelligence, de sensibilité, de simple humanité. En caressant dans le sens du poil les bas instincts inquisiteurs de téléspectateurs à la longue acquis à une vulgate, ce type d’émission produit un effet de peur qui promeut encore plus la médiocrité et l'abdication de l'intelligence. Je me rappelle que lors des premiers attentats, au début des années 1990, visant les intellectuels et les journalistes, on avait assisté à ce type de solidarité conditionnelle. On se gardait de dénoncer un assassinat car on supposait la victime proche du pouvoir, de l'armée, de ceci, de cela. A un degré moindre, on en est encore là. J'ai envie de dire à tous les amis qu'il ne s'agit pas seulement de Rachid Boudjedra mais d'un processus de dégradation de la liberté de conscience, de poursuite de la dévalorisation des intellectuels qui ont survécu au carnage. Et pour cela, il faut dénoncer vigoureusement cette coercition débilitante obtenue par la peur. Sinon, comme jadis s'agissant des attentats, on pourra toujours avoir le loisir de répéter après le pasteur Martin Niemöller (1892-1984) :

«Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.»

A. M.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/06/04/article.php?sid=214594&cid=8

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Le poème-effraction de Tahar Djaout

Publié le par Mahi Ahmed

Le poème-effraction de Tahar Djaout

 

Par Arezki Metref

arezkimetref@free.fr

«Si tu n’avais été d’abord un homme qui souffre et qui brûle, tu ne serais pas un homme qui pense.»

(Friedrich Hölderlin, Hypérion)

Ceci me renvoyait aux débuts des années 1970, période où Alger était douché d’un soleil vivace, celui qui éclaire, illumine. Flashes : nous apprenions alors à défier les vigiles en marchant dans les rues barbelées, bras dessus bras dessous avec nos muses respectives. Si, irrédentistes, celles-ci étaient invisibles, elles allaient bientôt faire parler d’elles.

Mais voilà qu’en replongeant dans la poésie «si simplement solaire» (Pérenne, 1986) de Djaout, dans cette époque bénie où tout semblait possible, c’est dans la tragédie que je me retrouve plutôt immergé. Comment focaliser sur la poésie et éteindre cette grande clameur, ce fracas dans lequel toute cette histoire a sombré ? Comment effacer ces coups de feu, ces cris de haine ?

En se souvenant peut-être que Tahar Djaout, poète, a transcendé par sa poésie les passions et les pulsions humaines. Il s’est réduit à une essence spirituelle. Tahar Djaout demeure un poète. Je le vois, le poète. Il se tient derrière le journaliste. Il est au-delà du romancier. Il devance même l’homme.

Et pas n’importe lequel. Le poète de la mer. Plutôt celui de deux mers.

L’enfance, «- Enfance sans cesse régénérée -», c’est Oulkhou, et la guerre. Il en est profondément marqué. Toute son œuvre en est striée comme la feuille les nervures.

Si Tahar Djaout a développé les thèmes liés à l’enfance dans ses romans, celle-ci habitera surtout sa poésie. Djaout écrit ses poèmes en moisson d’un regard d’enfant sur le monde. Enfance : jeux à la rivière – un autre poète, Kateb Yacine, a été fasciné par le bouillonnement d’un torrent, métaphore du flot créateur –, chasse aux oiseaux, permanence de la nature, soleil, mer, et encore soleil et encore mer.

Cet univers parsemé de découvertes est l’exacte antinomie de la guerre. L’enfant entend cette dernière, ses ahans de destruction, mais il ne la voit pas. Il ne la comprend pas. C’est par la suite qu’il la saisira, dans une intelligence et la sensibilité rétrospectives. Le tragique se révélera dans une conscience de la maturation. Il densifie l’irradiation de l’enfance et projette le poète dans un univers proche de celui de Sénac ou de Camus. Quelque chose qui serait la jonction entre un couteau et le soleil, l’objet et le cosmos. Le barbelé et le solstice.

Tahar Djaout est – instinct – imprégné de cette fatalité désacralisée énoncée par Nietzche qu’il devait avoir sentie dans la prescience du poète, «voyant» rimbaldien. Savait-il qu’il allait avoir «une vie brève dans un cosmos éternel et, ce faisant, a-t-il lancé la supplique de Pindare : «O mon âme, n’aspire pas à la vie éternelle mais épuise le champ du possible» ? Credo du poète mathématicien.

Il y a la mer. Les mers. Celle qu’il voyait d’Oulkhou. L’autre, celle qui lèche de son écume les pieds de la citadelle, la Casbah d'Alger.

La même, au fond. La même mer immémoriale. Celle qui a accumulé dans son iode les particules d’anciennes souffrances et de futurs émerveillements.

Sans doute Tahar Djaout est-il de ces bienheureux qui ont le talent d’illustrer cette simple et humble identité du poète formulée par Victor Hugo, «un univers enfermé dans un homme».

Poète d’un univers où le soleil éclabousse de ses rayons les lentisques de Taourirt Ibarhiyane, la colline des marins, le village qui offre un balcon sur la mer comme une promesse de départ, et les terrasses blanches de la Casbah qui l'a accueilli à l’âge de dix ans !

Enterré à Oulkhou, face toujours à cette mer qui fonde son voyage et son exil, Tahar confond son éternité avec celle, minérale, de la Méditerranée.

«Je suis de l’autre race, celle des hommes qui portent jusqu’aux tréfonds de leurs neurones des millénaires de soleil», écrivait-il.

Il y a quelque chose de la rédemption dionysiaque dans cet abandon au soleil et à la mer, solitude dans la multitude. C’est comme si le poète cherchait à se purifier de l’adoration. Il s’aperçoit, dans un fléchissement nietzschéen, que Dieu est mort, peut-être lui aussi assassiné dans un parking poisseux, et que l’homme reste face à lui-même, sans bouc émissaire, sans rien pour se défausser de ses turpitudes et se protéger de ses peurs. Djaout devait être un poète qui ne croyait qu’au désir. Cela explique le heurt, dans ses premiers écrits poétiques, entre Eros et Thanatos. Avide de vie, goulu de jeunesse, de soleil, de mer, il savait pourtant que la mort guette, et qu’elle pouvait négliger les bonnes manières. Il la devinait comme l’ombre qui accompagne l’ombre, discrète, ne faisant pas de bruit, mais prompte à happer l’homme au plus clair de ses espérances.

La mort n’est pas seulement la fin de la vie. Elle est le commencement d’une réflexion et d’une poétique rétroactive. Omniprésence hédoniste. Dans la modernité douloureuse de l’après-guerre qu’il aborde en adolescent insatiable de la merveille solaire, Tahar Djaout redécouvre l’Art de vivre d’Epictète. Il en réinvente le stoïcisme.

L’abandon au soleil, la connivence de la mer ne creusent pas ces chiasmes qui disjonctent de la réalité. Dans une alchimie native, Djaout allie à l’aspiration voluptueuse à une sorte d’éternité paisible, euphorie astrale, le constat que des intérêts, des idéologies et, au fond, des sensibilités les musellent.

On peut appeler cela de l’engagement. Il n’est pas celui d’un intellectuel organique. Djaout, poète, trouvait insupportable ce qui entravait la liberté de créer, de penser, de léviter (élever, éviter) en défi à «ces eaux mortes/où croupiront nos rêves»…

Le poète se surprend alors dans une sorte d’art dans l'engagement mais au sens étymologique du mot : art pour la cité.

La conscience de l’enjeu politique qui détermine l’exercice de la liberté s’est forgée chez Djaout non pas dans les luttes solidaires, et parfois coercitives pour un artiste, d’une organisation politique mais dans la jubilation à s’ébrouer au soleil. Ça rend la liberté encore plus chère.

La figure du censeur apparaît tôt dans l’empêchement de la réalisation du poème. C’est le religieux, le policier, le militaire, la figure générique du vigile, celui qui porte et fait porter l’uniforme normatif, et qui possède le pouvoir prescriptif autoritaire de moraliser, de poser des muselières, qui empêche le chant et le cri.

Le poème, face à cela, devient effraction, donc infraction.

A. M.

 

P. S. : le 26 mai 1993, un assassin tire sur Tahar Djaout. Cela fait 24 ans. Afin que nul n’oublie… Ce texte a été publié dans un ouvrage collectif sur Tahar Djaout.

 

 

 

 

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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/05/28/article.php?sid=214265&cid=8

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L'hommage de l'Algérie à Mouloud Mammeri: Son œuvre revisitée à l'aune du 7e art à Oran

Publié le par Mahi Ahmed

L'hommage de l'Algérie à Mouloud Mammeri: Son œuvre revisitée à l'aune du 7e art à Oran

par Mohamed Bensalah

 

 

Homme de lettres, romancier, dramaturge, poète, nouvelliste, anthropologue, linguiste Mouloud Mammeri, qui a laissé à son pays une œuvre protéiforme, fait enfin l'objet d'un hommage particulier.

 

Né dans un petit village perché tout en haut d'une «colline oubliée» de Haute Kabylie, (Taourirt-Mimoun, commune de Béni Yenni), Dda l'Mouloud, écrivain algérien mondialement connu et traduit dans onze langues, fut rarement commenté et même trop souvent occulté dans son propre pays. Son nom n'apparaît que très rarement dans les ouvrages scolaires et les médias. Celui qui fut le doyen des écrivains algériens et l'un des plus importants d'entre eux n'a jamais fait l'objet d'une reconnaissance particulière. Rares sont ses ouvrages, parus après Le Banquet, qui ont fait l'objet d'une analyse ou d'un compte rendu dans la presse écrite, la radio et la télévision. Certes, l'homme était trop discret et avait de la retenue, mais cela ne peut en aucune façon expliquer le fait que, depuis l'indépendance, aucune instance n'a osé rompre le lourd silence entretenu autour de cet homme qui a tant donné pour son pays. En célébrant le 100e anniversaire de sa naissance, le Haut Commissariat à l'amazighité (HCA) a tenu, non seulement à réhabiliter cet auteur capital, mais aussi à promouvoir son œuvre. Le riche programme concocté durant toute l'année 2017, à travers tout le pays, permettra à la jeunesse d'aujourd'hui d'aborder de front cet intellectuel qui ne manque pas d'intérêt et dont il faut discuter les idées et les œuvres en dehors de polémiques biaisées.

