Abdelatif Rebah* : « L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie »

Publié le par Mahi Ahmed

Abdelatif Rebah* : « L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie »

Entretien réalisé par Ramdane Mohand Achour *

Dans cet entretien accordé à Libre-Algérie, Abdelatif Rebah* répond de manière pédagogique et argumentée aux questions que se posent nombre d’Algériens qui n’ont pas forcément accès aux données statistiques et qui, surtout, subissent quotidiennement le matraquage d’un discours néolibéral dominant réfractaire à toute vision différente de la sienne. Le rappel incessant et ô combien utile de la profondeur historique de notre expérience de développement permet à Abdelatif Rebah de mieux mettre en lumière le présent, ses contradictions et les défis que le peuple algérien doit relever pour renouer avec le progrès et l’espoir.

Libre-Algérie : Le pétrole constitue-t-il un atout ou une malédiction pour l’Algérie ?

Abdelatif Rebah : C’est un thème qui est devenu récurrent ces dernières décennies. Permettez-moi, tout d’abord, de rappeler ici pour vos lecteurs, que la centralité du pétrole dans l’économie algérienne est un phénomène qu’on peut qualifier d’hérité, puisqu’il s’est formé, déjà, dans les années qui ont immédiatement précédé l’indépendance. Dès 1962, la part de l’or noir dans le PIB était passée à 48% contre 14% en 1959, tandis que le brut constituait déjà 59% des exportations globales. En moyenne, 60% de l’investissement productif global réalisé durant la période 1959-1962, relèvent du secteur pétrolier.

Dans le Plan de Constantine (1959-1963), le secteur des hydrocarbures représentait déjà 20% du total des investissements, celui de l’énergie, 4,5% et les industries manufacturières 12%.

Ceci étant dit et pour aller dans le droit fil de votre question, tout dépend de l’usage qui a été fait des ressources pétrolières et gazières, depuis l’indépendance. Selon l’orientation prédominante donnée à l’emploi de ces ressources, on pourrait distinguer dans cette période de près de cinq décennies, en gros, une première phase où les hydrocarbures s’affirment comme la source de financement de l’accumulation productive. C’est la période de l’essor de la relation hydrocarbures développement, indéniablement. Le paysage énergétique et économique national en fournit, jusqu’à aujourd’hui encore, maintes preuves vivantes. L’image du baril, à la fois combustible du développement national et source d’une prospérité nationale partagée, n’est pas loin de la réalité qui prenait chair dans les réalisations industrielles, économiques, sociales et culturelles.

Au cours des quelques 25 années qui ont suivi l’accession à l’indépendance en 1962, durant les Plans 1967-70,1970-74, 1974-1978 et 1980-1984, la disponibilité croissante des revenus pétroliers (et gaziers) a servi à nourrir, un effort sans précédent de développement national, accéléré et affranchi des contraintes de profit.

Près de 1800 unités industrielles, 200 projets industriels sont lancés dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais, des plastiques, des pneumatiques, des grands hôpitaux et des universités ont été édifiés.

En vingt ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été créés. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. L’Algérie produit des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus. « Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles comme Sidi Bel Abbes, devenue la capitale de l’électronique,» Annaba devenue la capitale de l’acier, Arzew celle de la pétrochimie, ou encore Skikda, Sétif et Biskra Même le FMI ne peut que relever qu’« au cours des quelques 25 années qui ont suivi l’accession à l’indépendance en 1962, l’Algérie a fait des progrès notables sur le plan du développement de son capital humain et matériel et a considérablement renforcé et diversifié le secteur des hydrocarbures». Ainsi, dans un rapport d’évaluation de la transition à l’économie de marché publié en 19981, après avoir noté que « les inégalités de revenus et de sexe ont été atténuées au profit d’une plus grande cohésion sociale», le document du FMI reconnaît que «cette stratégie a été assez fructueuse »et en énumère les résultats les plus saillants : « d’une part, le ratio investissement/PIB a été maintenu au niveau d’environ 45% jusqu’à la fin des années 70 et l’économie a enregistré un taux de croissance annuelle moyen de plus de 6% en termes réels, contre 3% pour les pays à revenus intermédiaires pris collectivement. La majorité des indicateurs sociaux étaient en forte hausse. En particulier, le taux d’alphabétisation de l’Algérie est passé, du milieu des années 1960 au milieu des années 1980, de 25% à plus de 60%. Le taux de mortalité infantile a chuté de 150 pour 1000 à moins de 80 pour 1000 pendant la même période»2. Les Algériens accèdent massivement aux bienfaits de l’éducation, de la santé publique, du progrès social et culturel. Chaque commune est dotée d’au moins 3 écoles, un CEM, un centre de santé, un souk el fellah, chaque wilaya d’un centre universitaire. Le taux de croissance de la consommation par habitant, quant à lui, a atteint 4,5% par an, en moyenne et en termes réels également3.

Cet essor va être freiné par l’inflexion inaugurée par le Bilan décennal publié par le Plan en 19804, à laquelle a succédé une seconde phase, celle du tournant des Réformes de 19885 où les ressources hydrocarbures n’ont plus pour finalité le développement mais essentiellement d’honorer les échéances de plus en plus pressantes de la dette extérieure6. A l’enjeu central du développement s’est substitué celui de l’ajustement structurel choisi ou subi. Une troisième phase, celle des années 2000, verra les ressources hydrocarbures connaitre une ère d’expansion sans précédent.

