Slimane BENAÏSSA, Écrivain, dramaturge, comédien : «C’est la culture, et non les lois, qui change les choses»

Publié le par Mahi Ahmed

Slimane BENAÏSSA, Écrivain, dramaturge, comédien :

«C’est la culture, et non les lois, qui change les choses»

 

 

Entretien réalisé par Brahim Taouchichet

Si aujourd’hui en matière d’expression et même de création (dans la musique, l’art, la littérature) le ton est libre, imaginez un contexte où tout est plombé par un parti unique, une pensée unique. C’était dans les années 1980, l’âge d’or de la langue de bois.

Sans se poser en révolutionnaire, Slimane Benaïssa est venu opportunément prêcher une autre parole, celle qui avait pour ambition de nous inviter à regarder notre vécu différemment… Par le théâtre ! Les thèmes développés doublés d’une haute maîtrise de la scène et du jeu des comédiens surprendront les plus sceptiques des critiques. Car on en arrive à rire de nous-mêmes et, fatalement, réfléchir à notre condition d’Algériens ! Si la pièce Babor ghraq refait parler d’elle, 35 ans après qu’elle ait été conçue par l’écrivain, comédien et dramaturge Slimane Benaïssa, c’est qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence. D’autres pièces, à l’image de Boualem, zid el goudem, 1974, El Mahgour, 1978, etc., ne sont pas du tout en reste et mériteraient d’être remises au goût du jour pour une nouvelle génération, un public nouveau qui semble séduit par Babor ghraq. Aujourd’hui, nos pensées vont aux anciens partenaires de Benaïssa : Omar Guendouz, Sid-Ahmed Agoumi, Abdelkader Tadjer (très malade) ou Chakib Arslan qui s’est retiré dans sa ville natale de Ziama Mansouriah. Notre invité a quitté l’Algérie pour la France en 1993 où il séjournera près de 20 ans, qui ne seront pas de tout repos, puisque, outre deux romans, on lui doit 17 pièces de théâtre. Slimane Benaïssa sera fait docteur honoris causa par l’université de la

Sorbonne (Paris-2005).

 

Le Soir d’Algérie : Avant tout, voulez-vous nous parler de votre actualité et donc de la tournée nationale que vous projetez, semble-t-il, avec Babor ghraq ?

Slimane Benaïssa : Oui, une tournée nationale que nous entamerons par les villes du Centre, Tizi-Ouzou, Bouira, Sétif, puis une représentation à l’ouest et à l’est du pays. Mais comme c’est un spectacle assez lourd à déplacer, se pose un problème de budget. Malheureusement, le sponsoring baisse. J’en ai sollicité certains mais ça reste difficile. Nous pensons au ministère de la Culture. Je ne désespère pas qu’un effort soit fait pour nous permettre, peut-être, de faire cette tournée. Sinon ce serait dommage de la reprendre pour rester dans la capitale seulement, les autres villes ont, elles aussi, le droit d’avoir des spectacles.

 

Ecrite en 1983, c’est-à-dire il y a 34 ans, comment expliquez-vous son succès auprès d’un public qui n’est pas celui des années 1980, dans un contexte politique et social différent ? Quels sont les ressorts de cet engouement ? Et puis pourquoi avoir choisi de votre répertoire Babor ghraq en particulier ?

Je pense que c’est une pièce qui a fait ses preuves, tant dans l’écriture que dans l’interprétation.

En toute modestie, je dirais que c’est sa qualité littéraire et le niveau de la mise en scène qui font sa valeur artistique, au-delà de ce qu’elle dit qui n’est pas lié à une époque précise. Il y a des conflits dont la profondeur est telle qu’ils transcendent le temps.

Si j’ai choisi de la reprendre, c’est simple… j’ai 50 ans de théâtre et je voulais les fêter en Algérie.

Aït Menguellet a fêté ses 50 ans de carrière en reprenant son répertoire, moi je voulais le faire avec Babor ghraq. C’est légitime.

La nouvelle génération est venue voir la pièce et a été surprise par deux choses. D’abord par le fait qu’il y a 35 ans, on faisait un théâtre comme celui-là.

D’autre part, on a dit des choses à cette époque qui restent d’actualité aujourd’hui encore. Cela interpelle les jeunes pour leur signifier qu’avant, l’Algérie n’était pas rien, il ne faut pas qu’ils soient coupés de ce qu’ont réalisé les générations précédentes. Ils ne doivent pas être coupés de cette mémoire, c’est très important.

D’ailleurs, des gens du théâtre m’ont exprimé leur désir de voir toutes mes pièces reprises, des pièces qui ont eu leur public, qui ont fait leurs preuves et qui ont valeur d’école pour les nouvelles générations.