 

De tous les écrivains algériens que la colonisation a contraints à l'exil, Mouloud Mammeri est l'un des premiers à regagner dès l'indépendance l'Algérie qu'il n'a plus quittée depuis. Premier président de l'Union des écrivains algériens, il a connu une période de gloire «institutionnelle» éphémère durant laquelle il a été sollicité, ici et là, donnant même son point de vue dans les journaux. Sa pièce Le Foehn fut montée par le Théâtre national algérien et l'ONCIC a produit le film tiré de son roman L'Opium et le bâton. Loin des feux de la rampe, et sans jamais recevoir d'honneur et de reconnaissance officielle, Mouloud Mammeri a mené une courte et sereine carrière d'écrivain et de chercheur, «caractérisée par une fidélité sereine à certaines idées et certains idéaux», disait de lui Tahar Djaout, et ce dernier de poursuivre «une réflexion qui échappait aux conjonctures, une grande rigueur d'analyse, une honnêteté intellectuelle indéniable».

 

L'œuvre protéiforme d'un auteur prolifique

 

Mouloud Mammeri, qui a écrit son premier roman en 1952, n'a peut-être pas produit une œuvre littéraire prolifique: quatre romans, deux pièces de théâtre, deux recueils de contes pour enfants en trente-quatre ans. Mais de tous les grands écrivains maghrébins qui ont débuté dans les années 50, il est celui qui a le moins publié. Ceci s'explique par l'immense contribution qu'il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou littéraires au domaine culturel berbère. Sa contribution, déterminante et courageuse, est l'une des plus importantes de ce siècle. Désireux de rendre un hommage particulier à cet auteur, le Laboratoire de création d'outils pédagogiques en langues étrangères (LOAPL) de l'université Oran 2 organise deux journées d'étude (les 13 et 14 mai), à Oran, et ce dans le cadre de la célébration du centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri, le fils de Tawrirt-Mimoun, qui a, durant les années 70, animé nombre de débats à l'université d'Oran Es-Sénia. Compte tenu du fait que plusieurs journées d'étude, colloques et séminaires, inscrits au programme de cette commémoration nationale, portent sur la vie et l'œuvre de cette grande figure de la culture algérienne, les universitaires-chercheurs d'Oran, de Mostaganem et de Saïda se proposent de revisiter un aspect précis de son œuvre protéiforme en abordant la problématique des affinités électives entre littérature et cinéma et en mettant en exergue les ouvrages de Mouloud Mammeri qui ont été adaptés au cinéma: La Colline oubliée, portée à l'écran par Abderrahmane Bouguermouh et L'Opium et le bâton, roman nominé aux prix Fémina et Goncourt, réalisé par Ahmed Rachedi. La pièce Le Foehn, montée par le TNA, est également programmée au TRO. Des spécialistes en la matière, cinéastes/critiques (A. Rachedi, B. Hadjad, A. Bedjaoui, A. Mouzaoui, Y. Nacib), universitaires/chercheurs (Aït Belkacem S., Lalaoui-Chiali F.Z., Medjad-Grine F., El Bachir-Sayed H., Ouksel-Amhis D., Benbrahim-Benhamadouche M., Bali A., Yefsah M., Belkacem D., Ouenzar R.N., Bessaï H., Roubaï-Chorfi A) animeront les débats, durant ces deux journées.

 

Il y a peut-être lieu de préciser que l'histoire des rapports entre littérature et cinéma est en fait une longue suite de querelles et de malentendus. On demande au film d'être scrupuleusement «fidèle» à l'œuvre dont il s'inspire alors que le passage d'un langage à l'autre s'accompagne nécessairement d'une transformation, fruit de la rencontre profonde de deux créateurs, accordés l'un à l'autre par de subtiles affinités et néanmoins libres. Mammeri, interrogé à propos de son roman adapté à l'écran par Ahmed Rachedi, le disait: «Je n'attends pas une translation fidèle, les choses ne pouvant se dire que différemment au cinéma. Rachedi a suivi très fidèlement le roman. Il n'en faisait pas bien sûr un compte rendu, mais un film».

 

L'approche transdisciplinaire entre les deux domaines de création, tout en nous incitant à relire, revoir et repenser textes et films, pose des problèmes d'articulation. On a trop souvent tendance à penser que les deux arts sont distincts. Ce qui empêche de comprendre les interactions entre les deux œuvres de création. Pour un artiste, comme pour un usager (lecteur ou spectateur), la séparation des deux domaines n'a pas forcément d'importance. Un texte porté à l'écran cesse d'appartenir à la littérature. Dans l'autre sens, le ou les films qui inspirent un texte littéraire cessent d'appartenir au cinéma. En effet, les dialogues d'un livre prononcés dans un film changent d'espèce (au sens fort du terme) pour s'incorporer au langage cinématographique. Parce que les mots sont performés par un acteur, ils entrent en relation avec les autres composantes du langage filmique (décor, cadrage, découpage, mouvements d'appareils).

 

En décrivant les processus de cette façon, on voit bien que l'examen des ressemblances et des différences entre un livre et un film est un exercice limitant. Ecrivains et cinéastes ou romanciers devenus réalisateurs en savent quelque chose. De Cocteau à Duras, en passant par Malraux et Robbe-Grillet, de Flaubert à Chabrol, de Simenon à Pagnol, en passant par Victor Hugo, Balzac, Stendhal, de Kurosawa à Welles, en passant par Shakespeare et Dostoïevski, la rencontre des écritures a fait du siècle précédent un siècle d'inspiration intarissable avec pour conséquence des œuvres inoubliables tels, Le Guépard, Le Salaire de la peur, Au nom de la rose, Les Misérables entre autres. Une culture purement audiovisuelle s'avère aujourd'hui insuffisante pour qui veut pratiquer le transfert sémiotique. La lecture approfondie des œuvres littéraires est donc une des tâches primordiales du metteur en scène désireux de se mettre derrière la caméra. Encore faut-il que cette lecture se fasse avec intelligence et minutie.

 

Les aléas du transfert sémiotique : qu'en est-il en Algérie des œuvres textuelles portées à l'écran ?

 

Première réponse: elles sont rares. El Hariq, feuilleton télévisé de Mustapha Badie, à partir de la trilogie de Mohamed Dib, Le Vent du Sud de Benhadouga, adapté par Slim Riad, l'Opium et le bâton et La colline oubliée, de Mammeri adaptés à l'écran respectivement par A. Rachedi et A.Bouguermouh, Morituri, Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra, portés à l'écran par Touita Okacha et Alexandre Arkadi, constituent des exceptions. Peut-être est-il temps de faire table rase des clichés tenaces concernant les rapports entre littérature et cinéma ? Peut-être est-il nécessaire d'abolir la frontière entre les Arts ? Ce geste fort peut avoir pour conséquence de défaire les approches trop spécialisées de la littérature ou du cinéma, en favorisant les rencontres et les métissages.

 

Les deux Journées d'étude, organisées à Oran en hommage à Mouloud Mammeri s'inscrivent précisément dans cette perspective de réflexion. Romancier, dramaturge, poète, nouvelliste, anthropologue, linguiste Entre La Colline oubliée (1952) et La Traversée (1982), on ne décèle peut-être pas d'évolution notoire ou d'innovation au niveau de l'écriture. Cependant, dès son premier livre, l'idée mûre et précise de son style, de la forme et de la structure, assignée à toute son œuvre est là. Styliste traditionnel, peu novateur, Mammeri écrivait une langue «léchée» mais ni éclatée ni prospective. Il ne se privera d'ailleurs jamais de rappeler sa dette à l'endroit de la littérature classique française ou universelle, son admiration pour Racine.

 

Il se distingue ainsi de Mohammed Dib qui, dès 1962, engagera son écriture dans des voies inexplorées. «Ce qui retient dans l'œuvre de Mammeri, c'est cette apparence de profondeur et de densité plus que d'innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l'impression d'un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience, l'application et le métier de l'écrivain qui n'écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous», précisait Tahar Djaout le 24 novembre 1986 dans L'Ivresque. Un livre comme Le sommeil du juste ne va-t-il pas dans ce sens-là ? Il a été conçu comme élément de plaisir, de beauté et - pourrait-on dire - d'un regard vers la postérité. Conte tenu du fait que notre intellectuel polyvalent, dont la carrière s'étend sur plus de trente ans, va faire l'objet d'un colloque particulier, organisé par l'université de Tizi-Ouzou, portant sur toute son œuvre et sur les facettes de cette carrière qui méritent d'être discutées, l'attention des universitaires-chercheurs d'Oran va se focaliser sur la problématique de «L'Adaptation cinématographique des œuvres littéraires», module enseigné à l'université Oran 2, en privilégiant les ouvrages de l'écrivain anthropologue adaptés à l'écran. Notre souhait est qu'on puisse enfin lire et découvrir, en dehors de toute polémique extra-littéraire, l'un des plus attachants de nos écrivains. Signalons enfin que Mouloud Mammeri a été aussi à l'origine du scénario et des commentaires du long-métrage documentaire «L'Aube des Damnés» que présentera son réalisateur à la cinémathèque d'Oran.

 

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Bribes de Salon à Boudjima

Publié le par Mahi Ahmed

Bribes de Salon à Boudjima

 

Par Arezki Metref

Amina Arfaoui, une amie écrivaine tunisienne, apprend que celui que tout le monde appelle à Boudjima et à Tigzirt, Moh-Arezki, propriétaire du Bar du Marché, contribue chaque année au Salon du livre en invitant l’ensemble des participants à un grand et généreux repas. Elle lui dit :

- Tu es un mécène ?

Puis, elle s’enquiert :

- Tu sais ce que c’est un mécène ?

Moh Arezki lui décerne, en guise de réponse, son célèbre sourire malicieux.

Alors, elle raconte que Mécène était un homme politique romain, conseiller de l’empereur Auguste (vers 70 avant J.-C., 8 avant J.-C.) amoureux des arts. N’y étant pas doué par la nature, il mit sa fortune et son influence au service de la promotion des arts et des lettres. Son nom propre a fini par devenir un nom commun.

Mécène, Moh Arezki ? Oui, un vrai ! C’est grâce à des gens comme lui qu’une commune comme celle de Boudjima peut organiser pour la quatrième année consécutive un Salon du livre qui commence à devenir un événement national.

