Cervantès, fils adoptif d’Alger ?

Publié le par Mahi Ahmed

Cervantès, fils adoptif d’Alger ?

Par Arezki Metref

Dans cette chronique où, comme chacun sait, on s’intéresse raisonnablement à la littérature sans distinction de race ni de religion, ni de style ou de courant, personne n’aurait compris que l’on taise Cervantès dont on commémore cette année le 400e anniversaire de la mort (1547-1616). Comme on ne peut taire, pour cette raison, et pour d’autres, Adriana Lassel, cette écrivaine algérienne née chilienne, qui consacre sa vie, à Alger où elle vit, et ailleurs, à des recherches sur Cervantès. Un livre récent d’elle : Cinq années avec Cervantès (Dalimen) qui tente de retracer la demi-décennie de captivité de Cervantès à Alger.

Si Cervantès nous intéresse c’est, bien entendu, parce qu’il est l’un des plus grands écrivains de tous les temps. Son Don Quichotte est l’un des livres les plus lus au monde. Son influence est incommensurable. Michel Foucault, le philosophe français, le tient pour le premier roman moderne de l’Histoire. Le texte a acquis l’aura des ouvrages fondateurs.

Mais ce n’est pas tout. On s’y intéresse aussi, et peut-être accessoirement — mais est-ce vraiment accessoire ? — parce que d’une certaine manière, il était algérois.

Certes, c’est un violent paradoxe que de dire d’un homme captif dans une ville, qu’il lui appartient, mais Cervantès s’est si bien nourri de son séjour carcéral algérois qu’on est en droit d’affirmer peu ou prou qu’il était algérois. En tout cas, son œuvre s’y réfère constamment.

Qu’ajouter donc, sinon l’imaginer ce 20 septembre 1575, là où tout a commencé.

Port de Naples. Miguel Cervantès, un soldat espagnol de 28 ans, rescapé de la bataille de Lépante qui le fit manchot, franchit la passerelle qui relie le quai à la galère espagnole El Sol. Il s’adresse à son frère Rodrigo, 25 ans, soldat en permission lui aussi :

- C’est bon de rentrer chez soi !

Rodrigo approuve. L’embarcation cingle vers les côtes espagnoles, leur destination. Pourtant jamais le but ne sera atteint. Au large des Saintes-Marie-de-la-Mer, dans cette région de France appelée aujourd’hui la Camargue, trois navires turcs en chasse fondent sur la galère. Voilà les Cervantès, Miguel et Rodrigo, prisonniers des corsaires d’Arnaute Mami. Réduits en esclavage, ils sont emmenés à Alger. Miguel Cervantès, le futur père putatif de Don Quichotte, est vendu à un marin du nom de Dali Mami aux ordres d’Arnaute.

Durant ses cinq années de captivité (1575-1580), il changera souvent de maître. Et ce sont les cinq années qui seront sans doute les plus fructueuses dans l’histoire littéraire de l’humanité.

Esclave de rachat, supposé justiciable d’une rançon, Cervantès n’avait que deux issues possibles. Que sa famille réunisse 500 ducats, une fortune pour l’époque, afin d’acheter sa liberté, ou bien l’évasion. Durant sa captivité, il se livra à 4 tentatives d’évasion, toutes éventées. En ces circonstances, Miguel Cervantès devait faire preuve des qualités chevaleresques qu’il prêtera plus tard à son personnage Don Quichotte, en dédouanant ses camarades de toute responsabilité dans ces tentatives et en en assumant seul l’initiative.

Au cours de l’une d’elles, il se réfugia avec ses compagnons dans la grotte qui porte aujourd’hui son nom à Alger.

Captif mais libre de circuler dans Alger, le futur monument de la littérature espagnole est, pour le moment, un trentenaire ayant pas mal bourlingué sur les fronts militaires, et qui a déjà, sans doute, quelque rêve caché de gloire littéraire. La plupart de ses biographes reconnaissent qu’Alger a joué le rôle d’incubateur littéraire.

Si à l’instar d’une œuvre, un écrivain lui-même se construit comme tel, nul doute que les murs de la captivité de Cervantès à Alger ont fortifié l’édifice. Toute son œuvre ultérieure sera marquée par cette expérience qui l’a enrichi à la fois dans son rapport à l’autre, ainsi que dans sa propre introspection. On imagine Cervantès circulant à son aise en dépit de son statut de captif dans l’Alger corsaire, traversant les marchés qu’il fréquente pour le compte du vice-roi d’Alger, Hassan Vénéziano, son maître qui l’emploie comme jardinier et préposé aux achats. On devait avoir fini par le reconnaître au marché de Bab-El-Oued ou à celui de Bab Azzoun.

Adriana Lassel le décrit bien dans son roman, suppléant au défaut d’archives par l’imagination de l’écrivain.

Toutes les notations directes ou indirectes que Cervantès a parsemées à travers son œuvre conduisent de nombreux chroniqueurs à fixer l’aspect cosmopolite et étonnamment tolérant d’Alger corsaire. Même en esclavage, les chrétiens y pratiquaient librement leur culte. Les juifs étaient autorisés à ne pas travailler le jour du Shabbat. La capitale tanguait comme une véritable arche de Noé où les rapports de domination étaient rudes au point de culminer dans la traite des esclaves mais où, paradoxalement, la liberté de confession était respectée.

Ce cosmopolitisme produit et un problème et sa solution. Quelle langue y parlait-on ? Eh bien, la réponse est dans le livre 1 de Don Quichotte : «… la première personne fut son père, lequel s’adressa à moi dans cette langue qu’on parle entre captifs et Mores, sur toutes les côtes de Berbérie, et même à Constantinople, et qui n’est ni l’arabe, ni le castillan, ni la lange d’aucune nation, mais un mélange de toutes les langues que nous comprenons…»

Je me suis toujours demandé d’où venait le toponyme de Tagarins, ce quartier d’Alger au-dessus de l’hôtel El-Aurassi. C’est Cervantès l’Algérois qui me l’apprend. C’est encore dans Don Quichotte : «On appelle Tagarins, en Berbérie, les Mores de l’Aragon.»

Avis aux Algérois : lisez Cervantès comme un auteur algérois. Il l’est probablement davantage que beaucoup de prétendus Algérois d’ostentation.

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/10/article.php?sid=198861&cid=8

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