 

Cela est d’autant plus remarquable que le théâtre aujourd’hui n’est pas à son âge d’or. Il n’attire pas les foules, j’allais dire, tout comme aujourd’hui les salles de cinéma. Est-ce dû au manque de salles ou s’agit-il d’un problème de faible production de textes ou de faiblesse de contenu ? Quelle analyse en faites-vous ?

La mondialisation pose le problème du spectacle en général et du théâtre en particulier, y compris en Europe. Nous travaillons beaucoup plus sur de gros spectacles commerciaux et donc rentables plutôt que sur des projets d’ordre culturel.

Chez nous, en Algérie, nous ne pouvons pas nous payer le luxe de ne pas subventionner la culture qui a un rôle éducatif d’autant que le vécu des gens est pauvre culturellement, ils n’ont de culture que la TV.

Et vu le niveau de celle-ci, on mesure aisément les dégâts.

 

La critique dit de vous que vous êtes un pionnier du théâtre populaire. Que convient-il de faire pour que le théâtre ne soit pas seulement une affaire d’initié vu qu’il n’attire pas le grand public ?

Dans les années 1970-1975, l’Algérie produisait 20 films par an. Il y avait aussi au moins 15 pièces de théâtre par an jouées dans les différentes salles du pays (TNA, TRO, TRA , TRB…). L’Etat assurait les subventions. Prenons l’exemple des films historiques : aujourd’hui ce sont les anciens moudjahidine qui subventionnent les films sur les héros de la Révolution. Il y a des réalisateurs et scénaristes qui se sont spécialisés dans l’écriture de ce genre de films. Même si mettre en film l’histoire est important, le film de fiction est aussi important dans la mesure où il forge l’expression cinématographique algérienne. On réalise pour le mois de Ramadhan deux ou trois feuilletons mais ils ont un contenu beaucoup plus distractif qu’éducatif.

D’ailleurs, quand une sitcom a du succès, on se demande pourquoi ! Quand on ne sait pas à quoi est dû un succès, c’est l’expression d’un désarroi culturel généralisé, c’est-à-dire que nous n’avons plus de référent, ni par rapport à nos échecs ni par rapport à nos succès.

 

L’évolution urbaine a déplacé le cœur battant de la ville, l’éloignant de ce fait du centre de vie de la ville, marginalisant ainsi les salles de théâtre.

Telles que nous en avons hérité, les salles de cinéma ne correspondent plus, par leur emplacement, par la modification de la population qui les entoure, à l’activité cinématographique.

C’est un héritage d’il y a 70 ans. Ce sont des structures adaptées à un type de société et à une autre époque.

 

L’opéra d’Alger est-il une réponse à ces questionnements ?

Je n’ai pas vu son intérieur. J’ai vu les retransmissions de concerts. Cela me paraît être une structure énorme, mais dans un opéra il faut faire de l’opéra, de grands spectacles.

La faiblesse du théâtre chez nous proviendrait d’un problème de texte, de maîtrise de l’écriture théâtrale, d’où votre proposition de mettre sur pied un atelier de formation en collaboration avec les théâtres régionaux.

J’ai rencontré Monsieur Azzedine Mihoubi à ce sujet et je lui ai fait la proposition d’un projet de formation structuré quant à la méthode pédagogique, la durée, les différents niveaux ainsi que les sessions au cours de l’année. Le projet est à l’étude au ministère et je pense qu’il va aboutir. C’est une question de temps. Cette initiative a été favorablement accueillie.

 

Boualem, Zid el goudem, Youm el djemaâ, El Mahgour, Babor ghraq, Rak khouya oua ana chkoune, etc. Outre les thèmes développés, ancrés dans la réalité sociale, le succès de ces pièces tient-il à la langue usitée — el daridja —ou arabe algérien ?

(Rire !) C’est simple, quand tu parles bien une langue, tu sais ce que tu veux dire.

 

Et que dire de la proposition de la ministre de l’Education d’introduire el daridja dans le cursus scolaire, ce qui n’a pas manqué d’ailleurs de soulever un tollé dans les milieux conservateurs ?

El daridja pose un gros problème pour beaucoup d’arabisants parce qu’elle concurrence directement l’arabe classique. A propos de Babor, un arabophone m’a dit un jour : «Tu as élevé la langue dialectale au niveau du classique.»

Tout le problème est que, pour les arabisants et les arabophones, el daridja doit rester à sa place, c’est-à-dire une langue de la rue et de la communication quotidienne. C’est le conflit de toutes les langues depuis toujours. C’est le cas du roman El Ard, La Terre (NDLR : adapté au cinéma par Youcef Chahine, de l’écrivain et dramaturge Abderrahmane El Cherkaoui) dans lequel tous les dialogues sont écrits en arabe dialectal. Les personnages parlaient l’arabe dialectal.

