Un nouveau modèle de développement, dites-vous

Publié le par Mahi Ahmed

Un nouveau modèle de développement, dites-vous

le 04.09.10

«La matrice institutionnelle définit l’ensemble des opportunités, que les rendements les plus élevés y soient dus à une redistribution des revenus ou à l’activité productive. (…) Si l’activité qui offre le taux de rendement le plus élevé dans une économie est le piratage, on peut s’attendre à ce que les organisations investissent dans les compétences et les connaissances qui feront d’elles de meilleurs pirates» Dr North, Prix Nobel d’économie.

La libéralisation entamée à partir des années 1990 a-t-elle débouché sur l’émergence d’un nouveau modèle de développement en Algérie, c'est-à-dire un modèle dont le financement ne dépendrait plus de la rente pétrolière ? A cette question, certains auteurs n’hésitent pas à répondre par l’affirmative. Ainsi, dans un article paru dans les colonnes du quotidien El Watan, le professeur H. Benissad croit déceler dans la structure économique qui s’est mise en place ces dernières années les éléments d’un nouveau modèle de développementi(1). Pour l’auteur, dont les analyses sont pourtant connues pour leur ton habituellement mesuré, le «nouveau modèle», imposé par la crise de la dette et la chute des prix du pétrole en 1986, s’est consolidé depuis le rééchelonnement et la reprise des cours du brut sur le marché international à partir de 1999. Il se caractérise essentiellement par deux aspects :

-  Le premier est relatif au développement spectaculaire des dépenses publiques en infrastructures, dépenses créatrices d’emplois non permanents et financés grâce à la fiscalité pétrolière. Ces dépenses profitent essentiellement au secteur du bâtiment, travaux publics et hydraulique ;
-  le  second  aspect  se  rapporte  à  la  présence, ces  dernières  années, d’un  secteur exportateur  rentier  et prospère, du fait de l’envolée des prix du pétrole sur le marché mondial. Ces deux éléments font dire à l’auteur que nous sommes en présence d’un modèle de développement par les exportations primaires. Plus surprenant, dans son analyse, l’auteur parle d’un «retour» au modèle en question, suggérant par-là l’avènement entre temps d’un modèle autre que celui qui était à l’œuvre avant ce «retour». 

Si le premier aspect marque un changement, autant par le volume que par l’allocation sectorielle, dans les dépenses de l’Etat, le second, quant à lui, constitue une caractéristique permanente du modèle d’accumulation à l’œuvre en Algérie depuis le début des années 1970. Il n’y a là rien qui justifie que l’on parle de nouveau modèle. Et si nouveauté il y a, elle est, comme nous le verrons, ailleurs. L’une  des  idées  avancées par H. Benissad et sur laquelle les faits semblent cependant lui donner amplement raison est  d’affirmer que la politique du libre-échange, portée par l’idéologie libérale à laquelle semblaient s’être ralliés les «faiseurs de politiques» et menée dans une conjoncture  pétrolière des plus favorables, a fatalement eu pour effet de consolider le modèle de développement par les exportations primaires, autrement dit, le régime d’accumulation à caractère rentier. C’est là un fait que les chiffres statistiques confirment.

Par ailleurs, il convient d’insister sur le fait que le secteur des hydrocarbures continue de bénéficier de la priorité absolue dans l’allocation des ressources financières du pays. Qu’est-ce qui caractérise le régime  d’accumulation  rentier  dans  sa  configuration «libérale» ? Fondamentalement, le régime  demeure rentier puisque la dynamique économique interne  reste fondée sur l’extraversion  d’un secteur minier exportateur fournissant  l’essentiel des ressources pour alimenter la  consommation  et  l’investissement internes. La dynamique nationale est toujours en quête de son autonomie puisqu’elle reste rythmée par les pulsations de l’économie mondiale, et du marché pétrolier en particulier.

Par ailleurs, le  paradigme libéral semble mis en défaut par la médiocrité des résultats auxquels la libéralisation a conduit, notamment en matière d’allocation des ressources. Cependant, force est de noter que des modifications notables sont intervenues dans le schéma de circulation de la rente, cette dernière étant désormais mobilisée de façon différente, au travers de médiations institutionnelles nouvelles, touchant tous les aspects de la régulation économique. Dans une thèse consacrée à la libéralisation en Algérie, Amarouche consacre de larges développements à la question, récurrente dans le débat économique national, des usages éventuels qui peuvent être faits des revenus pétroliers(2). Ces développements posent des questionnements qui méritent que l’on s’y arrête ici. Pour lui, il existe deux façons possibles  d’utiliser ces revenus :

-  La  première  est  leur  utilisation  à  des fins directement productives. Cette modalité a été expérimentée par l’Algérie dans le cadre de la  SAD et a débouché sur un échec ;
- la seconde est leur utilisation à des fins «socialement utiles non directement productives». Le  critère  de  distinction entre activités productives et activités non productives réside dans le caractère marchand ou non marchand du produit(3). De l’échec de la première modalité, l’auteur déduit que les activités marchandes doivent désormais se développer par elles-mêmes en faisant un usage productif de leur surplus tandis que l’Etat, de son côté, ne devrait s’occuper que des activités non marchandes car n’ayant pas vocation à produire un surplus. Manifestement, et comme cela est souvent le cas avec d’autres auteurs, l’auteur confond  entre  financement  par  la  rente  et  financement par la dépense publique.

