Aux origines lointaines des conflits Moyen-Orientaux

Publié le par Mahi Ahmed

Aux origines lointaines des conflits Moyen-Orientaux

Par Smail Goumeziane

Dans Libre Algérie le 19 avril 2016

Les conflits actuels au Moyen-Orient, symbolisés par la lutte contre le terrorisme et ses acteurs principaux, Daech (ou l’Etat islamique) et Al Qaïda, résultent de multiples causes aux racines plus ou moins lointaines, plus ou moins internes ou externes au « monde musulman » lui-même. Parmi ces racines examinons, pour l’heure, celles liées au colonialisme et au dépeçage de l’empire ottoman.

Une colonisation tardive

La colonisation du monde musulman fut relativement tardive si l’on considère que le processus colonial, en général, débuta à la fin du XVème siècle avec la découverte du Nouveau Monde. A cet instant, la priorité, pour les pays européens engagés dans une course effrénée et concurrentielle au Nouveau Monde, fut davantage la colonisation des territoires américains du nord et du sud pour au moins trois raisons : d’une part, il y eut l’attrait pour ces nouveaux territoires aux richesses insoupçonnables et prometteuses ; d’autre part, la différence de puissance de feu entre les européens et les indigènes était telle que la résistance indigène, pour héroïque qu’elle fut, s’avéra d’autant plus vaine qu’outre les canons et les arquebuses, les maladies et autres épidémies décimèrent les populations ; enfin, la colonisation des anciens peuples de la Méditerranée et d’Asie, supposait de faire sauter le verrou du monde musulman, ce qui s’avéra, on le sait particulièrement difficile tant pour les Espagnols, en Méditerranée, que pour les Portugais ou les Anglais aux Indes.

En Méditerranée, du XVIème au XVIIIème siècle, la capacité de riposte, voire d’offensive, des trois empires musulmans (moghols, iranien, ottoman) rendirent un tel objectif pour le moins compliqué, voire hasardeux.

Cependant, à partir du XIXème siècle, les pressions européennes purent davantage s’exercer pour plusieurs raisons : d’une part, ces trois empires, s’affaiblirent et connurent le déclin ; d’autre part, la colonisation des Amériques atteignit, en ce début de XIXème siècle, une nouvelle phase, celle de la remise en cause du processus colonial et des luttes pour les indépendances nationales ; enfin, le continent américain tout entier commença de devenir la chasse gardée d’une nouvelle puissance, les Etats Unis d’Amérique. Pour les européens, désormais dépossédés de leurs découvertes territoriales historiques, il fallut alors se tourner, dans la compétition et la rivalité, vers d’autres territoires et leurs richesses : ceux d’Asie, du pourtour méditerranéen et d’Afrique subsaharienne.

Pour autant, les méthodes de colonisation furent de plusieurs types : colonisation militaire et de conquête, comme en Inde ou en Algérie ; colonisation par le protectorat, comme en Tunisie, en Egypte ou au Maroc ; colonisation « douce » par le mandat, comme en Syrie, au Liban ou en Palestine.

La colonisation britannique en Inde

La guerre franco-anglaise qui se déroula sur des portions de territoire indien, de 1744 à 1763, fut l’occasion pour l’Angleterre d’écarter définitivement la concurrence de la France en Inde. Après le traité de Paris (1763) le rôle de la France, bien que conservant encore cinq comptoirs en Inde, dont Chandernagor et Pondichéry, serait désormais insignifiant.

Mais, pour que le processus colonial se déclenche, il fallut, comme ce fut souvent le cas, un prétexte. En 1756, les menées agressives de Siradj Al Dawla, un jeune nawab[1] du Bengale, face à l’East Indian Company anglaise, furent ce prétexte. Il s’en suivit un processus d’expansion qui, de la simple canonnade de Plassey contre le nawab en 1757, s’étendit, à Buxar en octobre 1764, à un engagement victorieux face à une coalition indienne impliquant un empereur moghol déjà fortement affaibli.

En 1765, par le traité d’Allahabad, la compagnie anglaise se vit attribuer par l’empereur moghol le pouvoir de lever les impôts, d’assurer l’administration des Finances, et même de rendre la justice dans trois provinces du nord-est (Bengale, Bihar et Orissa). La même année, la Compagnie s’arrogea les fonctions de défense et de maintien de l’ordre au Bengale.

Très vite, ce pouvoir s’étendit. Bientôt il fut sans partage. Dotée d’une puissante armée dont les officiers britanniques recrutaient les troupes parmi les Brahmanes et les Rajputs du Nord, la Compagnie devint, dès cet instant, l’une des principales puissances territoriales de l’Inde.

A ce moment là, loin d’être le fruit d’une politique militaire à visée délibérément territoriale, l’expansion britannique, hors des zones côtières, répondit surtout à une logique de protection et d’élargissement de ses sources de revenus. Pour cela, elle mania à la fois actions militaires et diplomatie.

