nisie:Entretien avec Taieb Baccouche: Il reste un avenir

Publié le par Mahi Ahmed

Entretien avec Taieb Baccouche: Il reste un avenir

 

Publié le 14/06/2012











M. Taïeb Baccouche n’est pas un homme politique comme les autres. D’abord, il inspire confiance, ce qui est plutôt à la fois rare et bienvenu en politique. Puis, il est bardé de diplômes, ce dont il faut se réjouir de nos jours… Titulaire d’un doctorat d’Etat en linguistique (Paris Sorbonne, 1980), d’une agrégation d’arabe (Paris Sorbonne, 1968), d’un DES en linguistique (Paris Sorbonne, 1966), d’une licence d’arabe (ENS de Tunis, 1965), d’un CES de langue et de littérature françaises (1964) et d’un CES d’histoire ancienne et d’archéologie (1963).


Figure de proue du syndicalisme, il a dirigé la prestigieuse Centrale syndicale ; chercheur et linguiste reconnu, il a enseigné à l’Université de Tunis et publié de nombreux ouvrages sur la linguistique, la sociopolitique et les Droits de l’Homme ; militant combattif des Droits de l’Homme, il a fondé l’Institut arabe des droits de l’homme après avoir goûté les affres de la prison ; homme politique, il a fait un passage remarqué en tant ministre de l’Education dans le gouvernement de Béji Caïd Essebsi.


Sous des airs de sincère de bonhomie, il affiche une détermination sans faille et un sens du consensus qui le prédisposent à jouer un rôle de premier plan dans les années cruciales à venir. L’actualité de l’Initiative de M. Béji Caïd Essebsi dont il est le coordinateur et dont les détails seront annoncées le 16 juin, probablement au Palais des congrès, a été le prétexte à cet entretien.

Comment a germé l’idée de créer une formation politique qui donne corps à l’initiative de M. Béji Caïd Essebsi ? Est-ce par dépit, suite à un constat d’échec de la possibilité de voir les principaux partis de l’opposition réunis autour de cette initiative ou alors dans le cadre d’une nouvelle dynamique ?
L’idée initiale n’était pas de créer un parti, mais de jouer un rôle de catalyseur auprès des nombreuses formations politiques à sensibilités proches et qui s’étaient éparpillées lors de la campagne des élections de 2011. Le résultat des élections a d’ailleurs illustré l’effet négatif de cet éparpillement, puisque la plupart de ces formations n’ont bénéficié d’aucune place au sein de l’Assemblée. Il est évident que si ces formations s’étaient présentées d’une manière plus coordonnée, plus concertée, les résultats auraient été meilleurs, car, pratiquement, le même nombre de voix a donné près de 90 sièges à certains et zéro à d’autres. Cette situation est injustifiée et injustifiable.

Notre analyse du résultat des élections a commencé au mois de décembre, lors de discussions avec M. Béji Caïd Essebsi, à la fin de la première période de transition à la Kasba.

Nous avons convenu de la nécessité de produire cet effort auprès des formations politiques, pour les inciter à se regrouper d’une manière plus positive et être ainsi plus efficaces, dans l’intérêt du pays. Nous ne recherchions pas à obtenir une place dans un parti, cela ne figurait pas dans nos préoccupations ; personnellement je n’ai jamais appartenu à un parti et je n’avais pas non plus l’intention d’en constituer un.

Par ailleurs, nous avons constaté que les efforts qui avaient été menés par certaines organisations politiques dans l’idée d’un regroupement avaient donné des résultats qui semblaient positifs. Mais malheureusement, et à ce titre l’exemple du PDP —qui est aussi un regroupement entre plusieurs tendances— est particulièrement révélateur, car il s’est retrouvé confronté a des divisions encore plus profondes que celles qu’il avait connues auparavant. Les dissidences se sont multipliées et l’on voyait des militants changer de parti ou de camp facilement…

Ce que vous avez appelé le nomadisme politique…
Effectivement, et ce nomadisme s’explique par cette phase transitoire d’instabilité politique, d’insuffisance de l’ancrage politique et idéologique, etc. Donc les premiers résultats n’étaient pas encourageants. Et dans la mesure où nous voulions aussi être à l’écoute de ce qui se passait à l’intérieur du pays, nous avons multiplié les contacts, avec des gens qui n’avaient jamais appartenu à une formation politique par exemple.

