Un vrai conte, celui d’Averroès

Publié le par Mahi Ahmed

 

Une nouvelle de Youssef SEDDIK

 

Un vrai conte, celui d’Averroès



Marrakech, 1198 

L’étonnant cortège traversait lentement la grande rue de Marrakesh, au milieu d’une foule composée de badauds anonymes et de nombreux notables reconnaissables à leurs habits fastueux.

La cité-oasis aux palais de sable rouge, aux mosquées somptueuses étincelait sous un soleil accablant. La chaleur torride de ce début de printemps saharien n’accordait que de rares et courts instants de répit. Parfois, l’air frémissait, alourdi par l’odeur pestilentielle qui se dégageait de ce singulier cortège. La foule amassée des deux côtés de la voie était presque silencieuse. Sans la rumeur qu’on percevait venant de petits groupes chuchotant çà et là, on aurait pensé à un cortège funéraire qui hésitait encore à démarrer.

Deux gardes, cimeterre sans fourreau à la taille, escortaient une mule. Le pauvre muletier évitait les regards innombrables qui se posaient sur lui, plus accusateurs et plus hostiles que des huées ou des injures. La mule était chargée de deux énormes corbeilles de chanvre tressé : L’une contenait des dizaines de volumineux manuscrits, l’autre exposait à la cruauté du soleil un cercueil de bois brut.

-Ci est le Maître, là est son œuvre.

Ainsi s’exprima d’une voix à peine audible le jeune soufi Muhyddine en touchant délicatement l’avant-bras de son compagnon, l’invitant à quitter les lieux pour fuir le terrifiant spectacle. En se dégageant de la foule immobilisée dans une morbide fascination, le cid Ahmad se tourna vers Muhyddine pour entamer une conversation mais il se ravisa aussitôt. Son ami avait les yeux pleins de larmes et le cid Ahmad se résigna à attendre le retour à la maison avec son jeune compagnon.

Les deux Andalous faisaient halte à Marrakesh sur la longue route qui devait les conduire au pèlerinage de la Mecque et partageait une splendide demeure. Le cid était impatient d’avoir l’avis de son ami sur ce qu’ils venaient de voir.

Au milieu du vaste et beau patio dallé de marbre blanc, à moitié ombragé par le feuilletage de deux treilles de vigne, Muhyddine, enfin chez lui, alla s’asseoir en tailleur sur l’épais Kilim aux mille couleurs. Le cid Ahmad s’installa à côté de lui sans dire mot, devinant que son ami était décidé à garder encore le silence. Muhyddine fit entendre un profond soupir, prit l’aiguière argentée posée sur une large cuvette, recueillit un filet d’eau dans sa main libre et s’en aspergea par trois fois le visage avant de l’essuyer avec la large manche de sa tunique. Quand il se décida à parler, il parut s’entretenir avec lui-même. Sa voix était monotone, donnant à sa parole l’allure à la fois décidée et mesurée de l’aveu.

« Un savant exceptionnel ! Cette foule stupide vient de le tuer une seconde fois en approuvant la décision de renvoyer la mort à sa terre natale de Cordoue et en se réjouissant du spectacle de son corps ainsi exhumé, exhibé dans les rues de la ville. Averroès n’a jamais voulu provoquer ni affronter ces masses ignorantes qui, à la fin de sa vie, se sont acharnées contre lui. Au contraire, il a toujours tenu à les servir. Juge, fils et petit-fils de juge, il a surpassé son père et son grand-père dans ce métier difficile qui l’exposait constamment à la colère du pouvoir quand il défendait les petites gens. Il a aussi servi la population en étant le plus grand médecin de son temps, digne héritier de Galien et d’Avicenne, il a même sur plusieurs points dépassé ses maîtres grecs et musulmans d’Orient. Mais, à l’apogée de sa carrière de vie et l’a donné en pâture à la bêtise des multitudes… »

Muhyddine se tut un long moment, se servit un verre d’eau, soupira un peu et poursuivit :

« Son ami Abu Bakr ibn Tufayl venait de renoncer à sa charge de médecin particulier du gouverneur de Séville, Aby Ya’qub. Il avait avancé le nom d’Averroès pour le remplacer. Lors de la première entrevue avec le prince, Averroès ne s’attendait qu’à un simple entretien de présentation… »

Muhyddine s’interrompit encore une fois et le cid Ahmad en profita pour se redresser et se hisser un peu jusqu’à atteindre une opulente grappe de raisin aux grains dorés qu’il cueillit et lava avant de la déposer devant son ami sur un nid de feuilles de vigne.