Cependant, l’arrivée au pouvoir de lord Richard Wellesley, gouverneur général du Bengale de 1798 à 1805, modifia la donne. Avec lui, la politique d’annexions territoriales serait systématique. A l’issue de la quatrième et dernière guerre de Mysore, en 1799, Tipu Sahib[2], le sultan, est battu par Wellesley[3], et trouve la mort. En 1801, la majeure partie de ses territoires est annexée de même que le Carnatic, tandis que Tanjore est placée sous la protection de la compagnie. Puis, en 1803, les Anglais occuperaient Delhi, siège de l’empire moghol, ou de ce qu’il en restait.

Ces conquêtes se poursuivirent dans le Nord. Puis, après une pause de quelques années, dès 1816, le royaume du Népal dut céder des territoires. Plus important encore, en 1818, après trois guerres, les Marathes rendirent les armes. Dès lors, hormis le lointain Pendjab, alors ami, la Compagnie n’a plus, en Inde, de véritable rival.

Pour autant, en dehors du territoire indien, la Compagnie s’engagea dans de nouveaux conflits, qui ne seraient pas tous victorieux. Entre 1823 et 1828, la Birmanie céda la plus grande partie de sa façade maritime. Mais, une expédition en Afghanistan, dont l’objectif était de prévenir le péril russe, fut désastreuse et se termina, en 1841, par l’extermination totale de l’armée anglaise. Cette défaite fut vengée par la conquête sanglante du Sind en 1842. Par ailleurs, à la suite de la mort du souverain Ranjit Singh, en 1839, le royaume sikh du Pendjab, jusque-là ami, entra dans une période de troubles, qui conduisit à l’intervention des Anglais. Une première guerre sikh s’acheva en1846 par l’annexion de territoires, dont le Cachemire, attribué au Rajput Gulab Singh. Puis en 1849, une seconde guerre sikh aboutit à l’annexion du Pendjab.

A cet instant, l’Empire colonial britannique des Indes s’étendit du Bengale à l’Indus, et du Cachemire au cap Comorin[4]. Les territoires conquis furent, dans leur grande majorité, administrés directement, mais des centaines d’États princiers apparemment autonomes, mais sous protectorats de fait, notamment le Cachemire et l’Etat de Hyderabad, furent sous-traités à des maharajas, jusqu’en 1947, date d’accession de l’Inde à son indépendance.

Mais, la Compagnie n’était plus le pivot central de cet empire. Depuis le Charter Act de 1813, elle avait perdu son monopole commercial, puis ses activités commerciales par celui de 1833, pour ne plus être qu’un organisme sous l’autorité du gouverneur général de l’Inde. Enfin, en 1858, elle serait démantelée par le Government of India Act : toutes ses fonctions et propriétés furent transférées à la Couronne désormais représentée par le vice-roi des Indes.

Cependant, dès 1857, l’ordre colonial fut contesté. En premier lieu dans l’armée britannique elle-même. Le 9 mai 1857, à Meerut (au nord de Delhi), une révolte, celle des cipayes, éclata dans l’armée du Bengale, que les Anglais nommeront pudiquement une « mutinerie ». La révolte fut rapidement et violemment matée et la dynastie moghole disparut définitivement : Bahadur Chah, son dernier représentant, fut exilé en Birmanie où il mourut. Pour autant, la révolte des cipayes aurait de multiples conséquences. La fracture entre les deux communautés, indienne et britannique, ne ferait que s’élargir. Les indiens, gagnés par les idées nationalistes, ne tarderaient pas à les mettre en pratique.

Ainsi, au moment où la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes (1877), la résistance s’organisa autrement : des revendications politiques commencèrent à émerger parmi la petite élite urbaine indienne multiconfessionnelle et anglophone. En 1885, une organisation politique, le Congrès national indien, est créée… par un Britannique, A.O. Hume, avec le but « de permettre à tous ceux qui travaillent pour le bien national (britannique) de se rencontrer, de discuter et de décider des opérations politiques à mener pendant l’année. » Jusqu’à la fin du XIXème siècle, le Congrès considéra l’empire colonial comme « une prescription divine » et se contenta de critiquer timidement le Gouvernement, tout en réaffirmant sa loyauté à la Couronne « et sa foi dans le libéralisme et le sens inné de justice des Anglais. » Pour autant, armée des principes libéraux, démocratiques et constitutionnels, la petite élite indienne, membre du Congrès, devint progressivement un groupe de pression sur le gouvernement colonial.

Cependant, en 1905, le terrible Lord Curzon, Vice-roi des Indes, divisa le Bengale en deux. Cette partition avait pour but de briser l’agitation politique qui prenait naissance au Bengale et se servir de la partie orientale de cet état, peuplée en majorité de musulmans, pour les dresser contre les hindous, selon le fameux principe du « diviser pour régner ». Cette politique porterait ses fruits en 1947. Dès le début du XXème siècle, un clivage, apparut entre élites hindoues et élites musulmanes. En 1906, ces dernières décidèrent de fonder la Ligue musulmane.

