« La loi des hydrocarbures de 2005 a brouillé l’image de l’Algérie »

Publié le par Mahi Ahmed

Mourad Preure à TSA

« La loi des hydrocarbures de 2005 a brouillé l’image de l’Algérie »

Abdellah Allab

Expert pétrolier international, Mourad Preure est également président du cabinet Emergy. 

 

Est-il possible de parler de l’échec du dernier appel d’offre lancé par l’agence nationale pour la valorisation des produits hydrocarbures ?

Vu le nombre de permis attribués, il est difficile de parler de réussite. Peut‑être les compagnies pétrolières ont‑elles aussi considéré que les blocs proposés n’étaient pas parmi les meilleurs et les plus prospectifs. Il faut pourtant relativiser ces résultats en notant que les investissements en exploration‑production dans le monde ont décroché depuis la crise économique de 2008 de leur rythme historique. Ils ont baissé de 16 % en 2009, puis se sont repris de 10 % en 2010. On attend une croissance de 11 % en 2011. L’industrie reste prudente, particulièrement dans une zone, le monde arabe, en proie à des crises politiques. Mais le cadre juridique est aussi en cause. L’Algérie a connu une stabilité juridique durant 20 ans avec la loi 86/14. Subitement, en l’espace d’une année, deux changements ont eu lieu avec la loi de 2005, puis son amendement. Cela a incontestablement brouillé l’image de l’Algérie sans pour autant altérer sa signature, même si les litiges avec les compagnies pétrolières internationales peuvent donner à le penser. La loi des hydrocarbures de 2005 qui se voulait attractive, ne correspondait plus dans sa mouture finale aux réalités de l’industrie pétrolière laquelle s’était de toute façon habituée aux contrats de partage‑production en vigueur dans la loi de 1986, y compris les mécanismes d’écrémages des superprofits sujets à critiques aujourd’hui.

 

Est-ce que les scandales de Sonatrach ont pesé sur le refus des entreprises pétrolières internationales de répondre à l’appel d’offre ?

Absolument pas. D’abord, il faut savoir que dans le monde, cette industrie en a vu d’autres et la crise connue par Sonatrach ne peut être comparée à ce que nous avons vu dans certaines parmi les compagnies leaders. D’autre part, ce malheureux épisode n’est pas révélateur de l’honnêteté et du patriotisme des femmes et des hommes qui font la puissance de Sonatrach, dont le sérieux et la rigueur sont connus. Ce qui explique sa forte résilience devant une crise brutale qui aurait pu (et qui peut encore, si on n’y prend garde) l’emporter. Il faut que justice leur soit rendue car aujourd’hui ces techniciens et cadres dans les gisements, dans les unités de production et dans les services centraux souffrent de cette image. Tous ces cadres et techniciens sont restés à leurs postes et ont assuré la continuité de l’activité alors même que les chaînes de commandement étaient gravement perturbées par la crise que Sonatrach a connue une année durant, ce qui est exceptionnellement long pour une compagnie pétrolière. Tout le monde doit comprendre qu’il faut venir au secours de Sonatrach et la préserver car la richesse d’une compagnie ce sont les femmes et les hommes qui l’animent et si ceux‑ci sont sujets à un grave traumatisme, tout peut s’effondrer. Cela étant, Sonatrach doit regarder vers le futur, les grands challenges qu’elle doit remporter impérativement pour assurer sa pérennité et son expansion dans une industrie hautement compétitive. Et il faut absolument l’y aider pour cela.

 

L’état actuel de l’économie algérienne est‑il le résultat de fausses résolutions ayant été prises, dans le passé, par les pouvoirs publics ?