Les recettes d’exportation d’hydrocarbures cumulées durant la période 2000-2008 soit 349 milliards de dollars représentent plus du triple de celles enregistrées pendant les années 1990-1999, soit 111 milliards de dollars7. Ces ressources seront essentiellement consacrées aux investissements d’infrastructures (dont la composante devises dépasse 70%), à la sphère commerciale d’import-revente en l’état et au soutien de la demande via l’importation, qui mobilisent la quasi-totalité de l’enveloppe.

L’Etat algérien devrait-il se délester des entreprises publiques et, par le biais de leur privatisation, passer le relais de la gestion économique aux détenteurs de capitaux ?

Il faut partir de la réalité objective de notre économie et de ses handicaps historiques, de l’extrême faiblesse de son tissu productif, industriel en particulier, et de ses capacités managériales, en fait, pour tout dire, de l’absence encore de tissu industriel et entrepreneurial enraciné et d’un Etat doté de capacités de régulation éprouvées.

Les recensements et statistiques économiques ont établi que le secteur privé est composé à 90% de TPE (très petites entreprises) et est dominé par des entreprises familiales. Sa taille reste limitée et il a une faible capacité de création d’emplois. Il est manifeste que la faiblesse caractérisée du nombre de PME industrielles ne les rend pas en mesure de relayer les entreprises du secteur public dans la relance économique sur une base productive.

Les industries manufacturières occupent 10 % seulement du parc des entreprises privées quasiment tout entier voué au commerce et aux services, ce qui dénote l’absence d’entrepreneurs disposés à investir dans les activités productives modernes et innovantes, à prendre, en fait, les risques de l’entrepreneur. L’Etat doit jouer le rôle de preneur d’initiative et de risque. En vérité, en Algérie, l’Etat n’a pas encore épuisé sa mission historique dans la construction d’une économie nationale pérenne. Oui, «l’Etat doit être fondamentalement développementaliste» pour reprendre une formule mise à l’honneur par les économistes de la commission des Nations unies pour le Commerce et le Développement. Force est de le reconnaître, sauf à s’agripper à l’a priori abstrait et à visée idéologique de «la création d’une classe d’entrepreneurs». Lorsque l’économie n’existe pas, on ne peut faire l’économie de l’Etat, écrit pertinemment l’auteur d’un article au titre fort à propos : «L’entrepreneur schumpétérien a-t-il jamais existé ?»

Pour rentrer dans ses nouveaux habits développementalistes, l’Etat doit repousser les limites actuelles de ses marges de manœuvre pour se donner les capacités d’agir en tant que moteur et acteur majeur incontournable de la sortie du sous-développement, renforcer ses fonctions de garant de l’équité et de réducteur des inégalités et des injustices, du respect des priorités productives et environnementales et regagner ainsi sa légitimité dans toutes ses fonctions tant régaliennes qu’économiques. Je rappelle que la Chine possède encore plus de 100 000 entreprises publiques et dont certaines fonctionnent encore avec des technologies des années 50. C’est cette même Chine qui talonne aujourd’hui les Etats-Unis.

L’existence d’un Etat gestionnaire peut-elle s’accommoder d’un secteur privé dynamique ?

Sommes-nous dans cette configuration ? En réalité, force est de constater que nous n’avons ni l’un ni l’autre. Les obstacles à l’émergence d’un secteur privé dynamique sont plus d’ordre structurel qu’institutionnel.

L’ensemble du droit algérien a été refondu pour être mis aux normes des pays à économie capitaliste. Code du travail, loi sur la monnaie et le crédit, loi sur la concurrence et les prix, code de commerce, dispositif législatif de la privatisation, droit des sociétés, droit bancaire, droit des investissements, droit boursier, droit douanier, droit fiscal, droit du consommateur, droit immobilier ; l’œuvre normative accomplie depuis 1993 est «impressionnante»8.

L’effort de redéfinition des règles du jeu en faveur de «l’économie de marché», c’est à dire le capitalisme, est indéniablement intense. On peut même dire que l’ouverture de l’économie a été menée au pas de charge9. Pour d’aucuns ce n’est pas suffisant, leur idéal c’est une économie de marché régulée par le « laisser-faire, laisser-aller ».

La généralisation du libre-échange (accord d’association avec l’UE, zone arabe de libre-échange, adhésion à l’OMC…) ne constitue-t-elle pas un stimulant à même de développer l’économie nationale ?

L’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie : presque 0% de droits de douane en moyenne alors qu’ils sont autour de 15% dans les pays voisins et de 22% en Egypte. Voyons ce que cette orientation a donné dans les faits, après plus de dix ans de l’accord d’association avec l’UE. Les chiffres sont éloquents. Nous nous retrouvons avec plus de 220 milliards de dollars d’importation de cette zone contre 6 ou 7 milliards à l’exportation hors hydrocarbures. C’est insignifiant. Quant aux IDE de cette région durant la même période, ils ont représenté moins de 4% de ce montant et encore essentiellement dans les hydrocarbures.