Au lendemain de la première guerre mondiale, Gandhi, le nouveau leader du Congrès, organisa des campagnes d’agitation à l’échelle nationale pour contester le maintien de certaines lois limitant les libertés fondamentales instaurées lors du conflit. En réaction, en avril, à Amritsar, le général Dyer fit ouvrir le feu sur la foule pacifique : 350 manifestants furent tués. En 1920, Gandhi fit adopter par le Congrès un « programme de non-coopération ». Il prit fin en 1922 suite à l’incendie d’un commissariat de police ayant provoqué la mort de 22 policiers. Dès lors, jusqu’à 1929, il n’y eut plus d’affrontements ouverts avec le pouvoir colonial, mais la pression se fit plus forte.

En 1930, Gandhi déclencha le mouvement de la désobéissance civile et des démissions massives de fonctionnaires indiens paralysèrent toute l’administration coloniale. Un compromis sembla alors possible pour une transition politique vers l’indépendance de l’Inde. Mais, la seconde Guerre Mondiale de 1939 stoppa les négociations.

Celles-ci reprirent à la fin de la guerre, mais elles se compliquèrent. Dès 1940, la Ligue musulmane, par son leader Ali Jinnah, réclama la création d’un Etat distinct pour les musulmans indiens : le Pakistan. Ce qui n’était guère la position de Gandhi, qui vit là le risque d’une grave scission entre les communautés indiennes de toutes confessions. Pour éviter cela, Gandhi ira jusqu’à proposer à Jinnah de devenir le Premier Ministre de l’Inde, alors que les musulmans ne constituaient que 11% de la population du sous-continent.

Les tensions intercommunautaires ne tardèrent pas à exploser. A Calcutta, en août 1946, les affrontements atteignirent leur tragique paroxysme : 10 000 morts furent dénombrés en quelques jours. Les Britanniques s’empressèrent de décider la partition : les 14 et 15 août 1947, l’Inde et le Pakistan[5] proclamèrent leur indépendance. Lorsqu’il apprit cette scission, Churchill put alors montrer toute sa satisfaction en affirmant: « Ah, tout de même : nous avons eu le dernier mot ! ». De fait, à cet instant, les autorités britanniques ne furent guère émues par les milliers de morts indiens. Elles avaient plutôt fait leurs comptes. Suite à la seconde guerre mondiale, exsangue, l’économie britannique ne

permettait plus aucun rêve impérial. L’Inde avait été violemment conquise et occupée pour les profits énormes que l’industrie métropolitaine en tira pendant près d’un siècle et demi. Elle était maintenant ruinée et aux prises avec un chaos économique et politique, auquel l’Angleterre avait largement contribué, qui ne pouvait qu’empirer. Il fallait donc liquider au plus vite cette désormais « mauvaise affaire ».

Cette partition sous le sceau de l’urgence provoqua de tragiques violences : 500 000 musulmans et hindous furent tués et 15 millions de personnes furent déplacées. Plus grave, en 1948, un extrémiste hindou assassina Gandhi, l’apôtre de la non-violence !

(à suivre)

[1] Nawab était le titre donné à un souverain indien de religion musulmane. Il s’agit d’un mot d’ourdou, provenant du persan et de l’arabe, qui pourrait être traduit par émir ou “député” et qui a donné en français le mot nabab.

[2] Tipu Sahib, également connu sous le nom de Tipu Sultan, fut sultan de Mysore à partir de 1782 et l’un des principaux opposants au pouvoir britannique en Inde, ce qui lui valut le surnom de Tigre de Mysore.

[3] Dès son arrivée, Wellesley, prenant prétexte de l’aide demandée à la France par Tipu Sahib, l’attaqua. Les armées britanniques marchèrent sur Mysore en 1799 et assiégèrent sa capitale Seringapatam. Le 4 mai, les britanniques franchirent les murailles et Tipu Sahib, se précipitant sur les lieux, fut tué.

[4] D’ultimes expéditions auront lieu contre la Birmanie (1852 et 1885) et contre l’Afghanistan en 1878-1880, sans plus de succès qu’en 1841.

[5] Le Pakistan, à majorité musulmane, fut alors constitué de deux ensembles territoriaux séparés par 1500 km de territoire indien : le Pakistan occidental (Pakistan actuel) et le Pakistan oriental(Bengale). En 1971, par sécession, ce dernier deviendra, après une guerre terrible (un million de morts et 10 millions de réfugiés en Inde), le Bangladesh.

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La colonisation brutale de l’Algérie

La colonisation du royaume d’El Djazaïr, alors sous domination ottomane[1], se déclencha à partir de juillet 1830, comme en Inde, par un prétexte fallacieux : venger le « fameux coup d’éventail » du Dey Hussein au Consul français Deval du 30 avril 1827. De fait, le débarquement des troupes françaises, le 5 juillet 1830 à Sidi Fredj, non loin d’Alger, selon un plan déjà imaginé par Napoléon Ier, répondait à des préoccupations beaucoup plus stratégiques.

A l’évidence, il s’agissait là, sur fonds de tentative génocidaire, d’une stratégie d’extermination de la population du royaume s’inscrivant, au-delà des rivalités entre puissances européennes en Méditerranée face à un ennemi commun, l’empire ottoman, dans un double objectif.

