L’indépendance révisée

Publié le par Mahi Ahmed

L’indépendance révisée

Par Arezki Metref

Sans doute y a-t-il un dieu des archivistes en panne d’archives. C’est à cette sentence quelque peu crédule que me conduit l’histoire que je veux conter. Pour un travail en cours en rapport avec la commémoration du 5 Juillet, il me fallait trouver les archives de l’année 1962 du journal Le Monde. En fait, j’avais besoin de savoir ce que le quotidien parisien du soir avait publié les quelques jours précédant l’indépendance de l’Algérie. J’entrevoyais avec effroi la course d’obstacles que la recherche de ce type de documents réserve en général. J’étais déjà épuisé à cette perspective. D’abord, où chercher ? Bibliothèque nationale ? Archives du Monde ? Je n’en savais fichtre rien.

J’en étais là de cette expectative, lorsqu’arpentant le boulevard de la République à Paris, mon attention fut attirée par ces objets que l’on abandonne en vrac sur le trottoir à la faveur d’un déménagement ou d’une succession. Parmi eux, je remarquai une pile de journaux jaunis par le temps. Je m’approchai par curiosité. Une odeur de moisissure caractéristique d’un long séjour dans une pièce souterraine me cingla les narines. Je me souviens avoir entendu quelqu’un baptiser cette âcreté de «parfum de cave». Je me penchai sur la pile de journaux éparpillés sur le macadam, et commençai à les feuilleter du bout des doigts.

C’est à ce moment que le dieu des archivistes sans archives se manifesta, telle l’une de ces divinités de l’Olympe qui maîtrise cet art de la métamorphose pour apparaître aux humains. Je remarquai le journal posé au sommet de la pile. Il s’agissait du Monde du 4 juillet 1962. Au-dessous, classées par ordre chronologique, les éditions remontant jusqu’au 19 mars, jour de la proclamation du cessez-le-feu qui mettait fin à la guerre d’indépendance.

Cette offrande, car c’en était une, me plongea dans un abîme de cogitations sur l’immanence. Qui avait bien pu me faire don de ces journaux ? Evidemment, et comme toujours, je ne pus m’empêcher d’échafauder un scénario imprécis, flouté, concernant la personne qui avait gardé si longtemps ces journaux pour me les livrer, précisément, au moment où j’en avais besoin. Mais laissons le scénario à plus tard.

L’autre signe du destin est que je les ai découverts quelques jours avant le 5 Juillet. Les consulter me replongea dans cette période que je vécus enfant. Et c’est presque un privilège de superposer aux sensations enthousiastes de l’enfant que je fus, les réflexions et les interrogations graves des adultes telles qu’elles transparaissent dans ces journaux.

Le Monde, jeudi 28 juin. A la Une, deux grands titres sur l’Algérie. Le premier : «Au cours d’une émission pirate, le colonel Dufour donne l’ordre à l’OAS d’interrompre les destructions à Oran.» Ce titre évoquant le fait qu’avant d’être interrompues, des instructions avaient été données de détruire Oran, destruction en partie réalisée d’ailleurs, me fait penser qu’on rappelle trop rarement les dégâts causés par l’OAS dans cette ville.

L’autre grand article paru en Une de cette édition est de Jean Lacouture. Il traite des remous dans le GPRA suite aux conclusions du Congrès de Tripoli, et des accords FLN-OAS du 17 juin. Les pages 2 et 3 sont consacrées au référendum sur l’autodétermination. Parmi les brèves, deux méritent qu’on s’y arrête. L’une signale, entre le 1er mai et le 24 juin, 1 666 arrestations dans le cadre de la lutte anti-OAS dont 79 tueurs. L’autre relève qu’à l’aéroport d’Orly, les douaniers français ont longuement hésité avant d’autoriser l’envoi à Alger de 6 000 casquettes vertes et blanches marquées du sigle FLN. Enfin, un article nous apprend que par la voix de Ahmed Akkache, son représentant, le Parti communiste algérien appelle à voter oui au référendum du 1er juillet et critique les accords du 17 juin FLN-OAS.

Le Monde, dimanche 1er - lundi 2 juillet 1962. Manchette de Une : «A la veille de la création de la République algérienne. Des appels au calme et à la réconciliation ont précédé l’ouverture du scrutin d’autodétermination.» Un article de Philippe Herreman. Environ 6 millions d’électeurs répartis à travers les 6 000 bureaux de vote de l’ensemble du territoire algérien devaient répondre par oui ou par non à l’unique question du référendum : «Voulez-vous que l’Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ?»

Etrangement, l’article nous informe que Jean-Jacques Susini appelle les Européens d’Algérie à voter oui.

Le bulletin de l’étranger, colonne de gauche de la page 1 est également consacré à l’Algérie sous le titre : «Une paix contagieuse ?» L’éditorialiste s’interroge sur l’appel d’air que constituera l’indépendance de l’Algérie pour les autres pays africains. Sur la même page, un entrefilet suggère que l’assassinat, à Champigny sur Marne, en France, d’un membre du comité de soutien au général de Gaulle, Roger Mangueret, pourrait bien être un nouveau crime de l’OAS. Et toujours sur la même page, un article de fond de Roger Le Tourneau, «Cent trente-deux ans d’Algérie française», tente de dresser un bilan de toutes les inconséquences qui ont rendu inéluctable l’indépendance de l’Algérie. Enfin, et pour le clin d’œil à l’actualité d’aujourd’hui, un article en dernière page évoque déjà les difficultés de la Grande-Bretagne avec les 6 fondateurs de l’Union européenne.

Le Monde, mardi 3 juillet. En Une un titre choc : «Au lendemain du référendum du 1er juillet, l’accession de l’Algérie à l’indépendance s’accompagne d’une grave crise au sein du FLN.» Un article de Jean Lacouture titré «Le heurt de deux conceptions révolutionnaires» analyse les dissensions entre le GPRA et l’EMG. En page 1 aussi, «Le général de Gaulle accueille le Dr Adenauer avec le cérémonial réservé aux chefs d’Etat». Et une analyse de Pierre Clément sur les relations franco-allemandes.

Le Monde, mercredi 4 juillet. «Le général de Gaulle reconnaît solennellement l’indépendance de l’Algérie, où les pouvoirs sont remis à M. Farès. » Et encore un article de Jean Lacouture qui nous informe que des médiations tentent de réconcilier le GPRA et Ben Bella. Puis une brève de l’AFP nous apprend que Ben Bella est attendu le 3 juillet dans son village natal de Maghnia.

Relire tout cela me fait redécouvrir une évidence : les choses ne sont jamais aussi simples que la façon dont on en parle bien des années plus tard. Et l’odeur de moisi qui imprègne ces journaux est nettement moins nauséabonde qu’une certaine façon bien actuelle de réviser l’Histoire.

Pour revenir à mon scénario, il semble évident que la personne qui a conservé ces journaux depuis presque 60 ans a nécessairement un lien très fort avec ces événements.

Elle n’est probablement pas «Algérie française» sinon elle n’aurait pas conservé un journal relativement libéral comme Le Monde. Alors qui était-elle ? Et pourquoi ces journaux étaient-ils sur le trottoir ?

Je ne crois pas que la réponse à ces questions soit essentielle.

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/03/article.php?sid=198674&cid=8

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