« Personne ne pouvait deviner que cette dynastie des Almohades, adversaire intraitable des libres-penseurs et de toute innovation en matière de religion, put compter dans ses rangs un prince éclairé, ouvert aux pensées de ceux que l’on nommait avec mépris les mécréants. Averroès faillit perdre toute contenance devant le prince Abu Ya’qub quand celui-ci, à brûle-pourpoint, l’interrogea sur un point particulièrement difficile de la philosophie d’Aristote. Il eut d’abord peur, flairant un piège et feignit l’ignorance.

Tufayl prit sur lui de répondre au prince et leur échange rassura Averroès. Le prince connaissait bien la philosophie et il voulait sincèrement savoir ce que pensait son hôte. Averroès se sentit soulagé et se mit alors à déployer son immense érudition et à exprimer sa vénération pour Aristote. Admiratif, le prince le chargea alors d’une mission précise :

- Cet illustre penseur est si mal compris, si difficile à aborder par l’honnête homme qu’il faudrait, cher Averroès, dompter sa pensée et, sans la trahir, la rendre plus abordable. Si tu te sens capable de mener à bien un tel travail, je t’invite à le faire !

« C’est là qu’ont débuté pour Averroès le temps de la gloire et celui des malheurs.

« Nos gouvernants se sont depuis longtemps renfermés dans la peur et croient que tout effort de penser ou d’innover est un danger non seulement pour eux mais pour tout l’Islam. Cette panique a saisi aussi le peuple des Andalous musulmans qui se méfient de plus en plus des penseurs indépendants. Or téméraire jusqu’à l’imprudence, Averroès a osé élever la pensée du grand philosophe grec au rang d’une véritable inspiration divine. Souvent il commençait un paragraphe ou un long passage de son livre sur le philosophe par cet éloge que nul musulman orthodoxe ne peut admettre : Allah, qui a élu Aristote parmi toutes ses créatures… !

« C’est alors que ces imams sourcilleux qui ont crié l’hérésie et du blasphème. Abu Ya’qub, devenu sultan de Cordoue, continuait pourtant à protéger le savant malgré des protestations de plus en plus vives. Mais subissant la menace, le harcèlement, et souvent des défaites définitives face aux chrétiens de Castille et d’Aragon, les Andalous ont fait d’Averroès un bouc émissaire.

« C’est son ouvrage le Traité décisif sur l’accord entre religion et sagesse qui allait le perdre. Il y déclare, avec cette belle liberté du penseur convaincu qu’il n’a rien à craindre quand il ne fait qu’exposer sa pensée, que la révélation et la raison humaine sont sur le même rang et que toutes deux sont les deux faces d’une vérité qui ne peut être qu’unique. Il laissait même clairement que, au cas où prophétie et raison humaine en arrivaient à se contredire, il fallait alors choisir la voix de la raison humaine. Aucun prince, aucun puissant sur terre ne pouvait plus, après ces affirmations, le défendre contre la colère des masses attisée par les imams orthodoxes. Abu Ya’qub s’est résigné à envoyer Averroès à Marrakesh où le prince qui l’a accueilli lui a ordonné de n’être plus que son médecin particulier. A sa mort dans cette bonne ville, les pressions ont continué à s’exercer sur le prince et pour calmer les esprits il a dû recourir à ce geste horrible de rendre la dépouille du philosophe à sa Cordoue natale dans cet étrange cortège funèbre. »

 

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