Impact économique sur les relations Russo-Turques

Publié le par Mahi Ahmed

Impact économique sur les relations Russo-Turques

PAR JACQUES SAPIR · 25 NOVEMBRE 2015

L’incident entre la Russie et la Turquie, qui a abouti à la destruction d’un appareil de type SU-24 de l’aviation russe en Syrie après le tir d’un missile depuis un F-16 de l’aviation turque aura certainement des conséquences diplomatiques profondes. Mais, c’est avant tout dans le domaine économique que ces répercussions pourraient être les plus significatives et entraîner causer des problèmes à l’économie turque.

Etat des lieux

Avant cet incident, la Russie et la Turquie étaient liées par de nombreux contrats commerciaux. La Russie approvisionne la Turquie en gaz (gazoduc Blue Stream) et avait le projet de développer le gazoduc Turkish Stream dans les prochaines années. Un contrat pour la construction d’une centrale nucléaire a par ailleurs été signé entre les deux pays. Les entreprises turques sont très actives en Russie, que ce soit dans le domaine du commerce et du bâtiment (BTP). Les entreprises turques ont réalisé de nombreuses constructions dans les grandes villes de la Russie. Par ailleurs, ces flux de commerce ne concernent pas seulement les biens. Le commerce des services est aussi très développé.

Ici, il faut signaler que le tourisme russe est très développé en Turquie, en particulier sur la côte. On a estimé à plus de 2 millions de touristes le nombre des touristes russes en Turquie. C’est essentiellement sur ce point que des mesures de rétorsion de la part de Russie pourraient rapidement déséquilibrer l’économie turque.

Impact sur la balance commerciale

Les flux de revenus engendrés par les activités touristiques sont comptabilisés dans la balance des services en ce qui concerne la balance commerciale. Le tourisme russe en Turquie est considéré, du point de vue de la balance commerciale de la Russie comme une « importation » de services (car de l’argent russe sort de Russie pour être dépensé à l’étranger). Sur l’année 2014, on constate les flux suivant (en millions de dollars des Etats-Unis) :

Tableau 1

Balance commerciale pour les services entre la Russie et la Turquie pour 2014 (par trimestres) en millions de dollars

“Exportations” vis-à-vis de la Turquie

“Importations” vis à vis de la Turquie

Solde

T1

724,424

951,562

-227,138

T2

827,959

3 079,822

-2 251,863

T3

854,468

4 507,810

-3 653,342

T4

554,562

1 181,885

-627,323

Total 2014

2 961,412

9 721,079

-6 759,667

Source : Banque Centrale de Russie

On constate la forte saisonnalité par trimestre de ce flux. Cela traduit bien les mouvements induits par le tourisme. On peut alors estimer autour des deux tiers les montants directement liés au tourisme, ce qui représenterait environ 6,4 milliards de dollars US. Si l’on suppose que le tourisme russe en Turquie sera réduit de 80% en 2016, cela implique une réduction des « importations » vis-à-vis de la Turquie d’environ 5,13 milliards de dollars. Le déficit commercial de la Russie vis-à-vis de la Turquie passerait alors de 6,759 milliards de dollars à 1,63 milliards de dollars.

Impact sur la Turquie

Que représenterait cette disparition de 5,3 milliards de dollars pour l’économie turque ? En réalité, chaque dollar dépensé par un touriste étranger en Turquie implique des consommations intermédiaires importantes, qu’il s’agisse de la nourriture, du transport, de l’entretien des logements…Il y a donc un coefficient multiplicateur entre la dépense nette des touristes et l’ensemble de la dépense dans l’économie turque. Ce multiplicateur est estimé entre 1,4 et 1,6 dans le cours terme (probablement plus, autour de 2 dans le long terme).

L’impact sur le PIB de la Turquie pourrait alors être estimé entre 7,2 et 8,2 milliards de dollars. Rapporté au PIB de ce pays, qui est estimé à 800 milliards de dollars en 2014, cela impliquerait une perte de 1% du PIB. Cela peut paraître insignifiant. Mais, une perte du PIB de 1% concentrée dans le secteur des services et régionalement aussi très concentrée (la côte), combinée à la perte de la recette en devise, pourrait avoir des conséquences importantes sur l’économie turque.

Impact sur la Russie

La balance commerciale pour le secteur des services fait apparaître en 2014 un déficit de 55,2 milliards de dollars pour la Russie, déficit qui est plus que compensé par un excédent dans le domaine des biens. La Turquie représente la plus grande source à la fois des importations de service et de ce déficit.

Tableau 2

Rang des pays par importance dans les « importations » de services de la Russie (en 2014, en milliers de dollars)

9 721 079

TURKEY

7 522 668

GERMANY

6 607 853

UNITED STATES

6 249 741

UNITED KINGDOM

5 698 093

CYPRUS

4 753 948

FRANCE

4 024 946

FINLAND

3 596 002

EGYPT

3 554 703

SPAIN

3 475 814

NETHERLANDS

3 419 044

ITALY

3 273 879

IRELAND

3 201 975

SWITZERLAND

2 515 755

THAILAND

2 380 638

GREECE

2 224 418

BELARUS

2 171 232

CZECH REPUBLIC

2 054 363

CHINA, P.R.: MAINLAND

1 930 292

UKRAINE

1 643 589

UNITED ARAB EMIRATES

1 548 933

AUSTRIA

1 520 323

LUXEMBOURG

1 496 598

PANAMA

1 226 104

ISRAEL

1 033 383

BULGARIA

Source : données de la Banque Centrale de Russie

Tableau 3

Rang des pays par importance dans le solde négatif de la balance des services de la Russie (2014, milliards de dollars)

-6 759 667

TURKEY

-3 554 376

EGYPT

-3 350 473

GERMANY

-3 220 915

FRANCE

-3 190 977

SPAIN

-2 930 141

UNITED STATES

-2 801 738

FINLAND

-2 737 126

CYPRUS

-2 469 502

THAILAND

-2 247 424

ITALY

-2 237 279

GREECE

-1 780 611

NETHERLANDS

-1 705 383

UNITED KINGDOM

-1 425 039

IRELAND

-1 044 702

CZECH REPUBLIC

-1 018 503

UNITED ARAB EMIRATES

Source : données de la Banque Centrale de Russie

Deux pays apparaissent ici comme importants du fait des flux de tourisme, la Turquie et l’Egypte, auxquels il faut ajouter bien entendu la France, Chypre et la Thaïlande. Si l’on estime une forte réduction du tourisme en Egypte du fait de la crainte d’attentats et en Turquie, pour des raisons politiques, c’est probablement un total de 7,5 milliards de dollars qui sera en cause, dont entre 50% et 75% pourraient revenir vers l’industrie touristique russe.

Non seulement on aurait alors un impact non négligeable sur l’économie turque, mais on pourrait s’attendre à un fort développement de l’industrie touristique en Russie, avec un effet sur le PIB de probablement +0,6% à +0,8%.

Il n‘est pas dit que les mesures de rétorsions du gouvernement russe seront limitées au seul tourisme. Elles pourraient, aussi, toucher les activités dans lesquelles les entreprises turques sont très actives, comme le bâtiment. La Turquie peut donc s’attendre à une perte direct et indirect d’au moins 8 milliards de dollars, et peut-être 10 milliards, pour 2016.

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