Exclusif L’ex-officier de la DGSE Alain Chouet : «L’Occident a toléré l’existence de salafistes armés»

Publié le par Mahi Ahmed

Exclusif L’ex-officier de la DGSE Alain Chouet : «L’Occident a toléré l’existence de salafistes armés»

15. NOVEMBRE 2015 - 7:37

L'ancien officier du renseignement français, Alain Chouet. D. R.

Algeriepatriotique: Une série d'attentats sans précédent vient d'avoir lieu à Paris. Comment expliquez-vous qu'une action terroriste d'une telle envergure ait pu se dérouler au cœur de la France ?

Alain Chouet : Depuis presque un an déjà, les experts des services de renseignement agitent le drapeau d'alerte pour essayer de faire comprendre que le jour où l'Etat Islamique perdrait pied militairement sur le terrain, il dégénérerait stratégiquement (comme Al-Qaïda dans la période 1998-2001) et dériverait vers ce genre d'action de terrorisme international, pour continuer de conserver une crédibilité, d'exister politiquement et de recevoir des soutiens extérieurs. C’est ce qui se passe aujourd’hui, alors que l’offensive russe en Syrie conjuguée avec l’offensive kurde en Irak accule l’Etat Islamique à la défensive et à des reculs sur le terrain. Cela dit, cette attaque – qui a fait des dégâts humains sans précédent en ne mettant en jeu que 7 ou 8 individus – illustre parfaitement le problème des affrontements asymétriques au cours desquels un acteur résolu peut obtenir un maximum de résultats et provoque des pertes énormes en ne mettant en œuvre que des moyens très limités et, donc, de passer «sous le radar» des services de sécurité et de défense de pays démocratiques.

Les autorités françaises ont décidé de fermer les frontières terrestres quelques jours avant la survenue des attentats. Est-ce à dire qu'elles redoutaient une telle action et qu'elles étaient informées que quelque chose se préparait ?

Ces mesures de contrôle des frontières avaient comme objectif de faire face aux phénomènes migratoires en cours dans toute l’Europe. A ma connaissance, même si les services redoutaient ce genre d’action, ils ne disposaient d’aucun élément précis à ce sujet.

Comment la France va-t-elle réagir concrètement après cette vague d'attentats meurtriers ?

Au-delà de mesures immédiates destinées à répondre à l’émotion publique, et même si ses citoyens n’en avaient pas clairement conscience parce que les choses se passent loin, la France est en guerre sur plusieurs fronts au Sahel et au Moyen-Orient. Elle en subit les conséquences, mais ne peut décréter l’état de guerre sur son propre sol sans faire le jeu des djihadistes. Affaibli sur le terrain, l’Etat Islamique va tenter de susciter des tensions violentes et un mur de haine entre les masses musulmanes et l’Occident, entre les communautés musulmanes résidant en Europe et les pays d’accueil. Le meilleur moyen d’y parvenir est de pousser ces pays d’accueil à des mesures coercitives difficiles à différencier et à moduler contre les communautés musulmanes. C’est à l’évidence un piège dans lequel il ne faut pas tomber.

L'armée française a, depuis longtemps, prévu un plan pour faire face à ce genre de situation. Jusqu'où ira Hollande dans la mobilisation des forces armées, selon vous ?

Il n’est pas dans les traditions de l’armée française de s’occuper du maintien de l’ordre intérieur. Et on ne lutte pas contre des criminels, car ces terroristes sont d’abord des criminels infiltrés au sein de nos sociétés, avec des chars et des avions. Le problème reste un problème d’ordre public contre lequel il faut lutter avec les armes républicaines de maintien de l’ordre, la police, le renseignement, la justice. En revanche, il faudra certainement intensifier le rôle de nos forces armées à l’extérieur. Dans la mesure où on ne peut mettre un gendarme derrière chaque citoyen, la menace perdurera autant qu’existeront en Syrie, en Irak, au Sahel de vastes zones contrôlées par les criminels islamistes. Il est donc plus que jamais urgent de mettre fin par la force à l’existence de ces zones de non-droit et à y rétablir l’autorité d’Etats responsables, même si leur système politique ne nous satisfait pas.

Y a-t-il une menace sur les libertés et la démocratie dans le sillage des mesures draconiennes que le pouvoir va prendre pour faire face à cette guerre ?

Bien sûr. C’est une constante de tous les problèmes de sécurité. Dans une société quelconque, la somme cumulée de la liberté et de la sécurité est constante. Plus on veut de liberté, moins on a de sécurité. Et inversement. Plus on voudra de sécurité et plus il faudra se soumettre à des restrictions de liberté, des procédures intrusives, des surveillances et des fouilles, etc. C’est au pouvoir politique de fixer la place du curseur – et pour combien de temps – en fonction des menaces connues et de ce qui est socialement acceptable.

Ces actes terroristes vont-ils aggraver la dichotomie dans la société française ou, au contraire, souder les Français pour prévenir un déchirement intercommunautaire dont seraient victimes les Français de confession musulmane ?

C’est le déchirement que les djihadistes wahhabites veulent justement susciter au sein de nos sociétés. Il faudra beaucoup de courage, de clairvoyance et de fermeté à nos responsables politiques pour prévenir les réactions populistes incontrôlées à la violence, mais il est essentiel de ne pas tomber dans ce piège qui ne ferait que des victimes des deux côtés. Il y a en France environ 6 millions de musulmans parmi lesquels environ 1 sur 5 000 (à peu près 1 200) sont passés à la violence salafiste. Les 5 999 000 autres ne demandent qu’à vivre en paix et à prospérer dans notre pays où ils ont choisi de s’installer. Les assimiler aux djihadistes serait faire le jeu du djihadisme.

Comment protéger à la fois les Français de la menace terroriste et la communauté musulmane d'éventuelles représailles ?

En vue de mobiliser leurs partisans et de faire basculer en leur faveur les esprits faibles, les djihadistes de l’Etat Islamique, d’Aqmi, des Shebab ou de Boko Haram ont tout intérêt à maintenir leur pression terroriste beaucoup plus facile à mettre en œuvre que des ripostes militaires sur le terrain et beaucoup plus mobilisatrices en direction de l’ensemble du monde musulman. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris parce qu’ils n’ont pas eu à en souffrir comme [en a souffert] le peuple algérien, la guerre est déclarée. Mais elle n’a pas été déclarée aujourd’hui. Elle existe depuis que les Occidentaux ont toléré, et parfois encouragé, l’existence de bandes armées salafistes et elle continuera tant que nous ne les aurons pas éradiquées par une démarche collective et résolue, associant étroitement nos partenaires des pays arabes et musulmans dont les dirigeants ne pratiquent pas une lecture néo-hanbalite du Coran.

La France doit-elle poursuivre sa politique interventionniste en Syrie, en Libye, au Sahel, en Ukraine, etc. ou devrait-elle plutôt revenir à la politique de non-ingérence prônée par Chirac ?

La France n’a plus le choix. Elle est en guerre. Elle s’y trouve non pas parce qu’elle a rompu avec la politique de non-ingérence du président Chirac, mais parce qu’elle s’est mis en tête avec arrogance de donner des leçons de démocratie aux autres, de choisir ou rejeter leurs dirigeants, de les juger et – paradoxalement – de s’allier pour des raisons d’intérêt mercantile avec ceux-là mêmes qui sont à l’origine de l’expansion du phénomène salafiste en vue de rejeter toute forme d’évolution démocratique ou de pluralisme dans le monde arabe. C’est une ambiguïté dont nous payons aujourd’hui le prix.

Propos recueillis par M. Aït Amara

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