 

Nourredine Saâdi, dont un nouveau roman va paraître à la rentrée Boulevard de l’abîme, rend hommage, dans la salle de conférences de la bibliothèque Mohya de Boudjima, en compagnie du poète Benmohamed et de votre serviteur, à son ami Nabile Farès. Il trace le parcours littéraire de l’auteur de Yahia pas de chance en soulignant la fidélité de ce dernier à la prospection intellectuelle des origines et de l’universalité. Farès était un homme habité par l’écriture. Un poète dont la parole est profonde, vraie, cosmogonique.

 

Le Salon du livre de Boudjima se tient dans un lieu unique et assez étroit. Quand ça se remplit de visiteurs, on peut à peine bouger là-dedans, et ça a été le cas presque tout le temps. Victime de son succès ! Et voilà comment je tombe nez à nez avec Nacer Boudiaf.

- Tu fais quoi ?

- Je visite.

- Pourquoi tu n’es pas venu avec ton livre ?

La réponse se perd dans le brouhaha et la cohue de cet après-midi du vendredi.

Voilà, en tout cas, un signe de succès du Salon. Il prend du nerf.

 

En aparté, Youcef Tounsi, cet agronome tard venu à l’écriture mais qui brûle les étapes comme rattraper le temps perdu, raconte deux histoires de son enfance scolaire. Et pour cause, l’une et l’autre mettent en situation un auteur qui va compter dans la littérature algérienne.

L’une se passe vers 1957 au Clos Salembier à Alger, quartier acquis au FLN. L’école, perchée au-dessus du Ravin-de-la-Femme-Sauvage, vient de recevoir un nouveau directeur, très pointilleux sur la discipline. Il interdisait aux élèves de salir les murs de l’école ou du quartier. Or, un jour, il découvre que le mur de soutènement de l’école est taggué, comme on dirait aujourd’hui. Deux mots d’ordre antagoniques. Un Libérez Messali côtoie un Vive le FLN.

Le directeur découvre qu’on a écrit sauvagement sur les murs, enfreignant l’interdiction de salir les murs. Il ne remarque même pas ce qui y est écrit. Ce qui l’interpelle, c’est que les gamins ne respectent pas la discipline. Il mène une enquête et découvre trois ou quatre coupables. Youcef Tounsi est dans le lot. Il les fait venir dans son bureau. Il est furieux.

- C’est ainsi que j’ai reçu une gifle de Mouloud Feraoun, raconte Youcef Tounsi.

La deuxième anecdote, ou plutôt la deuxième histoire, a lieu à Baraki. Nous sommes en 1958-1959 dans une école dont le directeur est connu pour ses positions ultra. Youcef Tounsi et ses camarades ont un instituteur qui ne cache pas ses positions nationalistes en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Le directeur fait venir les parachutistes qui arrachent Tahar Oussedik de sa classe pour le jeter en prison.

 

On ne peut pas dire que Saïd Sadi n’est pas un intellectuel brillant. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui politiquement, quand on l’entend parler, on est obligé de convenir qu’il sait vraiment causer et de quoi il cause. Il est venu présenter son dernier livre consacré à… Cherif Kheddam ! Eh oui, on ne le croirait pas, hein ? Un homme politique ne parle que de politique. Saïd Sadi interroge les icônes de son propre panthéon et il en extrait ce qui les fait inscrire dans le récit collectif.

 

M’hand Bouharati, citoyen de Boudjima, est un véritable taximan. Véritable ? Oui, présentable, il a en outre de la conversation. Et il a une curiosité intellectuelle et une humilité de plus en plus rare. Il s’implique à fond dans le Salon de Boudjima, considérant que c’est son devoir de citoyen que de contribuer à la vie culturelle de sa commune.

 

Smaïl Boukherroub, 53 ans, est le maire RCD de Boudjima. C’est grâce à lui et la contribution de plusieurs associations (dont la LACD, l’ACABM, ANZA, LYRA…) que le Salon de Boudjima tient et se développe. Ce n’est pas pour personnaliser le mérite mais il n’est pas sûr que sans son désir d’émancipation des administrés par la culture, l’initiative réussisse. Cela dit, il faut rendre hommage au dévouement, l’abnégation de tous ses collaborateurs, trop nombreux pour être cités ici.

 

Hacène Metref revient d’Iboudrarène où il a assisté à une cérémonie en hommage à M’barek Aït Menguellet, Amar Ould Hamouda et Salah Aït Mohand-Saïd, ces pionniers du nationalisme en Kabylie, exécutés injustement en mars 1956 par le FLN pour berbérisme. Il raconte que des milliers de citoyens se sont retrouvés là pour réparer cette innommable tragédie. «L’histoire revient sur les lieux du crime !» commente Hacène.

 

Abdelmadjid Merdaci, historien, est venu causer de l’occultation de l’Histoire. Réaction d’un membre du RPK (Rassemblement pour la Kabylie) lors du débat : «Je me sens plus proche d’un non-Kabyle qui milite pour la démocratie que d’un Kabyle comme Ouyahia ou Sellal. Comme quoi, la fracture n’est pas entre Kabyles et non-Kabyles mais dans la façon de concevoir l’avenir de l’Algérie.»

Un bus pour la lecture est venu d’Oran, envoyé par le Petit Lecteur, pour initier les enfants à cette joie qui consiste à déchiffrer les lettres. Et on les voit à l’entrée du salon à se régaler.

 

Participation dense des éditeurs. Petits et grands, ils ont tous leur place à Boudjima. Et impressionnante participation d’auteurs qui s’autoéditent. Tous ceux-là qui, on le sait, n’ont aucune chance dans un grand salon. C’est aussi ça, Boudjima !

A. M.

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/04/23/article.php?sid=212641&cid=8

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L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT : les positions des candidats Mélenchon, Hamon et Macron

Publié le par Mahi Ahmed

L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE, LA FRANCE, LE MAGHREB ET LE PROCHE-ORIENT

 

 

Ce que préconise Jean-Luc Mélenchon

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > 21 AVRIL 2017

Le 23 avril, les Français voteront pour le premier tour de l’élection présidentielle. Nous avons envoyé il y a deux mois un questionnaire détaillé aux candidats pour recueillir leur point de vue. À ce jour, nous n’avons reçu qu’une réponse, celle de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, que nous publions ci-dessous. Nous avons toutefois voulu donner une idée du choix des quelques uns des postulants et sélectionné, à partir des thèmes que nous avions choisis, leurs principales déclarations. On trouvera donc également, regroupés par Marc Cher-Leparrain, les points de vue résumés de François Fillon, Marine Le Pen, Benoit Hamon et Emmanuel Macron.

 

Jean-Luc Mélenchon à une manifesation parisienne contre la loi travail, 9 avril 2016.

Pascal.Van.

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Ces intérêts s’inscrivent dans le cadre diplomatique global que propose notre programme l’Avenir en commun, précisé le 31 mars par Jean-Luc Mélenchon lors de la présentation du livret de la France insoumise Une France indépendante au service de la paix. L’intérêt premier de la France est que les conditions de la paix soient réunies. Notre intérêt rencontre ici le devoir d’humanité de la République. La France ne peut s’enfermer dans une forteresse ignorant les vallées de larmes qui l’entourent. Les guerres, a fortiori dans notre aire régionale proche, finissent toujours par avoir un impact sur notre propre sécurité. Or l’avènement d’une mondialisation multipolaire ne nous protège pas plus de la guerre que la période d’hégémonisme unilatéral des États-Unis. La crise écologique risque d’exacerber les conflits liés à l’appropriation des ressources, à la raréfaction de la biodiversité, au changement climatique. À ces bifurcations s’ajoutent les effets de décennies de négation des droits élémentaires des peuples, de libéralisation sauvage et de prédation économique qui ont fragilisé les sociétés. On assiste donc à une exacerbation des tensions entre nations et à l’intérieur d’elles-mêmes, comme en atteste la vigueur des fractures identitaires. La France peut apporter une contribution essentielle à la paix. La condition est qu’elle parle de sa propre voix et refuse le piège tendu par des ennemis complémentaires qui continuent à manipuler l’idée d’un « choc de civilisations », entre l’« Occident » et l’« Islam » par exemple. Voilà pourquoi elle doit en premier lieu mettre un terme à l’inféodation de sa politique extérieure à celle des États-Unis.

 

Le Proche-Orient est le triste théâtre d’une conjonction explosive de l’ensemble de ces tensions. S’y enchevêtrent rivalités géopolitiques, notamment pour l’appropriation des matières premières et le contrôle des routes énergétiques, et replis identitaires favorisés par la fragilisation des États et des sociétés. En Afrique du Nord, la guerre de 2011 en Libye a été une erreur historique. En outrepassant le mandat du Conseil de sécurité, elle a fragilisé les capacités d’action de l’ONU. Et la Libye est devenue un foyer durable de déstabilisation.

 

Face à ces constats, le candidat de la France Insoumise propose de nouveaux choix stratégiques dans ces deux régions pour favoriser une paix durable. La France doit sortir des interventions militaires sans vision politique, donc sans fin. Elle doit revoir ses alliances. Elle doit rompre avec l’affairisme qui obère ses capacités politiques.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

Ce n’est pas tant la France qui a commis des erreurs que les monarques républicains et leurs « experts » en charge de sa politique étrangère ! Cette précision faite, nous déplorons que l’action extérieure de la France dans ces régions se soit réduite à un entremêlement d’indignations sélectives, d’affairisme et d’interventions militaires sans vision politique. Les indignations sélectives sont graves, car elles affaiblissent la parole de la France. On ne peut pas dénoncer, à juste titre, le martyre des populations syriennes tout en fermant les yeux sur le sort fait aux civils yéménites par des alliés actuels de la France, ou en se résignant au sabotage du processus de paix par Israël, pour s’en tenir à ces exemples.