Nous avons alors tous constaté l’existence d’une demande, formulée par des milliers de citoyens, qui nous ont dit «nous avons besoin d’une nouvelle entité politique susceptible de rassembler». Par ailleurs, nous avons constaté que le vide existant n’aide pas au regroupement, qu’il faut créer quelque chose qui va mobiliser tous ceux qui n’ont pas participé au vote, ceux qui ont refusé d’intégrer une formation politique et qui sont déçus de la situation actuelle. Ce besoin est palpable à l’intérieur du pays où la situation est dangereuse pour l’avenir démocratique. Devant cet état des lieux, la décision a été prise, vers le mois de mai dernier, de créer une structure qui ne serait pas un parti classique, même si, bien sûr, nous devons se conformer aux lois régissant la création des partis politiques.

Nous avons aussi remarqué que, finalement, la plupart des partis ont été créés à l’image du parti au pouvoir, aussi bien dans leur structuration que dans leur mode de fonctionnement, car c’était la seule culture qui prévalait.

Il est question d’annoncer cette nouvelle entité politique le 16 juin, quels seront ses objectifs et la forme qu’elle va prendre : parti confédéral, confédération de partis ou simple alliance électorale ?
Elle sera beaucoup plus un mouvement qu’un parti politique. Il sera donc ouvert aux adhésions individuelles de toute personne qui le souhaitera, hommes, femmes, jeunes, abstentionnistes des élections d’octobre 2011… qui prennent maintenant conscience des dangers et de la nécessité de s’engager politiquement dans l’intérêt du pays.

Il ne faut pas perdre de vue que la moitié du potentiel électoral n’a pas participé au vote : la majorité écrasante des femmes et la majorité écrasante des jeunes…

Dans un pays où la révolution a en grande partie été menée par les jeunes…
Tout à fait… et qui sont aussi peut-être les plus menacés. Les jeunes par le chômage, les femmes par l’intégrisme. Voilà pour le premier objectif.

Le second objectif est de faire en sorte que ce mouvement soit «ouvert». Ouvert aux autres partis, à toutes les formes d’alliance, etc.

Ce ne sera donc pas une simple alliance exclusivement électorale ?… Car on sait qu’une alliance électorale ne correspond pas aux attentes...
Non. Il y aura deux types d’action. Les actions conjoncturelles qui visent à la dynamisation de la seconde transition qui est, à l’heure actuelle, je ne dirai pas «en panne», mais qui du moins marque le pas.

Six mois après la formation du gouvernement et huit mois après les élections, il est patent que la situation actuelle est anormale, car les gouvernants sont tenus par un engagement politique de finir la deuxième transition : rédiger la Constitution et organiser les prochaines élections.

Ces engagements ne sont pas tenus et, au vu de ce qui se passe, ne peuvent pas l’être. Il faut donc agir pour que les délais restent raisonnables afin d’écrire une Constitution qui soit consensuelle.

Par exemple, les concepts de majorité et de minorité ou même de majorité au pouvoir et d’opposition sont absolument aberrants, car cela est valable dans une situation «normale», ce qui n’est pas notre cas ; nous sommes dans une situation de transition du despotisme vers une démocratisation de la vie politique et sociale, ce qui nécessite impérativement le recours au consensus.

Ouvrons une parenthèse à propos de consensus, M. Rached Ghannouchi a déclaré le 3 juin, lors d’une conférence sur le thème «Le consensus dans la pensée et la pratique du mouvement Ennahdha», qu’il est opposé à l’abolition de la peine de mort car elle est, d’après lui, contraire aux préceptes de l’Islam. Il a également dit que son mouvement cherche la voie du consensus. Or, une position de ce type n’est pas consensuelle, car elle implique d’avoir une lecture restrictive du texte sacré, laquelle lecture veut gérer tous les aspects de la vie (politique, culturelle, cultuelle, etc.), ce qui pourrait conduire au final à remplacer l’autocratie de Ben Ali par une théocratie.

Se référer au texte sacré est une chose, se référer à l’esprit de la religion en est une autre. Ce que nous constatons c’est qu’il se réfère essentiellement au texte, en négligeant l’esprit.
Même concernant la peine de mort, le texte, lui, est explicite, mais l’esprit tend vers l’abolition. C’est exactement la même chose à propos de la polygamie ; le texte laisse la liberté, mais l’esprit est en fait contre. Bien évidemment, on peut appliquer cette vision à absolument tout.

