Hamadi Jebali, pourquoi a-t-il échoué ?

Publié le par Mahi Ahmed

Hamadi Jebali, pourquoi a-t-il échoué ?

 

Par Hassane Zerrouky
En juillet 2012, au dernier congrès d’Ennahda, le Premier ministre tunisien mais néanmoins secrétaire général du parti, Hamadi Jebali, 64 ans, pourtant islamiste convaincu, avait été mis en minorité quand il avait proposé (déjà) un gouvernement non partisan. Le 6 février, quelques heures après l’assassinat du dirigeant de gauche tunisien Chokri Belaïd, il a relancé son idée de gouvernement de technocrates, mais sans consulter la direction du parti islamiste ni ses alliés au pouvoir, le Congrès pour la République (CPR du président Marzouki) et Ettakatol, du président de l’Assemblée constituante. L’annonce, qui a pris de court ses amis et alliés ainsi que toute la classe politique tunisienne, a été reçue «5 sur 5» par une partie de l’opposition, la société civile, l’UGTT (la Centrale syndicale) et une opinion publique lasse de ne pas voir le bout du tunnel. Sa proposition n’a en tout cas laissé personne indifférent. En fait, Hamadi Jebali a compris qu’avec la mort de Chokri Belaïd, la donne avait changé et qu’Ennahda était dans le collimateur des Tunisiens. L’assassinat du leader de gauche a en effet provoqué des manifestations à travers toute la Tunisie, sur fond de saccages et d’incendies de sièges d’Ennahda, qui se sont transformées le 8 février, jour de ses obsèques, en un extraordinaire sursaut national et de protestation anti-Ennahda, accusé d’être derrière ce crime. Une grève générale a paralysé tout le pays. La proposition de remaniement ministériel du Premier ministre avait pour but de sauver Ennahda dont la gestion de la transition a suscité un mécontentement général. Aucune des promesses d’amélioration sociale des couches sociales pauvres n’a été tenue et la multiplication des agressions à l’endroit des artistes, des intellectuels, des femmes et des démocrates et progressistes commises par les islamistes de la Ligue de protection de la révolution (milice créée par Ennahda) est apparue comme de la diversion grossière et criminelle. Il n’empêche : bien que soutenu par Washington et Paris, le patronat et les milieux d’affaires, une grande partie de l’opposition progressiste et libérale, l’UGTT ainsi que de nombreux secteurs de la société civile, Hamadi Jebali a échoué à former un gouvernement de technocrates. Sa proposition a été torpillée par son propre parti et le CPR. Qui plus est, non content d’avoir mis en minorité son Premier ministre et secrétaire général du parti, le chef d’Ennahda Rached Ghanouchi a organisé deux manifestations les 9 et 16 février dans la capitale tunisienne pour s’opposer à l’idée de ce gouvernement de technocrates. Ennahda «ne cédera jamais le pouvoir tant qu'il bénéficie de la confiance du peuple et de la légitimité des urnes», a-t-il déclaré devant quelque 20 000 personnes rassemblées avenue Bourguiba à Tunis. «Nous restons attachés à la formation d’un gouvernement (…) qui tire sa légitimité des élections du 23 octobre 2011 et qui serait ouvert à des compétences nationales engagées à réaliser les objectifs de la révolution», a-t- ajouté. Et c’est tout juste si Rached Ghanouchi a concédé que Jebali restera Premier ministre et secrétaire général d’Ennahda. Une certitude : en jouant une partie s’apparentant à un poker menteur, Hamadi Jebali, qui a réussi à braquer les projecteurs de l’actualité, a divisé la classe politique tunisienne. D’abord au niveau de la «troïka», la coalition des trois partis au pouvoir – Ennahda, le CPR et Ettakatol. Le parti islamiste a vu ses capacités de mobilisation s’éroder non parce qu’il a perdu en audience, mais parce que toute une frange de la mouvance islamiste appuie Hamadi Jebali. Le CPR, qui s’est aligné sur Ennahda, en est sorti affaibli : Mohamed Abdou, son secrétaire général, a claqué la porte, entraînant à sa suite plusieurs cadres et militants. Quant à l’opposition de gauche et libérale, elle a réagi en rangs dispersés : le Front populaire s’est prononcé pour un Congrès national de salut public afin de résoudre la crise, tandis que le reste de l’opposition, libérale et de centre-gauche, s’est rangé derrière le Premier ministre. Au final, Hamadi Jebali a jeté l’éponge. En entrant en conflit ouvert avec son parti Ennahda, et en démissionnant de son poste, il est apparu aux yeux de nombreux tunisiens comme un homme de consensus, comme celui ayant tout tenté pour régler la crise et sortir la Tunisie de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Il est quelque part le seul gagnant de cette crise.
H. Z.

 

Source : Le Soir d'Algérie du 21.02.13

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