Primo, il fallait mettre la main sur le Trésor du Dey d’Alger estimé à quelques 750 millions de francs de 1830, soit environ six milliards d’euros. Ce qui correspondait à 70% de la richesse nationale française en 1830. Cette opération réussit dans des conditions rocambolesques pour finir dans les poches du roi Charles X et non dans les caisses du Trésor public français.

Secundo, en intervenant militairement, en massacrant et en détruisant toute vie humaine, il s’agissait, comme le fit la colonisation aux Amériques, de libérer le foncier (terres et biens immobiliers) pour enclencher et systématiser la colonisation de peuplement. Là aussi, l’opération fut largement et tragiquement réussie. En une quarantaine d’années (1820-1872), cette stratégie ferait disparaitre entre un et trois millions d’âmes[2], selon que l’on retient les chiffres des autorités ou ceux des observateurs et autres chercheurs, c’est-à-dire au « mieux » un tiers de la population algérienne en place avant 1830, au »pire » deux tiers de cette même population ! Un taux élevé dira-t-on. Il n’a pourtant rien d’exceptionnel. Rappelons-nous, aux Amériques, ce furent 90% des populations indigènes qui disparurent.

En tout état de cause, dès la reddition d’Alger, signée le 5 juillet 1830, les Algériens, loin de se décourager, s’empressèrent au contraire d’organiser la résistance. Elle serait multiple, permanente et acharnée. D’un point de vue militaire, dès novembre 1830 les premières escarmouches eurent lieu non loin d’Alger. D’un point de vue diplomatique, en 1833, Hamdan Khodja, un notable algérien, publia un livre, le Miroir, qu’il envoya aux autorités françaises, dans lequel il dénonça les exactions de leur armée et proposa « d’évacuer le pays et de renoncer à toute idée de conquête en établissant un gouvernement indigène libre et indépendant, comme on l’avait fait en Egypte, qui professa la même religion (musulmane) et suivit les mêmes usages, et de stipuler avec lui des traités favorables aux deux peuples. » Quelle audace ! Trois ans à peine après le débarquement, Hamdan Khodja demandait tout simplement un gouvernement autochtone. Mal lui en pris. Face à la machine coloniale, Hamdan Khodja ne tint pas longtemps. Ruiné, menacé, sa famille persécutée, son neveu disparu à Annaba dans quelque « corvée de bois », il finit par se réfugier au cœur de l’empire ottoman en 1836, où il mourut en exil.

A cet instant, il ne resta donc plus qu’une seule issue : la résistance armée. Celle-ci s’organisa en plusieurs étapes.

A l’est de l’Algérie, dès 1832, de Constantine, sa capitale, Ahmed-Bey, donna l’ordre de s’opposer militairement à l’occupant. La résistance fut si héroïque que les autorités françaises reprirent contact avec le Bey. Elles lui proposèrent de rester Bey, à condition de reconnaitre la souveraineté française, de payer un tribut et de renoncer aux ports de Collo et Annaba. Cette proposition n’était, bien entendu pas dénuée de calculs. A cet instant, à l’ouest du pays, l’Emir Abdelkader avait aussi déclenché la résistance. Il fallait donc éviter leur jonction, bien que celle-ci soit peu probable : pour Ahmed-Bey, la résistance devait permettre de restaurer le royaume d’El Djazaïr tel qu’il était à la veille du débarquement, c’est-à-dire vassal d’Istanbul ; pour l’Emir Abdelkader, d’instaurer un Etat algérien indépendant d’Istanbul et de Paris[3]. A défaut, il s’agissait au moins d’exacerber leurs rivalités.

Soutenu par les tribus du Constantinois et espérant une aide de la flotte ottomane, Ahmed-Bey refusa l’offre. L’affrontement fut terrible et fit de nombreuses victimes de part et d’autre. Constantine tomba contraignant le Bey à se réfugier dans les Aurès. Il sollicita à nouveau le Sultan d’Istanbul. De fait, on le sait, la Sublime porte, alors en proie à de graves difficultés politiques et économiques internes, et soumises aux intrigues de la diplomatie française en Europe, ne pouvait plus rien pour Ahmed-Bey. Dès lors, isolé et affaibli, il finit par signer sa reddition le 5 juin 1848. Puis, mourut deux ans plus tard à Alger.

A l’Ouest de l’Algérie, après l’appel au djihad contre les français lancé par son père Hadj Mahieddine (chef de la zaouïa d’El Guetna), son fils Abdelkader fut proclamé chef du djihad, le 25 novembre 1832, par les chefs de tribus les plus influents. Pour avoir une large légitimité, Abdelkader demanda par lettre à l’ensemble des tribus de le reconnaitre comme Emir. La plupart offrirent leur soumission, mais deux tribus importantes manquèrent à l’appel (les Douair et les Zmala) et d’autres restèrent à l’écoute des autorités ottomanes de Constantine.

