Turquie. Eyyup Doru « Ce dont nous avons besoin, c’est de démocratie et de liberté »

Publié le par Mahi Ahmed

Turquie. Eyyup Doru « Ce dont nous avons besoin, c’est de démocratie et de liberté »

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-JACQUES RÉGIBIER

VENDREDI, 22 JUILLET, 2016

HUMANITE.FR

Eyyup Doru est le représentant du parti kurde HDP en Europe, le Parti démocratique des peuples. Pour lui, la solution à la crise en Turquie ne réside pas dans l’état d’urgence, mais au contraire dans le retour à la démocratie. Interview.

Comment interprétez-vous la tentative de coup d’état en Turquie et les mesures de répression de grande ampleur qui lui succèdent ?

Eyyup Doru: Je pense que c’est une guerre de pouvoir au sein de l’état turc, avec d’un côté le régime d’Erdogan qui était un allié important du groupe Gülen ( le puissant mouvement du prédicateur musulman exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, très actif notamment dans la police et dans la justice NDLR ), qui a été pendant longtemps son principal allié. Ils étaient d’ailleurs ensemble contre le peuple kurde. Il y a eu 10 000 personnes qui ont été arrêtée à cause de cette alliance entre le groupe Gülen et le régime d’Erdogan. Par la suite Erdogan et Gülen ont eu des problèmes internes pour le contrôle de l’appareil d’état. Il y a eu des affrontements politiques entre les deux groupes, mais jusqu’à ces dernières années, Erdogan considérait Gülen comme son chef spirituel et tous les ministres, si on regarde leurs déclarations il y a quelques années, nommaient le régime de Gülen comme un régime démocratique, comme le sauveur de la Turquie, le sauveur de la démocratie etc… Aujourd’hui on voit qu’ils se disputent entre eux, et Erdogan qualifie le mouvement Gülen de groupe terroriste.

C’est vrai qu’il y a eu un coup d’état militaire mais c’est vrai aussi qu’Erdogan profite que ce coup d’état a échoué pour arrêter n’importe quelle personne ou n’importe quel groupe qui pourrait d’une manière ou d’une autre représenter un danger contre son rêve de création d’un empire à la mode ottomane, un régime présidentiel total. On assiste à des arrestations massives. Il ne reste pratiquement pas de juges, ils ont tous été arrêtés. Les cadres techniques de l’armée ont été aussi arrêtés, ce qui va quand même mettre l’armée en difficulté sur le terrain. Mais il y a aussi tous les académiciens qui ont été destitués et tous les professeurs. La direction de l’université a été destituée, remplacée par un proche d’Erdogan, proche aussi de l’AKP ( le parti de Recep Erdogan NDLR ). Toutes les instances académiques sont sous le contrôle du régime qui a pris aussi le contrôle de la presse et de la justice. Et la police qui était déjà contrôlée par le régime, et la gendarmerie et l’armée qui l’étaient à moitié , sont aujourd’hui entièrement sous contrôle. Maintenant, on peut vraiment dire que c’est un régime dictatorial, le régime d’une seule personne, qui va décider seul de l’avenir de la Turquie.

Nous au HDP, nous refusons ce système anti-démocratique qui a abouti la déclaration de l’état de siège et qui va renforcer la dictature. Nous avons voté contre cet état de siège. La seule solution pour sortir de cette crise, c’est la démocratie, c’est la participation de toutes les forces politiques à la vie politique du pays.

Mais est-ce que le Parlement turc peut encore jouer un rôle dans la situation actuelle ?

Eyyup Doru: Le Parlement ne peut pas tellement jouer un rôle important parce que le gouvernement va prendre des lois en dehors du parlement. L’état de siège a été mis en place par décret. Les décrets seront seulement discutés entre le président et le conseil de gouvernement, ça signifie que le parlement est pratiquement écarté de toute décision.

Tout le monde s’interroge quand même sur la réalité du coup d’état quand on voit qu’il permet aujourd’hui à Erdogan de mieux asseoir son régime dictatorial. Finalement, ce coup d’état sert ses visées. Comment vous l’interprétez vous de votre côté ?

Eyyup Doru: Oui c’est vrai que ce coup d’état militaire favorise encore le régime dictatorial d’Erdogan, je le confirme. Mais je pense qu’il y a eu bel et bien un coup d’état militaire. Et ce qui est aussi très important, c’est qu’il a agi sur l’opinion publique. L’opinion publique est totalement contre le coup d’état militaire. Erdogan s’est déjà servi de cette opinion pour interdire des manifestations démocratiques dans la région du Kurdistan, mais aussi à Istanbul et ailleurs, notamment les manifestations des grands syndicats de travailleurs. Malheureusement, après ce coup d’état et la déclaration de l’état de siège qui en est la conséquence, Erdogan va pouvoir renforcer encore son pouvoir présidentiel sur la Turquie.

Comment peut évoluer la situation actuelle ?

Eyyup Doru : Je pense que la seule solution c’est le rétablissement de la démocratie et des libertés. Le système dictatorial ne convient pas. En fait, il n’y a pas eu d’élections démocratiques, l’AKP ( Parti de la Justice et du Développement, le parti d’Erdogan ) est convaincu de fraude électorale, il y a aussi un parti fasciste qui s’allie sur tous les fronts avec l’AKP pour obtenir la majorité au sein du parlement. Dans l’état actuel, il n’y a pas beaucoup de choses à faire à ce niveau. Il faut une mobilisation de la société civile, de tous ses représentants et aussi de tous les députés qui croient que la sortie de cette crise est dans le rétablissement de la démocratie et de la paix. Ce dont nous avons besoin, c'est de démocratie et de liberté. Je crois qu’il faut créer une alliance contre cette dictature, réunir des forces politiques pour la création d’un grand front pour la démocratie et proposer des solutions, de façon à faire avancer le système démocratique en Turquie, et aussi à résoudre le problème kurde qui est l’une des raisons du disfonctionnement du système actuel. Le leader du peuple kurde, Abdullah Ocalan ( dirigeant du PKK, emprisonné depuis 17 ans en Turquie NDLR ) avait déjà prévu que si le système turc ne se démocratisait pas, il y aura des coups d’état militaires et c’est ce qui s’est passé. Pour l’instant rappelons que Ocalan est en état d’isolement total, même ses avocats ne peuvent plus avoir de contacts avec lui et nos député ( HDP ) qui pendant le processus de paix avaient la possibilité de se rendre près de lui, ne le peuvent plus. C’est aussi l’une des raisons de la tension dans la région du Kurdistan.

Erdogan donne l’impression de vouloir profiter de ce coup d’état manqué pour s’éloigner de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

Eyyup Doru : Je pense que même si Erdogan veut s’éloigner de l’Europe, c’est très difficile pour lui. Il est en crise avec la Russie, il a de très mauvaises relations avec l’Iran, mais aussi avec la Syrie et avec les Grecs. Est-ce qu’il va chercher d’autres alliances ? Je pense qu’il n’a pas d’autre alternative que de se rapprocher de l’Europe et d’accepter la marche vers un processus d’intégration de la Turquie à l’U-E. La Turquie est membre de l’OTAN, membre du Conseil de l’Europe. Si elle s’éloigne de ces institutions, je pense qu’elle ne peut pas survivre dans cette région du Proche et du Moyen-Orient, parce que la Turquie profite quand même de tous ces avantages de l’OTAN et du Conseil de l’Europe. La candidature à l’Union européenne profite aussi à la Turquie et je ne pense pas que Erdogan va s’en priver.

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