C’est-à-dire s’inscrire dans la tradition de l’interprétation, de l’Ijtihad…
Oui, d’une manière évolutive, en tenant compte des évolutions que connaît le monde. C’est ce qui, malheureusement, manque à ces courants que l’on appelle «intégristes».

C’est peut-être le moment de vous interroger sur le positionnement idéologique du mouvement que vous vous apprêtez à annoncer. Quelles sont ses références culturelles ? Certaines critiques évoquent une coalition un peu fourre-tout dont le but principal serait de faire tomber Ennadha...
Non, pas du tout, ce n’est dirigé contre personne, Ennadha fait maintenant partie du paysage politique et y a sa place. Mais cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas critiquer ses interprétations, les déclarations de ses membres, etc. Cette attitude fait partie du dialogue, de la concertation, mais aussi de la diversité d’opinions qu’il faut respecter. Toute critique est perçue comme une entrave à l’action du gouvernement, ce qui prouve que nos gouvernants n’ont pas l’habitude du dialogue et de la diversité, parce qu’ils se réfèrent culturellement à une unicité d’interprétation, de réflexion. A partir du moment où on a le sacré comme référence, on devient incapable d’interpréter ou d’accepter la différence alors que le fondement même de la religion musulmane c’est la diversité, ainsi que la liberté de conscience.

Le discours qui réduit l’identité tunisienne à sa dimension arabo-musulmane est devenu récurrent et même dominant depuis les élections d’octobre 2011, cela ne comporte-t-il pas un risque d’aliénation identitaire, politique et intellectuelle ? Dans cet ordre d’idées, quelle est la référence idéologique de votre mouvement ? Est-ce le bourguibisme ?
Non. La référence est double. Notre héritage et j’insiste, héritage tunisien - la tunisianité - c’est un héritage étatique millénaire, une diversité culturelle, ethnique, linguistique, une fréquence régulière des contacts avec les autres peuples, etc. Il est évident que l’identité tunisienne est, aussi, arabo-musulmane, mais elle ne se limite pas à cela. Sans quoi la Tunisie serait semblable à n’importe quelle société du Golfe. La Tunisie se caractérise par une identité multiple, diversifiée, ouverte et dynamique. D’ailleurs, toute identité, si elle se «fige», devient, comme le disait Maalouf, meurtrière. Si vous apprenez une langue étrangère, elle s’ajoute à votre identité, si vous vous ouvrez aux arts, à l’histoire, c’est un apport, un enrichissement…
L’autre référence est celle aux valeurs universelles qui ne peuvent, en aucune manière, être opposées à l’identité arabo-musulmane, bien au contraire. La Tunisie doit évidemment tenir compte de son environnement, maghrébin, mais aussi arabe, musulman, africain et méditerranéen. Il y a donc, d’une part, l’héritage et d’autre part, les apports, n’oublions pas non plus que nous vivons à l’heure de la mondialisation.

M. Béji Caïd Essebsi se place donc au-dessus des partis politiques classiques, en manifestant une volonté de rassembler différentes tendances, quelle place occupera-t-il dans ce mouvement ?
Nous allons discuter collectivement de la manière avec laquelle le mouvement sera géré, M. Béji Caïd Essebsi, qui est l’initiateur du projet, y aura naturellement sa place.

Mais ne pensez-vous pas avoir le profil requis pour coordonner ce mouvement ?
Pour moi, cela est secondaire et nous n’en avons pas encore discuté ; je peux participer à n’importe quel niveau de responsabilité, je crois beaucoup au travail collectif. Je pense que l’un des maux des partis politiques c’est justement la personnalisation, je crois à la collégialité.

Mais les Tunisiens n’ont-ils pas besoin de se reconnaître en des figures charismatiques qui inspirent confiance ? L’engouement populaire pour Béji Caïd Essebsi ne le démontre-t-il pas ?
Chacun se reconnaît là où il a besoin de se reconnaître, mais ce qui compte c’est que ce mouvement soit dirigé collectivement, dans la concertation et dans la complémentarité.