Le démantèlement tarifaire a, en revanche, eu pour conséquence une perte de recettes pour le Trésor équivalente déjà, au moins, à 3 milliards de dollars. Le problème pour notre pays ne se pose pas en termes d’ouverture ou d’insertion. En 2002, le ratio exportations/PIB est de 33,5% en Algérie contre 21,8% en France. Le ratio importations/PIB est de 23,4% en Algérie contre 21,6% en France10.

Le problème fondamental ne réside pas tant dans les barrières tarifaires et douanières que dans l’absence d’acteurs industriels véritables capables de s’implanter sur les marchés extérieurs. La vraie problématique est celle de la construction de la base productive nationale capable de se mesurer aux grands challenges technologiques et industriels porteurs de développement et facteurs d’échanges équilibrés et mutuellement bénéfiques.

Peut-on espérer se développer sans attirer les IDE ?

S’agissant de l’IDE, dans un schéma, disons idéal, de division régionale du travail, l’Algérie et plus généralement la région euro-méditerranéenne représente, pour les économies européennes, dans le contexte de crise structurelle qu’elles traversent depuis plusieurs années, un espace de choix privilégié pour recomposer leur tissu industriel et redéployer leurs chaînes de valeur. Ouvrant, en même temps, à notre pays l’opportunité historique de répondre aux défis du développement d’un tissu productif diversifié et générateur d’emplois valorisants et gratifiants pour notre jeunesse. Un peu sur le modèle de celui qu’a impulsé le Japon, en Asie du Sud Est, dans les années 1980 ou l’Allemagne en Europe centrale, dans les années 1990 ; modèle, il est vrai, où les considérations géostratégiques et géopolitiques ont pesé autant sinon plus que les considérations économiques.

Mais là également, il faut bien voir ce qu’il en est réellement dans les faits. En réalité, la question est : est-ce que nos partenaires occidentaux, qui dominent nos échanges commerciaux depuis près de quatre décennies, sont vraiment intéressés par l’investissement productif hors hydrocarbures en Algérie ? Force est de constater que l’Algérie est, pour ces pays, une destination commerciale fructueuse et très prisée mais pas une terre d’IDE sinon au compte-goutte et à puissant effet de levier, dans un rapport de un à cinq en moyenne. On nous dit, l’attirail algérien, si on ose s’exprimer ainsi, ne serait pas convaincant. La faible attractivité pour les IDE serait due à l’inefficacité des dispositifs d’encouragement. La thèse du manque d’incitations internationales comme explication de la faible attractivité du pays ne tient pas la route. L’Algérie a ratifié quatre-vingt-trois accords internationaux incitatifs à l’IDE dont quarante-six accords bilatéraux et six accords internationaux d’investissements. L’Algérie a signé quarante-deux conventions de protection réciproque et des investissements, vingt-sept conventions fiscales de non double imposition.

Les experts internationaux reconnaissent qu’il n’existe aucune grande entreprise qui ait investi en Algérie et qui ait échoué, qui n’ait pas rentabilisé son investissement.

Le Président de la section algérienne du Comité national des Conseillers du commerce extérieur de France Michel Bissac lui-même reconnait qu’« aucune entreprise française ne fait face à des blocages en termes d’investissement en Algérie. » Nos partenaires préfèrent le commerce aux IDE.

La représentation idéale des effets de l’implantation de l’IDE semble avoir beaucoup emprunté à l’image, suggérant une amélioration radicale et spectaculaire, des fameuses réclames pour lotions anti-calvitie. De même qu’il y a l’avant et l’après-lotion, il y aurait l’avant et l’après IDE. La réalité est loin du slogan publicitaire. On cherchera en vain des IDE ayant un impact sur la qualité de la croissance locale, notamment en termes de diversification,« porteurs d’un développement qualitatif plus important et générateurs de productivité »11. On a donné ce bijou national qu’est El Hadjar à Mittal parce qu’on pensait qu’il allait ramener une nouvelle technologie, un management de qualité, mais en bout de course, des secteurs entiers du complexe ont été fermés, sinistrés. Ceci devrait nous servir de leçon. Ce n’est pas parce que Lakshemi Mittal est un méchant, c’est juste la loi d’airain du capitalisme qui fonctionne ainsi

L’Etat peut-il continuer à subventionner les prix de l’énergie, de l’eau, du transport et de nombreux produits alimentaires ?

Il ne s’agit pas d’appréhender la question avec une lorgnette comptable.

Encore une fois, il faudrait rappeler que les subventions sont un instrument de redistribution du revenu national. Quand on a les plus bas salaires de toute la région, il faudrait bien compenser pour préserver le pouvoir d’achat des catégories démunies. D’autre part, ces transferts servent à animer un marché intérieur d’abord profitable à ceux qui y trouvent des débouchés.

Tous ceux qui sont dans l’agroalimentaire par exemple sont contents de voir leurs produits subventionnés. Bien sûr qu’on peut revoir certains produits comme l’énergie sans pousser pour autant vers la précarité énergétique. Car pousser certaines catégories de la population à la précarité énergétique, c’est aussi les pousser à pirater l’énergie. La stabilité sociale ne relève pas que de l’économie, c’est une dimension indissociable de l’économie.