 

Il faut redonner à la France une politique extérieure indépendante. Notre pays a été enfermé dans des alliances restreignant son horizon. Il en est ainsi de l’alignement sur les États-Unis, pourtant comptables avec l’invasion de l’Irak d’une part importante de l’état actuel du Proche-Orient. Leur Président actuel, erratique et belliqueux, ne peut que renforcer notre conviction de la nécessité absolue que la France parle de sa propre voix. Il en va de même des alliances avec les monarchies du Golfe. La France a repris à son compte une « fracture chiites-sunnites » présentée comme l’alpha et l’oméga des dynamiques de la région. Alors que les fractures religieuses, devenues réelles dans certaines têtes à force d’être attisées, ne forment que l’écueil d’enjeux (géo)politiques profanes. Et notre pays n’a en outre pas à rentrer dans ces considérations ! Imbibée d’un néoconservatisme mêlant croisade démocratique et lecture ethnique et confessionnelle des conflits, notre politique étrangère, en Syrie comme ailleurs, s’est en définitive condamnée à alterner entre velléités militaristes et postures moralisatrices. D’où des postures déconnectées de la réalité, tel le refus de toute négociation avant le départ préalable de Bachar Al-Assad que personne n’avait les moyens d’imposer. Ces choix ont rendu la France inaudible. En Afrique du Nord, depuis une intervention désastreuse en Libye en 2011 notre pays s’escrime, avec les États-Unis et l’Union européenne, à mener une politique qui ne fait que renforcer la fragmentation du pays. Ailleurs la France n’a pas tenu compte des aspirations des peuples là où elles avaient réussi à émerger pacifiquement, comme en Tunisie. Comment accepter qu’aucun geste significatif n’ait été fait pour alléger le fardeau de la dette qui hypothèque les possibilités de répondre aux attentes exprimées lors de la révolution ? Nous avons pour notre part proposé des solutions tout à fait réalistes en ce sens, en lien avec nos amis du Front populaire tunisien.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France doit à l’évidence avoir une politique indépendante et cohérente dans ces régions stratégiques pour elles.

 

Au Proche-Orient, en Syrie et au Yémen notamment, elle doit sortir de ses alliances isolantes et mettre tout son poids au service de solutions politiques. C’est aussi le cas en Palestine et Israël, où il faut reconnaître la Palestine, réaffirmer la légalité internationale et la légitimité du plus faible à voir ses droits reconnus. La France doit renouer avec l’art de la négociation, en priorité au sein de l’ONU. Ceci implique de regarder au-delà de l’Occident, un des principes directeurs de notre programme international. Dire cela n’est évidemment pas céder quoi que ce soit sur le terrain de la lutte antiterroriste, que nous concevons néanmoins d’abord comme un enjeu de sécurité intérieur (voir le livret programmatique Sécurité : retour à la raison). Le volet international de cette lutte doit être mis en œuvre via l’ONU dans le cadre d’une stratégie globale contre les organisations terroristes comportant un volet militaire, mais reposant prioritairement sur l’assèchement de leurs ressources économiques, de leurs soutiens internationaux et de leurs bases sociales.

 

À terme l’intérêt de la France est de repenser ses relations avec cette région du monde victime d’une certaine « malédiction des ressources naturelles ». Notre vision des relations renouvelées dans ces régions rencontre ici nos propositions en matière de planification écologique. Il faut apprendre à nous passer de gaz et de pétrole, tout comme les pays exportateurs sont désormais contraints de penser à la sortie des énergies fossiles.

 

La philosophie est similaire pour ce qui concerne le renouveau des relations que nous souhaitons avec l’Afrique du Nord. L’espace méditerranéen, interpénétré avec la France, est une zone prioritaire d’action et de coopération internationale. Il faut rediscuter les accords inégaux et le fardeau de la dette avec la Tunisie notamment. Il est par ailleurs insupportable que la Méditerranée soit réduite à un cimetière de migrants. Nous devons en finir avec l’Europe « forteresse » et la stigmatisation des étrangers non-communautaires, avec pour objectif principal de refonder la politique européenne de contrôle des frontières extérieures en refusant sa militarisation et son externalisation. Tout en luttant contre les causes des migrations qui sont toujours un déracinement pour ceux qui y sont contraints, la France doit contribuer à l’union du bassin méditerranéen autour d’objectifs communs de progrès. Plutôt que de reproduire les erreurs des organisations paralysées par les clivages entre certains États méditerranéens, nous proposons la réalisation de projets concrets, comme la mise en place d’une structure commune de lutte contre les pollutions et de gestion de l’écosystème de la mer Méditerranée, la création d’une chaîne de télévision méditerranéenne émettant en plusieurs langues, la création d’un organisme méditerranéen de sécurité civile, l’organisation d’un réseau d’universités méditerranéennes.

 

Sur ces bases, des échanges bilatéraux seront évidemment nécessaires avec chaque pays concerné, tout comme des alliances ad hoc autour de tel ou tel enjeu. Mais le cadre global de cette action sera toujours l’ONU qui est, en dépit de toutes ses imperfections, la seule organisation universelle reconnaissant l’égalité entre tous les États, donc la seule instance légitime à assurer la sécurité collective.

 

— Les groupes djihadistes sont plus nombreux et davantage disséminés aujourd’hui qu’au 11 septembre 2001, que ce soit au Proche-Orient, en Afrique du Nord et dans le Sahel. Comment expliquez-vous qu’aucune des opérations militaires lancées depuis contre les organisations djihadistes, que ce soit par les États-Unis ou la France, n’ait réussi à les éliminer ? Pourquoi, selon vous, l’effet contraire est-il même observé ?

 

Les « guerres aux terrorismes » sont un échec terrible. Sauf pour les complexes militaro-industriels, en particulier étasuniens, et tous ceux pour qui l’enjeu réel est moins d’éliminer les terroristes que de rester présent militairement dans les régions concernées. Du point de vue militaire ces guerres sont une absurdité, car on ne combat pas un concept, mais des ennemis concrets situés dans un espace-temps précis. Sinon c’est la guerre sans but précis, donc sans fin. Donc l’échec assuré face à un adversaire qui a le temps pour lui. Nous n’oublions pas aussi le poids déterminant dans la recrudescence du terrorisme de l’invasion de l’Irak. La légende étasunienne reprise à leur compte par nos dirigeants veut que l’organisation de l’État islamique (OEI) ait été le produit de la crise syrienne, voire une création du régime syrien. Si ce dernier a pu un temps profiter de la confessionnalisation des forces en Syrie, force est de constater que ses ennemis la lui ont servie sur un plateau. Surtout, cette organisation djihadiste est bien initialement née dans un État irakien détruit par ses agresseurs puis livré aux clivages ethniques et confessionnels renforcés par une nouvelle constitution réactionnaire. Les cadres aguerris de l’OEI sont le produit de cette histoire. Aucune leçon n’en a été tirée. Les interventions extérieures continuent avec les mêmes travers. Elles font écho à la propagande des terroristes, promus de criminels en soldats défenseurs d’une cause du seul fait qu’ils sont la cible désignée des plus grandes puissances du monde. Le recours aux bombardements massifs multiplie les victimes civiles. La dislocation des sociétés concernées va de pair avec l’absence d’agenda politique. Le tout explique qu’aucun règlement durable du problème ne soit en vue, au-delà de quelques victoires tactiques.

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

Pour en rester au passé récent, les racines en sont selon nous multiples : idéologiques — plutôt que strictement religieuses —, sociales, économiques, (géo)politiques. Le volet idéologique du djihadisme repose sur un usage identitaire, donc politique, du religieux. Le djihadisme est par ailleurs le produit de dynamiques globales et en aucun cas un phénomène strictement endogène au monde musulman. Même si les responsabilités internes aux pays des régions concernées sont certes fortes. On pense évidemment aux monarchies du Golfe et à leur prosélytisme réactionnaire inconséquent, ou à certaines autres dictatures qui en dépit de leurs prétentions laïques ont beaucoup usé des clivages ethniques et confessionnels. Mais le djihadisme n’aurait jamais pris une telle ampleur sans les guerres menées le plus souvent sous la houlette des États-Unis. Les djihadistes n’auraient par exemple jamais acquis un tel savoir-faire organisationnel et militaire sans l’aide initiale reçue pendant la guerre froide dans le cadre de la lutte contre le communisme. Les conflits qui ont suivi en Afghanistan et Irak ont aguerri des cadres aujourd’hui indispensables à ces organisations.

 

De tout ceci on peut déduire qu’il y a un lien entre certains choix de notre politique extérieure et le fait que la France ait été visée aussi durement. Concernant la politique intérieure, si l’on entend par là par exemple notre système de laïcité régulièrement dénoncé dans la propagande djihadiste, nous réaffirmons que toute concession aux réactionnaires de tous types serait une défaite. Pour le reste, on doit à l’évidence questionner notre société quand on sait qu’une majorité des acteurs impliqués dans ces attaques en étaient issus. Mais cela renvoie à des enjeux d’une telle complexité qu’il serait hasardeux de prétendre les évoquer en quelques lignes. L’essentiel à rappeler est que le succès de la lutte contre les actes terroristes implique le refus de toute forme de division dans notre pays entre musulmans et non-musulmans, que les djihadistes essaient d’exacerber. Et il suppose une politique de sécurité intérieure remettant le renseignement humain appuyé sur des enquêtes judiciaires au cœur de notre stratégie. Jean-Luc Mélenchon sera en la matière le président de l’efficacité et de la paix civile, pas celui du spectacle et de la peur.

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Qu’entend-on par « realpolitik » ? S’il s’agit de partir des réalités du monde pour aller à l’idéal, alors oui. Mais s’il s’agit de continuer vers les mêmes impasses, en inféodant notre diplomatie à tel ou tel enjeu énergétique ou à la signature de tel ou tel contrat d’armement, les moyens que propose l’Avenir en commun pour sortir de ces impasses sont clairs. Il faut retrouver notre indépendance énergétique par la transition écologique. Et nous devons assurer la survie autonome de notre industrie de l’armement en créant un pôle public renforçant la diversification grâce aux synergies entre industries civiles et militaires, afin que ce dernier secteur ne dépende plus des exportations qui orientent actuellement la politique extérieure de la France.

 

Pour ce qui concerne les principes, commençons par rompre avec un moralisme aveugle et belliciste qui réduit les droits humains à un étendard identitaire au nom de valeurs dites « occidentales ». La France ne doit plus être définie comme « occidentale », sa devise est par principe internationaliste et universelle. Partant du constat qu’existent de nombreuses aspirations universellement partagées, nous engagerons un redéploiement de notre action internationale qui ne se basera plus sur des valeurs floues ou des convergences d’intérêts oligarchiques, mais sur des coopérations renforçant la paix et la solidarité. Sachant que, en tout état de cause, c’est aux peuples concernés de choisir souverainement ce qui est bon pour eux.