Déjà engagées à l’est, les autorités françaises jugèrent la situation préoccupante. Il leur fallait soit chercher un compromis avec Abdelkader pour qu’il administre indirectement l’ouest, soit se préparer à l’affronter. Abdelkader, qui lui aussi avait besoin de temps pour s’organiser, prit l’initiative d’envoyer en secret deux émissaires juifs auprès du général Desmichels qui joua, en quelque sorte, le rôle d’arbitre entre les deux tendances des forces d’occupation. La négociation avec l’Emir aboutit le 26 février 1834 au « Traité Desmichels », approuvé par le roi Louis-Philippe, qui reconnut à Abdelkader sa qualité d’interlocuteur privilégié en tant qu’Emir El Mouminin (commandeur des croyants), sa souveraineté de fait sur une grande partie de l’Algérie, à l’exception des ports et du beylicat d’Ahmed-Bey, et préconisait la fin des hostilités, la libération des prisonniers et la (déjà) « sacro-sainte » liberté de commerce. Très vite, pourtant, persuadés qu’il s’agissait là d’un marché de dupes, car il consacrait l’autorité d’Abdelkader sur le pays, les Français cherchèrent à négocier un second traité. Le roi de France fit volte-face. Par une ordonnance du 22 juillet 1834, il opta définitivement pour l’occupation totale du territoire de l’Algérie. Les affrontements reprirent de plus belle avec son lot de victoires et d’échecs, de tragédies et autres exactions, de villes détruites, de mosquées spoliées, et de populations exterminées ou déplacées.

En 1837, de nouvelles négociations furent entamées. Elles s’achevèrent le 30 mai par la signature du traité de la Tafna. A nouveau, Abdelkader en sortit grandi. Son autorité y fut reconnue sur la région d’Oran (hormis les villes d’Oran, d’Arzew et de Mostaganem), sur celles du Titteri et de l’Algérois, à l’exception des villes d’Alger, de Blida et de Koléa, soit près des deux tiers du pays. Sur ces territoires, les musulmans étaient libres d’habiter les territoires administrés par l’Emir ou ceux gérés par l’occupant. Mais, surtout, le commerce était libre sur tout le territoire. Abdelkader, qui refusa tout tribut, accepta même de livrer des céréales et du bétail aux Français de septembre à décembre 1837. Pis, le traité incluait des clauses secrètes et notamment la livraison, dans les trois mois, de 3000 fusils et leur poudre à l’Emir, selon un prix convenu auquel s’ajouteraient 100 000 boudjous (environ 180 000 francs or de l’époque) qui seraient versés au Maréchal Bugeaud. Pour partie pour entretenir les chemins vicinaux d’Excideuil (en France) dont Bugeaud était le député, et pour partie pour récompenser les officiers supérieurs de l’Etat Major ! Mais, à nouveau ce traité fit couler beaucoup d’encre outre-Méditerranée. Aussi, les autorités françaises tergiversèrent-elles en proposant à l’Emir Abdelkader… un traité additionnel, à travers lequel il s’agissait, en particulier, de permettre l’ouverture d’une route Alger-Constantine, qui traversa la Kabylie, en échange de 500 fusils et leur poudre. Un traité dont le roi Louis-Philippe exigea, en 1839, la ratification tout en bloquant les livraisons d’armes et de poudre ! A l’évidence, les Français souhaitèrent là étendre leur occupation à l’est du pays. L’Emir refusa cet ultimatum. Ce fut donc sans grande surprise que les hostilités reprirent.

L’Emir disposait alors d’une armée dont l’organisation était calquée sur celle de Méhémet Ali, en Egypte, et du soutien des tribus. Cela fut d’autant plus nécessaire que Bugeaud –désormais convaincu de la nécessaire destruction de « la nationalité arabe » et de la « puissance d’Abdelkader » pour aboutir à la « domination absolue » et à la « soumission du pays » – accédait au poste de Gouverneur Général de l’Algérie.

Ainsi, entre 1840 et 1847, les affrontements meurtriers se multiplièrent partout dans le pays obligeant Bugeaud à réclamer de plus en plus de renforts. En 1847, celui-ci disposa de quelques 107 000 hommes, soit un doublement par rapport à 1840, et d’une redoutable artillerie, face aux 12 000 cavaliers volontaires des tribus, aux 8 000 fantassins et aux 240 artilleurs de l’Emir.

Très vite, dans cette guerre d’usure, la Smala d’Abdelkader manqua de vivres. Lors d’une dernière rencontre, près d’Oujda, ses fidèles le supplièrent de les laisser là et de gagner le sud du pays. Très lucide sur l’état de sa Smala et de ses troupes, l’Emir estima à cet instant la lutte impossible. Au lieu d’abandonner les siens, il se rendit au général Lamoricière le 23 décembre 1847. Malgré l’engagement pris par le commandement français de le laisser se rendre à Alexandrie ou à Saint Jean d’Acre, Abdelkader fut emprisonné à Toulon, puis au château de Pau et enfin à celui d’Amboise, d’où il serait libéré pour finir ses jours à Damas, en Syrie.

Pour autant, cette reddition ne signifia pas la fin de la lutte.