Pour lui, les  revenus pétroliers ne peuvent être utilisés que  sous forme de dépenses  publiques d’investissement. Les  autres  modalités (fiscalité, crédit, taux de change, taux d’intérêt…), qui sont autant de médiations qui définissent un mode de mobilisation de la rente à des fins de financement de l’accumulation, ne sont guère envisagées. En effet, par-delà la question de savoir quelles activités relèvent de la sphère productive (et celles qui, du même coup, n’en relèvent pas), il s’agit de savoir selon quelle modalité les revenus pétroliers peuvent être mobilisés pour financer ou prendre en charge telle ou telle activité. S’il est aujourd’hui exclu que l’Etat prenne directement en main, en mettant en œuvre  un rapport de travail de type salarial, certaines activités productives, puisqu’il a montré ses limites dans cette entreprise, il n’en demeure pas moins que, par le jeu d’un arrangement institutionnel cohérent et approprié (autrement dit un mode de régulation efficient), l’Etat a un rôle  central à jouer.

En d’autres termes, le vrai problème est de savoir dans quelles conditions l’intervention de l’Etat peut s’avérer nécessaire et par quels moyens elle peut s’exercer. L’expérience de certains pays rentiers montre que si l’Etat doit peser sur l’orientation du système productif, il n’est pas forcément nécessaire que cela passe par l’exercice d’un contrôle direct sur la production, comme cela a souvent été tenté grâce à la mise en place et l’entretien, grâce à la rente d’un secteur public étendu. De toute évidence, l’Etat n’a pas vocation à endogeneiser ce que l’auteur appelle le principe de composition. L’enjeu en l’occurrence est de neutraliser l’effet de la rente externe sur le système productif et cela dépend grandement de la configuration des formes institutionnelles de la régulation économique.

La thèse de A. Amarouche est de nos jours partagée par beaucoup d’analystes, elle consiste à dire qu’en définitive, c’est l’existence même de la rente qui pose problème et non l’usage qui en est fait. La crise du régime d’accumulation revêt ici le caractère de fatalité. En  termes  plus  concrets, l’auteur suggère l’emploi des revenus  pétroliers à la réalisation des grandes infrastructures économiques qui font cruellement  défaut, ces investissements  en  infrastructures  sont susceptibles de faciliter les investissements productifs dans les activités marchandes sans altérer leur vocation : produire un surplus «accumulable». Si l’on regarde les données statistiques, il semble que telle semble être la tendance depuis au moins le retournement de la conjoncture pétrolière en 1999.

D’un Etat «entrepreneur industriel» dans les années 1970, l’Etat se tourne, depuis le début des années 2000, vers le développement d’infrastructures économiques et sociales. Les vastes  programmes d’investissement dans les infrastructures économiques et sociales sont de  nature à générer des externalités positives  pour  le reste de l’économie et la société en général. Cependant, en l’absence d’une régulation institutionnelle adéquate, il est permis de douter que les agents économiques puissent capter les effets externes de l’action de l’Etat. De plus, le fait que la dépense publique soit le principal moteur de la croissance de certains secteurs comme la construction et les services n’est pas sans effet sur la configuration sectorielle des agents économiques ou des entreprises.

Ainsi, en 2007, selon les données d’une enquête de l’ONS sur les PME, plus de 34% des entreprises activent dans le secteur de la construction. La plupart de ces entreprises travaillent pour des marchés publics dans la construction de logements, d’infrastructures éducatives ou administratives, d’équipements publics de toutes sortes.  La question de l’emploi productif de la rente est au centre de la problématique de l’accumulation. Dans le contexte institutionnel actuel, la question peut être formulée comme suit : peut-on envisager un emploi productif de la rente pétrolière sans que cela passe par le détour du marché ?

Si pour les travaux d’équipement public (infrastructures économiques et sociales) la question ne se pose pas tellement, puisque c’est l’Etat, à travers le budget, qui en prend directement la charge, il en est autrement des autres activités qui relèvent de la sphère productive marchande. Là, il semble que la configuration institutionnelle qui s’est mise en place ne favorise pas l’émergence et le développement d’un capital productif dynamique. Le projet industriel porté par la SAD ayant lamentablement échoué, on assiste, à la faveur de la libéralisation, à la constitution de capitaux privés en quête de rentes et dont le principe de fonctionnement est resté fondamentalement le même : bâtir une relation spéciale avec l’Etat pour s’accaparer de manière directe ou indirecte une partie de la manne pétrolière.