 

— L’armée israélienne offre la possibilité, à la seule condition d’être juif, à ceux qui ne possèdent pas la nationalité israélienne et qui souhaitent néanmoins s’enrôler sans devenir israélien, de servir pendant 18 mois dans ses rangs, y compris dans des unités combattantes (programme nommé « Mahal »). Des jeunes Français se portent régulièrement volontaires dans ce cadre. Quel est votre avis sur la question ? Qu’en est-il s’ils participent sur le terrain à des actions contraires au droit international et que la France réprouve officiellement ?

 

Au-delà de la désapprobation morale que peut inspirer le fait qu’un jeune Français serve dans une armée étrangère, rappelons qu’un étranger engagé dans notre Légion étrangère n’a pas obligation de devenir français. Le rétablissement du service civique à dimension militaire ou de sécurité civile que nous proposons impliquera certainement de revoir les conditions d’engagement d’un jeune citoyen français dans une armée étrangère. Mais à cette heure il n’y a pas, sur le principe, de spécificité israélienne sur ce point précis. Il est toutefois inacceptable que, dans la pratique, ces Français combattant pour l’armée israélienne puissent mener des actions contraires au droit international. Le principe de la responsabilité individuelle doit ici s’appliquer, et ces soldats doivent le cas échéant être jugés en France pour de tels actes.

 

(Ces réponses sont signées de Charlotte Girard, coresponsable du programme « L’avenir en commun » de la France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon).

Ce que dit Benoit Hamon

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

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— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du Nord et au Proche-Orient ?

 

Benoît Hamon reconnaîtra l’État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Sur la Syrie, il est pour une solution politique sans Bachar Al-Assad. Il s’engage à combattre aussi bien Bachar Al-Assad que l’organisation de l’État islamique (OEI), tous deux des « barbares de la même nature ». En adoptant cette position, il veut, par ailleurs engager la France dans la lutte contre « l’impérialisme agressif » de la Russie.

 

Il appelle de ses vœux la mise en place de pourparlers avec toutes les composantes de la société syrienne, minorités culturelles et religieuses comprises, sous l’égide des Nations unies, afin d’éviter une situation similaire à l’Irak où la minorité sunnite a été écartée de la sphère politique, créant une frustration qui fut le terreau pour l’implantation durable de l’OEI au Levant.

 

Il a soutenu les frappes ordonnées par le président américain Donald Trump en Syrie, en déclarant que le régime alaouite est responsable de la riposte américaine.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

À propos des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, la diplomatie française ne doit pas être dictée par les industriels français de l’armement. Il reconnaît que ce lien a pu paraître si fort qu’on pourrait comprendre que c’est le cas.

 

Il juge qu’il faut en finir avec « l’espèce de lune de miel » avec des pays du Golfe, comme le Qatar.

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La France restera attachée à l’ONU. Pour allier développement et sécurité, droits humains et nouvelles règles commerciales, la France nouera ou consolidera des partenariats féconds avec les États acceptables. Benoît Hamon préservera les politiques internationales qui s’inscrivent dans la vision française du monde, juste et humaniste (accord de Paris sur le climat, Cour pénale internationale, accord sur le nucléaire iranien).

 

Pour développer la coopération militaire et diplomatique, il fera en sorte que l’action militaire et les sanctions soient largement appuyées par les partenaires européens et régionaux concernés. Au-delà des interventions, la diplomatie française déploiera une action politique et civile déterminée et efficace.

 

Il proposera aux Européens une initiative pour renforcer leur sécurité grâce à une plus grande coopération européenne dans le domaine de la défense. Celle-ci comprendra une amélioration du hub européen, afin que les partenaires accentuent leur soutien logistique et financier aux opérations extérieures faites par la France. Les états-majors européens et les brigades binationales seront renforcés.

 

Il s’agit de miser sur l’Union européenne plutôt que sur l’OTAN – tout en restant dans le commandement intégré. Être ou ne pas être dans le commandement militaire intégré de l’OTAN est une question neutre, cela ne changera rien à l’obligation de défendre l’Europe.

 

Benoît Hamon justifie la présence de l’armée en citant le Mali, « bon exemple de la nécessité d’intervenir » pour empêcher de potentiels massacres entre communautés religieuses. Il approuve également la participation militaire française en Irak et Syrie contre l’OEI.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

 

 

Ce que dit Emmanuel Macron

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > MARC CHER-LEPARRAIN > 21 AVRIL 2017

 

— Quels sont selon vous les principaux intérêts que la France doit défendre en Afrique du nord et au Proche-Orient ?

 

Selon Emmanuel Macron, les intérêts que la France doit défendre sont de trois ordres. « Nos intérêts sécuritaires, d’abord, c’est avant tout lutter contre le terrorisme. Protéger les Français en France et dans le monde doit être notre préoccupation constante. Puis nos intérêts climatiques (…), et enfin nos intérêts économiques ».

 

Pour garantir la sécurité des Français, la France doit tout autant renforcer son autonomie propre que ses alliances stratégiques dans le cadre de l’Union européenne, dans celui de l’OTAN, et dans le système des Nations unies. La France a par ailleurs des accords bilatéraux de protection signés avec des partenaires dans le monde.

 

— Au Proche-Orient, Emmanuel Macron réaffirme son attachement à la sécurité d’Israël, mais appuie la naissance d’un État palestinien, sans annoncer néanmoins la reconnaissance de cet État.

 

— L’ouverture vers l’Iran devra se poursuivre, si l’accord nucléaire de 2015 est respecté et si l’Iran concourt à la stabilité régionale.

 

— L’aide au développement doit être plus efficace et plus diversifiée qu’aujourd’hui. Elle doit se concentrer sur l’Afrique subsaharienne, le Sahel, le Maghreb, les pays en crise et l’espace francophone.

 

— Considérez-vous que la France a commis des erreurs dans ces régions au cours des dernières années ? Si oui, quelles sont les plus importantes ?

 

« La France a perdu du terrain à Bruxelles, au sein des institutions européennes. Sa présence a globalement reculé au Moyen-Orient, au Maghreb et en Afrique, son continent frère. (...) La parole de la France porte moins. (…) Sa place dans la résolution des crises est moins centrale. » Pour Emmanuel Macron, trois raisons à cela : l’Europe n’est pas affirmée comme une puissance à part entière ; la France s’est montrée incapable de mener des réformes structurelles qui permettent une croissance soutenue et donc des marges de manœuvre budgétaires ; la diplomatie française s’est montrée erratique, manquant d’équilibre et de dialogue.

 

En Syrie, « nous ne pouvons pas faire de l’extermination du régime de Bachar Al-Assad un préalable à toute décision, même si c’est bien évidemment un objectif ». L’ennemi principal est l’islamisme radical qui se développe sur les ruines de la Syrie. Il ne s’agit donc pas de maintenir Bachar Al-Assad au pouvoir ad vitam aeternam, mais de trouver une solution politique transitoire pour sortir de cette impasse politique. Emmanuel Macron veut ainsi mener une « politique d’équilibre » à l’égard du régime et des rebelles en Syrie, se démarquant de la politique pro-opposition de Paris depuis le début du conflit. Il faut parler avec « toutes les parties ». La France en particulier ne doit tourner le dos ni à Vladimir Poutine, ni à Donald Trump. La France n’est pas là pour décerner des bons et des mauvais points à qui que ce soit, elle est là pour construire la paix.

 

À propos du clivage entre l’Arabie saoudite et l’Iran, « la France doit parler à l’Arabie saoudite et à l’Iran. La France n’a pas à s’ingérer dans le jeu d’influence de ces deux puissances. Ce serait une erreur. Aussi vrai que c’est une erreur d’être trop favorable à l’Arabie saoudite, comme cela a pu être le cas par le passé. C’est aussi une erreur de vouloir déséquilibrer la présence française en ne considérant que l’Iran. Parce que c’est une manière d’insécuriser l’Arabie saoudite et parce que c’est une manière d’insécuriser Israël. Il faut mener une politique de dialogue exigeant avec ces deux puissances régionales. Exigence à l’égard de l’Iran en matière de nucléaire et de non-prolifération. Exigence à l’égard de l’Arabie saoudite qui doit avoir une politique de responsabilité et en aucun cas d’accepter quelque connivence que ce soit avec des mouvements qui promeuvent la violence et le terrorisme. Je ne m’aligne sur personne dans la région. »

 

— Pensez-vous que la France a une action propre à mener dans ces régions ? Doit-elle agir dans le cadre d’alliances spécifiques ? Lesquelles ?

 

La dimension européenne est omniprésente : « la France doit inscrire sa politique internationale dans l’Europe qui la rend plus forte et doit savoir discuter avec des puissances, même quand elles ne sont pas amies ». Discuter efficacement avec la Russie et consolider les relations d’amitié avec les États-Unis passe par une politique étrangère européenne efficace qui permette aux démocraties européennes de peser à l’échelle diplomatique. « Seules la fermeté et l’union des Européens permettront de maintenir le dialogue ouvert avec Moscou, qui est indispensable ».

 

La sortie de l’euro, de l’OTAN et de l’Union européenne isolerait la France de ses partenaires et serait un désastre économique. « Une politique étrangère sans ancrage multilatéral ne peut promouvoir efficacement la paix ».

 

La politique arabe et méditerranéenne doit être replacée au cœur de la diplomatie française. « Mais la zone méditerranéenne n’est pas l’apanage de la France, mais bien l’affaire de toute l’Europe ». « L’unique souveraineté possible se construit à l’échelle européenne. Notre capacité à répondre aux défis sécuritaires et climatiques, c’est l’Europe. Tout autant que notre capacité à renouer avec la croissance. »

 

— Quelles sont, selon vous, les principales racines du djihadisme ? Voyez-vous un lien entre notre politique étrangère ou notre politique intérieure d’une part, et le fait qu’il y ait des attentats en France d’autre part ?

 

« Les réseaux terroristes d’Al Qaida et de Daech constituent un enjeu stratégique pour la France (…) Cela étant posé, il faut comprendre en quoi, en France, il y a un « terreau”, et en quoi ce terreau est notre responsabilité ».

 

Le défi lancé par le terrorisme international n’est pas qu’un défi de sécurité. C’est un défi qui est « au croisement de batailles économiques, sociales, culturelles, spirituelles aussi ».