Il y a certaines vérités qui ne sont portées que par cette langue. On ne peut les nier ou les mettre de côté parce que si le paysan parlait l’arabe classique dans sa quotidienneté, on saurait exactement ce qu’il pense.

Mais quand il parle en dialectal, c’est sa juste pensée qui s’exprime.

 

Censure de la langue populaire, censure politique ?

Le danger c’est quand une langue se voit attribué un caractère exclusif. Quand il faut envoyer les enfants à l’école apprendre la langue classique, cela ne veut pas dire interdire les autres langues parlées dans le pays. Là où une langue devient répressive, c’est quand elle interdit toutes les autres. Mais elle a le droit d’exister parmi les autres, et c’est ce que l’on ne comprend pas.

On n’a pas le droit d’empêcher le berbère de s’épanouir, c’est la pire des répressions. Une langue c’est vital pour l’individu, notre mémoire, nos souvenirs, avec laquelle on entend parler nos pères, nos mères et dans laquelle on grandit.

 

Pour certains, la revendiquer s’apparente à de la subversion…

Mon discours n’est pas subversif, il est normal. C’est l’interdiction qui est forte. Ce sont eux les répressifs qui me rendent subversif parce que je parle la langue de ma mère. La subversion naît toujours face à la répression.

 

En parlant de répression, il y a le cas de votre fils Mehdi, incarcéré pendant le mois de Ramadhan 2016. C’est un moment grave et en même temps fort dans votre vie de père et d’homme de culture, à en juger par la lettre que vous avez adressée au président de la République.

Cette lettre je l’ai écrite dans l’avion, d’une traite, presque sans réfléchir.

 

Justement, compte tenu de la charge émotionnelle de cette lettre et de sa qualité littéraire, pensez-vous que ceux qui ont décidé de mettre Mehdi en prison étaient à même d’en saisir la portée ? Il y a là comme une dichotomie ?

Vous savez, je n’aime pas beaucoup m’exprimer publiquement. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas compris ce qui se passait.

Quand un poète se retrouve dans une situation extrême et face à lui-même, il trouve les mots qu’il faut pour dépasser sa douleur et sa réalité.

Je n’ai d’espace face à certaines situations que dans mon écriture. Plus on me crée des difficultés et plus on alimente ma littérature. L’essentiel est d’être un authentique témoin de cette société.

En tout cas, j’ai écrit cette lettre à mon Président qui est le Président de mon pays. J’ai une haute idée de la fonction. Certes, il y a la douleur d’un père devant une situation qui me paraissait floue.

Il fallait que ma lettre apporte un éclairage dans le respect de tout le monde.

Et toujours dans cette lettre, vous avez abordé la question de la nouvelle génération, de ses idées, de ses aspirations à contre-courant de la perception qu’ont d’elle les décideurs...

Deux mots de la lettre se suffisent à eux-mêmes. La jeunesse n’est pas divisée sur le plan idéologique entre droite et gauche. Il n’y a pas les extrémistes de l’islam d’un côté et les démocrates de l’autre. Non, les jeunes ont tous un même objectif : vivre dans un cadre rigoureux dans lequel ils se reconnaissent et où ils peuvent prendre des initiatives.

L’un a choisi un chemin pour dire ça et l’autre un autre chemin pour ça également. Au fond, l’un et l’autre ont le même objectif, mais chacun l’exprime à sa manière.

 

Vous avez des enfants qui sont, comme vous, impliqués dans le champ culturel, soit comme acteur soit à la tête d’un média. A ce propos, j’aimerais reprendre une célèbre phrase de Tahar Djaout, journaliste-écrivain, auteur de la célèbre phrase : «La famille qui avance.» Êtes-vous dans cette dynamique ?

Je les ai éduqués et habitués à être autonomes et libres dans leurs choix et décisions. D’ailleurs, ce qu’a fait Mehdi dans cette affaire c’est de son propre chef, librement. Mais quand on a un fils en prison, on se détermine par rapport à cette situation. Ça s’arrête là, c’est un père qui a défendu son fils.

 

L’écrivain Rachid Boudjedra a été victime d’une soi-disant caméra cachée aux relents d’inquisition de la télévision Ennahar. Êtes-vous pour une loi condamnant le «takfirisme» ?

