Aït-Ahmed, l’ancêtre démocrate

Publié le par Mahi Ahmed

Aït-Ahmed, l’ancêtre démocrate

Par Arezki Metref

Et se déclenche le conclave des pleureuses ! Pour autant, doit-on, pour ne pas s’en mêler, se taire ? Et aussi, inévitablement, commence la polémique…

On devrait parler d’autre chose, va !

Je ne savais pas que mort, Aït Ahmed allait être encore plus clivant que vivant. Pourtant, l’évidence est là. A la nécrologie clean qu’on dresse de lui ici, répond un portrait plus contrasté là. Et ailleurs, c’est l’encens et ailleurs encore, le lance-flammes. Normal. Il y a ceux qui éprouvent de l’admiration à son égard, et ceux pour qui son parcours politique a été mitigé. On a le droit de l’admirer. On a aussi le droit de se poser des questions.

Le vieux combattant flamboyant pour les uns, l’intellectuel contraint à un moment donné d’endosser le treillis, le politique fâché avec Machiavel pour les autres, nous a quittés. Je ne sais pas mais on avait l’impression qu’il était là et qu’il serait toujours là, splendide dans une sorte de jeunesse élégante, infroissable, éternelle. Avec un regard aussi vif que ses réparties étaient cinglantes, sa sape impeccable de play-boy décomplexé et son écharpe rouge de révolutionnaire qui n’a jamais retiré le mot «socialiste» de l’acronyme de son parti, même lorsqu’il fut passé de mode, on le croyait à jamais voué à redevenir jeune à chaque nouvelle génération. Politiquement, du moins dans sa capacité à intégrer de nouvelles idées, il demeura constamment jeune, davantage même et mieux que des jeunes, c'est-à-dire des personnes peu âgées.

Mais son parcours aura-t-il été un sans-faute total ? De tels parcours n’existent pas, évidemment !

Ayant vécu les étapes les plus héroïques de la Révolution algérienne sans jamais désarmer ni faire de son engagement un fonds de commerce comme ces moudjahidine qui ont fait payer au pays leur participation réelle ou supposée à la libération, il était là depuis si longtemps qu’on avait fini par céder à la croyance qu’il ne serait pas concerné par les basses contraintes biologiques de la vie et de la mort…

Il avait fini par faire partie de notre paysage politique et intellectuel, un peu comme une masse critique qui veillerait à faire respecter une certaine forme de déontologie, voire de morale, en politique, ce lieu où toute déontologie se dissout dans le marigot où fourmillent la versatilité, l’imposture, et l’empirisme peu regardant sur les valeurs. On sentait qu’il était pour le moins une tête au- dessus de la moyenne de nos hommes et femmes politiques.

Aït-Ahmed était un homme politique moderne et, dans le même temps, il continuait d’appartenir à la vieille école. Moderne, il avait acclimaté sa sensibilité politique, ce nationalisme libérateur autoritariste mâtiné de socialisme tiers-mondisant, au libéralisme politique post-Guerre froide. Celui qui avait appartenu aux instances dirigeantes clandestines du PPA et de l’OS, structures verticales très centralisées faisant primer l’efficacité sur le débat, le régalisme sur le droit du militant de base, avait su troquer ce vieil attirail contre les nouveautés de ces trente dernières années. Ses credo étaient devenus l’Etat de droit, la citoyenneté, la souveraineté populaire et la philosophie des droits de l’Homme.

Mais ces valeurs ne l’ont-elles pas poussé à des faux-pas comme l’alliance, incompréhensible, y compris par une partie de la base du FFS, avec les

islamistes ? Alliance étonnante de la part de celui qui avait lancé le slogan «Ni Etat policier, ni Etat intégriste».