Depuis 1845, dans le Chélif, une autre insurrection avait vu le jour. Sous la direction de Boumaza, de son vrai nom Si Mohammed Ben Abdallah, de la tribu des Ouled Sidi Ouadha, les premiers accrochages eurent lieu le 14 avril 1845. Ce qui entraina une répression féroce du Général de Saint Arnaud contre les tribus insurgées : amendes, confiscation des fusils et des chevaux, mais surtout incendie des récoltes et destruction des villages. Au lieu de briser la résistance, ces exactions la renforcèrent. Dès lors, lui qui reconnaitrait l’humanisme de l’Emir Abdelkader dans le combat[4], poursuivit une stratégie de la sauvagerie sans limites.

Dans le Dahara, Pélissier, un de ses officiers, dévasta le territoire de la tribu des Ouled Riah. Pour échapper à la répression, un millier d’hommes, de femmes et d’enfants se réfugièrent dans une grotte, le Ghar El Fracich. Le 18 juin 1845, les ayant repérés (suite à une trahison), Pélissier plaça des fagots de bois devant l’entrée de la grotte et y mit le feu. L’incendie, entretenu dura un jour et une nuit. Au petit jour, selon un officier espagnol, « tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer…Le sang leur sortant de la bouche. » Loin d’être une « bavure », l’horreur allait se renouveler moins de deux mois plus tard. Près d’Aïn Merane, une autre tribu se réfugia également dans une grotte communiquant à l’extérieur par deux puits. Saint Arnaud lui-même décida d’en finir avec eux selon le même procédé. Il s’en vanta dans une correspondance à son frère : « Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. »

Malgré cette répression féroce, la résistance se poursuivit mais sans Boumaza. Celui-ci, blessé au combat s’en irait rejoindre Abdelkader. Huit mois après ce dernier, il décida à son tour de se rendre. Il fut interné au fort de Ham (nord de la France).

Mais, à cet instant, ces redditions ne découragèrent pas davantage la résistance. Au contraire, celle-ci s’étendit à tout le pays :

Le Sud saharien, les Aurès, la Kabylie, le Constantinois se soulevèrent tout au long de la seconde moitié du XIXème siècle. En Kabylie, en particulier, une jeune femme se distingua : Fathma N’Soumer, dont le père était membre de la confrérie des Rahmaniya. Le 10 juillet 1857, tout se joua dans une forteresse à Icheriden où celle-ci et ses troupes se réfugièrent. Assiégée sous le feu des batteries d’artillerie du Maréchal Randon, la résistance des tribus fut héroïque. Mais les forces étaient trop inégales. Il fallut battre en retraite et abandonner la forteresse. En juillet 1857, suite à une dénonciation, Fathma N’Soumer fut arrêtée et conduite devant Randon.

« Lorsqu’elle parut, un murmure approbateur passa sur toute l’assistance qui lui témoigna son admiration. Sa jeunesse, sa grande beauté, le regard fier et le port altier imposèrent le respect à la foule des soldats qui l’entouraient. Ensuite, le maréchal, en tenue d’apparat et au garde-à-vous cria d’une voix forte : Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter la Jeanne d’Arc du Djurdjura. » Transférée à Beni Slimane, puis à la prison de Tablat, elle y mourut en septembre 1863. Puis, en 1871, ce fut la grande insurrection dirigée par le bachaga Mohamed El Mokrani et le cheikh El Haddad. Le premier déclara la guerre le 14 mars et le second le djihad le 6 avril. Les révoltes se multiplièrent dans tout le pays et, malgré la mort au combat d’El Mokrani le 5 mai 1871, l’insurrection se poursuivit jusqu’au 20 janvier 1872 date de l’arrestation de Cheikh El Haddad. Il sera, comme beaucoup d’autres, déporté à Nouméa (en Nouvelle-Calédonie).

Pour autant, l’incendie fut-il éteint ? Le doute était permis. Même en France, où l’Assemblée demeurait encore le lieu de joutes verbales contradictoires.

En 1885, Jules Ferry continuait d’y justifier l’aventure coloniale : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… » Georges Clémenceau pouvait alors lui rétorquer : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchainés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur !… Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation (…) Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme ! »

Dans ces conditions, il fut évident que la résistance allait se poursuivre. Après la première guerre mondiale, en particulier, elle prendrait d’autres formes. Avec le déplacement du centre de gravité de la lutte des campagnes vers les villes, elles furent politiques, puis politico-militaires.

Le mouvement dit des « Jeunes Algériens », en référence à celui des Jeunes Turcs à Istanbul, fut le premier de ces mouvements de résistance urbaine. Groupés au sein de deux associations, l’une à Alger l’autre à Constantine, ses membres, de l’ordre d’un millier en 1909, décidèrent de porter la résistance dans le cadre français. Ils firent pression sur le gouvernement français. Un « Manifeste du Jeune Algérien » fut transmis en juin 1912 au Président du Conseil. Il exigeait, notamment, la fin du régime répressif, une juste répartition des impôts, l’extension des droits politiques aux musulmans (comme ce fut fait pour les Juifs depuis 1871), et la fin de l’odieux Code de l’indigénat. De leur côté, les lettrés arabophones se tournèrent vers le Moyen-Orient où la Nahda (la renaissance) était, on le verra, en plein essor.