Diminuer au maximum les charges et les impôts des hommes d’affaires, faciliter les conditions de création et de dissolution des entreprises et assouplir les formalités d’embauche et de licenciement des salariés ne constituent-ils pas le meilleur moyen de booster l’investissement et, en conséquence, de promouvoir l’emploi et le développement économique ?

Ici également, il nous faut revenir aux faits, aux chiffres. Concernant les impôts, il faut savoir que le taux de pression fiscale en Algérie a été en moyenne de 13,6% du PIB au cours de la période 1992-2002, contre 18,2% pour la Turquie, 20% pour la Tunisie, et 23,9% pour le Maroc. En 2013, les exonérations et autres réductions fiscales se sont élevées à 1 150 milliards de dinars (chiffres du ministère des finances) soit l’équivalent de 14.74 milliards de dollars.

D’ailleurs, l’impôt sur le revenu composé dans sa quasi-totalité par la contribution des salariés a, depuis 2011, dépassé l’impôt sur les sociétés. D’autre part, le poids des charges sociales est fortement atténué par le fait que trois salariés sur quatre (75,5 %) du secteur privé ne sont pas affiliés à la sécurité sociale.

Autre « contrainte » invoquée systématiquement, la difficulté d’accéder au foncier industriel mais nombre d’enquêtes ont révélé que très faible était la proportion des terrains attribués qui avaient effectivement servi à l’investissement productif. La part des crédits à l’économie allouée au secteur privé est allée grandissante depuis une vingtaine d’années, elle est même devenue plus importante que celle dédiée au secteur public, et ce, depuis 2005 mais ces crédits n’ont pas été à l’investissement productif. Les crédits à l’importation, estimés à un peu plus de 12 milliards de dollars, sont plus importants que ceux alloués à l’investissement productif.

L’activité des importateurs n’a-t-elle pas permis aux Algériens d’en finir avec l’économie de pénurie et d’accéder aux bienfaits de la consommation ?

Il est clair que les importateurs assument dans toute économie, une fonction économique et sociale indéniable. Le problème en Algérie est que les besoins des consommateurs sont couverts quasi intégralement par des importations en augmentation rapide, elles-mêmes financées exclusivement par des revenus pétroliers sur lesquels pèse l’hypothèque d’un effondrement des prix soulignant avec gravité la grande fragilité de ce modèle. Ceci dit « les bienfaits de la consommation » importés n’ont pas profité à tous les Algériens. Si l’on se réfère aux résultats de l’enquête consommation des ménages de l’ONS pour 2011 c’est un modèle qui a davantage profité aux classes aisées, les 20% les plus riches de la population. C’est cette strate qui consomme l’essentiel de ces « bienfaits » : Part du dernier quintile dans la dépense annuelle par produit : Biens électroniques 52,6% ; Biens électroménagers 43,6% : achats auto 92, 9% ; pièces de rechange : 56,5% frais de transport et communication : 64,7%. On connait le pouvoir de séduction de ce modèle sur les consommateurs mais il me semble abusif de dire qu’il a permis « d’en finir avec l’économie de pénurie ». Il faut rappeler que durant cette époque qui est ainsi qualifiée et dans un contexte de forte poussée démographique12, le niveau de vie s’est indéniablement amélioré. Les indicateurs de consommation par habitant de l’ONUDI en témoignent : pour le blé, il passe de 172,7 kg en 1967 à 176,3 en 1987 et pour le riz, de 0,6 kg à 1,1kg ; pour la viande bovine, de 1,8 kg en 1970, il s’est hissé à 3,1 kg en 1987 et pour la volaille, de 2,2 kg à 2,4 kg.

Selon les données de la Banque mondiale, reprises dans une étude récente par l’économiste Ahmed Bouyacoub13, la consommation des ménages par habitant est passée de 315 dollars en 1962 à 1114 dollars en 1985 (en dollars constants 2000). En 1985, le niveau de consommation par tête en Algérie, écrit le professeur Ahmed Bouyacoub, était supérieur à celui du Maroc, de la Tunisie, de l’Egypte, de l’Iran et d’un très grand nombre de pays en développement14.

Notes :

  1. Algérie : stabilisation et transition à l’économie de marché, FMI, Washington, 1998, p.92.
  2. Rapport FMI1998.
  3. A. Benbitour: L’Algérie au troisième millénaire, Editions Marinoor, Alger 1998, pp. 90-93.
  4. Synthèse du Bilan économique et social de la décennie 1967-1978, ministère de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MPAT), mai 1980.
  5. Les Cahiers de la réforme, cinq volumes, 800 pages.
  6. De 1985 à 2005, l’Algérie a remboursé un montant cumulé de 118 milliards de dollars dont 34 milliards de dollars au titre des seuls intérêts. Cf.L’Expressiondu 31/5/09
  7. Source : ministère de l’Energie. Le ministre des Finances, A. Benachenhou, déclare même, à l’occasion de la présentation de la loi de finances 2005 :« Jamais l’Algérie n’a eu autant de possibilités pour son développement qu’aujourd’hui ». Cf.L’Authentique du 24 septembre

2004.