 

Il ne faut pas se focaliser uniquement sur la réponse sécuritaire. En effet, il ne s’agit pas seulement d’une menace extérieure, d’un « crime qui viendrait d’autres pays » : « il faut regarder en face le fait que notre société, notre économie a aussi produit de l’anomie, de l’exclusion, des destins individuels qui ont pu conduire certaines et certains à aller jusqu’à ces atrocités ». Prendre conscience des origines intérieures du terrorisme, c’est aussi prendre la mesure des responsabilités et penser plus largement la réponse au terrorisme. L’idéologie islamiste (...) n’aurait pas une emprise si grande sur les jeunes Français si la République n’avait pas laissé tomber une partie de sa jeunesse. »

 

Pour Emmanuel Macron, la faillite des élites, mais aussi celle du modèle éducatif et social ont leur part de responsabilité dans l’émergence d’un extrémisme qui a trouvé l’islam pour véhicule et étendard. Pour ce faire, il considère que l’on doit construire « la nouvelle prospérité ». Autour de deux grands axes : la défiance et l’arrêt de la mobilité sociale. « Quelqu’un, sous prétexte qu’il a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane, a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre ». Ainsi, « nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité sociale ».

 

— Appliquerez-vous le principe de la realpolitik dans l’action de la France en Afrique du Nord et au Proche-Orient ? Lui instaurez-vous des limites ? Quelles valeurs la France doit-elle défendre dans ces pays ?

 

Emmanuel Macron pense que diplomatie des droits humains et défense des intérêts nationaux sont conciliables. Quand Jacques Chirac et Dominique de Villepin défendent le « non » français à l’intervention irakienne, ils pratiquent une politique des droits humains. Mais il s’agit d’une politique responsable qui ne naît pas sous le coup de l’émotion ou de la vengeance. En diplomatie comme dans les affaires politiques, on doit avoir une morale de l’action.

 

Les intérêts économiques doivent conduire la diplomatie. L’ambition de continuer à faire progresser les relations économiques avec les pays arabes, loin des postures diplomatiques moralisatrices des derniers temps, laisse entrevoir une diplomatie flexible dans le cadre d’une Union européenne approfondie. Avec la Russie, la Turquie ou les pays du Moyen-Orient et du Golfe, ce dialogue sera constant, mais exigeant, en tenant compte des droits et libertés fondamentales, autant que du respect du droit international et de nos propres intérêts.

 

MARC CHER-LEPARRAIN

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Quand le bachagha Bengana vendit Chebbah El-Mekki aux autorités coloniales

Publié le par Mahi Ahmed

Quand le bachagha Bengana vendit Chebbah El-Mekki aux autorités coloniales

Quand le bachagha Bengana vendit Chebbah El-Mekki aux autorités coloniales

07 Apr, 2017 | 11:24 | 7

Chebbah El-Mekki. D. R.

Une écrivaine algérienne, Sophia Ammad, auteure du livre Ils ont honoré la patrie qui parle de «la vie, des combats et des joies de poètes et de guerrières qui ont participé à l’histoire de l’Algérie», évoque la dénonciation aux autorités coloniales, dès 1934, par le bachagha Bouaziz Bengana de Chebbah El-Mekki qui «utilisait le théâtre comme une arme pour dénoncer les abus des autorités coloniales et la cruauté infligée aux autochtones qui voulaient simplement vivre libres sur leurs terres ancestrales». Un des historiens qui ont travaillé sur la vie de Chebbah El-Mekki a rapporté qu’il était «l’une des rares personnes à tenir tête au tyran de Biskra, le caïd Bengana, et qu’il surnommait "le pharaon arabe". Il le dénonçait publiquement». Et à l’époque, comme il le souligne, «cela constituait un acte passible de mort !».

 

Le rapport entre Chebbah El-Mekki, personnalité historique dont les Algériens tirent une grande fierté, et le traître que fut le bachagha Bengana, a été largement médiatisé pour la première fois, à la suite de la colère suscitée par une émission de la chaîne publique de la télévision nationale, Canal Algérie, qui faisait la promotion d’un livre visant à réhabiliter le bachagha de sinistre mémoire. Sans le scandale créé par l’intrusion du bachagha Bengana dans l’actualité algérienne, beaucoup d’Algériens seraient restés dans l’ignorance de cette grande figure du militantisme national et de la culture qu’a été Chebbah El-Mekki, dont l’arrestation en 1936, sur dénonciation du bachagha Bengana, avait fait l’objet d’une grande campagne pour sa libération en Algérie et en France. Il avait été condamné à trente jours de prison ferme. Le secours populaire français avait même édité un timbre de solidarité qui représentait Chebbah enchaîné et traîné derrière la queue d’un cheval.

 

Dans ses mémoires, Chebbah El-Mekki raconte cet événement : «C’est au cours de l’année 1936 que j’ai été traîné poings liés attachés à une corde tirée par une jument sur un parcours de 130 kilomètres entre Biskra et Ouled-Djellal. Mon arrestation a eu lieu "un certain jour de 1936" après une réunion de l’Association des oulémas qui s’était déroulée à Biskra pour fêter la libération de Cheikh El-Okbi et de Abbas Turqui qui avaient été accusés à tort de l’assassinat du muphti Kahoul. A la suite de cette réunion, je fus arrêté par le représentant du bachaga Bengana qui m’avait accusé ‘‘d’avoir tenu des propos hostiles à ce dernier et à la France’’. Le représentant de Bengana m’a informé que je serai conduit à la prison d’Ouled-Djellal où je serai mis aux arrêts durant un mois. J’ai rejeté ces accusations mensongères et j’ai refusé de me laisser mener à la prison d’Ouled-Djellal sans qu’il y ait un jugement en bonne et due forme. C’est donc par la force et en usant de moyens violents que les serviteurs zélés du féodalisme et du colonialisme ont pu me mener à Ouled-Djellal.»

 

Pour rappel, Chebbah El-Mekki est né en 1894 dans la commune de Sidi-Okba, wilaya de Biskra. Il a appris l'alphabet et le coran dans cette même ville. En 1924, il part en France, où il adhère à l'Etoile nord-africaine (ENA). En 1929, il retourne à Sidi-Okba où il ouvre un café maure et créé le premier «théâtre indigène», dont le secrétaire général était l'écrivain algérien Ahmed Reda-Houhou. Dans son combat anticolonialiste, Chebbah El-Mekki était membre à la fois des Oulémas et du Parti communiste algérien (PCA). Il poursuivit son action militante après l’indépendance au sein du PCA puis du PAGS. Chebbah El-Mekki est décédé dans l'anonymat en 1991. Il est enterré dans sa région natale, à Sidi-Okba.

 

Houari Achouri

url : http://www.algeriepatriotique.com/print/23058

 

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EN PAYS HILALIEN : UNE ARCHEOLOGIE DU RAÏ

Publié le par Mahi Ahmed

EN PAYS HILALIEN : UNE ARCHEOLOGIE DU RAÏ

EN PAYS HILALIEN : UNE ARCHEOLOGIE DU RAÏ

vendredi 30 décembre 2016

Par Messaoud Benyouicef

 

Le Raï, ce genre musical popularisé par cheb Khaled à l'échelle mondiale, est né et s'est développé dans une région de l'ouest de l'Algérie que l'on peut aisément figurer par un triangle dont les trois sommets seraient les villes d'Oran, Sidi Bel-abbès et Tlemcen, le lieu géométrique en étant la ville de 'Aïn-Témouchent. Il s'agit, malgré ses appellations plurielles, d'une grande plaine d'un seul tenant, 150 km qui vont de la Sebkha d'Oran aux portes de Tlemcen. Or ce territoire était exactement celui de la grande tribu arabe hillalienne des Béni-Amer.

 

Les confédérations de tribus arabes Béni-Hillal et Béni-Souleym1 étaient originaires du Nejd (Arabie saoudite). Particulièrement fougueuses, elles razziaient jusqu'aux confins du Châm (en gros la Syrie actuelle) et de la Mésopotamie (l'Irak actuel, en gros). Dernières converties à l'islam, elles participeront au sac de La Mecque par les Qarmates (chi'ites de Bahrein prêchant le communisme intégral). Chassées par la sécheresse et la famine, elles s'étaient établies en Haute-Égypte où les califes fatimides chi'ites les avaient confinées sur la rive orientale du Nil. Leurs vassaux Zirides (dynastie de Berbères sanhajas fondée par Bologhine Ibn Ziri et régnant sur le Maghreb central) ayant abandonné le chi'isme, les Fatimides -en l'occurrence, le calife El Moustançar Billah- leur envoyèrent les tribus Béni-Hillal et Béni-Souleym pour les punir. Dans le même temps où ils se débarrassaient d'hôtes encombrants et particulièrement turbulents. On rapporte que les Fatimides versèrent une confortable obole aux deux confédérations pour les convaincre de quitter l'Égypte et d'aller voir du côté de l'Ifriqiya. Mais ils exigèrent d'elles, en retour, le paiement d'un droit pour traverser le Nil : un dinar par personne ! Gageons que les califes fatimides y ont largement retrouvé leurs petits.

 

Entrés en Tripolitaine en 1050, les Arabes hillaliens rallièrent l'Ifriqiya (en gros, la Tunisie actuelle) en 1055 pour en découdre avec les Zirides. L'armée sanhaja fut écrasée par les redoutables guerriers hillaliens. Le royaume ziride avait vécu. Reprenant leur marche vers l'ouest (début de la Taghriba, la marche vers l'ouest), les Béni-Hillal n'atteindront le sud oranais que deux siècles plus tard. Là, ils côtoieront une importante tribu berbère, les 'Abd-El-Wad, qui servait de makhzen (assurer l'ordre et lever l'impôt) aux Almohades dans l'Oranie. Lorsque l'empire almohade implosa, les Abd-El-Wad érigèrent le royaume de Tlemcen avec Yaghmoracen Ibn Ziane à sa tête. Menacé par ses cousins mérinides qui avaient fait appel aux Arabes Maqil (originaires du Yémen ceux-là, dont les Hadjoutes et les Thaaliba d'Alger sont les descendants) et qui lorgnaient lourdement du côté de Tlemcen, le fondateur du royaume zianide fit appel aux Béni-Amer qui deviendront son makhzen. La fortune de la tribu était, dès lors, faite.