Il m’arrive de suivre les caméras cachées d’autres télés. Le cas de Boudjedra est révélateur d’une réalité beaucoup plus profonde et dramatique. Les Algériens ne savent pas rire parce que la caméra cachée c’est pour rire ou alors je n’ai rien compris ! Ils ne savent pas rire hors d’une situation violente et, dans la majorité des cas, humiliante. C’est quand on violente quelqu’un et qu’on l’écrase que ça nous fait rire ! Une caméra cachée devrait être de la complicité pour des coups sympas, comme on en fait au Canada ou en Angleterre. Ça, ça me fait rire ! Dans le cas de Boudjedra, c’est plus que de l’inquisition. Aller jusqu’à le violenter puis rire dans l’humiliation pour ensuite lui demander pardon, c’est dramatique et ça en dit long sur notre société. Et là, je reviens au théâtre et à son absence dans la société : le théâtre c’est un dialogue, il apprend aux gens à parler, à gérer les conflits, c’est une esthétique du langage, de l’arabe dialectal de tous les jours. Il apprend aux gens à mieux se parler. Tout cela fait défaut chez nous. On n’a pas une démarche humoristique, intelligente, fondée sur une culture. Malheureusement. Rire d’accord, mais ça dépend de quel rire.

 

Donc pour une loi condamnant le «takfirisme» ?

Nous sommes un pays où ne manquent pas les lois. Ce qui manque, c’est l’application des lois. Dans beaucoup de cas, ce ne sont pas les lois qui changeront les choses, mais la culture, la culture et rien que la culture. La culture wa toumma la culture wa toumma la culture !

 

Pour élargir vos horizons d’homme de lettres, vous vous êtes exilé en France en 1993. Comment s’est fait le passage de l’arabe au français ? Quel en fut l’apport ?

J’ai écrit 17 pièces de théâtre. Quand j’écris en français, je suis pleinement immergé dans la pensée de la langue française et c’est la même chose pour la langue algérienne. Mon bilinguisme n’est pas une addition dans ma tête, ce n’est pas de l’arabe additionné au français. C’est une symbiose qui est en moi, que je ne traduis pas. Quand j’écris en français, je pense en français tout comme quand j’écris en algérien, je pense algérien.

 

Quel bilan faites-vous de votre expérience en France ? Enrichissante ?

Assurément, oui. Un linguiste a dit : «C’est en apprenant une deuxième langue que l’on connaît la sienne.»

Et c’est ton deuxième théâtre qui te fait connaître ton premier. L’expérience acquise avec les autres est d’un apport certain.

 

Concernant le théâtre en langue amazighe, avez-vous des projets dans ce sens, vous qui revendiquez fortement tamazight ?

Actuellement non. Mais bien sûr que j’aimerais. Dans le cadre de la formation par exemple, dans les ateliers à Tizi-Ouzou et à Béjaïa je ne vais pas monter les pièces dans une langue autre que tamazight. A Ghardaïa, je le ferai en mozabite.

 

Babor ghraq en tamazight ?

La pièce est traduite en tamazight par Benmohamed et en mozabite par Mohamed Tirichine. Je compte publier mes pièces avec leurs traductions dans le courant de l’année prochaine.

 

Comment ressentez-vous l’impact sur la salle lorsque vous déclamez votre fameuse tirade à la fin de Babor ghraq ?

J’entends cette écoute de la salle, cette écoute me donne de l’énergie qui me porte. Ils m’écoutent je donne donc le maximum. Je parle, les gens m’écoutent et je vais jusqu’au bout de ma parole pour leur faire plaisir. Ce sont des moments privilégiés, rares dans la communication. Écouter est un plaisir que je ne veux pas leur gâcher comme l’est pour moi le plaisir de les écouter. C’est un privilège que n’ont pas beaucoup. (Gros éclat de rire !)… S’il y a du tumulte, cela me décourage.

 

Qu’en est-il pour vous quant à la situation de l’artiste ? On parle de 4 500 cartes délivrées, la prise en charge sociale, le versement des droits d’auteur par l’ONDA… Y a-t-il une amélioration ?

Je ne comprends pas le taux de réversion fixé par l’ONDA. Ce qui nous revient à nous est dérisoire. Je ne sais pas ce que prennent les chanteurs mais moi, je le dis, je ne prends pas beaucoup. Dans le secteur culture, il y a lieu de tout revoir. L’ONDA est un office qui vit de l’argent des artistes, parfois on l’oublie…

 

El Mouja wallet est toujours en attente d’une autorisation, elle pose

problème ?

Non, c’est tout simplement que l’ancienne ministre Khalida Toumi n’en voulait pas. Il n’y a pas de commission de censure… Mais il y avait de la censure par téléphone…

B. T.

taouchichetbrahim@gmail.com

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/09/09/article.php?sid=1628&cid=50

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