Après la première guerre mondiale, dont l’impact sur l’Algérie fut très lourd, le mouvement trouva en l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, un chef à la hauteur de ses exigences. Celui-ci en appela aux instances internationales et, en 1919, adressa une pétition au Président des Etats Unis d’Amérique dans laquelle il dénonçait l’occupation française et demandait que les Algériens décident eux-mêmes du statut de l’Algérie, sous l’égide de la Société des Nations (SDN). Puis, il inscrivit la question algérienne dans le cadre du mouvement des pays colonisés luttant pour leur indépendance. Ses revendications se firent plus radicales au point qu’il fut expulsé d’Algérie pour s’exiler à Paris où, en 1926, l’Etoile Nord-Africaine, un autre mouvement né en « Métropole », en ferait son président d’honneur.

L’Etoile nord-africaine, fondée à Paris en 1926, résulta pour l’essentiel de la prise de conscience politique de l’émigration en Métropole. Outre l’émir Khaled, plusieurs travailleurs et quelques communistes en furent les fondateurs. Dès 1927, l’organisation afficha clairement ses objectifs d’indépendance (pour les trois pays maghrébins), ce qui supposait le retrait total des troupes françaises d’occupation, la constitution d’une armée algérienne et la remise en toute propriété à l’Etat algérien des banques, des mines et des terres accaparées par les conquérants et leurs clientèles. Dès les premières années des grandes figures émergèrent, dont Messali Hadj, Hadj Ali Abdelkader, Si Djillani et Banoune Akli. Elle disposa dès 1929 de 4 000 membres. Aussi, les autorités décidèrent-elles de sa dissolution. Mais celle-ci reprit ses activités sous le nom de Glorieuse étoile nord-africaine (GENA). En 1930, elle adressa à la SDN une longue déclaration dans laquelle elle dénonça les festivités du Centenaire de la colonisation, organisées en grande pompe en Algérie, et dénonça les atrocités de la conquête coloniale. A partir de 1933, l’association connut son essor et devint un véritable parti politique. Son premier programme revendiqua, outre l’accès au suffrage universel pour les Algériens musulmans, l’indépendance nationale. La répression s’abattit à nouveau et la GENA fut dissoute en février 1935. Mais, elle se reconstitua à nouveau sous le nom d’ « Union Nationale des Musulmans Nord-africains ». L’organisation décida de s’implanter en Algérie, où elle ouvrit de nombreuses sections dans tout le pays. Elle fut alors symbolisée par un mot d’ordre, l’indépendance nationale, un drapeau et un leader : Messali Hadj.

A partir des années 1930, deux lignes politiques s’affirmèrent et s’opposèrent : une ligne réformiste et la ligne nationaliste de l’Etoile. Le 7 juin 1936, un Congrès Musulman réunit, pour la première fois, toutes les tendances du réformisme politique : représentants des notables et élus, des oulémas (religieux), et autres communistes. L’étoile nord-africaine n’y envoya que trois représentants. Pour les réformistes, en un mot, il s’agissait de « devenir français tout en restant musulman ». De quoi, pensaient-ils, rassurer les autorités françaises. Rien ne fut moins sûr. D’autant que deux mois plus tard, lors d’un meeting à Alger, le muphti Bendali, dit Kahoul, fut assassiné dans des conditions plutôt confuses, et que Messali Hadj, au nom de l’Etoile, y revendiqua « la constitution d’une nation algérienne musulmane ». En réponse, les autorités françaises proposèrent un projet, dit Blum-Violette, dont l’objectif était l’assimilation politique de l’élite algérienne en accordant la citoyenneté française à 25 000 algériens choisis parmi « l’élite musulmane », autrement dit les clientèles civiles et militaires.

En réponse, l’Etoile condamna le projet et rappela que la seule solution était « l’émancipation totale de l’Afrique du Nord ». Résultat, l’Etoile fut à nouveau dissoute. Elle réapparaitrait le 11 mars 1937 sous le nom de Parti du Peuple Algérien (PPA). En réponse, en juillet 1937, les partisans de la ligne réformiste convoquèrent un second Congrès musulman. Loin des idées nationalistes, on y réaffirma que « l’Algérie est une terre française et les Algériens musulmans des Français ». Pour autant, les autorités françaises continuèrent de faire la sourde oreille. L’échec des deux congrès fut avéré. Le PPA, qui condamnait l’assimilation et le rattachement de l’Algérie à la France eut le vent en poupe. Aussi, les partisans du colonialisme réagirent-ils : ils obtinrent la fin du projet Blum-Violette ; ils attisèrent les rivalités entres zaouias (confréries) et oulémas ; ils obtinrent le trucage des élections… Pour sortir de l’ornière, certains réformistes décidèrent de se démarquer des congrès, sans succès. En avril 1939, même aux élections truquées, le PPA battit tous les autres candidats !

Avec le gouvernement de Vichy, la situation empira, tant pour les musulmans que pour les Juifs. Le 17 mars 1941, Messali Hadj et 26 de ses compagnons furent arrêtés pour « manifestation contre la souveraineté française et atteinte à la sécurité de l’Etat », et condamnés à 123 ans de travaux forcés, dont 16 pour Messali, à 114 ans d’emprisonnement et à 560 années d’interdiction de séjour, dont 20 ans pour Messali. La répression s’étendit à de nombreux leaders réformistes. Le PPA dut se réorganiser dans la clandestinité.