  1. Ali Mebroukine, spécialiste du droit des affaires àEl Watandu 17/05/07 : Diversification de l’économie et sanctuarisation de la rente pétrolière.
  2. Ainsi, l’Algérie s’est retrouvée en 2007 parmi les pays qui protègent le moins leur industrie : 0% de droits de douanes en moyenne alors qu’ils sont autour de 15% dans les pays voisins et de 22% en Egypte. Cf. Abdellatif Benachenhou àEl Watandu 21/01/09.
  3. Cf.L’ouverture, miroir aux alouettes, par Rolande Borrelly, inEl Watan du 12 septembre 2006.
  4. A. Benachenhou.Pour une meilleure croissance, op. cité, pp. 20 et 337.
  5. En une vingtaine d’années, entre 1962 et la moitié des années quatre-vingts, la population algérienne a pratiquement doublé, cf. Statistiques ONS.
  6. Cf. Ahmed Bouyacoub,Le paradoxe de la consommation inégalitaire en Algérie, in El Watan du 17 septembre 2009.
  7. Idem.

* Cadre retraité du ministère de l’Energie, chercheur et enseignant en économie, Abdelatif Rebah intervient régulièrement dans la presse nationale sur les questions nationales et internationales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont :

– Economie algérienne Le développement national contrarié, INAS éditions, Alger 2011.

La minorité invisible. Sur les femmes entrepreneurs. Casbah éditions. Alger, 2007.

Sonatrach une entreprise pas comme les autres, Casbah éditions, Alger 2006.

*Notre collaborateur signe désormais de son nom complet pour ne pas être confondu avec son homonyme Ramdane Achour enseignant à Tizi Ouzou.

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Elites de l’économie et mutations socioéconomiques en Algérie

Par Abdelatif Rebah

Deuxième Partie

Le front du développement, version pacifique du front de la guerre d’indépendance

L’encadrement technique et managérial du nouvel Etat provient en très grande partie du potentiel des ex boursiers de l’UGEMA, rentrés à l’indépendance. L’apport de l’Université nationale est encore bien modeste. La première promotion de l’école d’ingénieurs d’El Harrach sort en 1965. Ils sont 24 diplômés, en tout et pour tout. Les effectifs sortants de l’Université d’Alger sont encore très réduits et se résument à quelques centaines de licenciés des facultés de Lettres, Droit et Sciences économiques et une dizaine diplômés en médecine. L’élite émergente se met à l’école du savoir-faire technologique et managérial mondial.

Le monde industriel, son système fonctionnel, rationnel, ses entreprises fortement équipées, modernes, performantes, ses professionnels qui maitrisent la technique, tout cela exerce une fascination indéniable sur les jeunes ingénieurs et cadres au look soigné et distingué, inexpérimentés mais ambitieux qui occupent les devants de la scène Il s’agit de tirer avantage de l’efficacité américaine et de l’organisation allemande. La politique, ces jeunes managers en herbe ont fait le choix de la laisser à d’autres, de la sous traiter.

Mais, pour cette mince élite gestionnaire algérienne issue de milieux aisés, formée essentiellement à l’école de pensée libérale occidentale et promue par le coup d’Etat du 19 juin 1965, le problème de l’absence des conditions permettant l’enfantement du capitalisme se révèle comme une brutale réalité contrariante, une donnée historique lourde qui lui impose des choix pragmatiques. Son choix en faveur de l’entreprise étatique, de la société nationale et des monopoles publics ne relève pas de l’à-priori idéologique, martèlent avec insistance, les membres de cette frange d’entrepreneurs étatiques malgré eux.

A leurs yeux, il ne s’agissait que d’une « formule transitoire, une formule de départ, une sorte de starter, simplement de starter, un moteur d’entraînement, étant entendu que la forme idéale d’organisation de l’économie, c’est l’économie qui est fondée sur la liberté d’entreprendre et la concurrence »[1]. Ainsi donc, l’économie étatique(le capitalisme d’Etat ?) apparait-elle implicitement, comme un raccourci pour mettre en place progressivement les structures et les institutions fondamentales de cette « forme idéale d’organisation de l’économie », celle « fondée sur la liberté d’entreprendre et la concurrence ». C’est-à-dire le capitalisme.

Couche socialement homogène, dépourvue, pour la plupart, d’idéologie mais armée d’un volontarisme gestionnaire à tout crin, ces diplômés fraichement émoulus des grandes écoles et universités étrangères sont investis de hautes responsabilités au niveau de postes-clé de l’administration de l’Etat et de l’économie. Stimulés par une vision porteuse d’avenir et des valeurs motivantes de bâtisseurs, les projects managers du développement national bénéficient de la confiance des plus hauts responsables de l’entreprise et du pays.

Le bilan de l’entrepreneurship public

En fait, à travers l’histoire de la création des entreprises, se lit, celle de l’Etat ; ces entreprises sont au cœur d’une dynamique modernisatrice croisée, celle de l’entrepreneurship et celle de l’ingénierie du state building. L’entreprise publique et l’Etat se construisent l’une dans l’autre, l’un par l’autre, à l’épreuve l’une de l’autre. Toutefois, logique entrepreneuriale d’« entreprisation » des Sociétés Nationales et ingénierie politico-administrative du state building, cette construction de l’Etat-complexe institutionnel « appelé à survivre aux hommes »[2], ne conjuguent pas toujours leur dynamique.