Un des problèmes des partis républicains et démocrates est qu’ils se sont retrouvés sans ancrage social, coupés de la population, laissant ainsi le champ libre à leurs adversaires. Les gens ne se satisfont plus de discours…

En effet et c’est par le contact, par le dialogue, en allant voir les gens et en étant à l’écoute de leurs préoccupations et de leurs propositions, qu’est née l’initiative du mouvement. De plus, il serait bon de mettre en place des structures de réflexion dans tous les domaines qui touchent à la gestion politique du pays, dans l’immédiat et à moyen et long termes.

Une frange de la population regrette une certaine frilosité et le peu d’ouverture aux acteurs de la société civile, aux artistes, aux intellectuels, etc.

L’officialisation du mouvement va de toute façon favoriser cette ouverture puisqu’il va y avoir un cadre légal, justement, de concertation, de travail collectif… Nous nouons des contacts, pour le moment encore informels, qui se consolideront une fois officialisée l’existence du mouvement.

Cette initiative sera-t-elle ouverte à la mouvance destourienne, à l’extrême gauche et si oui à quelles conditions ?
L’initiative sera ouverte à tout le monde. Car nous estimons que des courants différents peuvent dialoguer sans qu’il y ait nécessairement une tendance à l’unicité. Encore une fois, dans la vie des partis classiques et dès l’apparition de la moindre divergence on procède par exclusion…

Ce qui n’est pas du tout démocratique et ne participe pas, de fait, à l’ancrage démocratique dans la culture politique des Tunisiens. Ceux qu’il faut exclure, ce sont ceux qui prônent la violence et sont antidémocratiques, tous ceux qui prétendent que la démocratie est une invention de l’Occident, qui préfèrent le Califat, etc. Il faut qu’il y ait un dénominateur commun qui est, disons, l’esprit républicain et moderniste.

Quelles relations votre mouvement entretiendra-t-il avec les organisations de la société civile, notamment avec l’initiative de concorde proposée par l’UGTT ?
Nous avons toujours dit que cette phase transitoire ne peut fonctionner et réussir que par le consensus et non pas en ayant recours à des slogans comme «majorité/minorité», «zéro virgule», etc.

Quel est le nom du mouvement ?
Nous le déciderons définitivement cette semaine, mais pour le moment c’est «Harakat Nidâ Tounis» (mouvement de l’Appel de la Tunisie).

La référence gaullienne est quasi explicite, c’est donc un «appel du 18 juin» qui intervient le 16 juin… Au cas où vous accédez au pouvoir à l’issue des prochaines élections, quelles seront les premières mesures que vous prendriez pendant les 100 premiers jours ?

Disons de mettre le pays sur les rails, bannir toute forme de violence politique, respecter les libertés fondamentales. Mettre en place une politique de développement, pas seulement grâce à un indice de croissance important, car ce n’est pas suffisant, mais qui se traduira par un développement humain, sinon ce sera inutile et pour le pays et pour les Tunisiens. La mondialisation sauvage profite aux riches aux dépens des pauvres ; avoir une bonne croissance permet de créer des emplois et d’assurer un développement intégral.
Le chantier de l’éducation est aussi un grand chantier ; la justice sociale, aussi bien à l’échelle des catégories sociales qu’à l’échelle des régions, est absolument fondamentale. En fait, il n’y a pas de priorités, ce sont des chantiers qu’il faut attaquer de manière concomitante, synchronisée et parallèle. Tout comme les Droits de l’homme, l’on ne peut pas dire que l’un est prioritaire par rapport à l’autre. Il faut prendre les choses dans leur globalité et dans leur interaction.

L’idée initiale n’était pas de créer un parti, mais de jouer un rôle de catalyseur auprès des nombreuses formations politiques à sensibilités proches et qui s’étaient éparpillées lors de la campagne des élections de 2011.

Même concernant la peine de mort, le texte, lui, est explicite, mais l’esprit tend vers l’abolition. C’est exactement la même chose à propos de la polygamie ; le texte laisse la liberté, mais l’esprit est en fait contre. Bien évidemment, on peut appliquer cette vision à absolument tout.

Il est évident que l’identité tunisienne est, aussi, arabo-musulmane, mais elle ne se limite pas à cela. Sans quoi la Tunisie serait semblable à n’importe quelle société du Golfe. La Tunisie se caractérise par une identité multiple, diversifiée, ouverte et dynamique.

Hassan Arfaoui

http://www.realites.com.tn/entretien-avec-taieb-baccouche-il-reste-un-avenir,135,26766,1

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Publié dans TUNISIE Spécial

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