 

Les Béni-Amer étaient une fraction des Arabes zoghbiens (Zoghba), nous dit Ibn-Khaldoun ; essentiellement guerrière, la tribu louait ses services aux États et aux souverains. En bonne tribu arabe, elle avait également une autre corde à son arc, celle de la poésie. Ses bardes popularisaient la geste hilalienne (Es-sira el hillalia), faite d'amours légendaires et de hauts faits d'armes. Les Béni-Amer s'installèrent graduellement dans la vaste et riche plaine qui s'étend de Tlemcen à Oran. Petit à petit, les intrépides et belliqueux guerriers vont se transformer en riches agriculteurs sédentaires. Léon l'Africain, au 15° siècle, disait d'eux : « Ce sont des hommes d'une grande bravoure et très riches. Ils sont dans les 6000 beaux cavaliers, bien équipés. » Les Espagnols les tiennent pour « nobles, seigneurs des Berbères et fiers », et Daumas, le consul de France auprès de l'émir Abdelkader, écrivait en 1839 : « Les Béni-Amer, possesseurs d'un pays immense et coupé de vallées fertiles se livrent beaucoup à l'agriculture et sont très riches en grains et troupeaux de toute espèce ».2

 

L'arrivée des Ottomans et des Espagnols signa la fin de cet intermède. Entre ce qui leur apparaissait comme la peste et le choléra, les Béni-Amer tergiversèrent, ne souhaitant choisir ni l'un ni l'autre camp. Mais les Ottomans engagèrent les hostilités contre eux : ils les chassèrent de la grasse plaine de la Mlata (en gros d'Oran au Tessala) et y installèrent deux groupes faits de bric et de broc, c'est à dire d'éléments détribalisés qu'ils nommèrent Douaïrs et Zmalas. Plus grave : les Ottomans prétendirent faire des Béni-Amer, en les scindant en deux entités, des tribus ra'ïas (soumises à l'impôt). La haine inexpiable que vouèrent désormais les Béni-Amer aux Ottomans justifiera l'alliance avec les Espagnols, malgré les réserves sévères des fractions maraboutiques des Béni-Amer -qui étaient secrètement travaillées par la tariqa Derqaouiya. Un des deux frères Barberousse, les maîtres de la Régence d'Alger, Aroudj Boukefoussa -le manchot- fut ainsi tué lors d'un affrontement avec les Espagnols et les Arabes coalisés, près du Rio-Salado. Durant toute la durée de l'occupation ottomane, les Béni-Amer ne cessèrent de guerroyer et de défendre leurs terres.

 

Quand se produisit l'occupation française, les Zmalas et les Douaïrs se mirent immédiatement au service des nouveaux maîtres, alors que les Béni-Amer vont suivre l'émir Abdelkader dans sa longue résistance contre l'envahisseur français. L'émir reconstitua l'ancienne confédération sous le nom d'Aghalik des Béni-Amer qui comprenait les fractions suivantes : Ouled Slimane, Ouled Brahim, Ouled Sidi-Khaled, Ouled Sidi-Bouzid, Ouled Sidi-Ali Benyoub, Hazedj, Ouled Zaer, Ouled Sidi Maachou, (Bel-Abbès, Mékerra) ; Ouled 'Ali (Tessala) ; Ouled Mimoun, Mahimat, Ouled Sidi-Abdelli, Ouled Sidi-Ahmed Youcef, Ouled Khalfa (tribu berbère assimilée), Douï Aïssa (entre 'Aïn-Témouchent et Tlemcen) ; Ouled Djebara (Terga), Ouled Sidi-Messaoud, Ouled Bouamer (Hammam-Bouhadjar et Rio-Salado), Ouled 'Abdallah ; Ouled Sidi Ghalem, Chorfa Guetarnia (tribu berbère assimilée), Maïda (Mlata).

 

1845 : survient la tragédie qui marquera la fin de l'épopée des Béni-Amer. Tout avait commencé par une action d'éclat de l'émir, pourtant réduit à la défensive par la guerre totale que lui faisaient les Bugeaud, Lamoricière, Pélissier, Cavaignac, brûlant tout sur leur passage, razziant les troupeaux, enfumant les humains. L'émir réussit à mystifier Cavaignac et Lamoricière en passant au milieu de leurs colonnes et à anéantir les régiments du colonel Montagnac à Sidi-Brahim (près de 'Aïn-Témouchent). Galvanisés par cette victoire, les Béni-Amer consentirent à suivre l'émir dans sa marche vers le Maroc où il pensait obtenir l'aide du souverain. Alors « de la pointe du lac (Sebkha d'Oran) à Tlemcen, on ne rencontre personne. C'est le désert » disait Lamoricière3. Les Béni-Amer abandonnent leurs terres, créant un vide sidéral devant les colonnes infernales des généraux français -les colonnes infernales étaient une stratégie de guerre d'anéantissement qui avait déjà servi en France contre les Vendéens.

 

Mais le roi du Maroc, cédant aux menaces et aux promesses des Français, attaqua les arrières de l'émir, pendant que Lamoricière et le duc d'Aumale lui coupaient les voies de retraite vers l'Algérie. L'émir perdit le contact avec les fractions Béni-Amer. Certaines de celles-ci, encerclées par les troupes du roi, préférèrent passer au fil de l'épée leurs femmes et leurs enfants plutôt que de les laisser tomber entre des mains fourbes, puis se battirent jusqu'au dernier. L'émir, qui avait retrouvé leurs traces, arriva à bride abattue sur les lieux mais c'était pour constater la tragédie qui venait de se dérouler. Il réussit encore à briser l'encerclement et à rentrer dans son pays. Mais c'était pour déposer les armes trois mois après, profondément marqué par les atrocités d'une guerre inégale et par les trahisons et retournements de ses alliés.

 

Sur le territoire marocain, cependant, des fractions des Béni-Amer, qui étaient parvenues à échapper aux troupes royales, devaient passer sous les fourches caudines des Français pour espérer rentrer au pays. Les généraux -Bugeaud, Cavaignac, Lamoricière- s'y opposèrent catégoriquement ; Pélissier n'était pas en reste qui exultait : « Leur émigration nous a laissé un vaste et riche territoire. C'est la forteresse de la colonisation qui se prépare... ».4 Il avait raison : le gouverneur général (GG) de l'Algérie n'allait pas laisser passer cette occasion inespérée de rafler les riches terres des Béni-Amer. Le 18 avril 1846, il prenait un arrêté frappant de séquestre les terres des « émigrés ». Il s'agissait, dès lors, de les empêcher de rentrer : le GG et le ministère de la Guerre donnèrent des instructions en ce sens. Mais il se trouva que le consul de France à Tanger, De Chasteau, n'était pas d'accord. Il allait affréter des bateaux pour ramener ce qui restait des Béni-Amer à Oran. Puis son gendre, Léon Roches, qui le remplaça un moment, poursuivit l'opération de rapatriement. Il raconte que les familles des Béni-Amer mouraient littéralement de faim, qu'il reçut une délégation qui lui dit : « Il vaut mieux nous tuer ici que nous renvoyer au milieu des Marocains qui déshonoreront nos femmes sous nos yeux, nous assassineront et vendront nos enfants car c'est ainsi qu'ils ont agi à l'égard de nos frères. »5 Devant les cris d'orfraie du GG et des généraux (le plus haineux à l'égard des Béni-Amer étant sans conteste Pélissier, qui commandait l'Oranie6), Roches eut recours à des passeurs clandestins qui guidèrent les émigrés chez les Béni-Snassen et les Béni-Bouyahi, tribus rifaines en révolte contre le roi, qui leur firent passer la Moulouya.

 

« En tenant compte de ce qu'ils étaient, les Béni-Amer n'existent plus. » Ainsi pouvait s'exprimer Cavaignac après ce désastre. Combien les Béni-Amer perdirent-ils d'hommes au cours de cette expédition ? Difficile de le savoir avec précision, mais on peut s'en faire une idée en comparant le nombre de tentes (combien de personnes pouvait contenir une tente ? On s'accorde à le situer entre 7 et 10) avant et après la « nakba » -catastrophe : 4200 en 1844 ; 3800 en 1851 ; déficit 400. Sachant que le nombre de tentes émigrées était de 1200, c'est donc le tiers des émigrés qui a disparu.7

 

 

Quant aux terres confisquées, il est difficile d'en avoir un compte précis, le cadastre n'existant pas ; de plus, les terres de parcours n'étaient pas toujours clairement différenciées des terres d'exploitation. D'après les premières estimations faites en 1851 par les Bureaux arabes, il est raisonnable d'avancer le chiffre de 100 000 ha de bonnes terres bien grasses qui tombèrent dans un premier temps dans l'escarcelle de la colonisation. Encore que la spoliation ne fît que commencer.

 

L'Oranie devint ainsi la « forteresse de la colonisation », ainsi que le souhaitait Pélissier. Le sénatus-consulte de 1863 officialisait les prélèvements fonciers déjà opérés au profit de la colonisation ; mais les tribus étaient reconnues « propriétaires des territoires », détenus à titre familial ou collectif. Il est vrai que Napoléon III, lors de son second voyage en Algérie (1865), avait dit, parlant des autochtones : « Nous ne permettrons pas que cette race fière et généreuse subisse le sort des Indiens d'Amérique... Ce sont les Européens qu'il faut cantonner, pas les Arabes ». Et il avait donné des instructions précises en ce sens. Mais les GG successifs -en particulier Pélissier, encore lui !, et Mac-Mahon- s'attachèrent à les saboter systématiquement. On estime qu'en vingt ans -de 1851 à 1871- les autochtones de l'Oranie perdirent encore les 2/5 de leurs terres. Puis la République vint qui donna un coup de fouet à la colonisation dans son sens le plus brutal. Des milliers de Français, d'Espagnols, de Maltais, d'Italiens, d'Allemands et de Suisses arrivèrent qui se partagèrent les dépouilles des Béni-Amer.

 

Profondément déstructurée, ruinée, spoliée, la prestigieuse tribu des Béni-Amer n'existait plus. Elle venait, sans le savoir, de faire l'expérience de l'implacable logique qui sert de propédeutique obligée au développement du Capital : la séparation violente du producteur d'avec ses moyens de production. Alors, de nombreux fils des fiers guerriers d'antan découvrirent qu'il ne leur restait plus d'autre richesse que celle de leurs bras, leur force de travail. Ils se résolurent, la mort dans l'âme, à la mettre à disposition d'autrui en échange de quelque menue monnaie. Prolétarisés, ils durent louer leurs bras à ceux-là mêmes qui occupaient à présent leurs terres, ces étrangers arrivés on ne sait d'où et qui les traitaient, eux les autochtones, en parias. Cruel destin.