Vous voulez sans doute parler de la reprise en main de l’économie par l’État, aujourd’hui sujette à débats. Ma réponse est non. L’Algérie s’est dangereusement enfoncée dans un phénomène de Dutsch disease où les importations, rendues possibles par la prospérité pétrolière, ont fini par inhiber toute croissance industrielle, occasionnant perte de capacités productives et d’emplois. L’industrie ne représente plus que 5 % du PIB. De même l’ultralibéralisme que l’on a tenté d’appliquer en Algérie a eu des effets catastrophiques, échouant y compris dans la politique de privatisation et d’impulsion des investissements privés nationaux. Rappelez‑vous ce ministre déclarant au Medef qu’en Algérie, « tout est à vendre ». De mon point de vue, il fallait que l’État reprenne en main l’économie et trace des règles, des lignes rouges aux intervenants étrangers mais aussi mette en œuvre de vrais incitatifs pour l’investissement privé national. Il fallait revenir au patriotisme économique et au principe de la préférence nationale et nous réveiller de l’angélisme qui prévalait dans les relations avec les entreprises étrangères. En 2009, souvenez‑vous, nous avions frôlé d’un cheveu le déficit commercial. Et nous sommes encore dans une situation précaire car le secteur productif national n’est pas au rendez‑vous de la demande interne et ne donne aucun signe d’y parvenir dans un délai raisonnable.

 

Le processus à enclencher pour y parvenir doit être participatif, impliquer les chefs d’entreprises ainsi que les experts nationaux qui doivent participer au diagnostic et à la définition de la stratégie. Il faut aujourd’hui, sans apriori opérer les correctifs nécessaires, notamment cette question du CREDOC pour les activités productives, voire la règle des 51/49 qui de mon point de vue n’est pas essentielle. On peut s’en passer tout en mettant en place comme l’ont fait de nombreux pays, dont nos voisins immédiats, des dispositifs pragmatiques et discrets de protection des entreprises nationales et d’encouragement de leur développement. Mais il faut clairement affirmer et assumer le principe de patriotisme économique (comme le font les plus grandes puissances mondiales, comme le fait la France, mais aussi nos voisins immédiats) et, sur la base de l’excellence, de l’innovation et de la compétitivité, encourager le principe de préférence nationale.

 

Les grands projets d’infrastructure doivent être structurants d’abord par l’effet d’entrainement qu’ils favorisent au profit des entreprises, universités et centres de recherche nationaux. De même, les constructeurs d’automobiles qui s’imposent sur le marché national doivent être jugés sur l’équilibre de leurs flux commerciaux avec notre pays, comme cela se pratique ailleurs, ainsi que par leur effet de rayonnement sur nos entreprises et universités.

 

L’Algérie est-elle capable de garder sa place comme deuxième fournisseur de gaz de l’Europe ?

Il faut absolument démystifier cette idée selon laquelle l’avenir pétrolier et gazier de l’Algérie est derrière elle ainsi que la fallacieuse idée de l’incertitude géologique algérienne. Seule une infime partie du domaine minier a été explorée de manière systématique et intensive. Je pense que l’exploration en Algérie nous réserve de bonnes surprises. D’un autre coté les gisements en exploitation restent encore à haut potentiel. Nous n’avons par exemple produit que près de 15 % des quelques 50 milliards de barils de réserves en place de Hassi Messaoud, et cela avec un taux de récupération de 25 à 26 %. L’amélioration du taux de récupération de Hassi Messaoud de quelques points équivaut à plusieurs décennies de production. De même, Hassi Rmel est une sacrée bête qui en a encore dans le ventre ! Je pense que ce gisement nous surprendra agréablement. Il a besoin d’une sismique 3D et de nouvelles études de réservoir, ce que Sonatrach sait faire parfaitement, et je crois qu’elle s’y emploie actuellement. Le sud‑ouest est très prospectif et insuffisamment exploré ainsi que le nord et l’offshore algérien. Le développement gazier de l’Algérie est devant elle, y compris avec les gaz de schiste qui sont conséquents dans notre pays.

 

Mais encore une fois, j’insiste pour dire que le grand acquis de l’histoire pétrolière de l’Algérie, ça reste Sonatrach. Il faut absolument qu’elle accélère son développement, qui doit être centré sur la technologie, et se positionne comme acteur énergétique dans le monde en gagnant une base de réserves en international, en s’intégrant sur le marché européen vers l’aval gazier et la génération électrique. Sonatrach doit asseoir son développement sur la technologie en entraînant derrière elle ses filiales de service pétrolier, les PME et universités nationales.

 

 

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Publié dans Economie et société

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