Tunisie :Qu’avons-nous fait de notre République en 60 ans ?

Publié le par Mahi Ahmed

 

 

Tunisie :Qu’avons-nous fait de notre République en 60 ans ?

 

publié le 24/07/2017

Le 25 juillet 2017, nous fêterons 60 ans de République. Soixante ans pendant lesquels l’Etat s’est cherché quelques fois et pendant lesquelles il a été dans l’obligation de muter. Une mutation dont la quintessence était l’avènement de la deuxième assemblée constituante et le vote d’une deuxième constitution. Toutefois, les effets sur la vie quotidienne des Tunisiens ne se font pas ressentir. Alors, pouvons-nous réellement parler de deuxième République ?

 

C’était le 25 juillet 1957 que l’assemblée nationale constituante décide l’abolition de la monarchie et donc l’instauration de la République, dont Habib Bourguiba sera le président. Jusqu’au 26 janvier 2014, la Tunisie aura eu 4 présidents : Habib Bourguiba, Zine El Abidine Ben Ali, Foued Mebazâa et Moncef Marzouki. Pendant la majeure partie de la présidence de Habib Bourguiba, le pays a connu une certaine expansion au niveau économique et infrastructurel, cela s’est poursuivi sous la présidence Ben Ali.

 

C’est au niveau des droits et des libertés fondamentales que la Tunisie n’a pas su (ou voulu) sauter le pas, ce qui a créé chez les citoyens tunisiens une certaine frustration. Une frustration qui allait en grandissant avec les dépassements de l’ancien régime. C’est ainsi que la deuxième République est née. Le vote d’une nouvelle constitution, la mise en place d’une autre assemblée constituante, le changement fondamental du système politique… sont autant de moyens par lesquels une certaine classe politique espérait conjurer le sort et barrer la route à toute nouvelle tentation hégémonique en dispersant le pouvoir entre trois pôles qui sont l’Assemblée des représentants du peuple, la présidence du gouvernement et la présidence de la République.

 

Sauf que cette dispersion du pouvoir, couplée à l’avènement de nouvelles têtes inexpérimentées et avides, aux postes de responsabilité, a eu des effets désastreux à tous les niveaux. Déliquescence de l’Etat, creusement de tous les déficits, situation économique intenable, crises sociales à répétition…l’avènement de ce que l’on croyait une certaine liberté ne s’est pas fait sans dégâts. Par conséquent, la deuxième République, même s’il est encore trop tôt pour en juger, est le synonyme de la reconquête de certaines libertés, comme celle de l’expression ou de la presse. Elle s’est trouvée également être le synonyme de la perte du prestige de l’Etat et d’un certain immobilisme. Ceci peut être expliqué de manière objective par la dispersion des centres de décision et le fait qu’il faille s’adapter à ce nouveau système. La deuxième raison est plus vicieuse. Cette dispersion du pouvoir fait qu’il est parfaitement concevable aujourd’hui qu’un directeur par exemple sabote, discrètement, l’action d’un ministre qui se trouve obligé de le garder par le jeu des équilibres politiques. L’Etat, et par ricochet la République, deviennent le théâtre où se confrontent les enjeux politiques et où se concentrent les manigances politiciennes.

 

C’est principalement ce phénomène de déliquescence, de perte de prestige et d’autorité de l’Etat qui inquiète une certaine partie de l’opinion publique tunisienne. Une opinion qui rassemble plusieurs personnes d’un certain âge qui ont été les contemporains de Bourguiba et qui restent viscéralement attachés au rôle protecteur de l’Etat dans sa vision forte et omniprésente. Une autre partie de l’opinion trouve que ces perturbations sont une sorte de passage obligé ou de prix à payer pour que s’installent définitivement les libertés et le respect des droits en Tunisie. Ils soutiennent que cela est plus important pour les générations futures que de laisser des routes et des ponts.

Entre ces deux points de vue, il en existe un troisième qui ne se trouve pas représenté de manière aussi bruyante que les deux précédents. Un courant qui dit que la Tunisie ne peut pas s’offrir le luxe de rater le train économique et que se retrouver avec l’euro à 3 dinars, avec tous les comptes dans le rouge et avec de réelles menaces sur le pouvoir d’achat du Tunisien n’est pas une position tenable. Car le père de famille qui sera dans l’incapacité de nourrir sa famille ne leur dira pas qu’ils doivent s‘estimer heureux car ils sont libres de se plaindre. De l’autre côté, il n’est pas question de renoncer aux droits et libertés des Tunisiens mais celles-ci doivent se traduire dans tous les codes qui régissent la vie quotidienne des citoyens. Pour cela, un grand travail doit être entamé pour que les législations correspondent à la constitution de 2014. Tout cela doit être couplé à une réelle conscience des droits et des devoirs par les citoyens ce qui passe par un travail pédagogique important.

 

Par conséquent, la République est loin d’être un simple principe écrit en lettres d’or dans une constitution. La République, à tort ou à raison, s’exprime dans le rôle de l’Etat dans la vie quotidienne des citoyens. La redéfinition du rôle de l’Etat et le redéploiement de sa force de frappe est l’un des problèmes fondamentaux qui vont se poser de manière insistante dans les prochaines années de la vie républicaine de la Tunisie.

 

Marouen Achouri

 

 

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