Mythes et réalités du monde arabe
Mythes et réalités du monde arabe
2011-03-08
WASHINGTON, DC – De l’éviction de Hosni Mubarak en Egypte, un Etat que tout le monde s’accordait à voir, il y a encore peu, comme l’un des plus stables de la région, au refus du colonel Mouammar Kadhafi de lâcher prise en Libye, il est difficile de voir quelle sera l’issue du mouvement insurrectionnel qui gagne le monde arabe. La contestation a déjà renversé les gouvernements de Tunisie et d’Egypte, et place les autres pays arabes face à une généralisation du mécontentement.
Ces événements ont créé la surprise, aussi bien dans la région que partout ailleurs, et les théories ayant cours sur le monde arabe se sont vidées, pour cinq d’entre elles au moins, de toute substance.
Les Arabes ne descendent pas dans la rue. Avant que les Egyptiens et les Tunisiens n’entament leurs manifestations, beaucoup de gens affirmaient qu’il n’y avait pas de véritable urgence à réformer et que ceux qui appelaient au changement ne savaient pas saisir l’état d’esprit du peuple – les choses n’étaient pas aussi graves que ce qu’en disaient les dissidents. Cette approche a conduit les gouvernements à l’idée que les Arabes ne se mobiliseraient jamais en nombre pour exiger le changement. Dans chacun des pays, on considérait les réformes immédiates comme préjudiciables à l’intérêt national.
Cette opinion est désormais indéfendable. Personne n’avait prévu ce qui s’est passé en Egypte et en Tunisie, ce qui signifie qu’aucun des pays arabes n’est à l’abri. Leurs gouvernements ne peuvent plus prendre la liberté d’attendre indéfiniment et se servir du mythe de la torpeur populaire pour se dispenser de réformes indispensables pour réparer les grandes injustices dont les peuples sont victimes.
Avant d’entreprendre des réformes politiques, il faut avoir libéralisé l’économie. Les gouvernements arabes – et beaucoup de gouvernements occidentaux – maintiennent qu’il faut, par ordre de priorité, engager des réformes économiques – privatisation et autres – puis s’attaquer aux changements politiques. Il est sans doute facile d’invoquer que les citoyens réclament du pain avant de revendiquer leur liberté, mais les mesures de libéralisation économique n’ont jamais apporté le moindre mécanisme d’équilibre, et n’apportent par conséquent ni pain ni liberté non plus.
En général, c’est à l’élite politique et aux milieux d’affaires que les mesures de privatisation et autres ont profité, ce qui a eu pour effet de discréditer la libéralisation et la mondialisation auprès des Arabes. A l’heure qu’il est, il est clair que les réformes économiques doivent être menées de front avec les réformes politiques, de sorte que les dispositifs institutionnels qui obligent à rendre des comptes se déploient pour permettre de détecter d’éventuels excès et garantir que personne ne soit privé des bénéfices. Les gouvernements n’ont pas été longs à comprendre que l’insurrection avait pour enjeu le coût de la vie et le chômage, mais que ce qui cimentait le mécontentement des Arabes était une question de mal gouvernance.
Les systèmes fermés au changement sont un rempart contre les prises de pouvoir par des islamistes. L’Occident a souvent peur que la démocratie ne donne aux islamistes l’ouverture dont ils ont besoin pour s’emparer du pouvoir – une peur que les régimes arables exploitent pour justifier leur maintien en tant que systèmes politiques fermés. Mais les islamistes n’ont joué de grand rôle, ni en Egypte ni en Tunisie, et ne sont censés diriger aucun des nouveaux gouvernements qui se forment – même s’ils représentent une part importante des sociétés arabes et qu’il serait justifié qu’ils jouent un rôle au sein des régimes naissant.
Prétendre que la seule alternative à d’implacables régimes absolutistes est forcément l’islamisme relève donc de l’invention pure. Les manifestations naissent de l’écourement devant la corruption, l’absence ne serait-ce que d’un semblant d’état de droit et le règne de l’arbitraire. Il y a aujourd’hui l’occasion de laisser s’épanouir des systèmes pluralistes, où non seulement les islamistes, mais également d’autres partis et d’autres lectures auraient une place.
Les élections équivalent à la démocratie. Personne n’est plus dupe de cette assertion. Pour préserver leur suprématie, les gouvernements arabes s’en sont remis à des lois perverties et à des élections impuissantes à produire un parlement solide ou à mener à un vrai changement. Dans des pays comme l’Egypte et la Tunisie, gouvernement et parlement sont aussi impopulaires l’un que l’autre. Dans toute la région, les élections ont réduit la démocratie à une simple façade, destinée à abuser les citoyens et le monde extérieur, tout en évitant aux régimes d’avoir à faire de vraies réformes.
Mais les Arabes n’acceptent plus le statu quo. Les gens ne se contentent plus d’aumônes ou de changements superficiels de leurs gouvernements, ils exigent un vrai changement qui mette clairement leur pays sur la voie de la démocratie.
La communauté internationale n’a aucun rôle à jouer. Le processus de réforme doit évidemment être issu du pays auquel il appartient, mais les Etats-Unis et le reste de la communauté internationale peuvent favoriser la démocratisation, sans l’imposer de l’extérieur. Le président Barack Obama a rejeté de nombreuses mesures de l’administration George W. Bush, vues comme des mesures contraignant les pays arabes à la démocratie. Mais le silence sur toute tentative de démocratisation a aggravé – s’il n’a pas causé – la désintégration du processus de réformes arabes de ces dernières années.
Les Etats-Unis et l’Occident peuvent participer à des discussions avec les pays arabes sur la façon dont les réformes politiques devraient s’engager afin de favoriser l’ouverture et les occasions les plus propices au partage du pouvoir. L’Occident ne doit pas trahir ces objectifs pour d’autres; si des alliés finissent par perdre le pouvoir face à des révoltes populaires, un tel compromis n’aurait pas facilité les intérêts de l’Ouest, c’est le moins que l’on puisse dire.
Le déroulement de ces événements a fait la une des médias de la planète et les principaux mythes sur le monde arabe ont volé en éclats. Les peuples de ces pays doivent sans tarder entreprendre des réformes politiques sérieuses, soutenues et progressives. A l’aube d’une nouvelle ère, il appartient au monde arabe de construire des systèmes politiques nouveaux et ouverts, capables d’éloigner la menace d’une intensification des crises.
Marwan Muasher, ancien ministre des Affaires étrangères et vice premier ministre de Jordanie, est vice-président à la Fondation Carnegie pour la paix internationale et membre honoraire à l’université de Yale. Il est l’auteur de The Arab Center.
Copyright: Project Syndicate, 2011.
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Traduit de l’anglais par Michelle Flamand