En novembre 1942, à nouveau les Américains furent approchés pour leur demander que les Alliés convoquent une conférence des représentants musulmans afin qu’ils proposent des réformes en Algérie. Après tout, le président Roosevelt ne venait-il pas d’évoquer « le libre exercice du gouvernement pour les peuples qui en ont été privés par la force. » Bien entendu, les autorités françaises bloquèrent l’initiative, n’acceptant aucune ingérence, fut-elle des Alliés, dans le problème algérien. Puis, en février 1943, dans un manifeste, Ferhat Abbas, soutenu par les Oulémas et par le PPA, arguant de l’échec de l’assimilation préconisa « la nationalité et la citoyenneté comme solutions logiques au problème algérien », tout en condamnant le colonialisme et en réclamant l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Plus encore, dans un additif du 26 mai, élaboré avec Messali (alors détenu à Sétif), il demandait « l’intégrité du territoire algérien, l’autonomie politique de l’Algérie, la souveraineté de la nation et une constitution propre élaborée par une Assemblée constituante élue au suffrage universel… par tous les habitants de l’Algérie. » Pour toute réponse, le 7 mars 1944, le Général de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire de la France non occupée, dont Alger était la capitale, octroya quelques bien maigres réformes dont l’accès à la citoyenneté française pour 65 285 Algériens !

Dès lors, le 14 avril 1944, Ferhat Abbas lança un nouveau mouvement, les « Amis du Manifeste et de la Liberté » (AML), sorte de compromis entre les deux lignes politiques de la résistance algérienne. Il y proposa « de construire une république autonome fédérée à une république française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste. » Le résultat fut à la hauteur de leurs espérances. En mars 1945, les AML, forts de quelques 500 000 adhérents, tinrent leur congrès. La ligne nationaliste y prédomina. A une écrasante majorité, le congrès refusa toute solution dans le cadre « fédéraliste français » et décida de « réserver au futur Etat Algérien la faculté de s’intégrer au système qui lui plairait. »

La riposte coloniale ne se fit pas attendre. Elle se ferait en deux étapes. Le 23 avril, Messali fut déporté à Brazzaville. Début mai, la répression devait se décupler. Pour cela il fallut, une fois de plus un prétexte. Ce furent les célébrations du 1er et du 8 mai. A cette occasion, le PPA organisa des défilés pacifiques pour exiger, notamment, la libération de Messali, mais aussi rappeler les revendications politiques du mouvement. Pour la première fois, lors des défilés, le drapeau national fut exhibé. C’en était trop pour les colonialistes. A l’est du pays, à Sétif et Guelma, la police reçut l’ordre d’intervenir. Aussi, l’irréparable se produisit : elle tira dans la foule tuant et blessant nombre de manifestants. En riposte, la foule s’attaqua aux policiers et aux colons. Puis, dans les campagnes du Constantinois, des groupes de fellahs (paysans) se formèrent qui attaquèrent les villages coloniaux. On dénombra 103 tués et 110 blessés parmi les Français. La répression fut féroce. Aux interventions des forces de police et de gendarmerie s’ajoutèrent les exactions, les lynchages et autres exécutions sommaires effectuées par les milices de colons. Le 10 mai, l’armée elle-même organisa « une guerre de représailles » et bombarda des villages pendant que la marine, du large, pilonna la région de Kherrata. Le bilan humain fut terrible : près de 45 000 Algériens furent assassinés, des milliers arrêtés et présentés à la justice militaire. Ce carnage, car cela en fut un, changea radicalement les données politiques du problème algérien. Il constituerait le premier acte de la guerre d’indépendance nationale qui débuterait officiellement le 1er novembre 1954 et s’achèverait le 5 juillet 1962 par l’indépendance du pays[5]. Elle ferait des centaines de milliers de victimes… A SUIVRE

[1] L’empire ottoman s’étendit au royaume hafside, puis à toute l’Algérie actuelle, grâce aux frères Barberousse, corsaires turcs appelés à la rescousse par les Hafsides en 1512 pour faire face aux agressions espagnoles. Ils intervinrent, prirent le pouvoir et prêtèrent allégeance au Sultan ottoman. Ce fut le début de « l’aventure ottomane » pour le royaume d’El Djazaïr. Elle dura jusqu’à 1830. Pour plus de détails voir S.Goumeziane, Algérie l’histoire en héritage, éd. Non Lieu-Edif2000, p 202 à 220.

[2] Pour plus de détails, voir S.Goumeziane, ouvrage cité, pages 223 à 246.

[3] Pour plus de détails sur ces deux projets, voir S. Goumeziane, ouvrage cité pages 271 à 275.

[4] « Abd El Kader nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : « Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie. » Le trait est beau pour un barbare. » Lettres du Maréchal Saint Arnaud, éd. Michel Lévy Frères, 1855, p.382

[5] Pour plus de détails sur la période allant du 8 mai 1945 au 5 juillet 1962, voir S. Goumeziane, ouvrage cité, pages 297 à 364.

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