Le processus de construction des entreprises publiques se déroule en décalage voire en porte-à-faux par rapport à l’environnement économique, social, réglementaire. Le véhicule principal du procès de développement industriel, les sciences et techniques, est situé à l’étranger et le procès d’industrialisation dépend entièrement de l’extérieur, en ce qui concerne le travail technique. L’apparition de l’entreprise algérienne n’est pas constitutive de la société industrielle comme en Europe. Ceci peut même être un handicap insurmontable si on en croit l’idée qu’«en matière de tissu industriel, la génération spontanée n’existe pas ». Les entreprises naîtraient de savoir-faire ou de structures préexistant à leur création. Selon cette affirmation, on peut faire ressurgir des éléments anciens mais pas les faire naître du néant[3].

L’entreprise publique doit combler le vide et fonctionner au lieu et place d’un grand nombre d’organismes et d’institutions. Employeur, elle loge, restaure, approvisionne, transporte, soigne, forme. L’intégration fait fi du critère de la taille optimale mais est un moyen de contourner les contraintes d’un environnement insuffisamment organisé. La logique de rentabilité financière est délibérément ignorée[4]. L’Etat, démuni de structures et de moyens adéquats, se manifeste par un interventionnisme de type administratif et s’immisce dans la gestion directe en consacrant les contrôles a priori. Ce qui caractérise ce système, c’est l’organisation administrée de la décision économique, la prépondérance des instruments administratifs de l’autorité hiérarchique sur les instruments économiques (stimulants, contrats de plan, etc.)[5].

Le costume de « société nationale » est manifestement inadapté à la recherche de la liberté de mouvement, de manœuvre et d’action, corollaire de la prise de risque propre à toute entreprise assujettie à l’impératif de l’efficacité économique. Dans sa version algérienne, faut-il toutefois préciser, car l’entreprise à 100% publique qui évolue dans le contexte de l’économie mixte en Europe ne subit pas un tel encadrement discrétionnaire. L’Etat, actionnaire unique, certes, n’est pas une institution sans visage. Il y a un Parlement, la Cour des Comptes, l’Inspection générale des finances (IGF), les commissaires aux comptes. L’administration de tutelle n’a pas les cadrans cassés, liberté d’entreprise implique contrôle avec des règles claires et transparentes.

Les gestionnaires disposaient, dans le cadre de la procédure de délégation de pouvoir, de ressources considérables et de la plus grande liberté de manœuvre. Leur autorité résultait autant de la hiérarchie que du pouvoir que leur conféraient le monopole de l’information spécialisée et l’expertise des bureaux d’études et des cabinets conseils internationaux. Quoique maintenue à l’écart de la décision politique, cette catégorie de cadres, dirigeants de l’économie étatique non par vocation mais par nécessité, est liée en partie au secteur de l’industrie et de l’énergie et constitue ce qu’on pourrait appeler la fraction industrialiste des élites de l’économie. Elle aspire au statut d’acteur autonome de l’économie en négociant de nouvelles règles du jeu avec l’Etat propriétaire et actionnaire unique.

Mais, le pouvoir ne considère pas ces élites comme source de puissance et de prestige. Le baril de brut lui permet même, sans risque majeur, en recourant aux services de l’assistance étrangère, de se passer de leur apport professionnel et social. Le mode de fonctionnement des entreprises étatiques évolue en référence à l’ordre dirigiste qui régente le fonctionnement de l’Etat, basé sur le principe de la « légitimité révolutionnaire » et ses succédanés : le bien fondé de principe de la politique des dirigeants, l’incontestabilité des décisions des chefs, le caractère inutile sinon nuisible des contre pouvoirs.

Mais dans cette relation de pouvoir, la liberté de manœuvre du dirigé est aussi grande que celle du dirigeant

Les différences de perception quant au rôle de l’entreprise alimentent des tensions périodiques entre les différentes institutions acteurs du développement. Les managers des entreprises publiques doivent subir au quotidien les contrôles a priori sur leurs actes de gestion, par leur tutelle ou l’administration du Plan, et les interventions des organes administratifs et politiques, centraux et locaux, qui entravent le bon fonctionnement des entreprises.

Les institutions qui prétendent au suivi et au contrôle ont les » cadrans cassés » En 1969, 52% des cadres occupant un poste supérieur au sein de la fonction publique avaient un niveau scolaire ne dépassant guère le primaire, à peine 11,3% disposaient d’une formation supérieure[6]. Les managers estiment qu’ils sont les seuls en mesure de juger de l’opportunité des décisions en matière de production, d’investissement ou de financement. Ils revendiquent une plus grande liberté d’action ; souveraineté dans la prise de décision sous réserve du contrôle à posteriori L’autonomie de gestion deviendra leur crédo[7].