Cela est vrai des entreprises qui activent dans le domaine des marchés publics, mais aussi des entreprises industrielles dont le développement s’explique davantage par leur proximité des sphères du pouvoir que par un effort d’accroissement  de la productivité. Dans le secteur productif, public ou privé, l’esprit de rente prédomine(4), bien qu’il ait manifestement changé de lieux et de formes d’expression. Désormais, c’est au niveau des banques que la rente est immédiatement disponible. C’est sans doute ce qui explique que les banques, publiques pour l’essentiel, soient devenues un enjeu de lutte exacerbées en vue du partage de la rente. La presse nationale rapporte régulièrement des affaires et des scandales impliquant banques et opérateurs  économiques.

Très souvent, ces affaires portent sur  des détournements, des crédits non remboursés ou autres affaires de malversations impliquant des acteurs bénéficiant de protections politiques ou autres. L’interférence des réseaux politiques dans l’accès au crédit est une réalité qu’on ne peut occulter. En somme, le nouveau régime d’accumulation, si tant est qu’on puisse le qualifier de «nouveau», présente fondamentalement la même caractéristique que l’«ancien» en ce sens que c’est toujours la rente pétrolière qui en constitue le fondement. Dans ce régime, la rente de base (rente pétrolière)  continue de contaminer, au travers des formes institutionnelles de la régulation, dont les configurations respectives sont tout à fait nouvelles le comportement des agents et des acteurs. Ces derniers ont toujours tendance à transformer toutes les opportunités qu’offre l’environnement institutionnel d’ensemble en lieux et formes de captation d’une rente. Cela est valable pour tous les agents, publics et privés, et dans tous les secteurs d’activité.

En fait, contrairement à l’idée selon laquelle la libéralisation a conféré à la rente pétrolière un nouveau statut(5), il semble que c’est plutôt le statut quo qui a prévalu durant ces deux dernières décennies. Le statut quo se reflète, pour ne prendre que cet indicateur, dans la part ridiculement faible de produits manufacturés dans les exportations. Le pays est devenu le lieu où prospère le secteur protégé (les services, la construction, les travaux publics…), secteur qui se développe grâce au recyclage de la rente pétrolière, à travers notamment les marchés publics, tandis que les activités manufacturières connaissent un déclin que rien ne semble, en l’absence d’un changement institutionnel qui créerait des  incitations pour les activités productives, pouvoir arrêter.

En conclusion, il nous faudrait une libéralisation qui dépasserait le stade du «parpaing  et du fourgon aménagé», seuls créneaux où la transition au marché semble avoir produit l’effet d’une révolution. Il nous faudrait aussi et surtout une libéralisation qui secrèterait beaucoup de «Rebrab», c'est-à-dire un profil entrepreneurial de type industriel et non pas celui qui, adossé à la rente, se présente sous le sigle, devenu générique, de «ETB»(6). La libéralisation dont le pays a besoin est celle qui fera que les hauts rendements appartiennent aux activités productives. Dans ces conditions, et seulement dans ces conditions, on pourra s’attendre à ce que les entrepreneurs nationaux se mettent à consacrer des ressources aux investissements dans les compétences et les connaissances qui augmentent la productivité plutôt que dans les relations et les connaissances qui  ouvrent l’accès à la rente.    
    

 



Notes :

1- Benissad H., 2009, «Algérie : du modèle de développement», dans El Watan du 23 et 24 mars 2009.

2- Amarouche A., 2006, Etat-nation et économie de rente en Algérie, essai sur les limites de la libéralisation,  Thèse de doctorat d’Etat, Institut national de planification et de statistique, Alger, novembre 2006,  566 pages.

3-Remarquons que dans le contexte d’une économie «administrée» comme celui qui a prévalu durant les années 1970 et 1980, une telle distinction n’aurait été ni possible ni même envisageable.

4-L’esprit de rente est une expression que nous empruntons à  Amarouche (2006). Nous l’utilisons car elle nous semble caractériser ce qui constitue l’essence même de la rationalité qui fait mouvoir les acteurs productifs ou, pour reprendre la terminologie de la théorie de la régulation, les centres d’accumulation.

5-Ainsi, un auteur a cru opportun d’intituler un article paru dans une revue académique de renommée,  par «Ajustement structurel et nouveau statut de la rente pétrolière en Algérie».

6-Entreprise de travaux publics.

Samir Bellal

http://www.elwatan.com/contributions/idees-debats/un-nouveau-modele-de-developpement-dites-vous-04-09-2010-88748_240.php

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