Tunisie : derrière la crise

Publié le par Mahi Ahmed

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Tunisie : derrière la crise

 

Rached Ghanouchi peut légitimement convoquer une contre-manifestation pour se défendre contre ses adversaires. Mais, la démocratie ne doit pas servir qu'à cela. Le mieux aurait été que le gouvernement que dirige son parti, explique aux Tunisiens le programme qu'il est en train de mettre en œuvre. Un gouvernement qui, de surcroît, a largement dépassé la durée du mandat qui lui a été fixé et qui doit plutôt se préparer aux élections qui auraient déjà dû se tenir. Le programme en question pourrait être comparé à celui qui a été proposé aux électeurs. Car il semble bien qu'il ne lui ressemble pas du tout, puisque c'est celui qui a été imposé à la Tunisie lors du sommet du G8, qui s'est tenu à Deauville, les 26 et 27 Mai 2011, sous le doux nom de " Plan Jasmin ". Preuve en est qu'en décembre 2012, Hamadi Jebali, le premier ministre, s'inquiétait de ne rien voir venir des promesses faites à Béji Caïd Essebsi, son prédécesseur, alors que son équipe faisait tout ce qu'il fallait dans le sens des directives qui ont été données. Mais M.Ghanouchi n'osera pas mettre sur la table ce qui a été concocté en catimini. D'autant que chez les Frères, il y a un principe cardinal qui exclut la masse de la décision, prérogative sacrée des " «sachants». De plus, en le faisant, il avouera que rien n'aura «changé» " entre le règne de Zine Eddine Ben Ali et celui de son mouvement, sauf l'ouverture politique qui permet à ses troupes de s'attaquer aux libertés "impies" et de s'atteler à l'instauration de l'ordre nahdhaoui. La contre- manifestation fait donc bien partie du refus de débattre de quoi que ce soit, et ses mots d'ordre interpellent sur la conception que se fait Ennahda de l'alternance au pouvoir. Le fait est que, au lieu d'être dans ses petits souliers et de s'excuser des "reports" et autres "retards" qui affectent la rédaction de la Constitution, les Frères se posent comme les représentants "légaux" du peuple, comprendre qu'ils ont toute latitude de faire ce que bon leur semble, s'approprient la "révolu- tion", et accusent la contestation populaire d'être une déstabilisation orchestrée par les agents de l'ancien régime. En droite ligne de cette dynamique, les appels à un Front islamiste ne peuvent pas ne pas être vécus comme une préparation à l'affrontement. Ce ne sera plus les forces classiques de la répression qui vont affronter le mécontentement. Le front social se sera transformé en conflit politique, ouvrant la voie à l'intervention des milices des Frères, certainement ces "Ligues de protection de la révolution" ou d'autres similaires. Derrière l'agitation, pourra se réaliser le plan d'ajustement structurel, qui peut être confié à des technocrates et la négociation d'un "accord de partenariat privilégié" avec l'Union européenne, pourra aboutir, tandis que l'insécurité et la violence tétaniseront toute velléité de remise en cause, en devenant une priorité pour les populations. Cette hypothèse pessimiste aura beaucoup de chance d'être avérée, si la crise actuelle ne débouche pas rapidement sur un rétablissement du processus initié en janvier 2011, avec l'organisation rapprochée d'élections générales.

Par Ahmed Halfaoui

Sour ce : Les Débats du 18.02.13

Publié dans TUNISIE Spécial

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