 

Mais il est une autre face de cette spoliation historique qu'il convient de savoir regarder. En se dissolvant, la tribu a libéré ses membres des liens très étroits qui les unissaient fermement. La tribu a perdu sa 'Açabiya pour parler comme d'Ibn-Khaldoun. Dans le groupe agnatique, en effet, les rôles sociaux sont distribués depuis toujours ; aucun membre ne peut faire autrement que d'occuper la place et le rôle qui lui sont assignés. La contrepartie de cet ordre d'airain est que chacun possède un statut qui lui épargne les doutes et l'angoisse. Mais que le groupe se défasse et les membres perdent leur statut. Alors, s'ouvre une faille vertigineuse, celle de l'interrogation sur soi, sur ce que l'on est, doublée de celle sur ce qu'il faut faire, comment agir.

 

Le philosophe Gilles Deleuze a parfaitement analysé ce phénomène de perte de statut social et de ce qu'il engendre chez celui qui est devenu, soudain, un individu.8 Il prend pour illustration le cas des Noirs américains délivrés de l'esclavage après la guerre de Sécession (1865). L'esclavage, si inhumain fût-il, donnait au Noir un statut ; son rôle, sa place étaient bien définis. Les rapports esclavagistes étant abolis, comment le Noir va-t-il vivre sa nouvelle situation ? Deleuze nous dit qu'il la vivra sur le mode de la plainte dont la figure poétique est l'élégie. (L'élégie est un poème libre, écrit dans un style simple qui chante les plaintes et les douleurs de l'homme, les amours contrariés, la séparation, la mort.) La signification profonde de cette plainte est, ajoute le philosophe, l'incapacité de l'homme à faire face à ce qui lui arrive : « Ce qui m'arrive est trop grand pour moi. » L'élégie du Noir américain libre va éclater dans le Blues.

 

Les références au Blues pour caractériser le Raï sont courantes mais aucune n'atteignait à ce niveau de rationalité que nous ouvre l'analyse de G. Deleuze. Le Blues dérive des chants des ouvriers du coton, dans le delta du Mississipi. Le mot Blues vient de l'expression anglaise « blue devils » qui signifie « idées noires ». Il a une origine incontestablement rurale ; de plus, il est le produit de diverses influences : africaine, celtique (irlandaise et écossaise) et... asiatique ! Car on note de plus en plus l'influence de la culture amérindienne sur ce genre musical. Avec les mouvements de migration de Noirs du sud vers les villes du nord (particulièrement Chicago et Detroit), le Blues va troquer son instrumentation simpliste pour la guitare et la basse électriques, la batterie et l'harmonica, instrumentation « classique » que popularisera Muddy Waters, le grand maître du Blues électrique, dit de Chicago. La fortune du Blues était dès lors faite et son influence sera énorme : il sera à la base du Rock'n Roll et de la Pop Music anglo-saxonne qui envahiront le monde (les Rolling Stones ne cessent de rendre hommage à leur maître, Muddy Waters).

 

Qu'en est-il du Raï, maintenant ? D'abord, la signification du mot : raï veut dire en général opinion et rayi (que l'on retrouve de façon systématique et lancinante dans tous les opus de Raï) veut dire mon opinion. Il semble bien qu'à l'origine, aller écouter du Raï signifiait que l'on allait écouter la voix de la raison, celle de bon conseil qui vous guide dans le droit chemin. Mais c'est dire, par là, que l'on cherchait une voie, que l'on avait besoin d'une aide pour faire des choix dans la vie. C'est pour cela que le terme le plus approprié pour rendre le mot raï est sans conteste le mot choix. C'est ce qui apparaîtra de façon éclatante lorsque le Raï prendra son essor et que se multiplieront ses interprètes. Si l'on examine, d'autre part, le texte d'une chanson de Raï, on y retrouvera des invariants qui sont : une lamentation sur les conséquences d'un choix. Ce qui nous ramène au descendant des Béni-Amer prolétarisé, livré à lui-même et qui découvre ce qu'il faut bien appeler la liberté, c'est à dire une capacité de choix. Avec la décharge d'angoisse et/ou de remords qu'elle génère, maintenant que les repères traditionnels ont été abolis.

 

Le Raï moderne avec son instrumentation électrique (guitare, synthétiseur) a suivi une voie homologue à celle du Blues. Comme ce dernier, il est d'origine rurale ; au départ, il y a des ouvriers agricoles qui triment dans les grandes propriétés coloniales de l'Oranie : moissons, vendanges, cueillette. Ces ouvriers sont des Béni-Amer ruinés et prolétarisés mais ce sont également des saisonniers venus d'un peu partout, et même du Maroc (surtout du Rif). Un brassage s'opère ainsi qui est aussi celui des genres : car, fait remarquable et même inouï, des femmes travaillent désormais aux côtés des hommes. Et les ouvriers -phénomène universel- chantent pour se donner du cœur au ventre. Que pouvaient-ils chanter ?

 

De même que les ouvriers Noirs ne pouvaient chanter du Gospel ou des Negro Spirituals, encore moins des ballades celtiques, les ouvriers agricoles des plaines de l'Oranie ne pouvaient chanter les longs poèmes de Chi'r melhoun -que l'on rend assez improprement par poésie populaire- qui étaient -sont encore- l'apanage de l'Oranie. Le Chi'r melhoun est certainement le produit de la dégradation de la poésie épique des Béni-Hillal ; on en retrouve les traces thématiques probantes -portrait de la bien-aimée, éloge du clan, de la vie bédouine...- dans les qacidates -longues pièces poétiques- de tous les maîtres de ce genre poétique. À partir de la deuxième moitié du XIX° siècle, le Melhoun commence à intégrer des thèmes nouveaux et adopte une métrique plus légère et moins convenue. Incontestablement, cette révolution est le fait du barde des Béni-Amer, Mostefa Benbrahim ; elle sera prolongée au XX° siècle par Abdelkader El Khaldi. Ces transformations vont ouvrir la voie à un changement capital : la mise en musique de cette poésie avec des instruments modernes marquera la naissance du genre dit Oranais moderne -Wahrani 'asri.

 

Le maître de cette révolution est Blaoui Lahouari qui introduira le piano, la guitare, l'accordéon, l'orgue là où il n'y avait que deux flûtes en roseau et un tube fermé par une peau de lapin en guise de percussion. Influencé par les rythmes exotiques -flamenco, boléro, rumba, mambo- Blaoui va également y soumettre (à doses homéopathiques, certes) les textes du Malhoun. Si Blaoui chantait encore et toujours les vieilles qacidates du Melhoun, il n'en aura pas moins renversé un tabou de taille dans une société arabe dont le maître mot est l'imitation des anciens. Ce faisant, Blaoui allait ouvrir un boulevard aux « Mafrakh », ces « petits bâtards » (comme les appelaient les vénérables cheikhs, selon Saïm El Hadj, compositeur et musicologue oranais), ouvriers pour la plupart, qui ne pouvaient exciper d'une naissance dans une famille de grande tente, qui n'avaient aucun respect des anciens cheikhs et des règles d'apprentissage de la « sanaa » -le métier d'artiste- et qui bricolaient des textes sans queue ni tête. Exactement comme les premiers bluesmen. Les textes des chansons raï n'ont, en effet, plus rien à voir avec la poésie courtoise et délicate du Melhoun. Ils sont violemment lubriques, sans concession à la bienséance pudibonde des Arabes ; ils chantent les amours adultères, le vin, l'ivresse, la violence des rapports sociaux, la débauche des sens. « Celui qui ne s'est pas enivré et n'a pas connu le désir ferait mieux de crever » résume la chanteuse Rimitti (« Elli ma sker wa tmahan el mout kheïrlah »).

 

Le Raï n'est donc pas la continuation du Melhoun, y compris dans sa forme moderne du Wahrani. Comme le Blues n'est pas la continuation du Gospel ou du Negro Spirituals. Certes, de l'un comme de l'autre, des influences multiples ont présidé à la naissance. Mais justement, c'est cette accumulation de facteurs qui a rendu possible le saut qualitatif qui a donné naissance à une chose nouvelle, originale, qui ne peut se rapporter à aucune autre. 9

 

Hommage à Blaoui Lahouari et à mon douar, El Mssa'da.

 

 

 

1Les développements sur les Béni-Amer sont documentés à partir de : Histoire des Berbères d'Ibn-Khaldoun, la mère de toutes les références ; Les Arabes en Berbérie de Georges Marçais ; Les siècles obscurs du Maghreb de Emile-Félix Gautier ; le grand classique Histoire de l'Afrique du Nord de Charles-André Julien et l'excellent article Historique des Beni Amer d'Oranie, des origines au sénatus-consulte de Pierre Boyer, in la Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée.

2Toutes les citation, in P. Boyer : Historique des Béni-Amer

3Idem

4Idem

5Lettre au ministre des AE, 19 janvier 1849 ; in P. Boyer, op. cité

6« Et voilà que nous sommes encombrés d'une population famélique qui ne pourra jamais voir dans d'autres mains les terres de ses pères sans que la rage et le désir de se venger ne lui dévorent le cœur... La protection du consulat de Tanger ne leur fera pas oublier que nous sommes les détenteurs de leur sol et qu'il y a du sang entre nous. » (Lettre du 28 octobre 1848). Idem

7Idem

8Gilles Deleuze : Abécédaire (DVD)

9Pour de plus amples développements sur les aspects musicologiques et instrumentaux du Raï, on consultera avec profit les écrits de deux chercheurs témouchentois pur sucre :

Boumédiène Lechech, musicologue-chercheur dont on trouvera un article sur la musique bédouine ici :http://www.socialgerie.net/spip.php?article708 et un article sur le Raï ici : http://www.socialgerie.net/spip.php?article529 ;

Mohamed Kali, inspecteur de l'enseignement dont on pourra trouver les écrits sur le Raï (je n'ai pas les liens) dans les archives du journal El Watan.

 

 

url : http://braniya.blogspot.de

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