En attendant, ils n’ont pas à rougir du bilan de l’œuvre accomplie en moins de deux décennies. L’Algérie a vécu une période d’accélération de l’histoire qui a fait basculer des millions d’Algériens dans l’univers des attributs matériels de la vie moderne, jusqu’alors classe gardée de la population européenne. La société algérienne prend pour la première fois de son histoire contact avec un spectre très diversifié de techniques modernes de production et de gestion. De jeunes Algériens s’initient aux formes modernes d’organisation et de gestion d’ensembles industriels. Sous la houlette des élites gestionnaires de l’indépendance, une industrialisation accélérée a transformé les données socioéconomiques. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. Près de 1800 unités industrielles, 200 projets industriels dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais,, des plastiques, des pneumatiques, des grands hôpitaux et des universités ont été édifiés. En vingt ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été crées. Le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo était relevé. L’Algérie produit des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus. « Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles comme Sidi Bel Abbès, devenue la capitale de l’électronique,» Annaba devenue la capitale de l’acier, Arzew celle de la pétrochimie, ou encore Skikda, Sétif et Biskra .Chaque commune est dotée d’au moins 3 écoles, un CEM, un centre de santé, un souk el fellah, chaque wilaya d’un centre universitaire.

1980 : l’inflexion et le tournant libéral

La perception du bilan n’est pas cependant, unanimement partagée. Des rivalités de pouvoir mais aussi des divergences de vision du développement économique ont constamment opposé, de manière surtout feutrée, certes, les élites gestionnaires, à l’autre fraction liée, celle-ci, à l’administration des Finances et du Plan et qui prétend au rôle de gardien de l’orthodoxie économique voire libérale, au nom de la légitimité de l’action normative de la puissance publique. Cette fraction à laquelle échappe le monde naissant de l’entreprise algérienne, longtemps confinée à une place marginale de bureaucrates, va être, dès les lendemains de la mort de Boumediene, propulsée sur les devants de la scène

L’orientation vers laquelle opinaient certaines fractions du pouvoir impatientes de se débarrasser de l’option socialiste héritée du leader défunt allait pouvoir se mettre en œuvre et permettre de poser les premiers jalons pour ouvrir la route à l’émergence et à l’extension des forces sociales acquises au libéralisme.

Car, derrière l’apparent unanimisme doctrinal affiché autour des orientations fondamentales du pays, incarnées par la Charte Nationale approuvée en 1976 et exprimées dans le discours officiel, la stratégie de développement national du président Boumediene faisait déjà l’objet, de son vivant, de contestations sourdes au niveau de différents appareils d’État, en particulier ceux opposés au Ministère de l’Industrie et de l’Energie, en l’occurrence le Ministère du Plan et celui des Finances[8].

C’est une conjoncture de changements au sommet du pouvoir. La disparition prématurée du président qui était aux commandes, sans partage, du pays depuis plus de treize ans, entraîne des changements majeurs tant au sommet du pouvoir d’Etat qu’au niveau du personnel clé de l’économie et des entreprises. Les nouveaux dirigeants du pays allaient rapidement manifester leur volonté, non dénuée de visées politiques, de soumettre à un bilan critique l’ensemble de la décennie de développement écoulée et de la remettre en cause. Les maître-mots du nouveau cours sont restructuration organique, assainissement financier, vérité des prix, réorientation des investissements, respect de la réglementation[9].

La politique d’industrialisation est ciblée[10] Le modèle des sociétés nationales « Etats dans l’Etat », est remis en question[11]. Au nom de la taille «gérable et maitrisable », et donc contrôlable, les sociétés nationales sont éclatées en de multiples entreprises de moindre dimension[12]. Le secteur industriel public passe d’une soixantaine d’entreprises à plus de 600. Cette orientation tourne le dos à la revendication de l’autonomie de gestion et se traduit, dans les faits, par un surcroît de contrôles a priori et d’interventionnisme des administrations de tutelle et de leurs organes (Finances, Plan, Commerce, Travail).

Elle conduit à « la désagrégation de l’identité capitalistique et managériale de l’entreprise et à l’effritement de son capital productif »[13]. Elle marque l’arrêt de la tentative, opérée sur un court temps historique, de construire un système productif autonome et donc nécessairement affranchi du préalable de la rentabilité capitaliste

La problématique des causes structurelles historiques des faibles performances du système productif national en formation ne fait plus recette. La réflexion économique, dans sa quasi-totalité, est absorbée essentiellement par le travail visant à documenter incohérences et dysfonctionnements de cette « économie de commandement » tributaire quasi exclusivement de la conjoncture pétrolière, brutalement mise à nu par la chute sévère des prix pétroliers[14]. On assiste à une « véritable inversion rétrospective du modèle », comme caractérise ce phénomène de remise en cause, Alain Roussillon[15]. Et l’on ne peut que souligner la pertinence de son constat, dans ce contexte.

En effet, « tous les indicateurs qui, dans les années 60 et 70, semblaient témoigner de la volonté (de l’Algérie) de construire les bases matérielles de (son) indépendance tendent à être rétrospectivement réinterprétés dans la perspective d’une mécanique inverse: -blocage et stérilisation des capacités productives-dépendance accrue vis-à-vis des économies occidentales. Plus précisément, fait-il encore observer, ce qui tendait à être interprété, jusqu’à la fin des années 80, en termes de coûts- que certains pouvaient considérer comme particulièrement élevés ou excessifs- de la modernisation, va dorénavant être saisi, à travers la catégorie analytique de rente, comme dysfonctionnement structurel des systèmes eux-mêmes, expression de leur perversité, en quelque sorte native ».[16]