L’autre face de sa modernité est la maîtrise presque instinctive de la communication politique et de ses contraintes, notamment en termes de débat. Alors que les vieux briscards de sa génération s’exhibaient à la télévision lestés de leur autoritarisme quasiment inné et d’une irascibilité morbide devant la contradiction, s’exonérant comme de droit divin du besoin d’argumenter, Hocine Aït-Ahmed montra en maintes occasions qu’il n’avait rien à voir avec ces abonnés de la péroraison péremptoire. Il jouait le jeu de la contradiction, témoignait de sa maîtrise des dossiers, acceptait la compétition politique et respectait ses contradicteurs comme ses alliés. Une attitude totalement atypique pour quelqu’un qui avait été façonné dans le moule du nationalisme plébéien. Mais, en ce qui concerne le fonctionnement du FFS, le messianisme n’a-t-il pas pris pas le pas sur les rouages démocratiques ?

Aït-Ahmed conservait de la vieille école certaines valeurs, comme celles de ne pas brader sa ligne politique au profit de compromis autour du pouvoir. C’est ce qui s’est passé en 1962 lorsqu’il se retira du pouvoir. Ce retrait, admirable pour certains, n’est pas nécessairement héroïque pour les autres. C’est à ce moment-là, pensent-ils, qu’il aurait fallu se battre pour infléchir le système de l’intérieur.

Il tirait aussi de la fréquentation des milieux dirigeants nationalistes cette roublardise si caractéristique.

Il faisait partie de ces hommes politiques qui savaient s’adapter à la modernité tout en gardant des principes. C’est sans doute le respect de ces derniers qui lui a assigné une vie entière d’opposant. Jamais il n’abandonna ses principes pour accéder au pouvoir, en dépit des demandes qui lui avaient été faites. Ce qui lui valut, et pas seulement de la part de ses détracteurs, la suspicion d’être meilleur critique que gouvernant.

Il faut rappeler pour l'histoire qu’il fut le seul haut responsable du FLN à s'être élevé en 1962 contre l'interdiction du Parti communiste algérien (PCA) prononcée par le régime de Ben Bella. En 1963, il fut encore le seul historique à exprimer son opposition contre ce qu’on appela le Décret de la Honte, ce décret pondu par l’étroitesse arabo-musulmane qui stipulait que la nationalité algérienne était consubstantielle à la confession musulmane. Ce qui obligeait les Algériens d’autres confessions, fussent-ils des héros de la Révolution, à subir l’humiliation de faire une demande de nationalité. Si Fernand Yveton avait échappé à la guillotine, il aurait été contraint, à l’indépendance, de demander la nationalité algérienne.

Aït-Ahmed fut aussi l’un des rares hauts responsables du FLN à concrétiser son opposition en prenant les armes avec la création du FFS en 1963.

Cependant, concernant cet épisode, sa gloire ne fait pas l’unanimité. Des écrits, parfois inspirés peut-être par la rupture de la fraternité d’armes, remettent en cause son rôle ou y voient une diversion. Des avis sereins dans des milieux jadis très proches de lui considèrent que la création du FFS en 1963 a abouti objectivement à empêcher Krim Belkacem de prendre le leadership de l’opposition. De plus, le maquis du FFS s’est «soldé par quelques centaines de morts et la marginalisation de l’encadrement kabyle».

Comment comprendre certaines de ses actions politiques comme l'accord avec Ben Bella en 1986 dit accord de Londres ou l’accord de Sant’Egidio en 1995 ? On ne peut cependant nier leur inscription dans une cohérence politique.

Il y a des choses qu'on ne peut lui ôter. D'abord, son nationalisme précoce, durable et clairvoyant, pour ne pas dire intelligent. Ensuite, une intégrité jamais démentie. Enfin, une conviction profonde dans les droits de l'Homme. Il faut rappeler qu’il était l'un des rares hauts responsables de la révolution algérienne à avoir entrepris de longues études, son sujet de doctorat ayant précisément porté sur les droits de l'Homme…

Il avait réussi la prouesse de traverser les périodes les plus terribles de l’histoire de ces 70 dernières années, au cœur de l’action, en ayant échappé à la liquidation et en gardant intactes ses convictions démocratiques, les transmettant au FFS et au-delà.

En refusant d’être enterré au carré des martyrs d’El-Alia, ce Club-des-Pins des morts, il a voulu envoyer un dernier message de divorce avec un système qui a tout brouillé.

A. M.


source: Le Soir d'Alg´erie du 27.12.2015

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