Certes, en décembre 1986, la 4ème Conférence nationale de développement avait bien noté, dans sa résolution de politique industrielle, que « la révision fondamentale des objectifs et du programme industriels, parce que du fait de la crise économique, nos paiements extérieurs ont été réduits, constituerait une erreur » et qu’ « une telle stratégie ne (pourrait) aller que dans le sens de la stagnation et du renforcement des faiblesses actuelles de l’économie (dépendance et vulnérabilité vis-à-vis de l’extérieur) »[17]. Mais la cause essentielle qui prévaudra, en définitive, chez les décideurs, ce sont les « dérèglements internes » qui « mettent à nu la crise du modèle de gestion centralement administrée de l’économie » ou du «socialisme d’Etat » et conduisent à sa remise en cause. La première cible de ce tournant est, toutefois, l’agriculture. 3400 fermes, soit près de 2,5 millions d’ha et 50% de la SAU, sont privatisées

Durant le second semestre de l’année 1987, sont mises au point les lois sur l’autonomie des entreprises et en janvier 1988 ces lois sont promulguées. Elles institutionnalisent la catégorie « entreprise publique économique » (EPE) et organisent le désengagement de l’Etat de leur gestion. C’est le premier acte de ce que l’économiste Abdellatif Benachenhou a appelé l’aventure de la désétatisation. Il en synthétise les principes essentiels. L’Etat est actionnaire et non gestionnaire. Sa propriété s’exerce par l’intermédiaire de fonds de participation qui constituent des holdings de gestion des actions de l’Etat mais les entreprises sont autonomes. Elles sont soumises à la commercialité ; leurs investissements sont désétatisés, décidés par elles, ils seront financés par les banques en fonction de leur rentabilité; les entreprises négocient avec les banques le financement de leurs activités de production et ne peuvent compter sur le Trésor pour éponger leurs déficits, sauf lorsqu’une mission stratégique ou de service public leur est confiée; enfin, cette entreprise sera libre de fixer ses prix et de gérer son personnel selon ses propres besoins[18]. Le ministère de la Planification est supprimé et remplacé par un Conseil National de la Planification.

C’est l’ère des élites des Réformes

[1] Entretien avec Sid Ahmed Ghozali (2002). .

[2] Selon l’expression de son maître d’œuvre, le président Houari Boumediene.

[3] In La prise de contrôle de Skoda par Volkswagen. Le retour obligé, accepté mais problématique de Frédérick Taylor, Revue Gérer et comprendre, décembre 1993, n° 33 pp. 75 à 81.

[4] Ignorance de la rentabilité financière dans les modalités de financement des investissements, les mécanismes d’évaluation des performances micro et macroéconomiques, le mode de financement des projets et au niveau de la performance des entreprises publiques ; pas d’évaluation financière ni économique des projets.

[5] Cf. R. N. Saadi, La gestion socialiste des entreprises, OPU, Alger.

[6] Le transfert social de l’indépendance, in les Accords d’Evian, sous la direction de René Gallissot, Casbah Editions1997, p.74.

[7] Cf. Abdellatif Benachenhou, L’aventure de la désétatisation, article cité. En 1979, la gestion socialiste des entreprises (GSE) avait touché 57 entreprises comprenant 841 unités et 310 000 travailleurs.

[8] Une anecdote est particulièrement significative de cette adhésion de façade. On raconte que le ministre de l’agriculture et de la révolution agraire(MARA), Tayebi Larbi en charge de la réalisation de la Révolution agraire et dont l’hostilité à ce projet était de notoriété publique, aurait un jour confié qu’il finirait par faire de l’Algérie un pays importateur de …dattes !

[9] Cf. notamment A. Benbitour, L’Algérie au troisième millénaire, op. cité .p.64.

[10] Décision d’arrêter tous les investissements publics programmés dans la sphère productive y compris ceux qui avaient pour objet de parachever les projets déjà réalisés ; abandon de la politique de développement. Cf. M. Liassine, article cité.

[11] Cf. notamment A. Benbitour, L’Algérie au troisième millénaire, op. cité, p.64.

[12] Le 11 janvier 1982, le quotidien El Moudjahid annonçait en grandes manchettes, dans sa page 3 : « Au conseil des ministres, 30 entreprises nationales « éclatent » en plusieurs unités ».

[13] Dr. Chegrouche Ali, Gouvernance économique : quelle vision, quel bilan pour l’Algérie ? In El Watan économie du 13 au 19 Avril 2009.

[14] La part des hydrocarbures dans les recettes d’exportation de l’Algérie est passée de 75% en 1970 à plus de 95% en 1985.Cf. Statistiques ONS.

[15] Alain Roussillon Les dossiers du CEDEJ : l’Egypte et l’Algérie au péril de la libéralisation. Le Caire-Egypte. CNRS, 1996.

P.58

[16] Idem

[17] Sous le titre « Genèse, crise et reconversion des espaces industriels en Méditerranée », un article paru sous la signature de A.F. Brunet, A. Clerval, C. Queva et G. Vergnaud dans la revue Tiers Monde, met en exergue le cas du développement industriel de l’Algérie en soulignant que « c’est le caractère devenu structurel de la dépendance financière et technique, vis- à vis des Etats-Unis, du Japon ou encore des pays de l’Europe occidentale qui a joué pour interrompre (ce) développement ».

[18] Cf. A. Benachenhou, L’aventure de la désétatisation, article cité.

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